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CHAPITRE IV

ABSENCE DARAM.

Les jours passèrent, et les jours encore, et une grande multitude de jours : Aram n'était pas revenu.

Cependant Abel et AbéI croissaient comme deux jeunes cèdres qui entremêlent leurs rameaux : la même grâce était sur leurs \isages toujours semblables comme leurs âmes,

Mais la même tristesse y avait laisse son empreinte, et depuis le départ d'Aram ils n'avaient pas souri du sourire qui réjouissait son cœur.

Et les deux jumeaux avaient gardé le secret de leur songe qu'ils n'avaient pu dire à leur père.

Mais ayant demandé à Ëliézer, peu après le départ d^Aram : Ce que ce pouvait être que les songes?

Éliézer avait répondu : Les songes sont comme les

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pensées. Or, il y â des pensées du Seigneur, et des pensées qui ne sont piis du Seigneur.

Voici ve que sont les visions vaines : devant la figure d'un homme sa figure répétée dans un miroir.

Mais quelquefois durant les songes et les vision^ de la nuit, pendant que le sommeil accable les hommes et qu'ils dorment dans leurs lits, le Seigneur leur parle à l'oreille et les instruit en secret.

Et il arrive aussi que la voix du Seigneur menace, afin que l'on se mette en garde contre des malheurs; et d'autres fois elle avertit pour que Ton se prépare à les supporter.

Mais il ne faut craindre qu'un seul malheur : Celui de n'avoir pas fait la volonté de Dieu.

Ëliézer avait ajouté : Mes enfants, tout ce qui nous environne : l'arbre qui se couvre de bourgeons, de fleurs, de fruits ;

Ces épis oii la sève travaille à devenir d'abord une espèce de lait, ensuite une chair savoureuse ;

Les lis qui portent sur leur tige auguste, avec une grâce virginale les splendides calices d'où s'exhale un parfum si suave : ornen^ents des vallées.

Et dont nous aimons à entourer comme d'une ceinture de gloire, Tamas de pur froment prêt h donner le pain aux hommes ;

L'oiseau qui chante au milieu des rameaux verdoyants; la fourmi prudente; l'industrieuse abeille; le poulain qui se réjouit dans les pâturages, et bondit, et revient toujours à sa mère;

Jt2 ABEL ET ABEL:

Tout ce qui s'agite sur la terre et vit sans le savoir , tout ce qui peuple l'air et les eaux,

Et cette armée du Ciel dans sa marche silencieuse,

Tout fait la parole de Dieu.

Le ruisseau, dans son doux tumulte, qui s'en va courant à petit bruit, et la mer qui s'entend de loin comme les clameurs d'une grande foule, s'élevant par intervalles, répétées d'échos en échos ;

La pluie aux gouttes pressées qu'on dirait tombant d'un crible; et la neige aux légers flocons qui forment bientôt à la terre un souple manteau de laine;

Jusqu'à ces frimas mêmes qui détruisent quelquefois dans ses langes empourprés le raisin naissant à peine.

Et les nuages voyageurs, et l'esprit des tempêtes.

Toutes ces choses chacune à sa sorte bénissent le nom du Seigneur en faisant la parole de Dieu :

Mais il n'appartient qu'à l'homme de faire la volonté de Dieu et de sanctifier le nom du Seigneur.

Or, aucun songe sinistre n'était revenu troubler les jumeaux.

Mais il leur était arrivé une nuit, au plus profond de leur sommeil, d'avoir un autre soqge qu'ils avaient ditàÉliézer:

Un vieillard, tout semblable à leur père, de taille, de port, et aussi, croyaient-ils, de visage : majestueux comme lui; mais portant une tunique de ber-

gcr, et enveloppé d*uii manteau dont il ramenait les plis autour de sa tête,

S'était incliné sur leur chevet, et les avait longtemps regardés dormir, à la lueur d'une lampe (ju'ÉIiézer soutenait d'une main pendant que de l'autre il interceptait à demi la lumière.

Et le vieillard se baissstnt avait touché doucement leur visage de ses lèvres.

Eux, cependant, à travers leurs paupières fermées (Qu'un sooge est étrange quelquefois!), s'appliquaient à regarder sous les plis du manteau avec un es; oir plein d'inquiétude.

Et voilà : quand le plaisir d'avoir reçu la caresse du vieillard, et le désir de la rendre à leur père les avaient éveillés,

La vision s'était évanouie.

Éliczer avait souri, et il leur avait dit : Si c'était l'ange de votre père, à qui Dieu permit dé vous donner la joie de sa visite ?

Et cette parole leur plut. Or, comme ils redoutaient de perdre une joie si grande, car Êliézer les avait prévenus qu'ils eussent à craindre delà perdre pour la vouloir dans une mesure où Dieu ne la leur accordait pas.

Ils se résolurent à la recevoir désormais dans la paix, laissant faire à Dieu et s'abandonnant tout entiers à ce sommeil boni qui les consolait quelques moments de l'absence de leur père. Puis le jour ramenait sa tristesse.

324 ABEX ET ABEL :

Le temps s*étaU donc écoulé dans la prière, les soins et les occupations de la vie pastorale, les exercices de chasse et les longs entretiens avec le sage Ëliézer : Âram toujours absent, Aram toujours devant les yeux des Abels.

Souvent, dans une même illusion, et ne voulant pas voir qu'Éliézer secouait tristement la tête, ils avaient couru ensemble au-devant d*un voyageur qui n'était pas Aram.

Or, rétranger amené sous ces tentes en emportait toujours, avec une sorte de respect pour le miracle presque effrayant d'une fraternité si belle qu'elle semblait surhumaine,

Un certain trouble au fond du cœur : comme s'il eût senti que sur ce lieu, tout rempli qu'il était de la bénédiction du Seigneur, pesait une menace mystérieuse.

Et le soleil avait fait plusieurs fois le tour de ses demeures dans le ciel : Abel et Abel étaient maintenant deux jeunes hommes forts et vaillants.

Habiles à tirer de l'arc, très-beaux, très-bons et qui n'avaient point dévié des sentiers du Seigneur.

Peu à peu Éliézer les avait accoutumés à examiner avec lui les principales mesures qu'il était à propos de prendre, soit pour l'administration de ces grands biens confiés à sa garde, soit dans l'intérêt des familles réunies sous la domination d' Aram ;

Recevant avec empressement leurs conseils et les recherchant : et trouvant moyen quelquefois de les

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obliger à lui donner des ordres qu'il exécutait avec joie, comme les ordres d'Aram auparavant.

Et tout resserrait les liens de ces deux jeunes âmes jumelles, heureuses avant tout de se plaire.

L'union d'Abel et d'Abel faisait les délices des anges : la colombe sans tache était demeurée sur eux.

Leurs souvenirs parfois s'échangeaient, dans leur l^re diversité, ou plutôt se redoublaient, car cha» cun d'eux incessamment se sentait dans son image, et croyait faire au même instant deux choses presque semblables.

La seule pensée qu'ils se fussent jamais cachée, l'un et l*autre aurait voulu se la dérober à lui-même : que n'eussentwls pu oublier que cette faveur de Dieu annoncée par leur père les viendrait enfin séparer!

Mais il leur semblait qu'à force de s'aimer et de prier Dieu, ils le fléchiraient peut-^tre, et ils avaient fini par confondre le souvenir de l'arche et celui de leur songe en celui d*un seul songe funeste.

Dont ils subissaient la tristesse sans la distinguer du chagrin que leur causait l'absence d'Aram^

La fidélité de l'un à l'autre paraissait en toutes choses : suite naturelle d'une concorde qu'elle continuait toujours. Elle était le souffle commun de cette* unique vie que vivaient ensemble les jumeaux.

Et dans la possession d'un bien aussi doux que^ cette concorde inaltérable, rien n'égalait la gràce^de leur sécurité.

Une fois pourlaut ils apprirent que tout trésor a besoin d'être gardé.

Voici ce qui eut lieu : ils étaient assis sur un coteau dans la chaleur du jour, quand Éliézer, debout à quelques pas, leur fit remarquer un milan qui planait dans le voisinage.

Ayant saisi ensemble un arc, le seul qui fût à portée d*eux, chacun retira ensuite sa main pour lo laisser prendre à son frère, et tourna les yeux vers Toiseau de proie contre lequel il s'attendait qu'une flèche allait être lancée.

Or, le milan se perdit dans la nue.

Mon fils, ainsi fait l'ennemi des hommes : il s'éloigne mais pour revenir, et il ne surprend jamais mieux qu'après avoir rassuré sur le péril.

Le milan hors de vue, les deux Abels remirent ensemble en souriant la main sur l'arc, et, s'invitant à le retenir, ils se firent un jeu d'essayer si l'un pourrait le prendre à l'autre.

Puis s'étànt animés à ce jeu, ils jetèrent l'arc, et ils se levèrent pour lutter.

Et comme la vigueur et la souplesse étaient égales des deux parts, celui-ci, celui-là paraissait tour à tour remporter l'avantage, sans qu'il y eût de victorieux.

Ils jouissaient orgueilleusement de se retrouver toujours égaux dans ce sentiment croissant de leurs forces.

Bientôt l'effort de chacun d'eux l'absorba tout en-

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tiei' : chacun d'eux fut bientôt enivré du désir de

tqrrasser son adversaire ;

Mais le courroux simulé dont il cherchait à s'exciter par une ruse instinctive avait ses défaillances aussi bien que ses transports : aux rires répondaient les rires, aux cris les cris.

Joue contre joue, poitrine contre poitrine, Abel et Âbel ne formaient dans leur mutuelle étreinte qu'un corps à doubles membres qui se balançait comme le jeune arbre jouet de la tempête.

Plus d'une fois, tour à tour, Tun et l'autre entraîna son frère prêt à le renverser, et tous les deux tombaient, tous les deux roulaient sur l'herbe,' se relevaient ensemble, ensemble étaient debout : nul n'avait pu poser le genou sur la poitrine de Tautre.

Ils se lassèrent dpnc en vain, se renvoyant de leurs deux bouches un souffle brûlant, au mih'eu de mouvements multipliés, si gracieux qu'ils ressemblaient à des caresses violentes .

Us luttèrent longtemps, sans relâche. £t ils reprirent souvent des forces dans le dépit qu'ils éprouvaient de leur fatigue.

Et leur sang commençait à s'irriter.

Et voilà que, tous deux haletants et immobiles un instant sous l'effort réciproque, chacun vit dans les yeux de l'autre, au lieu de cettemenace joyeuse qui avait ouvert le combat, un éclair, qu'il, sentit aussi dans ses yeux :

Un regard : un regard nouveau qui lui rappela

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conAisëment des yeux qu'il avail déjà vus en songe.

Chacun détourna les siens pour les reporter sur Êliézer, et tous deux se sentirent émus de sa gravité sombre.

Mais pendant qu'ils restaient frémissants et indé«cis, le bras de l'un sur l'épaule de l'autre et le défi au front ;

Quand la colère courait dans leurs membres et tournait autour de leurs cœurs :

Ëliézer fit un geste brusque ; et ils le virent qui montrait et suivait du doigt le milan battant des ailes avec une colombe dans ses serres.

Et les jumeaux, de leurs yeux attristés, suivirent aussi le ravisseur. Le bras de chacun d'eux s'avança de lui-même pour entourer le cou de Tautre; et quand ils eurent perdu de vue l'oiseau lâche et cruel, Ëliézer les vit échanger un regard de tendre pitié pour l'innocente proie.

Ëliézer leur dit : c'est une victime. Cette colombe est au Seigneur.

Le regret de sa perte, oh vos cœurs se sont accor^ dés, vient d'en retenir à l'instant même une autre prête à s'enfuir :

Qu'elle demeure sur vos têtes jusqu'au redoutable moment, plaise au Très-Haut qu'elle y demeure, cette autre colombe bénie de Dieu, sans tache comme celles qui lui plaisent et qu on réserve pour Fautel !

Abel et Abel tressaillirent comme si le doigt d'ËIiézer leur montrait à l'un et à l'autre Tun et l'autre

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tels qu ils étaient quand il les contemplait tout à Theure avec un visage sombre.

Et ils avaient peine à se reconnaître dans ces deux Abels presque semblables à celui qui avait pris leurs traits dans leur songe; et ils demeuraient saisis d'un même étonnement douloureux.

Ils s'éloignèrent avec Éliézer, les yeux pleins de larmes, laissant là cet arc, qu'ils ne voulaient plus revoir.

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