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CHAPITRE III

LE SONGK.

Avant le lever du soleil les deux Abels s'éveillèrent en sursaut : chacun'd'eux tout à coup avait serré la main de l'autre d'une étreinte extraordinaire :

Un cri formé de deux cris sortis ensemble de leurs poitrines avait retenti dans le silencQ.

Ils se regardèrent pleins d'eflfroi aux premières lueurs de l'aube; et riant et pleurant tout ensemible» chacun d'eux pressa l'autre dans ses bras.

Ils avaient eu ce songe : Aram était absent ; îls étaient tristes, et ils se tenaient par la main errants dans la plaine.

Or, ils entendirent une voix qui disait avec force : Vous serez séparés; séparez-vous ici.

Tel avait été le commencement de leur songe : Abe) continua le récit.

AÉGIT BlBLiOUE. 315

La vûtx nous disait donc : Séparez- vous, séparezvous : et, frjfippés de terreur, opus restions immobiles.

Cependant vers moi s*avança une Main qui m'attirait pour nous séparer l'un de l'autre.

La voix me dit : Viens : il faut que tu viennes : car un serment a été fait au haut des Gieux. Hàtetoi ; tu ne seras plus Abel, tu seras comme un ange de lumière.

J'entendais comme n'entendant pas : un mur de feu se dressa entre nous, qui allait d'un bout k l'autre de l'horizon, et montait jusqu'au ciel.

Mais je ne lâchai pas ta main.

Malheur, disait la voix, malheur à l'insensé qui doute dans son cœur de la justice de Dieu, et qui prétend changer les décrets éternds I

Et voilàque la terre s'entr'ouvrait profondément le long du mur de feu, et l'ouverture s'élargissait de plus en plus laissant voir les abîmes.

Or^ la douleur de te quitter m'ôtant jusqu'à la peur de t'entralner dans le précipice,

Je serrais toujours tout éperdu ta main que j'avais dans la mienne.

Mais tout à coup la vision n'était plus, et, comme le flot recouvre le flot sur le rivage, une autre vi* sion... terreur ! Je ne puis achever.

Âbel avait laissé tomber sa tête sur l'épaule d'Âbel qui s'écria : Mon frère, ce que tu n'oses dire, je puis l'oser dire à présent.

3f 6 kML ET ABBL :

Béni soit le Seigneur de ce que nous devions ici nous rassurer chacun par l'épouvanle de Fautre. Tu m'as dit le commencement de mon songe : écoute la fin du tien.

Tout à coup, comme dans la roue qui tourne avec vitesse le rayon suit le rayon,

A la vision qui venait de fuir sans laisser de trace dans ma ménsoire, succéda une autre vi»on sem* blable et différente.

Dans le même lieu, la même voix fit entendre les mêmes paroles;

Une main s'avança encore, mais ce n'était pas moi, c'était toi qu'elle cherchait, c'était toi que la voix inconnue appelait disant : Viens : tu seras un ange de lumière.

La muraille de feu nous sépara encore ; et à tra* vers le feu dévorant j'approchais mon bras de ton cou pour un adieu suprême.

Quand la terre s'entr'ouvrit, comme si elle se fût refusée à nous porter un instant de plus l'un près de l'autre; ou comme si elle eût craint que l'embrassement de la séparation ne nous rendit inséparables.

J'approchais donc le bras... Mais je me sentis re- -poussé violemment; et comme ainsi repoussé, je ne m'étais retenu qu'à grand' peine d'une main au bord du précipice, et que je m'écriais avant d'y tomber : Âbel!

Je te voyais (Pas toi, à Dieu ne plaise! Non! C'était

un spectre menteur qui ix*ayait de nous que le visage).

Je le voyais sur l'autre bord , debout qui regardait : ils sont encore devant mes yeux» ces traits rigides, et ce front tout brillant d'une sorte de splenr deur effrayante.

£t celui-là dont le visage était pareil au nôtre me répondit ces mots terribles à entendre : Je ne suis plus Âbel. Je porte un nom que tu n'as pas su me ravir, et que je tiens de la préférence de mon père.

Abell J'entendis ces paroles! Je crus sentir en un moment une douleur éternelle.

Et subitement encore, comme Tair que la flèche divise se réunit dès qu'elle a passé.

Un souvenir unique rassembla dans mon âme les deux visions.

Ainsi l'un et l'autre des jumeaux avait eu le même songe, et l'un et l'autre» dans ce songe, avait été d'abord celui qui ne voulait pas quitter son frère, ensuite celui qui, préféré, avait voulu lui fhire ce tendre et douloureux adieu.

flsse levèrent, et ilsadorèrentleTrès-Haut ; puis ils sortirent pour respirer l'air rafraîchissant du matin.

Et c'était comme dans leur songe : ils étaient tristes, et ils se tenaient par la main, errants dans la plaine.

Et ils ne savaient s'ils devaient parler de ceci à leur père : car ils avaient une sorte de honte de ce songe, à cause de la seconde vision.

Tout à coup ils s*étonnèrent que le cri qu ils avaient poussé n*eût point été entendu de leur père, car Us dormaient non loin de lui.

Ensuite ils pensèrent qu'ils n'avaient crié qu'en songe.

Mais leur trouble augmentait, et ils retournèrent en hâte du côté de la tente d'Âram, afin de le voir, afin de tout lui dire,

Non qu'ils se crussmt capables de douter jamais de la justice de Dieu, comme la voix inconnue, dans la première vision, avait semblé les accuser de l'être;

Non qu'ils pussent donner quelque créance à cette autre vision affreuse qui se contredisait,

Car elle montrait à chacun d'eux. son frère le repoussant de là même manière, et menaçait ainsi leur amitié d'un péril qui déjà impossible pour Tun ou pour l'autre l'était si manifestement pour tous les deux ensemble :

Mais poussés cepcqdant par un vague effroi, par un effroi sans cause, tel que celui qui reste à une mère d'un danger passé pour son fils.

Or, en approchant de la tente d'Aram, ils virent un grand nombre de serviteurs, les uns tenant des chameaux par la bride, les autres qui lés chargeaient ou qui apportaient de nouveaux fardeaux ; et d'autres courant çà et là.

Et ils entrèrent dans la tente, troublés tous les deux de ce trouble que le malheur envoie au-devant de lui.

KÉGIT BIBLIQUE. 319

Aram était debout, en habits devoyage.

Il leur dit : Ne vous inquiétez point du lieu où je vais ni quand je reviendrai : mais sachez respecter le secret de votre père.

Je vous laisse à la garde d^Éliézer.

Pendant que vous dormiez, je suis allé vers lui

Et je lui ai donné en présence de mes principaux serviteurs l'anneau que je portais au doigt, afin qu'il commandât ici en l'absence d' Aram .

Ayant ainsi parlé, Aram bénit les Abels, en croisant plusieurs fois les mains sur leurs têtes, et il les tint longtemps pressés sur sa poitrine où ils pleuraient tous deux.

Enfin il se sépara des jumeaux. Et ils n'osaient l'interroger.

Et ils le virent s'éloigner, l'accompagnant des yeux, et regardant encore, longtemps après qu'ils ne pouvaient plus l'apercevoir.

Et leurs sanglots redoublèrent au souvenir de leur songe qui semblait commencer à s'accomplir ; il n'était maintenant que trop vrai : Aram était ab* sent.

Abel et Abel tombèrent à genoux, et prièrent ensemble avec des soupirs et des cris le Dieu de leur père, le Tout-Puissant, de les protéger contre les menaces de cette nuit si triste suivie d'un si triste matin.

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