A MADAME JOSÉPHINE DELANNOY, NÉE DOUMERC
Madame, fasse Dieu que cette œuvre ait une vie plus longue que la mienne! la reconnaissance que je vous ai vouée, et qui, je l'espère, égalera votreaiCection presque materoeUepourmoi, subsisterait alors au delà du terme fixé à nos sentiments. Ce sublime privilège d'étendre ainsi pax la vie de nos œuvres l'existence du cœur suffirait, s'il y avait jamais une certitude à cet égard, pour consoler de toutes les p«nes qu'il coûte à ceux dont l'ambition est de le conquérir. Je répéterai donc ; Dieu le veuillel — de balzac.
n existe à Douai, dans la rue de Paris, une maison dont la physionomie, les dispositions intérieures et les détails ont, plus que ceux d'aucun autre logis, gardé le caractère des vieilles constructions flamandes, si naïvement appropriées aux mœurs pa- s triarcales de ce bon pays; mais, avant de la décrire, peut-être faut-il établir, dans l'intérêt des écrivains, !a nécessité de ces préparations didactiques contre lesquelles protestent certaines personnes ignorantes et voraces qui voudraient des émotions sans en la subir les principes générateurs, la fleur sans la graine, l'enfant sans la gestation. L'art serait-il donc tenu d'être plus fort que ne l'est la nature?
Les événements de la vie humaine, soit publique, soit privée, sont sï intimement Hés à l'architecture, is que la plupart des observateurs peuvent reconstruire
les nations ou les individus dans toute la vérité, de leurs habitudes, d'après les restes de leurs monuments publics ou par Texamen de leurs reliques ^omestiques. L'archéologie est à la nature sociale. 5 ce que l'anatomie comparée est à.la nature organiâie. Une mosaïque révèle toute une société, comme un squelette d'ichthyosaure sous-entend toute une création. De part et d'autre, tout se déduit, tout s'enchaîne. La cause fait deviner un effet, comme
lo chaque effet permet de remonter à une cause. Le savant ressuscite ainsi jusqu'aux verrues des vieux âges. De là vient sans doute le prodigieux intérêt qu'inspire une description architecturale, quand la fantaisie de l'écrivain n'en dénature point les élé-
15 ments; chacun ne peut-il pas la rattacher au passé par de sévères déductions; et, p our l'hom me, Je passé ressemble singulièrement à l'avenir: lui raconter ce qui fut, n'est-ce pas presque toujours lui dire ce qui sera? Enfin, il est rare que la peinture
2o des lieux où la vie s'écoule ne rappelle à chacun ou ses vœux trahis, ou ses espérances en fleur. La comparaison entre un présent qui trompe les vouloirs secrets et l'avenir qui peut les réaliser est une source inépuisable de mélancolie ou de satisfactions douces.
«s Aussi, est-il presque impossible de ne pas être pris d'une espèce d'attendrissement à la peinture de la vie flamande, quand les accessoires en sont bien rendus. Pourquoi? Peut-être est-ce, parmi les différentes existences, celle qui finit le mieux les incer-
tîtudes de Thomme. Elle ne va pas sans toutes les fêtes, sans tous les liens de la famille, sans une grasse aisance qui atteste la continuité du bien-être, sans un repos qui ressemble à de la béatitude; mais elle exprime surtout le calme et la monotonie d'un s bonheur naïvement sensuel où la jouissance étouffe le désir en le prévenant toujours. Quelque prix que rhomme passionné puisse attacher aux tumultes des sentiments, il ne voit jamais sans émotion les images de cette nature sociale où les battements du cœur lo sont si bien réglés, que les gens superficiels l'accusent de froideur. La foule préfère généralement la force anormale qui déborde à la force égale qui persiste. La foule n'a ni le temps ni la patience de constater l'immense pouvoir caché sous une aggargnce uniforme. Aussi, pour frapper cette foule emportée par le courant de la vie, la passion, de même que le grand artiste, n'a-t-elle d'autre ressource que d'aller au delà du but, comme ont fait Michel-Ange, Bianca Capello, mademoiselle de la Vallière, Beethoven et 20 Paganini. Les grands calculateurs seuls pensent qu'il ne faut jamais dépasser le but, et. n'ont de respect que pour la virtualité empreinte dans un parfait accomplissement qui met en toute œuvre ce calme profond dont le charme saisit les hommes supé- 25 rieurs. Or, la vie adoptée par ce peuple essentiellement économe remplit bien les conditions de félicité que rêvent les masses pour la vie citoyenne et bourgeoise.
iS
La matérialité la plus exquise est empreinte dans toutes les habitudes flamandes. Le confort anglais offre des teintes sèches, des tons durs; tandis qu'en Flandre, le vieil intérieur des ménages réjouit Tceil 5 par des couleurs moelleuses, par une bonhomie vraie; il implique le travail sans fatigue; la pipe y dénote une heureuse application du farniente napolitain; puis il accuse un sentiment paisible de Tart, sa condition la plus nécessaire, la patience, et Télé-
lo ment qui en rend les créations durables, la conscience;
^le caractère flamand est dans ces deux mots, patience et conscience, qui semblent exclure des riches nuances de la poésie et rendre les mœurs de ce pays aussi plates que le sont ses larges plaines, aussi froides que
15 Test son ciel brumeux. Néanmoins, il n'en est rien.
\ /La civilisation a déployé là son pouvoir en y modifiant tout, même les effets du climat. Si l'on observe avec attention les produits des divers pays du globe, on est tout d'abord surpris de voir les couleurs grises
20 et fauves spécialement affectées aux productions des zones tempérées, tandis que les couleurs les plus éclatantes distinguent celles des pays chauds. Les mœurs doivent nécessairement se conformer à cette loi de la nature. Les Flandres, qui jadis étaient
25 essentiellement brunes et vouées à des teintes unies, ont trouvé les moyens de jeter de l'éclat dans leur atmosphère fuligineuse par les vicissitudes politiques qui les ont successivement soumises aux Bourguignons, aux Espagnols, aux Français, et qui les
ont fait fraterniser avec les Allemands et les Hollandais. De TEspagne, elles ont gardé le luxe des écarlates, les satins brillante, les tapisseries à effet vigoureux, les plumes, les mandolines et les formes courtoises. De Venise, elles ont eu, en échange de 5 leurs toiles et de leurs dentelles, cette verrerie fantastique où le vin reluit et semble meilleur. De TAutriche, elles ont conservé cette pesante, diplomatie qui, suivant un dicton populaire, fait trois pas dans un boisseau. Le commerce avec les Indes 10 y a versé les inventions grotesques de la Chine et les merveilles du Japon. Cependant, malgré leur patience à tout amasser, à ne rien rendre, à tout supporter, les Flandres ne pouvaient guère être considérées que comme lé magasin général de TEurope, 15 jusqu'au moment où la découverte du tabac souda par la fumée les traits épars de leur physionomie nationale. Dès lors, en dépit des morcellements de son territoire, le peuple flamand exista de par la pipe et la bière. 20
Après s'être assimilé, par la constante économie de sa conduite, les richesses et les idées de ses maîtres ou .de ses voisins, ce pays, si nativement terne et dépourvu de poésie, se composa une vie originale et des mœurs caractéristiques, sans paraître entaché 25 de servilité. L'art y dépouilla toute idéalité pour reproduire uniquement la forme. Aussi, ne demandez à cette patrie de la poésie plastique ni la verve de la comédie, ni l'action dramatique, ni les jets
hardis de l'épopée ou de l'ode, ni le génie musical; mais elle est fertile en découvertes, en discussions doctorales qui veulent et le temps et la lampe. Tout y est frappé au coin de !a jouissance temporelle. 5 L'homme y voit exclusivement ce qui est, sa pensée se courbe si scrupuleusement à servir les besoins de la vie, qu'en aucune œuvre elle ne s'est élancée au delà du monde réel. La seule idée d'avenir conçue par ce peuple fut une sorte d'économie en politique,
10 sa force révolutionnaire vint du désir domestique d'avoir les coudées franches à table et son aise complète sous l'auvent de ses sleedes. Le sentiment du bien-être et l'esprit d'indépendance qu'inspire la fortune engendrèrent, là plus tôt qu'aiUeurs, ce
is besoin de liberté qui plus tard travailla l'Europe. Aussi, la constance de leurs idées et la ténacité que l'éducation donne aux Flamands en firent-elles autrefois des hommes redoutables dans la défense de leurs droits. Chez ce peuple, rien donc ne se
2o façonne à demi, ni les maisons, ni les meubles, ni la digue, ni la culture, ni la révolte. Aussi garde-t-il le monopole de ce qu'il entreprend. La fabrication de la dentelle, œuvre de patiente agriculture et de plus patiente industrie, celle de sa toile, sont hérédi-
25 taires comme ses fortunes patrimoniales. S'il fallait peindre la constance sous la forme humaine la plus pure, peut-être serait-on dans le vrai en prenant le portrait d'un bon bourgmestre des Pays-Bas, capable, comme il s'en est tant rencontré, de mourir
bourgeoisement et sans éclat pour les intérêts de sa hanse. Mais les douces poésies de cette vie patriarcale se retrouveront naturellement dans la peinture d'une des dernières maisons qui, au temps où cette
' histoire commence, en conservaient encore le carac- s tère à Douai.
De toutes les villes du département du Nord, Douai est, hélas! celle qui se modernise le plus, où le sentiment innovateur a fait les plus rapides conquêtes, où Tamour du progrès social est le plus ré- lo pandu. Là, les vieilles constructions disparaissent de jour en jour, les antiques mœurs s'effacent. Le ton, les modes, les façons de Paris y dominent; et de l'ancienne vie flamande, les Douaisiens n'auront plus bientôt que la cordialité des soins hospitaliers, 15 la courtoisie espagnole, la richesse et la propreté de la Hollande. Les hôtels en pierre blanche auront remplacé les maisons de briques. Le cossu des formes bataves aura cédé devant la changeante élégance des nouveautés françaises. 20
/ La maison où se sont passés les événements de />cette histoire se trouve à peu près au milieu de la rue
de Paris, et porte à Douai, depuis plus de deux cents 1
; ans, le nom de " maison Claes." Les Van Claes furent jadis une des plus célèbres familles d'artisans 25 auxquels les Pays-Bas durent, dans plusieurs productions, une suprématie commerciale qu'ils ont gardée. Pendant longtemps, les Claes furent dans la ville de Gand, de père en fils, les chefs de la puissante con-
hardis de Tépopée ou de Tode, ni le génie musical; mais elle est fertile en découvertes, en discussions doctorales qui veulent et le temps et la lampe. Tout y est frappé au coin de la jouissance temporelle. S L'homme y voit exclusivement ce qui est, sa pensée se courbe si scrupuleusement à servir les besoins de la vie, qu'en aucune œuvre elle ne s'est élancée au delà du monde réel. La seule idée d'avenir conçue par ce peuple fut une sorte d'économie en politique,
lo sa force révolutionnaire vint du désir domestique d'avoir les coudées franches à table et son aise complète sous l'auvent de ses steedes. Le sentiment du bien-être et l'esprit d'indépendance qu'inspire la fortune engendrèrent, là plus tôt qu'ailleurs, ce
15 besoin de liberté qui plus tard travailla l'Europe. Aussi, la constance de leurs idées et la ténacité que l'éducation donne aux Flamands en firent-elles autrefois des hommes redoutables dans la défense de leurs droits. Chez ce peuple, rien donc ne se
20 façonne à demi, ni les maisons, ni les meubles, ni la digue, ni la culture, ni la révolte. Aussi garde-t-il le monopole de ce qu'il entreprend. La fabrication de la dentelle, œuvre de patiente agriculture et de plus patiente industrie, celle de sa toile, sont hérédi-
25 taîres comme ses fortunes patrimoniales. S'il fallait peindre la constance sous la forme humaine la plus pure, peut-être serait-on dans le vrai en prenant le portrait d'un bon bourgmestre des Pays-Bas, capable, comme il s'en est tant rencontré, de mourir
bourgeoisement et sans éclat pour les intérêts de sa hanse. Mais les douces poésies de cette vie patriarcale se retrouveront naturellement dans la peinture d'une des dernières maisons qui, au temps où cette I histoire commence, en conservaient encore le carac- s tère à Douai.
De toutes les villes du département du Nord, Douai est, hélas! celle qui se modernise le plus, où le sentiment innovateur a fait les plus rapides conquêtes, où l'amour du progrès social est le plus ré- lo pandu. Là, les vieilles constructions disparaissent de jour en jour, les antiques mœurs s'effacent. Le ton, les modes, les façons de Paris y dominent; et de l'ancienne vie âamande, les Douaisiens n'auront plus bientôt que la cordialité des soins hospitaliers, 15 la courtoisie espagnole, la richesse et la propreté de la Hollande, Les hôtels en pierre blanche auront remplacé les maisons de briques. Le cossu des formes bataves aura cédé devant la changeante élégance des nouveautés françaises. 20
i, La maison où se sont passés les événements de ^7-cette histoire se trouve à peu près au milieu de la rue ' de Paris, et porte à Douai, depuis plus de deux cents . ans, le nom de " maison Claes." Les Van Claes furent jadis une des plus célèbres familles d'artisans as auxquels les Pays-Bas durent, dans plusieurs productions, une suprématie commerciale qu'ils ont gardée. Pendant longtemps, les Claes furent dans la ville de Gand, de père en fils, les chefs de la puissante con-
hardis de l'épopée ou de Tode, ni le génie musical; mais elle est fertile en découvertes, en discussions doctorales qui veulent et le temps et la lampe. Tout y est frappé au coin de la jouissance temporelle. S L'homme y voit exclusivement ce qui est, sa pensée se courbe si scrupuleusement à servir les besoins de la vie, qu'en aucune œuvre elle ne s'est élancée au delà du monde réel. La seule idée d'avenir conçue par ce peuple fut une sorte d'économie en politique,
lo sa force révolutionnaire vint du désir domestique d'avoir les coudées franches à table et son aise complète sous l'auvent de ses steedes. Le sentiment du bien-être et l'esprit d'indépendance qu'inspire la fortune engendrèrent, là plus tôt qu'ailleurs, ce
15 besoin de liberté qui plus tard travailla l'Europe. Aussi, la constance de leurs idées et la ténacité que l'éducation donne aux Flamands en firent-elles autrefois des hommes redoutables dans la défense de leurs droits. Chez ce peuple, rien donc ne se
20 façonne à demi, ni les maisons, ni les meubles, ni la digue, ni la culture, ni la révolte. Aussi garde-t-il le monopole de ce qu'il entreprend. La fabrication de la dentelle, œuvre de patiente agriculture et de plus patiente industrie, celle de sa toile, sont hérédi-
25 taires comme ses fortunes patrimoniales. S'il fallait peindre la constance sous la forme humaine la plus pure, peut-être serait-on dans le vrai en prenant le portrait d'un bon bourgmestre des Pays-Bas, capable, comme il s'en est tant rencontré, de mourir
bourgeoisement et sans éclat pour les intérêts de sa hanse. Mais les douces poésies de cette vie patriarcale se retrouveront naturellement dans la peinture d'une des dernières maisons qui, au temps où cette ï histoire commence, en conservaient encore le carac- 5 tère à Douai.
De toutes les villes du département du Nord, Douai est, hélas! celle qui se modernise le plus, où le sentiment innovateur a fait les plus rapides conquêtes, où l'amour du progrès social est le plus ré- 10 pandu. Là, les vieilles constructions disparaissent de jour en jour, les antiques mœurs s'effacent. Le ton, les modes, les façons de Paris y dominent; et de l'ancienne vie flamande, les Douaisiens n'auront plus bientôt que la cordialité des soins hospitaliers, 15 la courtoisie espagnole, la richesse et la propreté de la Hollande. Les hôtels en pierre blanche auront remplacé les maisons de briques. Le cossu des formes bataves aura cédé devant la changeante élégance des nouveautés françaises. 20
La maison où se sont passés les événements de ette histoire se trouve à peu près au milieu de la rue de Paris, et porte à Douai, depuis plus de deux cents ans, le nom de " maison Claes." Les Van Claes furent jadis une des plus célèbres familles d'artisans 25 auxquels les Pays-Bas durent, dans plusieurs productions, une suprématie commerciale qu'ils ont gardée. Pendant longtemps, les Claes furent dans la ville de Gand, de père en fils, les chefs de la puissante con-
frérie des tisserands. Lors de la révolte de cette grande cité contre Charles-Quint, qui voulait en supprimer les privilèges, le plus riche des Claes fut si fortement compromis, que, prévoyant une catas- 5 trophe et forcé de partager le sort de ses compagnons, il envoya secrètement, sous la protection de la France, sa femme, ses enfants et ses richesses, avant que les troupes de l'empereur eussent investi la ville. Les prévisions du syndic des tisserands étaient
lo justes. Il fut, ainsi que plusieurs autres bourgeois, excepté de la capitulation et pendu comme rebelle, tandis qu'il était en réalité le défenseur de l'indépendance gantoise. La mort de Claes et de ses compagnons porta ses fruits. Plus tard, ces sup-
15 plices inutiles coûtèrent au roi des Espagnes la plus grande partie de ses possessions dans les Pays-Bas. De toutes les semences confiées à la terre, le sang versé par les martyrs est celle qui donne la plus prompte moisson. Quand Philippe II, qui punissait
2o la révolte jusqu'à la seconde génération, étendit sur Douai son sceptre de fer, les Claes conservèrent leurs grands biens, en s'alliant à la très-noble famille de Molina, dont la branche aînée, alors pauvre, devint assez riche pour pouvoir racheter le comté de
25 Nourho, qu'elle ne possédait que titulairement, dans le royaume de Léon.
Au commencement du xix* siècle, après des vicissitudes dont le tableau n'offrirait rien d'intéressant, la famille de Claes était représentée, dans la branche
LA RECHERCHE DE L' ABSOLU g
établie à Douai, par la personne de M. Balthazar Claes-Molina, comte de Nourho, qui tenait à s'appeler tout uniment Balthazar Claes. De l'immense fortune amassée par ses ancêtres; qui faisaient mouvoir un millier de métiers, il restait à Balthazar s environ quinze mille livres de rente en fonds de terre dans l'arrondissement de Douai, et la maison de la rue de Paris, dont le mobilier valait d'ailleurs une fortune. Quant aux possessions du royaume de Léon, elles avaient été l'objet d'un procès entre les lo Molina de Flandre et la branche de cette famille restée en Espagne. Les Molina de Léon gagnèrent les domaines et prirent le titre de comtes de Nourho, quoique les Claes eussent seuls le droit de le porter; mais la vanité de la bourgeoisie belge était supérieure 15 à la morgue castillane. Aussi, quand l'état civil fut '
institué, Balthazar Claes laissa-t-il de côté les hail- v
Ions de sa noblesse espagnole pour sa grande illus- N
tration gantoise. Le sentiment patriotique existe si fortement chez les familles exilées, que, jusque 20 dans les derniers jours du xviii® siècle, les Claes étaient demeurés fidèles à leurs traditions, à leurs mœurs et à leurs usages. Ils ne s'alliaient qu'aux familles de la plus pure bourgeoisie: il leur fallait un certain nombre d'échevins ou de bourgmestres du côté de la 25 fiancée pour l'admettre dans leur famille. Enfin, ils allaient chercher leurs femmes à Bruges ou à Gand, à Liège ou en Hollande, afin de perpétuer les coutumes de leur foyer domestique. Vers la fin du der-
lO lA RECHERCHE DE L ABSOLU
nier siècle, leur société, de plus en plus restreinte, se bornait à sept ou huit familles de noblesse parlementaire dont les mœurs, dont la toge à grands plis, dont la gravité magistrale, mi-partie espagnole, s'harmonîs saient avec leurs habitudes. Les habitants de ia ville portaient une sorte de respect religieux à cette famille, qui pour eux était comme un préjuge. La constante honnêteté, la loyauté sans tache des Claes, leur invariable décorum faisaient d'eux une superstition
lo aussi invétérée que celle de la fête de Gayant, et bien exprimée par ce nom " la maison Claes." L'esprit de la vieille Flandre respirait tout entier dans cette habitation, qui offrait aux amateurs d'antiquités bourgeoises le type des modestes mai-
is sons que se construisît la riche bourgeoisie au moyen âge.
Le principal ornement de la façade était une porte à deux vantaux en chêne garnis de clous disposés en quinconce, au centre desquels les Claes
20 avaient fait sculpter par orgueil deux navettes accouplées. La baie de cette porte, édifiée en pierre de grès, se terminait par un cintre pointu qui supportait une petite lanterne surmontée d'une croix, et dans laquelle se voyait une statuette de sainte
as Geneviève filant sa quenouille. Quoique le temps eût jeté sa teinte sur les travaux délicats de cette porte et de la lanterne, le soin extrême qu'en prenaient les gens du logis permettait aux passants .'en saisir tous les détails. Aussi le chambranle,
composé de colonnettes assemblées, conservait-il une couleur gris foncé et brillait-il de manière à faire croire qu'il avait été verni. De chaque côté de la porte, au rez-de-chaussée, se trouvaient deux croisées semblables à toutes celles de la maison. Leur en- $ cadrement en pierre blanche finissait sous l'appui par une coquille richement ornée, en haut par deux arcades que séparait le montant de la croïx qui divisait le vitrage en quatre parties inégales, car la traverse, placée à la hauteur voulue pour figurer une lo croix, donnait aux deux côtés inférieurs de la croisée une dimension presque double de celle des parties supérieures arrondies par leurs cintres. La double arcade avait pour enjolivement trois rangées de briques qui s'avançaient l'une sur l'autre, et dont rs chaque brique était alternativement saillante ou retirée d'un pouce environ, de manière à dessiner ime grecque. Les vitres, petites et en losange, étaient enchâssées dans des branches de fer extrêmement minces et peintes en rouge. Les murs, bâtïs en la briques rejointoyées avec un mortier blanc, étaient soutenus de distance en distance et aux angles par des chaînes en pierre. Le premier étage était percé de cinq croisées; le second n'en avait plus que trois, et le grenier tirait son jour d'une grande ouverture îs ronde à cinq compartiments, bordée en grès, et placée au milieu du fronton triangulaire que décrivait le pignon, comme la rose dans le portail d'une cathédrale. Au faîte s'élevait, en guise de girouette,
une quenouille chargée de lin. Les deux côtés du grand triangle que formait le mur du pignon étaient découpés carrément par des espèces de marches jusqu'au couronnement du premier étage, où, à droite
S et à gauche de la maison, tombaient les eaux pluviales rejetées par la gueule d'un animal fantas'tique. Au bas de la maison, une assise en grès y simulait une marche. Enfin, dernier vestige des anciennes coutumes, de chaque côté de la porte, entre les deux
lo fenêtres, se trouvait dans la rue une trappe en bois garnie de grandes bandes de fer, par laquelle on pénétrait dans les caves. Depuis sa construction, cette façade se nettoyait soigneusement deux fois par an. Si quelque peu de mortier manquait dans un joint,
15 le trou se rebouchait aussitôt. Les croisées, les appuis, les pierres, tout était épousseté mieux que ne sont époussetés à Paris les marbres les plus précieux.J^e devant de maison n'offrait donc aucune
Jtrace de dégradation. Malgré les teintes foncées
20 causées par la vétusté même de la brique, il était aussi bien conservé que peuvent l'être un vieux tableau, un vieux livre chéris par un amateur, et qui seraient toujours neufs s'ils ne subissaient, sous la cloche de notre atmosphère, l'influence des gaz dont
25 la malignité nous menace nous-mêmes. Le ciel nuageux, la température humide de la Flandre et les ombres produites par le peu de largeur de la rue ôtaient fort souvent à cette construction le lustre qu'elle empruntait à sa propreté recherchée, qui,
d'ailleurs, la rendait froide et triste à i'ceil. Un poète aurait aimé quelques herbes dans les jours de la lanterne ou des mousses sur les découpures du grès, il aurait souhaité que ces rangées de briques se fussent fendillées, que, sous les arcades des troîsées, s quelque hirondelle eût maçonné son nid dans les triples cases rouges qui les ornaient. Aussi le fini, l'air propre de cette façade à demi râpée par le frottement lui donnaient-ils un aspect sèchement honnête et décemment estimable, qui certes aurait fait 10 déménager un romantique, s'il eût logé en face. Quand un visiteur avait tiré le cordon de la sonnette en fer tressé qui pendait le long du chambranle de la porte, et que la servante venue de l'intérieur lui avait ouvert le battant au milieu duquel était une pe- 15 tite grille, ce battant échappait aussitôt de la main, emporté par son poids, et retombait en rendant, sous les voûtes d'une spacieuse galerie dallée et dans les profondeurs de la maison, un son grave et lourd comme si la porte eût été de bronze. Cette galerie, 20 peinte en marbre, toujours fraîche et semée d'une couche de sable fin, conduisait à une grande cour carrée intérieure, pavée en larges carreaux vernissés et de couleur verdâtre. A gauche se trouvaient la lingerie, les cuisines, la salle des gens; à droite le bûcher, le 15 magasin au charbon de terre et les communs du logis, dont les portes, les croisées, les murs étaient ornés de dessins entretenus dans une exquise propreté. Le jour, tamisé entre quatre murailles rouges rayées
de filets blancs, y contractait des reflets et des teintes roses qui prêtaient aux figures et aux moindres détails une grâce mystérieuse et de fantastiques apparences, s Une seconde maison absolument semblable au bâtiment situé sur le devant de la rue, et qui, dans la Flandre, porte le nom de quartier de derrière, s'élevait au fond de cette cour et servait uniquement à l'habitation de la famille. Au rez-de-chaussée, la
lo première pièce était un parloir éclairé par deux croisées du côté de la cour, et par deux autres qui donnaient sur un jardin dont la largeur égalait celle de la maison. Deux portes vitrées parallèles conduisaient l'une au jardin, l'autre, à la cour et cor-
15 respondaient à la porte de la rue, de manière que, dès l'entrée, un étranger pouvait embrasser l'ensemble de cette demeure, et apercevoir jusqu'aux feuillages qui tapissaient le fond du jardin. Le logis de devant, destiné aux réceptions, et dont le
20 second étage contenait les appartements à donner aux étrangers, renfermait certes des objets d'art et de grandes richesses accumulées; maïs rien ne pouvait égaler aux yeux des Claes, ni au jugement d'un connaisseur, les trésors qui ornaient cette
î3 pièce, où, depuis deux siècles, s'était écoulée la vie de la famille. Le Claes mort pour la cause des libertés gantoises, l'artisan de qui l'on prendrait une trop mince idée si l'historien omettait de dire qu'O possédait près de quarante mille marcs d'argent,
gagnés dans la fabrication des voiles nécessaires à la toute-puissante marine vénitiennCj ce Ciaes eut pour ami le célèbre sculpteur en bois Van Huysium, de Bruges. Maintes fois, l'artiste avait puisé dans la bourse de l'artisan. Quelque temps avant la s révolte des Gantois, Van Huysium, devenu riche, avait secrètement sculpté pour son ami une boiserie en ébène massive où étaient représentées les principales scènes de la vie d'Artevelde, ce brasseur un moment roi des Flandres. Ce revêtement, composé lo de soixante panneaux, contenait environ quatorze cents personnages principaux, et passait pour l'œuvre capitale de Van Huysium. Le capitaine chargé de garder les bourgeois que Charles-Quint avait décidé de faire pendre le jour de son entrée 15 dans sa ville natale proposa, dit-on, à Van Claes de le laisser évader s'il lui donnait l'œuvre de Van Huysium; mais le tisserand l'avait envoyée en France. Ce parioir, entièrement boisé avec ces panneaux, que, par respect pour les mânes du =0 martyr. Van Huysium vint lui-même encadrer de bois peint en outremer mélangé de filets d'or, est donc l'œuvre la plus complète de ce maître, dont aujourd'hui les moindres morceaux sont payés presque au poids de l'or. Au-dessus de la cheminée, Van Claes, îs peint par Titien dans son costume de président du tribunal des Parchons, semblait conduire encore cette famille qui vénérait en lui son grand homme. La cheminée, primitivement en pierre, à manteau
l6 LA RECHERCHE DE L ABSOLU
très-élevé, avait été reconstruite en marbre blanc dans le dernier siècle, et supportait un vieux cartel et deux flambeaux à cinq branches contournées, de mauvais goût, mais en argent massif. Les quatre s fenêtres étaient décorées de grands rideaux en damas rouge, à fleurs noires, doublés de soie blanche, et le meuble de même étoffe avait été renouvelé sous Louis XIV. Le parquet, évidemment moderne, était composé de grandes plaques de bois blanc encadrées par
lo des bandes de chêne. Le plafond, formé de plusieurs cartouches au fond desquels était un mascaron ciselé par Van Huysium, avait été respecté et conservait les teintes brunes du chêne de Hollande. Aux quatre coins de ce parloir s'élevaient des colonnes tronquées,
15 surmontées par des flambeaux semblables à ceux de la cheminée, une table ronde en occupait le milieu. Le long des murs étaient symétriquement rangées des tables à jouer. Sur deux consoles dorées, à dessus de marbre blanc, se trouvaient, à l'époque où
30 commence cette histoire, deux globes de verre pleins d'eau dans lesquels nageaient sur un lit de sable et de coquillages des poissons rouges, dorés ou argentés. Cette pièce était à la fois brillante et sombre. Le plafond absorbait nécessairement la clarté,
25 sans en rien refléter. Si du côté du jardin le jour abondait et venait papilloter dans les tailles de l'ébène, les croisées de la cour donnant peu de lumière, faisaient à peine briller les filets d'or imprimés sur les parois opposées. Ce parloir, si magni-
fique par un beau jour, était donc la plupart du temps* rempli des teintes douces, des tons roux et mélancoliques que le soleil épanche sur la cime des forêts en automne. Il est inutile de continuer la description de la maison Claes, dans les autres 5 parties de laquelle se passeront nécessairement plusieurs scènes de cette histoire; il suffit, en ce moment, d'en connaître les principales dispositions.
n 181.2 , vers les derniers jours du mois d'août, \ )un dimanche, après^ vêpres, une femme était assise 10 * dans sa bergère devant une des fenêtres du jardina Les rayons du soleil - tombaient alors obliquement sur la maison, la prenaient en écharpe, traversaient le parloir, expiraient en reflets bizarres sur les boiseries qui tapissaient les murs du côté de la cour, 15et enveloppaient cette femme dans la zone pourpre projetée par le rideau de damas drapé le long de la fenêtre. Un peintre médiocre qui, dans ce moment, aurait copié cette femme eût certes produit une œuvre saillante avec une tête si pleine de douleur et de 20 mélancolie. La pose du corps et celle des pieds jetés en avant accusaient l'abattement d'une personne ^ iqui perd la conscience de son être physique dans la concentration de ses forces, absorbées par ime pensée fixej elle en suivait les rayonnements dans l'avenir, 25 comme souvent, au bord de la mer, on regarde un rayon de soleil qui perce les nuées et trace à l'horizon quelque bande lumineuse. Les mains de cette femme, rejetées par les bras de la bergère, pendaient en v
dehors, et la tête, comme trop lourde, reposait sur le dossier. Une robe de percale blanche très-simple empêchait de bien juger les proportions, et le corsage était dissimulé sous les plis d'une écharpe croisée sur S la poitrine et négligemment nouée. Quand même la lumière n'aurait pas mis en relief son visage, qu'elle semblait se complaire à produire préférablement au reste de sa personne, il eût été impossible de ne pas s'en occuper alors exclusivement; son expression,
lo qui eût frappé le plus insouciant des enfants, était une stupéfaction persistante et froide, malgré quelques larmes brûlantes. Rien n'est plus terrible à voir que cette douleur extrême dont le débordement n'a lieu qu'à de rares intervalles, mais qui restait sur
15 ce visage comme une lave figée autour du volcan. On eût dit une mère mourante obligée de laisser ses enfants dans un abîme de misères, sans pouvoir leur léguer aucune protection humaine. La physionomie de cette dame, âgée d'environ quarante ans, mais
20. alors beaucoup moins loin de la beauté qu'elle ne l'avait jamais été dans sa jeunesse, n'offrait aucun des caractères de la femme flamande. Une épaisse chevelure noire retombait en boucles sur les épaules et le long des joues. Son front, très-bombé, étroit
25 des tempes, était jaunâtre, mais sous ce front scintillaient deux yeux noirs qui jetaient des flammes. Sa figure, tout espagnole, brune de ton, peu colorée, ravagée par la petite vérole, arrêtait le regard par la perfection de sa forme ovale, dont les contours
LA RECHERCHE DE l' ABSOLU IQ
conservaient, malgré Taltération des lignes, un fini d'une majestueuse élégance et qui reparaissait parfois tout entier si quelque effort de Pâme lui restituait sa primitive pureté. Le trait qui donnait le plus de distinction à cette figure mâle était un 5 nez courbé comme le bec d'un aigle, et qui, trop bombé vers le milieu, semblait intérieurement mal conformé; mais il y résidait une finesse indescriptible; la cloison des narines en était si mince, que sa transparence permettait à la lumière de la rougir 10 fortement. Quoique les lèvres, larges et trèsplissées, décelassent la fierté qu'inspire une haute ^ jiaissance, elles étaient empreintes d'une bonté naturelle et respiraient la politesse. On pouvait contester la beauté de cette figure à la fois vigoureuse 15 et féminine, mais elle commandait l'attention. Petite, b ossuje et boiteuse, cette femme resta d'autant ^ plus longtemps fille, qu'on s'obstinait à lui refuser de l'esprit; néanmoins, il se rencontra quelques hommes fortement émus par l'ardeur passionnée 20 qu'exprimait sa tête, par les indices d'une inépuisable tendresse, et qui demeurèrent sous un charme inconciliable avec tant de défauts. Elle tenait beaucoup de son . aïeu l le duc de Casa-Réal, grand d'Espagne. En cet instant, le charme qui jadis saisissait si despoti- 25 quement les âmes amoureuses de la poésie jaillissait de sa tête plus vigoureusement qu'en aucun moment de sa vie passée, et s'exerçait, pour ainsi dire, dans le vide, en exprimant une volonté fascinatrîce
toute-puissante sur les hommes, mais sans force sur les destinées. Quand ses yeux quittaient le bocal où elle regardait les poissons sans les voir, elle les relevait par un mouvement désespéré, comme pour
s invoquer le ciel. Ses souffrances semblaient être de celles qui ne peuvent se confier qu'à Dieu. Le silence n'était troublé que par des grillons, par quelques cigales qui criaient dans le petit jardin d'où s'échappait une chaleur de four, et par le sourd retentisse-
lo ment de l'argenterie, des assiettes et des chaises que remuait, dans la pièce contiguë au parloir, un domestique occupé à servir le dîner. En ce moment, la dame affligée prêta l'oreille et parut se recueillir; elle prit son mouchoir, essuya ses larmes, essaya de
15 sourire, et détruisit si bien l'expression de douleur gravée dans tous ses traits, qu'on eût pu la croire dans cet état d'indifférence où nous laisse une vie exempte d'inquiétudes. Soit que l'habitude de vivre dans cette maison où la confinaient ses infirmités
20 lui eût permis d'y reconnaître quelques effets naturels imperceptibles pour d'autres et que les personnes en proie à des sentiments extrêmes recherchent vivement, soit que la nature eût compensé tant de disgrâces physiques en lui donnant des sensations plus
25 délicates qu'à des êtres en apparence plus avantageusement organisés, cette femme avait entendu le pas d'un homme dans une galerie bâtie au-dessus des cuisines et des salles destinées au service de la maison, et par laquelle le quartier de devant com-
fh
munîquaît avec le quartier de derrière. Le bruit des pas devint de plus en plus distinct. Bientôt, sans avoir la puissance avec laquelle une créature passionnée comme Tétait cette femme sait souvent abolir l'espace pour s'unir à son autre moi, un 5 étranger aurait facilement entendu le pas de cet homme dans l'escalier par lequel on descendait de la galerie au parloir. Au retentissement de ce pas, l'être le plus inattentif eût été assailli de pensées, car il était impossible de l'écouter froidement. Une 10 démarche précipitée ou saccadée effraye. Quand un homme se lève et crie au feu, ses pieds parlent aussi haut que sa voix. S'il en est ainsi, une démarche contraire ne doit pas causer de moins puissantes émotions. La lenteur grave, le pas traînant 15 de cet homme eussent sans doute impatienté des gens irréfléchis; mais un observateur ou des personnes nerveuses auraient éprouvé un sentiment voisin de la terreur au bruit mesuré de ces pieds d'où la vie semblait absente, et qui faisaient craquer 20 les planchers comme si deux poids en fer les eussent frappés alternativement. Vous eussiez reconnu le pas indécis et lourd d'un vieillard ou la majestueuse démarche d'un penseur qui entraîne des mondes avec lui. Quand cet homme eut descendu la der- 25 nîère marche> en appuyant ses pieds sur les dalles par un mouvement plein d'hésitation, il resta pendant un moment dans le grand palier où aboutissait le covdoir qui menait à la salle des gens, et d'où l'on
entrait également au parloir par une porte cachée dans la boiserie, comme Tétait parallèlement celle qui donnait dans la salle à manger. En ce moment, un léger frissonnement, comparable à la sensation
S que cause une étincelle électrique, agita la femme assise dans la bergère; mais aussi le plus doux sourire anima ses lèvres, et son visage, ému par Tattente d'un plaisir, resplendit comme celui d'une, belle madone italienne; elle trouva soudain la force de
lo refouler ses terreurs au fond de son âme; puis elle tourna la tête vers les panneaux de la porte qui allait s'ouvrir à l'angle du parloir, et qui fut en effet poussée avec une telle brusquerie, que la pauvre créature parut en avoir reçu la commotion.
15 Balthazar Cla es se montra tout à coup, fit quelques pas, ne regarda pas cette femme, ou, s'il la regarda, ne la vit pas, et resta tout droit au milieu du parloir en appuyant sur sa main droite sa tête légèrement inclinée. Une horrible souffrance à laquelle
20 cette femme ne pouvait s'habituer, quoiqu'elle revînt fréquemment chaque jour, lui étreignit le cœur, dissipa son sourire, plissa son front brun entre les sourcils, vers cette ligne que creuse la fréquente expression des sentiments extrêmes; ses yeux se rem-
25 plirent de larmes, mais elle les essuya soudain en regardant Balthazar. Il était impossible de ne pas être profondément impressionné par ce chef de la famille Claes. Jeune, il avait dû ressembler au sublime martyr qui menaça Charles-Quint de recom-
mencer Artevelde; mais, en ce moment, îl paraissait âgé de plus de soixante ans, quoiqu'il en eût environ cinquante, et sa vieillesse prématurée avait détruit cette noble ressemblance. Sa haute taille se voûtait légèrement, soit que ses travaux Tobligeassent à se s courber, soit que Tépine dorsale se fût bombée sous le poids de sa tête. Il avait une large poitrine, un buste carré; mais les parties inférieures de son corps étaient grêles, quoique nerveuses; et ce désaccord dans une organisation évidemment parfaite lo autrefois intriguait l'esprit, qui cherchait à expliquer par quelque singularité d'existence les raisons de cette forme fantastique. Son abondante chevelure blonde, peu soignée, tombait sur ses épaules à la manière allemande, mais dans un désordre qui 15 s'harmonisait avec la bizarrerie générale de sa personne. Son large front offrait, d'ailleurs, les protubérances dans lesquelles Gall a placé les mondes poétiques. Ses yeux, d'un bleu clair et riche, avaient la vivacité brusque que l'on a remarqué 20 chez les grands chercheurs de causes occultes. Son nez, sans doute parfait autrefois, s'était allongé, et ,^
les narines semblaient s'ouvrir graduellement de plus en plus par une involontaire tension des muscles \
olfactifs. Les pommettes velues saillaient beaucoup, 25 yk
ses joues déjà flétries en paraissaient d'autant plus creuses; sa bouche, pleine de grâce, était resserrée entre le nez et un menton court, brusquement relevé. La forme de sa figure était cependant plus
longue qu'ovale; aussi le système scientifique qui attribue à chaque visage humain une ressemblance avec la face d'un animal eût-il trouvé une preuve de plus dans celui de Balthazar Claes, que l'on aurait 5 pu comparer à une tête de cheval. Sa peau se collait sur ses os, comme si quelque feu secret l'eût incessamment desséchée; puis, par moments, quand il regardait dans l'espace comme pour y trouver la réalisation de ses espérances, on eût dit qu'il jetait lo par ses narines la flamme qui dévorait son âme. Les sentiments profonds qui animent les grands hommes respiraient dans ce pâle visage fortement sillonné de rides, sur ce front plissé comme celui d'un vieux roi plein de soucis, mais surtout dans ces 15 yeux étincclants dont le feu semblait également accru par la chasteté que donne la tyrannie des idées, et par le foyer intérieur d'une vaste intelligence. Les yeux, profondément enfoncés dans leurs orbites, paraissaient avoir été cernés uniquement par les 2o veilles et par les terribles réactions d'un espoir toujours déçu, toujours renaissant. Le jaloux fanatisme qu'inspirent l'art ou la science se trahissait encore chez cet homme par une singulière et constante distraction dont témoignaient sa mise et son maints tien, en accord avec la magnifique monstruosité de sa physionomie. Ses larges mains poilues étaient sales, ses longs ongles avaient à leurs extrémités des lignes noires très-foncées. Ses souliers ou n'étaient pas nettoyés ou manquaient de cordons. De toute
sa maison, le maître seul pouvait se donner Tétrange licence d'être si malpropre. Son pantalon de drap noir plein de taches, son gilet déboutonné, sa cravate mise de travers et son habit verdâtre toujours décousu complétaient un fantasque ensemble de s petites et de grandes choses qui, chez tout autre, eût décelé la misère qu'engendrent les vices, mais qui, chez Balthazar Claes, était le négligé du génie. Trop souvent le vice et le génie produisent des effets semblables, auxquels se trompe le vulgaire. lo Le génie n'est-il pas un constant excès qui dévore le temps, l'argent, le corps, et qui mène à l'hôpital plus rapidement encore que les passions mauvaises? Les hommes paraissent même avoir plus de respect pour les vices que pour le génie, car ils refusent de 15 lui faire crédit. Il semble que les bénéfices des travaux secrets du savant soient tellement éloignés, que l'état social craigne de compter avec lui de son vivant; il préfère s'acquitter en ne lui pardonnant pas sa misère ou ses malheurs. Malgré son con- 20 tinuel oubli du présent, si Balthazar Claes quittait ses mystérieuses contemplations, si quelque intention douce et sociable ranimait ce visage penseur, si ses yeux fixes perdaient leur éclat rigide pour peindre un sentiment, s'il regardait autour de lui en revenant 25 à la vie réelle, il était difficile de ne pas rendre involontairement hommage à la beauté séduisante de ce visage, à l'esprit gracieux qui s'y peignait. Aussi, chacun, en le voyant alors, regrettait-il que
cet homme n'appartînt plus au monde, en disant: " II a dû être bien beau dans sa jeunesse! " Erreur
/ vulgaire! Jamais Balthazar Claes n'avait été plus T- poétique qu'il ne l'était en ce moment. Lavater aus rait voulu certainement étudier cette tête pleine de patience, de loyauté flamande, de moralité candide, où tout était large et grand, où la passion semblait calme parce qu'elle était forte. Les mœurs de cet homme devaient être pures, sa parole était sacrée,
lo son amitié semblait constante, son dévouement eût été complet; mais le vouloir qui emploie ces qualités au profit de la patrie, du monde ou de la famille, s'était porté fatalement ailleurs. Ce citoyen, tenu de veUler au bonheur d'un ménage, de gérer une
is fortune, de diriger ses enfants vers un bel avenir, vivait, en dehors de ses devoirs et de ses affections, dans le commerce de quelque génie familier. A un prêtre il eût paru plein de la parole de Dieu, un artiste l'eût salué comme un grand maître, uiv en-
20 thousiaste l'eût prit pour un voyant de l'Église swedenborgienne. En ce moment, le costume détruit, sauvage, ruiné que portait cet homme contrastait singulièrement avec les recherches gracieuses de la femme qui l'admirait si douloureusement. Les per-
2S sonnes contrefaites qui ont de l'esprit ou une belle âme apportent à leur toilette un goût exquis. Ou elles se mettent simplement en comprenant que leur charme est tout moral, ou elles savent faire oublier la disgrâce de leurs proportions par une sorte d'élé-
gance dans les détails qui divertit le regard et occupe Tesprit. Non seulement cette femme avait une âme généreuse, mais encore elle aimait Balthazar Claes avec cet instinct de la femme qui donne un avant-goût de Tintelligence des anges. Élevée au s milieu d'une des plus illustres familles de la Belgique, elle y aurait pris du goût si elle n'en avait pas eu déjà; mais, éclairée par le désir de plaire constamment à rhomme qu'elle aimait, elle savait se vêtir admirablement, sans que son élégance fût disparate 10 avec ses deux vices de conformation. Son corsage ne péchait d'ailleurs que par les épaules, l'une étant sensiblement plus grosse que l'autre. Elle regarda par les croisées, dans la cour intérieure, puis dans le jardin, comme pour voir si elle était seule avec 15 Balthazar, et lui dit d'une voix douce, en lui jetant un regard plein de cette soumission qui distingue les Flamandes, car depuis longtemps l'amour avait entre eux chassé la fierté de la grandesse espagnole:
— Balthazar, tu es donc bien occupé? . . . voici le 20 trente-troisième dimanche que tu n'es venu ni à la messe ni à vêpres.
Claes ne répondit pas; sa femme baissa la tête, joignît les mains et attendit: elle savait que ce silence n'accusait ni mépris ni dédain, mais de 25 tyraniques préoccupations. Balthazar était un de ces êtres qui conservent longtemps au fond du cœur leur délicatesse juvénile, il se serait trouvé criminel d'exprimer la moindre pensée blessante à une femme
accablée par le sentiment de sa disgrâce physique. Lui seul peut-être, parmi les hommes, savait qu'un mot, un regard peuvent effacer des années de bonheur et sont d'autant plus cruels, qu'ils contrastent S plus fortement avec une douceur constante; car notre nature nous porte à ressentir plus de douleur d'une dissonance dans la félicité, que nous n'éprouvons de plaisir à rencontrer une jouissance dans le malheur. Quelques instants après, Balthazar parut
lo se réveiller, regarda vivement autour de lui et dit;
— ■ Vêpres? . . . Ah ! les enfants sont à vêpres?
Il fit quelques pas pour jeter les yeux sur le
jardin, où s'élevaient de toutes parts de magnifiques
tulipes; mais il s'arrêta tout à coup comme s'il se
15 fût heurté contre un mur, et s'écria:
— Pourquoi ne se combineraient-ils pas dans un temps donné?
— Deviendrait-il donc fou? se dit la femme avec une profonde terreur.
îo Pour donner plus d'intérêt à la scène que provoqua
cette situation, il est indispensable de jeter un coup
d'œil sur la vie antérieure de Balthazar Claes et de la
petite-fille du duc de Casa-Réal.
Vers l'an 1783, M. Balthazar Claes-Molina de
25 Nourho, alors âgé de vingt -deux ans, pouvait passer pour ce que nous appelons en France un bel homme. Il vint achever son éducation à Paris, où il prit d'excellenfes manières dans la société de madame d'Egmont, du comte de Horn, du prince d'Aren-
berg, de Tambassadeur d'Espagne, d'Helvétius, des Français originaires de Belgique, ou des personnes venues de ce pays, et que leur naissance ou leur fortune faisaient compter parmi les grands seigneurs qui, dans ce temps, donnaient le ton. Le 5 jeune Claes y trouva quelques parents et des amis qui le lancèrent dans le grand monde au moment où ce grand monde allait tomber; mais, comme la plupart des jeunes gens, il fut plus séduit d'abord par la gloire et la science que par la vanité. Il 10 fréquenta donc beaucoup les savants et particulièrement Lavoisier, qui se recommandait alors plus à l'attention publique par Timmense fortune d'un fermier général, que par ses découvertes en chimie; tandis que, plus tard, le grand chimiste 15 devait faire oublier le petit fermier général. Baltha- ) zslt se passionna pour la science que cultivait Lavoi- A sîer et devint son plus ardent disciple; mais il était ^ -^ jeune, beau comme le fut Helvétius, et les femmes de Paris lui apprirent bientôt à distiller exclusive- 20 ment l'esprit et l'amour. Quoiqu'il eût embrassé l'étude avec ardeur, que Lavoisier lui eût accordé quelques éloges, il abandonna son maître pour écouter les maîtresses du goût auprès desquelles les jeunes gens prenaient leurs dernières leçons de 25 savoir-vivre et se façonnaient aux usages de la haute société, qui, dans l'Europe, forme une même famille.' Le songe enivrant du succès dura peu; après avoir respiré l'air de Paris, Balthazar partit
fatigué d'une vie creuse qui ne convenait ni à son âme ardente ni à son cœur aimant. La vie domestique, si douce, si calme, et dont il se souvenait au seul nom de la Flandre, lui parut mieux convenir à s son caractère et aux ambitions de son cœur. Les dorures d'aucun salon parisien n'avaient effacé les mélodies du parloir brun et du petit jardin où son enfance s'était écoulée si heureuse. Il faut n'avoir ni foyer ni patrie pour rester à. Paris. Paris est la
10 ville du cosmopolite ou des hommes qui ont épousé le monde et qui l'étreignent incessamment avec le bras de la science, de l'art ou du pouvoir. L'enfant de la Flandre revint à Douai comme le pigeon de la Fontaine à son nid, il pleura de Joie en y rentrant
15 le jour où se promenait Gayant. Gayant, ce superstitieux bonheur de toute la ville, ce triomphe des souvenirs flamands, s'était introduit lors de l'émigration de sa famille à Douai. La mort de .son père et celle de sa mère laissèrent la maison Claes déserte,
20 et l'y occupèrent pendant quelque temps. Sa première douleur passée, il sentit le besoin de se marier pour compléter l'existence heureuse dont toutes les religions l'avaient ressaisi; il voulut suivre les errements du foyer domestique en allant, comme ses
as ancêtres, chercher une femme soit à Gand, soit à
Bruges, soit à Anvers; mais aucune des personnes
qu'il y rencontra ne lui convint. Il avait, sans
V' doute, sur le mariage, quelques idées particuhères,
r il fut dès sa jeunesse accusé de ne pas marcher
dans la voie commune. Un jour, il entendit parler, chez Tim de ses parents, à Gand, d'une demoiselle de Bruxelles qui devint l'objet de discussions assez vives. Les uns trouvaient que la beauté de mademoiselle de Temninck s'effaçait par ses imperfections; ^ les autres la voyaient parfaite malgré ses défauts. Le vieux cousin de Balthazar Claes dit à ses convives que, belle ou non, elle avait une âme qui la lui ferait épouser, s'il était à marier; et il raconta comment elle venait de renoncer à la succession de son père lo et de sa mère afin de procurer à son jeune frère un mariage digne de son nom, en préférant ainsi le bonheur de ce frère au sien propre et lui sacrifiant toute sa vie. Il n'était pas à croire que mademoiselle de Temninck se mariât vieille et sans fortune, quand, 15 jeune héritière, il ne se présentait aucun parti pour elle. Quelques jours après, Balthazar Claes recherchait mademoiselle de Temninck, alors âgée de vingt- .cinq ans, et de laquelle il s'était vivement épris. Joséphine de Temninck se crut l'objet d'un caprice, 20 "eFTefûsa d'écouter M. Claes; mais la passion est si communicative, et, pour une pauvre fille contrefaite et boiteuse, un amour inspiré à un homme jeune et bien fait comporte de si grandes séductions, qu'elle consentit à se laisser courtiser. 25
Ne faudrait-il pas un livre ejitier pour bien peindre l'amour d'une jeune fille humblement soumise à l'opinion qui la proclame laide, tandis qu'elle sent en elle le charme irrésistible que produisent les
sentiments vrais? C*est de féroces jalousies à l'aspect du bonheur, de cruelles velléités de vengeance contre la rivale qui vole un regard, enfin des émotions, des terreurs inconnues à la plupart des femmes,
5 et qui alors perdraient à n'être qu'indiquées. Le doute, si dramatique en amour, serait le secret de cette analyse, essentiellement minutieuse, où certaines âmes retrouveraient la poésie perdue, mais non pas oubliée, de leurs premiers troubles: ces exalta-
lo tîons sublimes au fond du cœur et que le visage ne trahît jamais; cette crainte de n'être pas compris, et ces joies illimitées de Tavoir été; ces hésitations de rame qui se rephe sur elle-même et ces projections magnétiques qui donnent aux yeux des nuances
15 infinies; ces projets de suicide causés par un mot et dissipés par une intonation de voix aussi étendue que le sentiment dont elle révèle la persistance méconnue; ces regards tremblants qui voilent de terribles hardiesses; ces envies soudaines de parler et d'agir
20 réprimées par leur violence même; cette éloquence intime qui se produit par des phrases sans esprit, mais prononcées d'une voix agitée; les mystérieux effets de cette primitive pudeur de l'âme et de cette divine discrétion qui rend généreux dans l'ombre, et
a/ fait trouver un goût exquis aux dévouements ignorés; enfin, toutes les beautés de l'amour jeune et les faiblesses de sa puissance.
Mademoiselle Joséphine de Temninck fut coquette par grandeur d'âme. Le sentiment de ses apparentes
imperfections la rendit aussi difficile que l'eût été la plus belle personne. La crainte de déplaire un jour éveillait sa fierté, détruisait sa confiance et lui donnait le courage de garder au fond de son cœur ces premières félicités que les autres femmes ai- s ment à publier par leurs manières, et dont elles se font une orgueilleuse parure. Plus Tamour la poussait vivement vers Balthazar, moins elle osait lui exprimer ses sentiments. Le geste, le regard, la réponse ou la demande qui, chez une jolie femme, lo sont des flatteries pour un homme, ne devenaient-ils pas en elle d'humiliantes spéculations? Une femme belle peut à son aise être elle-même, le monde lui fait toujours crédit d'une sottise ou d'une gaucherie; tandis qu'un seul regard arrête l'expression la plus 15 magnifique sur les lèvres d'une femme laide, intimide ses yeux, augmente la mauvaise grâce de ses gestes, embarrasse son maintien. Ne sait-elle pas qu'à elle seule il est défendu de commettre des fautes, chacun lui refuse le don de les réparer, et, d'ailleurs, 20 personne ne lui en fournit l'occasion. La nécessité d'être à chaque instant parfaite ne doit-elle pas éteindre les facultés, glacer leur exercice? Cette femme ne peut vivre que dans une atmosphère d'angélique indulgence. Où sont les cœurs d'où 25 l'indulgence s'épanche sans se teindre d'une amère et blessante pitié? Ces pensées auxquelles l'avait accoutumée l'horrible politesse du monde, et ces égards qui, plus cruels que des injures, aggravent les
malheurs en les constatant, oppressaient mademoiselle de Temnînck, lui causaient une gêne constante qui refoulait au fond de son âme les impressions les plus délicieuses, et frappait de froideur son 5 attitude, sa parole, son regard. Elle était amoureuse à la dérobée, n'osait avoir de l'éloquence ou de la beauté que dans la solitude. Malheureuse au grand jour, elle aurait été ravissante s'il lui avait été permis de ne vivre qu'à la nuit. Souvent, pour
10 éprouver cet amour et au risque de le perdre, elle dédaignait la parure qui pouvait sauver en partie ses défauts. Ses yeux d'Espagnole fascinaient quand elle s'apercevait que Balthazar la trouvait belle en négligé. Néanmoins, la défiance lui gâtait
15 les rares instants pendant lesquels elle se hasardait à se livrer au bonheur. Elle se demandait bientôt •si Claes ne cherchait pas à l'épouser pour avoir au logis une esclave, s'il n'avait pas quelques imperfections secrètes qui l'obligeaient à se contenter d'une
2o pauvre fille disgraciée. Ces anxiétés perpétuelles donnaient parfois un prix inouï aux heures où elle croyait à la durée, à la sincérité d'un amour qui devait la venger du monde. Elle provoquait de délicates discussions en exagérant sa laideur, afin
25 de pénétrer jusqu'au fond de la conscience de son amant, elle arrachait alors à Balthazar des vérités peu flatteuses; mais elle aimait l'embarras où il se trouvait, quand elle l'avait amené à dire que ce qu'on aimait dans une femme était avant tout uns
Jafille âtïie, et ce dévouement qui rend les jours de la vie si constamment heureux, qu'après quelques années de mariage, la plus délicieuse femme de la terre est pour un mari l'équivalent de la plus laide. Après avoir entassé ce qu'il y avait de vrai dans les s paradoxes qui tendent à diminuer le prix de la beauté, soudain Balthazar s'apercevait de la désobligeance de ces propositions, et découvrait toute la bonté de son cœur dans la délicatesse des transitions >ar lesquelles il savait prouver à mademoiselle de lo Temninck qu'elle était parfaite pour lui. Le dévouement, qui peut-être est chez la femme le comble de l'amour, ne manqua pas à cette fille, car elle désespéra d'être toujours aimée; mais la perspective d'une lutte dans laquelle le sentiment devait l'em- 15 porter sur la beauté la tenta; puis elle trouva de la grandeur à se donner sans croire à l'amour; enfin le bonheur, de quelque courte durée qu'il pût être, devait lui coûter trop cher pour qu'elle se refusât à le goûter. Ces incertitudes, ces combats, en com- 20 muniquant le charme et l'imprévu de la passion à cette créature supérieure, inspiraient à Balthazar un amour presque chevaleresque.
Le mariage eut lieu au commencement de l'année 1795. Les deux époux revinrent à Douai passer les 25 premiers jours de leur union dans la maison patriarcale des Claes, dont les trésors furent grossis par mademoiselle de Temninck, qui apporta quelques beaux tableaux de Murillo et de Vélasquez, les
diamants de sa mère et les magnifiques présents que lui envoya son frère, devenu duc de Casa-Réal. Peu de femmes furent plus heureuses que madame Claes. Son bonheur dura quinze années, sans le
5 plus léger nuage; et, comme une vive lumière, il s'infusa jusd^ue dans les menus détails de l'existence. La plupart des hommes ont des inégalités de caractère qui produisent de continuelles dissonances; ils privent ainsi leur intérieur de cette harmonie, le
lo beau idéal du ménage; car la plupart des hommes sont entachés de petitesses, et les petitesses engendrent les tracasseries. L'un sera probe et actif, ^ mais dur et rêche; l'autre sera bon, mais entêté;'^ celui-ci aimera sa femme, mais aura de l'incertitude
15 dans ses volontés; celui-là, préoccupé par l'ambition, s'acquittera de ses sentiments comme d'une dette; s'il donne les vanités de la fortune, il emporte la joie de tous les jours; enfin, les hommes du milieu social sont essentiellement incomplets, sans être
20 notablement reprochables. Les gens d'esprit sont variables autant que des baromètres, le génie seul est essentiellement bon. Aussi le bonheur pur se trouve-t-il aux deux extrémités de l'échelle morale. La bonne bête ou l'homme de génie sont seuls capa-
25 blés, l'un par faiblesse, l'autre par force, de cette égalité d'humeur, de cette douceur constante dans laquelle se fondent les aspérités de la vie. Chez l'un, c'est indifférence et passivité; chez l'autre, c'est indulgence et continuité de la pensée sublime dont
mfrm
il est rinterprète et qui doit se ressembler dans le principe comme dans Tapplication. L'un et l'autre sont également simples et naïfs: seulement, chez celui-là, c-est le vide; chez celui-ci, c'est la profondeur. Aussi, les femmes adroites sont-elles assez s disposées à prendre une bête comme le meilleur pis-aller d'un grand homme. Balthazar porta donc d'abord sa supériorité dans les plus petites choses de la vie. Il se plut à voir dans l'amour conjugal une œuvre magnifique, et, comme les hommes de haute lo portée qui ne souffrent rien d'imparfait, il voulut en déployer toutes les beautés. Son esprit modifiait incessamment le calme du bonheur, son noble caractère marquait ses attentions au coin de la grâce. Ainsi, quoiqu'il partageât les principes philo- 15 sophiques du xviii* siècle, il installa chez lui jusqu'en 1801, malgré les dangers que les lois révolutionnaires lui faisaient courir, un prêtre cathoUque, afin de ne pas contrarier le fanatisme espagnol que sa femme avait sucé dans le lait maternel pour le catholicisme 20 romain; puis, quand le culte fut rétabli en France, il accompagna sa femme à la messe, tous les diman- *^ ches. Jamais son attachement ne quitta les formes de la passion. Jamais il ne fit sentir dans son intérieur cette force protectrice que les femmes aiment 25 tant, parce que pour la sienne elle aurait ressemblé à de la pitié. Enfin, par la plus ingénieuse adulation, il la traitait comme son égale et laissait échapper de ces aimables bouderies qu'un homme se permet
envers une belle femme, comme pour en braver la supériorité. Ses lèvres furent toujours embellies par le sourire du bonheur, et sa parole fut constamment pleine de douceur. Il aima sa Joséphine pour s elle et pour lui, avec cette ardeur qui comporte un éloge continuel des qualités et des beautés d'une femme. La fidélité, souvent l'effet d'un principe social, d'une religion ou d'un calcul chez les maris, en lui, semblait involontaire, et n'allait point
lo sans les douces flatteries du printemps de l'amour. Le devoir était du mariage la seule obligation qui fût inconnue à ces deux êtres également aimants, car Balthazar Claes trouva dans mademoiselle de Temninck une constante et complète réalisation de
:5 ses espérances. En lui, le cœur fut toujours assouvi sans fatigue, et l'homme toujours heureux. Non seulement le sang espagnol ne mentait pas chez la petite-fille des Casa-Réal, et lui faisait un instinct de cette science qui sait varier le plaisir à l'infini;
ao mais elle eut aussi ce dévouement sans bornes qui est le génie de son sexe, comme la grâce en est toute la beauté. Son amour était un fanatisme aveugle qui sur un seul signe de tête l'eût fait aller joyeusement à la mort, La délicatesse de Balthazar avait
25 exalté chez elle les sentiments les plus généreux de la femme, et lui inspirait un impérieux besoin de donner plus qu'elle ne recevait. Ce mutuel échange d'un bonheur alternativement prodigué mettait visiblement le principe de sa vie en dehors d'elle, et
répandaît un croîssant amour dans ses paroles, dans ses regards, dans ses actions. De part et d'autre, la reconnaissance fécondait et variait la vie du cœur; de même que la certitude d'être tout l'un pour l'autre excluait les petitesses en agrandissant s les moindres ^accessoires de l'existence. Mais aussi, la femme contrefaite que son mari trouve droite, la femme boiteuse qu'un komme ne veut pas autrement, ou la femme âgée qui paraît jeune ne sontelles pas les plus heureuses créatures du monde lo féminin? ... La passion humaine ne saurait aller au delà. La gloire de la femme n'est-elle pas de faire adorer ce qui paraît un défaut en elle? Oublier qu'une bQi^ùse ne marche pas droit est la fascination d'un moment*; mais l'aimer parce qu'elle boite est 15 la déification de son vice. Peut-être faudrait-il •^graver dans l'Évangile des femmes cette sentence: (Bienheureuses les imparfaites j à elles appartient le I royaume de V amour. Certes, la beauté doit être un malheur pour une femme, car cette fleur passagère 20 entre pour trop dans le sentiment qu'elle inspire; ne l'aime-t-on pas comme on épouse une riche • héritière? Mais l'amour que fait éprouver ou que témoigne une femme déshéritée des fragiles avantages après lesquels courent les enfants d'Adam est l'amour 25 vrai, la passion vraiment mystérieuse, une ardente étreinte des âmes, un sentiment pour lequel le jour du désenchantement n'arrive jamais. Cette femme a des grâces ignorées du monde, au contrôle duquel
elle se soustrait, elle est belle à propos, et recueille trop de gloire à faire oublier ses imperfections pour n'y pas constamment réussir. Aussi, les attachements les plus célèbres dans Thistoire furent-ils s presque tous inspirés par des femmes à qui le vulgaire aurait trouvé des défauts. Cléopâtre, Jeanne de Naples, Diane de Poitiers, mademoiselle de la Vallière, madame de Pompadour, enfin la plupart des femmes que Tamour a rendues célèbres ne man-
lo quent ni d'imperfections, ni d'infirmités; tandis que la plupart des femmes dont la beauté nous est citée comme parfaite ont vu finir malheureusement leurs amours. Cette apparente bizarrerie doit avoir sa cause. Peut-être l'homme vit-il plus par le sentiment
15 que par le plaisir? peut-être le charme tout physique d'une belle femme a-t-il des bornes, tandis que le charme essentiellement moral d'une femme de beauté médiocre est infini? N'est-ce pas la moralité de l'affabulation sur laquelle reposent les Mille et une
20 Nuits. Femme de Henri VIII, une laide aurait défié la hache et soumis l'inconstance du maître. Par une bizarrerie assez explicable chez une fille d'origine espagnole, madame Claes était ignorante. Elle savait lire et écrire; mais, jusqu'à l'âge de vingt
25 ans, époque à laquelle ses parents la tirèrent du couvent, elle n'avait lu que des ouvrages ascétiques. En entrant dans le monde, elle eut d'abord soif des plaisirs du monde et n'apprit que les sciences futiles de la toilette; mais elle fut si profondément humiliée
de son ignorance, qu'elle n'osait se mêler à aucune conversation; aussi passa- t-elle pour avoir peu d'esprit. Cependant, cette éducation mystique avait eu pour résultat de laisser en elle les sentiments dans toute leur force et de ne point gâter son esprit naturel, s Sotte et laide comme une héritière aux yeux du
f monde, elle devint spirituelle et belle pour son mari.
' Balthazar essaya bien, pendant les premières années de son mariage, de donner à sa femme les connaissances dont elle avait besoin pour être bien dans le lo monde; mais il était sans doute trop tard, elle n'avait que la mémoire du cœur. Joséphine n'oubliait rien de ce que lui disait Claes, relativement à eux-mêmes; elle se souvenait des plus petites circonstances de sa vie heureuse, et ne se rappelait pas le lendemain sa 15 leçon de la veille. Cette ignorance eût causé de grands discords entre d'autres époux; mais madame Claes avait une si naïve entente de la passion, elle aimait si pieusement, si saintement son mari, et le désir de conserver son bonheur la rendait si adroite, 20 qu'elle s'arrangeait toujours pour paraître le comprendre, et laissait rarement arriver les moments où son ignorance eût été par trop évidente. D'ailleurs, quand deux personnes s'aiment assez pour que chaque jour soit pour eux le premier de leur 25 passion, il existe dans ce fécond bonheur des phénomènes qui changent toutes les conditions de la vie. N'est-ce pas alors comme une enfance insouciante de tout ce qui n'est pas rire, joie, plaisir? Puis,
quand la vie est bien active, quand les foyers en sont bien ardents, l'homme laisse aller la combustion sans y penser ou la discuter, sans mesurer les moyens ni la fin. Jamais, du reste, aucune fille d'Eve n'en- 5 tendit mieux que madame Claes son métier de femme. Elle eut cette .soumission de la Flamande, qui rend le foyer domestique si attrayant, et à laquelle sa fierté d'Espagnole donnait une plus haute saveur.' Elle était imposante, savait com-
lo mander le respect par un regard où éclatait le sentiment de sa valeur et de sa noblesse; mais devant Claes elle tremblait; et, à la longue, elle avait fini par le mettre si haut et si près de Dieu, en lui rapportant tous les actes de sa vie et ses moindres
is pensées, que son amour n'allait plus sans une teinte de crainte respectueuse qui l'aiguisait encore. Elle prit avec orgueil toutes les habitudes de la bourgeoisie flamande et plaça son amour-propre à rendre la vie domestique grassement heureuse, à entretenir les
3o plus petits détails de la maison dans leur propreté classique, à ne posséder que des choses d'une bonté absolue, à maintenir sur sa table les mets les plus délicats et à mettre tout chez elle en harmonie avec la vie du cœur. Ils eurent deux garçons et deux
2$ filles. L'aînée, nommée Marguerite, était née en 1796. Le dernier enfant était un garçon, âgé de trois ans et nommé Jean-Balthazar. Le sentiment maternel fut chez madame Claes presque égal à son amour pour son époux. Aussi se passa-t-il en son
âme, et surtout pendant les derniers jours de sa vîe, un combat horrible entre ces deux sentiments également puissants et dont Tun était en quelque sorte devenu Tennemi de l'autre. Les larmes et la terreur empreintes sur sa figure, au moment où commence s le récit du drame domestique qui couvait dans cette paisible maison, étaient causées par la crainte d'avoir sacrifié ses enfants à son mari.
En 1805, le frère de madame Claes mourut sans laisser d'enfants. La loi espagnole s'opposait à ce lo que la sœur succédât aux possessions territoriales qui apanageait les titres de la maison; mais, par ses dispositions testamentaires, le duc lui légua soixante mille ducats environ, que les héritiers de la branche collatérale ne lui disputèrent pas. Quoique le senti- 15 ment qui l'unissait à Balthazar Claes fût tel que jamais aucune idée d'intérêt ne l'eût entaché, Joséphine éprouva une sorte de contentement à posséder une fortune égale à celle de son mari, et fut heureuse de pouvoir à son tour lui offrir quelque chose après 20 avoir si noblement tout reçu de lui. Le hasard fit donc que ce mariage, dans lequel les calculateurs voyaient une folie, fut, sous le rapport de l'intérêt, un excellent mariage. L'emploi de cette somme fut assez difficile à déterminer. La maison Claes était 25 si richement fournie en meubles, en tableaux, en objets d'art et de prix, qu'il ne semblait guère possible d'y ajouter des choses dignes de celles qui s'y trouvaient déjà. Le goût de cette famille y avait
accumulé des trésors. Une génération s'était mise à la piste de beaux tableaux; puis la nécessité de compléter la collection commencée avait rendu le goût de la peinture héréditaire. Les cent tableaux 5 qui ornaient la galerie par laquelle on communiquait du quartier de derrière aux appartements de réception situés au premier étage de la maison de devant, ainsi qu'une cinquantaine d'autres placés dans les salons d'apparat, avaient exigé trois siècles de
10 patientes recherches. C'était de célèbres morceaux de Rubens, de Ruysdael, de Van Dyck, de Terburg, de Gérard Dow, de Téniers, de Mieris, de Paul Potter, de Wouwermans, de Rembrandt, d'Hobbema, de Cranach et d'HoIbein. Les tableaux
15 italiens et français étaient en minorité, mais tous authentiques et capitaux. Une autre génération avait eu la fantaisie des services de porcelaine japonaise ou chinoise. Tel Claes s'était passionné pour les meubles, tel autre pour l'argenterie; enfin
30 chacun d'eux avait eu sa manie, sa passion, l'un des
traits les plus saillants du caractère flamand. Le
père de Balthazar, le dernier débris de la fameuse'
société hollandaise, avait laissé l'une des plus riches
., collections de tulipes connues. Outre ces richesses
as héréditaires, qui représentaient un capital énorme, et meublaient magnifiquement cette vieille maison, simple au dehors comme une coquille, mais, comme une coquille intérieurement nacrée et parée des plus riches couleurs, Balthazar Claes possédait encore une
maison de campagne dans la plaine d'Orchies. Loin de baser, comme les Français, sa dépense sur ses revenus, il avait suivi la vieille coutume hollandaise de n'en consommer que le quart; et douze cents ducats par un mettaient sa dépense au niveau de celle que s fsdsaient les plus riches personnes de la ville. La publication du Code civil donna raison à cette sagesse. En ordonnant le partage égal des biens, le titre des Sticcessions devait laisser chaque enfant presque pauvre et disperser un jour les richesses du lo vieux musée Claes. Balthazar, d'accord avec madame Claes, plaça la fortune de sa femme de manière à donner à chacun de leurs enfants une position semblable à celle du père. La maison Claes persista donc dans la modestie de son train et acheta 15 des bois, un peu maltraités par les guerres qui avaient eu lieu, mais qui, bien conservés, devaient prendre, à dix ans de là, une valeui énorme. La haute société de Douai, que fréquentait M. Claes, avait su si bien apprécier le beau caractère et les quali- 20 tés de sa femme, que, par une espèce de convention tacite, elle était exemptée des devoirs auxquels les gens de province tiennent tant. Pendant la sedson d'hiver qu'elle passait à la ville, elle allait rarement dans le monde, et le monde venait chez 25 elle. Elle recevait tous les mercredis, et donnait trois grands dîners par mois. Chacun avait senti qu'elle était plus à l'aise dans sa maison, où la retenaient d'ailleurs sa passion pour son mari et
les soins que réclamait l'éducation de ses enfants. Telle fut, Jusqu'en 1809, la conduite de ce ménage, qui n'eut rien de conforme aux idées reçues. La vie de ces deux êtres, secrètement pleine d'amour s et de joie, était extérieurement semblable à toute autre. La passion de Balthazar Claes pour sa femme, et que sa femme savait perpétuer, semblait, comme il le faisait observer lui-même, employer sa constance innée dans la culture du bonheur, qui
10 valait bien celle des tulipes vers laquelle il penchait dès son enfance, et le dispensait d'avoir sa manie, comme chacun de ses ancêtres avait eu la sienne.
A la fin de cette année, l'esprit et les manières de Balthazar subirent des altérations funestes, qui
is commencèrent si naturellement, que d'abord madame Claes ne trouva pas nécessaire de lui en demander la cause. Un soir, son mari se coucha dans un état de préoccupation qu'elle se fit un devoir de respecter. Sa délicatesse de femme et ses habitudes
30 de soumission lui avaient toujours laissé attendre les confidences de Balthazar, dont la confiance lui était garantie par une affection si vraie, qu'elle ne donnait aucune prise à sa jalousie. Quoique certaine d'obtenir une réponse quand elle se permettrait une
25 demande curieuse, elle avait toujours conservé de ses premières impressions dans la vie la crainte d'un refus. D'ailleurs, la maladie morale de son mari eut des phases et n'arriva que par des teintes progressivement plus fortes à cette violence intolérable qui
détruisît le bonheur de son ménage. Quelque occupé que fût Balthazar, il resta néanmoins, pendant plusieurs mois, causeur, affectueux, et le changement de son caractère ne se manifestait alors que par de fréquentes distractions. Madame Claes es- 5 péra longtemps savoir par son mari le secret de ses travaux; peut-être ne voulait-il l'avouer qu'au moment où ils aboutiraient à des résultats utiles, car beaucoup d'hommes ont un orgueil qui les pousse à cacher leurs combats et à ne se montrer que vîcto- 10 rieux. Au jour du triomphe, le bonheur domestique devait donc reparaître d'autant plus éclatant, que Balthazar s'apercevait de cette lacune dans sa vie amoureuse que son cœur désavouerait sans doute. Joséphine connaissait assez son mari pour savoir 15 qu'il ne se pardonnerait pas d'avoir rendu sa Pépita moins heureuse pendant plusieurs mois. Elle gardait donc le silence en éprouvant une espèce de joie à souffrir par lui, pour lui; car sa passion avait une teinte de cette piété espagnole qui ne sépare jamais 20 la foi de l'amour, et ne comprend point le sentiment sans souffrances. Elle attendait un retour d'affection en se disant chaque soir: ^'Ce sera demain! " et en traitant son bonheur comme un absent. Elle conçut son dernier enfant au milieu de ces troubles 25 secrets. Horrible révélation d'un avenir de douleur! En cette circonstance, l'amour fut, parmi les distractions de son mari, comme une distraction plus forte que les autres. Son orgueil de fenmie,
blessé pour la première fois, lui fit sonder la profondeyr de l'abîme inconnu qui la séparait à jamais du Claes des premiers jours. Dès ce moment, l'état de Balthazar empira. Cet bomme, naguère 5 incessamment plongé dans les joies domestiques, qui jouait pendant des heures entières avec ses enfants, se roulait' avec eux sur le tapis du parloir ou dans les allées du jardin, qui semblait ne pouvoir vivre que sous les yeux noirs de sa Pépita, ne s'aperçut
10 point de la grossesse de sa femme, oublia de vivre en famille et s'oublia lui-même. Plus madame Claes avait tardé à lui demander le sujet de ses occupations, moins elle l'osa. A cette idée, son sang bouillonnait et la voix lui manquait. £n£n
15 elle crut avoir cessé de plaire à son mari, et fut alors sérieusement alarmée. Cette crainte l'occupa, la désespéra, l'exalta, devint le principe de bien des heures mélancoliques et de tristes rêveries. Elle justifia Balthazar à ses dépens en se trouvant laide
20 et vieille; puis elle entrevit une pensée généreuse, mais humiUante pour elle, dans le travail par lequel il se faisait une fidélité négative, et voulut lui rendre son indépendance en laissant s'établir un de ces secrets divorces, le mot du bonheur dont paraissent
35 jouir plusieurs ménages. Néanmoins, avant de dire adieu à la vie conjugale, elle tâcha de lire au fond de ce cœur, mais elle le trouva fermé. Insensiblement, elle vit Balthazar devenir indifférent à tout ce qu'il avait aimé, négliger ses tulipes en
fleur, et ne plus songer à ses enfants. Sans doute, il se livrait à quelque passion en dehors des affections du cœur, mais qui, selon les femmes, n'en dessèche pas moins le cœur. L'amour était endormi et non pas enfui. Si ce fut une consolation, le malheur s n'en resta pas moins le même. La continuité de cette crise s'explique par un seul mot, l'espérance, secret de toutes ces situations conjugales. Quand la pauvre femme arrivait à un degré de désespoir qui lui prêtait le courage d'interroger son mari, précisé- lo ment alors elle retrouvait de doux moments, pendant lesquels Balthazar lui prouvait que, s'il appartenait à quelques pensées diaboliques, elles lui permettaient de redevenir parfois lui-même. Durant ces instants où son ciel s'éclaircissait, elle s'empressait trop à 15 jouir de son bonheur pour le troubler par des importunités; puis, quand elle s'était enhardie à questionner Balthazar, au moment même où elle allait parler, il lui échappait aussitôt, il la quittait brusquement, ou tombait dans le gouffre de ses méditations, 20 d'où rien ne le pouvait tirer. Bientôt, la réaction du moral sur le physique commença ses ravages, d'abord imperceptibles, mais néanmoins saîsissables à l'œil d'une femme aimante qui suivait la secrète pensée de son mari dans ses moindres manifestations. 25 Souvent, elle avait peine à retenir ses larmes en le voyant, après le dîner, plongé dans une bergère au coin du feu, morne et pensif, l'œil arrêté sur un panneau noir sans s'apercevoir du silence qui ré-
gnait autour de lui. KUe observait avec terreur les changements insensibles qui dégradaient cette figure que l'amour avait faite sublime pour elle: chaque jour, la vie de l'âme s'en retirait davantage, et la s charpente restait sans aucune expression. Parfois, les yeux prenaient une couleur vitreuse, il semblait que la vue se retournât et s'exerçât à l'intérieur. Quand les enfants étaient couchés, après quelques heures de silence et de solitude, pleines de pensées
lo affreuses, si la pauvre Pépita se hasardait à demander: " Mon ami, souffres-tu? " quelquefois, Baltbazar ne répondait pas; ou, s'il répondait, il revenait à lui par un tressaillement comme un homme arraché en sursaut à son sommeil, et disait
is un non sec et caverneux qui tombait pesamment sur le cœur de sa femme palpitante. Quoiqu'elle eût voulu cacher à ses amis la bizarre situation où elle se trouvait, elle fut cependant obligée d'en parler, .Selon l'usage des petites viUes, la plupart
3o des salons avaient fait du dérangement de Balthazar le sujet de leurs conversations, et déjà dans certaines sociétés l'on savait plusieurs détails ignorés de madame Claes. Aussi, malgré le mutisme commandé par la politesse, quelques amis témoignèrent-ils de
aj si vives inquiétudes, qu'elle s'empressa de justifier les singularités de son mari: "M. Balthazar avait, disait-elle, entrepris un grand travail qui l'absorbait, mais dont la réussite devait être un sujet de gloire pour sa famille et pour sa patrie."
Cette explication mystérieuse caressait trop l'ambition d'une ville où, plus qu'en aucune autre, régnent l'amour du pays et le désir de son illustration, pour qu'elle ne produisît pas dans les esprits une réaction favorable à M. Claes. Les suppositions de $ sa femme étaient, jusqu'à un certain point, assez fondées. Plusieurs ouvriers de diverses professions avaient longtemps travaillé dans le grenier de la maison de devant, où Balthazar se rendait dès le matin. Après y avoir fait des retraites de plus en lo plus longues, auxquelles s'étaient insensiblement accoutumés sa femme et ses gens, Balthazar en était arrivé à y demeurer des journées entières. Mais, douleur inouïe! madame Claes apprit par les humiliantes confidences de ses bonnes amies, éton- 15 nées de son ignorance, que son mari ne cessait d'acheter à Paris des instruments de physique, des matières précieuses, des livres, des machines, et se > ruinait, disait-on, à chercher la pierre philosophale. Elle devait songer à ses enfants, ajoutaient les 20 amies, à son propre avenir, et serait criminelle de ne pas employer son influence pour détourner son mari de la fausse voie où il s'était engagé. Si madame Claes retrouvait son impertinence de grande dame pour imposer silence à ces discours absurdes, 25 elle fut prise de terreur malgré son apparente assurance, et résolut de quitter son rôle d'abnégation. Elle fit naître une de ces situations pendant lesquelles une femme est avec son mari sur un pied d'égalité;
moins tremblante ainsi, elle osa demander à Balthazar la raison de son changement et le motif de sa constante retraite. Le Flamand fronça les sourcils, et lui répondit alors:
5 — Ma chère, tu n'y comprendrais rien.
Un jour, Joséphine insista pour connaître ce secret, en se plaignant avec douceur de ne pas partager toute la pensée de celui de qui elle partageait la vie.
lo — Puisque cela t'intéresse tant, répondit Balthazar en gardant sa femme sur ses genoux et lui caressant ses cheveux noirs, je te dirai que je me suis remis à la chimie, et je suis Thomme le plus heureux du monde.
15 Deux ans après Thiver où M. Claes était devenu chimiste, sa maison avait changé d'aspect. Soit que la société se choquât de la distraction perpétuelle du savant, ou crût le gêner, soit que ses anxiétés secrètes eussent rendu madame Claes moins agréable,
20 elle ne voyait plus que ses amis intimes. Balthazar n'allait nulle part, s'enfermait dans son laboratoire pendant toute la journée, y restait parfois la nuit, et n'apparaissait au sein de sa famille qu'à l'heure du dîner. Dès la deuxième année, il cessa de passer
25 la belle saison à sa campagne, que sa femme ne voulut plus habiter seule. Quelquefois, Balthazar sortait de chez lui, se promenait et ne rentrait que le lendemain, en laissant madame Claes pendant toute une nuit livrée à de mortellçs inquiétudes;
après ravoir faît infructueusement chercher dans une ville dont les portes étaient fermées le soir, suivant l'usage des places fortes, elle ne pouvait envoyer à sa poursuite dans la campagne. La malheureuse femme n'avait même plus alors l'espoir s mêlé d'angoisses que donne l'attente, et souffrait jusqu'au lendemain; Balthazar, qui avait oublié l'heure de la fermeture des portes, arrivait le lendemain tout tranquillement sans soupçonner les tortures que sa distraction devait imposer à sa lo famille; et le bonheur de le revoir était pour sa femme une crise aussi dangereuse, que pouvaient l'être ses appréhensions; elle se taisait, n'osait le questionner, car, à la première demande qu'elle fit, il avait répondu d'un air surpris: 15
— Eh bien, quoi, l'on ne peut pas se promener?
Les passions ne savent pas tromper. Les inquiétudes de madame Claes justifièrent donc les bruits qu'elle s'était plu à démentir. Sa jeunesse l'avait habituée à connaître la pitié polie du monde; 20 pour ne pas la subir une seconde fois, elle se renferma plus étroitement dans l'enceinte de sa maison, que tout le monde déserta, même ses derniers amis. Le désordre dans les vêtements, toujours si dégradant poUr un homme de la haute classe, devint tel chez 25 Balthazar, qu'entre tant de causes de chagrin, ce ne fut pas l'une des moins sensibles dont s'affecta cette femme, habituée à l'exquise propreté des Flamandes. De concert avec Lemulquinier, valet
de chambre de son mari, Joséphine remédia pendant quelque temps à la dévastation Journalière des habits, mais il fallut y renoncer. Le jour même où, à l'insu de Balthazar, des effets neufs avaient été S substitués à ceux qui étaient tachés, déchirés ou troués, il en faisait des haillons. Cette femme, heureuse pendant quinze ans et dont la jalousie ne s'était jamais éveillée, se trouva tout à coup n'être plus rien en apparence dans le cœur où elle régnait
lo naguère. Espagnole d'origine, le sentiment de la femme espagnole gronda chez elle quand elle se découvrit une rivale dans la science qui lui enlevait son mari; les tourments de la jalousie lui dévorèrent le cœur, et rénovèrent son amour. Mais. que faire
is contre la science? comment en combattre le pouvoir incessant, tyrannique et croissant? Comment tuer une rivale invisible? Comment une femme, dont le pouvoir est hmité par la nature, peut-elle lutter avep une idée dont les jouissances sont inânies et
ïo les attraits toujours nouveaux? Que tenter contre la coquetterie des idées qui se rafraîchissent, renaissent plus belles dans les difficultés, et entraînent un homme si loin du monde qu'il oublie jusqu'à ses plus chères affections? Enfin, un jour, malgré les
25 ordres sévères que Balthazar avait donnés, sa femme voulut au moins ne pas le quitter, s'enfermer avec lui dans ce grenier où il se retirait, combattre corps à corps avec sa rivale en assistant son mari durant les longues heures qu'il prodiguait à cette
terrible maîtresse. Elle voulut se glisser secrètement dans ce mystérieux atelier de séduction, et acquérir le droit d'y rester toujours. Elle essaya donc de partager avec Lemulquinier le droit d'entrer dans le laboratoire; mais, pour ne pas le rendre té- s moin d'une querelle qu'elle redoutait, elle attendit un jour où son mari se passerait du valet de chambre. Depuis quelque temps, elle étudiait les allées et venues de ce domestique avec une impatience haineuse; ne savait-il pas tout ce qu'elle désirait ap- lo prendre, ce que son mari lui cachait et ce qu'elle n'osait lui demander? elle trouvait Lemulquinier plus favorisé qu'elle, elle, l'épouse!
Elle vint donc tremblante et presque heureuse; mais, pour la première fois de sa vie, elle connut la 15 colère de Balthazar; à peine avait-elle entr'ouvert la porte, qu'il fondit sur elle, la prit, la jeta rudement sur l'escalier, où elle faillit rouler du haut en bas.
— Dieu soit loué, tu existes! cria Balthazar en la relevant. 20
Un masque de y^rre s'était brisé en éclats sur madame Claes, qui vit son mari pâle, blême, effrayé.
— Ma chère, je t'avais défendu de venir ici, dit-il en s'asseyant sur une marche de l'escalier comme un homme abattu. Les saints t'ont préservée de 25 la mort. Par quel hasard mes yeux étaient-ils fixés sur la porte? Nous avons failli périr.
— J'aurais été bien heureuse alors, dit-elle.
— Mon expérience est manquée, reprit Balthazar.
Je ne puis pardonner qu'à toi la douleur que me cause ce cruel mécompte. J'allais peut-être décomposer Tazote! . . . Va, retourne à tes affaires. Balthazar rentra dans son laboratoire.
S — T allais peut-être décomposer T azote I se dit la pauvre femme en revenant dans sa chambre, où elle fondit en larmes.
Cette phrase était inintelligible pour elle. Les hommes, habitués par leur éducation à tout conce-
10 voir, ne savent pas ce qu'il y a d'horrible pour une femme à ne pouvoir comprendre la pensée de celui qu'elle aime. Plus indulgentes que nous ne le sommes, ces divines créatures ne nous disent pas quand le langage de leurs âmes reste incompris;
15 elles craignent de nous faire sentir la supériorité de leurs sentiments et cachent alors leurs douleurs avec autant de joie qu'elles taisent leurs plaisirs méconnus; mais, plus ambitieuses en amour que nous ne le sommes, elles veulent épouser mieux que
20 le cœur de l'homme, elles en veulent aussi toute la pensée. Pour madame Claes, ne rien savoir de la science dont s'occupait son mari engendrait dans son âme un dépit plus violent que celui causé par la beauté d'une rivale. Une lutte de femme à femme
25 laisse à celle qui aime le plus l'avantage d'aimer mieux; mais ce dépit accusait une impuissance et humiliait tous les sentiments qui nous aident à vivre. Joséphine ne savait pas! Il se trouvait, pour elle, une situation où son ignorance la séparait
de son mari. Enfin, dernière torture, et la plus vive, il était souvent entre la vie et la mort, il courait des dangers, loin d'elle et près d'elle, sans qu'elle les partageât, sans qu'elle les connût! C'était, comme l'enfer, une prison morale sans issue, sans s espérance. Madame Claes voulut au moins connaître les attraits de cette science, et se mit à étudier en secret la chimie dans les livres. Cette famille fut alors comme cloîtrée.
Telles furent les transitions successives par les- lo quelles le malheur fit passer la maison Claes, avant de l'amener à l'espèce de mort civile dont elle est frappée au moment où cette histoire commence.
Cette situation violente se compliqua. Comme toutes les femmes passionnées, madame Claes était 15 d'un désintéressement inouï. Ceux qui aiment véritablement savent combien l'argent est peu de chose \/ auprès des sentiments, et avec quelle difficulté il s'y agrège. Néanmoins, Joséphine n'apprit pas sans une cruelle émotion que son mari devait trois cent 20 mille francs, hypothéqués sur ses propriétés. L'authenticité des contrats sanctionnait les inquiétudes, les bruits, les conjectures de la ville. Madame Claes, justement alarmée, fut forcée, elle si fière, de 1
questionner le notaire de son mari, de le mettre dans 25 le secret de ses douleurs ou de les lui laisser deviner, et d'entendre enfin cette humiliante question:
— Comment M. Claes ne vous a-t-il encore rien dit?
Heureusement, le notaire de Balthazar lui était presque parent, et voici comment. Le grand-père de M. Claes avait épousé une Pierquin d'Anvers, de la même famille que les Pierquin de Douai. Depuis S ce mariage, ceux-ci, quoique étrangers aux Claes, les traitaient de cousins. M. Pierquin, jeune homme de vingt-six ans qui venait de succéder à la charge de son père, était la seule personne qui eût accès dans la maison Claes. Madame Balthazar avait depuis
lo plusieurs mois vécu dans une si complète solitude, que le notaire fut obligé de lui confirmer la nouvelle du désastre déjà connu dans toute la ville. Il lui dit que, vraisemblablement, son mari devait des sommes considérables à la maison qui lui fournissait
15 des produits chimiques. Après s'être enquis de la fortune et de la considération dont jouissait M. Claes, cette maison accueillait toutes ses commandes et faisait les envois sans inquiétude, malgré l'étendue des crédits. Madame Claes chargea Pierquin de
20 demander le mémoire des fournitures faites à son mari. Deux mois après, MM. Protez et Chiffreville, fabricants de produits chimiques, adressèrent un arrêté de compte, qui montait à cent mille francs. Madame Claes et Pierquin étudièrent cette facture
25 avec une surprise croissante. Si beaucoup d'articles, exprimés scientifiquement ou commercialement, étaient pour eux inintelligibles, ils furent effrayés de voir portés en compte des parties de métaux, des diamants de toutes les espèces, mais en
petites quantités. Le total de la dette s'expliquait facilement par la multiplicité des articles, par les précautions que nécessitait le transport de certaines substances ou l'envoi de quelques machines précieuses, par le prix exorbitant de plusieurs produits 5 qui ne s'obtenaient que difficilement, ou que leur rareté rendait chers; enfin par la valeur des instruments de physique ou de chimie confectionnés d'après les instructions de M. Claes. Le notaire, dans l'intérêt de son cousin, avait pris des renseigne- 10 ments sur les Protez et Chiffreville, et la probité de ces négociants devait rassurer sur la moralité de leurs opérations avec M. Claes, à qui, d'ailleurs, ils faisaient souvent part des résultats obtenus par les chimistes de Paris, afin de lui épargner des dépenses. 15 Madame Claes pria le notaire de cacher à la société de Douai la nature de ces acquisitions, qui eussent été taxées de folies; mais Pierquin lui répondit que déjà, pour ne point affaiblir la considération dont jouissait Claes, il avait retardé jusqu'au dernier 20 moment les obligations notariées que l'importance des sommes prêtées de confiance par ses clients avait enfin nécessitées. Il dévoila l'étendue de la plaie, en disant à sa cousine que, si elle ne trouvait pas le moyen d'empêcher son mari de dépenser sa fortune 25 si follement, dans six mois les biens patrimoniaux seraient grevés d'hypothèques qui en dépasseraient la valeur. . . . Quant à lui, ajouta-t-il, les observations qu'il avait faites à son cousin, avec les ménage-
ments dus à un homme si justement considéré, n'avaient pas eu la moindre influence. Une fois pour toutes, Baltliazar lui avait répondu qu'il travaillait à la gloire et à la fortune de sa famille. 5 Ainsi, à toutes les tortures de cœur que madame Claes avait supportées depuis deux ans, dont chacune s'ajoutait à l'autre et accroissait la douleur du moment de toutes les douleurs passées, se joignit une crainte affreuse, incessante, qui lui rendait
10 l'avenir épouvantable. Les femmes ont des pressentiments dont la' justesse tient du prodige. Pourquoi, en général, tremblent-elles plus qu'elles n'espèrent quand il s'agit des intérêts de la vie? Pourquoi n'ont-ellcs de foi que pour les grandes
15 idées de l'avenir reUgîeux? Pourquoi devinent-elles si habilement les catastrophes de fortune ou les crises de nos destinées? Peut-être le sentiment qui les unit à l'homme qu'elles aiment leur en fait-il admirablement peser les forces, estimer les facultés,
20 connaître les goûts, les passions, les vices, les vertus; la perpétuelle étude de ces causes, en présence desquelles elles se trouvent sans cesse, leur donne sans doute la fatale puissance d'en prévoir les e5ets dans toutes les situations possibles. Ce qu'elles
a5 voient du présent leur fait juger l'avenir avec une habileté naturellement exphquée par la perfection de leur système nerveux, qui leur permet de saisir les diagnostics les plus légers de la pensée et des sentiments. Tout en elles vibre à l'unisson des
LA RECHERCHE DE L'ABSOLU 6i
grandes commotions morales. Ou elles sentent, ou elles voient. Or, quoique séparée de son mari depuis deux ans, madame Claes pressentait la perte de sa fortune. Elle avait apprécié la fougue réfléchie, l'inaltérable constance de Balthazar; s'il s était vrai qu'il cherchât à faire de l'or, il devait jeter avec une parfaite insensibilité son dernier morceau de pain dans son creuset; mais que cherchait-il? Jusque-là, le sentiment maternel et l'amour conjugal s'étaient si bien confondus dans le lo cœur de cette femme, que jamais ses enfants, également aimés d'elle et de son mari, ne s'étaient interposés entre eux. Mais tout à coup elle fut parfois plus mère qu'elle n'était épouse, quoiqu'elle fût plus souvent épouse que mère. Et néanmoins, quelque 15 disposée qu'elle pût être à sacrifier sa fortune et même ses enfants au bonheur de celui qui l'avait choisie, aimée, adorée, et pour qui elle était encore la seule femme qu'il y eût au monde, les remords que lui causait la faiblesse de son amour maternel la 20 jetaient en d'horribles alternatives. Ainsi, comme femme, elle souffrait dans son cœur; comme mère, ^ elle souffrait dans ses enfants; et, comme chrétienne, elle souffrait pour tous. Elle se taisait et contenait ces cruels orages dans son âme. Son mari, seul 25 arbitre du sort de sa famille, était le maître d'en régler à son gré la destinée, il n'en devait compte qu'à Dieu. D'ailleurs, pouvait-elle lui reprocher l'emploi de sa fortune, après le désintéressement
dont il avait fait preuye pendant dix années de mariage? Était-elle juge de ses desseins? Mais sa conscience, d'accord avec le sentiment et les lois, lui disait que les parents étaient les dépositaires de
S la fortune, et n'avaient pas le droit d'aliéner le bonheur niatériel de leurs enfants. Pour ne point résoudre ces hautes questions, elle aimait mieux fermer les yeux, suivant l'habitude des gens qui refusent de voir l'abîme au fond duquel ils savent devoir
lo rouler. Depuis six mois, son mari ne lui avait plus remis d'argent pour la dépense de sa maison. Elle fit vendre secrètement à Paris les riches parures de diamants que son frère lui avait données au jour de son mariage, et introduisit la plus stricte économie
15 dans sa maison. Elle renvoya la gouvernante de ses enfants, et même la nourrice de Jean. Jadis, le luxe des voitures était ignoré de la bourgeoisie, à la fois si humble dans ses mœurs, si fière dans ses sentiments; rien n'avait donc été prévu dans la
20 maison Claes pour cette invention moderne; Balthazar était obligé d'avoir son écurie et sa remise dans une maison en face de la sienne; ses occupations ne lui permettaient plus de surveiller cette partie du ménage, qui regarde essentiellement les
25 hommes; madame Claes supprima la dépense onéreuse des équipages et des gens que son isolement rendait inutiles, et malgré la bonté de ces raisons, elle n'essaya point de colorer ses réformes par des prétextes. Jusqu'à présent, les faits avaient démenti
ses paroles, et le silence était désormais ce qui convenait le mieux. Le changement du train des Claes n'était pas justifiable dans un pays où, comme en Hollande, quiconque dépense tout son revenu passe pour un fou. Seulement, comme sa fille aînée, s Marguerite, allait avoir seize ans, Joséphine parut vouloir lui faire faire une belle alliance, et la placer dans le monde, comme il convenait à une fille alliée aux Molina, aux Van Ostrom-Temninck et aux Casa-Réal. Quelques jours avant celui pendant 10 lequel commence cette histoire, l'argent des diamants était épuisé. Ce même jour, à .trois heures, en conduisant ses enfants à vêpres, madame Claes avait rencontré Pierquin, qui venait la voir et qui l'accompagna jusqu'à Saint-Pierre, en causant à is voix basse sur sa situation.
— Ma cousine, dit-îl, je ne saurais, sans manquer à l'amitié qui m'attache à votre famille, vous cacher le péril où vous êtes, et ne pas vous prier d'en conférer avec votre mari. Qui peut, si ce n'est vous, 30 l'arrêter sur le bord de l'abîme où vous marchez? Les revenus des biens hypothéqués ne suffisent point à payer les intérêts des sommes empruntées; ainsi vous êtes aujourd'hui sans aucun revenu. Si vous coupiez les bois que vous possédez, ce serait vous as enlever la seule chance de salut qui vous restera dans l'avenir. Mon cousin Balthazar est en ce moment débiteur d'une somme de trente mille francs à la maison Protez et Chiff reville de Paris; avec quoi
les payerez-vous? avec quoî vîvrez-vous? et que devîendrez-vous sî Claes continue à demander des réactifs, des verreries, des piles de Volta et autres brimborions? Toute votre fortune, moins la maison S et le mobilier, s'est dissipée en gaz et en charbon. Quand il a été question, avant-hier, d'hypothéquer sa maison, savez-vous quelle a été la réponse de Claes: "Diable!" Voilà depuis trois ans la première trace de raison qu'il ait donnée.
10 Madame Claes pressa douloureusement le bras de Pierquin, leva les yeux au ciel et dit:
— Gardez-nous le secret!
Malgré sa piété, la pauvre femme, anéantie par ces paroles d'une clarté foudroyante, ne put prier,
15 elle resta sur sa chaise entre ses enfants, ouvrit son paroissien et n'en tourna pas un feuillet; elle était tombée dans une contemplation aussi absorbante que l'étaient les méditations de son mari. L'honneur espagnol, la probité flamande résonnaient dans
2o son âme d'une voix aussi puissante que celle de l'orgue. La ruine de ses enfants était consommée! Entre eux et l'honneur de leur père, il ne fallait plus hésiter. La nécessité d'une lutte prochaine entre elle et son mari l'épouvantait; il était à ses yeux si
25 grand, si imposant, que la seule perspective de sa colère l'agitait autant que l'idée de la majesté divinie Elle allait donc sortir de cette constante soumisson. dans laquelle elle était saintement demeurée comme épouse. L'intérêt de ses enfants l'obligerait à con-
LA SECHEKCHE DE l'abSOLU 65
trarier dans ses goûts un homme qu'elle idolâtrait. Ne faudrait-il pas souvent le ramener à des questions positives, quand il planerait dans les hautes régions de la science, le tirer violemment d'un riant avenir pour le plonger dans ce que la matérialité présente s de plus hideux aux artistes et aux grands hommes.
CPour elle, Balthazar Claes était un géant de science, un homme gros de gloire; il ne pouvait l'avoir oubliée que pour les plus riches espérances; puis il était si profondément sensé, elle l'avait entendu 10 parler avec tant de talent sur des questions de tout genre, qu'il devait être sincère en disant qu'il travaillait pour la gloire et la fortune de sa famille. L'amour de cet homme pour sa femme et ses enfants n'était pas seulement immense, il était inânî. Ces 15 sentiments n'avaient pu s'abolir, ils s'étaient sans doute agrandis en se reproduisant sous une autre forme. Elle, si noble, si généreuse et si craintive, allait faire retentir incessamment aux oreilles de ce grand homme le mot argent et le son de l'argent; lui m montrer les plaies de la misère, lui faire entendre les cris de la détresse, quand il entendrait les voix mélodieuses de la renommée! Peut-être l'affection que Balthazar avait pour elle s'en diminuerait-elle? Si elle n'avait pas eu d'enfants, elle aurait embrassé 15 courageusement et avec plaisir la destinée nouvelle ^
que lui faisait son mari. Les femmes élevées dans i
l'opulence sentent promptement le vide que cou- I
vrent les jouissances matérielles, et, quand leur 'J
cœur, plus fatigué que flétri, leur a fait trouver le bonheur que donne un constant échange de sentiments vrais, elles ne reculent point devant une existence médiocre, si cette existence convient à 5 l'être par lequel elles se savent aimées. Leurs idées, leurs plaisirs sont soumis aux caprices de cette vie en dehors de la leur; pour elles, le seul avenir redoutable est de la perdre. En ce moment, donc, ses enfants séparaient Pépita de sa vraie vie, autant que
lo Balthazar Claes s'était séparé d'elle par la science; aussi, quand elle fut revenue de vêpres et qu'elle se fut jetée dans sa bergère, renvoya-t-elle ses enfants en réclamant d'eux le plus profond silence; puis elle fit demander à son mari de venir la voir; mais,
is quoique Lemulquinîer, le vieux valet de chambre, eût insisté pour l'arracher à son laboratoire, Balthazar y était resté. Madame Claes avait donc eu le temps de réfléchir. Et elle aussi demeura songeuse, sans faire attention à l'heure, ni au temps, ni
20 au jour. La pensée de devoir trente mille francs et de ne pouvoir les payer réveilla les douleurs passées, les joignit à celles du présent et de l'avenir. Cette masse d'intérêts, d'idées, de sensations la trouva trop faible, eUe pleura. Quand elle vit
35 entrer Balthazar, dont alors la physionomie lui parut plus terrible, plus absorbée, plus égarée qu'elle ne l'avait jamais été; quand il ne lui répondit pas, elle resta d'abord fascinée par l'immobilité de ce regard blanc et vide, par toutes les idées dévorantes
LA RECHERCHE DE x'aBSOLU
que distillait ce front chauve. Sous le coup de cc impression, elle' désira mourir. Quand elle eut entendu cette voix insouciante exprimant un désir scientifique au moment où elle avait le cœur écrasé, son courage revint; elle résolut de lutter contre 5 cette épouvantable puissance qui lui avait ravi un amant, qui avait enlevé à ses enfants un père, à la maison une fortune, à tous le bonheur. Néanmoins, elle ne put réprimer la constante trépidation qui Tagita, car, dans toute sa vie, il ne s'était 10 pas rencontré de scène si solennelle. Ce moment terrible ne contenait-il pas virtuellement son avenir, et le passé ne s'y résumait-il pas tout entier?
Maintenant, les gens faibles, les personnes timides, 15 ou celles à qui la vivacité de leurs sensations agrandit les moindres difficultés de la vie, les hommes que saisit un tremblement involontaire devant les arbitres de leur destinée peuvent tous concevoir les milliers de pensées qui tournoyèrent dans la tête de 20 cette femme, et les sentiments sous le poids desquels son cœur fut comprimé, quand son mari se dirigea lentement vers la porte du jardin. La plupart des femmes connaissent les angoisses de l'intime délibération contre laquelle se débattit madame Claes. 25 Ainsi celles mêmes dont le cœur n'a encore été violemment ému que pour déclarer à leur mari quelque excédant de dépenses ou des dettes faites chez la marchande de modes, comprendront combien
les battements du cœur s'élargissent alors qu'il s'en va de toute la vie. Une belle femme a de la grâce à se Jeter aux pieds de son mari, elle trouve des ressources dans les poses de la douleur; tandis que S le sentiment de ses défauts physiques augmentait encore les craintes de madame Claes. Aussi, quand elle vit Batthazar près de sortir, son premier mouvement fut-il bien de s'élancer vers lui; mais une cruelle pensée réprima son élan, elle allait se mettre
10 debout devant lui! ne devait-elle pas paraître ridicule à un homme qui, n'étant plus soumis aux fascinations de l'amour, pourrait voir juste? Joséphine eût volontiers tout perdu, fortune et enfants, plutôt que d'amoindrir sa puissance de femme. Elle voulut
is écarter toute chance mauvaise dans une heure si solennelle, et appela fortement:
— Balthazar!
Il se retourna machinalement et toussa; mais, sans faire attention à sa femme, il vint cracher dans une
20 de ces petites boîtes carrées placées de distance en distance le long des boiseries, comme dans tous les appartements de la Hollande et de la Belgique. Cet homme, qui ne pensait à persoime, n'oubliait jamais les crachoirs, tant cette habitude était in-
25 vétérée. Pour la pauvre Joséphine, incapable de se rendre compte de cette bizarrerie, le soin constant que son mari prenait du mobilier lut causait toujours une angoisse inouïe; mais, dans ce moment, elle fut si violente, qu'elle la jeta hors des bornes, et lui fit
crier d"un ton plein d'impatience où s'exprimèrent tous ses sentiments blessés:
— ■ Mais, monsieur, je vous parle!
— Qu'est-ce que cela signifie? répondit Balthazar en se retournant vivement et lançant à sa femme un 5
regard où la vie revenait et qui fut pour eUe comme 5,^.,
un coup de foudre. ^i\
— Pardon, mon ami . . ., dit-elle en pâlissant. •«£' Elle voulut se lever et lui tendre la main, mais &t,
elle retomba sans force. 10 *"•■'
-—Je me meurs! dit-elle d'une voix entrecoupée ^c
par des sanglots. S;?-
A cet aspect, Balthazar eut, comme tous les gens distraits, une vive réaction et devina pour ainsi dire le secret de cette crise; il prit aussitôt madame Claes 15 dans ses bras, ouvrit la porte qui donnait sur la petite antichambre, et franchit si rapidement le vieil escalier de bois, que, la robe de sa femme ayant accroché une gueule des tarasques qui formaient les balustres, il en resta un lé entier arraché à grand 10 bruit. Il donna, pour l'ouvrir, un coup de pied à la porte du vestibule commun à leurs appartements; mais il trouva la chambre de sa femme fermée.
Il posa doucement Joséphine sur un fauteuil en 3$ lui disant:
-— Mon Dieu, où est la clef?
— Merci, mon ami! dit madame Claes en ouvrant les yeux, voici la première fois depuis bien long-
temps que je me suis sentie si près de ton cœur.
— Bon Dieu! cria Claes, la clef? voici nos gens. . . Joséphine lui fit signe de preudre la clef qui était
S attachée à un ruban le long de sa poche. Après avoir ouvert la porte, Balthazar jeta sa femme sur un canapé, sortit pour empêcher ses gens effrayés de monter, en leur donnant Tordre de promptement servir le dîner, et vint avec empressement retrouver
lo sa femme.
— Qu'as-tu, ma chère vie? dit-il en s'asseyant près d'elle et lui prenant la main, qu'il baisa.
— Mais je n'ai plus rien, répondit-elle, je ne souffre plus! Seulement, je voudrais avoir la puissance de
15 Dieu pour mettre à tes pieds tout l'or de la terre.
— Pourquoi de l'or? demanda-t-il.
Et il attira sa femme sur lui, la pressa et la baisa de nouveau sur le front.
— Ne me donnes-tu pas de plus grandes richesses 20 en m'aimant comme tu m'aimes, chère et précieuse
créature? reprit-il.
— Oh! mon Balthazar, pourquoi ne dissiperais- tu pas les angoisses de notre vie à tous, comme tu chasses par ta voix le chagrin de mon cœur? Enfin,
25 je le vois, tu es toujours le même.
— De quelles angoisses parles-tu, ma chère?
— Mais nous sommes ruinés, mon ami!
— Ruinés? répéta-t-il.
Il se mit à sourire, caressa la main de sa femme
en la tenant dans les siennes, et dît d'une voix douce qui depuis longtemps ne s'était pas fait entendre:
— Mais demain, mon ange, notre fortune sera peut-être sans bornes. Hier, en cherchant des secrets bien plus importants, je crois avoir trouvé 5 le moyen de cristalliser le carbone, la substance du diamant. . . . O ma chère femme, dans quelques jours, tu me pardonneras mes distractions! Il paraît que je suis distrait quelquefois. Ne t'ai- je pas brusquée tout à l'heure? Sois indulgente pour 10 un homme qui n'a jamais cessé de penser à toi, dont les travaux sont tout pleins de toi, de nous. . . .
— Assez, assez! dit-elle; nous causerons de tout cela ce soir, mon ami. Je souffrais par trop de douleur; maintenant, je souffre par trop de plaisir. 15
Elle ne s'attendait pas à revoir cette figure animée par un sentiment aussi tendre pour elle qu'il l'était jadis, à entendre cette voix toujours aussi douce qu'autrefois, et a retrouver tout ce qu'elle croyait avoir perdu. 20
— Ce soir, reprit-il, je veux bien, nous causerons. Si je m'absorbais dans quelque méditation, rappellemoi cette promesse. Ce soir, je veux quitter mes calculs, mes travaux, et me plonger dans toutes les joies de la famille, dans les voluptés du cœur; car, 25 Pépita, j'en ai besoin, j'en ai soif!
— Tu me diras ce que tu cherches, Balthazar?
— Mais, pauvre enfant, tu n'y comprendrais rien.
— Tu crois? ... Eh! mon ami, voici près de
quatre mois que j'étudie la chimie pour pouvoir en causer avec toi. J'aï lu Fourcroy, Lavoîsier, Chaptal, Nollet, Rouelle, Berthollet, Gay-Lussac, Spallanzani, Leuwenhoek, Galvanî, Volta, enfin tous les 5 livres relatifs à la science que tu adores. Va, tu peux me dire tes secrets.
— Oh! tu es un auge, s'écria Balthazar en tombant aux genoux de sa femme et versant des pleurs d'attendrissement qui la firent tressaillir, nous nous
o comprendrons en tout!
— Ah! dit-elle, je me jetterais dans le feu de l'enfer qui attise tes fourneaux pour entendre ce mot de ta bouche et pour te voir ainsi.
En entendant le pas de sa fille dans l'antichambre, 5 elle s'y élança vivement.
— Que voulez-vous, Marguerite? dit-elle à sa fille aînée.
— Ma chère mère, M. Pierquin vient d'arriver. S'il reste à dîner, il faudra du litige, et vous avez
o oublié d'en donner ce matin. . . .
Madame Claes tira de sa poche un trousseau de petites clefs, les remit à sa fille, en lui désignant les armoires en bois des îles qui garnissaient cette antichambre, et lui dit:
s — Ma fille, prenez à droite, dans les services Graindorge. — Puisque mon cher Balthazar me revient aujourd'hui, rends-le-moi tout entier? dit-elle en rentrant et donnant à sa physionomie une expression de douce malice. Mon ami, va chez toi, fais-
moî la grâce de t'habiller, nous avons Pierquîn à dîner. Voyons, quitte ces habits déchirés. Tiens, vois ces taches! N'est-ce pas de Tacide muriatique ou sulfurique qui a bordé de jaune tous ces trous? Allons, rajeunis-toi, je vais t'envoyer Mulquinier 5 quand j'aurai changé de robe.
Balthazar voulut passer dans sa chambre par la porte de communication, mais il avait oublié qu'elle était fermée de son côté. Il sortit par l'antichambre.
— Marguerite, mets le linge sur un fauteuil, et 10 viens m'habiller, je ne veux pas de Martha, dit madame Claes en appelant sa fille.
Balthazar avait pris Marguerite, l'avait tournée vers lui par un mouvement joyeux, en lui disant:
— Bonjour, mon enfant! tu es bien jolie aujour- 15 d'hui, dans cette robe de mousseline et avec cette ceinture rose!
Puis il la baisa au front et lui serra la main.
— Maman, papa vient de m 'embrasser! dit Marguerite en entrant chez sa mère; il paraît bien 20 joyeux, bien heureux!
— Mon enfant, votre père est un bien grand homme; voici bientôt trois ans qu'il travaille pour la gloire et la fortune de sa famille, et il croit avoir atteint le but de ses recherches. Ce jour doit 25 être pour nous tous une belle fête. ...
— Ma chère maman, répondit Marguerite, nos gens étaient si tristes de le voir refrogné, que nous ne serons pas seules dans la joie. . . .Oh!
74 l'A RECHERCHE DE l' ABSOLU
mettez donc une autre ceinture, celle-ci est trop fanée.
— Soit, mais dépêchons-nous, je veux aller parler à Pierquin. Où est-îl?
S - — Dans le parloir, il s'amuse avec Jean.
— Où sont Gabriel et Félicie?
— Je les entends dans le jardin.
— Eh bien, descendez vite; veillez à ce qu'ils n'y cueillent pas de tulipes ! votre père ne les a pas encore
lo vues de cette année, et il pourrait aujourd'hui vouloir
les regarder en sortant de table. Dites à Mulquinier
de monter à votre père tout ce dont il a besoin pour
sa toilette.
Qyand Marguerite fut sortie, madame Claes jeta
15 un coup d'œil à ses enfants par les fenêtres de sa chambre qui donnaient sur le jardin, et les vit occupés à regarder un de ces insectes à ailes vertes, luisantes et tachetées d'or, vulgairement appelés des couturières.
3a — Soyez sages, mes bîen-aimés, dit-elle en faisant remonter une partie du Wtrage, qui était à coulisse et qu'elle arrêta pour aérer sa chambre.
Puis elle frappa doucement à la porte de communication pour s'assurer que son mari n'était pas
îs retombé dans quelque distraction. Il ouvrit et elle lui dit d'un accent joyeux en le voyant déshabillé:
— Tu ne me laisseras pas longtemps seule avec Pierquin, n'est-ce pas? Tu me rejoindras promptement.
EUe se trouva si leste pour descendre, qu'en l'entendant, un étranger n'aurait pas reconnu le pas d'une boiteuse.
— Monsieur, en emportant madame, lui dit le valet de chambre qu'elle rencontra dans l'escalier, a s
déchiré la robe, ce n'est qu'un méchant bout d'étoffe; ^.
mais il a brisé la mâchoire de cette figure, et je ne !^!
sais pas qui pourra la remettre. Voilà notre escalier ^'
déshonoré, cette rampe était si belle! a|j
— Bahl mon pauvre Mulquinier, ne la fais pas 10 —''< raccommoder, ce n'est pas un malheur. ^E
— Qu'arrive-t-il donc, se dit Mulquinier, pour £;;■ que ce ne soit pas un désastre? Mon maître aurait-il ?; trouvé l'absolu? 5;È
— Bonjour, monsieur Pierquin, dit madame Claes 15 u. en ouvrant la porte du parloir. ^*
Le notaire accourut pour donner le bras à sa f^'.
cousine, mais elle ne prenait jamais que celui de son ^î
mari; elle remercia donc son cousin par un sourire §|1
et lui dit: lo xf
— Vous venez peut-être pour les trente mille "** francs? ^^m
— Oui, madame; en rentrant chez moi, j'ai reçu .-'^ une lettre d'avis de la maison Protez et Chiffreville, J qui a tiré sur M. Claes six lettres de change de aj
chacune cinq mille francs.
— Eh bien, n'en parlez pas à Balthazar aujourd'hui, dit-elle. Dînez avec nous. Si par hasard il vous demandait pourquoi vous êtes venu, trouvez
quelque prétexte plausible, je vous en prie. Donnezmoi la lettre, je lui parlerai moi-même de cette affaire. Tout va bien, reprit-elle en voyant l'étonnement du notaire. Dans quelques mois, mon mari 5 remboursera probablement les sommes qu'il a empruntées.
En entendant cette phrase dite à voix basse, le notaire regarda mademoiselle Claes qui revenait du jardin, suivie de Gabriel et de Félicie, et dit:
lo — Je n'ai jamais vu mademoiselle Marguerite aussi jolie qu'elle l'est en ce moment.
Madame Claes, qui s'était assise dans sa bergère et avait pris sur ses genoux le petit Jean, leva la tête, regarda sa fille et le notaire en affectant un air
15 indifférent.
Pierquin était de taille moyenne, ni gras ni maigre, d'une figure vulgairement belle et qui exprimait une tristesse plus chagrine que mélancolique, une rêverie plus indéterminée que pensive; il passait pour
20 misanthrope, mais il était trop intéressé, trop grand mangeur pour que son divorce avec le monde fût réel. Son regard habituellement perdu dans le vide, son attitude indifférente, son silence affecté semblaient accuser de la profondeur, et couvraient en réalité le
25 vide et la nullité d'un notaire exclusivement occupé d'intérêts humains, mais qui se trouvait encore assez jeune pour être envieux. S'allier à la maison Claes aurait été pour lui la cause d'un dévouement sans bornes, s'il n'avait pas eu quelque sentiment
d'avarice sous-jacent. Il faisait le généreux, mais il savait compter. Aussi, sans se rendre raison à lui-même de ses changements de manières, ses attentions étaient-elles tranchantes, dures et bourrues comme le sont en général celles des gens d'af- s faires, quand Claes lui semblait ruiné; puis elles devenaient affectueuses, coulantes et presque ser- g^:
viles, quand il soupçonnait quelque heureuse issue aux travaux de son cousin. Tantôt, il voyait en Marguerite Claes une infante de laquelle il était lo impossible à un simple notaire de province d'approcher; tantôt, il la considérait comme une pauvre fille trop heureuse s'il daignait en faire sa femme. £S
Il était homme de province, et Flamand, sans -SE
mahce; il ne manquait même ni de dévouement ni 15 ^j
de bonté; mais il avait un naïf égoïsme qui rendait ^
ses qualités incomplètes, et des ridicules qui gâtaient £:
sa personne. En ce moment, madame Claes se c-;
souvint du ton bref avec lequel le notaire lui avait Si
parlé sous le porche de l'église Saint-Pierre, et remar- so *I
qua la révolution que sa réponse avait faite dans ses ^
manières; elle devina le fond de ses pensées, et d'un a:'
regard perspicace elle essaya de lire dans l'âme de sa fille pour savoir si elle pensait à son cousin; mais À^^
elle ne vit en elle que la plus parfaite indifférence, as I
Après quelques instants,, pendant lesquels la conversation roula sur les bruits de la ville, le m^tre du logis descendit de sa chambre, où, depuis un moment, sa femme entendait avec un inexprima-
ble plaisir des bottes criant sur le parquet. Sa démarche, semblable à celle d'un homme jeune et léger, annonçait une complète métamorphose, et l'attente que son apparition causait à madame 5 Claes fut si vive, qu'elle eut peine à contenir un tressaillement quand il descendit l'escalier. Balthazar se montra bientôt dans le costume alors à la mode. Il portait des bottes à revers bien cirées qui laissaient voir le haut d'un bas de soie blanc,
lo une culotte de Casimir bleu à boutons d'or, un giJet blanc à fleurs et un frac bleu. Il avait fait sa barbe, peigné ses cheveux, parfumé sa tête, coupé ses ongles et lavé ses mains avec tant de soin, qu'il semblait méconnaissable à ceux qui l'avaient vu naguère. Aii
15 heu d'un vieillard presque en démence, ses enfants, sa femme et le notaire voyaient un homme de quarante ans dont la figure affable et poUe était pleine de séductions. La fatigue et les souffrances que trahissaient la maigreur des contours et l'adhérence
zo de la peau sur les os avaient même une sorte de
— Bonjour, Pierquin, dit Balthazar Claes.
( Redevenu père et mari, le chimiste prit son dernier enfant sur le.'î genoux de sa femme, et l'éleva en
is l'air en le faisant rapidement descendre et le relevant alternativement.
— Voyez ce petit! dit-il au notaire. Une si jolie créature ne vous donne-t-elle pas l'envie de vous marier? Croyez-moi, mon cher, les plaisirs de famille
consolent de tout. ^Brr! faisait-il en enlevant Jean. Pound! s'éciiait-il en le mettant à terre. Brr! Pound!
L'enfant riait aux éclats de se voir alternativement en haut du plafond et sur le parquet. La s mère détourna les yeux pour ne pas trahir l'émotion que lui causait un jeu si simple en apparence et qui, pour elle, était toute une révolution domestique.
— ■ Voyons comment tu vas, dit Balthazar en posant son fils sur le parquet et s'allant jeter dans lo ■ une bergère. ^t.
L'enfant courut à son père, attiré par l'éclat des 3:
boutons d'or qui attachaient la culotte au-dessus &!
de l'oreille des bottes. "^^
— Tu es un mignon! dit le père en l'embrassant, js ^ tu es un Claes, tu marches droit. — Eh bien, Gabriel, comment se porte le père Morillon? dit-il à son fils aîné en lui prenant l'ôreilIe et la lui 'tortillant; te défends-tu vaillamment contre les thèmes, les versions? mords-tu ferme aux mathématiques? 10
Puis Balthazar se leva, vint à Pierquin et lui dit avec cette affectueuse courtoisie qui le caractérisait:
— Mon cher, vous avez peut-être quelque chose à me demander?
n lui donna le bras et l'entraîna dans le jardin, 25 en ajoutant:
— Venez voir mes tulipes. . . , Madame Claes regarda son mari pendant qu'il
sortait, et ne sut pas contenir sa joie en le revoyant
bit!
3Ei
fc:
8o LA RECHERCHE DE L ABSOLU
si jeune, si affable, si bien lui-même; elle se leva, prit sa fille par la taille et l'embrassa en disant:
— Ma chère Marguerite, mon enfant chérie, je t'aime encore mieux aujourd'hui que de coutume, s — Il y avait bien longtemps que je n'avais vu mon père si aimable, répondit-elle.
Lemulquinicr vint annoncer que le dîner était servi. Pour éviter que Picrquin ne lui offrît le bras, madame Claes prit celui de Ballhazar, et toute la
lo famille passa dans la salle à manger.
Cette pièce, dont le plafond se composait de poutres apparentes, mais enjolivées par des peintures, lavées et rafraîchies tous les ans, était garnie de hauts dressoirs en chêne sur les tablettes desquels
is se voyaient les plus curieuses pièces de la vaisselle patrimoniale. Les parois étaient tapissées de cuir violet sur lequel avaient été imprimés, en traits d'or, des sujets de chasse. Au-dessus des dressoirs, çà et là, brillaient, soigneusement disposés, des plumes
20 d'oiseaux curieux et des coquillages rares. Les chaises n'avaient pas été changées depuis le commencement du xvi° siècle, et offraient cette forme carrée, ces colonnes torses et ce petit dossier garni d'une étoffe à franges dont la mode fut si répandue,
ss que Raphaël l'a illustrée dans son tableau appelé la Vierge à la Chaise. Le bois en était devenu noir, mais les clous dorés reluisaient comme s'ils eussent été neufs, et les étoffes, soigneusement renouvelées, étaient d'une couleur rouge admirable. La Flandre
jIV
Si
revivait là tout entière avec ses innovations espagnoles. Sur la table, les carafes, les flacons avaient cet air respectable que leur donnent les ventres arrondis du galbe antique. Les verres étaient bien ces vieux verres hauts sur patte qui se voient dans tous s les tableaux de Fécole hollandaise ou flamande. La vaisselle, en grès et ornée de figures coloriées à la manière de Bernard Palissy, sortait de la fabrique anglaise de Weegvood. L'argenterie était massive, à pans carrés, à bosses pleines, véritable argenterie lo de famille dont les pièces, toutes différentes de ciselure, de mode, de forme, attestaient les commencements du bien-être et les progrès de la fortune des Claes. Les serviettes avaient des franges, mode tout espagnole. Quant au linge, chacun doit penser 15 que, chez les Claes, le point d'honneur consistait à en posséder de magnifique. Ce service, cette argenterie étaient destinés à Tusage journalier de la famille. La maison de devant, où se donnaient les fêtes, avait son luxe particulier, dont les merveilles, 20 réservées pour les jours de gala, leur imprimaient cette solennité qui n'existe plus quand les choses sont déconsidérées, pour ainsi dire, par un usage habituel. Dans le quartier de derrière, tout était marqué au coin d'une naïveté patriarcale. Enfin, 25 détail délicieux, une vigne courait en dehors le long des fenêtres que les pampres bordaient de toutes parts.
— Vous restez fidèle aux traditions, madame, dit
Pîerquîn en recevant une assiettée de cette soupe au thym dans laquelle les cuisinières flamandes ou hollandaises mettent de petites boules de viande roulées et mêlées à des tranches de pain grillé, voici
s le potage du dimanche en usage chez nos pères! Votre maison et celle de mon oncle Des Raquets sont les seules où Ton retrouve cette soupe, historique dans les Pays-Bas. . . .Ah! pardon, le vieux M. Savaron de Savarus la fait encore orgueilleusement
lo servir à Tournai, chez lui; mais partout ailleurs, la vieille Flandre s'en va. Maintenant, les meubles se fabriquent à la grecque, on n'aperçoit partout que casques, boucliers, lances et faisceaux. Chacun rebâtit sa maison, vend ses vieux meubles, refond
1$ son argenterie, ou la troque contre la porcelaine de Sèvres, qui ne vaut ni le vieux saxe ni les chinoiseries. Oh! moi, je suis Flamand dans Tâme. Aussi mon cœur saigne-t-il en voyant les chaudronniers acheter, pour le prix du bois ou du métal, nos beaux meubles
20 incrustés de cuivre ou d'étain. Mais Tétat social veut changer de peau, je crois. Il n'y a pas jusqu'aux procédés de l'art qui ne se perdent! Quand il faut que tout aille vite, rien ne peut être consciencieusement fait. Pendant mon dernier voyage à
25 Paris, on m'a mené voir les peintures exposées au Louvre. Ma parole d'honneur, c'est des écrans que ces toiles sans air, sans profondeur, où les peintres craignent de mettre de la couleur. Et ils veulent, dit-on, renverser notre vieille école. . . . Ah ouin! . . .
— Nos anciens peintres, répondit Balthazar, étudiaient les diverses combinaisons et la résistance des couleurs, en les soumettant à l'action du soleil et de la pluie. Mais vous avez raison: aujourd'hui, les ressources matérielles de l'art sont moins cultivées que jamais.
Madame Claes n'écoutait pas la conversation.
En entendant dire au notaire que les services de porcelaine étaient à la mode, elle avait aussitôt conçu la lumineuse idée de vendre la pesante argen- i terie provenue de la succession de son frère, espérant ainsi pouvoir acquitter les. trente mille francs dus par son mari.
— Ah! ah! disait Balthazar au notaire quand madame Claes se remit à la conversation, Ton i s'occupe de mes travaux à Douai?
— Oui, répondît Pierquin; chacun se demande à quoi vous dépensez tant d'argent. Hier, j'entendais M. le premier président déplorer qu'un homme de votre sorte cherchât la pierre philosophale. Je 2 me suis alors permis de répondre que vous étiez trop instruit pour ne pas savoir que c'était se mesurer avec l'impossible, trop chrétien pour croire l'emporter sur Dieu, et, comme tous les Claes, trop bon calculateur pour changer votre argent contre de la 2 poudre à perlimpinpin, Néanmoins, je vous avouerai que j'ai partagé les regrets que cause votre retraite à toute la société. Vous n'êtes vraiment plus de la ville. En vérité, madame, vous eussiez été
fc:
ravie si vous aviez pu entendre les éloges que chacun s'est plu à faire de vous et de M. Claes.
— Vous avez agi comme un bon parent en repoussant des imputations dont le moindre mal serait de
S me rendre ridicule, répondit Balthazar. Ah! les Douaisiens me croient ruiné! Eh bien, mon cher Pierquin, dans deux mois, je donnerai, pour célébrer Fanniversaire de mon mariage, une fête dont la magnificence me rendra Testime que nos chers
lo compatriotes accordent aux écus.
Madame Claes rougit fortement. Depuis deux ans, cet anniversaire avait été oublié. Semblable à ces fous qui ont des moments pendant lesquels leurs facultés brillent d'un éclat inusité, jamais Baltha-
15 zar n'avait été si spirituel dans sa tendresse. Il se montra plein d'attentions pour ses enfants, et sa conversation fut séduisante de grâce, d'esprit, d'à-propos. Ce retour de la paternité, absente depuis si longtemps, était certes la plus belle fête qu'il pût
20 donner à sa femme, pour qui sa parole et son regard avaient repris cette constante sympathie d'expression qui se sent de cœur à cœur et qui prouve une délicieuse identité de sentiment.
Le vieux Lemulquinier paraissait se rajeunir, il
25 allait et venait avec une allégresse insolite causée par l'accomplissement de ses secrètes espérances. Le changement si soudainement opéré dans les manières de son maître était encore plus significatif pour lui que pour madame Claes. Là où la famille voyait le
LA EECHERCHE DE l'abSOLU 85
bonheur, le valet de chambre voyait une fortune. En aidant Balthazar dans ses manipulations, il en avait épousé la folie. Soit qu'il eût saisi la portée de ses recherches dans les explications qui échappaient au chimiste quand le but se reculait sous ses mains, soît 5 quelle penchant inné chez l'homme pour l'imitation &(,
lui eût fait adopter les idées de celui dans l'atmos- g^'
phère duquel il vivait, Lemulquinier avait conçu pour 2jt;
son maître un sentiment superstitieux mêlé de ter- ggi
reur, d'admiration et d'égoïsme. Le laboratoire était 10 """"
pour lui ce qu'est pour le peuple un bureau de loterie, •^F
l'espoir organisé. Chaque soir, il se couchait en se ^S .
disant: " Demain, peut-être nagerons-nous dans ^>
l'or!" Et, le lendemain, il se réveillait avec une SE
foi toujours aussi vive que la veille. Son nom indi- 13 ^.
quait une origine toute flamande. Jadis, les gens .
du peuple n'étaient connus que par un sobriquet t:
tiré de leur profession, de leur pays, de leur con- c-:
formation physique ou de leurs qualités morales. Si
Ce sobriquet devenait le nom dt la famille bourgeoise 30 3E;
qu'ils fondaient lors de leur affranchissement. En "^
Flandre, les marchands de fll de lin se nommaient ^:'
des mulquîniers, et telle était sans doute la profession de l'homme qui, parmi les ancêtres du vieux valet, passa de l'état de serf à celui de bourgeois, jusqu'à ce que des malheurs inconnus rendissent le petit-fils du mulquinier à son primitif état de serf, plus la solde. L'histoire de la Flandre, de son fil et de son commerce se résumait donc en ce vieux do-
mestique, souvent appelé, par euphonie, Mulquînîer.
Son caractère et sa physionomie ne manquaient pas d 'originahté. Sa figure de forme triangulaire était large, haute et couturée par une petite 5 vérole qui lui avait donné de fantastiques apparences, en y laissant une multitude de linéaments blancs et brillants. Maigre et d'une taille élevée, il avait une démarche grave, mystérieuse. Ses petits yeux orangés, comme la perruque jaune et lisse qu'il
lo avait sur la tête, ne jetaient que des regards obliques. Son extérieur était donc en harmonie avec le sentiment de curiosité qu'il excitait. Sa qualité de préparateur initié aux secrets de son maître, sur les travaux duquel il gardait le silence, l'investissait d'un
iS charme. Les habitants de la rue de Paris le regardaient passer avec un intérêt mêlé de crainte, car il avait des réponses sibylhqucs et toujours grosses de trésors. Fier d'être nécessaire à son maître, il exerçait sur ses camarades une sorte d'autorité
20 tracassîère, dont il profitait pour lui-même en obtenant de ces concessions qui le rendaient à moitié maître au logis. Au rebours des domestiques flamands, qui sont extrêmement attachés à la maison, il n'avait d'affection que pour Balthazar. Si quel-
25 que chagrin affligeait madame Claes, ou si quelque événement favorable arrivait dans la famille, il mangeait son pain beurré, buvait sa bière avec son flegme habituel.
Le dîner fini, madame Claes proposa de prendre
le café dans le jardin, devant le buisson de tulipes qui en ornait le milieu. Les pots de terre dans lesquels étaient les tulipes, dont les noms se lisaient sur des ardoises gravées, avaient été enterrés et disposés
de manière à former une pyramide au sommet de s
laquelle s'élevait une tulipe gueule-de-dragon que ç,^,
Balthazar possédait seul. Cette fleur, nommée gt!
luîipa Claesiana, réunissait les sept couleurs, et ses ^'î
longues échancrures semblaient dorées sur les bords. 3|i
Le père de Balthazar, qui en avait plusieurs fois 10 """"
refusé dix mille florins, prenait de si grandes pré- *p
cautions pour qu'on ne pût en voler une seule graine, îsr ,
qu'il la gardait dans le parloir et passait souvent des (;>
journées entières à la contempler. La tige était ^È
énorme, bien droite, ferme, d'un admirable vert; is W.. les proportions de la plante se trouvaient en har-
monie avec le calice, dont les couleurs se distinguaient ^•
par cette brillante netteté qui donnait jadis tant de t>A
prix à ces fleurs fastueuses. "Si
— Voilà pour trente ou quarante mille francs de ao *j tulipes, dit le notaire en regardant alternativement "'^ sa cousine et le buisson aux mille couleurs. 3;'
Madame Claes était trop enthousiasmée par l'aspect de ces fleurs, que les rayons du soleil cou- ^^
chant faisaient ressembler à des pierreries, pour bien 25 r^^
saisir le sens de l'observation notariale. fl
— A quoi cela sert-il? reprit le notaire en s'adressant à Balthazar; vous devriez les vendre.
— Bah! aî-je donc besoin d'argent! répondit
Claes en faisant le geste d'un homme à qui quarante mille francs semblaient être peu de chose.
Il y eut un moment de silence pendant lequel les enfants firent plusieurs exclamations:
s — Vois donc, maman, celle-là!
— Oh! qu'en voilà une belle!
— Comment celle-ci se nomme-t-elle?
— Quel abîme pour la raison humaine! s'écria Balthazar en levant les mains et les joignant par un
lo geste désespéré. Une combinaison d'hydrogène et
d'oxygène fait surgir par ses dosages différents, dans
un même milieu et d'un même principe, ces couleurs
qui constituent chacune un résultat différent.
Sa femme entendait bien les termes de cette
1$ proposition, qui fut trop rapidement énoncée pour qu'elle la conçût entièrement; Balthazar songea qu'elle avait étudié sa science favorite, et lui dit, en lui faisant un signe mystérieux:
— Tu comprendrais, tu ne saurais pas encore ce 20 que je veux dire!
y Et il parut retomber dans une de ces méditations qui lui étaient habituelles.
— Je le crois, dit Pierquin en prenant une tasse de café des mains de Marguerite. — " Chassez le
25 naturel, il revient au galop! " ajouta-t-il tout bas en s'adressant à madame Claes. Vous aurez la bonté de lui parler vous-même, le diable ne le tirerait pas de sa contemplation. En voilà pour jusqu'à demain.
H dit adieu à Claes, qui feignit de ne pas l'entendre, embrassa le petit Jean, que la mère tenait dans ses bras, et, après avoir fait une profonde salutation, U se retira. Lorsque la porte d'entrée retentit en se fermant, Balthazar saisit sa femme par la taille, et dissipa l'inquiétude que pouvait lui donner sa feinte rêverie en lui disant à l'oreille:
— Je savais bien comment faire pour le renvoyer! Madame Claes tourna la tête vers son mari sans
avoir honte de lui montrer les larmes qui lui vinrent i
aux yeux: elles étaient si douces! puis elle appuya
son front sur l'épaule de Balthazar et laissa glisser
Jean à terre. ^S
— Rentrons au parloir, dit-elle après une pause. •5É Pendant toute la soirée, Balthazar fut d'une 15 ^j
gaieté presque folle; il inventa mille jeux pour ses j^
enfants, et joua si bien pour son propre compte, &;
qu'il ne s'aperçut pas de deux ou trois absences que c-:
fit sa femme. Vers neuf heures et demie, lorsque gl
Jean fut couché, quand Marguerite revint au parloir ao Jî
après avoir aidé sa sceur Félîcie à se déshabiller, elle
trouva sa mère assise dans la grande bergère, et son g:
père qui causait avec elle en lui tenant la main.
Elle craignit de troubler ses parents et paraissait
vouloir se retirer sans leur parier; madame Claes is
s'en aperçut et lui dit:
— Venez, Marguerite, venez, ma chère enfant.
Puis elle l'attira vers elle et la baisa pieusement
au front, en ajoutant:
îk
— Emportez votre livre dans votre chambre, et couchez-vous de bonne heure.
— Bonsoir, ma fille chérie, dit Balthazar.
Marguerite embrassa son père et s'en alla. Claes
s et sa femme restèrent pendant quelques moments seuls, occupés à regarder les dernières teintes du crépuscule, qui mouraient dans les feuillages du jardin déjà devenus noirs et dont les découpures se voyaient à peine dans la lueur. Quand il fit presque
lo nuit, Balthazar dit à sa femme d'une voix émue:
— Montons. . . .
Longtemps avant que les mœurs anglaises eussent consacré la chambre d'une femme comme un lieu sacré, celle d'une Flamande était impénétrable.
15 Les bonnes ménagères de ce pays n'en faisaient pas un apparat de vertu, mais une habitude contractée dès l'enfance, une superstition domestique qui rendait une chambre à coucher un délicieux sanctuaire où l'on respirait les sentiments tendres, où le simple
20 s'unissait à tout ce que la vie sociale a de plus doux et de plus respectable. Dans la position particulière où se trouvait madame Claes, toute femme aurait voulu rassembler autour d'elle les choses les plus élégantes; mais elle l'avait fait avec un goût
25 exquis, sachant quelle influence l'aspect de ce qui nous entoure exerce sur les sentiments. Chez une jolie créature, c'eût été du luxe; chez elle, c'était une nécessité. Elle avait compris la portée de ces mots: " On se fait jolie femme! " maxime qui diri-
LA RECHERCHE DE L ABSOLU pi
geait toutes les actions de la première femme de il ||||
Napoléon et la rendait souvent fausse, tandis que 'Il
madame Claes était toujours natureUe et vraie. '"
Quoique Balthazar connût bien la chambre de sa femme, son oubli des choses matérielles de la vie 5 avait été si complet, qu'en y entrant il éprouva de ç,
doux frémissements comme s'il l'apercevait pour la ^t!
première fois, La fastueuse gaieté d'une femme triomphante éclatait dans les splendides couleurs des tulipes qui s'élevaient des longs cous de gros vases 10 en porcelaine chinoise, habilement disposés, et dans la profusion des lumières dont les effets ne pouvaient se comparer qu'à ceux des plus Joyeuses fanfares. e J
La lueur des bougies donnait un éclat harmonieux HSÎ
aux étoffes de soie gris de lin dont la monotonie 15 l^.
était nuancée par les reflets de l'or sobrement distribué sur quelques objets, et par les tons variés Cr des fleurs qxii ressemblaient à des gerbes de pierreries. ^! Le secret de ces apprêts, c'était lui, toujours lui! . . . gi Joséphine ne pouvait pas dire plus éloquemment à m ae; Balthazar qu'il était toujours le principe de ses **■' joies et de ses douleurs. L'aspect de cette chambre :xt mettait l'âme dans un délicieux état, et chassait toute idée triste pour n'y laisser que le sentiment d'un bonheur égal et pur. L'étoffe de la tenture 25 j/^ achetée en Chine Jetait cette odeur suave qui pénètre I le corps sans le fatiguer. Enfin, les rideaux soigneusement tirés trahissaient un désir de solitude, une intention jalouse de garder les moindres sons
de la parole, et d'enfermer là les regards de l'époux reconquis. Parée de sa belle chevelure noire parfaîterrient lisse et qui retombait de chaque côté de son front comme deux ailes de corbeau, madame s Claes, enveloppée d'un peignoir qui lui montait Jusqu'au cou et que garnissait une longue pèlerine où bouillonnait la dentelle, alla tirer la portière en tapisserie qui ne laissait parvenir aucun bruit du dehors. De là, Joséphine jeta sur son mari, qui
10 s'était assis près de la cheminée, un de ces gais sourires par lesquels une femme spirituelle et dont l'âme vient parfois embellir la figure sait exprimer d'irrésistibles espérances. Le charme le plus grand d'une femme consiste dans un appel constant à la
15 générosité de l'homme, dans une gracieuse déclaration de faiblesse par laquelle elle l'enorgueillit et réveille en lui les plus magnifiques sentiments. L'aveu de la faiblesse ne comporte-t-il pas de magiques séductions? Lorsque les anneaux de la por-
20 tière eurent glissé sourdement sur leur tringle de bois, elle se retourna vers son mari, parut vouloir dissimuler en ce moment ses défauts corporels en appuyant la main sur une chaise, pour se traîner avec grâce. C'était appeler à son secours. Bal-
2S thazar, un moment abîmé dans la contemplation de cette tête olivâtre qui se détachait sur ce fond gris en attirant et satisfaisant le regard, se leva pour prendre sa femme et la porta sur le canapé. C'était bien ce qu'elle voulait.
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— Tu m'as promis, dit-elle en lui prenant la main qu'elle garda entre ses mains électrisantes, de m'initier au secret de tes recherches. Conviens, mon ami, que je suis digne de le savoir, puisque j'ai eu le courage d'étudier une science condamnée par l'Église pour être en état de te comprendre; mais je suis curieuse, ne me cache rien. Ainsi, racontemoi par quel hasard, un matin, tu t'es levé soucieux, quand, la veille. Je t'avais laissé si heureux? , . ,
— Et c'est pour entendre parler chimie que tu i t'es mise avec tant de coquetterie!
— ■ Mon ami, recevoir une confidence qui me fait entrer plus avant dans ton cœur, n'est-ce pas pour moi le plus grand des plaisirs? n'est-ce pas une entente d'âmes qui comprend et engendre toutes les i félicités de la vie? Ton amour me revient pur et entier, je veux savoir quelle idée a été assez puissante pour m'en priver si longtemps. Oui, je suis plus jalouse d'une pensée que de toutes les femmes ensemble. L'amour est immense, mais il n'est pas : infini ; tandis que la science a des profondeurs sans limites où je ne saurais te voir aller seul. Je déteste tout ce qui peut se mettre entre nous. Si tu obtenais la gloire après laquelle tu cours, j'en serais malheureuse: ne te donnerait-elle pas de vives jouis- : sances? Moi seule, monsieur, dois être la source de vos plaisirs.
— Non, ce n'est pas une idée, mon ange, qui m'a jeté dans cette belle voie, mais un homme.
Se
■fc:
— Un homme! s'écrïa-t-elle avec terreur.
— Te souviens-tu, Pépita, de l'officier polonais que nous avons logé chez nous, en 1809?
— Si je m'en souviens! dit-elle. Je me suis sou- 5 vent impatientée de ce que ma mémoire me fit si
souvent revoir ses deux yeux semblables à des langues de feu, les salières au-dessus de ses sourcils où se voyaient des charbons de l'enfer, son large crâne sans cheveux, ses moustaches relevées, sa 3 figure anguleuse, dévastée! . . , Enfin, quel calme effrayant dans sa démarche! . . . S'il y avait eu de la place dans les auberges, il n'aurait certes pas couché ici. . . .
— Ce gentilhomme polonais se nommait M.
5 Adam de Wîerzchownia, reprit Balthazar. Quand,
le soir, tu nous eus laissés seuls dans le parloir, nous nous sommes mis par hasard à causer chimie. Arraché par la misère à l'étude de cette science, il s'était fait soldat. Je crois que ce fut à l'occasion 3 d'un verre d'eau sucrée que nous nous reconnûmes pour adeptes. Lorsque j'eus dit à Mulquinier d'apporter du sucre en morceaux, le capitaine fit un geste de surprise.
" — Vous avez étudié la chimie? me demanda-t-il, î " — Avec Lavoisier, lui répondis-je.
" — Vous êtes bien heureux d'être libre et riche! s'écria- t-il.
" Et il sortit de sa poitrine un de ces soupirs d'homme qui révèlent un enfer de douleur caché
SOUS un crâne ou enfermé dans un cœur, enfin ce fut quelque chose d'ardent, de concentré que la parole n'exprime pas. Il acheva sa pensée par un regard qui me glaça. Après une pause, il me dit que, la Pologne quasi morte, il s'était réfugié en Suède. Il s avait cherché là des consolations dans l'étude de la chimie, pour laquelle il s'était toujours senti une irrésistible vocation,
" — Eh bien, ajouta-t-il, je le vois, vous avez reconnu, comme moi, que la gomme arabique, le sucre 10 ^~| et l'amidon mis en poudre donnent une substance ^t absolument semblable, et à l'analyse un même ^: résultat qualitatif. Scî
" Il fit encore une pause, et, après m'avoir exa- '^
miné d'un œil scrutateur, il me dit confidentielle- ij q;
ment et à voix basse de solennelles paroles dont, jk..
aujourd'hui, le sens général est seul resté dans ma ^|
mémoire; mais il les accompagna d'une puissance g:
de son, de chaudes inâexîons et d'une force dans le ô;
geste qm me remuèrent les entrailles et frappèrent 30 îj
mon entendement comme un marteau bat le fer sur i^j
une enclume. Voici donc en abrégé ces raisonne- g*.
ments, qui furent pour moi le charbon que Dieu mit sur la langue d'Isaïe, car mes études chez Lavoisier me permettaient d'en sentir toute la portée: 15
" — Monsieur, me dit-îl, la parité de ces trois substances, en apparence si distinctes, m'a conduit à ^ penser que toutes les productions de la nature de- M valent avoir un même principe. Les travaux de la I
ç6 LA RECHERCHE DE l' ABSOLU
chimie moderne ont prouvé la vérité de cette loi, pour la partie la plus considérable des effets naturels. La chimie divise la création en deux portions distinctes: la nature organique, la nature inorganique. S En comprenant toutes les créations végétales ou animales dans lesquelles se montre une organisation plus ou moins perfectionnée, ou, pour être plus exact, une plus ou moins grande motilité qui y détermine plus ou moins de sentiment, la nature
lo organique est certes la partie la plus importante de notre monde. Or, l'analyse a réduit tous les produits de cette nature à quatre corps simples, qui sont trois gaz: l'azote, l'hydrogène, l'oxygène; et un autre corps simple non métallique et solide, le carbone.
15 Au contraire, la nature inorganique, si peu variée, dénuée de mouvement, de sentiment, et à laquelle on peut refuser le don de croissance que lui a légèrement accordé Linné, compte cinquante- trois corps simples dont les différentes combinaisons forment tous ses
20 produits. Est-il probable que les moyens soient plus nombreux là où il existe moins de résultats? Aussi, l'opinion de mon ancien maître est-elle que ces cinquante-trois corps ont un principe commun, modifié jadis par l'action d'une puissance éteinte
îS aujourd'hui, mais que le génie humain doit faire revivre. Eh bien, supposez un moment que l'activité de cette puissance soit réveillée, nous aurions une chimie unitaire. Les natures organique et inorganique reposeraient vraisemblablement sur qua-
LA RECHERCHE DE l'aBSOLO 97
tre principes, et, si nous parvenions à décompo- I [M
ser l'azote, que nous devons considérer comme une f' Ifl
négation, nous n'en aurions plus que trois. Nous
voici déjà près du grand Ternaire des anciens et des
alchimistes du moyen âge, dont nous nous moquons 5
à tort. La chimie moderne n'est encore que cela. ç,-,
C'est beaucoup et c'est peu. C'est beaucoup, car ^t!
la chimie s'est habituée à ne reculer devant aucune ^S
difficulté; c'est peu, en comparaison de ce qui reste ç|[i
à faire. Le hasard l'a bien servie, cette belle science! 10 '"'"
Ainsi, cette larme de carbone pur cristallisé, le *:■
diamant ne paraissait-il pas la dernière substance Îï;'
qu'il fût possible de créer? Les anciens alchimistes, (Lj
qui croyaient l'or décomposable, conséquemment ^È
faisable, reculaient à l'idée de produire le diamant; 15 j^.
nous avons cependant découvert la nature et la loi
de sa composition. Moi, ajouta-t-il, je suis allé
plus loin! Une expérience m'a démontré que le
mystérieux Ternaire dont on s'occupe depuis un
temps immémorial ne se trouvera point dans les »
analyses actuelles, qui manquent de direction vers
im point fixe. Voici d'abord l'expérience. Semez 4*
des graines de cresson {pour prendre une substance
entre toutes celles de la nature organique) dans de
la fleur de soufre (pour prendre également un corps 15
simple). Arrosez les graines avec de l'eau distillée
pour ne laisser pénétrer dans les produits de la
germination aucun principe qui ne soit certain!
Les graines germent, poussent dans un milieu connu
fc:
en ne se nourrissant que de principes connus par Tanalyse. Coupez à plusieurs reprises la tige des plantes, afin de vous en procurer une assez grande quantité pour obtenir quelques gros de cendres en s les faisant brûler et pouvoir ainsi opérer sur une certaine masse: eh bien, en analysant ces cendres, vous trouverez de Tacide silicique, de Talumine, du phosphate et du carbonate calcique, du carbonate magnésique, du sulfate, du carbonate potassique et
lo de Toxyde ferrique, comme si le cresson était venu en terre, au bord des eaux. Or, ces substances n'existaient ni dans le soufre, corps simple, qui servait de sol à la plante, ni dans Teau employée à Tarroser et dont la composition est connue; mais, comme
15 elles ne sont pas non plus dans la graine, nous ne pouvons expliquer leur présence dans la plante qu'en supposant un élément commun aux corps contenus dans le aresson et à ceux qui lui ont servi de milieu. Ainsi Tair, Teau distillée, la fleur de soufre et les
20 substances que donne l'analyse du cresson, c'est-àdire la potasse, la chaux, la magnésie, l'alumine, etc., auraient un principe commun errant dans l'atmosphère telle que la fait le soleil. De cette irrécusable expérience, s'écria- t-il, j'ai déduit l'existence
25 de V absolu! Une substance commune à toutes les créations, modifiée par une force unique, telle est la position nette et claire du problème offert par l'absolu et qui m'a semblé cherchàble. Là, vous rencontrez le mystérieux Ternaire, devant lequel
s'est, de tout temps, agenouillée l'humanité; la matière première, le moyen, le résultat. Vous trouverez ce terrible nombre Trois en toute chose humaine, ^ il domine les religions, les sciences et les lois. Ici, ajouta-t-il, la guerre et la misère ont arrêté mes s travaux. . . . Vous êtes un élève de Lavoisier, vous êtes riche et maître de votre temps, je puis donc vous faire part de mes conjectures. Voici le but que mes expériences persormelles m'ont fait entrevoir. La MATIÈRE UNE doït être un principe commun aux lo trois gaz et au carbone. Le moyen doit être le principe commun à l'électricité négative et à l'électricité positive. Marchez à la découverte des preuves qui établiront ces deux vérités, vous aurez la raison suprême de tous les effets de la nature. Oh! mon- 15 sieur, quand on porte là, dit-il en se frappant le front, le dernier mot de la création, en pressentant l'absolu, est-ce vivre que d'être entraîné dans le mouvement de ce ramas d'hommes qui se ruent à heure fixe les uns sur les autres sans savoir ce qu'ils font? 30 Ma vie actuelle est exactement l'inverse d'un songe. Mon corps va, vient, agit, se trouve au milieu du feu, des canons, des hommes, traverse l'Europe au gré d'une puissance à laquelle j'obéis en la méprisant. Mon âme n'a nulle conscience de ces actes, 25 elle reste fixe, plongée dans une idée, engourdie par cette idée, la recherche de l'absolu, de ce principe par lequel des graines, absolument semblables, mises dans un même milieu, dorment l'une des calices
Se!
lOO LA RECHERCHE DE L ABSOLU
blancs, l'autre des calices Jaunes! Phénomène applicable aux vers à soie, qui, nourris des mêmes feuilles et constitués sans différence apparente, font les uns de la soie Jaune et les autres de la soie blanche; 5 enfin applicable à l'homme lui-même, qui souvent a légitimement des enfants entièrement dissemblables avec la mère et lui. La déduction logique de ce fait n'impUque-t-elle pas d'ailleurs la raison de tous les effets de la nature? Eh! quoi de plus conforme
lo à nos idées sur Dieu que de croire qu'il a tout fait par le moyen le plus simple? L'adoration pythagoricienne pour le UN d'où sortent tous les nombres et qui représente la matière une; celle pour le nombre DEUX, la première agrégation et le type de toutes les
15 autres; celle pour le nombre teois, qui, de tout temps, a configuré Dieu, c'est-à-dire la matière, la force et le produit, ne résumaient-elles pas traditionnellement la connaissance confuse de l'absolu! Stahl, Bêcher, Paracelse, Agrippa, tous les grands
20 chercheurs de causes occultes avaient pour mot d'ordre le Trismégiste, qui veut dire le grand Ternaire. Les ignorantSj habitués à condamner l'alchimie, cette chimie transcendante, ne savent sans doute pas que nous nous occupons à Justifier les recher-
îs ches passionnées de ces grands hommes! L'absolu trouvé, Je me serais alors colleté avec le mouvement. Ah! tandis que Je me nourris de poudre et commande à des hommes de mourir assez inutilement, mon ancien maître entasse découverte sur découverte, il vole
LA RECHERCHE DE L ADSOLIT ÏOI
vers l'absolu! Et, moi, je mourrai comme un chien, au coin d'une batterie! . , ,
" Quand ce pauvre grand homme eut repris un peu de calme, il me dit avec une sorte de fraternité touchante: 5
" — Si je trouvais une expérience à faire, je vous
la léguerais avant de mourir. !:ât|
" Ma Pépita, dit Balthazar en serrant la main de 3^i
sa femme, des larmes de rage ont coulé sur les joues sf:
creuses de cet homme pendant qu'il jetait dans mon lo — jI
âme le feu de ce raisonnement que déjà Lavoisier *î;
s'était timidement fait, sans oser s'y abandonner. ... ^t'
— Comment! s'écria madame Claes, qui ne put ?j s'empêcher d'interrompre son mari, cet homme, en jjî passant une nuit sous notre toit, nous a enlevé tes 15 u. affections, a détruit, par une seule phrase et par un ^* seul mot, le bonheur d'une famille? O mon cher t^' Balthazar, cet homme a-t-il fait le signe de la croix? l'as-tu bien examiné? Le Tentateur peut seul avoir cet œil jaune d'où sortait le feu de Prométhée. 30 Oui, le démon pouvait seul t'arracher à moi. Depuis ce jour, tu n'as plus été ni père, ni époux, ni chef de 'ti' famille. ... ^^'
— Quoil dit Balthazar en se dressant dans la chambre et jetant un regard perçant à sa femme, tu as blâmes ton mari de s'élever au-dessus des autres
hommes, aâu de pouvoir étendre sous tes pieds la .'
pourpre divine de la gloire, comme une minime *
offrande auprès des trésors de ton cœur! Mais
jfc:
tu ne sais donc pas ce que j'ai fait depuis trois ans? des pas de géant, ma Pépita! dit-il en s'animant.
Son visage parut alors à sa femme plus étincelant S sous le feu du génie qu'il ne l'avait été sous le feu de l'amour, et elle pleura en l'écoutant.
— J'ai combiné le chlore et l'azote, j'ai décomposé plusieurs corps jusqu'ici considérés comme simples, j'ai trouvé de nouveaux métaux. Tiens, dit-il en
lo voyant les pleurs de sa femme, j'ai décomposé les larmes. Les larmes contiennent un peu de phosphate de chaux, de chlorure de sodium, du mucus et de l'eau.
Il continua de parler sans voir l'horrible convulsion
15 qui travailla la physionomie de Joséphine, il était monté sur la science qui l'emportait en croupe, ailes déployées, bien loin du monde matériel.
— Cette analyse, ma chère, est une des meilleures preuves du système de l'absolu. Toute vie implique
20 une combustion. Selon le plus ou moins d'activité du foyer, la vie est plus ou moins persistante. Ainsi, la destruction du minéral est indéfiniment retardée, parce que la combustion y est virtuelle, latente ou insensible. Ainsi, les végétaux qui se rafraîchissent
25 incessamment par la combinaison d'où résulte^ l'humide vivent indéfiniment, et il existe plusieurs végétaux contemporains du dernier cataclysme. Mais, toutes les fois que la nature a perfectionné un appareil, que dans un but ignoré elle y a jeté le senti-
ment, l'instinct ou l'intelligence, trois degrés marqués dans le système organique, ces trois organismes veulent une combustion dont l'activité est en raison directe du résultat obtenu. L'homme, qui représente le plus haut point de l'intelligence et qui nous s offre le seul appareil d'oïl résulte un pouvoir à demi 4,. créateur, la pensée! est, parmi les créations zoologi- at! ques, celle où la combustion se rencontre dans son <«f' degré le plus intense et dont les puissants effets sont 3f j en quelque sorte révélés par les phosphates, les sul- to *"•"' fates et les carbonates que fournît son corps dans ^l'notre analyse. Ces substances ne seraient-elles pas E;'Jles traces que laisse en lui l'action du âuide électrique, rj principe de toute fécondation? L'électricité ne se Sj manifesterait-elle pas en lui par des combinaisons 15 jj, plus variées qu'en tout autre animal? N'aurait-il ■"* pas des facultés plus grandes que toute autre créature ^* pour absorber de plus fortes portions de principe '^i absolu, et ne se les assimilerait-il pas pour en com- $1 poser, dans une plus parfaite machine, sa force et jo fcî ses idées! Je le crois. L'homme est un matras. *** Ainsi, selon moi, l'idiot serait celm dont le cerveau j* contiendrait le moins de phosphore ou tout autre ^"^ produit de l'électro-magnétisme ; le fou, celui dont le cerveau en contiendrait trop; l'homme ordinaire, 25 celui qui en aurait peu; l'homme de génie, celui ^^ dont la cervelle en serait saturée à un degré con- J venable. L'homme constamment amoureux, le por- | tefaix, le danseur, le grand mangeur sont ceux qui
déplaceraient la force résultante de leur appareil électrique. Ainsi, nos sentiments , . ,
— Assez, Balthazar! tu m'épouvantes, tu commets des sacrilèges. Quoi! mon amour serait ... ?
5 — De la matière éthérée qui se dégage, répondit
Claes, et qui sans doute est le mot de l'absolu.
Songe donc que si, moi, moi le premier! si je trouve
. . . , si je trouve . , . , si je trouve!
En disant ces mots sur trois tons différents, son
10 visage monta par degrés à l'expression de l'inspiré.
— Je fais les métaux, je fais les diamants, je répète la nature, s'écria-t-il.
— En seras-tu plus heureux? fit Joséphine avec désespoir. Maudite science! maudit démon! Tu
15 oublies, Claes, que tu commets le péché d'orgueil dont fut coupable Satan. Tu entreprends sur Dieu. ■/ —Oh! oh! Dieu!
— Il le nie! s'écria-t-elle en se tordant les mains. — Claes, Dieu dispose d'une puissance que tu
ïo n'auras jamais.
A cet argument qui semblait annuler sa chère science, il regarda sa femme en tremblant.
— Quoi? dit-il.
— La force unique, le mouvement. Voilà ce que 2$ j'ai saisi à travers les livres que tu m'as contrainte
à lire. Analyse des fleurs, des fruits, du vin de Malaga; tu découvriras certes leurs principes, qui viennent, comme ceux de ton cresson, dans un miheu qui semble leur être étranger; tu peux, à la
Ul recherche de l absolu 105
rigueur, les trouver dans la nature; maïs, en les rassemblant, feras-tu ces fleurs, ces fruits, ce vin de Malaga? auras-tu les incompréhensibles effets du soleil? auras-tu l'atmosphère de l'Espagne? Décomposer n'est pas créer.
— Si je trouve la force coercîtive, je pourrai créer.
— Rien ne l'arrêtera! cria Pépita d'une voix désespérée. Oh! mon amour, il est tué, je l'ai perdu. . . .
Elle fondit en larmes, et ses yeux, animés par la i douleur et par la sainteté des sentiments qu'ils épanchaient, brillèrent plus beaux que jamais à
travers ses pleurs. îtî
— Oui, reprit-elle en sanglotant, tu es mort à tout. *t
Je le vois, la science est plus puissante en toi que 15 ij
toi-même, et son vol t'a emporté trop haut pour que ^
tu redescendes jamais à être le compagnon d'une p;
pauvre femme. Quel bonheur puis-je t'offrir en- a-;
core? Ah! je voudrais, triste consolation, croire que g;l
Dieu t'a créé pour manifester ses œuvres et chanter 30 %i
ses louanges, qu'il a renfermé dans ton sein une force irrésistible qui te maîtrise. Mais non. Dieu J:.
est bon, il te laisserait au cœur quelques pensées pour une femme qui t'adore, pour des enfants que tu dois protéger. Oui, le démon seul peut t'aider as à marcher seul au milieu de ces abîmes sans issue, parmi ces ténèbres où tu n'es pas éclairé par la foi d'en haut, mais par une horrible croyance en tes facultés! Autrement, ne te serais-tu pas aperçu,
Io6 LA RECHERCHE DE L'ABSOLU
mon ami, que tu as dévoré neuf cent mille francs depuis trois ans? Oh! rends-moi justice, toi, mon dieu sur cette terre, je ne te reproche rien. Si nous étions seuls, je t'apporterais à genoux toutes nos s fortunes en te disant: "Prends, jette dans ton fourneau, fais-en de !a fumée! " et je rirais de la voir voltiger. Si tu étais pauvre, j'irais mendier sans honte pour te procurer le charbon nécessaire à l'entretien de tçn fourneau. Enfin, si, en m'y pré-
lo cipitant, je te faisais trouver ton exécrable absolu, Claes, je m'y précipiterais avec bonheur, puisque tu places ta gloire et tes délices dans ce secret encore introuvé. . . . Mais nos enfants, Claes! nos enfantsl que deviendront-ils, si tu ne devines pas bientôt ce
15 secret de l'enfer? Sais-tu pourquoi venait Pierquin? Il venait te demander trente mille francs que tu dois, sans les avoir. Tes propriétés ne sont plus à toi. Je lui ai dit que tu avais ces trente mille francs, afin de t'épargner l'embarras où t'auraient mis ses
lo questions; mais, pour acquitter cette somme, j'ai pensé à vendre notre vieille argenterie. '
Elle vit lex yeus de son mari près de s'humecter, et se jeta désespérément à ses pieds en levant vers lui des mains suppliantes.
15 — Mon ami, s'écria-t-elle, cesse un moment tes recherches, économi.sons l'argent nécessaire à ce qu'il te faudra pour les reprendre plus tard, si tu ne peux renoncer à poursuivre ton œuvre. Oh! je ne la juge pas! je soufflerai tes fourneaux, si tu le veux; mais
ne réduis pas nos enfants à la misère; tu ne peux plus les aimer, la science a dévoré ton cœur, ne leur lègue pas une vie malheureuse en échange du bonheur que tu leur devais. Le sentiment maternel a été trop souvent le plus faible dans mon cœur, oui, s j'ai souvent souhaité ne pas être mère afin de pouvoir m'unir plus intimement à ton âme, à ta vie! aussi, pour étouffer mes remords, dois-je plaider auprès de toi la cause de tes enfants avant la mienne.
Ses cheveux s'étaient déroulés et flottaient sur ses lo épaules, ses yeux dardaient mille sentiments comme autant de flèches, elle triompha de sa rivale. Balthazar l'enleva, la porta sur le canapé, se mit à ses ^J
pieds. si
— Je t'ai donc causé des chagrins? lui dlt-ïl avec zs 4. l'accent d'un homme qui se réveillerait d'un songe ""* pénible. -^t
— Pauvre Claes, tu nous en donneras encore mal- . Ci gré toi, répondit-elle en lui passant la main dans les £* cheveux. Allons, viens t'asseoir près de moi, ajouta- » S; t-elle en lui montrant sa place sur le canapé. Tiens, "-^ j'ai tout oublié, puisque tu nous reviens. Va, %i' mon ami, nous réparerons tout; mais tu ne t'éloigneras plus de ta femme, n'est-ce pas? Dis oui. Laisse-moi, mon grand et beau Claes, exercer sur ts
ton noble cœur cette influence féminine si nécessaire
au bonheur des artistes malheureux, des grands
hommes souffrants! Tu me brusqueras, tu me bri- ^
seras, si tu veux, mais tu me permettras de te con- |
loS LA KECIIERCHE DE l'aBSOLU
trarier un peu, pour ton bien. Je n'abuserai jamais du pouvoir que tu me concéderas. Sois célèbre, mais sois heureux aussi. Ne nous préfère pas la chimie! Écoute, nous serons bien complaisants, 5 nous permettrons à la science d'entrer avec nous dans le partage de ton cœur; mais sois juste, donnenous bien notre moitié! Dis, mon désintéressement n'est-il pas sublime?
Elle fit sourire Balthazar. Avec cet art merveïl-
lo leux que possèdent les femmes, elle avait amené la plus haute question dans le domaine de la plaisanterie, où les femmes sont maîtresses. Cependant, quoiqu'elle parût rire, son cœur était si violemment contracté, qu'il reprenait difficilement le mouvement
15 égal et doux de son état habituel; mais, en voyant renaître dans les yeux de Balthazar l'expression qui la charmait, qui était sa gloire à elle, et lui révélait l'entière action de son ancienne puissance qu'elle croyait perdue, elle lui dit en souriant:
ao — Crois-moi, Balthazar, la nature nous a faits pour sentir, et, quoique tu veuilles que nous ne soyons que des machines électriques, tes gaz, tes matières éthérées n'expliqueront jamais le don que nous possédons d'entrevoir l'avenir.
25 —Si! répondit-il, par les affinités. La puissance de vision qui fait le poète et la puissance de déduction qui fait le savant sont fondées sur des affinités ■ visibles, intangibles et impondérables que le vulgaire range dans la classe des phénomènes moraux, mais
qui sont des effets physiques. Le prophète voit et déduit. Malheureusement, ces espèces d'affinités sont trop rares et trop peu perceptibles pour être soumises à l'analyse ou à l'observation.
. — Ceci, dit-elle en lui prenant un baiser pour éloigner la chimie, qu'elle avait si malencontreusement réveillée, serait donc une affinité?
— Non, c'est une combinaison: deux substances de même signe ne produisent aucune activité. . , .
— Allons, tais-toi! dit-elle, tu me ferais mourir i de douleur. Oui, je ne supporterais pas, cher, de voir ma rivale jusque dans les transports de ton amour.
— Mais, ma chère vie, je ne pense qu'à toi, mes travaux sont la gloire de ma famille, tu es au fond i de toutes mes espérances.
— Voyons, regarde-moi!
Cette scène l'avait rendue belle comme une jeune femme, et, de toute sa personne, son mari ne voyait que sa tête, au-dessus d'un nuage de mousselines et ji de dentelles.
"—Oui, j'ai eu bien tort de te délaisser pour la science. Maintenant, quand je retomberai dans mes préoccupations, eh bien, ma Pépita, tu m'y arracheras, je le veux. 3
Elle baissa les yeux et laissa prendre sa main, sa plus grande beauté, une main à la fois puissante et délicate.
— Mais je veux plus encore, dit-elle.
— ■ Tu es si délicieusement belle, que tu peux tout obtenir.
— Je veux briser ton laboratoire et enchaîner ta science, dit-elle en jetant du feu par les yeux.
s — Eh bien, au diable la chimie!
— Ce moment efface toutes mes douleurs, repritelle. Maintenant, fais-moi souffrir si tu veux.
En entendant ce mot, les larmes gagnèrent Balthazar.
lo — Mais tu as raison, je ne vous voyais qu'à travers un voile et je ne vous entendais plus. , . .
— S'il ne s'était agi que de moi, dit-elle, j'aurais continué à souffrir en silence, sans élever la voix devant mon souverain ; mais tes fils ont besoin de con-
15 sidératîon, Claes. Je t'assure que, si tu continuais à dissiper ainsi ta fortune, quand même ton but serait glorieux, le monde ne t'en tiendrait aucun compte et son blâme retomberait sur les tiens. Ne doit-il pas te suffire, à toi, homme de si haute portée, que
!o ta femme ait attiré ton attention sur un danger que tu n'apercevais pas? Ne parlons plus de tout cela, ajouta-t-elle en lui lançant un sourire et un regard pleins de coquetterie. Ce soir, mon Claes, ne soyons pas heureux à demi.
js Le lendemain de cette soirée si grave dans la vie de ce ménage, Balthazar Claes, de qui Joséphine avait sans doute obtenu quelque promesse relativement à la cessation de ses travaux, ne monta point à son laboratoire et resta près d'elle durant toute la
journée. Le lendemain, la famille fit ses préparatifs pour aller à la campagne, où elle demeura deux mois environ, et d'où elle ne revint en ville que pour s'y occuper de la fête par laquelle Claes voulait, comme jadis, célébrer l'anniversaire de son mariage. Bal- s thazar obtint alors, de jour en jour, les preuves du dérangement que ses travaux et son insouciance avaient apporté dans ses affaires. Loin d'élargir la plaie par des observations, sa femme trouvait toujours des palliatifs aux maux consommés. Des sept lo domestiques qu'avait Claes le jour où il reçut pour la dernière fois, il ne restait plus que Lemulquinier, Josette la cuisinière et une vieille femme de chambre, nommée Martha, qui n'avait pas quitté sa maîtresse depuis sa sortie du couvent; il était donc impossible is de recevoir la haute société de la ville avec un si petit nombre de serviteurs. Madame Claes leva toutes les difficultés en proposant de faire venir un cuisinier de Paris, de dresser au service le fils de leur jardinier, et d'emprunter le domestique de Pierquin, Ainsi, ao personne ne s'apercevrait encore de leur état de gène. Pendant vingt jours que durèrent les apprêts, madame Claes sut tromper avec habileté le dé sœuvrement de son mari: tantôt, elle le chargeait de choisir des fleurs rares qui devaient orner le grand ts escalier, la galerie et les appartements; tantôt, elle l'envoyait à Dunkerque pour s'y procurer quelquesuns de ces monstrueux poissons, la gloire des tables ménagères dans le département du Nord. Une
HZ LA EECHEBCHE DE L ABSOLU
fête comme celle que donnait Claes était une affaire capitale, qui exigeait une multitude de soins et une correspondance active, dans un pays où les traditions de l'hospitalité mettent si bien en jeu l'honneur s des familles, que, pour les maîtres et les gens, un dîner est comme une victoire à remporter sur les convives. Les huîtres arrivaient d'Ostende, les coqs de bruyère étaient demandés à l'Ecosse, les fruits venaient de Paris; enfin les moindres accessoi-
lo res ne devaient pas démentir le luxe patrimonial. D'ailleurs, le bal de la maison Claes avait une sorte de célébrité. Le chef -lieu du département étant alors à Douai, cette soirée ouvrait en quelque sorte la saison d'hiver, et donnait le ton à toutes celles
15 du pays. Aussi, pendant quinze ans, Balthazar s'était-il efforcé de se distinguer, et il avait si bien réussi, qu'il s'en faisait chaque fois des récits à vingt heues à la ronde, et qu'on parlait des toilettes, des invités, des plus petits détails, des nouveautés qu'on
20 y avait vues ou des événements qui s'y étaient passés. Ces préparatifs empêchèrent donc Claes de songer à la recherche de l'absolu. En revenant aux idées domestiques et à la vie sociale, le savant retrouva son amour-propre d'homme, de Flamand, de maître
as de maison, et se plut à étonner la contrée. Il voulut imprimer un caractère à cette soirée par quelque recherche nouvelle, et il choisit, parmi toutes les fantaisies du luxe, la plus johe, la plus riche, la plus passagère, en faisant de sa maison un bocage de plan-
tes rares, et préparant des bouquets de fleurs pour les femmes. Les autres détails de la fête répondaient à ce luxe inouï, rien ne paraissait devoir en faire manquer l'effet. Mais le 29° bulletin et les nouvelles particulières des désastres éprouvés par la grande année en Russie et à la Bérésina s'étaient répandus dans l'après-dîner. Une tristesse profonde et vraie s'empara des Douaisiens, qui, par un sentiment patriotique, refusèrent unanimement de danser. Parmi les lettres qui arrivèrent de Pologne à Douai, j il y en eut une pour Balthazar. M. de Wierzchownia, alors à Dresde, où il se mourait, disait-il, d'une blessure reçue dans un des derniers engagements, avait voulu léguer à son hôte plusieurs idées qui, depuis leur rencontre, lui étaient survenues relative- 1 ment à l'absolu. Cette lettre plongea Claes dans une profonde rêverie qui fit honneur à son patriotisme; mais sa femme ne s'y méprit pas. Pour elle, la fête eut un double deuil. Cette soirée, pendant laquelle la maison Claes jetait son dernier éclat, a eut donc quelque chose de sombre et de triste au milieu de tant de magnificence, de curiosités amassées par six générations, dont chacune avait eu sa manie, et que les Douaisiens admirèrent pour la dernière fois. 2
La reine de ce jour fut Marguerite, alors âgée de seize ans, et que ses parents présentèrent au monde. Elle atUra tous les regards par une extrême simplicité, par son air candide et surtout par sa physio-
nomie en accord avec ce logis. C'était bien la jeune fille flamande telle que les peintres du pays Pont représentée: une tête parfaitement ronde et pleine; des cheveux châtains, lissés sur le front et
s séparés en deux bandeaux; des yeux gris, mélangés de vert; de beaux bras, un embonpoint qui ne nuisait pas à la beauté; un air timide, mais, sur son front haut et plat, une fermeté qui se cachait sous un calme et une douceur apparents. Sans être ni
lo triste ni mélancolique, elle parut avoir peu d'enjouement. La réflexion, Tordre, le sentiment du devoir, les trois principales expressions du caractère flamand, animaient sa figure, froide au premier aspect, mais sur laquelle le regard était ramené par une certaine
15 grâce dans les contours et par une paisible fierté qui donnait des gages au bonheur domestique.
Par une bizarrerie que les physiologistes n'ont pas encore expliquée, elle n'avait aucun trait de sa mère ni de son père, et offrait une vivante image de son
20 aïeule maternelle, une Conyncks de Bruges, dont le portrait, conservé précieusement, attestait cette ressemblance.
Le souper donna quelque vie à la fête. Si les désastres de l'armée interdisaient les réjouissances
25 de la danse, chacun pensa qu'ils ne devaient pas exclure les plaisirs de la table. Les patriotes se retirèrent promptement. Les indifférents restèrent, avec quelques joueurs et plusieurs amis de Claes; mais, insensiblement, cette maison si brillamment
éclairée, où se pressaient toutes les notabilités de Douai, rentra dans le silence; et, vers une heure du matin, la galerie fut déserte, les lumières s'éteignirent de salon en salon. Enfin cette cour intérieure, un moment si bruyante, si lumineuse, redevint noire et sombre: image prophétique de l'avenir qui attendait la famille. Quand les Claes rentrèrent dans leur appartement, Balthazar fit lire à sa femme la lettre du Polonais; elle la lui rendît par un geste triste, elle prévoyait l'avenir. i
En effet, à compter de ce jour, Balthazar déguisa mal le chagrin et l'eimui qui l'accablèrent. Le matin, après le déjeuner de famille, il jouait un moment dans le parloir avec son fils Jean, causait avec ses deux filles, occupées à coudre, à broder ou i à faire de la dentelle; mais il se lassait bientôt de ces jeux, de cette causerie, il paraissait s'en acquitter comme d'un devoir. Lorsque sa femme redescendait après s'être habillée, elle le trouvait toujours assis dans la bergère, regardant Marguerite et Félicie, sans 2 s'impatienter du bruit de leurs bobines. Quand venait le journal, il le lisait lentement, comme un marchand retiré qui ne sait comment tuer le temps. Puis il se levait, contemplait le ciel à travers les vitres, revenait s'asseoir et attisait le feu rêveuse- î ment, en homme à qui la tyrannie des idées ôtait la conscience de ses mouvements. Madame Claes regretta vivement son défaut d'instruction et de mémoire. Il lui était difficile de soutenir longtemps
Il6 LA RECHERCHE DE l'ABSOLU
une conversation intéressante; d'ailleurs, peut-être est-ce impossible entre deux êtres qui se sont tout dit et qui sont forcés d'aller chercher des sujets de distraction en dehors de la vie du cœur ou de la vie
s matérielle. La vie du cœur a ses moments, et veut des oppositions; les détails de la vie matérielle ne sauraient occuper longtemps des esprits supérieurs habitués à se décider promptement; et le monde est insupportable aux âmes aimantes. Deux êtres
lo solitaires qui se connaissent entièrement doivent donc chercher leurs divertissements dans les régions les plus hautes de la pensée, car il est impossible d'opposer quelque chose de petit à ce qui est immense. Puis, quand un homme s'est accoutumé à
15 manier de grandes choses, il devient inamusable, s'il ne conserve pas au fond du cœur ce principe de candeur, ce laisser-aller qui rend les gens de génie si gracieusement enfants; mais cette enfance du cœur n'est-elle pas un phénomène humain bien rare chez
20 ceux dont la mission est de tout voir, de tout savoir, de tout comprendre?
Pendant les premiers mois, madame Claes se tira de cette situation critique par des efforts inouïs que lui suggéra l'amour ou la nécessité. Tantôt, elle
25 voulut apprendre le trictrac, qu'elle n'avait jamais pu jouer, et, par un prodige assez concevable, elle finit par le savoir; tantôt, elle intéressait Balthazar à l'éducation de ses filles en lui demandant de diriger leurs lectures. Ces ressources s'épuisèrent.
LA RECHERCHE DE L ABSOtU I17
H vint un moment où Joséphine se trouva devant Balthazar comme madame de Maintenon en présence de Louis XIV; mais, sans avoir, pour distraire le maître assoupi, ni les pompes du pouvoir, ni les ruses d'une cour qui savait jouer des comédies comme s celle de l'ambassade du roi de Siam ou du sofi de Perse. Réduit, après avoir dépensé la France, à des expédients de fils de famille pour se procurer de l'argent-, le monarque n'avait plus ni jeunesse ni succès, et sentait une effroyable impuissance au 10 milieu des grandeurs; la royale bonne, qui avait su bercer les enfants, ne sut pas toujours bercer le père, qui souffrait pour avoir abusé des choses, des hommes, de la vie et de Dieu. Mais Claes souffrait de trop de puissance. Oppressé par ime pensée qui 15 l'étreignait, il rêvait les pompes de la science, des trésors pour l'humanité, pour lui la gloire. H souffrait comme souffre un artiste aux prises avec la misère, comme Samson attaché aux colonnes du temple. L'effet était le même pour ces deux souve- w raines, quoique le monarque intellectuel fût accablé par sa force et l'autre par sa faiblesse. Que pouvait Pépita, seule contre cette espèce de nostalgie scientifique? Après avoir usé les moyens que lui offraient les occupations de famille, elle appela le monde à 25 son secours en donnant deux cafés par semaine. A Douai, les cafés remplacent les Ikês. Un café est une assemblée où, pendant une soirée entière, les invités boivent les vins exquis et les Hqueurs dont
ii8
LA RECHERCHE DE l'aBSOLXJ
regorgent les caves dans ce benoît pays, mangent des friandises, prennent du café noir ou du café au lait frappé de glace; tandis que les femmes chantent des romances, discutent leurs toilettes ou se racontent
5 les gros riens de la ville. C'est toujours les tableaux de Miéris ou de Terburg, moins les plumes rouges sur les chapeaux gris pointus, moins les guitares et les beaux costumes du xvi^ siècle. Mais les efforts que faisait Balthazar pour bien jouer son
lo rôle de maître de maison, son affabilité d'emprunt, les feux d'artifice de son esprit, tout accusait la profondeur du mal par la fatigue à laquelle on le voyait en proie le lendemain.
Ces fêtes continuelles, faibles palliatifs, attestè-
15 rent la gravité de la maladie. Ces branches, que rencontrait Balthazar en roulant dans son précipice, retardèrent sa chute, mais la rendirent plus lourde. S'il ne parla jamais de ses anciennes occupations, s'il n'émit pas un regret en sentant l'impossibilité
20 dans laquelle il s'était mis de recommencer ses expériences, il eut les mouvements tristes, la voix faible, l'abattement d'un convalescent. Son ennui perçait parfois jusque dans la manière dont il prenait les pinces pour bâtir insouciamment dans le feu
25 quelque fantasque pyramide avec des morceaux de charbon de terre. Quand il avait atteint la soirée, il éprouvait un contentement visible: le sommeil le débarrassait sans doute d'une importune pensée; puis, le lendemain, il se levait mélancolique en aper-
iig
cevant une journée à traverser, et semblait mesurer le temps qu'il avait à consumer, comme un voyageur lassé contemple un désert à franchir. Si madame Claes connaissait la cause de cette langueur, elle s'efforça d'ignorer combien les ravages en étaient s étendus. Pleine de courage contre les souffrances de l'esprit, elle était sans force contre les générosités du cœur. Elle n'osait questionner Baltbazar quand il écoutait les propos de ses deux filles et les rires de Jean avec l'air d'un homme occupé par une arrière- lo pensée; mais elle frémissait en lui voyant secouer sa mélancolie et tâcher, par un sentiment généreux, de paraître gai pour n'attrister personne. Les coquetteries du père avec ses deux filles ou ses jeux avec Jean mouillaient de pleurs les yeux de José- 15 phine, qui sortait pour cacher les émotions que lui causait un héroïsme dont le prix est bien connu des femmes, et qui leur brise le cœur; madame Claes avait alors envie de dire: " Tue-moi, et fais ce que tu voudras! " Insensiblement, les yeux de Baltha- 20 zar perdirent leur feu vif et prirent cette teinte glauque qui attriste ceux des vieillards. Ses attentions pour sa femme, ses paroles, tout en lui fut frappé de lourdeur. Ces symptômes, devenus plus graves vers la fin du mois d'avril, effrayèrent ma- 25 dame Claes, pour qui ce spectacle était intolérable, et qui s'était déjà fait mille reproches en admirant la foi flamande avec laquelle son mari tenait sa parole. Un jour que Balthazar lui sembla plus
affaissé qu'il ne l'avait jamais été, elle n'hésita plus à tout sacrifier pour le rendre à la vie.
— -Mon ami, lui dit-elle, je te délie de tes serments, s Balthazar la regarda d'un air étonné.
— Tu penses à tes expériences? reprit-elle.
Il répondit par un geste d'une effrayante vivacité.
Loin de lui adresser quelque remontrance, madame
Claes, qui avait à loisir sondé l'abîme dans lequel ils
lo allaient rouler tous deux, lui prit la main et la lui
serra en souriant.
— Merci, ami, je suis sûre de mon pouvoir, lui dit-elle, tu m'as sacrifié plus que ta vie. A moi maintenant les sacrifices! Quoique j'aie déjà vendu
15 quelques-uns de mes diamants, il en reste encore assez, en y joignant ceux de mon frère, pour te procurer l'argent nécessaire à tes travaux. Je destinais ces parures à nos deux filles; mais ta gloire ne leur en fera-t-elle pas de plus étîncelantes! d'ail-
3Q leurs, ne leur rendras-tu pas un jour des diamants plus beaux !
La joie qui soudainement éclaira le visage de son mari mit le comble au désespoir de Joséphine; elle vit avec douleur que la passion de cet homme était
25 plus forte que lui. Claes avait confiance en son œuvre, pour marcher sans trembler dans une voie qui, pour sa femme, était un abîme. A lui la foi, à elle le doute, à elle le fardeau le plus lourd: la femme ne souffre-t-elle pas toujours pour deux?
En ce moment, elle se plut à croire au succès, voulant se justifier à elle-même sa complicité dans la dilapidation probable de leur fortune.
— ■ L'amour de toute ma vie ne suffirait pas à reconnaître ton dévouement, Pépita, dit Claes at- s tendri.
A peine achevait-il ces paroles, que Marguerite et Félicie entrèrent, et leur souhaitèrent le bonjour. Madame Claes baissa les yeux et resta pendant un moment interdite devant ses deux filles, dont la lo fortune venait d'être aliénée au profit d'une chimère; tandis que son mari les prit sur ses genoux et causa gaiement avec elles, heureux de pouvoir déverser la joie qui l'oppressait. Madame Claes entra dès lors dans la vie ardente de son mari. L'avenir de ses 15 enfants, la considération de leur père furent pour elle deux mobiles aussi puissants que l'étaient pour Claes la gloire et la science. Aussi, cette malheureuse femme n'eut-elle plus une heure de calme, quand tous les diamants de la maison furent vendus zo à Paris, par l'entremise de l'abbé de Solîs, son directeur, et que les fabricants de produits chimiques eurent recommencé leurs envois. Sans cesse agitée ^/ ■par le démon de la science et par cette fureur de recherches qui dévorait son mari, elle vivait dans ij une attente continuelle, et demeurait comme morte pendant des journées entières, clouée dans sa bergère par la violence même de ses désirs, qui, ne trouvant point, comme ceux de Balthazar, une
pâture dans les travaux du laboratoire, tourmentèrent son âme en agissant sur ses doutes et sur ses craintes. Par moments, se reprochant sa complaisance pour une passion dont le but était impossi-
5 ble et que M. de Solis condamnait, elle se levait, allait à la fenêtre de la cour intérieure et regardait avec terreur la cheminée du laboratoire. S'il s'en échappait de la fumée, elle la contemplait avec désespoir, les idées les plus contraires agitaient son cœur et son
lo esprit. Elle voyait s'enfuir en fumée la fortune de ses enfants, mais elle sauvait la vie de leur père: n'était-ce pas son premier devoir, de le rendre heureux? Cette dernière pensée la calmait pour un moment. Elle avait obtenu de pouvoir entrer dans
15 le laboratoire et d'y rester; mais il lui fallut bientôt renoncer à cette triste satisfaction. Elle éprouvait là de trop vives souffrances à voir Balthazar ne point s'occuper d'elle, et même paraître souvent gêné par sa présence; elle y subissait de jalouses impatiences,
2o de cruelles envies de faire sauter la maison; elle y mourait de mille maux inouïs. Lemulquinier devint alors pour elle une espèce de baromètre: l'entendaitelle siffler, quand il allait et venait pour servir le déjeuner ou le dîner, elle devinait que les expériences
25 de son mari étaient heureuses et qu'il concevait l'espoir d'une prochaine réussite; Lemulquinier était-il morne, sombre, elle lui jetait un regard de douleur: Balthazar était mécontent. La maîtresse et le valet avaient fini par se comprendre, malgré la
fierté de Tune et la soumîssîon rogue de Fautre. Faible et sans défense contre les terribles prostrations de la pensée, cette femme succombait sous ces alternatives d'espoir et de désespérance qui, pour elle, s'alourdissaient des inquiétudes de la femme aimante 5 et des anxiétés de la mère tremblant pour sa famille. Le silence désolant qui jadis lui refroidissait le cœur, elle le partageait sans s'apercevoir de l'air sombre qui régnait au logis, et des journées entières qui s'écoulaient dans ce parloir, sans un sourire, souvent 10 sans une parole. Par une triste prévision maternelle, elle accoutumait ses deux filles aux travaux de la maison, et tâchait de les rendre assez habiles à quelque métier de femme pour qu'elles pussent en vivre, si elles tombaient dans la misère. Le calme 15 de cet intérieur couvrait donc d'effroyables agitations. Vers la fin de l'été, Balthazar avait dévoré l'argent des diamants vendus à Paris par l'entremise du vieil ^ abbé de Solis, et s'était endetté d'une vingtaine de mille francs chez les Protez et Chiffreville. 20
En août 18 13, environ un an après la scène par laquelle cette histoire commence, si Claes avait fait quelques belles expériences que malheureusement il dédaignait, ses efforts avaient été sans résultat quant à l'objet principal de ses recherches. Le jour 25 où il eut achevé la série de ses travaux, le sentiment de son impuissance l'écrasa: la certitude d'avoir infructueusement dissipé des sommes considérables le désespéra. Ce fut une épouvantable catastrophe.
lu.
Il quitta son grenier, descendit lentement au parloir, vint se jeter dans une bergère, au milieu de ses enfants, et y demeura pendant quelques instants, comme mort, sans répondre aux questions dont
5 l'accablait sa femme: les larmes le gagnèrent, il se sauva dans son appartement pour ne pas donner de témoins à sa douleur; Joséphine Vy suivit et l'emmena dans sa chambre, où, seul avec elle, Balthazar laissa éclater son désespoir. Ces larmes d'homme,
lo ces paroles d'artiste découragé, les regrets du père de famille eurent un caractère de terreur, de tendresse, de folie qui fit plus de mal à madame Claes que ne lui en avaient fait toutes ses douleurs passées. La victime consola le bourreau. Quand Balthazar
15 dit avec un affreux accent de conviction: " Je suis un misérable, je joue la vie de mes enfants, la tienne, et, pour vous laisser heureux, il faut que je me tue! " ce mot l'atteignit au cœur, et, la connaissance qu'elle avait du caractère de son mari lui faisant craindre
20 qu'il ne réalisât aussitôt ce vœu de désespoir, elle éprouva l'une de ces révolutions qui troublent la vie dans sa source, et qui fut d'autant plus funeste, que Pépita en contint les violents effets en affectant un calme menteur.
25 — Mon ami, répondit-elle, j'ai consulté non pas Pierquin, dont l'amitié n'est pas si grande qu'il n'éprouve quelque secret plaisir à nous voir ruinés, mais un vieillard qui, pour moi, se montre bon comme un père. L'abbé de Solis, mon confesseur,
m'a donné un conseil qui nous sauve de la ruine. Il est venu voir tes tableaux. Le prix de ceux qui se trouvent dans la galerie peut servir à payer toutes les sommes hypothéquées sur tes propriétés, et ce que tu dois chez Protez et Chiffreville, car tu as là s sans doute un compte à solder? -e
Claes fit un signe affirmatif en baissant sa tête, dont ; \
les cheveux étaient devenus blancs. ! l
— M. de Solis conuEÛt les Happe et Duncker, !|| d'Amsterdam; ils sont fous de tableaux, et jaloux lo ' ' comme des parvenus d'étaler un faste qui n'est if; permis qu'à d'anciennes maisons, ils payeront les -j' nôtres toute leur valeur. Ainsi, nous recouvrerons ■) nos revenus, et tu pourras, sur le prix, qui appro- '£ chera de cent mille ducats, prendre une portion de 15 :j capital pour continuer tes expériences. Tes deux
filles et moi, nous nous contenterons de peu. Avec :;
le temps et de l'économie, nous remplirons par ■:
d'autres tableaux les cadres vides, [et tu vivras ;.
heureux! 20 -î
Balthazar leva la tête vers sa femme avec une joie mêlée de crainte. Les rôles étaient changés. ::!
L'épouse devenait la protectrice du mari. Cet homme, si tendre et dont le cœur était si cohérent à celui de sa Joséphine, la tenait entre ses bras sans 25 s'apercevoir de l'horrible convulsion qui la faisait palpiter, qui en agitait les cheveux et les lèvres par un tressaillement nerveux.
— Je n'osais pas te dire qu'entre moi et l'absolu,
à peine existe-t-îl un cheveu de distance. Pour gazéifier les métaux, il ne me manque plus que de trouver un moyen de les soumettre à une immense chaleur dans un milieu où la pression de l'atmosphère
5 soit nulle, enfin dans un vide absolu.
Madame Claes ne put soutenir Tégoïsme de cette réponse. Elle attendait des remercîments passionnés pour ses sacrifices, et trouvait un problème de chimie. . . . Elle quitta brusquement
lo son mari, descendit au parloir, y tomba sur sa bergère entre ses deux filles effrayées, et fondit en larmes; Marguerite et Félicie lui prirent chacune une main, s'agenouillèrent de chaque côté de sa bergère en pleurant comme elle, sans savoir la
is cause de son chagrin, et lui demandèrent à plusieurs reprises:
— Qu'avez- vous, ma mère?
— Pauvres enfants! je suis morte, je le sens. Cette réponse fit frissonner Marguerite, qui, pour
20 la première fois, aperçut sur le visage de sa mère les traces de la pâleur particulière aux personnes dont le teint est brun.
— Martha! Martha! criait Félicie, venez, maman a besoin de vous.
25 La vieille duègne accourut de la cuisine, et, en voyant la blancheur verte de cette figure légèrement bistrée et si vigoureusement colorée:
— Corps du Christ! s'écria- t-elle en espagnol, madame se meurt.
Elle sortît précipitamment, dit à Josette de faire chauffer de Teau pour un bain de pieds, et revint près de sa maîtresse.
— N'effrayez pas monsieur, ne lui dites rien, Martha, s'écria madame Claes. — Pauvres chères 5 filles, ajouta-t-elle en pressant sur son cœur Marguerite et Félicie par un mouvement désespéré, je voudrais pouvoir vivre assez de temps pour vous voir heureuses et mariées. — Martha, reprit-elle, dites à Lemulquinîer d'aller chez M. de Solis, pour 10 le prier de ma part de passer ici.
Ce coup de foudre se répercuta nécessairement jusque dans la cuisine. Josette et Martha, toutes deux dévouées à madame Claes et à ses filles, furent frappées dans la seule affection qu'elles eussent! 15 Ces terribles mots: " Madame se meurt, monsieur l'aura tuée! faites vite un bain de pieds à la moutarde! " avaient arraché plusieurs phrases înterjectives à Josette, qui en accablait Lemulquinier. Lemulquinier, froid et insensible, mangeait assis au 20 coin de la table, devant une des fenêtres par lesquelles le jour venait de la cour dans la cuisine, où tout était propre comme dans le boudoir d'une petitemaîtresse.
— Ça devait finir par là, disait Josette en regar- 25 dant le valet de chambre et montant sur un tabouret pour prendre sur une tablette un chaudron qui reluisait comme de l'or. Il n'y a pas de mère qui puisse voir de sang-froid un père s'amuser à fricasser
une fortune comme celle de monsieur, pour en faire des eaux de boudin.
Josette, dont la tête coiffée d'un bonnet rond à ruches ressemblait à celle d'un casse-noisette alle- 5 mand, jeta sur Lemulquinier un regard aigre que la couleur verte de ses petits yeux éraillés rendait presque venimeux. Le vieux valet de chambre haussa les épaules par un mouvement digne de Mirabeau impatienté, puis il enfourna dans sa grande lo bouche une tartine de beurre sur laquelle étaient semés des appétits.
— Au lieu de tracasser monsieur, madame devrait lui donner de Targent; nous serions bientôt tous riches à nager dans Tor! Il ne s'en faut pas de
15 l'épaisseur d'un liard que nous ne trouvions . . .
— Eh bien, vous qui avez vingt mille francs de placés, pourquoi ne les offrez-vous pas à monsieur? C'est votre maître! Et puisque vous êtes si sûr de ses faits et gestes . . .
2o — ■ Vous ne connaissez rien à cela, Josette; faites chauffer votre eau, répondit le Flamand en interrompant la cuisinière.
— Je m'y connais assez pour savoir qu'il y avait ici mille marcs d'argenterie, que vous et votre
25 maître vous les avez fondus, et que, si on vous laisse aller votre train, vous ferez si bien de cinq sous six blancs, qu'il n'y aura bientôt plus rien.
— Et monsieur, dit Martha survenant, tuera madame pour se débarrasser d'une femme qui le re-
tient, et l'empêche de tout avaler. II est possédé du
démon, cela se voit! —Le moins que vous risquiez
en l'aidant, Lemulquinier, c'est votre âme, si vous
en avez une, car vous êtes là comme un morceau de
glace, pendant que tout est ici dans la désolation, s
Ces demoiselles pleurent comme des Madeleines. >t|
Courez donc chercher M. l'abbé de Solis! 'iii
— J'ai affaire pour monsieur, à ranger le labora- 't\ toire, dit le valet de chambre. Il y a trop loin d'ici '\i au quartier d'Esquerchin. Allez-y vous-même. lo ■"
— 'Voyez-vous ce monstre-là 1 dît Martha. Qui If
donnera le bain de pieds à madame? La voulez-vous : !'
laisser anourir? elle a le sang à la tête. ... !|
— Mulquinîer, dit Marguerite en arrivant dans £ la salle qui précédait la cuisine, en revenant de chez 15 • M. de Solis, vous prierez M. Pierquin le médecin
de venir promptement ici. ;
— Hdn! vous irez, dit Josette. •
— Mademoiselle, monsieur m'a dit de ranger son ,' laboratoire, répondit Lemulquinier en se retournant »□ î vers les deux femmes, qu'il regarda d'un air despotique. :!
— Mon père, dit Marguerite à M. Claes, qui descendait en ce moment, ne pourrais-tu pas nous laisser Mulquinier pour l'envoyer en ville? as
— Tu iras, vilain chinois! dit Martha en entendant M. Claes mettre Lemulquinier aux ordres de sa fille.
Le peu de dévouement du valet de chambre pour la maison était le grand sujet de querelle entre ces |
deux femmes et Lemulquînier, dont la froideur avait eu pour résultat d'exalter rattachement de Josette et de la duègne. Cette lutte, si mesquine en apparence, influa beaucoup sur l'avenir de cette S famille, quand, plus tard, elle eut besoin de secours contre le malheur. Balthazar redevint si distrait, qu'il ne s'aperçut pas de l'état maladif dans lequel était Joséphine. Il prit Jean sur ses genoux et le fit sauter machinalement, en pensant au problème
lo qu'il avait dès lors la possibilité de résoudre. Il vit apporter le bain de pieds à sa femme, qui, n'ayant pas eu la force de se lever de la bergère où elle gisait, était restée dans le parloir. Il regarda même ses deux filles s'occupant de leur mère, sans chercher la
15 cause de leurs soins empressés. Quand Marguerite ou Jean voulaient parler, madame Claes réclamait le silence en leur montrant Balthazar. Une scène semblable était de nature à faire penser Marguerite, qui, placée entre son père et sa mère, se trouvait
20 assez âgée, assez raisonnable déjà pour en apprécier la conduite. Il arrive un moment, dans la vie intérieure des familles, où les enfants deviennent, soit volontairement, soit involontairement, les juges de leurs parents. Madame Claes avait compris le
25 danger de cette situation. Par amour pour Balthazar, elle s'efforçait de justifier aux yeux de Marguerite ce qui, dans l'esprit juste d'une fille de seize ans, pouvait paraître des fautes chez un père. Aussi le profond respect qu'en cette circonstance madame
Claes témoignait pour Balthazar, en s'effaçant devant lui, pour ne pas en troubler la méditation, imprimait-il à ses enfants une sorte de terreur pour la majesté paternelle. Mais ce dévouement, quelque contagieux qu'il fût, augmentait encore Tad- s miration que Marguerite avait pour sa mère, à laquelle l'unissaient plus particulièrement les accidents journaliers de la vie. Ce sentiment était fondé sur une sorte de divination de souffrances dont la cause devait naturellement préoccuper une lo jeune fille. Aucune puissance humaine ne pouvait empêcher que parfois un mot échappé soit à Martha, soit à Josette, ne révélât à Marguerite l'origine de la situation dans laquelle la maison se trouvait depuis quatre ans. Malgré la discrétion de ma- 15 dame Claes, sa fille découvrait donc insensiblement, lentement, fil à fil, la trame mystérieuse de ce drame domestique. Marguerite allait être, dans un temps donné, la confidente active de sa mère, et serait, au dénoûment, le plus redoutable des juges. 20 Aussi tous les soins de madame Claes se portaientils sur Marguerite, à laquelle elle tâchait de communiquer son dévouement pour Balthazar. La fermeté, la raison qu'elle rencontrait chez sa fille la faisaient frémir à l'idée d'une lutte possible entre 25 Marguerite et Balthazar, quand, après sa mort, elle serait remplacée par elle dans la conduite intérieure de la maison. Cette pauvre femme en était donc arrivée à plus trembler des suites de sa mort
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que de sa mort même. Sa sollicitude pour Balthazar éclatait dans la résolution qu'elle venait de prendre. En libérant les biens de son mari, elle en assurait Tindépendance, et prévenait toute discus- 5 sion en séparant ses intérêts de ceux de ses enfants; elle espérait le voir heureux jusqu'au moment où elle fermerait les yeux; puis elle comptait transmettre les délicatesses de son cœur à Marguerite, qui continuerait à jouer auprès de lui le rôle d'un
10 ange d'amour, en exerçant sur la famille une autorité tutélaire et conservatrice. N'était-ce pas faire luire encore du fond de sa tombe son amour sur ceux qui lui étaient chers? Néanmoins, elle ne voulut pas déconsidérer le père aux yeux de la fille en l'ini-
15 tiant avant le temps aux terreurs que lui inspirait la passion scientifique de Balthazar; elle étudiait l'âme et le caractère de Marguerite pour savoir si cette jeune fille deviendrait par elle-même une mère pour ses frères et sa sœur, pour son père une femme
20 douce et tendre. Ainsi les derniers jours de madame Claes étaient empoisonnés par des calculs et par des craintes qu'elle n'osait confier à personne. En se sentant atteinte dans sa vie même par cette dernière scène, elle jetait ses regards jusque dans
25 l'avenir; tandis que Balthazar, désormais inhabile à tout ce qui était économie, fortune, sentiments domestiques, pensait à trouver l'absolu. ... Le profond silence qui régnait au parloir n'était interrompu que par le mouvement monotone du pied de
Claes, qui continuait à le mouvoir sans s'apercevoir que Jean en était descendu. Assise près de sa mère, de qui elle contemplait le visage pâle et décomposé, Marguerite se tournait de moment en moment vers son père, en s'étonnant de son insensi- s bilité. Bientôt, la porte de la rue retentit en se fermant, et la famille vit Tabbé de Solis appuyé sur son neveu, qui tous deux traversaient lentement la cour.
— Ah! voici M. Enmianuel, dit Félicie. 10
— Le bon jeune homme! dit madame Claes en apercevant Emmanuel de Solis, j'ai du plaisir à le revoir.
Marguerite rougit en entendant l'éloge qui échappait à sa mère. Depuis deux jours, l'aspect de ce 15 jeune homme avait éveillé dans son cœur des sentiments inconnus, et dégourdi dans son inteUigence des pensées jusqu'alors inertes. Pendant la visite faite par le confesseur à sa pénitente, il s'était passé de ces imperceptibles événements qui tiennent beau- 20 coup de place dans la vie, et dont les résultats furent assez importants pour exiger ici la peinture des deux nouveaux personnages introduits au sein de la famille. Madame Claes avait pour principe d'accomplir en secret ses pratiques de dévotion. Son 25 directeur, presque inconnu chez elle, se montrait pour la seconde fois dans sa maison; mais, là comme ailleurs, on devait être saisi par une sorte d'attendrissement et d'admiration à l'aspect de l'oncle et
du neveu. L'abbé de Solîs, vieillard octogénaire à chevelure d'argent, montrait un visage décrépit où la vie semblait s'être retirée dans les yeux. Il marchait difficilement, car, de ses deux jambes
s menues, l'une se terminait par un pied horriblement déformé, contenu dans une espèce de sac de velours qui l'obligeait à se servir d'une béquille quand il n'avait pas le bras de son neveu. Son dos voûté, son corps desséché offraient le spectacle d'une nature
10 souffrante et frêle, dominée par une volonté de fer et par un chaste esprit religieux qui l'avait conservée. Ce prêtre espagnol, remarquable par un vaste savoir, par une piété vraie, par des connaissances trèsétendues, avait été successivement dominicain,
15 grand pénitencier de Tolède, et vicaire général de l'archevêché de Malines. Sans la Révolution française, la protection des Casa-Réal l'eût porté aux plus hautes dignités de l'Église; mais le chagrin que lui causa la mort du jeune duc, son élève, le dégoûta
20 d'une vie active, et il se consacra tout entier à l'éducation de son neveu, devenu de très-bonne heure orphelin. Lors de la conquête de la Belgique, il s'était fixé près de madame Claes. Dès sa jeunesse, l'abbé de Solis avait professé pour sainte Thérèse
25 un enthousiasme qui le conduisit, autant que la pente de son esprit, vers la partie mystique du
christianisme. En trouvant, en Flandre, où mademoiselle Bourignon, ainsi que les écrivains illuminés et quiétistes, fit le plus de prosélytes, un troupeau
de catholiques adonnés à ses croyances, il y resta d'autant plus volontiers, qu'il y fut considéré comme un patriarche par cette communion particulière, où l'on continue à suivre les doctrines des mystiques, malgré les censures qui frappèrent Fénelon et madame Guyon. Ses mœurs étaient rigides, sa vie était exemplaire, et il passait pour avoir des extases. Malgré le détachement qu'un religieux si sévère devait pratiquer pour les choses de ce monde, l'affection qu'il portait à son neveu le rendait soigneux de ses i intérêts. Quand il s'agissait d'une œuvre de charité, le vieillard mettait à contribution les fidèles de son église avant d'avoir recours à sa propre fortune, et son autorité patriarcale était si bien reconnue, ses intentions étaient si pures, sa perspicacité si rarement i en défaut, que chacun faisait honneur à ses demandes. Pour avoir une idée du contraste qui existait entre l'oncle et le neveu, il faudrait comparer le vieillard à l'un de ces saules creux qui végètent au bord des eaux, et le jeune homme à l'églantier s chargé de roses dont la tige élégante et droite s'élance du sein de l'arbre moussu, qu'il semble vouloir redresser.
Sévèrement élevé par son oncle, qui le gardait près de lui comme une matrone garde une vierge, 2 Emmanuel était plein de cette chatouilleuse sensibilité, de cette candeur à demi rêveuse, fleurs passagères de toutes les jeunesses, mais novices dans les âmes nourries de religieux principes. Le vieux
prêtre avait comprîmé Texpression des sentiments voluptueux chez son élève, en le préparant aux souffrances de la vie par des travaux continus, par une discipline presque claustrale. Cette éducation, s qui devait livrer Emmanuel tout neuf au monde, et le rendre heureux s'il rencontrait bien dans ses premières affections, l'avait revêtu d'une angélique pureté qui communiquait à sa personne le charme dont sont investies les jeunes filles. Ses yeux timi-
lo des, mais doublés d'une âme forte et courageuse, jetaient une lumière qui vibrait dans l'âme comme le son du cristal épand ses ondulations dans l'ouïe. Sa figure expressive, quoique régulière, se recommandait par une grande précision dans les contours,
15 par l'heureuse disposition des lignes et par le calme profond que donne la paix du cœur. Tout y était harmonieux. Ses cheveux noirs, ses yeux et ses sourcils bruns rehaussaient encore un teint blanc et de vives couleurs. Sa voix était celle qu'on atten-
20 dait d'un si beau visage. Ses mouvements féminins s'accordaient avec la mélodie de sa voix, avec les tendres clartés de son regard. Il semblait ignorer l'attrait qu'excitaient la réserve à demi mélancolique de son attitude, la retenue de ses paroles et les soins
25 respectueux qu'il prodiguait à son oncle. A le voir étudiant la marche tortueuse du vieil abbé pour se prêter à ses douloureuses déviations de manière à ne pas les contrarier; regardant au loin ce qui pouvait lui blesser les pieds et le conduisant dans le
meilleur chemin, il était impossible de ne pas reconnaître chez Emmanuel les sentiments généreux qui font de l'homme une sublime créature. Il paraissait si grand, en aimant son oncle sans le juger, en lui obéissant sans jamais discuter ses ordres, que s chacun voulait voir une prédestination dans le nom suave que lui avait donné sa marraine. Quand, soit chez lui, soit chez les autres, le vieillard exerçait son despotisme de dominicain, Emmanuel relevait parfois la tête si noblement, comme pour protester de sa lo force s'il se trouvait aux prises avec un autre homme, que les personnes de cœur étaient émues, comme le sont les artistes à Taspect d'une grande oeuvre, car les beaux sentiments ne sonnent pas moins fort dans l'âme par les conceptions vivantes que par les 15 réalisations de l'art!
Emmanuel avait accompagné son oncle quand il était venu chez sa pénitente, pour examiner les tableaux de la maison Claes. En apprenant par Martha que l'abbé de Solis était dans la galerie, 20 Marguerite, qui désirait voir cet homme célèbre, avait cherché quelque prétexte menteur pour rejoindre sa mère, afin de satisfaire sa curiosité. Entrée assez étourdiment, en affectant la légèreté sous laquelle les jeunes filles cachent si bien leurs désirs, 25 elle avait rencontré près du vieillard vêtu de noir, courbé, déjeté, cadavéreux, la fraîche, la délicieuse figure d'Emmanuel. Les regards également jeunes, également naïfs de ces deux êtres avaient exprimé
u SI
le même étonnement. Emmanuel et Marguerite s'étaient sans doute déjà vus Tun et l'autre dans leurs rêves. Tous deux baissèrent leurs yeux et les relevèrent ensuite par un même mouvement, en
S laissant échapper un même aveu. Marguerite prit le bras de sa mère, lui parla tout bas par maintien, et s'abrita pour ainsi dire sous l'aile maternelle, en tendant le cou par un mouvement de cygne, pour revoir Emmanuel, qui, de son côté, restait attaché
lo au bras de son oncle. Quoique habilement distribué pour faire valoir chaque toile, le jour faible de la galerie favorisa ces coups d'œil furtifs qui sont la joie des gens timides. Sans doute chacun d'eux n'alla pas, même en pensée, jusqu'au si par lequel
15 commencent les passions; mais tous deux ils sentirent ce trouble profond qui remue le cœur, et sur lequel, au jeime âge, on se garde à soi-même le secret, par friandise ou par pudeur. La première impression qui détermine les débordements d'une sensi-
20 bilité longtemps contenue est suivie, chez tous les jeunes gens, de l'étonnement à demi stupide que causent aux enfants les premières sonneries de la musique. Parmi les enfants, les uns rient et pensent, d'autres ne rient qu'après avoir pensé; mais ceux
25 dont l'âme est appelée à vivre de poésie ou d'amour écoutent longtemps et redemandent la mélodie par un regard où s'allume déjà le plaisir, où poind la curiosité de l'infini. Si nous aimons irrésistiblement les lieux où nous avons été, dans notre enfance,
LA RECHERCHE DE L*ABSOLtT
initiés aux beautés de rharmonie, si nous nous souvenons avec délices et du musicien et même de rinstrument, comment se défendre d'aimer l'être qui, le premier, nous révèle les musiques de la vie? Le premier cœur où nous avons aspiré l'amour n'est-il 5 pas comme une patrie? Emmanuel et Marguerite furent l'un pour l'autre cette voix musicale qui réveille un sens, cette main qui relève des voiles nuageux et montre les rives baignées par les feux du midi. Quand madame Claes arrêta le vieillard de- 10 vant un tableau du Guide qui représentait un ange, Marguerite avança la tête pour voir quelle serait l'impression d'Emmanuel, et le jeune homme chercha Marguerite pour comparer la muette pensée de la toile à la vivante pensée de la créature. Cette 15 involontaire et ravissante flatterie fut comprise et savourée. Le vieil abbé louait gravement cette belle composition, et madame Claes lui répondait; mais les deux enfants étaient silencieux. Telle fut leur rencontre. Le jour mystérieux de la galerie, la 20 paix de la maison, la présence des parents, tout contribuait à graver plus avant dans le cœur les traits délicats de ce vaporeux mirage. Les mille pensées confuses qui venaient de pleuvoir chez Marguerite se calmèrent, firent dans son -âme comme une éten- 25 due limpide et se teignirent d'un rayon lumineux, quand Emmanuel balbutia quelques phrases en prenant congé de madame Claes. Cette voix, dont le timbre frais et velouté répandait au cœur des en-
chantements inouïs, compléta la révélation soudaine qu'Emmanuel avait causée et qu'il devait féconder à son profit; car Thomme dont se sert le destin pour éveiller Tamour au cœur d'une jeune fille ignore
S souvent son œuvre, et la laisse alors inachevée. Marguerite s'inclina tout interdite, et mit ses adieux dans un regard où semblait se peindre le regret de perdre cette pure et charmante vision. Comme l'enfant, elle voulait encore sa mélodie. Cet adieu
lo fut fait ^au bas du vieil escalier, devant la porte du parloir; et, quand elle y entra, elle regarda l'oncle et le neveu jusqu'à ce que la porte de la rue se fût refermée. Madame Claes avait été trop occupée des sujets graves agités dans sa conférence avec son
15 directeur, pour avoir pu examiner la physionomie de sa fille. Au moment où M. de Solis et son neveu apparaissaient pour la seconde fois, elle était encore trop violemment troublée, pour apercevoir la rougeur qui colora le visage de Marguerite en révélant les
20 fermentations du premier plaisir reçu dans un cœur vierge. Quand le vieil abbé fut annoncé, Marguerite avait repris son ouvrage, et parut y prêter une si grande attention, qu'elle salua l'oncle et le neveu sans les regarder. M. Claes rendit machinale-
25 ment le salut que lui fit l'abbé de Solis, et Sortit du parloir comme un homme emporté par ses occupations. Le pieux dominicain s'assit près de sa pénitente en lui jetant un de ces regards profonds par lesquels il sondait les âmes; il lui avait suffi de
voir M. Claes et sa femme pour deviner une catastrophe.
— Mes enfants, dit la mère, allez dans le jardin. — Marguerite, montrez à Emmanuel les tulipes de votre père. S
Marguerite, à demi honteuse, prit le bras de Félicie, regarda le jeune homme, qui rougît et qui sortit du parloir en saisissant Jean par contenance. Quand ils furent tous les quatre dans le jardin, Félicie et Jean allèrent de leur côté, quittèrent Mar- 10 guérite, qui, restée presque seule avec le jeune de Solis, le mena devant le buisson de tulipes invariablement arrangé de la même façon, chaque année, par Lemulquinier.
— Aimez-vous les tulipes? demanda Marguerite, 15 après être demeurée pendant un moment dans le plus profond silence sans qu'Emmanuel parût vouloir le rompre.
— Mademoiselle, c'est de belles fleurs, mais, pour les aimer, il faut en avoir le goût, savoir en 20 apprécier les beautés. Ces fleurs m'éblouissent L'habitude du travail, dans la sombre petite chambre où je demeure, près de mon oncle, me fait sans doute préférer ce qui est doux à la vue.
En disant ces derniers mots, il contempla Mar- 25 guérite, mais sans que ce regard plein de confus désirs contînt aucune allusion à la blancheur mate, au calme, aux couleurs tendres qui faisaient de ce visage une fleur.
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— Vous travaillez donc beaucoup? reprît Marguerite en conduisant Emmanuel sur un banc de bois à dossier peint en vert. D'ici, dit-elle en continuant, vous ne verrez pas les tulipes de si près,
5 elles vous fatigueront moins les yeux. Vous avez raison, ces couleurs papillotent et font mal.
— Oui, je travaille beaucoup! répondit le jeune homme après un moment de silence pendant lequel il avait égalisé sous son pied le sable de Tallée. Je
lo travaille à toute sorte de choses. . . . Mon oncle voulait me faire prêtre. . . .
— Oh! fit naïvement Marguerite.
— J'ai résisté, je ne me sentais pas de vocation. Mais il m'a fallu beaucoup de courage pour con-
15 trarier les désirs de mon oncle. Il est si bon, il m'aime tant! Il m'a dernièrement acheté un homme pour me sauver de la conscription, moi, pauvre orphelin. ...
— A quoi vous destinez-vous donc? demanda 20 Marguerite, qui parut vouloir reprendre sa phrase
en laissant échapper un geste, et qui ajouta: — Pardon, monsieur, vous devez me trouver bien curieuse!
— Oh! mademoiselle, dit Emmanuel en la regardant avec autant d'admiration que de tendresse,
25 personne, excepté mon oncle, ne m'a encore fait cette question. J'étudie pour être professeur. Que voulez-vous! je ne suis pas riche. Si je puis devenir principal d'un collège en Flandre, j'aurai de quoi vivre modestement, et j'épouserai quelque femme
simple que j'aimerai bien. Telle est la vie que j'ai en perspective. Peut-être est-ce pour cela que je préfère une pâquerette sur laquelle tout le monde passe, dans la plaine d'Orchies, à ces belles tulipes pleines d'or de pourpre, de saphirs, d'émeraudes, qui représentent une vie fastueuse, de même que la pâquerette représente une vie douce et patriarcale, la vie d'un pauvre professeur que je serai.
— J'avais toujours appelé, jusqu'à présent, les pâquerettes des marguerites, dit-elle.
Emmanuel de Solis rougit excessivement, et chercha une réponse en tourmentant le sable avec ses pieds. Embarrassé de choisir entre toutes les idées qui lui venaient et qu'il trouvait sottes, puis décontenancé par le retard qu'il mettait à répondre, 15 il dit: "Je n'osais prononcer votre nom . . . ;" et n'acheva pas.
— Professeur! reprit-elle.
— Oh! mademoiselle, je serai professeur pour avoir un état, mais j'entreprendrai des ouvrages qui 20 pourront me rendre plus grandement utile. . . . J'ai beaucoup de goût pour les travaux historiques.
— Ah!
Ce ahl plein de pensées secrètes, rendit le jeune homme encore plus honteux, et il se mit à rire 25 niaisement en. disant:
— Vous me faites parler de moi, mademoiselle, quand je devrais ne vous parler que de vous.
— Ma mère et votre oncle ont terminé, je crois,
leur conversation, dit-elle en regardant à travers les fenêtres dans le parloir.
— J'ai trouvé madame votre mère bien changée.
— Elle souffre, sans vouloir nous dire le sujet de 5 ses souffrances, et nous ne pouvons, que pâtir de ses
• douleurs.
I Madame Claes venait de terminer en effet une con-
j sultation délicate, dans laquelle il s'agissait d'un
! cas de conscience que Tabbé de Solis pouvait seul
10 décider. Prévoyant une ruine complété, elle voulait
retenir, à Tinsu de Balthazar, qui se souciait peu de
ses affaires, une somme considérable sur le prix des
' . tableaux que M. de Solis se. chargeait de vendre en
i Hollande, afin de la cacher et de la réserver pour le
15 moment où la misère pèserait sur sa famille. Après une mûre délibération et après avoir apprécié les circonstances dans lesquelles se trouvait sa pénitente, le vieux dominicain avait approuvé cet acte de prudence. Il s'en alla pour s'occuper de cette 20 vente, qui devait se faire secrètement, afin de ne point trop nuire à la considération de M. Claes. Le vieillard envoya son neveu, muni d'une lettre de recommandation, à Amsterdam, où le jeune homme, enchanté de rendre service à la maison Claes, réussit 25 à vendre les tableaux de la galerie aux célèbres banquiers Happe et Duncker, pour une somme ostensible de quatre-vingt-cinq mille ducats de Hollande, et une somme de quinze mille autres qui serait secrètement donnée à madame Claes. Les
tableaux étaient si bien connus, qu'il suffisait, pour accomplir le marché, de la réponse de Balthazar à la lettre que la maison Happe et Duncker lui écrivit. Emmanuel de Solis fut chargé par Claes de recevoir le prix des tableaux, qu'il lui expédia secrètement s afin de dérober à la ville de Douai la connaissance de cette vente. Vers la fin de septembre, Balthazar remboursa les sommes qui lui avaient été prêtées, dégagea ses biens et reprit ses travaux; mais la maison Claes s'était dépouillée de son plus bel orne- lo ment. Aveuglé par sa passion, il ne témoigna pas un regret; il se croyait si certain de pouvoir promptement réparer cette perte, qu'il avait fait faire cette vente à réméré. Cent toiles peintes n'étaient rien aux yeux de Joséphine auprès du bonheur domestique 15 et de la satisfaction de son mari; elle fit d'ailleurs remplir la galerie avec les tableaux qui meublaient les appartements de réception, et, pour dissimuler le vide qu'ils laissaient dans la maison de devant, elle en changea les ameublements. Ses dettes payées, 20 Balthazar eut environ deux cent mille francs à sa disposition pour reconmiencer ses expériences. M. l'abbé de Solis et son neveu furent les dépositaires des quinze mille ducats réservés par madame Claes. Pour grossir cette somme, l'abbé vendit les ducats, 25 auxquels les événements de la guerre continentale avaient donné de la valeur. Cent soixante-six mille francs en écus furent enterrés dans la cave de la maison habitée par l'abbé de Solis. Madame
Claes eut le triste bonheur de voir son mari constamment occupé pendant près de huit mois. Néanmoins, trop rudement atteinte par le coup qu'il lui avait porté, elle tomba dans une maladie de langueur S qui devait nécessairement empirer. La science dévora si complètement Balthazar, que ni les revers éprouvés par la France, ni la première chute de Napoléon, ni le retour des Bourbons ne le tirèrent de ses occupations; il n'était ni mari, ni père, ni
10 citoyen, il fut chimiste. Vers la fin de l'année 1814, madame Claes était arrivée à un degré de consomption qui ne lui permettait plus de quitter le lit. Ne voulant pas végéter dans sa chambre, où elle avait vécu heureuse, où les souvenirs de son bonheur éva-
15 noui lui auraient inspiré d'involontaires comparaisons avec le présent qui l'eussent accablée, elle demeurait dans le parloir. Les médecins avaient favorisé le vœu de son cœur en trouvant cette pièce plus aérée, plus gaie et plus convenable à sa situation que
30 sa chambre. Le lit où cette malheureuse femme achevait de vivre fut dressé entre la cheminée et la fenêtre qui donnait sur le jardin. Elle passa là ses derniers jours saintement occupée à perfectionner l'âme de ses deux filles, sur lesquelles elle se plut
as à laisser rayonner le feu de la sienne. Affaibli dans ses manifestations, l'amour conjugal permit à l'amour maternel de se déployer, La mère se montra d'autant plus charmante, qu'elle avait tardé d'être ainsi. Comme toutes les personnes généreuses,
elle éprouvait de sublimes délicatesses de sentiment qu'elle prenait pour des remords. En croyant avoir ravi quelques tendresses dues à ses enfants, elle cherchait à racheter ses torts imaginaires, et avait pour eux des attentions, des soins qui la leur ren- 5 daient délicieuse; elle voulait en quelque sorte les faire vivre à même son cœur, les couvrir de ses ailes défaillantes et les aimer en un jour pour tous ceux pendant lesquels elle les avait négligés. Les souffrances donnaient à ses caresses, à ses paroles une 10 onctueuse tiédeur qui s'exhalait de son âme. Ses yeux caressaient ses enfants avant que sa voix les émût par des intonations pleines de bons vouloirs, et sa main semblait toujours verser sur eux des bénédictions. 15
Si, après avoir repris ses habitudes de luxe, la maison Claes ne reçut bientôt plus personne, si son isolement redevint plus complet, si Balthazar ne donna plus de fête à l'anniversaire de son mariage, la ville de Douai n'en fut pas. surprise. D'abord la 20 maladie de madame Claes parut une raison suffisante de ce changement, puis le payement des dettes arrêta le cours des médisances, enfin les vicissitudes politiques auxquelles la Flandre fut soumise, la guerre des Cent- Jours, l'occupation étrangère firent com- 25 plètement oublier le chimiste. Pendant ces deux années, la ville fut si souvent sur le point d'être prise, si consécutivement occupée soit par les Français, soit par les ennemis; il y vint tant d'étrangers,
il s'y réfugia tant de campagnards, il y eut tant d'intérêts soulevés, tant d'existences mises en question, tant de mouvements et de malheurs, que chacun ne pouvait penser qu'à soi. L'abbé de Solis et son S neveu, les deux frères Pierquin étant les seules personnes qui vinssent visiter madame Claes, l'hiver de 1814 à 1S15 fut pour elle la plus douloureuse des agonies. Son mari venait rarement la voir. Il restait bien, après le dîner, pendant quelques heures
10 près d'elle; mais, comme elle n'avait plus la force de soutenir une longue conversation, il disait une ou deux phrases éternellement semblables, s'asseyait, se taisait et laissait régner au parloir un épouvantable silence. Cette monotonie était diversifiée les jours
15 où l'abbé de Solis et son neveu passaient la soirée à la maison Claes. Fendant que le vieil abbé jouait au trictrac avec Balthazar, Marguerite causait avec Emmanuel, près du lit de sa mère, qui souriait à leurs innocentes joies sans faire apercevoir combien
10 était à la fois douloureuse et bonne, sur son âme meurtrie, la brise franche de ces virginales amours débordant par vagues et parole à parole. L'inflexion de voix qui charmait ces deux enfants lui brisait le cœur, un coup d'ceîl d'inteUigence surpris
as entre eux la jetait, elle quasi morte, en des souvenirs de ses heures jeunes et heureuses qui rendaient au présent toute son amertume. Emmanuel et Marguerite avaient une déhcatesse qui leur faisait réprimer les délicieux enfantillages de l'amour, pour n'en
pas offenser une femme endolorie dont les blessures étaient instinctivement devinées par eux. Personne encore n'a remarqué que les sentiments ont une vie qui leur est propre, une nature qui procède des circonstances au milieu desquelles ils sont nés; ils s gardent et la physionomie des lieux où ils ont grandi et l'empreinte des idées qui ont influé sur leurs développements. Il est des passions ardemment conçues qui restent ardentes, comme celle de madame Claes pour son mari; puis il est des sentiments 10 auxquels tout a souri, qui conservent une allégresse matinale, leurs moissons de joie ne vont jamais sans des rires et des fêtes; mais il se rencontre aussi des amours fatalement encadrés de mélancolie ou cerclés par le malheur, dont les plaisirs sont pénibles, 15 coûteux, chargés de craintes, empoisonnés par des remords ou pleins de désespérance. L'amour enseveli dans le cœur d'Emmanuel et de Marguerite, sans que ni l'im ni l'autre comprissent encore qu'il s'en allait de l'amour, ce sentiment éclos sous la 20 voûte sombre de la galerie Claes, devant un vieil abbé sévère, dans un moment de silence et de calme; cet amour grave et discret, mais fertile en nuances douces, en voluptés secrètes savourées comme des grappes volées au coin d'une vigne, subissait la 25 couleur brune, les teintes grises qui le décorèrent à ses premières heures. En n'osant se livrer à aucune démonstration vive devant ce lit de douleur, ces deux enfants agrandissaient leurs jouissances à leur insu
par une concentration qui ]es imprimait au fond de leurs cœurs. C'était des soins donnés à la malade, et auxquels aimait à participer Emmanuel, heureux de pouvoir s'unir à Marguerite en se faisant par s avance le ûls de cette mère. Un remerciment mélancolique remplaçait sur les lèvres de la jeune fille le mielleux langage des amants. Les soupirs de leur cœur, rempli de joie par quelque regard échangé, se distinguaient peu des soupirs arrachés par le spectacle
10 de la douleur maternelle. Leurs bons petits moments d'aveux indirects, de promesses inachevées, d'épanouissements comprimés pouvaient se comparer à ces allégories peintes par Raphaël sur des fonds noirs. Us avaient l'un et l'autre une certitude qu'ils ne
15 s'avouaient pas; ils savaient le soleil au-dessus d'eux, mais ils ignoraient quel vent chasserait les gros nuages noirs amoncelés sur leurs têtes; ils doutaient de l'avenir, et, craignant d'être toujours escortés par des souffrances, ils restaient timidement
ïo dans les ombres de ce crépuscule, sans oser se dire; " Achèverons-nous ensemble la journée? " Néanmoins, la tendresse que madame Claes témoignait à ses enfants cachait noblement tout ce qu'elle se taisait à elle-même. Ses enfants ne lui causaient ni
25 tressaillement ni terreur, ils étaient sa consolation, mais ils n'étaient pas sa vie; elle vivait pour eux, elle mourait pour Balthazar. Quelque pénible que fût pour elle la présence de son mari pensif durant des heures entières, et qui lui jetait de temps en temps
un regard monotone, elle n'oubliait ses douleurs que pendant ces cruels instants. L'indifférence de Balthazar pour cette femme mourante eût semblé criminelle à quelque étranger qui en aurait été le témoin; mais madame Claes et ses filles s'y étaient accou- 5 tumées, elles connaissaient le cœur de cet homme, et l'absolvaient. Si, pendant la journée, madame Claes * subissait quelque crise dangereuse, si elle se trouvait plus mal, si elle paraissait près d'expirer, Claes était le seul dans la maison et dans la ville qui l'ignorât; 10 Lemulquinier, son valet de chambre, le savait; mais ni ses filles, auxquelles leur mère imposait silence, ni sa femme ne lui apprenaient les dangers que courait une créature jadis si ardemment aimée. Quand son pas retentissait dans la galerie au moment où il 15 venait dîner, madame Claes était heureuse: elle allait le voir, elle rassemblait ses forces pour goûter cette joie. A l'instant où il entrait, cette femme pâle et à demi morte se colorait vivement, reprenait un semblant de santé; le savant arrivait auprès du 20 lit, lui prenait la main, et la voyait sous une fausse apparence; pour lui seul elle était bien. Quand il lui demandait: " Ma chère femme, comment vous trouvez- vous aujourd'hui? " elle lui répondait: " Mieux, mon ami! " et faisait croire à cet homme 25 distrait que le lendemain elle serait levée, rétablie. La préoccupation de Balthazar était si grande, qu'il acceptait la maladie dont mourait sa femme comme une simple indisposition. Moribonde pour tout le
monde, elle était vivante pour lui. Une séparation complète entre ces époux fut le résultat de cette année. Claes couchait loin de sa femme, se levait dès le matin et s'enfermait dans son laboratoire ou S dans son cabinet; en ne la voyant plus qu'en présence de ses filles ou des deux ou trois amis qui venaient la visiter, il se déshabitua d'elle. Ces deux êtres, jadis accoutumés à penser ensemble, n'eurent plus que de loin en loin ces moments de communica-
lo tion, d'abandon, d'épanchement qui constituent la vie du cœur, et il arriva un moment où ces rares voluptés cessèrent. Les souffrances physiques vinrent au secours de cette pauvre femme et l'aidèrent à supporter un vide, une séparation qui l'eût tuée, si
iS elle avait été vivante. Elle éprouva de si vives douleurs, que parfois elle fut heureuse de ne pas en rendre témoin celui qu'elle aimait toujours. Elle contemplait Balthazar pendant une partie de la soirée, et, le sachant heureux comme il voulait
ao l'être, elle épousait ce bonheur qu'elle lui avait procuré. Cette frêle jouissance lui suffisait, elle ne se demandait plus si elle était aimée, elle s'efforçait de le croire, et glissait sur cette couche de glace sans oser appuyer, craignant de la rompre et de noyer son
2$ cœur dans un affreux néant. Comme nul événement ne troublait ce calme, et que la maladie qui dévorait lentement madame Claes contribuait à cette paix intérieure, en maintenant l'affection conjugale à un état passif, il fut facile d'atteindre
dans ce morne état les premiers jours de l'année
Vers la fin du mois de février 1816, Pierquîn le notaire porta le coup qui devait précipiter dans la tombe une femme angélique dont l'âme, disait l'abbé 5 de Solis, était presque sans péchés.
— Madame, lui dit-il à l'oreille en saisissant un moment où ses filles ne pouvaient pas entendre leur conversation. M, Claes m'a chargé d'emprunter trois cent mille francs sur ses propriétés; 10 prenez des précautions pour la fortune de vos enfants.
Madame Claes joignit les mains, leva les yeux au plafond, et remercia le notaire par une inclination de tête bienveillante et par un sourire triste dont il fut 15 ému. Cette phrase fut un coup de poignard qui tua Pépita. Dans cette journée, elle s'était livrée à de pénibles réflexions qui lui avaient gonflé le cœur, et se trouvait dans une de ces situations où le voyageur, n'ayant plus son équihbre, roule, poussé par un 20 léger caillou, jusqu'au fond du précipice qu'il a longtemps et courageusement côtoyé. Quand le notaire fut parti, madame Claes se fit donner par Marguerite tout ce qui lui était nécessaire pour écrire, rassembla ses forces et s'occupa pendant quelques instants 2$ d'un écrit testamentaire. Elle s'arrêta plusieurs fois pour contempler sa fille. L'heure des aveux était venue. En conduisant la maison depuis la maladie de sa mère, Marguerite avait si bien réalisé les espé-