‹ La recherche de l'absoluChapitre 6 sur 11 · IS · texte numérisé non relu

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rances de la mourante, que madame Claes jeta sur l'avenir de sa famille un coup d'oeil sans désespoir, en se voyant revivre dans cet ange aimant et fort. Sans doute, ces deux femmes pressentaient de mu- 5 tuelles et tristes confidences à se faire, la fille regardait sa mère aussitôt que sa mère la regardait, et toutes deux roulaient des larmes dans leurs yeux. Plusieurs fois Marguerite, au moment où madame Claes se reposait, disait: " Ma mère? ..." comme

lo pour parler; puis elle s'arrêtait, comme suffoquée, sans que sa mère, trop occupée par ses dernières pensées, lui demandât compte de cette interrogation. Enfin, madame Claes voulut cacheter sa lettre; Margureite, qui lui tenait une bougie, se retira par

is discrétion pour ne pas voir la suscription.

— Tu peux lire, mon enfant! lui dit la malade d'un ton déchirant.

Marguerite vit sa mère traçant ces mots: A ma fille Marguerite.

2o — Nous causerons quand je me serai reposée, ajouta-t-elle en mettant la lettre sous son chevet.

Puis elle tomba sur son oreiller, comme épuisée par l'effort qu'elle venait de faire, et dormit durant quelques heiires. Quand elle s'éveilla, ses deux

25 filles, ses deux fils étaient à genoux devant son lit, et priaient avec ferveur. Ce jour était un jeudi. Gabriel et Jean venaient d'arriver du collège, amenés par Emmanuel de Solis, nommé depuis six mois professeur d'histoire et de philosophie.

— Chers enfants, il faut nous dire adieu, s'écriat-elle. Vous ne m'abandonnez pas, vous! et celui que , . .

Elle n'acheva pas.

— Monsieur Emmanuel, dit Marguerite en voyant s pâlir sa mère, allez dire à mon père que maman se trouve plus mal.

Le jeune Solis monta jusqu'au laboratoire, et, après avoir obtenu de Lemulquinier que Balthazar vînt lui parler, celui-ci répondit à la demande près- 10 santé du jeune homme:

— J'y vais.

— Mon ami, dit madame Claes à Emmanuel quand il fut de retour, emmenez mes deux fils et allez chercher votre oncle. Il est nécessaire, je crois, de 15

me donner les derniers sacrements, je voudrais les \'' s

recevoir de sa main.

Quand elle se trouva seule avec ses deux filles, Tl

elle fit un signe à Marguerite, qui, comprenant sa mère, renvoya Félicîe. ao

— J'avais à vous parler aussi, ma chère maman, dit Marguerite, qui, ne croyant pas sa mère aussi mal qu'elle l'était, agrandit la blessure faite par Pierquin. Depuis dix jours, je n'ai plus d'argent pour les dépenses de la maison, et je dois aux domestiques six 35 mois de gages. J'ai voulu déjà deux fois demander de l'argent à mon père, et je ne l'ai pas osé. Vous ne savez pas ! les tableaux de la galerie et la cave ont été vendus, . . .

LA RECHERCHE DE l'ABSOLTJ

— Il ne m'a pas dit un mot de tout cela! s'écria madame Claes. O mon Dieu! vous me rappelez à temps vers vous. — Mes pauvres enfants, que deviendrez- vous?

^ 5 Elle fit une prière ardente qui lui teignit les yeux des feux du repentir.

— Marguerite, reprit-elle en tirant la lettre de dessous son chevet, voici un écrit que vous n'ouvrirez et ne lirez qu'au moment où, après ma mort,

lo vous serez dans la plus grande détresse, c'est-à-dire si vous manquiez de pain ici. Ma chère Marguerite, aime bien ton père, mais aie soin de ta sœur et de tes frères. Dans quelques jours, dans quelques heures peut-être, tu vas être à la tête de la maison!

15 Sois économe. Si tu te trouvais opposée aux volontés de ton père, et le cas pourrait arriver, puisqu'il a dépensé de grandes sommes à chercher un secret dont la découverte doit être l'objet d'une gloire et d'une fortune immenses, il aura sans doute besoin

2o d'argent, peut-être t'en demandera- t-il; déploie alors toute la tendresse d'une fille, et sache concilier les intérêts dont tu seras la seule protectrice avec ce que tu dois à un père, à un grand homme qui sacrifie son bonheur, sa vie, à l'illustration de sa famille;

25 il ne pourrait avoir tort que dans la forme, ses intentions seront toujours nobles, il est si excellent, son cœur est plein d'amour; vous le reverrez bon et affectueux, vous! J'ai dû te dire ces paroles sur le bord de la tombe, Marguerite. Si tu veux adoucir

les douleurs de ma mort, tu me promettras, mon enfant, de me remplacer près de ton père, de ne lui point causer de chagrin; ne lui reproche rien, ne le juge pas! Enfin, sois une médiatrice douce et complaisante jusqu'à ce que, son œuvre terminée, il redevienne le chef de sa famille.

- — Je vous comprends, ma mère chérie, dit Marguerite en baisant les yeux enflammés de la mourante, et je ferai comme il vous plaît.

— Ne te marie, mon ange, reprit madame Claes, i qu'au moment où Gabriel pourra te succéder dans le gouvernement des affaires et de la maison. Ton mari, si tu te mariais, ne partagerait peut-être pas tes sentiments, jetterait le trouble dans la famille et tourmenterait ton père. i

Marguerite regarda sa mère et lui dit :

— N'avez-vous aucune autre recommandation à me faire sur mon mariage?

— ■ Hésiterais-tu, ma chère enfant? dit la mourante avec effroi. 2

— Non, répondit-elle, je vous promets de vous obéir.

— Pauvre fille, je n'ai pas su me sacrifier pour vous, ajouta la mère en versant des larmes chaudes, et je te demande de te sacrifier pour tous! Le bon- i heur rend égoïste. Oui, Marguerite, j'ai été faible, parce que j'étais heureuse. Sois forte, conserve de la raison pour ceux qui n'en auront pas id. Fais en sorte que tes frères, que ta sœur ne m'accusent ja-

mais. Aime bien ton père, mais ne le contrarie pas . . , trop.

Elle pencha la tête sur son oreiller et n'ajouta pas un mot, ses forces l'avaient trahie. Le combat S intérieur entre la femme et la mère avait été trop violent. Quelques instants après, le clergé vint, précédé de l'abbé de Solis, et le parloir fut rempli par les gens de la maison. Quand la cérémonie commença, madame Claes, que son confesseur avait lo réveillée, regarda toutes les personnes qui étaient autour d'elle et n'y vit pas Balthazar.

— Et monsieur? dit-elle.

Ce mot, où se résumaient et sa vie et sa mort, fut

prononcé d'un ton si lamentable, qu'il causa un fré-

15 missement horrible dans l'assemblée. Malgré son

grand âge, Martha s'élança comme une flèche, monta

l'escalier et frappa rudement à la porte du laboratoire.

— Monsieur, madame se meurt! et l'on vous attend pour l'administrer, cria-t-elle avec la violence

20 de l'îndignarion.

— Je descends, répondit Balthazar.

Lemulquinier vint un moment après, en disant

que son maître le suivait. Madame Claes ne cessa de regarder la porte du parloir; mais son mari ne se 15 montra qu'au moment où la cérémonie était terminée. L'abbé de Solis et les enfants entouraient le chevet de la mourante. En voyant entrer son mari, Joséphine rougit et quelques larmes roulèrent sur ses joues.

— Tu allais sans doute décomposer l'azote ? lui ditelle avec une douceur d'ange qui fit frissonner les assistants.

— C'est fait! s'écrïa-t-il d'un air joyeux. L'azote contient de l'oxygène et une substance de la nature s des impondérables qui vraisemblablement est le principe de la . , .

Il s'éleva des murmures d'horreur qui l'interrompirent et lui rendirent sa présence d'esprit.

— Que m'a-t-on dit? reprit-il. Tu es donc plus to mal? . . . Qu'est-il arrivé?

— Il arrive, monsieur, lui dit à l'oreille l'abbé de Solis indigné, que votre femme se meurt et que vous y l'avez tuée!

Sans attendre de réponse, l'abbé de Solis prit le 15 bras d'Emmanuel et sortit, suivi des enfants, qui le conduisirent jusque dans la cour. Balthazar demeura comme foudroyé et regarda sa femme en laissant tomber quelques larmes.

— Tu meurs et je t'ai tuée! s'écria-t-îl. Que 20 dit-il donc?

— Mon ami, répondit-elle, je ne vivais que par ton amour, et tu m'as à ton insu retiré ma vie.

— -Laissez-nous, dit Claes à ses enfants au moment où ils entrèrent. — Ai-je donc un seul in- js stant cessé de t'aimer? reprit-il en s'asseyant au chevet de sa femme et lui prenant les mains qu'il baisa.

— Mon ami, je ne te reprocherai rien. Tu m'as

rendue heureuse, trop heureuse; je n'ai pu soutenir la comparaison des premiers jours de notre mariage, qui étaient pleins, et de ces derniers jours pendant lesquels tu n'as plus été toi-même et qui ont été S vides. La vie du cœur, comme la vie physique, a ses actions. Depuis six ans, tu as été mort à Tamour, à la famille, à tout ce qui faisait notre bonheur. Je ne te parlerai pas des félicités qui sont l'apanage de la jeunesse, elles doivent cesser dans l'arrière-saison lo de la vie; mais elles laissent des fruits dont se nourrissent les âmes, une confiance sans bornes, de douces habitudes; eh bien, tu m'as ravi ces trésors de notre âge. Je m'en vais à temps: nous ne vivions ensemble d'aucune manière, tu me cachais tes pénis sées et tes actions. Comment es-tu donc arrivé à me craindre? T'ai-je jamais adressé une parole, un regard, un geste empreints de blâme? Eh bien, tu as vendu tes derniers tableaux, tu as vendu jusqu'aux vins de ta cave, et tu empruntes de nouveau sur tes 20 biens sans m'en avoir dit un mot! . . . Ah! je sortirai donc de la vie dégoûtée de la vie. Si tu commets des fautes, si tu t'aveugles en poursuivant l'impossible, ne t'ai-je donc pas montré qu'il y avait en moi assez d'amour pour trouver de la douceur à paras tager tes fautes, à toujours marcher près de toi, m'eusses-tu menée dans les chemins du crime? Tu m'as trop bien aimée; là est ma gloire et là ma douleur. Ma maladie a duré longtemps, Balthazar; elle a commencé le jour qu'à cette place où je vais

LA RECHERCHE DE l'aBEOLU i6i

expirer, tu m'as prouvé que tu appartenais plus à la science qu'à la famille. Voici ta femme morte et ta propre fortune consumée. Ta fortune et ta femme étaient ta chose, tu pouvais en disposer; mais, le jour où je ne serai plus, ma fortune sera celle de j tes enfants, et tu ne pourras en rien prendre. Que vas-tu donc devenir? Maintenant, je te dois la vérité, les mourants voient loin! où sera désormais le contre-poids qui balancera la passion maudite de laquelle tu as fait ta vie? Si tu m'y as sacrifiée, lo tes enfants seront bien légers devant toi, car je te dois cette justice d'avouer que tu me préférais à tout. Deux millions et six amiées de travaux ont été jetés dans ce gouffre, et tu n'as rien trouvé. . . .

A ces mots, Claes mit sa tête blanchie dans ses 15 mains et se cacha le visage.

^- Tu ne trouveras rien, que la honte pour toi, la misère pour tes enfants, reprit la mourante. Déjà l'on te nomme par dérision Claes l'alchimiste; plus tard, ce sera Claes le fou! Moi, je crois en toi. 30 Je te sais grand, savant, plein de génie; mais, pour le vulgaire, le génie ressemble à de la folie, La gloire est le soleil des morts; de ton vivant, tu seras malheureux comme tout ce qui fut grand, et tu ruineras tes enfants. Je m'en vais sans avoir joui 15 de ta renommée, qui m'eût consolée d'avoir perdu le bonheur. Eh bien, mon cher Balthazar, pour me rendre cette mort moins amêre, il faudrait que je fusse certaine que nos enfants auront un morceau de

paîn; maïs rien, pas même toi, ne pourrait calmer mes inquiétudes. . . .

— Je jure, dit Claes, de . . .

— Ne jure pas, mon ami, pour ne point manquer s à tes serments, dit-elle en l'interrompant. Tu nous

devais ta protection, elle nous a failli depuis près de sept années. La science est ta vie. Un grand homme ne peut avoir ni femme ni enfants. Allez seuls dans vos voies de misère! vos vertus ne sont

lo pas celles des gens vulgaires, vous appartenez au monde, vous ne sauriez appartenir ni à une femme, ni à une famille. Vous desséchez la terre autour de vous, comme font les grands arbres! Moi, pauvre plante, je n'ai pu m'élever assez haut, j'expire

is à moitié de ta vie. J'attendais ce dernier jour pour te dire ces horribles pensées, que je n'ai découvertes qu'aux éclairs de la douleur et du désespoir. Épargne mes enfants! Que ce mot retentisse dans ton cœur! Je te le dirai jusqu'à mon dernier soUpir.

20 La femme est morte, vois-tu! tu l'as dépouillée lentement et graduellement de ses sentiments, de ses plaisirs. Hélas! sans ce cruel soin que tu as pris involontairement, aurais-je vécu si longtemps? Mais ces pauvres enfants ne m'abandonnaient pas,

25 eux! ils ont grandi près de mes douleurs, la mère a survécu. Épargne, épargne nos enfants!

— Lemulquinier! cria Balthazar d'une voix tonnante.

Le vieux valet se montra soudain.

— Allez tout détruire là-haut, machines, appareils; faites avec précaution, mais brisez tout. — Je renonce à la science! dît-il à sa femme.

— II est trop tard! ajouta-t-elle en regardant Lemulquinier. — Marguerite! s'écria-t-elle en se sen- s tant mourir.

Marguerite se montra sur le seuil de la porte, et jeta un cri perçant en voyant les yeux de sa mère quï pâlissaient.

— Marguerite! répéta la mourante. 10 Cette dernière exclamation contenait un si violent

appel à sa fille, elle l'Investissait de tant d'autorité, que ce cri fut tout un testament. La famille épouvantée accourut, et vit expirer madame Claes, qui avait épuisé les dernières forces de sa vie dans sa 15 conversation avec son mari. Balthazar et Marguerite, immobiles, elle au chevet, lui au pied du lit, ne pouvaient croire à la mort de cette femme, dont toutes les vertus et l'inépuisable tendresse n'étaient connues que d'eux. Le père et la fiUe so échangèrent un regard pesant de pensées: la fille jugeait son père, le père tremblait déjà de trouver dans sa fille l'instrument d'une vengeance. Quoique les souvenirs d'amour par lesquels sa femme avait rempli sa vie revinssent en foule assiéger sa mémoire as et donnassent aux dernières paroles de la morte une sainte autorité qui devait toujours lui en faire écouter la voix, Balthazar doutait de son cœur, trop faible contre son génie ; puis il entendait un terrible gronde-

ment de passion qui lui niait la force de son repentir, et lui faisait peur de lui-même. Quand cette femme eut disparu, chacun comprit que la maison Claes avait une âme et que cette âme n'était plus. Aussi

S la douleur fut-elle si vive dans la famille, que le parloir où la noble Joséphine semblait revivre resta fermé; personne n'avait le courage d'y entrer.

La société ne pratique aucune des vertus qu'elle demande aux hommes; elle commet des crimes à

10 toute heure, mais elle les conmiet en paroles; elle prépare les mauvaises actions par la plaisanterie, comme elle dégrade le beau par le ridicule; elle se moque des fils qui pleurent trop leurs pères, elle anathématise ceux qui ne les pleurent pas assez;

15 puis elle s'amuse, elle! à soupeser les cadavres avant qu'ils soient refroidis. ... Le soir du jour où madame Claes expira, les amis de cette femme jetèrent quelques fleurs sur sa tombe entre deux parties de whist, rendirent hommage à ses belles qualités en

20 cherchant du cœur ou du pique. Puis, après quelques phrases lacrymales qui sont le Ba bé bi bo bu de la douleur collective, et qui se prononcent avec les mêmes intonations, sans plus ni moins de sentiment, dans toutes les villes de France et à toute heure, cha-

25 cun chiffra le produit de cette succession. Pierquin, le premier, fit observer à ceux qui causaient de cet événement que la mort de cette excellente femme était un bien pour elle: son mari la rendait trop malheureuse; mais que c'était, pour ses enfants,

un plus grand bien encore : elle n'aurait pas su refuser sa fortune à son mari, qu'elle adorait; tandis qu'aujourd'liui, Claes n'en pouvait plus disposer. . Et chacun d'estimer la succession de la pauvre madame Claes, de supputer ses économies {en avait- s elle fait? n'en avait-elle pas fait?}, d'inventorier ses bijoux, d'étaler sa garde-robe, de fouiller ses tiroirs, pendant que la famille affligée pleurait et priait autour du lit mortuaire. Avec le coup d'ceil d'un juré-peseur de fortunes, Pierquin calcula que les 10 propres de madame Claes, pour employer son expression, pouvaient encore se retrouver et devaient monter à une somme d'environ quinze cent mille francs représentée soit par la forêt de Waignies, dont les bois avaient depuis douze ans acquis un prix 15 énorme, et il en compta les futaies, les baliveaux, les anciens, les modernes; soit par les biens de Balthazar, qui était encore ban pour remplir ses enfants, si la valeur de la liquidation ne l'acquittait pas envers eux. Mademoiselle Claes était donc, pour 10 parler toujours son argot, une fille de quatre cent mille francs.

— Mais, si elle ne se marie pas promptement, ajouta-t-il, ce qui l'émanciperait et permettrait de liciter la forêt de Waignies, de liquider la part des 25 mineurs et de l'employer de manière que le père n'y touche pas, M. Claes est homme à ruiner ses enfants.

Chacun chercha quels étaient, dans la province.

l66 LA RECHERCHE DE L^ABSOLU

les jeunes gens capables de prétendre à la maîn de mademoiselle Claes, maïs personne ne fit au notaire la galanterie de l'en supposer digne. Le notaire trouvait des raisons pour rejeter chacun des partis

S proposés, comme indigne de Marguerite. Les interlocuteurs se regardaient en souriant, et prenaient plaisir à prolonger cette malice de province. Pierquin avait vu dans la mort de madame Claes un événement favorable à ses prétentions, et il dépe-

lo çait déjà ce cadavre à son profit.

— Cette bonne femme-là, se dit-il en rentrant chez lui pour se coucher, était fière comme un paon et ne m'aurait jamais donné sa fille. Eh! eh! pourquoi ne manœuvrerais-je pas maintenant de manière

15 à l'épouser? Le père Claes est un homme ivre de carbone qui ne se soucie plus de ses enfants; si je lui demande sa fille, après avoir convaincu Marguerite de l'urgence où elle est de se marier pour sauver la fortune de ses frères et de sa sœur, il sera

20 content de se débarrasser d'une enfant qui peut le tracasser.

Il s'endormit en entrevoyant les beautés matrimoniales du contrat, en méditant tous les avantages que lui offrait cette affaire, et les garanties qu'il

25 trouvait pour son bonheur dans la personne dont il se faisait l'époux. Il était difficile de rencontrer dans la province une jeune personne plus délicatement belle et mieux élevée que ne l'était Marguerite. Sa modestie, sa grâce étaient comparables à celles

de la jolie fleur qu'Emmanuel n'avait osé nommer devant elle, en craignant de découvrir ainsi les vœux secrets de son cœur. Ses sentiments étaient fiers, ses principes étaient religieux, elle devait être une chaste épouse; mais elle ne flattait pas seulement la vanité que tout homme porte plus ou moins dans le choix d'une femme, elle satisfaisait encore l'orgueil du notaire par l'immense considération dont sa famille, doublement noble, jouissait en Flandre et que partagerait son mari. Le lendemain, Pierquin i tira de sa caisse quelques billets de mille francs et vint amicalement les offrir à Balthazar, afin de lui épargner des ennuis pécuniaires au moment ou il était plongé dans la douleur. Touché de cette attention délicate, Balthazar ferait sans doute à sa i fille l'éloge du cœur et de la personne du notaire. D n'en fut rien. M. Claes et sa fille trouvèrent cette action toute simple, et leur souffrance était trop exclusive pour qu'ils pensassent à Pierquin. En effet, le désespoir de Balthazar fut si grand, que i les personnes disposées à blâmer sa conduite la lui pardonnèrent, moins au nom de la science qui pouvait l'excuser, qu'en faveur de ses regrets qui ne réparaient point le mal. Le monde se contente de grimaces, il se paye de ce qu'il donne, sans en vérifier 2 l'aloi; pour lui, la vraie douleur est un spectacle, une sorte de jouissance qui le dispose à tout absoudre, même un criminel; dans son avidité d'émotions, il acquitte sans discernement et celui qui le fait rire et

celui qui le fait pleurer, sans leur demander compte des moyens.

Marguerite avait accompli sa dix-neuvième année quand son père lui remit le gouvernement de la S riiaison, où son autorité fut pieusement reconnue par sa sœur et ses deux frères, à qui, pendant les derniers moments de sa vie, madame Claes avait recommandé d'obéir à leur aînée. Le deuil rehaussait sa blanche fraîcheur, de même que la tristesse

lo mettait en relief sa douceur et sa patience. Dès les premiers jours, elle prodigua les preuves de ce courage féminin, de cette sérénité constante que doivent avoir les anges chargés de répandre la paix, en touchant de leur palme verte les cœurs souffrants.

is Mais, si elle s'habitua, par l'entente prématurée de ses devoirs, à cacher ses douleurs, elles n'en furent que plus vives; son extérieur calme était en désaccord avec la profondeur de ses sensations; et elle fut destinée à connaître de bonne heure ces terribles

20 réflexions de sentiment que le cœur ne suffit pas toujours à contenir; son père devait sans cesse la tenir pressée entre les générosités naturelles aux jeunes âmes et la voix d'une impérieuse nécessité. Les calculs qui l'enlacèrent le lendemain même de

25 la mort de sa mère la mirent aux prises avec les intérêts de la vie, au moment où les jeunes filles n'en conçoivent que les plaisirs. Affreuse éducation de souffrance qui n'a jamais manqué aux natures angéliques! L'amour qui s'appuie sur l'argent et sur la

vanité forme la plus opiniâtre des passions. Pierquin ne voulut pas tarder à circonvenir l'héritière. Quelques jours après la prise du deuil, il chercha l'occasion de parler à Marguerite, et commença ses opérations avec une habileté qui aurait pu la séduire; 5 mais l'amour lui avait jeté dans l'âme une clairvoyance qui l'empêcha de se laisser prendre à des dehors d'autant plus favorables aux tromperies sentimentales, que, dans cette circonstance, Pierquîn déployait la bonté qui lui était propre, la bonté lo du notaire qui se croit aimant quand il sauve des écus. Fort de sa douteuse parenté, de la constante habitude qu'il avait de faire les affaires et de partager les secrets de cette famille, sûr de l'estime et de l'amitié du père, bien scr\'i par l'insouciance d'un 15 savant qui n'avait aucun projet arrêté pour l'établissement de sa fille, et ne supposant pas que Marguerite pût avoir une prédilection, il lui laissa juger une poursuite qui ne jouait la passion que par l'alliance des calculs les plus odieux à de jeunes âmes et qu'il 30 ne sut pas voiler. Ce fut lui qui se montra naïf, ce fut elle qui usa de dissimulation, précisément parce qu'il croyait agir contre une fille sans défense et qu'il méconnut les privilèges de la faiblesse.

— Ma chère cousine, dît-il à Marguerite, avec as laquelle il se promenait dans les allées du petit jardin, vous connaissez mon cœur et vous savez combien je suis porté à respecter les sentiments douloureux qui vous affectent en ce moment. J'ai l'âme trop

lyo

sensible pour être notaire, je ne vis que par le cœur et je suis obligé de m'occuper constamment des intérêts d'autrui, quand je voudrais me laisser aller aux émotions douces qui font la vie heureuse. Aussi

S souffré-je beaucoup d'être forcé de vous parler de projets discordants avec Tétat de votre âme, mais il le faut. Je n'ai cessé de penser à vous depuis quelques jours. Je viens de reconnaître que, par une fatalité singulière, la fortune de vos frères et de

10 votre sœur, la vôtre même sont en danger. . . . Voulez-vous sauver votre famille d'une ruine complète?

— Que faudrait-il faire? dit-elle effrayée à demi par ces paroles.

15 — Vous marier, répondit Pierquin.

— Je ne me marierai point, s'écria-t-elle.

— Vous vous marierez, reprit le notaire, quand vous aurez réfléchi mûrement à la situation critique dans laquelle vous êtes.

20 — Comment mon mariage peut-il sauver . . .?

— Voilà où je vous attendais, ma cousine, dit-il en l'interrompant. Le mariage émancipe!

— Pourquoi m'émanciperait-on? demanda Marguerite.

25 — Pour vous mettre en possession, ma chère petite cousine, répondit le notaire d'un air de triomphe. Dans cette occurrence, vous prenez votre part dans la fortune de votre mère. Pour vous la donner, il faut la liquider; or, pour la liqui-

LA ïlECltERCHE DE l'ABSOLU 171

der, ne faudra-t-il pas lîcîter la forêt de Waîgnîes? Cela posé, toutes les valeurs de la succession se capitaliseront, et votre père sera tenu, comme tuteur, de placer la part de vos frères et de votre sœur, en sorte que la chimie ne pourra plus y toucher. 5

— Dans le cas contraire, qu'arriverait-il? demanda-t-elle.

— Mais, dit le notaire, votre père administrera vos biens. S'il se remettait à vouloir faire de Tor,

il pourrait vendre le bois de Waignies et vous lais- 10 ser nus comme des petits saint Jean. La forêt de Waignies vaut en ce moment près de quatorze cent mille francs; mais qu'aujourd'hui pour demain, votre père la coupe à blanc, vos treize cents arpents ne vaudront pas trois cent mille francs. Ne vaut-il 15 pas mieux éviter ce danger, à peu près certain, en faisant échoir dès aujourd'hui le cas de partage par votre émancipation? Vous sauverez ainsi toutes les coupes de la forêt desquelles votre père disposerait plus tard à votre préjudice. En ce moment que la 20 chimie dort, il placera nécessairement les valeurs de la liquidation sur le grand-livre. Les fonds sont à cinquante-neuf, ces chers enfants auront donc près de cinq mille livres de rente pour cinquante mille francs; et, attendu qu'on ne peut pas disposer des 25 capitaux appartenant aux mineurs, à leur majorité vos frères et votre sœur verront leur fortune doublée. Tandis que, autrement, ma foi . . . Voilà. . . . D'ailleurs, votre père a écorné le bien de votre mère.

nous saurons le déficit par un inventaire. S'il est • reliquataire, vous prendrez hypothèque sur ses biens, et vous en sauverez déjà quelque chose.

^-Fi! dit Marguerite, ce serait outrager mon

s père. Les dernières paroles de ma mère n'ont pas été prononcées depuis si peu de temps, que je ne puisse me les rappeler. Mon père est incapable de dépouiller ses enfants, ajouta- t-elle en laissant échapper des larmes de douleur. Vous le mécon-

10 naissez, monsieur Pierquin.

— Mais si votre père, ma chère cousine, se remet à la chimie, il . : .

— Nous serions ruinés, n'est-ce pas?

— Oh! mais complètement ruinés! Croyez-moi, 15 Marguerite, dit-il en lui prenant une main qu'il mit

sur son cœur, je manquerais à mes devoirs si je n'insistais pas. Votre intérêt seul . . .

— Monsieur, répliqua Marguerite d'un air froid en lui retirant sa main, l'intérêt bien entendu de ma

20 famille exige que je ne me marie pas. Ma mère en a jugé ainsi.

— Cousine, s'écria-t-il avec la conviction d'un homme d'argent qui voit perdre une fortune, vous vous suicidez, vous jetez à l'eau la succession de

25 votre mère. ... Eh bien, j'aurai le dévouement de l'excessive amitié que je vous porte! Vous ne savez pas combien je vous aime, je vous adore depuis le jour où je vous ai vue au dernier bal que votre père a donné! vous étiez ravissante. Vous pouvez vous

fier à la voix du cœur, quand elle parle intérêts, ma chère Marguerite. ...

Il fit une pause.

— Oui^ nous convoquerons un conseil de famille et nous vous émanciperons sans vous consulter. s

— Mais qu'est-ce donc qu'être émancipée?

— C'est jouir de ses droits.

— Si je puis être émancipée sans me marier, pourquoi voulez- vous donc que je me marie? . . . Et avec qui? lo

Pierquin essaya de regarder sa cousine d'un air tendre, mais cette expression contrastait si bien avec . la rigidité de ses yeux, habitués à parler d'argent, que Marguerite crut apercevoir du calcul dans cette tendresse improvisée. 15

— Vous auriez épousé la personne qui vous aurait plu . . . dans la ville . . . , reprit-il. Un mari vous est indispensable, même comme affaire. Vous allez être en présence de votre père. Seule, lui résisterezvous? 20

— Oui, monsieur, je saurai défendre mes frères et ma sœur, quand il en sera temps.

— Peste, la commère! se dit Pierquin. — Non, vous ne saurez pas lui résister, reprit-il à haute voix.

— Brisons sur ce sujet, dit-elle. 25

— Adieu, cousine. Je tâcherai de vous servir malgré vous, et je prouverai combien je vous aime en vous protégeant, malgré vous, contre un malheur que tout le monde prévoit en ville.

— Je VOUS remercie de l'intérêt que vous me portez; mais je vous supplie de ne rien proposer ni faire entreprendre qui puisse causer le moindre chagrin à moa père.

S Marguerite resta pensive en voyant Pierquin s'éloigner; elle en compara la voix métallique, les manières qui n'avaient que la souplesse des ressorts, les regards qui peignaient plus de servilisme que de douceur, aux poésies mélodieusement muettes dont

lo les sentiments d'Emmanuel étaient revêtus. Quoi qu'on fasse, quoi qu'on dise, il existe un magnétisme admirable dont les effets ne trompent jamais. Le son de la voix, le regard, les gestes passionnés de l'homme aimant peuvent s'imiter, une jeune fille peut

15 être trompée par un habile comédien; mais pour réussir, ne doit-il pas être seul? Si cette jeune fille a près d'elle une âme qui vibre à l'unisson de ses sentiments, n'a-t-elle pas bientôt reconnu les expressions du véritable amour? Emmanuel se trouvait en

ao ce moment, comme Marguerite, sous l'influence des nuages qui, depuis leur rencontre, avaient formé fatalement une sombre atmosphère au-dessus de leurs têtes, et qui leur dérobaient la vue du ciel bleu de l'amour. Il avait, pour son élue, cette idolâtrie que

as le défaut d'espoir rend si douce et si mystérieuse dans ses pieuses manifestations. Socialement placé trop loin de mademoiselle Claes par son peu de fortune et n'ayant qu'un beau nom à lui offrir, il ne voyait aucune chance d'être accepté pour son époux. Il

avait toujours attendu quelques encouragements, que Marguerite s'était refusée à donner sous les yeux défaillants d'une mourante. Également purs, ils ne s'étaient donc pas encore dit une seule parole d'amour. Leurs joies avaient été les joies égoïstes que les malheureux sont forcés de savourer seuls. Ils avaient frémi séparément, quoiqu'ils fussent agités par un rayon parti, de la même espérance; ils semblaient avoir peur d'eux-mêmes, en se sentant déjà trop bien l'un à l'autre. Aussi Emmanuel r tremblait-il d'effleurer la main de la souveraine à laquelle il avait fait un sanctuaire dans son cœur. Le plus insouciant contact aurait développé chez lui de trop irritantes voluptés, il n'aurait plus été le maître de ses sens déchaînés. Mais, quoiqu'ils ne 1 se fussent rien accordé des frêles et immenses, des innocents et sérieux témoignages que se permettent les amants les plus timides, ils s'étaient néanmoins si bien logés au cœur l'un de l'autre, que tous deux se savaient prêts à se faire les plus grands sacrifices, 3< seuls plaisirs qu'ils pussent goûter. Depuis la mort de madame Claes, leur amour secret s'étouffait sous les crêpes du deuil. De brunes, les teintes de la sphère où ils vivaient étaient devenues noires, et les clartés s'y éteignaient dans les larmes. La a réserve de Marguerite se changea presque en froideur, car elle avait à tenir le serment exigé par sa mère, et, devenant plus libre qu'auparavant, elle se fit plus rigide. Emmanuel avait épousé le deuil de sa

bîen-aîmée, en comprenant que le moindre vœu d'amour, la plus simple exigence serait une forfaiture envers les lois du cœur. Ce grand amour était donc plus caché qu'il ne Tavait jamais été. Ces deux

s âmes tendres rendaient toujours le même son; mais, séparées par la douleur, comme elles l'avaient été par les timidités de la jeunesse et par le respect dû aux souffrances de la morte, elles s'en tenaient encore au magnifique langage des yeux, à la muette élo-

10 quence des actions dévouées, à une cohérence continuelle, sublimes harmonies de la jeunesse, premiers pas de l'amour en son enfance. Emmanuel venait, chaque matin, savoir des nouvelles de Claes et de Marguerite; mais il ne pénétrait dans la salle à man-

15 ger que quand il apportait une lettre de Gabriel, ou quand Balthazar le priait d'entrer. Son premier coup d'œîl jeté sur la jeune fille lui disait mille pensées sympathiques: il souffrait de la discrétion que lui imposaient les convenances, il ne l'avait pas

20 quittée, il en partageait la tristesse, enfin il épandait la rosée de ses larmes au cœur de son amie par un regard que n'altérait aucune arrière-pensée. Ce bon jeune homme vivait si bien dans le présent, il s'attachait tant à un bonheur qu'il croyait fugitif, que

25 Marguerite se reprochait parfois de ne pas lui tendre généreusement la main en lui disant: " Soyons amis!

Pierquin continua ses obsessions avec cet entêtement qui est la patience irréfléchie des sots. U

jugeait Marguerite selon les règles ordinaires employées par la multitude pour apprécier les femmes. Il croyait que les mots mariage, liberté, fortune, qu'il lui avait jetés dans l'oreille, germeraient dans son âme, y feraient fleurir un désir dont il profiterait, s et il s'imaginait que sa froideur était de la dissimulation. Mais, quoiqu'il l'entourât de soins et d'attentions galantes, il cachait mal les manières despotiques d'un homme habitué à trancher les plus hautes questions relatives à la vie des familles. Il disait, to pour la consoler, de ces lieux communs familiers aux gens de sa profession, lesquels passent en colimaçons sur les douleurs, et y laissent une traînée de paroles sèches qui en déflorent la sainteté. Sa tendresse était du patelinage. Il quittait sa feinte mélancolie 15 à la porte en reprenant ses doubles souliers, ou son parapluie. II se servait du ton que sa longue familiarité l'autorisait à prendre comme d'un instrument pour se mettre plus avant dans le cœur de la famille, pour décider Marguerite à un mariage pro- 30 clamé par avance dans toute la ville. L'amour vrai, dévoué, respectueux formait donc un contraste frappant avec un amour égoïste et calculé. Tout était homogène en ces deux hommes. L'un feignait une passion et s'armait de ses moindres avantages aj afin de pouvoir épouser Marguerite; l'autre cachait son amour, et tremblait de laisser apercevoir son dévouement. Quelque temps après la mort de sa mère, et dans la même journée, Marguerite put com-

parer les deux seuls hommes qu'elle était à même de juger. Jusqu'alors, la solitude à laquelle elle avait été condamnée ne lui avait pas permis de voir le monde, et la situation où elle se trouvait ne laissait s aucun accès aux personnes qui pouvaient penser à la demander en mariage. Un jour, après le déjeuner, par une des premières belles matinées du mois d'avril, Enmianuel vint au moment où M. Claes sortait. Balthazar supportait si difficilement Tas-

10 pect de sa maison, qu'il allait se promener le long des remparts pendant une partie de la journée. Emmanuel avait envie de suivre Balthazar, il hésita, parut puiser des forces en lui-même, regarda Marguerite et resta. Marguerite devina que le profes-

15 seur voulait lui parler et lui proposa de venir au jardin. Elle renvoya sa sœur FéUcie près de Martha, qui travaillait dans l'antichambre, située au prenûer étage; puis elle s'alla placer sur un banc où elle pouvait être vue de sa sœur et de la vieille duègne.

20 — M. Claes est aussi absorbé par le chagrin qu'il l'était par ses recherches savantes, dit le jeune homme en voyant Balthazar marchant lentement dans la cour. Tout le monde le plaint en ville; il va comme un homme qui n'a plus ses idées; il

25 s'arrête sans motif, regarde sans voir. . . .

— Chaque douleur a son expression, dit Marguerite en retenant ses pleurs. Que vouliez-vous me dire? reprit-elle après une pause et avec une dignité froide.

— Mademoiselle, répondît Emmanuel d'une voix émue, aî-je le droit de vous parler comme je vais le faire? Ne voyez, je vous prie, que mon désir de vous être utile, et laissez-moi croire qu'un professeur peut s'intéresser au sort de ses élèves au point de 5 s'inquiéter de leur avenir. Votre frère Gabriel a quinze ans passés, il est en seconde, et certes il est nécessaire de diriger ses études dans l'esprit de la carrière qu'il embrassera. Monsieur votre père est le maître de décider cette question; mais, s'il n'y pen- 10 sait pas, ne serait-ce pas un malheur pour Gabriel? ne serait-ce pas aussi bien mortifiant pour monsieur votre père, si vous lui faisiez observer qu'il ne s'occupe pas de son fils? Dans cette conjoncture^ ne pourriez-vous pas consulter votre frère sur ses goûts, 15 lui faire choisir par lui-même une carrière, afin que si, plus tard, son père voulait en faire un magistrat, un administrateur, un militaire, Gabriel eût déjà des connaissances spéciales? Je ne crois pas que ni vous ni M. Claes, vous vouliez le laisser oisif. ... 20

— Oh! non, dit Marguerite. Je vous remercie, monsieur Emmanuel, vous avez raison. Ma mère, en nous faisant faire de la dentelle, en nous apprenant avec tant de soin à dessiner, à coudre, à broder à toucher du piano, nous disait souvent qu'on ne savait 25 pas ce qui pouvait arriver dans la vie. Gabriel doit avoir une valeur personnelle et une éducation complète. Mais quelle est la carrière la plus convenable que puisse prendre un homme?

l8o LA RECHERCHE DE l'ABSOLU

— Mademoiselle, dit Emmanuel en frémissant de bonheur, Gabriel est celui de sa classe qui montre le plus d'aptitude aux mathématiques; s'il voulait entrer à l'École polytechnique, je' croîs qu'il y ac-

s querrait des connaissances utiles dans toutes les carrières. A sa sortie, il resterait le maitre de choisir celle pour laquelle il aurait le plus de goût. Sans avoir rien préjugé jusque-là sur son avenir, vous aurez gagné du temps. Les hommes sortis avec

10 honneur de cette École sont les bienvenus partout. Elle a fourni des administrateurs, des diplomates, des savants, des ingénieurs, des généraux, des marins, des magistrats, des manufacturiers et des banquiers. Il n'y a donc rien d'extraordinaire à voir un jeune

is homme riche ou de bonne maison travaillant dans le but d'y être admis. Si Gabriel s'y décidait, je vous demanderais. . ., me l'accorderez-vous? Dites oui!

— Que voulez-vous?

— Être son répétiteur, répondit-il en tremblant. 30 Marguerite regarda M. de Solis, lui prit la main

et lui dit:

— Oui.

Elle fit une pause et ajouta d'une voix émue:

— Combien j'apprécie la délicatesse qui vous fait 2S offrir précisément ce que je puis accepter de vous!

Dans ce que vous venez de dire, je vois que vous avez bien pensé à nous. Je vous remercie.

Quoique ces paroles fussent dites simplement, Emmanuel détourna la tête pour ne pas laisser voir

LA RECHERCHE DE l'ABSOLU i8i

les larmes que le plaisir d'être agréable à Marguerite lui fit venir aux yeux.

— Je vous les amènerai tous les deux, dit-il quand il eut repris un peu de calme, c'est demain jour de congé. S

Il se leva, salua Marguerite, qui le suivit, et, quand il fut dans la cour, il la vit encore à la porte de la salle à manger, d'où elle lui adressa un signe amical. Après le dîner, le* notaire vînt faire une visite à M. Claes, et s'assit dans le jardin, entre son lo cousin et Marguerite, précisément sur le banc où s'était mis Emmanuel.

— Mon cher cousin, dit-il, je suis venu ce soir pour vous parler affaire. . . . Quarante-trois jours . se sont écoulés depuis le décès de votre femme. ... 15

— Je ne les ai pas comptés, dit Balthazar en essuyant une larme que lui arracha le mot légal de décès.

— Oh! monsieur, dit Marguerite en regardant le notaire, comment pouvez- vous . . .?

— Mais, ma cousine, nous sommes forcés, nous 20 autres, de compter des délais qui sont fixés par la loi. Il s'agit précisément de vous et de vos cohéritiers. M. Claes n'a que des enfants mineurs, il est tenu de faire un inventaire dans les quarante-cinq jours qui suivent le décès de sa femme, afin de con- 25 stater les valeurs de la communauté. Ne faut-il pas savoir si elle est bonne ou mauvaise, pour l'accepter ou pour s'en tenir aux droits purs et simples des mineurs?

Marguerite se leva.

— Restez, ma cousine, dît Pîerquin, ces affaires vous concernent, vous et votre père. Vous savez combien je prends part à vos chagrins; mais il faut

S vous occuper aujourd'hui même de ces détails; sans quoi, vous pourriez, les ims et les autres, vous en trouver fort mal! Je fais en ce moment mon devoir comme notaire de la famille.

— Il a raison, dit Claes.

10 — Le délai expire dans deux jours, reprit le notaire, je dois donc procéder, dès demain, à l'ouverture de l'inventaire, quand ce ne serait que pour retarder le payement des droits de succession que le fisc va venir vous demander; le fisc n'a pas de cœlir, il ne

15 s*inquiète pas des sentiments, il met sa griffe sur nous en tout temps. Donc, tous les jours, depuis dix heures jusqu'à quatre heures, mon clerc et moi, nous viendrons avec l'huissier-priseur, M. RaparUer. Aussitôt que nous aurons achevé en ville, nous irons

20 à la campagne. Quant à la forêt de Waignies, nous allons en causer. Cela posé, passons à un autre point. Nous avons un conseil de famille à convoquer pour nommer un subrogé tuteur. M. Conyncks, de Bruges, est aujourd'hui votre plus proche parent;

25 mais le voilà devenu Belge! Vous devriez, mon cousin, lui écrire à ce sujet: vous sauriez si le bonhonmie a envie de se fixer en France, où il possède de belles propriétés, et vous pourriez le décider ainsi à venir, lui et sa fille, habiter la Flandre française.

S'il refuse, je verrai à composer le conseil d'après les degrés de parenté.

— A quoi sert un inventaire? demanda Marguerite.

— A constater les droits, les valeurs, l'actif et le 5 passif. Quand tout est bien établi, le conseil de famille prend, dans l'intérêt des mineurs, les déterminations qu'il juge . . .

— Pierquin, dit Claes, qui se leva du banc, procédez aux actes que vous croirez nécessaires à la 10 conservation des droits de mes enfants; mais épargnez-nous le chagrin de voir vendre ce qui appartenait

à ma chère . . .

Il n'acheva pas, il avait dit ces mots d'un air si noble et d'un ton si pénétré, que Marguerite prit la 15 main de son père et la baisa.

— A demain, dit Pierquin.

— Venez déjeuner, dit Balthazar.

Puis Claes parut rassembler ses souvenirs et s'écria: 20

— Mais, d'après mon contrat de mariage, qui a été fait sous la coutume de Hainaut, j'avais dispensé ma femme de l'inventaire afin qu'on ne la tourmentât point, je n'y suis probablement pas tenu non plus ... 25

— Ah! quel bonheur! dit Marguerite; il nous aurait causé tant de peine. . . .

— Eh bien, nous examinerons votre contrat demain, répondit le notaire un peu confus.

l84 I^ RECHERCHE DE L'ABSOLU

— Vous ne le connaissiez donc pas? lui dît Marguerite.

Cette observation interrompit l'entretien. Le notaire se trouva trop embarrassé de continuer, 5 après l'observation de sa cousine.

— Le diable s'en mêle! se dit-il dans la cour. Cet homme si distrait retrouve la mémoire juste au moment où il le faut pour empêcher de prendre des précautions contre lui. Ses enfants seront dé-

lo pouillés! c'est aussi sûr que deux et deux font quatre. Parlez donc affaire à des filles de dix neuf ans qui font du sentiment! Je me suis creusé la tête pour sauver le bien de ces enfants-là, en procédant régulièrement et en m 'entendant avec le bonhomme

15 Conyncks. ... Et voilà! Je me perds dans l'esprit de Marguerite, qui va demander à son père pourquoi je voulais procéder à un inventaire qu'elle croit inutile. Et M. Claes lui dira que les notaires ont la manie de faire des actes, que nous sommes

20 notaires avant d'être parents, cousins ou amis, enfin des bêtises. . . .

Il ferma la porte avec violence en pestant contre les clients qui se ruinaient par sensibilité. Balthazar avait raison. L'inventaire n'eut pas lieu. Rien ne

25 fut donc fixé sur la situation dans laquelle se trouvait le père vis-à-vis de ses enfants. Plusieurs mois s'écoulèrent sans que la situation de la maison Claes changeât. Gabriel, habilement conduit par M. de Solis, qui s'était fait son précepteur, travaillait avec

application, apprenait les langues étrangères et se disposait à passer Texamen nécessaire pour entrer à rÉcole polytechnique. Félicie et Marguerite avaient vécu dans une retraite absolue, en allant néanmoins, par économie, habiter pendant la belle saison la s

maison de campagne de leur père. M. Claes s'occupa de ses affaires, paya ses dettes en empruntant une somme considérable sur ses biens, et visita la forêt de Waîgnies. Au milieu de Tannée 1817, son chagrin, lentement apaisé, le laissa seul et sans 10 défense contre la monotonie de la vie qu'il menait, et qui lui pesa. Il lutta d'abord courageusement contre la science, qui se réveillait insensiblement, et se défendit à lui-même de penser à la chimie. Puis il y pensa. Mais il ne voulut pas s'en occuper 15 activement, il ne s'en occupa que théoriquement. Cette constante étude fit surgir sa passion, qui devint ergoteuse. Il discuta s'il s'était engagé à ne pas continuer ses recherches et se souvint que sa femme n'avait pas voulu de son serment. Quoiqu'il se fût 20 promis à lui-même de ne plus poursuivre la solution de son problème, ne pouvait-il changer de détermination, du moment qu'il entrevoyait un succès? H avait déjà cinquante-neuf ans. A cet âge, 'l'idée qui le dominait contracta l'âpre fixité par laquelle 25 commencent les monomanies. Les circonstances conspirèrent encore contre sa loyauté chancelante. La paix dont jouissait l'Europe avait permis la circulation des découvertes et des idées scientifiques

acquises pendant la guerre par les savants des différents pays entre lesquels il n'y avait point eu de relations depuis près de vingt ans. La science avait donc marché. Claes trouva que les progrès de la 5 chimie s'étaient dirigés, à Tinsu des chimistes, vers l'objet de ses recherches. Les gens adonnés à la haute science pensaient comnie lui que la lumière, la chaleur, l'électricité, le galvanisme et le magnétisme étaient les différents effets d'une même cause,

lo que la différence qui existait entre les corps jusque-là réputés simples devait être produite par les divers dosages d'un principe inconnu. La peur de voir trouver par un autre la réduction des métaux et le principe constituant de l'électricité, deux découver-

15 tes qui menaient à la solution de l'absolu chimique, augmenta ce que les habitants de Douai appelaient une folie, et porta ses désirs à un paroxysme que concevront les personnes passionnées pour les sciences, ou qui ont connu la tyrannie des idées.

20 Aussi Balthazar fut-il bientôt emporté par une passion d'autant plus violente, qu'elle avait plus longtemps dormi. Marguerite, qui épiait les dispositions d'âme par lesquelles passait son père, ouvrit le parloir. En y demeurant, elle ranima les

25 souvenirs douloureux que devait causer la mort de sa mère, et réussit en effet, en réveillant les regrets de son père, à retarder sa chute dans le gouffre où il devait néanmoins tomber. Elle voulut aller dans le monde et força Balthazar d'y prendre des distrac-

tîons. Plusieurs partis considérables se présentèrent pour elle, et occupèrent Claes, quoique Marguerite déclarât^ qu'elle ne se marierait pas avant d'avoir atteint sa vingt-cinquième année. Malgré les efforts de sa fille, malgré de violents combats, au com- 5 mencement de l'hiver, Balthazar reprit secrètement ses travaux. Il était difficile de cacher de telles occupations à des femmes curieuses. Un jour donc, Martha dit à Marguerite en l'habillant:

— Mademoiselle, nous sommes perdues! Ce mon- 10 stre de Mulquinier, qui est le diable déguisé, car je ne lui ai jamais vu faire le signe de la croix, est remonté dans le grenier. Voilà monsieur votre père embarqué pour l'enfer. . . . Fasse le ciel qu'il ne Vous tue pas, comme il a tué cette pauvre chère 15 madame!

— Cela n'est pas possible, dit Marguerite.

— Venez voir la preuve de leur trafic. . . .

Mademoiselle Claes courut à la fenêtre et aperçut

en effet une légère fumée qui sortait par le tuyau du 20 laboratoire.

— J'ai vingt et un ans dans quelques mois, pensat-elle, je saurai m'opposer à la dissipation de notre fortune.

En se laissant aller à sa passion, Balthazar dut 25 nécessairement avoir moins de respect pour les intérêts de ses enfants qu'il n'en avait eu pour sa femme. Les barrières étaient moins hautes, sa conscience était plus large, sa passion devenait plus

l88 LA RECHERCHE DE L* ABSOLU

forte. Aussi marcha-t-il dans sa carrière de gloire, de travail, d'espérance et de misère avec la fureur d'un homme plein de conviction. Sûr du résultat, il se mit à travailler nuit et jour avec un emporte- 5 ment dont s'effrayèrent ses filles, qui ignoraient combien est peu nuisible le travail auquel un homme se plaît. Aussitôt que son père eut recommencé ses expériences, Marguerite retrancha les superfluités de la table, devint d'une parcimonie digne d'un

lo avare, et fut admirablement secondée par Josette et par Martha. Claes ne s'aperçut pas de cette réforme, qui réduisait la vie au strict nécessaire. D'abord il ne déjeunait pas, puis il ne descendait de son laboratoire qu'au moment même du dîner, enfin

15 il se couchait quelques heures après être resté dans le parloir entre ses deux filles, sans leur dire un mot. Quand il se retirait, elles lui souhaitaient le bonsoir, et il se laissait embrasser machinalement sur les deux joues. Une semblable conduite eût causé les plus

20 grands malheurs domestiques, si Marguerite n'avait été préparée à exercer l'autorité d'une mère, et prémunie par une passion secrète contre les malheurs d'une si grande liberté. Pierquin avait cessé de venir voir ses cousines, en jugeant que leur ruine

25 allait être complète. Les propriétés rurales de Balthazar, qui rapportaient seize mille francs et valaient environ deux cent mille écus, étaient déjà grevées de trois cent mille francs d'hypothèques. Avant de se remettre à la chimie, Claes avait fait un emprunt

considérable. Le revenu suffisait précisément au payement des intérêts; mais, comme, avec l'imprévoyance naturelle aux hommes voués à une idée, il abandonnait ses fermages à Marguerite pour subvenir aux dépenses de la maison; le notaire avait s calculé que trois ans suffiraient pour mettre le feu aux affaires, et que les gens de justice dévoreraient ce que Balthazar n'aurait pas mangé. La froideur de Marguerite avait amené Pierquin à un état d'indifférence presque hostile. Pour se donner le droit lo de renoncer à la main de sa cousine, si elle devenait trop pauvre, il disait des Claes avec un air de compassion:

— Ces pauvres gens sont ruinés! J'ai fait tout ce que j'ai pu pour les sauver; mais, que voulez- vous! 15 mademoiselle Claes s'est refusée à toutes les combinaisons légales qui devaient les préserver de la misère. . . .

Nommé proviseur du collège de Douai, par la protection de son oncle, Emmanuel, que son mérite 20 transcendant avait fait digne de ce poste, venait voir tous les jours, pendant la soirée, les deux jeunes filles, qui appelaient près d'elles la duègne aussitôt que leur père se couchait. Le coup de marteau doucement frappé par le jeune de Solis ne tardait jamais. 25 Depuis trois mois, encouragé par la gracieuse et muette reconnaissance avec laquelle Marguerite acceptait ses soins, il était devenu lui-même. Les rayonnements de son âme pure comme un diamant

iço

brillèrent sans nuages, et Marguerite put en apprécier la force, la durée, en voyant combien la source en était inépuisable. Elle admirait une à une s'épanouir les fleurs, après en avoir respiré par avance lés S parfums. Chaque jour, Emmanuel réalisait une des espérances de Marguerite, et faisait luire dans les régions enchantées de l'amour de nouvelles lumières qui chassaient les nuages, rassérénaient leur ciel, et coloraient les fécondes richesses ensevelies jusque-là

lo dans l'ombre. Plus à son aise, Emmanuel put déployer les séductions de son cœur, jusqu'alors discrètement cachées: cette expansive gaieté du jeune âge, cette simplicité que donne une vie remplie par l'étude, et les trésors d'un esprit délicat que le

15 monde n'avait pas adultéré, toutes les innocentes joyeusetés qui vont si bien à la jeunesse aimante. Son âme et celle de Marguerite s'entendirent mieux; ils allèrent ensemble au fond de leurs cœurs et y trouvèrent les mêmes pensées: perles d'un même

20 éclat, suaves et fraîches harmonies semblables à celles qui sont sous la mer, et qui, dit-on, fascinent les plongeurs! Ils se firent connaître l'un à l'autre par ces échanges de propos, par cette alternative curiosité qui, chez tous deux, prenait les formes les

25 plus délicieuses du sentiment. Ce fut sans fausse honte, mais non sans de mutuelles coquetteries. Les deux heures qu'Emmanuel venait passer, tous les soirs, entre ces deux jeunes filles et Martha, faisaient accepter à Marguerite la vie d'angoisses et de rési-

gnation dans laquelle elle était entrée. Cet amour naïvement progressif fut son soutien. Emmanuel portait dans ses témoignages d'affection cette grâce naturelle qui séduit tant, cet esprit doux et fin qui nuance l'uniformité du sentiment, comme les facettes s relèvent la monotonie d'une pierre précieuse en en faisant jouer tous les feux; admirables façons dont le secret appartient aux cœurs aimants, et qui rendent les femmes fidèles à la main artiste sous laquelle les formes renaissent toujours neuves, à la voix qui ne lo répète jamais une phrase sans la rafraîchir par de nouvelles modulations. L'amour n'est pas seulement un sentiment, il est un art aussi. Quelque mot simple, une précaution, un rien révèlent à une femme le grand et sublime artiste qui peut toucher son is cceur sans le flétrir. Plus allait Emmanuel, plus charmantes étaient les expressions de son amour.

— - J'ai devancé Pierquin, lui dit-il un soir; il vient vous annoncer une mauvaise nouvelle, je préfère vous l'apprendre moi-même. Votre père a vendu 20 votre forêt à des spéculateurs qui l'ont revendue par parties; les arbres sont déjà coupés, tous les madriers sont enlevés. M. Clacs a reçu trois cent mille francs comptant, dont il s'est servi pour payer ses dettes à Paris; et, pour les éteindre entièrement, il a même 35 été obligé de faire une délégation de cent mille francs sur les cent mille écus qui restent à payer par les acquéreurs.

Pierquin entra.

— Eh bien, ma chère cousine, dit-îl, vous voilà ruinés! Je vous Tavais prédit; mais vous n'avez pas voulu m'écouter. Votre père a bon appétit. Il a, de la première bouchée, avalé vos bois. Votre

s subrogé tuteur, M. Conyncks, est à Amsterdam, où il achève de liquider sa fortune, et Claes a saisi ce moment-là pour faire son coup. Ce n'est pas bien: Je viens d'écrire au bonhomme Conyncks; mais, quand il arrivera, tout sera fricassé. Vous serez

lo obligés de poursuivre votre père; le procès ne sera pas long, mais ce sera un procès déshonorant que M. Conyncks ne peut se dispenser d'intenter, la loi l'exige. Voilà le fruit de votre entêtement! Reconnaissez-vous maintenant combien j'étais prudent,

15 combien j'étais dévoué à vos intérêts?

— Je vous apporte une bonne nouvelle, mademoiselle, dit le jeune de Solis de sa voix douce: Gabriel est reçu à l'École polytechnique. Les difficultés qui s'étaient élevées pour son admission

20 sont aplanies.

Marguerite remercia son ami par un sourire, et dit:

— Mes économies auront une destination! — Martha, nous nous occuperons dès demain du trous-

25 seau de Gabriel. — Ma pauvre Félîcie, nous allons bien travailler, dit-elle en baisant sa sœur au front.

— Demain, vous l'aurez ici pour dix jours, il doit être à Paris le 15 novembre.

— Mon cousin Gabriel prend un bon parti, dit le

notaire en toisant le proviseur, il aura besoin de se faire une fortune. Mais, ma chère cousine, il s'agit de sauver l'honneur de la famille; voudrez-vous cette fois m'écouter?

— Non, dit-elle, s'il s'agit encore de mariage. 5

— Mais qu'allez-vous faire?

— Moi, mon cousin? . . . rien.

— Cependant, vous êtes majeure.

— Dans quelques jours. Avez-vous, dit Marguerite, un parti à me proposer qui puisse concilier 10 nos intérêts et ce que nous devons à notre père, à l'honneur de la famille?

— Cousine, nous ne pouvons rien sans votre oncle. Cela posé, je reviendrai quand il sera de retour. is

— Adieu, monsieur, dit Marguerite.

— Plus elle devient pauvre, plus elle fait la bégueule, pensa le notaire. ■ — Adieu, mademoiselle, reprit Pierquin à haute voix. — Monsieur le proviseur, je vous salue parfaitement. »

Et il s'en alla sans faire attention ni à Félicie ni à Martha.

— Depuis deux jours, j'étudie le Code, et j'ai consulté un vieil avocat, ami de mon oncle, dit Emmanuel d'une voix tremblante. Si vous m'y »s autorisez, je partirai demain pour Amsterdam, . : . Écoutez, chère Marguerite. . . .

Il disait ce mot pour la première fois; elle l'en remercia par un regard mouillé, par un sourire et

194 l'A RECHERCHE DE L'aBSOLU

une inclination de tête. Il s'arrêta, montra Félîcîe et Martha.

— Parlez devant ma sœur, dit Marguerite. Elle n'a pas besoin de cette discussion pour se résigner à

s notre vie de privations et de travail, elle est si douce et si courageuse! mais elle doit connaître combien le courage nous est nécessaire.

Les deux sœurs se prirent la main et s'embrassèrent, comme pour se donner un nouveau gage de

lo leur union devant le malheur.

— Laissez-nous, Martha.

— Chère Marguerite, reprit Emmanuel en laissant percer dans l'inflexion de sa voix le bonheur qu'il éprouvait à conquérir les menus droits de l'affection,

15 je me suis procuré les noms et la demeure des acquéreurs qui doivent les deux cent mille francs restant sur le prix des bois abattus. Demain, si vous y consentez, un avoué agissant au nom de M. Conyncks, qui ne le désavouera pas, mettra- opposi-

20 tion entre leurs mains. Dans six jours, votre grandoncle sera de retour, il convoquera un conseil de famille, et fera émanciper Gabriel, qui a dix-huit ans. Étant, vous et votre frère, autorisés à exercer vos droits, vous demanderez votre part dans le prix

25 des bois. M. Claes ne pourra pas vous refuser les deux cent mille francs arrêtés par l'opposition; quant aux cent mille autres qui vous seront encore dus, vous obtiendrez une obligation hypothécaire qui reposera sur la maison que vous habitez. M. Co-

nyncks réclamera des garanties pour les trois cent mille francs qui reviennent à mademoiselle Félicie et à Jean. Dans cette situation, votre père sera forcé de laisser hypothéquer ses biens de la plaine d'Orchies, déjà grevés de cent mille écus. La loi donne s une priorité rétroactive aux inscriptions prises dans rintérét des mineurs; tout sera donc sauvé. M. Claes aura désormais les mains liées, vos terres sont inaliénables; il ne pourra plus rien emprunter sur les siennes, qui répondront de sommes supérieures à lo leur prix, les affaires se seront faites en famille, sans , scandale, sans procès. Votre père sera forcé d'aller prudemment dans ses recherches, si même il ne les cesse tout à fait.

— Oui, dit Marguerite, mais où seront nos re- 15 venus? Les cent mille francs hypothéqués sur cette maison ne nous rapporteront rien, puisque nous y demeurons. Le produit des biens que possède mon père dans la plaine d'Orchies payera les intérêts des trois cent mille francs dus à des étrangers; avec 20 quoi vivrons-nous?

— D'abord, dit Emmanuel, en plaçant les cinquante mille francs qui resteront à Gabriel, sur sa part, dans les fonds publics, vous en aurez, d'après

le taux actuel, plus de quatre mille livres de rente 25 qui suffiront à sa pension et à son entretien à Paris. Gabriel ne peut disposer ni de la somme inscrite sur la maison de son père, ni du fonds de sa rente; ainsi vous ne craindrez pas qu'il en dissipe un dernier, et

VOUS aurez une charge de moins. Puis ne vous restera-t-il pas cent cinquante mille francs à vous?

— Mon père me les demandera, dit-elle avec effroi, et je ne saurai pas les lui refuser.

s — Eh bien, chère Marguerite, vous pouvez les sauver encore, en vous en dépouillant. Placez-les sur le grand-livre, au nom de votre frère. Cette somme vous donnera douze ou treize mille livres de rente qui vous feront vivre. Les mineurs émancipés

10 ne pouvant rien aliéner sans l'avis du conseil de famille, vous gagnerez ainsi trois ans de tranquillité. A cette époque, votre père aura trouvé son problème ou vraisemblablement y renoncera; Gabriel, devenu majeur, vous restituera les fonds pour établir les

15 comptes entre vous quatre. |

Marguerite se fit expliquer de nouveau des dispositions de loi qu'elle ne pouvait comprendre tout d'abord. Ce fut certes une scène neuve que celle des deux amants étudiant le Code dont s'était muni

20 Emmanuel pour apprendre à sa maîtresse les lois

qui régissaient les biens des mineurs; elle en eut

bientôt saisi l'esprit, grâce à la pénétration naturelle

aux femmes, et que l'amour aiguisait encore.

Le lendemain, Gabriel revint à la maison pater-

25 nelle. Quand M. de Solis le rendit à Balthazar, en lui annonçant l'admission à l'École polytechnique, le père remercia le proviseur par un geste de main, et dit:

— J'en suis bien aise, Gabriel sera donc un savant 1

— mon frère, dit Marguerite en voyant Balthazar remonter à son laboratoire, travaille bien, ne dépense pas d'argent! Fais tout ce qu'il faudra faire,mais sois économe. Les jours où tu sortiras dans Paris, va chez nos amis, chez nos parents, pour ne 5 contracter aucun des goûts qui ruinent les jeunes gens. Ta pension monte à près de mille écus, il te restera mille francs pour tes menus plaisirs, ce doit être assez.

— Je réponds de lui, dit Emmanuel de Solîs en 10 frappant sur l'épaule de son élève.

Un mois après, M. Conyncks avait, de concert avec Marguerite, obtenu de Claes toutes les garanties désirables. Les plans si sagement conçus par Emmanuel de Solis furent entièrement approuvés 15 et exécutés. En présence de la loi, devant son cousin dont la probité farouche transigeait difficilement sur les questions d'honneur, Balthazar, honteux de la vente qu'il avait consentie dans un moment où il était harcelé par ses créanciers, se soumit 20 à tout ce qu'on exigea de lui. Satisfait de pouvoir réparer le dommage qu'il avait presque involontairement fait à ses enfants, il signa les actes avec la préoccupation d'un savant. Il était devenu complètement imprévoyant, à la manière des nègres 25 qui, le matin, vendent leur femme pour une goutte d'eau-de-vîe, et la pleurent le soir. Il ne jetait même pas les yeux sur son avenir le plus proche, il ne se demandait pas quelles seraient ses ressources

igS LA RECHERCHE DE L ABSOLU

quand il aurait fondu son dernier écu; il poursuivait ses travaux, continuait ses achats, sans savoir qu'il n'était plus que le possesseur titulaire de sa maison, de ses propriétés, et qu'il lui serait impossible, grâce S à la sévérité des lois, de se procurer un sou sur les biens desquels il était en quelque sorte le gardien judiciaire. L'année 1818 expira sans aucun événement malheureux. Les deux jeunes filles payèrent les frais nécessités par l'éducation de Jean, et satis-

10 firent à toutes les dépenses de leur maison avec les dix-huit mille francs de rente, placés sous le nom de Gabriel, dont les semestres leur furent envoyés exactement par leur frère. M. de Solis perdit son oncle dans le mois de décembre de cette année. Un

15 matin, Marguerite apprit par Martha que son père avait vendu sa collection de tulipes, le mobilier de la maison de devant, et toute l'argenterie. Elle fut obligée de racheter les couverts nécessaires au service de la table, et les fit marquer à son chiffre. Jusqu'à

ao ce jour, elle avait gardé le silence sur les déprédations de Balthazar; mais, le soir, après le dîner, elle pria Félîcie de la laisser seule avec son père, et, quand il fut assis, suivant son habitude, au coin de la cheminée du parloir, Marguerite lui dit:

25 — Mon cher père, vous êtes le maître de tout vendre ici, même vos enfants. Ici, nous vous obéirons tous sans murmure; mais je suis forcée de vous faire observer que nous sommes sans argent, que nous avons à peine de quoi vivre cette année, et que

LA RECHERCHE DE L ABSOLn 199

nous serons obligées, Félide et moi, de travailler nuit et jour pour payer la pension de Jean, avec le prix de la robe de dentelle que nous avons entreprise. Je vous en conjure, mon bon père, discontinuez vos travaux. s

— Tu as raison, mon enfant; dans six semaines, tout sera fini! J'aurai trouvé l'absolu, ou l'absolu sera introuvable. Vous serez tous riches à millions. . . .

— ■ Laissez-nous pour le moment un morceau de lo pain! répondit Marguerite.

— Il n'y a pas de pain ici? dit Claes d'un air effrayé; pas de païn chez un Claes! ... Et tous nos biens?

— Vous avez rasé la forêt de Waignîes. Le sol 15 n'en est pas encore libre, et ne peut rien produire. Quant à vos fermes d'Orchîes, les revenus ne suffisent point à payer les intérêts des sommes que vous avez empruntées.

— Avec quoi vivons-nous donc? demanda-t-il. ao Marguerite lui montra son aiguille, et ajouta:

— Les rentes de Gabriel nous aident, mais elles sont insuffisantes. Je joindrais les deux bouts de l'année, si vous ne m'accabliez de factures auxquelles je ne m'attends pas; vous ne me dites rien de vos as achats en ville. Quand je crois avoir assez pour mon trimestre, et que mes petites disposîrions sont faites, il m'arrive un mémoire de soude, de potasse, de zinc, de soufre, que sais-je?

— Ma chère enfant, encore six semaines de patience; après, je me conduirai sagement. Et tu verras des merveilles, ma petite Marguerite.

— Il est bien temps que vous pensiez à vos affaires, s Vous avez tout vendu: tableaux, tulipes, argenterie,

il ne nous reste plus rien; au moins, ne contractez pas de nouvelles dettes.

— Je n'en veux plus faire, dit le vieillard.

— Plus! s'écria-t-elle. Vous en avez donc?

lo — Rien, des misères . . . , répondit-il en baissant les yeux et rougissant.

Marguerite se trouva pour la première fois humiliée par l'abaissement de son père, et en souffrit tant, qu'elle n'osa l'interroger. Un mois après cette

15 scène, un banquier de la ville vint pour toucher une lettre de change de dix mille francs, souscrite par Claes. Marguerite ayant prié le banquier d'attendre pendant la journée, en témoignant le regret de n'avoir pas été prévenue de ce payement, celui-ci

20 l'avertit que la maison Protez et Chiff reville en avait neuf autres de même somme, échéant de mois en mois.

— Tout est dit! s'écria Marguerite, l'heure est venue.

25 Elle envoya chercher son père et se promena tout agitée, à grands pas, dans le parloir, en se parlant à elle-même:

— Trouver cent mille francs, dit-elle, ou voir notre père en prison! . . . Que faire?

Ballhazar ne descendit pas. Lassée de l'attendre, Marguerite monta au laboratoire. En entrant, elle vit son père au milieu d'une pièce vaste, fortement éclairée, garnie de machines et de verreries poudreuses; çà et là, des livres, des tables encombrées de produits étiquetés, numérotés. Partout, le désordre qu'entraîne la préoccupation du savant y froissait les habitudes flamandes. Cet ensemble de matras, de cornues, de métaux, de cristallisations fantasquement colorées, d'échantillons accrochés aux murs i ou jetés sur des fourneaux, était dominé par la figure de Balthazar Claes, qui, sans habit, les bras nus comme ceux d'un ouvrier, montrait sa poitrine couverte de poils blanchis comme ses cheveux. Ses yeux, horriblement fixes, ne quittèrent pas une ma- i chine pneumatique. Le récipient de cette machine était coiffé d'une lentille formée par de doubles verres convexes dont l'intérieur était plein d'alcool et qui réunissait les rayons du soleil, entrant alors par l'un des compartiments de la rose du grenier. Le ré- i cipient, dont le plateau était isolé, commuidquaît avec des fils d'une immense pile de Volta. Lemulquinier, occupé à faire mouvoir le plateau de cette machine montée sur un axe mobile, afin de toujours maintenir la lentille dans une direction perpendicu- 2 laire aux rayons du soleil, se leva, la face noire de poussière, et dit:

— Ah! mademoiselle, n'approchez pas!

L'aspect de son père, qui, presque agenouillé de-

202 tA RECHERCHE DE L'ABSOLU

vant sa machine, recevait d'aplomb la lumière du soleil, et dont les cheveux épars ressemblaient à des fils d'argent, son crâne bossue, son visage contracté par une attente affreuse, la singularité des objets qui 5 l'entouraient, l'obscurité dans laquelle se trouvaient les parties de ce vaste grenier d'où s'élançaient des machines bizarres, tout contribuait à frapper Marguerite, qui se dit avec terreur:

— Mon père est fou!

lo Elle s'approcha de lui pour lui dire à l'oreille:

— Renvoyez Lemulquinier.

— Non, non, mon enfant, j'ai besoin de lui; j'attends l'effet d'une belle expérience à laquelle les autres n'ont pas songé. Voici trois jours que nous guettons

15 un rayon de soleil. J'ai les moyens de soumettre les métaux, dans un vide parfait, aux feux solaires concentrés et à des courants électriques. Vois-tu, dans un moment, l'action la plus énergique dont puisse disposer un chimiste va éclater, et moi seul . . .

20 — Eh! mon père, au lieu de vaporiser les métaux, vous devriez bien les réserver pour payer vos lettres de change. . . .

— Attends, attends!

— M. Mersktus est venu, mon père: il lui faut 25 dix mille francs à quatre heures.

— Oui, oui, tout à l'heure. J'avais signé ces petits effets pour ce mois-ci, c'est vrai. Je croyais que j'aurais trouvé l'absolu. Mon Dieu, si j'avais le soleil de juillet, mon expérience serait faite!

Il se prit par les cheveux, s'assit sur un mauvais fauteuil de canne, et quelques larmes roulèrent dans ses yeux.

^Monsieur a raison! dit Lemulquinier. Tout ça, c'est la faute de ce gredin de soleil, qui est trop 5 faible, le lâche, le paresseux!

Le maître et le valet ne faisaient plus attention à Marguerite.

— Laissez-nous, Mulquinier, lui dit-elle.

— Ah! je tiens une nouvelle expérience! s'écria lo Claes.

— Mon père, oubliez vos expériences, lui dit sa fille quand ils furent seuls; vous avez cenf mille francs à payer, et nous ne possédons pas un liard. . . . Quittez votre laboratoire, il s'agit aujourd'hui de 15 votre honneur. Que deviendrez-vous, quand vous serez en prison? Souillerez-vous vos cheveux blancs et le nom de Claes par l'infamie d'une banqueroute? Je m'y opposerai. J'aurai la force de combattre votre fohe, et il serait affreux de vous voir sans pain 20 dans vos derniers jours, Ouvrez les yeux sur notre position, ayez donc enfin de la raison!

— ^ Folie! cria Balthazar, qui se dressa sur ses jambes, fixa ses yeux lumineux sur sa fille, se croisa les bras sur la poitrine et répéta le mot folie si ij majestueusement, que Marguerite trembla. Ah! ta mère ne m'aurait pas dit ce mot! reprit-il; elle n'ignorait pas l'importance de mes recherches, elle avait appris une science pour me comprendre, elle sa-

vaît que je travaille pour rhumanité, qu'il n'y a rien de personnel ni de sordide en moi. Le sentiment de la femme qui aime est, je le vois, au-dessus de Taffection filiale. Oui, l'amour est le plus beau 5 de tous les sentiments! Avoir de la raison! ajoutat-il en se frappant la poitrine, en manqué-je? ne suis-je pas moi? Nous sommes pauvres, ma fille, eh bien, je le veux ainsi. Je suis votre père, obéissezmoi. Je vous ferai riches quand il me plaira. Votre

lo fortune, mais c'est une misère. Quand j'aurai trouvé un dissolvant du carbone, j'emplirai votre parloir de diamants, et c'est une niaiserie en comparaison de ce que je cherche. Vous pouvez bien attendre, quand je me consume en efforts gigantes-

15 ques. ...

— Mon père, je n'ai pas le droit de vous demander compte des quatre millions que vous avez engloutis sans résultat dans ce grenier. Je ne vous parlerai pas de ma mère, que vous avez tuée. Si j'avais un

20 mari, je l'aimerais, sans doute, autant que vous aimait ma mère, et je serais prête à tout lui sacrifier, comme elle vous sacrifiait tout. J'ai suivi ses ordres en me donnant à vous tout entière, je vous l'ai prouvé en ne me fnariant point afin de ne pas vous

25 obliger à me rendre votre compte de tutelle. Laissons le passé, pensons au présent. Je viens ici représenter la nécessité que vous avez créée vousmême. Il faut de l'argent pour vos lettres de change, en tendez- vous? Il n'y a rien à saisir ici que le por-

trait de notre aïeul Van Claes. Je viens donc au nom de ma mère, qui s'est trouvée trop faible pour défendre ses enfants contre leur père et qui m'a ordonné de vous résister, je viens au nom de mes frères et de ma sœur, je viens, mon père, au nom s de tous les Claes, vous commander de laisser vos expériences, de vous faire une fortune à vous avant de les poursuivre. Si vous vous armez de votre paternité, qui ne se fait sentir que pour nous tuer, j'ai pour moi vos ancêtres et l'honneur, qui parlent lo plus haut que la chimie. Les familles passent avant la science. J'ai trop été votre fille!

— Et tu veux être alors mon bourreau ! dit-il d'une voix affaiblie.

Marguerite se sauva pour ne pas abdiquer le rôle 15 qu'elle venait de prendre, elle crut avoir entendu la voix de sa mère quand elle lui avait dit: iVe contrarie pas trop ion père, aimc-le bien!

— Mademoiselle fait là-haut de la belle ouvrage! dit Lemulquinier en descendant à la cuisine pour 30 déjeuner. Nous allions mettre la main sur le secret, nous n'avions plus besoin que d'un brin de soleil de juillet: car monsieur, ah! quel homme! il est quasiment dans les chausses du bon Dieu! Il ne s'en faut pas de ça, dit-il à Josette en faisant claquer js l'ongle de son pouce droit sous la dent populairement nommée la palette, que nous ne sachions le principe de tout, Patatras! elle s'en vient crier pour des bêtises de lettres de change, . . .

a tort comme chef de famille, il a raison scientifiquement, et une vingtaine d'hommes en Europe l'admireront, là où tous les autres le taxeront de folie; mais vous pouvez sans scrupule lui refuser la fortune S de ses enfants. Une découverte a toujours été un hasard. Si votre père doit rencontrer la solution de son problème, il la trouvera sans tant de frais, et peut-être au moment où il en désespérera!

— Ma pauvre mère est heureuse! dit Marguerite; lo elle aurait souffert mille fois la mort avant de mourir,

elle qui a péri à son premier choc contre la science. Mais ce combat n'a pas de fin. . . .

— Il y a une fin, reprit Emmanuel. Quand vous n'aurez plus rien, M. Claes ne trouvera plus de crédit,

15 et s'arrêtera.

— Qu'il s'arrête donc dès aujourd'hui, s'écria Marguerite; nous sommes sans ressource.

M. de Solis alla racheter les lettres de change et vint les remettre à Marguerite. Balthazar descendit

20 quelques moments avant le dîner, contre son habitude. Pour la première fois depuis deux ans, sa fille aperçut dans sa physionomie les signes d'une tristesse horrible à voir: il était redevenu père, la raison avait chassé la science. Il regarda dans la

25 cour, dans le jardin, et, quand il fut certain de se trouver seul avec sa fille, il vint à elle par un mouvement plein de mélancolie et de bonté.

— Mon enfant, dit-il en lui prenant la main et la serrant avec une onctueuse tendresse, pardonne à

ton vieux père. . . . Oui, Marguerite, j'ai eu tort. Toi seule as raison. Tant que je n'aurai pas trouvé^ je suis- un misérable! Je m'en irai d'ici. Je ne veux pas voir vendre Van Claes, dit-il en montrant le portrait du martyr. Il est mort pour la liberté, je s serai mort pour la science, lui vénéré, moi haï. . . .

— Haï, mon père? Non, dit-elle en se jetant sur son sein, nous vous adorons tous. — N'est-ce pas, Félicie? dit-elle à sa sœur, qui entrait en ce moment.

— Qu'avez-vous, mon cher père? dit la jeune fille lo en lui prenant la main.

— Je vous ai ruinés. . . .

— Eh! dit Félicie, nos frères nous feront une fortune. Jean est toujours le premier dans sa classe. 15

— Tenez, mon père, reprit Marguerite en amenant Balthazar par un mouvement plein de grâce et de câlinerie filiale devant la cheminée, où elle prit quelques papiers qui étaient sous le cartel, voici vos lettres de change; mais n'en souscrivez plus, il n'y 20 aurait plus rien pour les payer. . . .

— Tu as donc de l'argent? dit Balthazar à l'oreille de Marguerite, quand il fut revenu de sa surprise.

Ce mot suffoqua cette héroïque fille, tant il y avait de délire, de joie, d'espérance dans la figure de son 25 père, qui regardait autour de lui comme pour découvrir de l'or.

— Mon j>ère, répondit-elle avec un accent de douleur, j'ai ma fortune.

— Donne-la-moi! dît-il en laissant échapper un geste avide, je te rendrai tout au centuple.

— Oui, je vous la donnerai, répondit Marguerite en contemplant Balthazar, qui ne comprit pas le

5 sens que sa fille mettait à ce mot.

— Ah! ma chère fille, dit-il, tu me sauves la vie! J'ai imaginé une dernière expérience, après laquelle il n'y a plus rien de possible. Si, cette fois, je ne le trouve pas, il faudra renoncer à chercher l'absolu.

lo Donne-moi le bras, viens, mon enfant chérie, je voudrais te faire la femme la plus heureuse de la terre; tu me rends au bonheur, à la gloire; tu me procures le pouvoir de vous combler de trésors, je vous accablerai de joyaux, de richesses. . / .

15 II baisa sa fille au front, lui prit les mains, les serra, lui témoigna sa joie par des câlineries qui parurent presque serviles à Marguerite. Pendant le dîner, Balthazar ne voyait qu'elle, il la regardait avec l'empressement, avec l'attention, la vivacité qu'un

20 amant déploie pour sa maîtresse: faisait-elle un mouvement, il cherchait à deviner sa pensée, son désir, et se levait pour la servir; il la rendait honteuse, il mettait à ses soins une sorte de jeunesse qui contrastait avec sa vieillesse anticipée. Mais, à

25 ces ca'joleries, Marguerite opposait le tableau de la détresse actuelle, soit par un mot de doute, soit par un regard qu'elle jetait sur les rayons vides des dressoirs de cette salle à manger.

— Va, lui dit-il, dans six mois nous remplirons ça

LA RECHERCHE DE L ABSOLU aij

d'or et de merveilles. Tu seras comme une reine. Bah! la nature entière nous appartiendra, noua serons au-dessus de tout . . . , et par toi, ma Marguerite. . . . Margarita! reprit-il en souriant, ton nom est une prophétie. Margarita veut dire une 5 perle. Sterne a dit cela quelque part. As-tu lu Sterne? veux-tu un Sterne? ça t'amusera.

— La perle est, dit-on, le fruit d'une maladie, reprit-elle avec amertume, et nous avons déjà bien souffert! 10 , — Ne sois pas triste, tu feras le bonheur de ceux que tu aimes, tu seras bien puissante, bien riche. . . .

— Mademoiselle a si bon cœur! dit Lemulquinier, dont la face en écumoire grimaça péniblement un sourire. 13

Pendant le reste de la soirée, Balthazar déploya pour ses deux filles toutes les grâces de son caractère et tout le charme de sa conversation. Séduisant comme le serpent, sa parole, ses regards épanchaient un fluide magnétique, et il prodigua cette puissance 20 de génie, ce doux esprit qui fascinai! Joséphine, et il mit pour ainsi dire ses filles dans son cœur. Quand Emmanuel de Solis vint, il trouva, pour la première fois depuis longtemps, le père et les enfants réunis. Malgré sa réserve, le jeune proviseur fut soumis as au prestige de cette scène, car la conversation, les manières de Balthazar eurent un entraînement irrésistible. Quoique plongés dans les abîmes de la pensée, et incessamment occupés à observer le

2l6 LA RECHERCHE DE l'ABSOLU

monde moral, les hommes de science aperçoivent néanmoins les plus petits détails dans la sphère où ils vivent. Plus intempestifs que distraits, ils ne sont jamais en harmonie avec ce qui les entoure, ils s savent et oublient tout; ils préjugent l'avenir, prophétisent pour eux seuls, sont au fait d'un événement avant qu'il éclate, mais ils n'en ont rien dit. Si, dans le silence des méditations, ils ont fait usage de leur puissance pour reconnaître ce qui se passe autour

lo d'eux, il leur suffit d'avoir deviné: le travail les emporte, et ils appliquent presque toujours à faux les connaissances qu'ils ont acquises sur les choses de la vie. Parfois, quand ils se réveillent de leur apathie sociale, ou quand ils tombent du monde

is moral dans le monde extérieur, ils y reviennent avec une riche mémoire, et n'y sont étrangers à rien. Ainsi, Balthazar, qui joignait la perspicacité du cœur à la perspicacité du cerveau, savait tout le passé de sa fille, il connaissait ou avait deviné les moindres

20 événements de l'amour mystérieux qui l'unissait à Emmanuel, il le leur prouva finement, et sanctionna leur affection en la partageant. C'était la plus douce flatterie que pût faire un père, et les deux amants ne surent pas y résister. Cette soirée fut

25 déhcieuse par le contraste qu'elle formait avec les chagrins qui assaillaient la vie de ces pauvres enfants. Quand, après les avoir, pour ainsi dire, remplis de sa lumière et baignés de tendresse, Balthazar se retira, Emmanuel de Solis, qui avait eu

jusqu'alors une contenance gênée, se débarrassa de trois mille ducats en or qu'il tenait dans ses poches en craignant de les laisser apercevoir. Il les mît sur la travailleuse de Marguerite, qui les couvrit avec le linge qu'elle raccommodait, et alla chercher le reste 5 de la somme. Quand il revint, Félîcie était allée se coucher. Onze heures sonnaient. Martha, qui veillait pour déshabiller sa maltresse, était occupée chez Félicîe.

— Où cacher cela? dit Marguerite, qui n'avait pas 10 résisté au plaisir de manier quelques ducats, un enfantillage qui la perdit! . . .

— Je soulèverai cette colonne de marbre dont le socle est creux, dit Emmanuel, vous y glisserez les rouleaux, et le diable n'irait pas les y chercher. 15

Au moment où Marguerite faisait son avantdernier voyage de la travailleuse à la colonne, elle jeta un cri perçant, laissa tomber les rouleaux, dont les pièces brisèrent le papier et s'éparpillèrent sur le parquet: son père était à la porte du parloir 20 et montrait sa tête, dont l'expression d'avidité l'effraya.

— Que faites-vous donc là? dît-il en regardant tour à tour sa fille que la peur clouait sur le plancher,

et le jeune homme qui s'était brusquement dressé, 35 maïs dont l'attitude auprès de la colonne était assez significative.

Le fracas de l'or sur le parquet fut horrible et son éparpillement semblait prophétique.

— Je ne me trompais pas, dît Balthazar en s'asseyant, j'avais entendu le son de Tor. . . .

Il n'était pas moins ému que les deux jeunes gens,

dont les cœurs palpitaient si bien à Tunisson, que

s leurs mouvements s'entendaient comme les coups

d'un balancier de pendule au milieu du profond

silence qui régna tout à coup dans le parloir.

— Je vous remercie, monsieur de Solis, dit Marguerite à Emmanuel en lui jetant un coup d'œil qui

lo signifiait: "Secondez-moi, pour sauver cette somme."

— Quoi! cet or . . .? reprit Balthazar en lançant des regards d'une épouvantable lucidité sur sa fille et sur Emmanuel.

— Cet or est à monsieur, qui a la bonté de me le 15 prêter pour faire honneur à nos engagements, lui

répondit-elle.

M. de Solis rougit et voulut sortir.

—^ Monsieur, dit Balthazar en l'arrêtant par le bras, ne vous dérobez pas à ma reconnaissance. 20 — Monsieur, vous ne me devez rien. Cet argent appartient à mademoiselle Marguerite, qui me l'emprunte sur ses biens, répondit-il en regardant sa maîtresse, qui le remercia par un imperceptible clignement de paupières.

25 — Je ne souffrirai pas cela, dit Claes, qui prit une plume et une feuille de papier sur la table où écrivait Félide.

Et, se tournant vers les deux jeunes gens étonnés :

— Combien y a-t-il?

La passion avait rendu Balthazar plus rusé que ne l'eût été le plus adroit des intendants coquins: la somme allait être à lui. Marguerite et M. de Solis hésitaient.

— Comptons, dit-il. s

— Il y a six mille ducats, répondit Emmanuel,

— Soixante et dix mille francs, reprît Claes,

Le coup d'oeil que Marguerite Jeta sur son amant lui donna du courage.

— Monsieur, dit-i! avec respect, votre engagement lo est sans valeur, pardonnez-moi cette expression purement technique; j'ai prêté ce matin à mademoiselle cent mille francs pour racheter des lettres de change que vous étiez hors d'état de payer, vous ne sauriez donc me donner aucune garantie. Ces 15 cent soixante et dix mille francs sont à mademoiselle votre fille, qui peut en disposer comme bon lui semble, mais je ne les lui prête que sur la promesse qu'elle m'a faîte de souscrire un contrat avec lequel je puisse prendre mes sûretés sur sa part dans les 20 terrains nus de Waignies.

Marguerite détourna la tête pour ne pas laisser voir les larmes qui lui vinrent aux yeux; elle connaissait la pureté de cœur qui distinguait Emmanuel. Élevé par son oncle dans la pratique la plus sévère 23 des vertus religieuses, le jeune homme avait spécialement horreur du mensonge: après avoir offert sa vie et son cœur à Marguerite, il lui faisait donc encore le sacrifice de sa conscience.

— Adieu, monsieur, lui dit Balthazar; je vous croyais plus de confiance dans un homme qui vous voyait avec des yeux de père. . . .

Après avoir échangé avec Marguerite un déplorable S regard, Emmanuel fut reconduit par Martha, qui ferma la porte de la rue. Au moment oÙ le père et la fille furent bien seuls, Claes dit à sa fille:

— Tu m'aimes, n'est-ce pas?

— Ne prenez pas de détours, mon père: vous lo voulez cette somme? vous ne l'aurez point.

Elle se mit à rassembler les ducats, son père l'aida

silencieusement à les ramasser et à vérifier la somme

qu'elle avait semée, et Marguerite le laissa faire sans

lui témoigner la moindre défiance. Les ducats remis

is en piles, Balthazar dit ^'un air désespéré:

— Marguerite, il me faut cet or!

— Ce serait un vol si vous le preniez, réponditelle froidement. Écoutez, mon père: il vaut mieux nous tuer d'un seul coup, que de nous faire souffrir

20 mille morts chaque jour. Voyez, qui de vous, qui de nous doit succomber. . . .

— Vous aurez donc assassiné votre père! reprit-il.

— Nous aurons vengé notre mère, dit-elle en montrant la place où madame Claes était morte.

25 — Ma fille, si tu savais ce dont il s'agit, tu ne me dirais pas de telles paroles. Écoute, je vais t'expliquer le problème. . . . Mais tu ne me comprendrais pas! s'écria-t-il avec désespoir. Enfin, donnel crois une fois en t6n père. . . . Oui, je sais que j'ai

fait de la peine à ta mère; que j'ai dissipé, pour employer le mot des ignorants, ma fortune et dilapidé la vôtre; que vous travaillez tous pour ce que tu nommes une folie; mais, mon ange, ma bien-aimée, mon amour, ma Marguerite, écoute-moi donc! Si s je ne réussis pas, je me donne à toi, je t'obéirai comme tu devrais, toi, m'obéir; je ferai tes volontés, je te remettrai la conduite de ma fortune, je ne serai plus le tuteur de mes enfants, je me dépouillerai de toute autorité. Je le jure par ta mère! dit-il en ver- lo sant des larmes.

Marguerite détourna la tête pour ne pas voir cette figure en pleurs, et Claes se jeta aux genoux de sa fille en croyant qu'elle allait céder.

— Marguerite, Marguerite! donne, donne! Que 15 sont soixante mille francs pour éviter des remords éternels! Vois-tu, je mourrai, ceci me tuera. . . . Écoute-moi! ma parole sera sacrée. Si j'échoue, je renonce à mes travaux, je quitterai la Flandre, la France même, si tu l'exiges, et j'irai travailler comme 20 un manœuvre afin de refaire sou à sou ma fortune, et de rapporter un jour à mes enfants ce que la science leur aura pris.

Marguerite voulait relever son père, mais il persistait à rester à ses genoux, et il ajouta en pieu- 25 rant:

— Sois une dernière fois tendre et dévouée! Si je ne réussis pas, je te donnerai moi-même raison dans tes duretés. Tu m'appelleras vieux fou! tu

me nommeras mauvais père! enfin tu me diras que je suis un ignorant! Moi, quand j'entendrai ces paroles, je te baiserai les mains. Tu pourras me battre, si tu le veux; et, quand tu me frapperas, je s te bénirai comme la meilleure des filles en me souvenant que tu m'as donné ton sang!

— S'il ne s'agissait que de mon sang, je vous le rendrais, s'écria-t-elle, mais puis-je laisser égorger par la science mes frères et ma sœur?, non! . . .

iQ Cessez, cessez! dit-elle en essuyant ses larmes et repoussant les mains caressantes de son père.

— Soixante mille francs et deux mois, dit-il en se levant avec rage, il ne me faut plus que cela! mais ma fille se met entre la gloire, entre la richesse et

15 moi. . . . Sois maudite! ajouta-t-il. Tu n'es ni fille ni femme, tu n'as pas de cœur! tu ne seras ni une mère ni une épouse! . . . — Laisse-moi prendre! dis, ma chère petite, mon enfant chérie! je t'adorerai, fit-il en avançant la main sur l'or par

ao un mouvement d'atroce énergie.

— Je suis sans défense contre la force, mais Dieu et le grand Claes nous voient! dit Marguerite en montrant le portrait.

— Bien! essaye de vivre couverte du sang de ton 35 père! . . . cria Balthazar en lui jetant un regard

d'horreur.

Il se leva, contempla le parloir et sortit lentement. En arrivant à la porte, il se retourna comme eût fait un mendiant et interrogea sa fille par un

geste auquel Marguerite répondît en faisant un signe de tête négatif.

— Adieu, ma fille! dit-il avec douceur; tâchez de vivre heureuse.

Quand il eut disparu, Marguerite resta dans une s stupeur qui eut pour effet de Tisoler de la terre; elle n'était plus dans le parloir, elle ne sentait plus son corps, elle avait des ailes et volait dans les espaces du monde moral, où tout est immense, où la pensée rapproche et les distances et les temps, où lo quelque main divine lève le voile étendu sur l'avenir. Il lui sembla qu'il s'écoulait des jours- entiers entre chacun des pas que faisait son père en montant l'escalier; puis elle eut un frisson d'horreur au moment où elle l'entendit entrer dans sa chambre. 15 Guidée par un pressentiment qui répandit dans son âme la poignante clarté d'un éclair, elle franchit l'escalier sans lumière, sans bruit, avec la vélocité d'une flèche, et vit son père qui s'ajustait le front avec un pistolet. 20

— Prenez tout! lui crîa-t-elle en s'élançant vers lui.

Elle tomba sur un fauteuil. Balthazar, la voyant pâle, se mit à pleurer comme pleurent les vieillards; il redevint enfant, il la baisa au front, lui dit des 25 paroles sans suite, il était près de sauter de joie, et semblait vouloir jouer avec elle comme un amant joue avec sa maîtresse après en avoir obtenu le bonheur.

— Assez! assez, mon père! dit-elle; songez à votre promesse! Si vous ne réussissez pas, vous m'obéirez?

— Oui.

— ma mère! s'écria-t-elle en se tournant vers la s chambre de madame Claes, vous auriez tout donné,

n'est-ce pas?

— Dors en paix, dit Balthazar, tu es une bonne Ûlle.

— Dormir! répliqua-t-elle; je n'ai plus les nuits 10 de ma jeunesse; vous me vieillissez, mon père,

comme vous avez lentement flétri le cœur de ma mère

— Pauvre enfant, je voudrais te rassurer en l'expliquant les effets de la magnifique expérience

is que je viens d'imaginer, tu comprendrais. . . . [ — Je ne comprends que notre ruine, dit-elle en s'en allant.

Le lendemain matin, qui était un jour de congé, Emmanuel de Solis amena Jean.

20 — Eh bien? dit-il avec tristesse en abordant Marguerite.

— J'ai cédé, répondit-elle.

— Ma chère vie, dit-il avec un mouvement de joie mélancolique, si vous aviez résisté, je vous

as eusse admirée; mais, faible, je vous adore!

— Pauvre, pauvre Emmanuel, que nous restera-t-il?

— Laissez-moi faire, s'écria le jeune homme d'un air radieux, nous nous aimons, tout ira bien!

Quelques mois s'écoulèrent dans une tranquillité parfaite. M. de Solis fit comprendre à Marguerite que ses chétives économies ne constitueraient jamais une fortune, et lui conseilla de vivre à l'aise en prenant, pour maintenir l'abondance au logis, s l'argent qui restait sur la somme de laquelle il avait été le dépositaire. Pendant ce temps, Marguerite fut livrée aux anxiétés qui jadis avaient agité sa mère en semblable occurrence. Quelque incrédule qu'elle pût être, elle en était arrivée à espérer dans lo le génie de son père. Par un phénomène inexplica- ■ ble, beaucoup de gens ont l'espérance sans avoir la foi. L'espérance est la fleur du désir, la foi est le fruit de la certitude. Marguerite disait: " Si mon père réussit, nous serons heureux! " Claes et is Lemulquinier seuls disaient: "Nous réussirons!" Malheureusement, de jour en jour, le visage de Balthazar s'attrista. Quand il venait dîner, il n'osait parfois regarder sa fille, et parfois il lui jetait aussi des regards de triomphe. Marguerite employa ao ses soirées à se faire expliquer par le jeune de Solis plusieurs difficultés légales. Elle accabla son père de questions sur leurs relations de famille. Enfin elle acheva son éducation virile, elle se préparait évidermnent à exécuter le plan qu'elle méditait, si 15 son père succombait encore une fois dans son duel avec l'Inconnu (X).

Au commencement du mois de juillet, Balthazar passa toute une journée assis sur le banc de son

intelligence, semblait stupide. Déchu de ses espérances, humilié d'avoir dévoré trois fortunes, joueur sans argent, il pliait sous le poids de ses ruines, sous le fardeau de ses espérances moins détruites que S trompées. Cet homme de génie, muselé par la nécessité, se condamnant lui-même, offrait un spectacle vraiment tragique qui eût touché Thomme le plus insensible. Pierquin lui-même ne contemplait pas sans un sentiment de respect ce lion en cage,

10 dont les yeux pleins d'une puissance refoulée étaient devenus calmes à force de tristesse, ternes à force de lumière; dont les regards demandaient une aumône que la bouche n'osait proférer. Parfois, un éclair passait sur cette face desséchée qui se ranimait par

15 la conception d'une nouvelle expérience; pids, si, en contemplant le parloir, les yeux de Balthazar s'arrêtaient à la place où sa femme avait expiré, de légers pleurs roulaient comme d'ardents grains de sable dans le désert de ses prunelles que la pensée faisait im-

20 menses, et sa tête retombait sur sa poitrine. Il avait soulevé le monde, comme un Titan, et le monde revenait plus pesant sur sa poitrine. Cette gigantesque douleur, si virilement contenue, agissait sur Pierquin et sur Emmanuel, qui parfois se sentaient

25 assez émus pour vouloir offrir à cet homme la somme nécessaire à quelque série d'expériences; tant sont communicatives les convictions du génie! Tous deux concevaient comment madame Claes et Marguerite avaient pu jeter des millions dans ce gouffre;

tA RECHERCHE DE L ABSOLU

mais la raison- arrêtait promptcmcnt les élans du cceur; et leurs émotions se traduisaient par des consolations qui aigrissaient encore les peines de ce Titan foudroyé. Claes ne parlait point de sa fille ainée et ne s'inquiétait ni de son absence, ni du s silence qu'elle gardait en n'écrivant ni à lui ni à Félicie. Quand Solis et Pierquin lui en demandaient des nouvelles, il paraissait affecté désagréablement. Pressentait-il que Marguerite agissait contre lui? Se trouvait-il humilié d'avoir résigné les droits lo majestueux de la paternité à son enfant? En était-il venu à moins l'aimer, parce qu'elle allait être le père et lui l'enfant? Peut-être y avait-il beaucoup de ces raisons et beaucoup de ces sentiments inexprimables qui passent comme des nuages 15 en l'âme, dans la disgrâce muette qu'il faisait peser sur Marguerite. Quelque grands que puissent être les grands hommes connus ou inconnus, heureux ou malheureux dans leurs tantatives, ils ont des petitesses par lesquelles ils tiennent à l'humanité. Par ta un double malheur, ils ne souffrent pas moins de leurs quahtés que de leurs défauts; et peut-être Balthazar avait-îl à se familiariser avec les douleurs de ses vanités blessées. La vie qu'il menait et les soirées pendant lesquelles ces quatre personnes se 1$ trouvèrent réunies en l'absence de Marguerite furent donc une vie et des soirées empreintes de tristesse, remplies d'appréhensions vagues. Ce fut des jours infertiles comme des landes desséchées, où néan-

moins ils glanaient quelques fleurs, rares consolations. L'atmosphère leur semblait brumeuse en Tabsence de la fille aînée, devenue Tâme, Tespoir et la force de cette famille. Deux mois se passèrent ainsi, pen- 5 dant lesquels Balthazar attendit patiemment sa fille. Marguerite fut ramenée à Douai par son oncle, qui resta au logis au lieu de retourner à Cambrai, sans doute pour y appuyer de son autorité quelque coup d'État médité par sa nièce. Ce fut une petite fête

lo de famille que le retour de Marguerite. Le notaire et M. de Solis avaient été invités à dîner par Félicie et par Balthazar. Quand la voiture de voyage s'arrêta devant là porte de la maison, ces quatre personnes vinrent y recevoir les voyageurs avec de

15 grandes démonstrations de joie. Marguerite parut heureuse de revoir les foyers paternels, ses yeux s'emplirent de larmes quand elle traversa la cour pour arriver au parloir. En embrassant son père, ses caresses de jeune fille ne furent pas néanmoins sans

20 arrière-pensée, elle rougissait comme une épouse coupable qui ne sait pas feindre; mais ses regards reprirent leur pureté quand elle regarda M. de Solis, en qui elle semblait puiser la force d'achever l'entreprise qu'elle avait secrètement formée. Pendant

25 le dîner, malgré l'allégresse qui animait les physionomies et les paroles, le père et la fille s'examinèrent avec défiance et curiosité. Balthazar ne fit à Marguerite aucune question sur son séjour à Paris, sans doute par dignité paternelle. Emmanuel de Solis

imita cette réserve. Mais Pierquin, qui était habitué à connaître tous les secrets de famille, dit à Marguerite en couvrant sa curiosité sous une fausse bonhomie:

— Eh bien, chère cousine, vous avez vu Paris, les s spectacles? . . .

— Je n'ai rien vu à Paris, répondit-elle, je n'y suis pas allée pour me divertir. Les jours s'y sont tristement écoulés pour moi, j'étais trop impatiente de revoir Douai. lo

— Si je ne m'étais pas fâché, elle ne serait pas venue à l'Opéra, où, d'ailleurs, elle s'est ennuyée! dit M. Conyncks. ^

La soirée fut pénible, chacun était gêné, souriait mal ou s'efforçait de témoigner cette gaieté de com- 15 mande sous laquelle se cachent de réelles anxiétés. Marguerite et Balthazar étaient en proie à de sourdes et cruelles appréhensions qui réagissaient sur les cœurs. Plus la soirée s'avançait, plus la contenance du père et de la fille s'altérait. Parfois, 20 Marguerite essayait de sourire, mais ses gestes, ses regards, le son de sa voix trahissaient une vive inquiétude. MM. Conyncks et de Solis semblaient connaître la cause des secrets mouvements qui agitaient cette noble fille, et paraissaient l'encourager 25 par des oeillades expressives. Blessé d'avoir été mis en dehors d'une résolution et de démarches accomplies pour lui, Balthazar se séparait insensiblement de ses enfants et de ses amis, en affectant

de garder le silence. Marguerite allait sans doute lui découvrir ce qu'elle avait décidé de lui. Pour un homme grand, pour un père, cette situation était intolérable. Parvenu à un âge où Ton ne dissimule

5 rien au milieu de ses enfants, où l'étendue des idées donne de la force aux sentiments, il devenait donc de plus en plus grave, songeur et chagrin, en voyant s'approcher le moment de sa mort civile. Cette soirée renfermait une de ces crises de la vie intérieure

10 qui ne peuvent s'expliquer que par des images. Les nuages et la foudre s'amoncelaient au ciel, on riait dans la campagne; chacun avait chaud, sentait l'orage, levait la tête et continuait sa route, M. Conyncks, le premier, alla se coucher et fut conduit

15 à sa chambre par Balthazar. Pendant son absence, Pierquin et M. de Solis s'en allèrent. Marguerite fit un adieu plein d'affection au notaire; elle ne dit rien à Emmanuel, mais elle lui pressa la main en lui jetant un regard humide. Elle renvoya Félicie, et,

20 quand Claes revint au parloir, il y trouva sa fille seule.

— Mon bon père, lui dit-elle d'une voix tremblante, il a fallu les circonstances graves où nous sommes pour me faire quitter la maison; mais, après bien des

25 angoisses et après avoir surmonté des diflâcultés inouïes, j'y reviens avec quelques chances de salut pour nous tous. Grâce à votre nom, à l'influence de notre oncle et aux protections de M. de Solis, nous avons obtenu pour vous une place de receveur des finances

en Bretagne; elle vaut, dit-on, dix-huit à vingt mille francs par an. Notre oncle a fait le cautionnement. . . . Voici votre nomination, ajouta-t-elle en tirant une lettre de son sac. Votre séjour ici, pendant nos années de privations et de sacrifices, serait 5 intolérable. Notre père doit rester dans une situation au moins égale à celle où il a toujours vécu. Je ne vous demanderai rien sur vos revenus, vous les emploierez comme bon vous semblera. Je vous suppUe seulement de songer que nous n'avons pas 10 un sou de rente, et que nous vivrons tous avec ce que Gabriel nous donnera sur ses revenus. La ville ne saura rien de cette vie claustrale. Si vous étiez chez vous, vous seriez un obstacle aux moyens que nous emploierons, ma sœur et moi, pour tâcher d'y 15 rétablir l'aisance. Est-ce abuser de l'autorité que vous m'avez donnée, que de vous mettre dans une position à refaire vous-même votre fortune? Dans quelques années, si vous le voulez, vous serez receveur général. 20

— Ainsi, Marguerite, dit doucement Balthazar, tu me chasses de ma maison. . . .

— Je ne mérite pas un reproche si dur, répondit la fille en comprimant les mouvements tumultueux de son cœur. Vous reviendrez parmi nous lorsque 25 vous pourrez habiter votre ville natale comme il vous convient d'y paraître. D'ailleurs, mon père, n'ai-je point votre parole? reprit-elle froidement. Vous devez m'obéir. Mon oncle est resté pour

tf

VOUS emmener en Bretagne, afin que vous ne fissiez pas seul le voyage.

— Je n'irai pas! s'écria Balthazar en se levant; je i^'ai besoin du secours de personne pour rétablir

S ma fortune et payer ce que je dois à mes enfants.

— Ce sera mieux, reprit Marguerite sans s'émouvoir. Je vous prierai seulement de réfléchir à notre situation respective, que je vais vous expliquer en peu de mots. Si vous restez dans cette maison, vos

10 enfants en sortiront, afin de vous en laisser le maître.

— Marguerite! cria Balthazar.

— Puis, dit-elle en continuant sans vouloir remarquer l'irritation de son père, il faut instruire le ministre de votre refus, si vous n'acceptez pas une

15 place lucrative et honorable que, malgré nos démarches et nos protections, nous n'aurions pas eue sans quelques billets de mille francs adroitement mis par mon oncle dans le gant d'une dame. . . .

— Me quitter!

20 — Ou vous nous quitterez ou nous vous fuirons, répliqua- t-elle. Si j'étais votre seule enfant, j'iiniterais ma mère, sans murmurer contre le sort que vous me feriez. Mais ma sœur et mes deux frères ne périront pas de faim ou de désespoir auprès de 25 vous; je l'ai promis à celle qui mourut là, dit-elle en montrant le lit de sa mère. Nous vous avons caché nos douleurs, nous avons souffert en silence; aujourd'hui, nos forces se sont usées. Nous ne sommes pas au bord d'un abîme, nous sommes au fond, mou

père ! Pour nous en tirer, il ne nous faut pas seulement du courage, îl faut encore que nos efforts ne soient pas incessamment déjoués par les caprices d'une passion . . .

— Mes chers enfants! s'écria Balthazar en saisis- s sant la main de Marguerite, je vous aiderai, je travaillerai, je . . .

— En voici les moyens, répondît-elle en lui tendant la lettre ministérielle.

— Mais, mon ange, le moyen que tu m'offres pour lo refaire ma fortune est trop lent! tu me fais perdre

le fruit de dix années de travaux, et les sommes énormes que représente mon laboratoire. Là, dit-il en indiquant le grenier, sont toutes nos ressources.

Marguerite marcha vers la porte en disaîit: 15

— Mon père, vous choisirez!

— -Ah! ma fille, vous êtes bien dure! répondît-il en s'asseyant dans un fauteuil et la laissant partir.

Le lendemain matin, Marguerite apprit par Lemulquinîer que M. Claes était sorti. Cette simple 20 annonce la fit pâlir, et sa contenance fut si cruellement significative, que le vieux valet lui dît:

— Soyez tranquille, mademoiselle: monsieur a dît qu'il serait revenu à onze heures pour déjeuner. Il ne s'est pas couché. A deux heures du matin, il 25 était encore debout dans le parloir, à regarder par les fenêtres les toits du laboratoire. J'attendais dans la cuisine, je le voyais, il pleurait, il a du chagrin. Voici ce fameux mois de juillet pendant lequel le

soleil est capable de nous enrichir tous, et, si vous vouUez . . .

— Assez! dit Marguerite en devinant toutes les pensées qui avaient dû assaillir son père.

s II s'était, en effet, accompli chez Balthazar ce phénomène qui s'empare de toutes les personnes sédentaires, sa vie dépendait pour ainsi dire des lieux avec lesquels il s'était identifié; sa pensée, mariée à son laboratoire et à sa maison, les lui

lo rendait indispensables, comme Test la Bourse au joueur pour qui les jours fériés sont des jours perdus. Là étaient ses espérances, là descendait du ciel la seule atmosphère où ses poumons pouvaient puiser l'air vital. Cette alUance des Ueux et des choses

15 entre les hommes, si puissante chez les natures faibles, devient presque tyrannique chez les gens de science et d'étude. Quitter sa maison, c'était, pour Balthazar, renoncer à la science, à son problème, c'était mourir.

20 Marguerite fut en proie à une extrême agitation jusqu'au moment du déjeuner. La scène qui avait porté Balthazar à vouloir se tuer lui était revenue à la mémoire, et elle craignit de voir se dénouer tragiquement la situation désespérée où se trouvait son

25 père. Elle allait et venait dans le parloir, en tressaillant chaqiie fois que la sonnette de la porte retentissait. Enfin, Balthazar revint. Pendant qu'il traversait la cour, Marguerite, qui étudia sa figure avec inquiétude, n'y vit que l'expression d'une

douleur orageuse. Quand il entra dans le parloir, elle s'avança vers lui pour lui souhaiter le bonjour; il la saisit affectueusement par la taille, l'appuya sur son cœur, la baisa au front et lui dit à l'oreille:

— Je suis allé demander mon passe-port. 5 Le son de la voix, le regard résigné, le mouvement

de son père, tout écrasa le cœur de la pauvre fille, qui détourna la tête pour ne point laisser voir ses larmes; mais, ne pouvant les réprimer, elle alla dans le jardin et revint après y avoir pleuré à son aise. 10 Pendant le déjeuner, Balthazar se montra gai comme un homme qui avait pris son parti.

— Nous allons donc partir pour la Bretagne, mon oncle? dit-il à M. Conyncks. J'ai toujours eu le désir de voir ce pays-là. 15

— On y vit à bon marché, répondit le vieil oncle.

— Mon père nous quitte? s'écria Félicie.

M. de Solis entra, il amenait Jean.

— Vous nous le laisserez aujourd'hui, dît Balthazar en mettant son fils près de lui; je pars demain, et je 20 veux lui dire adieu.

Emmanuel regarda Marguerite, qui baissa la tête. Ce fut une journée morne, pendant laquelle chacun fut triste, et réprima des pensées ou des pleurs. Ce n'était pas une absence, mais un exil. Puis tous 25 sentaient instinctivement ce qu'il y avait d'humiliant pour un père à déclarer ainsi publiquement ses désastres en acceptant une place et en quittant sa H

famille, à l'âge de Balthazar. Lui seul fut aussi i

grand que Marguerite était ferme, et parut accepter noblement cette pénitence des fautes que l'emportement du génie lui avait fait commettre. Quand la soirée fut passée et que le père et la fille furent seuls,

S Balthazar, qui, pendant toute la journée, s'était montré tendre et affectueux, comme il Tétait durant les beaux jours de sa vie patriarcale, tendit la main à Marguerite et lui dit avec une sorte de tendresse mêlée de désespoir:

lo — Es-tu contente de ton père?

— • Vous êtes digne de celui-là! répondit Marguerite en lui montrant le portrait de Van Claes.

Le lendemain matin, Balthazar, suivi de Lemulquinier, monta dans son laboratoire comme pour

1$ faire ses adieux aux espérances qu'il avait caressées et que ses opérations commencées lui représentaient vivantes. Le maître et le valet se jetèrent un regard plein de mélancolie en entrant dans le grenier qu'ils allaient quitter peut-être pour toujours. Balthazar

20 contempla ces machines sur lesquelles sa pensée avait si longtemps plané, et dont chacune était liée au souvenir d'une recherche ou d'une expérience. Il ordonna d'un air triste à Lemulquinier de faire évaporer des gaz ou des acides dangereux, de séparer

25 des substances qui auraient pu produire des explosions. Tout en prenant ces soins, il proférait des regrets amers, comme en exprime un condamné à mort, avant d'aller à l'échafaud.

— Voici pourtant, dit-il en s'arrêtant devant une

capsule dans laquelle plongeaient les deux fils d'une pile de Volta, une expérience dont le résultat devrait être attendu. Si elle réussissait, affreuse pensée! mes enfants ne chasseraient pas de sa maison un père qui jetterait des diamants à leurs pieds. ... s Voilà une combinaison de carbone et de soufre, ajouta-t-U en se parlant a lui-même, dans laquelle le carbone joue le rôle de corps électro-positif; la cristallisation doit commencer au pôle négatif; et, dans le cas de décomposition, le carbone s'y porterait lo cristallisé. . . .

— Ah! ça se ferait comme ça! dît Lemulquinier en contemplant son maître avec admiration.

— Or, reprit Balthazar après une pause, la combinaison est soumise à l'influence de cette pile qui 15 peut agir ...

— Si monsieur veut, je vais en augmenter l'effet....

— Non, non, il faut la laisser telle qu'elle est. Le repos et le temps sont des conditions essentielles à

la cristallisation! ... 20

— Parbleu! faut qu'elle prenne son temps, cette cristallisation, s'écria le valet de chambre. . .

— Si la température baisse, le sulfure de carbone se cristallisera, dit Balthazar en continuant d'exprimer par lambeaux les pensées indistinctes d'une 25 méditation complète dans son entendement; mais,

si l'action de la pile opère dans certaines conditions que j'ignore. ... Il faudrait surveiller cela . . . , il est possible. . . . Mais à quoi pensé-je? il ne s'agit

244 l'A RECHERCHE DE l'aBSOLU

plus de chimie, mon ami, nous devons aller gérer une recette en Bretagne. ...

Claes sortît précipitamment et descendit pour faire un dernier déjeuner de famille, auquel assistè- 5 rent Pierquin et M. de Solis. Balthazar, pressé d'en finir avec son agonie scientifique, dit adieu à ses ^enfants et monta en voiture avec son oncle; toute la famille l'accompagna sur le seuil de la porte. Là, quand Marguerite eut embrassé son père par une

lo étreinte désespérée, à laquelle il répondit en lui disant à l'oreille: " Tu es une bonne fille, et je ne t'en voudrai jamais! " elle franchit la cour, se sauva dans le parloir, s'agenouilla à la place où sa mère était morte et fit une ardente prière à Dieu pour lui de-

15 mander la force d'accomplir les rudes travaux de sa nouvelle vie. Elle était déjà fortifiée par une voix intérieure qui lui avait jeté dans le cœur les applaudissements des anges et les remerciments de sa mère, quand sa sœur, son frère, Emmanuel et Pierquin ren-

2o trèrent, après avoir regardé la calèche jusqu'à ce qu'ils ne la vissent plus.

— Maintenant, mademoiselle, qu'allez-vous faire? lui dit Pierquin.

— Sauver la maison, répondit-elle avec simplicité. 25 Nous possédons près de treize cents arpents à Waî-

gnies. Mon intention est de les faire défricher, les partager en trois fermes, construire les bâtiments nécessaires à leur exploitation, les louer; et je crois qu'en quelques années, avec beaucoup d'économie

et de patience, chacun de nous, dit-elle en montrant sa sœur et son frère, aura une ferme de quatre cents et quelques arpents qui pourra valoir, un jour, près de quinze mille francs de rente. Mon frère Gabriel gardera pour sa part cette maison et ce qu'il 5 possède sur le grand-livre. Puis nous rendrons un Jour à notre père sa fortune, dégagée de toute obligation, en consacrant nos revenus à Tacquittement de ses dettes.

— Mais, chère cousine, dit le notaire stupéfait de lo cette entente des affaires et de la froide raison de Marguerite, il vous faut plus de deux cent mille francs pour défricher vos terrains, bâtir vos fermes et acheter des bestiaux. . . . Où prendrez-vous cette somme? J5

-^ Là commencent mes embarras, dit-elle en regardant alternativement le notaire et M. de Solis; je n'ose les demander à mon oncle, qui a déjà fait le cautionnement de mon père!

— Vous avez des amis! s'écria Pierquin en voyant lo tout à coup que les demoiselles Claes seraient encore des filles de plus de cinq cent mille francs.

Emmanuel de Solis regarda Marguerite avec attendrissement, mais, malheureusement pour lui, Pierquin resta notaire au milieu de son enthousiasme et as reprit ainsi:

— Moi, je vous les offre, ces deux cent mille francs ! Emmanuel et Marguerite se consultèrent par un

regard, qui fut un trait de lumière pour Pierquin.

Félicîe rougît excessivement, tant elle était heureuse de trouver son cousin aussi généreux qu'elle le souhaitait. Elle regarda sa sœur, qui tout à coup devina que, pendant Tabsenee qu'elle avait faite, 5 la pauvre fille s'était laissé prendre à quelques banales galanteries de Pierquin.

— Vous ne me payerez que cinq pour cent d'intérêt, ajouta-t-il. Vous me rembourserez quand vous voudrez, et vous me donnerez une hypothèque

10 sur vos terrains. Mais soyez tranquille, vous n'aurez

que les déboursés à payer pour tous vos contrats, je

vous trouverai de bons fermiers et ferai vos affaires

gratuitement, afin de vous aider en bon parent.

Emmanuel fit un signe à Marguerite pour l'engager

15 à refuser; mais elle était trop occupée à étudier les changements qui nuançaient la physionomie de sa sœur pour s'en apercevoir. Après une pause, elle regarda le notaire d'un air ironique et lui dit d'ellemême, à la grande joie de M. de Solis:

20 — Vous êtes un bien bon parent, je n'attendais pas moins de vous; mais l'intérêt à cinq pour cent retarderait trop notre libération, j'attendrai la majorité de mon frère et nous vendrons ses rentes. Pierquin se mordit les lèvres; Emmanuel se mit

25 à sourire doucement.

— Félicie, ma chère enfant, reconduis Jean au collège, Martha t'accompagnera, dit Marguerite en montrant son frère. — Jean, mon ange, sois bien sage,

chire pas tes habits, nous ne sommes pas assez

riches pour te les renouveler aussi souvent que nous le faisions! Allons, va, mon petit, étudie bien. Félicie sortit avec son frère.

— Mon cousin, dit Marguerite à Pierquin, et vous monsieur, dit-elle à M. de Solis, vous êtes sans 5 doute venus voir mon père pendant mon absence? je vous remercie de ces preuves d'amitié. Vous ne ferez sans doute pas moins pour deux pauvres filles qui vont avoir besoin de conseils. Entendons-nous

à ce sujet. . . . Quand je serai en ville, je vous re- 10 cevrai toujours avec le plus grand plaisir; mais, quand Félicie sera seule ici avec Josette et Martha, je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle ne doit voir personne, fût-ce un vieil ami, et le plus dévoué de nos parents. Dans les circonstances où nous nous 15 trouvons, notre conduite doit être d'une irréprochable sévérité. Nous voici donc pour longtemps vouées au travail et à la solitude.

Le silence régna pendant quelques instants.

Emmanuel, abîmé dans la contemplation de la tête 20 de Marguerite, semblait muet; Pierquin ne savait que dire. Le notaire prit congé de sa cousine, en éprouvant un mouvement de rage contre lui-même: il avait deviné tout à coup que Marguerite aimait Emmanuel, et qu'il venait de se conduire en vrai sot. 25

— Ah çà! Pierquin, mon ami, se dit-il en s'apostrophant lui-même dans la rue, un homme qui te dirait que tu es un grand animal aurait raison. Suis-je bête! J'ai douze mille livres de rente, en

• dehors de ma charge, sans compter la succession de mon oncle Des Racquets, de qui je suis le seul héritier, et qui me doublera ma fortune un jour ou Tautre (enfin, je ne lui souhaite pas de mourir, il est éco- 5 nome!), et j'ai Tinfamie de demander des intérêts à mademoiselle Claes! Je suis sûr qu'à eux deux ils se moquent maintenant de moi. Je ne dois plus penser à Marguerite! Non. Après tout, Félicie est une douce et bonne petite créature qui me con-

10 vient mieux. Marguerite a un caractère de fer, elle voudrait me dominer, et elle me dominerait! Allons, montrons-nous généreux, ne soyons pas tant notaire, je ne peux donc pas secouer ce harnais-là! Sac-à-papier! je vais me mettre à aimer Félicie, et

15 je ne bouge pas de ce sentiment-là! . . . Fourche! elle aura une ferme de quatre cent trente arpents, qui, dans un temps donné, vaudra entre quinze et vingt mille livres de rente, car les terrains de Waignies sont bons. Que mon oncle Des Racquets

20 meure, pauvre bon homme! je vends mon étude et je suis un homme de cin-quan-te-mil-le-li-vres-deren-te. Ma femme est une Claes, je suis allié à des maisons considérables. Diantre! nous verrons si les Courteville, les Magalhens, les Savaron de Savarus

25 refuseront de venir chez un Pierquin-Claes-Molina- Nourho! Je serai maire de Douai, j'aurai la croix, je puis être député, j'arrive à tout. . . . Ah çà! Pierquin, mon garçon, tiens-toi là, ne faisons plus de sottises, d'autant que, ma parole d'honneur,

LA RECHERCHE DE t ABSOLU 249

Félicie . . . , mademoiselle Fécilie Van Claes, elle

Quand les deux amants furent seuls, Emmanuel tendit une main à Marguerite, qui ne put s'empêcher d'y mettre sa main droite. Ils se levèrent par un s mouvement unanime en se dirigeant vers leur banc, dans le jardin; mais, au milieu du parloir, l'amant ne put résister à sa Joie et, d'une voix que l'émotion rendit tremblante, il dit à Marguerite:

— -J'ai trois cent mille francs à vous! ... 10

— Comment, s'écria-t-elle, ma pauvre mère vous aurait encore confié? . . . Non. . . . Quoi?

— ma Marguerite, ce qui est à moi n'est-il pas à vous? N'est-ce pas ^'ous qui la première avea dit nous? is

— Cher Emmanuel! dît-elle en pressant la main qu'elle tenait toujours.

Et, au lieu d'aller au jardin, elle se Jeta dans la bergère.

— N'est-ce pas à moi de vous remercier, dit-il 20 avec sa voix d'amour, puisque vous acceptez?

— Ce moment, dit-elle, mon cher bien-aimé, efface bien des douleurs, et rapproche un heureux avenir! Oui, J'accepte ta fortune, reprit-elle en laissant errer sur ses lèvres un sourire d'ange, Je sais le moyen de 25 la faire mienne.

Elle regarda le portrait de Van Claes comme pour avoir un témoin. Le jeune homme, qui suivait les regards de Marguerite, ne lui vit pas tirer de son doigt

2SO LA RECHERCHE DE l'aBSOLU

une bague de jeune fille et ne s'aperçut de ce geste qu'au moment où il entendît ces paroles:

— Au milieu de nos profondes misères, il surgit un bonheur. Mon père me laisse, par insouciance, la

5 libre disposition de moi-même, dit-elle en tendant la bague. Prends, Emmanuel! Ma mère te chérissait, elle t'aurait choisi.

Les larmes vinrent aux yeux d'Emmanuel, il pâlit, tomba sur ses genoux, et dit à Marguerite en

lo lui donnant un anneau qu'il portait toujours:

— Voici l'alliance de ma mère! Ma Marguerite, reprit-il en baisant la bague, n'aurai-je donc d'autre gage que ceci?

Elle se baissa pour apporter son front aux lèvres 1$ d'Emmanuel.

— Hélas! mon pauvre aimé, ne faisons-nous pas là quelque chose de mal? dit-elle tout émue, car nous attendrons longtemps.

— Mon oncle disait que l'adoration était le pain 20 quotidien de la patience, en parlant du chrétien qui

aime Dieu, je puis t'aimer ainsi, je t'ai, depuis longtemps, confondue avec le Seigneur de toutes choses: je suis à toi, comme je suis à lui.

Ils restèrent pendant quelques moments plongés 25 dans la plus douce exaltation. Ce fut la sincère et calme effusion d'un sentiment qui, semblable à une source trop pleine, débordait par de petites vagues incessantes. Les événements qui séparaient ces deux amants étaient un sujet de mélancolie qui

rendit leur bonheur plus vif, en lui donnant quelque chose d'aigu comme la douleur. Félicie revint trop tôt pour eux. Emmanuel, éclairé par le tact délicieux qui fait tout deviner en amour, laissa les deux sœurs seules, après avoir échangé avec Marguerite s un regard où elle put voir tout ce que lui coûtait cette discrétion, car il y exprima combien il était avide de ce bonheur désiré si longtemps, et qui venait d'être consacré par les fiançailles du cœur.

— Viens ici, petite sœur, dit Marguerite en pre- lo nant Félicie par le cou.

Puis, la ramenant dans le jardin, elles allèrent s'asseoir sur le banc auquel chaque génération avait confié ses paroles d'amour, ses soupirs de douleur, ses méditations et ses projets. Malgré le ton joyeux 15 et l'aimable finesse de sourire de sa sœur, Félicie éprouvait une émotion qui ressemblait à un mouvement de peur. Marguerite lui prit la main et la sentît trembler.

— Mademoiselle Félicie, dit l'aînée en s'appro- 20 chant de l'oreille de sa sœur, je lis dans votre âme. Pîerquin est venu souvent pendant mon absence, il est venu tous les soirs, il vous a dit de douces paroles et vous les avez écoutées. . . .

Félicie rougît. 25

— Ne t'en défends pas, mon ange, reprit Marguerite, il est si naturel d'aimer! Peut-être ta chère âme changera- t-elle un peu la nature du cousin; il est égoïste, intéressé, mais c'est un honnête homme,

et sans doute ses défauts serviront à ton bonheur. Il t'aimera comme la plus jolie de ses propriétés, tu feras partie de ses affaires. Pardonne-moi ce mot, chère amie ! tu le corrigeras des mauvaises habitudes S qu'il a prises de ne voir partout que des intérêts, en lui apprenant les affaires du cœur.

Félicie ne put qu'embrasser sa sœur.

— ^'D 'ailleurs, reprit Marguerite, il a de la fortune. Sa famille est de la plus haute et de la plus ancienne lo bourgeoisie. Mais serait-ce donc moi qui m'opposerais à ton bonheur, si tu veux le trouver dans une condition médiocre?

Félicie laissa échapper ces mots:

— Chère sœur!

15 — Oh! oui, tu peux te confier à moi! s'écria Marguerite. Quoi de plus naturel que de nous dire nos secrets?

Ce mot plein d'âme détermina l'une de ces causeries délicieuses où les jeunes filles se disent tout. Quand

20 Marguerite, que l'amour avait faite experte, eut reconnu l'état du cœur de Félicie, elle finit en lui disant :

— Eh bien, ma chère enfant, assurons-nous que le cousin t'aime véritablement; et alors . . .

25 — Laisse-moi faire, répondit Félicie en riant, j'ai mes modèles.

— Folle! dit Marguerite en la baisant au front. Quoique Pierquin appartînt à cette classe d'hommes qui dans le mariage voient des obligations,

l'exécution des lois sociales et un mode pour la transmission des propriétés; qu'il lui fût indifférent d'épouser ou Félicie oU Marguerite, si Tune ou l'autre avaient le même nom et la même dot, il s'aperçut néanmoins que toutes deux étaient, suivant une 5 de ses expressions, des filles romanesques et sentimentales j deux adjectifs que les gens sans cœur emploient pour se moquer des dons que la nature sème d'une main parcimonieuse à travers les sillons de l'humanité; le notaire se dit sans doute qu'il lo fallait hurler avec les loups, et, le lendemain, il vint voir Marguerite, l'emmena mystérieusement dans le petit jardin et se mit à parler sentiment, puisque c'était une des clauses du contrat primitif qui devait précéder, dans les lois du monde, le con- 15 trat notarié.

— Chère cousine, lui dit-il, nous n'avons pas toujours été du même avis sur les moyens à prendre pour arriver à la conclusion heureuse de vos affaires; mais vous devez reconnaître aujourd'hui que j'ai 20 toujours été guidé par un grand désir de vous être utile. Eh bien, hier, j'ai gâté mes offres par une fatale habitude que nous donne Vesprit notaire, comprenez- vous? . . . Mon cœur n'était pas complice de ma sottise. Je vous ai bien aimée; mais 25 nous avons une certaine perspicacité, nous autres, et je me suis aperçu que je ne vous plaisais pas. C'est ma faute! un autre a été plus adroit que moi. Eh bien, je viens vous avouer tout bonifacement

254 I^ RECHERCHE DE l'ABSOLU

que j'éprouve un amour réel pour votre sœur Félîcîe. Traitez-moi donc comme un frère! puisez dans ma bourse, prenez à même! allez, plus vous prendrez, plus vous me prouverez d'amitié. Je suis tout à

5 vous, sans intérêt, entendez-vous? ni à douze ni à un quart pour cent. Que je sois trouvé digne de Félicie et je serai content. Pardonnez-moi mes défauts, ils ne viennent que de la pratique des affaires; le cœur est bon, et je me jetterai dans la

lo Scarpe plutôt que de ne pas rendre ma femme heureuse.

— Voilà qui est bien, cousin! dit Marguerite; mais ma sœur dépend d'elle et de notre père.

— Je sais cela, ma chère cousine, répliqua le 15 notarié; mais vous êtes la mère de toute la famille,

et je n'ai rien plus à cœur que de vous rendre juge du mien.

Cette façon de parler peint assez bien l'esprit de l'honnête notaire. Plus tard, Pierquin devînt célèbre

20 par sa réponse au commandant du camp de Saint- Omer, qui l'avait prié d'assister à une fête militaire, laquelle réponse était ainsi conçue: " Monsieur Pierquin-Claes de Molina-Nourho, maire de la ville de Douai, chevalier de la Légion d'honneur, aura celui

25 de se rendre, etc."

Marguerite accepta l'assistance du notaire, maïs seulement dans tout ce qui concernait sa profession, afin de ne compromettre en rien ni sa dignité de femme, ni l'avenir de sa sœur, ni les déterminations

de son père. Ce jour même, elle confia sa sœur à la garde de Josette et de Martha, qui se vouèrent corps et âme à leur Jeune maîtresse, en en secondant les plans d'économie. Marguerite partît aussitôt pour Waîgnies, où elle commença ses opérations, s qui furent savamment dirigées par Pierquîn. Le dévouement s'était chiffré dans l'esprit du notaire comme une excellente spéculation; ses soins, ses peines furent alors, en quelque sorte, une mise de fonds qu'il ne voulut point économiser. D'abord, 10 il tenta d'épargner à Marguerite la peine de faire défricher et de labourer les terres destinées aux fermes. Il avisa trois jeunes fils de fermiers riches qui désiraient s'établir, il les séduisit par la perspective que leur offrait la richesse de ces terrains, et 15 réussit à leur faire prendre à bail les trois fermes qui allaient être construites. Moyennant l'abandon du prix de la ferme pendant trois ans, les fermiers s'engagèrent à en donner dix mille francs de loyer à la quatrième année, douze mille à la sixième et quinze 10 mille pendant le reste du bail, à creuser les fossés, faire les plantations et acheter les bestiaux. Pendant que les fermes se bâtirent, les fermiers vinrent défricher leurs terres. Quatre ans après le départ de Balthazar, Marguerite avait déjà presque rétabli 25 la fortune de son frère et de sa sceur. Deux cent mille francs suffirent à payer toutes les constructions. Ni les secours ni les conseils ne manquèrent à cette courageuse fille dont la conduite excitait l'admira-

tîon de la ville. Marguerite surveilla ses bâtisses, Pexécution de ses marchés et de ses baux avec ce bon sens, cette activité, cette constance que savent déployer les femmes quand elles sont animées par

S un grand sentiment. Dès la cinquième année, elle put consacrer trente mille francs de revenu que donnèrent les fermes, les rentes de son frère et le produit des biens paternels, à ^acquittement des capitaux hypothéqués et à la réparation des domma-

lo ges que la passion de Balthazar avait faits dans sa maison. L'amortissement devait donc aller rapidement par la décroissance des intérêts. Emmanuel de Solis offrit, d'ailleurs, à Marguerite les cent mille francs qui lui restaient sur la succession de son oncle,

15 et qu'elle n'avait pas employés, en y joignant une vingtaine de mille francs de ses économies, en sorte que, dès la troisième année de sa gestion, elle put acquitter une assez forte somme de dettes. Cette vie de courage, de privations et de dévouement ne se

20 démentit point durant cinq années; mais tout fut, d'ailleurs, succès et réussite, sous l'administration et l'influence de Marguerite.

Devenu ingénieur des ponts .et chaussées, Gabriel, aidé par son grand-oncle, fit une rapide fortune dans

25 l'entreprise d'un canal qu'il construisit, et sut plaire à sa cousine mademoiselle Conyncks, que son père adorait, et l'une des plus riches héritières des deux Flandres. En 1824, les biens de Claes se trouvèrent libres, et la maison de la rue de Paris avait réparé

ses pertes. Pierquin demanda positivement la main de Félicie à Balthazar, de même que M. de Solis sollicita celle de Marguerite.

Au commencement du mois de janvier 1835, Marguerite et M. Conyncks partirent pour aller chercher le père exilé, de qui chacun désirait vivement le retour, et qui donna sa démission afin de rester au milieu de sa famille, dont le bonheur allait recevoir sa sanction. En l'absence de Marguerite, qui souvent avait exprimé le regret de ne pouvoir remplir n les cadres vides de la galerie et des appartements de réception, pour le jour où son père reprendrait sa maison, Pierquin et M. de Solis complotèrent avec Félicie de préparer à Marguerite une surprise qui ferait participer, en quelque sorte, la sœur cadette i à la restauration de la maison Claes. Tous deux avaient acheté à Félicie plusieurs beaux tableaux qu'ils lui offrirent pour décorer sa galerie. M. Con3'ncks avait eu la même idée. Voulant témoigner à Marguerite la satisfaction que lui causait sa 2 noble conduite et son dévouement à remplir le mandat que lui avait légué sa mère, il avait pris des mesures pour qu'on apportât une cinquantaine de ses plus belles toiles et quelques-unes de celles que Balthazar avait jadis vendues, en sorte que la gale- * rie Claes fut entièrement remeublée. Marguerite était déjà venue plusieurs fois voir son père, accompagnée de sa sœur ou de Jean; chaque fois, elle l'avait trouvé progressivement plus changé; mais.

depuis sa dernière visite, la vieillesse s'était manifestée chez Balthazar par d'effrayants symptômes, à la gravité desquels contribuait sans doute la parcimonie avec laquelle il vivait afin de pouvoir em- 5 ployer la plus grande partie de ses appointements à faire des expériences qui trompaient toujours son espoir. Quoiqu'il ne fût âgé que de soixante-cinq ans, il avait l'apparence d'un octogénaire. Ses yeux s'étaient profondément en onces dans leurs

lo orbites, ses sourcils avaient blanchi, quelques cheveux lui garnissaient à peine la nuque; il laissait croître sa barbe, qu'il coupait avec des ciseaux quand elle le gênait; il était courbé comme un vieux vigneron; puis le désordre de ses vêtements avait

15 repris un caractère de misère que la décrépitude rendait hideux. Quoiqu'une pensée forte animât ce grand visage dont les traits ne se voyaient plus sous les rides, la fixité du regard, un air désespéré, une constante inquiétude y gravaient les diagnostics

20 de la démence, ou plutôt de toutes les démences ensemble. Tantôt, il y apparaissait un espoir qui donnait à Balthazar l'expression du monomane; tantôt, l'impatience de ne pas deviner un secret qui se présentait à lui comme un feu follet y mettait

25 les symptômes de la fureur; puis tout à coup un rire éclatant trahissait la folie; enfin, la plupart du temps, l'abattement le plus complet résumait toutes les nuances de sa passion par la froide mélancolie de l'idiot. Quelque fugaces et imperceptibles que

fussent ces expressions pour des étrangers, elles étaient malheureusement trop sensibles pour ceux qui connaissaient un Claes sublime de bonté, grand par le cœur, beau de visage et duquel il n'existait que de rares vestiges. Vieilli, lassé comme son maître par de constants travaux, Lemulquînier n'avait pas eu à subir comme lui les fatigues de la pensée; aussi sa physionomie offrait-elle un, singulier mélange d'inquiétude et d'admiration pour son maître, auquel il était facile de se méprendre: quoi- i qu'il écoutât sa moindre parole avec respect, qu'il suivit ses moindres mouvements avec une sorte de tendresse, il avait soin du savant comme une mère a soin d'un enfant; souvent, il pouvait avoir l'air de le protéger, parce qu'il le protégeait véritable- i ment dans les vulgaires nécessités de la vie auxquelles Balthazar ne pensait jamais. Ces deux vieillards, enveloppés par une idée, confiants dans la réalité de leur espoir, agités par le même souffle, l'un représentant l'enveloppe et l'autre l'âme de leur 21 existence commune, formaient un spectacle à la fois horrible et attendrissant. Lorsque Marguerite et M. Conyncks arrivèrent, ils trouvèrent Claes établi dans une auberge; son successeur ne s'était pas fait attendre et avait déjà pris possession de la place. a

A travers les préoccupations de la science, un désir de revoir sa patrie, sa maison, sa famille agitait Balthazar; la lettre de sa ûlle lui avait annoncé des événements heureux; il songeait à couronner sa

26o LA RECHERCHE DE l'ABSOLU

carrière par une série d'expériences qui devaient le mener enfin à la découverte de son problème, il attendait donc Marguerite avec une excessive impatience. La jeune fille se jeta dans les bras de son 5 père en pleurant de joie. Cette fois, elle venait chercher la récompense d'une vie douloureuse et le pardon de sa gloire domestique. Elle se sentait criminelle à la manière des grands hommes qui violent les libertés pour sauver la patrie. Mais, en lo contemplant son père, elle frémit en reconnaissant les changements qui, depuis sa dernière visite, s'étaient opérés en lui. Conyncks partagea le secret effroi de sa nièce, et insista pour emmener au plus tôt son cousin à Douai, où l'influence de la patrie 15 pouvait le rendre à la raison, à la santé, en le rendant à la vie heureuse du foyer domestique. Après les premières effusions de cœur, qui furent plus vives de la part de Balthazar que Marguerite ne le croyait, il eut pour elle des attentions singulières: il témoigna 20 le regret de la recevoir dans une mauvaise chambre d'auberge, il s'informa de ses goûts, il lui demanda ce qu'elle voulait pour ses repas avec les soins empressés d'un amant; il eut enfin les manières d'un coupable qui veut s'assurer de son juge. Marguerite connaisas sait si bien son père, qu'elle devina le motif de cette tendresse, en supposant qu'il pouvait avoir en ville différentes dettes dont il voulait s'acquitter avant son départ. Elle observa pendant quelque temps son père, et vit alors le cœur humain à nu. Baltha-

zar s'était rapetissé. Le sentiment de son abaissement, l'isolement dans lequel le mettait la science Tavaient rendu timide et enfant dans toutes les questions étrangères à ses occupations favorites; sa fille ainée lui imposait: le souvenir de son dévouement 5 passé, de la force qu'elle avait déployée, la conscience du pouvoir qu'il lui avait laissé prendre, la fortune dont elle disposait et les sentiments indéfinissables qui s'étaient emparés de lui, depuis le Jour où il avait abdiqué sa paternité déjà compromise, la lui lo avaient sans doute grandie de jour en jour. Conyncks semblait n'être rien aux yeux de Balthazar, il ne voyait que sa fille et ne pensait qu'à elle, en paraissant la redouter comme certains maris faibles redoutent la femme supérieure qui les a subjugués; is lorsqu'il levait les yeux sur elle, Marguerite y surprenait avec douleur une expression de crainte, semblable à celle d'un enfant qui se sent fautif. La noble fille ne savait comment concilier la majestueuse et terrible expression de ce crâne dévasté par ao la science et par les travaux, avec le sourire puéril, avec la servilité naïve qui se peignaient sur les lèvres et la physionomie de Balthazar. Elle fut blessée du contraste que présentaient cette grandeur et cette petitesse, et se promit d'employer son influence à as faire reconquérir à son père toute sa dignité, pour le jour solennel où il allait reparaître au sein de sa famille. D'abord, elle saisit un moment où ils se trouvèrent seuls pour lui dire à l'oreille:

— Devez-vous quelque chose ici?

Balthazar rougit et répondit d'un air embarrassé:

— Je ne sais pas, mais Lemulquinier te le dira. Ce brave garçon est plus au fait de mes affaires que

S je ne le suis moi-même.

Marguerite sonna le valet de chambre, et, quand il vint, elle étudia presque involontairement la physionomie des deux vieillards.

— Monsieur désire quelque chose? demanda Lelo mulquinier.

Marguerite, qm était tout orgueil et noblesse, eut un serrement de cœur en s'apercevant, au ton et au maintien du valet, qu'il s'était établi quelque familiarité mauvaise entre son père et le compagnon 15 de ses travaux.

— Mon père ne peut donc pas faire sans vous le compte de ce qu'il doit ici? dit Marguerite.

— Monsieur, répondit Lemulquinier, doit . . .

A ces mots, Balthazar fit à son valet de chambre 20 un signe d'intelligence que Marguerite surprit et qui l'humilia.

— Dites-moi tout ce que doit mon père, s'écriat-elle.

— Ici, monsieur doit un millier d'écus à un apothicaire qui tient l'épicerie en gros, et qui nous a fourni

25 des potasses caustiques, du plomb, du zinc et des réactifs.

— Est-ce tout? demanda Marguerite.

Balthazar réitéra un signe affirmatif à Lemulquinier, qui, fasciné par son maître, répondit:

— Oui, mademoîselle.

— Eh bien, reprît-elle, je vais vous les remettre. Balthazar embrassa joyeusement sa fille en lui

disant :

— Tu es un ange pour moi, mon enfant. s Et il respira plus à Taise, en la regardant d'un œil

moins triste; mais, malgré cette joie, Marguerite aperçut facilement sur son visage les signes d'une profonde inquiétude, et jugea que ces mille écus constituaient seulement les dettes criardes du lo laboratoire.

— Soyez franc, mon père, dit-elle en se laissant asseoir sur ses genoux par lui, vous devez encore quelque chose? Avouez-moi tout, revenez dans votre maison sans conserver un principe de crainte is au milieu de la joie générale.

— Ma chère Marguerite, répondit-il en lui prenant les mains et les baisant avec une grâce qui semblait être un souvenir de sa jeunesse, tu me gronderas? . . .

— Non, dit-elle. 20

— Vrai? fit-il en laissant échapper un geste de joie enfantine; je puis donc tout te dire, tu payeras? . . .

— Oui, dit-elle en réprimant des larmes qui lui venaient aux yeux.

— Eh bien, je dois. ... Oh! je n'ose pas! ... 25

— Mais dites donc, mon père!

— C'est considérable, reprit-il.

Elle joignit les mains par un mouvement de désespoir.

— Je dois trente mille francs à MM. Protez et Chiffreville.

— Trente mille francs, dit-elle, sont mes économies; mais j'ai du plaisir à vous les offrir, ajouta-

s t-elle en Im baisant le front avec respect.

Il se leva, prit sa fille dans ses bras et tourna tout autour de sa chambre en la faisant sauter comme un enfant; puis il la remit sur le fauteuil où elle était, en s'écriant:

lo — Ma chère enfant, tu es un trésor d'amour! Je ne vivais plus. Les Chiffreville m'ont écrit trois lettres menaçantes et voulaient me poursmvre, moi qui leur ai fait faire une fortune. . . .

— Mon père, dit tristement Marguerite, vous chéris chez donc toujours?

— Toujours! dit-il avec un sourire de fou. Je trouverai, va! ... Si tu savais où nous en sommes!

— Qui, nous? . . .

— Je parle de Mulquinier; il a fini par me com- 20 prendre, il m'aide bien. . . . Pauvre garçon, il m'est

si dévoué!

Conyncks interrompit la conversation en entrant. Marguerite fit signe à son père de se taire, craignant qu'il ne se déconsidérât aux yeux de leur oncle. Elle 25 était épouvantée des ravages que la préoccupation avait faits dans cette grande intelligence, absorbée dans la recherche d'un problème peut-être insoluble. Balthazar, qui ne voyait sans doute rien au delà de ses fourneaux, ne devinait même pas la libération

de sa fortune. Le lendemain, ils partirent pour la Flandre. Le voyage fut assez long pour que Marguerite pût acquérir de confuses lumières sur la situation dans laquelle se trouvaient son père et Lemulquinier. Le valet avait-il sur le maître cet s ascendant que savent prendre sur les plus grands esprits les gens sans éducation qui se sentent nécessaires, et qui, de concession en concession, savent marcher vers la domination avec la persistance que donne une idée fixe? Ou bien le maître avait-il con- lo tracté pour son valet cette espèce d'affection qui naît de l'habitude, et semblable à celle qu'un ouvrier a pour son outil créateur, que l'Arabe a pour son coursier libérateur? Marguerite épia quelques faits pour se décider, en se proposant de soustraire Bal- 15 thazar à un joug humiliant, s'il était réel. En passant à Paris, elle y resta durant quelques jours pour y acquitter les dettes de son père, et prier les fabricants de produits chimiques de ne rien envoyer à Douai sans l'avoir prévenue à l'avance des deman- 20 des que leur ferait Claes. Elle obtint de son père qu'il changeât de costume et reprît les habitudes de toilette convenable à un homme de son rang. Cette restauration corporelle rendit à Bal thazar une sorte de dignité physique qui fut de bon augure pour 25 un changement d'idées. Bientôt sa fille, heureuse par avance de toutes les surprises qui attendaient son père dans sa propre maison, repartit pour Douai.

A trois lieues de cette ville, Balthazar trouva sa fille Félicie à cheval, escortée par ses deux frères, par Emmanuel, par Pierquin et par les intimes amis des trois familles. Le voyage avait nécessairement dis-

S trait le chimiste de ses pensées habituelles, l'aspect de la Flandre avait agi sur son cœur; aussi, quand il aperçut le joyeux cortège que lui formaient et sa famille et ses amis, éprouva-t-il des émotions si vives, que ses yeux devinrent humides, sa voix

lo trembla, ses paupières rougirent, et il embrassa si passionnément ses enfants sans pouvoir les quitter, que les spectateurs de cette scène furent émus aux larmes. Lorsqu'il revit sa maison, il pâlit, sauta hors de la voiture de voyage avec Tagilité d'un

15 jeune homme, respira l'air de la cour avec délices, et se mit à regarder les moindres détails avec un plaisir qui débordait dans ses gestes; il se redressa et sa physionomie redevint jeune. Quand il entra dans le parloir, il eut des pleurs aux yeux en y voyant

20 par l'exactitude avec laquelle sa fille avait reproduit ses anciens flambeaux d'argent vendus, que les désastres devaient être entièrement réparés. Un déjeuner splendide était servi dans la salle à manger, dont les dressoirs avaient été remplis de curiosités

25 et d'argenterie d'une valeur au moins égale à celle des pièces qui s'y trouvaient jadis. Quoique *ce repas de famille durât longtemps, il suffit à peine aux récits que Balthazar exigeait de chacun de ses enfants. La secousse imprimée à son moral par ce

retout lui &t épouser le bonheur de sa famille, et il s'en montra bien le père. Ses manières reprirent leur ancienne noblesse. Dans le premier moment, il fut tout à la jouissance de la possession, sans se demander compte des moyens par lesquels il recou- s vrait tout ce qu'il avait perdu. Sa joie fut donc entière et pleine. Le déjeuner fini, les quatre enfants, le père et Pierquin le notaire passèrent dans le parloir, où Balthazar ne vît pas sans inquiétude des papiers timbrés qu'un clerc avait apportés 10 ' sur une table devant laquelle il se tenait, comme pour assister son patron. Les enfants s'assirent, et Balthazar étonné resta debout devant la cheminée.

— Ceci, dit Pierquin, est le compte de tutelle que 1$ rend M. Claes à ses enfants. Ce n'est sans doute pas très-amusant, ajouta-t-il en riant à la façon des notaires qui prennent assez généralement un ton plaisant pour parler des affaires les plus sérieuses, mais il faut absolument que vous l'écoutiez. 30

Quoique les circonstances justifiassent cette phrase, M. Claes, à qui sa conscience rappelait le passé de sa vie, l'accepta comme un reproche et fronça les sourcils. Le clerc commença la lecture, L'étonnement de Balthazar alla croissant à mesure 15 que cet acte se déroulait. H y était établi d'abord que la fortune de sa femme montait, au moment du décès, à seize cent mille francs environ, et la conclusion de cette reddition de comptes fournissait

claîrement à chacun de ses enfants une part entière, comme aurait pu la gérer un bon et soigneux père de famille. Il en résultait que la maison était libre de toute hypothèque, que Balthazar était chez lui, et

5 que ses biens ruraux étaient également dégagés. Lorsque les divers actes furent signés, Pierquin présenta les quittances des sommes jadis empruntées et les mainlevées des inscriptions qui pesaient sur les propriétés. En ce moment, Balthazar, qui

lo recouvrait à la fois l'honneur de l'homme, la vie du père, la considération du citoyen, tomba dans un fauteuil; il chercha Marguerite, qui, par une de ces sublimes délicatesses de femme, s'était absentée pendant cette lecture afin de voir si toutes ses in-

15 tentions avaient été bien remplies pour la fête. Chacun des membres de la famille comprit la pensée du vieillard au moment où ses yeux faiblement humides demandaient sa fille, que tous voyaient en ce moment, par les yeux de l'âme, comme un ange

2o de force et de lumière. Gabriel alla chercher Marguerite. En entendant le pas de sa fille, Balthazar courut la serrer dans ses bras.

— Mon père, lui dit-elle au pied de l'escalier où le vieillard la saisit pour l'étreindre, je vous en

25 supplie, ne diminuez en rien votre sainte autorité. Remerciez-moi, devant toute la famille, d'avoir bien accompli vos intentions, et soyez ainsi le seul auteur du bien qui a pu se faire ici.

Balthazar leva les yeux au ciel, regarda sa fille, se

croisa les bras et dit, après une pause pendant laquelle son visage reprit une expression que ses enfants ne lui avaient pas vue depuis dix ans:

— Que n'es-tu là, Pépita, pour admirer notre enfant. S

Il serra Marguerite avec force, sans pouvoir prononcer une parole, et rentra.

— Mes enfants, dit-il avec cette noblesse de maintien qui en faisait autrefois un des hommes les plus imposants, nous devons tous des remercîments n et de la reconnaissance à ma fille Marguerite, pour la sagesse et le courage avec lesquels elle a rempli mes intentions, exécuté mes plans, lorsque, trop absorbé par mes travaux, je lui ai remis les rênes de notre administration domestique. i

— Ah! maintenant, nous allons Ure les contrats de mariage, dit Pierquin en regardant l'heure. Mais ces actes-là ne me concernent pas, attendu que la loi me défend d'instrumenter pour mes parents et pour moi. M, Raparlier l'oncle va venir. a

En ce moment, les amis de la famille, invités au dîner que l'on donnait pour fêter le retour de M. Claes et célébrer la signature des contrats, arrivèrent successivement, pendant que les gens apportaient les cadeaux de noces. L'assemblée s'aug- i menta promptement et devint aussi imposante par la qualité des personnes qu'elle était belle par la richesse des toilettes. Les trois familles qui s'unissaient par le bonheur de leurs enfants avaient voulu

rivaliser de splendeur. En un instant, le parioîr fut plein des gracieux présents qui se font aux fiancés. L'or ruisselait et pétillait. Les étoffes dépliées, les châles de cachemire, les colliers, les parures exci- S taient une joie si vraie chez ceux qui les donnaient et chez celles qui les recevaient, cette joie enfantine à demi se peignait si bien sur tous les visages, que la valeur de ces présents magnifiques était oubliée par les indifférents, assez souvent occupés à la calcu-

10 1er par curiosité. Bientôt commença le cérémonial usité dans la famille Claes pour ces solennités. Le père et la mère devaient seuls être assis, et les assistants demeuraient debout devant eux à distance. A gauche du parloir et du côté du jardin se placèrent

15 Gabriel Claes et mademoiselle Conyncks, auprès de qui se tinrent M. de Solis et Marguerite, sa sœur et Pierquin. A quelques pas de ces trois couples, Balthazar et Conyncks, les seuls de l'assemblée qui fussent assis, prirent place, chacun dans un fauteuil,

20 près du notaire qui remplaçait Pierquin. Jean était debout derrière son père. Une vingtaine de femmes élégamment mises et quelques hommes, tous choisis parmi les plus proches parents des Pierquinj des Conyncks et des Claes, le maire de Douai,

2$ qui devait marier les époux, les douze témoins pris parmi les amis les plus dévoués des trois familles, et dont faisait partie le premier président de la cour royale, tous, jusqu'au curé de Saint-Pierre, restèrent debout en formant, du côté de la cour, un cercle

imposant. Cet hommage rendu par toute cette assemblée à la paternité qui, dans cet instant, rayonnait d'une majesté royale, imprimait à cette scène une couleur antique. Ce fut le seul moment pendant lequel, depuis seize ans, Balthazar oublia la recherche de l'absolu. M. Raparlier, le notaire, alla demander à Marguerite et à sa soeur si toutes les personnes invitées à la signature et au dîner qui devait la suivre étaient arrivées; et, sur leur réponse affirmative, il revint prendre le contrat de mariage r de Marguerite et de M. de Solis, qui devait être lu le premier, quand tout à coup la porte du parloir s'ouvrit et Lemulquinier se montra, le visage flamboyant de joie :

— ■ Monsieur! monsieur! i

Balthazar jeta sur Marguerite un regard de désespoir, lui fit un signe et l'emmena dans le jardin. Aussitôt le trouble se mit dans l'assemblée,

— Je n'osais pas te le dire, mon enfant, dit le père à sa fille; mais, puisque tu as tant fait pour moi, tu i me sauveras de ce nouveau malheur. Lemulquinier m'a prêté, pour une dernière expérience qui n'a pas réussi, vingt mille francs, le frxiit de ses économies. Le malheureux vient sans doute me les redemander en apprenant que je suis redevenu riche; donne-les- a lui sur-le-champ. Ah! mon ange, tu lui dois ton père, car lui seul me consolait dans mes désastres, lui seul encore a foi en moi. Certes, sans lui, je serais mort. . . .

. — ^ Monsieur! monsieur! criait Lemulquinîer.

— Eh bien? dit Balthazar en se retournant.

— Un diamant!

Claes sauta dans le parloir en apercevant un S diamant dans la main de son valet de chambre, qui lui dit tout bas:

— Je suis allé au laboratoire. . . .

Le chimiste, qui avait tout oublié, jeta un regard sur le vieux Flamand, et ce regard ne pouvait se lo traduire que par ces mots: Tu es allé le premier au laboratoire!

— Et, dit le valet en. continuant, j'ai trouvé ce diamant dans la capsule qui communiquait avec cette pile que nous avions laissée en train de faire des sien-

15 nés; et elle en a fait, monsieur! ajouta- t-il en montrant un diamant blanc, de forme octaédrique, dont Téclat attirait les regards étonnés de toute l'assemblée.

— Mes enfants, mes amis, dit Balthazar, pardonnez à mon vieux serviteur, pardonnez-moi. . . .

20 Ceci va me rendre fou. Un hasard de sept années a produit, sans moi, une découverte que je cherche depuis seize ans. Comment? je n'en sais rien. Oui, j'avais laissé du sulfure de carbone sous l'influence d'une pile de Volta dont l'action aurait dû

25 être surveillée tous les jours. Eh bien, pendant mon absence, le pouvoir de Dieu a éclaté dans mon laboratoire sans que j'aie pu constater ses effets, progressifs, bien entendu ! Cela n'est-il pas affreux? Maudit exil! maudit hasard! Hélas! si j'avais épié

cette longue, cette iente, cette subite, je ne sais comment dire, cristallisation, transformation, enfin ce miracle, eh-bien, mes enfants seraient plus riches encore. Quoique ce ne soit pas la solution du problème que je cherche, au moins les premiers rayons de ma gloire s auraient lui sur mon pays, et ce moment que nos affections satisfaites rendent si ardent de bonheur serait encore échauffé par le soleil de la science.

Chacun gardait le silence devant cet homme. I^s paroles sans suite qui lui furent arrachées par la 10 douleur furent trop vraies pour n'être pas sublimes.

Tout à coup, Balthazar refoula son désespoir au fond de lui-même, jeta sur l'assemblée un regard majestueux qui brilla dans les âmes, prit le diamant et l'offrit à Marguerite en s'écriant: 15

— Il t'appartient, mon ange.

Puis il renvoya Lemulquînier par un geste, et dit au notaire:

— Continuons,

Ce mot excita dans l'assemblée le frissonnement ao que, dans certains rôles, Talma causait aux masses attentives. Balthazar s'était assis en se disant à voix basse :

— Je ne dois être que père aujourd'hui.

Marguerite entendit le mot, s'avança, saisit la 15

main de son père et la baisa respectueusement.

— Jamais homme n'a été si grand, dit Emmanuel quand sa prétendue revint près de lui, jamais homme n'a été si puissant; tout autre en deviendrait fou.

274 l'A RECHERCHE DE L^ABSOLU

Les trois contrats lus et signés, chacun s'empressa

de questionner Balthazar sur la manière dont s'était

formé ce diamant; mais il ne pouvait rien répondre

sur un accident si étrange. Il regarda son grenier,

s et le montra par un geste de rage.

— Oui, la puissance effrayante due au mouvement de la matière enflammée qui sans doute a fait les métaux, les diamants, dit-il, s'est manifestée là pendant un moment, par hasard.

lo — Ce hasard est sans doute bien naturel, dit un de ces gens qui veulent expliquer tout, le bonhomme aura oublié quelque diamant véritable. C'est autant de sauvé sur ceux qu'il a brûlés. . . .

— Oublions cela, dit Balthazar à ses ajnis, je vous 15 prie de ne pas m'en parler aujourd'hui.

Marguerite prit le bras de son père pour se rendre

dans les appartements de la maison de devant, où

l'attendait une somptueuse fête. Quand il entra

dans la galerie après tous ses hôtes, il la vit meublée

20 de tableaux et remplie de fleurs rares.

— ^Des tableaux! s'écria- t-il, des tableaux! . . . et quelques-uns de nos anciens!

Il s'arrêta, son front se rembrunit, il eut un moment de tristesse, et sentit alors le poids de ses 25 fautes en mesurant l'étendue de son humiliation secrète.

— Tout cela est à vous, mon père, dît Marguerite en devinant les sentiments qui agitaient l'âme de Balthazar.

— Ange que les esprits célestes doivent applaudir, s'écria-t-il, combien de fois auras-tu donc donné la vie à ton père?

— Ne cnoservez plus aucun nuage sur votre front,

ni la moindre pensée triste dans votre cœur, répondit- s elle, et vous m'aurez récompensée au delà de mes espérances. Je viens de penser à Lemulquinier, mon père chéri; le peu de mots que vous m'avez dits de lui me le fait estimer, et, je l'avoue, j'avais mal jugé cet homme; ne pensez plus à ce que vous lo lui devez, il restera près de vous comme un humble ami, Emmanuel possède environ soixante mille francs d'économies, nous les donnerons à Lemulquinier. Après vous avoir si bien servi, cet homme doit être heureux le reste de ses jours. Ne vous 15 inquiétez pas de nous! M. de Solis et moi, nous aurons une vie calme et douce, une vie sans faste; nous pouvons donc nous passer de cette somme jusqu'à ce que vous nous la rendiez.

— Ah! ma fille, ne m'abandonne jamais! sois 30 toujours la providence de ton père. . . .

En entrant dans les appartements de réception, Balthazar les trouva restaurés et meublés aussi magnifiquement qu'ils l'étaient autrefois. Bientôt les convives se rendirent dans la grande salle à manger 25 du rez-de-chaussée par le grand escaher, sur chaque marche duquel se trouvaient des arbres fleuris. Une argenterie merveilleuse de façon, offerte par Gabriel à son père, séduisit les regards autant qu'un

luxe de table qui parut inouï aux principaux habitants d'une ville où ce luxe est traditionnellement à la mode. Les domestiques de M. Conyncks, ceux de Claes et de Pierquin étaient là pour servir ce repas S somptueux. En se voyant au milieu de cette table couronnée de parents, d'amis et de figures sur lesquelles éclatait une joie vive et sincère, Balthazar, derrière lequel se tenait Lemulquinier, eut une émotion si pénétrante, que chacun se tut, comme

10 on se tait devant les grandes joies ou les grandes douleurs. >

— Chers enfants, s'écria-t-il, vous avez tué le veau gras pour le retour du père prodigue!

Ce mot par lequel le savant se faisait justice, et

15 qui empêcha peut-être qu'on ne la lui fit plus sévère, fut prononcé si noblement, que chacun, attendri, essuya ses larmes; mais ce fut la dernière expression de mélancolie, la joie prit insensiblement le caractère bruyant et animé qui signale les fêtes de famille.

20 Après le dîner, les principaux habitants de la ville arrivèrent pour le bal, qui s'ouvrit et qui répondit à la splendeur classiquQ de la maison Claes restaurée. Les trois mariages se firent promptement et donnèrent lieu à des fêtes, des bals, des repas qui entraî-

25 nèrent pour plusieurs mois le vieux Claes dans le tourbillon du monde. Son fils aîné alla s'établir à la terre que possédait, près de Cambrai, Conyncks, qui ne voulait jamais se séparer de sa fille. Madame Pierquin dut également quitter la maison paternelle,

LA SECHESCBE DE L'ABSOIU 277

pour faire les honneurs de l'hôtel que Pierquin avait fait bâtir et où il voulait vivre noblement, car sa charge était vendue, et son oncle Des Racquets venait de mourir en lui laissant des trésors lentement économisés. Jean partit pour Paris, où il devait s achever son éducation.

Les Solis restèrent donc seuls près de leur père, qui leur abandonna le quartier de derrière, en se logeant au second étage de la maison de devant. Marguerite continua de veiller au bonheur matériel lo de Balthazar, et fut aidée dans cette douce tâche par Emmanuel. Cette noble £Ile reçut par les mains de l'amour la couronne la plus enviée, celle que le bonheur tresse et dont l'éclat est entretenu par la constance. En effet, jamais couple n'offrit mieux ij l'image de cette félicité complète, avouée, pure, que toutes les femmes caressent dans leurs rêves. L'union de ces deux êtres si courageux dans les épreuves de la vie, et qui s'étaient si saintement aimés, exdta dans la ville une admiration respectueuse. M. de so Solis, nommé depuis longtemps inspecteur général de l'Université, se démit de ses fonctions pour mieux jouir de son bonheur, et rester à Douai, où chacun rendait si bien hommage i ses talents et à son caractère, que son nom était par avance promis as au scrutin des collèges électoraux, quand viendrait pour lui l'âge de la députation. Marguerite, qui s'était montrée si forte dans l'adversité, redevint dans le bonheur une femme douce et bonne. Claes

resta pendant cette année gravement préoccupé sans doute; mais, s'il fit quelques expériences peu coûteuses et auxquelles ses revenus suffisaient, il parut, négliger son laboratoire. Marguerite, qui reprit les 5 anciennes habitudes de la maison Claes, donna tous les mois, à son père, une fête de famille à laquelle assistaient les Pierquin et les Conyncks, et reçut la haute société de la ville à un jour de la semaine où elle avait un café, qui devint Tun des plus célèbres.

10 Quoique souvent distrait, Claes assistait à toutes les assemblées, et redevint si complaisamment homme du monde pour complaire à sa fille aînée, que ses enfants purent croire qu'il avait renoncé à chercher la solution de son problème. Trois ans se passèrent

15 ainsi.

En 1828, un événement favorable à Emmanuel l'appela en Espagne. Quoiqu'il y eût, entre les biens de la maison de Solis et lui, trois branches nombreuses, la fièvre jaune, la vieillesse, Pinfécon-

20 dite, tous les caprices de la fortune s'accordèrent pour rendre Emmanuel l'héritier des titres et des riches substitutions de sa maison, lui, le dernier. Par un de ces hasards qui ne sont invraisemblables que dans les livres, la maison de Solis avait acquis

25 le comté de Nourho. Marguerite ne voulut pas se séparer de son mari, qui devait rester en Espagne aussi longtemps que le voudraient ses affaires; elle fut, d'ailleurs, curieuse de voir le château de Casa- Réal, où sa mère avait passé son enfance, et la ville

de Grenade, berceau patrimonial de la famille de Solîs. Elle partit, en confiant Tadministration de la maison au dévouement de Martha, de Josette et de Lemulquinier, qui avaient l'habitude de la conduire. Balthazar, à qui Marguerite avait proposé le voyage $ en Espagne, s'y était refusé en alléguant son grand âge; mais plusieurs travaux médités depuis longtemps, et qui devaient réaliser ses espérances, furent la véritable raison de son refus.

Le comte et la comtesse de Solis y Nourho restèrent lo en Espagne plus longtemps qu'ils ne le voulurent, Marguerite y eut un enfant. Es se trouvaient au milieu de l'année 1830 à Cadix, où ils comptaient s'embarquer pour revenir en France, par l'Italie; mais ils y reçurent une lettre dans laquelle Félicie 15 apprenait de tristes nouvelles à sa sœur. En dixhuit mois, leur père s'était complètement ruiné. Gabriel et Pierquin étaient obligés de remettre à Lemulquinier une somme mensuelle pour subvenir aux dépenses de la maison. Le vieux domestique 20 avait encore une fois sacrifié sa fortune à son maître. Balthazar ne voulait recevoir personne, et n'admettait même pas ses enfants chez lui. Josette et Martha étaient mortes. Le cocher, le cuisinier et les autres gens avaient été successivement renvoyés. 25 Les chevaux et les équipages étaient vendus. Quoique Lemulquinier gardât le plus profond secret sur les habitudes de son maître, il était à croire que les mille francs donnés par mois par Gabriel Claes et

par Pîerquîn s'employaient en expériences. Le peu de provisions que le valet de chambre achetait au marché faisaient supposer que ces deux vieillards se contentaient du strict nécessaire. Enfin, pour ne

5 pas laisser vendre la maison paternelle, Gabriel et Pierquin payaient les intérêts des sommes que Claes avait empruntées, à leur insu, sur cet immeuble. Aucun de ses enfants n'avait d'influence sur ce vieillard, qui, à soixante et dix ans, déployait

lo une énergie extraordinaire pour arriver à faire toutes ses volontés, même les plus absurdes. Marguerite pouvait peut-être seule reprendre l'empire qu'elle avait jadis exercé sur Balthazar, et Félicie suppliait sa sœur d'arriver promptement; elle crai-

15 gnait que son père n'eût signé quelques lettres de change. Gabriel, Conyncks et Pierquin, effrayés tous de la continuité d'une folie qui avait dévoré environ sept millions sans résultat, étaient décidés à ne pas payer les dettes de M. Claes. Cette lettre

20 changea les dispositions du voyage de Marguerite, qxii prit le chemin le plus court pour gagner Douai. Ses économies et sa nouvelle fortune lui permettaient bien d'éteindre encore une fois les dettes de son père; mais elle voulait plus, elle voulait obéir

25 à sa mère en ne laissant pas descendre au tombeau Balthazar déshonoré. Certes, elle seule pouvait exercer assez d'ascendant sur ce vieillard pour l'empêcher de continuer son .œuvre de ruine, à un âge où l'on ne devait attendre aucun travail fructueux

de ces facultés affaiblies. Mais elle désirait le gouverner sans le froisser, afin de ne pas imiter les enfants de Sophocle, au cas où son père approcherait du but scientifique auquel il avait tant sacrifié.

M, et madame de Solis atteignirent la Flandre vers les derniers jours du mois de septembre 183 1 et arrivèrent à Douai dans la matinée. Marguerite se fit arrêter à sa maison de la rue de Paris, et la trouva fermée. La sonnette fut violemment tirée sans que personne répondit. Un marchand quitta le pas de 1 sa boutique, où l'avait amené le fracas des voitures de M. de Solis et de sa suite. Beaucoup de personnes étalent aux fenêtres pour jouir du spectacle que leur offrait le retour d'un ménage aimé dans toute la ville, et attirées aussi par cette eu- i riosité vague qui s'attachait aux événements que l'arrivée de Marguerite faisait préjuger dans la maison Claes. Le marchand dit au valet de chambre du comte de Solis que le vieux Claes était sorti depuis environ une heure. Sans doute, Lemul- s quinier promenait son maître sur les remparts. Marguerite envoya chercher un serrurier pour ouvrir la porte, afin d'éviter la. scène que lui préparait la résistance de son père, si, comme le lui avait écrit FéUcîe, il se refusait à l'admettre chez a lui. Pendant ce temps, Emmanuel alla chercher le vieillard pour lui annoncer l'arrivée de sa fille, tandis que son valet de chambre courut prévenir M. et madame Fierquin. En un moment, la porte fut

ouverte. Marguerite entra dans le parloir pour y faire mettre ses bagages, et frissonna de terreur en en voyant les murailles nues comme si le feu y eût été mis. Les admirables boiseries sculptées par

5 Van Huysium et le portrait du président avaient été vendus, dit-on, à lord Spencer. La salle à manger était vide, il ne sV trouvait plus que deux chaises de paille et une table commune sur laquelle Marguerite aperçut avec effroi deux assiettes, deux

10 bols, deux couverts d'argent, et sur un plat les restes d'un hareng saur que Claes et son valet de chambre venaient sans doute de se partager. En un instant, elle parcourut la maison, dont chaque pièce lui offrit le désolant spectacle d'une nudité

1$ pareille à celle du parloir et de la salle à manger. L'idée de l'absolu avait passé partout comme un incendie. Pour tout mobilier, la chambre de son père avait un lit, une chaise et une table sur laquelle était un mauvais chandelier de cuivre où, la veille,

20 avait expiré un bout de chandelle de la plus mauvaise espèce. Le dénûment était si complet, qu'il ne s'y trouvait plus de rideaux aux fenêtres. Les moindres objets qui pouvaient avoir une valeur dans la maison, tout, jusqu'aux ustensiles de cuisine, avait été

2$ vendu. Émue par la curiosité qui ne nous abandonne même pas dans le malheur, Marguerite entra chez Lemulquinier, dont la chambre était aussi nue que celle de son maître. Dans le tiroir à demi fermé de la table, elle aperçut une reconnaissance

du mont-de-pîété qui attestait que le valet avait mis sa montre en gage quelques jours auparavant. Elle courut au laboratoire, et vit cette pièce pleine d'instruments de science comme par le passé. Elle se fit ouvrir son appartement, son père y avait tout $ respecté.

Au premier coup d'œil qu'elle y jeta, Marguerite fondit en larmes et pardonna tout à son père. Au milieu de cette fureur dévastatrice, il avait donc été arrêté par le sentiment paternel et par la recon- lo naissance qu'il devait à sa fille! Cette preuve de tendresse reçue dans un moment où le désespoir de Marguerite était au comble détermina Tune de ces réactions morales contre lesquels les cœurs les plus froids sont sans force. Elle descendit au parloir et 15 y attendit l'arrivée de son père, dans une anxiété que le doute augmentait affreusement. Comment allaitelle le revoir? Détruit, décrépit, souffrant, affaibli par les jeûnes qu'il subissait par orgueil? Mais aurait-il sa raison? Des larmes coulaient de ses yeux 20 sans qu'elle s'en aperçût en retrouvant ce sanctuaire dévasté. Les images de toute sa vie, ses efforts, ses précautions inutiles, son enfance, sa mère heureuse et malheureuse, tout, jusqu'à la vue de son petit Joseph qui souriait à ce spectacle de désolation, lui 25 composait un poème de déchirantes mélancolies. Mais, quoiqu'elle prévît des malheurs, elle ne s'attendait pas au dénoûment qui devait couronner la vie de son père, cette vie à la fois si grandiose

et si misérable. L'état dans lequel se trouvait M. Claes n'était un secret pour personne. A la honte des hommes, il ne se rencontrait pas à Douai deux cœurs généreux qui rendissent honneur -à sa persé-

5 vérance d'homme de génie. Pour toute la société, Balthazar était un homme à interdire, un mauvais père, qui avait mangé six fortunes, des millions, et qui cherchait la pierre philosophale au xix© siècle, ce siècle éclairé, ce siècle incrédule, ce siècle . . ., etc.

10 On le calomniait en le flétrissant du nom d'alchimiste, en lui jetant au nez ce mot: " Il veut faire de l'or! " Que ne disait-on pas d'éloges à propos de ce siècle, où, comme dans tous les autres, le talent expire sous une indifférence aussi brutale que l'était celle des

is temps où moururent Dante, Cervantes, Tasse e tutti quanti? . . . Les peuples comprennent encore plus tardivement les créations du génie que ne les comprenaient les rois.

Ces opinions avaient insensiblement filtré de la

20 haute société douaisienne dans la bourgeoisie, et de la bourgeoisie dans le bas peuple. Le chimiste septuagénaire excitait donc un profond sentiment de pitié chez les gens bien élevés, une curiosité railleuse dans le peuple, deux expressions grosses de mépris

25 de ce Vœ victis ! dont sont accablés les grands hommes par les masses quand elles les voient misérables. Beaucoup de personnes venaient devant la maison Claes, se montrer la rosace du grenier où s'était consumé tant d'or et de charbon. Quand Balthazar

passait, il était indiqué du doigt; souvent, à son aspect, un mot de raillerie ou de pitié s'échappait des lèvres d'un homme du peuple ou d'un enfant; mais Lemulquinier avait soin de le lui traduire comme un éloge, et pouvait le tromper impunément, s Si les yeux de Balthazar avaient conservé cette lucidité sublime que l'habitude des grandes pensées y imprime, le sens de l'ouïe s'était affaibli chez lui. Pour beaucoup de paysans, de gens grossiers et superstitieux, ce vieillard était donc un sorcier. lo La noble, la grande maison Claes s'appelait, dans les faubourgs et dans les campagnes, la maison du diable. Il n'y avait pas jusqu'à la figure de Lemulquinier qui ne prêtât aux croyances ridicules qui s'étaient répandues sur son maître. Aussi, quand 15 le pauvre vieux ilote allait au marché chercher les denrées nécessaires à la subsistance, et qu'il prenait parmi les moins chères de toutes, n'obtenait-il rien sans recevoir quelques injures en manière de réjouissance; heureux même si, souvent, quelques mar- 20 chandes superstitieuses ne refusaient pas de lui vendre sa maigre pitance en craignant de se damner par un contact avec un suppôt de l'enfer. Les sentiments de toute cette ville étaient donc généralement hostiles à ce grand vieillard et à son compagnon. 25 Le désordre des vêtements de l'un et de l'autre y prêtait encore, ils allaient vêtus comme ces pauvres honteux qui conservent un extérieur décent et qui hésitent à demander l'aumône. Tôt ou tard, ces

deux vieilles gens pouvaient être insultés. Pîerquin, sentant combien une injure publique serait déshonorante pour la famille, envoyait toujours, durant les promenades de son beau-père, deux ou trois de ses

S gens qui l'environnaient à distance avec la mission de le protéger, car la révolution de Juillet n'avait pas contribué à rendre le peuple respectueux.

Par une de ces fatalités qui ne s'expliquent pas, Claes et Lemulqxiinier, sortis de grand matin, avaient

lo trompé la surveillance secrète de M. et madame Pierquin, et se trouvaient seuls en ville. Au retour de leur promenade, ils vinrent s'asseoir au soleil, sur un banc de la place Saint- Jacques, où passaient quelques enfants pour aller à l'école ou au collège. En

15 apercevant de loin ces deux vieillards sans défense, et dont les visages s'épanouissaient au soleil, les enfants se mirent à en causer. Ordinairement, les causeries d'enfants arrivent bientôt à des rires; du rire, ils en vinrent à des mystifications sans en con-

20 naître la cruauté. Sept ou huit des premiers qui arrivèrent se tinrent à distance et se mirent à examiner les deux vieilles figures en retenant des rires étouffés qui attirèrent l'attention de Lemulquinier.

— Tiens, vois-tu celui-là dont la tête est comme 25 un genou?

— Oui.

— Eh bien, il est savant de naissance.

— Papa dît qu'il fait de l'or, dit un autre.

Le plus petit de la bande, qui avait son panier

plein de provisions et qui léchait une tartine beurrée, s'avança naïvement vers le banc et dit à Lemulquinier :

— C'est-y vrai, monsieur, que vous faites des perles et des diamants?

— Oui, mon petit milicien, répondit Lemulquinier en souriant et lui frappant sur la joue; nous t'en donnerons quand tu seras bien savant.

— Ah! monsieur, donnez-m'en aussi! fut une exclamation générale.

Tous les enfants accoururent comme une nuée d'oiseaux et entourèrent les deux chimistes. Balthazar, absorbé dans une méditation d'où il fut tiré par ces cris, fit alors un geste d'étonnement qui causa un rire général.

— Allons, gamins, respect à un grand homme!

dit Lemulqmnier.

— ^ A la chi-en-lit! crièrent les enfants. Vous êtes des sorciers. . . . Oui, sorciers! vieux sorciers! sorciers, na!

Lemulquinier se dressa sur ses pieds et menaça de sa canne les enfants, qui s'enfuirent en ramassant de la boue et des pierres. Un ouvrier, qui déjeunait à quelques pas de là, ayant vu Lemulquinier levant sa canne pour faire sauver les enfants, crut qu'il les avait frappés, et les appuya par ce mot terrible:

— ^ A bas les sorciers!

Les enfants, se sentant soutenus, lancèrent leurs projectiles, qui atteignirent les deux vieillards, au

288 LA JŒCHERCHE DE l'ABSOLU

moment où le comte de Solîs se montrait au bout de la place, accompagné des domestiques de Pierquin. Ils n'arrivèrent pas assez vite pour enipêcher les enfants de couvrir de boue le grand vieillard et son s valet de chambre. Le coup était porté. Balthazar, dont les facultés avaient été jusqu'alors conservées par la chasteté naturelle aux savants chez qui la préoccupation d'une découverte anéantit les passions, devina, par un phénomène d'intussusception, le secret

lo de cette scène; son corps décrépit ne soutint pas la réaction affreuse qu'il éprouva dans la haute région de ses sentiments, il tomba frappé d'une attaque de paralysie entre les bras de Lemulquinier, qui le ramena chez lui sur un brancard, entouré par ses

15 deux gendres et par leurs gens. Aucune puissance ne put empêcher la populace de Douai d'escorter le vieillard jusqu'à la porte de sa maison, où se trouvaient Félicie et ses enfants, Jean, Marguerite et Gabriel, qui, prévenu par sa sœur, était arrivé de

20 Cambrai avec sa femme. Ce fut un spectacle affreux que celui de l'entrée de ce vieillard, qui se débattait moins contre la mort que contre l'effroi de voir ses enfants pénétrant le secret de sa misère. Aussitôt un lit fut dressé au milieu du parloir, les

2$ secours furent prodigués à Balthazar, dont la situation permit, vers la fin de la journée de concevoir quelques espérances pour sa conservation. La paralysie, quoique habilement combattue, le laissa néanmoins assez longtemps dans un état voisin de

Tenfance. Quand la paralysie eut cessé par degrés, elle resta sur la langue, qu'elle avait spécialement aflfectée, peut-être parce que la colère y avait porté toutes les forces du vieillard au moment où il voulut apostropher les enfants. S

Cette scène avait allumé dans la ville une indignation générale. Par une loi, jusqu'alors inconnue, qui dirige les affections des masses, cet événement ramena tous les esprits à M. Claes. En un moment, il devint un grand homme, il excita Tadmiration et lo obtint tous les sentiments qu'on lui refusait la veille. Chacun vanta sa patience, sa volonté, son courage, son génie. Les magistrats voulurent sévir contre ceux qui avaient participé à cet attentat; mais le mal était fait. La famille Claes demanda la pre- 15 mière que cette affaire fût assoupie. Marguerite avait ordonné de meubler le parloir, dont les parois nues furent bientôt tendues de soie. Quand, quelques jours après cet événement, le vieux père eut recouvré ses facultés, et qu'il se retrouva dans une 20 sphère élégante, environné de tout ce qui était nécessaire à la vie heureuse, il fit entendre que sa fille Marguerite devait être venue, au moment même où elle rentrait au parloir; en la voyant, Balthazar rougit, ses yeux se mouillèrent sans qu'il en sortît 25 des larmes. Il put presser de ses doigts froids la main de sa fille, et mit dans cette pression tous les sentiments et toutes les idées qu'il ne pouvait plus exprimer. Ce fut quelque chose de saint et de solennel,

Tadîeu du cerveau qui vivait encore, du cœur que la reconnaissance ranimait. Épuisé par ses tentatives infructueuses, lassé par sa lutte avec un problème gigantesque et désespéré peut-être de l'incognito qui

S attendait sa mémoire, ce géant allait bientôt cesser de vivre; tous ses enfants l'entouraient avec un sentiment respectueux, en sorte que ses yeux purent être récréés par les images de l'abondance, de la richesse et par le tableau touchant que lui présentait sa belle

10 famille. Il fut constamment affectueux dans ses regards, par lesquels il put manifester ses sentiments; ses yeux contractèrent soudain une si grande variété d'expression, qu'ils eurent comme un langage de lumière, facile à comprendre. Marguerite paya les

15 dettes de son père, et rendit, en quelques jours, à la maison Claes une splendeur moderne qui devait écarter toute idée de décadence. Elle ne quitta plus le chevet du lit de Balthazar, de qui elle s'efforçait de deviner toutes les pensées et d'accomplir

20 les moindres souhaits. Quelques mois se passèrent dans les alternatives de mal et de bien qui signalent chez les vieillards le combat de la vie et de la mort. Tous les matins, ses enfants se rendaient près de lui, restaient pendant la journée dans le parloir en

25 dînant devant son lit, et ne sortaient qu'au moment où il s'endormait. La distraction qui lui plut davantage, parmi toutes celles que l'on cherchait à lui donner, fut la lecture des journaux, que les événer ments politiques rendirent alors fort intéressants.

M. Claes écoutait attentivement cette lecture que M. de Solis faisait à voix haute et près de lui.

Vers la fin de l'année 1832, Balthazar passa une nuit extrêmement critique, pendant laquelle M, Pierquin le médecin fut appelé par la garde, effrayée d'un changement subit qui se fit chez le malade; en effet, le médecin voulut le veiller en craignant à chaque instant qu'il n'expirât sous les efforts d'une crise intérieure dont les effets eurent le caractère d'une agonie. i

Le vieillard se livrait à des mouvements d'une force incroyable pour secouer les liens de la paralysie; il désirait parler et remuait la langue sans pouvoir former de sons ; ses yeux flamboyants projetaient des pensées; ses traits contractés exprimaient des dou- i leurs inouïes; ses doigts s'agitaient désespérément, il suait à grosses gouttes. Le matin, les enfants vinrent embrasser leur père avec cette affection que la crainte de sa mort prochaine leur faisait épancher tous les jours plus ardente et plus vive; mais il ne !■ leur témoigna point la satisfaction que lui causaient habituellement ces marques de tendresse. Emmanuel, averti par Pierquin, s'empressa de décacheter le journal pour voir si cette lecture ferait diversion aux crises intérieures qui travaillaient Balthazar. 2 En dépliant la feuille, il vit ces mots: Découverte de l'absolu, qui le frappèrent vivement, et il lut à Marguerite un article où il était parlé d'un procès relatif â la vente qu'un célèbre mathématicien

polonais avait faite de l'absolu. Quoique Emmanuel lût tout bas Tannonce du fait à Marguerite, qui le pria de passer Tarticle, Balthazar avait entendu. Tout à coup, le moribond se dressa sur ses deux 5 poings, jeta sur ses enfants effrayés un regard qui les atteignit tous comme un éclair, les cheveux qui lui garnissaient la nuque remuèrent, ses rides tressaillirent, son visage s'anima d'un esprit de feu, un souffle passa sur cette face et la rendit sublime; il lo leva une main crispée par la rage, et cria d'une voix yyf éclatante le fameux mot d'Archimède: eurêka! (/'ai trouvé!) Il retomba sur son lit en rendant le son lourd d'un corps inerte; il mourut en poussant un gémissement affreux, et ses yeux convulsés exprimè- 15 rent, jusqu'au moment où le médecin les ferma, le regret de n'avoir pu léguer à la science le mot d'une énigme dont le voile s'était tardivement déchiré sous les doigts décharnés de la mort.

Paris, juin-septembre 1834.

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