ALEXANDRE DE LAVERGNE
DE
L'INCÔtilîE
PARIS
ALEXANDRE GADOT, ÉDITEUR,
37, KDB 8ERPIIITE, 37.
rV^
LA
Cliei véiT."
C'était au Palais-Royal, chez rimmorlel Véry, il n'y a pas encore longtemps de cela. Dans l'an des salons particuliers de ce philanthropique établissement, à TentresoU à gauche, se trouvaient réunis six jeunes ^cns, tous anciens élèves du collège Henri lY. Chacun d'eux pouvait avoir de 27 à 29 ans. Chacun d'eux était par conséquent parvenu à cette époque de la vie où le choix d'un état se trouvant d'ordinaire arrêté, on com-^ mence à voir se dessiner devant soi la carrière que l'ofi doit parcourir, carrière sur laquelle l'espérance secoue son flambeau tout étiucelant de charmantes illusions.
C'était donc chez Véry , et il s'agissait d'un déjeuner
6 LA R8CHBRCHE DB l'iUCONNOB.
à frais communs, d'un déjeuner de garçons, pique-nique annuel destiné à resserrer des liens d'ancienne confraternité, à raviver de doux souvenirs d*enfance, et d'autant plus gai, d'autant plus charmant d'ordinaire, que le nombre des convives est plus restreint.
Quelques mots maintenant sur nos six jeunes gens.
Le premier était médecin, ou pour mieux dire il avait passé sa thèse; le second était capitaine d'artillerie; le troisième, employé au ministère de la guerre; ^un |ititl*e é>lail*cifiquièmç.4*^gent de change ; un autre, ma{tre^c)«pc de nçC&U'e ;*t6rdcrnier, enfin, était, comme le sont*plQs i)]i*(noiAsii présent la plupart des écrivains qm (>nt:âiti^pri§:ia difficile mission de distraire ce sitttâ^^lâ6é:*C|v'ua agpelle le public; il était tour à tour,*et smVàRtrUÔpca^tbn, romancier, feuilletoniste, auteur dramatique, critique au besoin, poëte même, tout ce qu'il vous plaira, un véritable Maître-Jacques littéraire, courtisant toutes les Muses, couronné par toutes les gloires.
Il se nommait Arthur, Arthur d'Escorailles. La belle duchesse de Fontanges s'appelait ainsi, s'il vous en souvient, avant d'être... duchesse. Nous n'ajouterons pas qu'Arthur avait l'honneur d'être de sa famille, car nous n'en savons rien, bien qu'il eût la faiblesse de le laisser croire, attendu qu'il était blond et beau comme elle, et que comme elle il avait vu le jour au milieu des poétiques montagnes de la haute Auvergne, ce pays que nous ne connaissons guère, nous autres Parisiens, que par les chaudronniers et les porteurs d'eau qu'il nous envoie. Maintenant, vous avez deviné qu'Arthur d'Escorailles doit jouer un grand
lA re<Sh£rgéb de L'iHCOmiOt. *}
rôle dans cette histoire ; cela posé, noas entrons incontinent en matière.
Après qu'on eut <^yoqué gaiement tons les sonrenirs chers aux anciens élèves du collège Henri IV, depuis les allocutions hebdomadaires du gigantesque et respectable proviseur, M. A..., escorté de son infatigable et pacifique assesseur, le digne censeur des études, M. D. . . , jusques et y compris les tours joués à tant de maîtres de quartier et de vénérables professeurs même; après qae.le bureaucrate, quréi^ii le loùâicr'âe la réunion, eut contrefa^^^Vec'^nr talent *â'imitatton digne d'un plus grand théftlre, .maîtres^, /^lortiers , élèves, infirmiers, etc., il sefii toirt*àièOup>im 'silence, et le capitaine d'artillerie,: grafïd.'jjaijtiirîd'âr.iarges épaules, avec d'épais sources dt>ufi*8monshiôhè noire comme l'aile d'un corbeau, se leva brusquement de son siège, puis élevant au-dessus de sa tête un rcetner dont le cristal d'un bleu verdfttre comme les flots de la mer laissait apercevoir, k travers sa transparente cloison, Hi généreuse liqueur qu'un diplomate célèbre nous vend à si haut prix :
— Messieurs, s'écria-t-il d'un air inspiré et avec une superbe voix de basse-taille, le vin deTokai est le roi des vins, comme le collège Henri IV est le roi des collèges I C'est pourquoi, avec ce vin de Tokai, je bois au collège Henri IV 1
— Bravo! répétèrent en chœur les autres convives ; au collège Henri IV ! c'est le premier collège de France, puisque nous en sommes tous sortis. Vive le collège Henri IV !
Chacun épuisa d'un trait le contenu de sou rœmer.
— Par4it«ti! Messieurs, ropril le capitaine arec an grand sérieux, vous avez raison : vive le collège ! C^était là 1» bon temps ! Pas de soucis, pas d'inquiétudes; ce n'est que là, jusqu'à ce jour, que j'ai rencontré l'égalité, et si, comme moi, vous étiez condamnés à vivre sous le joug stupide de la discipline militaire, à exécuter ponctuellement les moindres vidontés d'un sot, pai*cc qu'il est votre supérieur hiérarchique, k être tous les jours témoin impassible de quelque nouveau passe-droilt^joas regf^^riez amëfçmont le temps où v(wk'Ôi*îjfeôli^&:\ •* •;•/;
— Et •qui ^te^dit .q)iê le ne le regrette pas aussi, moi? s'*4BiH% ^{e&teûf *{'agent de change.
— \E(txiohdoRC î*çej)ri| le médecin.
---*èm<îH-i5êiâî&ènt:à l'envi ton
têpiS^v^nt: h l'envi tous les autres convives.
Il paraît qu'il y a de l'écho ici, reprit le bureaucrate, qui empruntant aussitôt l'accent et les manières d'an de nos plus célèbres acteurs, ajouta d'un ton emphatique : Vous vous plaignez, Messeigneurs ; mais moi, moi, que dirai-je donc? Moi, pauvre plante privée d*air, de lumière et de soleil |>éndant les douces heures de la journée ; moi qui m'éliole à l'ombre malsaine d'un bureau, et quel bureau I moi, obligé de ramper, oui, mes maîtres, de ramper sous le chef de cet odieux bureau! Et l'on dit que nous avons fait une révolution de juillet 1 Cela est faux, Messieurs, malériellcment faux, entendez-vous ! Juillet est un mythe comme les biilets de mille francs. Qui connaît cela, je vous prie, un billet de mille francs? Je n'en ai jamais vu, pour ma part.
LA RECOBRCitt Dfi L*mGOff!fVl. 9
•-^ Aiurîez-Tous rencontré sar votre chemin un malade? interrompit le docteur. Pour moi, je crois au médecin, je suis forcé d'y croire, mais je ne crois plus aux malades. Montrez-moi un malade, s'il tous plaît. Il faudra bientôt les payer, les malades !
— £h ! Messieurs, s'écria le financier, qu'est-ce que tout cela en comparaison de ma position? Obligé de vivre à Paris avec trente ou quarante mille francs que me rapporte mon cinquième de charge I Est-ce possible? je vous le demande, up homisexsommemoi ! Ah! si j'étais à votre piéc£^y.\. MsQS ilTaulJ^vxiir^se respecter, ménager cerlaines^çopvenaiicesi Je ne puis aller à pied, moi, que diablel^jèn^^ni&p$i.5 porter des habits râpés et des bottes crottées. - : :••'» »
— Pas de fêtes ni dimaàebrtss iKHV'iuiaV* le mattre clerc; le patron est si exigeant I
Seul, au milieu de cette avalanche de plaintes, Arthur d'Ëscorailles ne disait rien, soit qu'il n'eût rien à dire en effet, soit plutôt qu'il obéit à ce sentiment de réserve qui abandonne rarement l'écrivain, voué par état comme par nature même au rôle d't)bservateur. Car, en vertu du merveilleux système de conipensallons qui régit le monde, cette faculté d'expansion intellectuelle qui s'exerce la plume k la main est presque toujours exclusive de celle qui se traduit par le flux incessant de la parole, et je ne sache pas qu'on ait jamais pu dire d'un grand écrivain que c'était un bavard. Il est vrai qu'on répondrait aisément à cet argument qu'il y a plusieurs manières de bavarder.
Donc, Arthur se taisait, et comme uu des convives en faisait l'observation :
40 U RBCBBUGHE DB L*1NC0NIIUB.
— Je lui conseille de se plaindre ! s'écria le capi^ taine.
— Pourquoi pas? repartit Arthur en souriant.
— Ah çà, c'est une plaisanterie, n'est-ce pas? Faismoi le plaisir de me dire ce qui te manque. Tu as pour toi tout ce qu'il faut pour embellir la. vie, santé, figure, gloire, car le public a adopté tes ouvrages, et tu es déjà une célébrité. Ajoute à cela la fortune et l'indépendance qui en résultent pour toi.
V— ;Une clijSHtèle asi^u|*.é^ dans les journaux et dans leâ taUilQls de lâ^fe ,*reQfinua le médecin, et quelle clientète^l tpute la Fr^np^* 1
— To^^èotc^^^flahVîoutes les coulisses, poursuivit l'ageQU*4e:clmnjj^..... .
— iPa^:de (!haqgè*}f)a^er, dit le mattre clerc.
— Le droit de travailler quand bon te semble, s'écria vivement le bureaucrate ; et pas de chef de bureau ! Heureux mortel, va I
A toutes ces apostrophes, Arthur s'était contenté de hocher la tète en souriant toujours, mais ce sourire n'était pas exempt de mélancolie. A la tin, il posa ses deux coudes sur la table, et appuyant son menton sur ses mains, en même temps qu'il attachait tour à tour son regard sur chacun de ses interlocuteurs :
— Messieurs , dit -il avec un grand sang-froid, comme toutes les professions de ce bas monde, celle que j'ai embrassée a ses avantages, je n'en disconviens* pas ; mais toute médaille a son revers , et celle-là pjut-être plus que toutes les autres. Dans votre carrière, à vous autre officier, bureaucrate, financier, médecin, notaire, une fois que vous avez franchi le
Là ftE(!ltERCltB DE L'l2IG0.1I«Ufi. 44
seaH, TOUS n'avez qa'à marcher droit devant vous, laissant faire au temps, au hasard, aux protections, et peut-être un peu, mais bien peu, à votre mérite. Ainsi, au bout de dix ans, sans peine, sans efforts, et ces quatre causes aidant, ou au moins Tune d*elies, vous avez une position dans le monde, et vous vivez, et votre avenir est assuré, avenir plus ou moins large, plus ou moins riant. Savez- vous ce qui nous arrive à nous au bout de dix ans de luttes, de travaux et de veilles? Nous sommes morts!
A ce dernier mot tous les auditeurs se récrièrent avec un vif sentiment de surprise, mais Arthur reprit avec force :
— Oui, au bout de dix ans, je le répète, nous sommes morts. Et comment pourrait-il en être autrement à une époque où pour faire de la littérature, pour en faire avec succès du moins, il faut écrire sous l'impression brûlante de la fièvre? Quelle est Torganisation, si puissante que vous la supposiez, qui pourrait résister à cette action incessante de la pensée sur la matière, da feu sur le cerveau? Quelle est l'imagination si féconde qui, après dix ans de travail et d'enfantements de toute sorte, ne soit pas à bout d'inventions? Vous me citeriez peut-être quelques exceptions plus ou moins glorieuses ; mais l'exception confirme la règle, et moi, à côté de ces exceptions, je vous montrerai, si vous le voulez, la plupart de nos grands écrivains, ceux-là qui, dix ans déjà passés, éclairaient d'une si vive lueur l'horizon littéraire de notre France, * je vous les montrerai pâles , languissants, épuisés, se sui-vivant à eux-mêmes, mais comme Charles-Quint,
4) LA RECHBRCHB DB L^NCONNOH
pour assister à leurs funérailles. Eh bieni me dire»vous, comme Gharles^uint, du moins, pendant ces dix années, ils ont été rois, ils ont été emperenrs, ils ont régné sur le monde des intelligences, ils se sont enivrés de Tencens que brûlaient devant eux des milliers de thuriféraires. Eh! Messieurs, savez-vous combien une seule critique, de si bas qu'elle parte, quelque injuste qu'elle puisse être, empoisonne d*éioges? Savez-vous combien d'applaudissements sont étouffés par un seul coup de sifflet?
Bien que ces paroles prononcées avec chaleur eussent produit quelque impression sur l'assistance, il parait que la conviction n*était pas entrée dans tous les esprits, car le capitaine répcmdit aussitôt :
— Tout cela est bel et bon, mais lorsque pendant trente ans au moins, et souvent quarante, nous autres pauvres diables nous avons travaillé bien obscurément dans la vigne de TËtat, le plus parcimonieux des maîtres passés, présents et à venir, on nous accorde, comme une grâce, un(î retraite qui nous permet tout juste de ne pas mourir de faim, tandis qu'après avoif brillé pendant dix années seulement sur la scène da monde, l'écrivain se couche comme le soleil, plein de gloire et de majesté, dans les flots d*or de quelque Pactole qu'il convertit un beau matin en hôtel, en château et en métairie. Ma foi ! tout cela n'est pas trop payé par un peu de bave des critiques et quelques coups de sifflet des envieux. Qu'en dites-vous. Messieurs?
En entendant ces derniers mots, un sourire amer vint effleurer les lèvres d'Arthur d'Escorailles.
LA RBGHERGBB DB t'iRCOlISn. 43
— Que parlez-Yoas, dit-il, de Pactole, d*hAtels et dechâteaax? Grayez-bien, Messieurs, que pour nous tout cela n'existe que dans nos romans. A force à'is^ dustrialisne littéraire, quelques-uns , je le sais, arrivent à l'aisance, i& la fortune presque jamais, et cette aisance, éphémère comme le labeur dont elle est le prix, s'éteint du jour où uotre imagination a perdu sa puissance et sa fécondité. Alors, savez-vous quelle est notre perspective, à tous tant que nous sommes, aujourd'hui que le gouvernement répudiant la littérature, la plus incontestable ^es gloires de la France, réserve ses faveurs pour tous les tailleurs de pierre, les badigeonnenrs et les croque-notes de tous étages? c'esj l'hôpital. Oui, Messieurs, Thôpital peut-être, sauf pour quelques privilégiés auxquels on fera l'aumône d'un emploi de commis dans un bureau.
Uu sourire d'incrédulité accueillit celte nouvelle boutade d'Arthur, qui reprit aussitôt :
— Ëh! bon Dieu, Messieurs, croyez bien que je u'aecuse ici personne, pas même le gouvernement, qui ne fait à tout prendre pour la littérature et ses représentants ni mieux ni pis que la société tout entière. Je me borne à constater des faits, des faits fâcheux, mais que nul ne saurait contredire. Cependant nous sommes rech^chés dans les salons les plus aristocratiques, j'en conviens, mais le mot de madame du Deffand est resté juste. Nous sommes toujours des bêtes curieuses, on nous regarde, on nous fait causer, puis, quand nous avons dépensé tout ce que nous pouvons avoir de verve et d'esprit, on dit en bâillant à sa voisine : «Venez donc avec mot tout à l'heure au concert
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» de Listz, ce sera magnifique. Tout Paris doit y être. » On assure que sa dernière soirée lui a rapporté vingt » mille francs. » Il est vrai d'ajouter que, quelquefois, on envoie le lendemain son chasseur au cabinet de lecture voisin pour louer notre dernifer livre, à raison de vingt centimes le volume. Cela s'appelle pour ces dames encourager la littérature, de compte à demi avec les cuisinières. Pour nous, cela s'appelle la gloire !
Sans chercher à démêler ce qu'il pouvait y avoir de plus ou moins fondé dans, ce discours, digne d'Heraclite, le fait est qu'il avait atteint au moins en partie le but que tout orateur doit se proposer, celui d'impressionner et de convaincre ses auditeurs, et (^ue ceux-ci, tout à l'heure livrés à une gaieté folle, se laissaient aller pour le moment à des préoccupations presque sérieuses. Tout à coup, le jeune bureaucrate, qui, comme on a pu le voir déjà, était fort ennemi de la mélancolie, saisit une canne qu'il trouva par hasard à sa portée, et en frappant le parquet à plusieurs reprises :
— Bravo! bravo t s'écria- t-il ; toutes ces tirades sont d'un effet sûr, et Bocage les dira à merveille. Il me semble l'entendre déjà. Vive Bocage et vive d'Escoraiilesl Je retiens une stalle d'ami pour la première représentation.
Cette facétie dérida tous les fronts, et chacun se mit à rire,^à commencer par d*Escorailles lui-même.
— Tout cela n'empêche pas, dit le capitaine avec un gros juron par forme de résumé, que notre camarade d'Ëscorailles ne soit le plus heureux d'entre
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noas tous, et je donnerais beaucoup, moi, pour être à sa place.
^ El moi aussi, répétèrent quatre roix à l'unisson.
— Et nous pas bètes I ajouta Bidault (c'est le nom du bureaucrate). Allons, Messieurs, il y a jugement. Garçon, garçon, le dessert!
Puis, avec une voix et une érudition d'opéra-comi* que, il entonna le refrain suivant :
II faut rire, il faut boire A rhospilaHté, A l*amour, h. la gloire.
Ainsi qu'à la beauté.
Tous les convives répétèrent en cbœur ce refrain. On venait de servir le dessert, et le repas commencé en plein midi s'achevait joyeusement à la lueur des bougies.
Déjà le jeune docteur avait porté à la fois la santé de Zélie, d'Arsène et de Julie, trois reines des fêtes du Ranelagh, trois de nos plus célèbres lorettes, et l'agent de change lui avait répondu par un toast général au corps de ballet de l'Académie royale de Musique. Aussi bien, quel est le déjeuner de garçons ou. après avoir dignement fêté Gérés et Bacchus ( vieux style), on ne finisse pas, à un moment donné, par invoquer le nom de la plus charmante divinité des temps antiques?
Et au fait, cela ne vaut-il pas mieux que toutes nos plates et interminables discussions, prétendues politiques, qui divisent aujourd'hui nos salons en deux
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camps, absolument comme un établissement de bain5>, l'un tout rose, tout frais, tout vermeil, mais muet en dépit de tant de jolies bouches dont le sourire serait si doux, mais aveugle avec les plus beaux yeux du monde, mais sourd avec des oreilles si bien faites pour recueillir de tendres ou de joyeux propos ; l'autre, au contraire, tout yeux, tout oreilles et tout bruit, mais complètement noir au physique et au moral, et psalmodiant sur les tons de la gamme, je ne sais quel phébus parlementaire qui n'a de nom dans aucune langue humaine et qu'on n'a pu^ baptiser en français qu'à l'aide d'un barbarisme, en l'appelant prerwier- Paris.
Malheureusement, une fois lancé dans la carrière des confessions amoureuses, k est bien difficile de s'arrêter, alors surtout que le Champagne, le tokai et le vin du Rhin, comme autant d'invisi]:4es cavaliers, éperonnent la langue. L'agent de change, le premier, se mit à détailler les perfections sans nombre de la petite J..., de l'Académie royale de Musique, et à raconter comment il était devenu seigneur suzerain de tant de grâces et d'attraits. Jusque-là, il n'y avait pas grand mal : Mademoiselle J... rentre à plus d'un titre dans le domaine de la publicité; mais la contagion de l'exemple gagnant de proche en proche, chaque convive se crut dans l'obligaliou de divulguer à son tour ses prouesses, et des ooms plus ou moins respectables furent prononcés et accompagnés de révélations assez peu catholiques. Le bureaucrate alla même jusqu'à se vanter d'avoir trouvé un moyen merveilleux de se venger des réprimandes continuelles de- son chef
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de barean en adressant ses hommages à la jonne femme de ce respectable fonctionnaire.
On en était sur ce chapitre, lorsque le capitaine qui, bien qu'il semblât fort occupé à remplir et à vider son verre, ne perdait rien de tout ce qui se passait autour de lui, s'écria d'une voix de tonnerre :
— Messieurs, je vous dibonce deux traîtres.
— Qui donc?
^^ £h! pardieu! d'Escorailles et Dnrandin.
Ce dernier nom était celui du maître-clerc, le plus honnête garçon que la terre ait jamais porté, mais en même temps, il faut le dire, le plus simple et le plus naïf que le notariat ait pu compter dans ses rangs à une époque où les ofGciers ministériels de toute classe et surtout de celle-là en remontreraient à Machiavel lui-même.
— Qu'as-tu donc à nous reprocher! repartit gaiement Arthur.
Ce que j'ai à vous reprocher? reprit l'officier, il ose le demander! J'ai à vous reprocher que voilà plus de cinq minutes que vous n'avez touché à vos verres. Fil c'est honteux pour un auteur I
— Qu'à cela ne tienne ! répondit d'Escorailles en avalant d'un trait le contenu de son verre.
— Quant à moi, dit le maître-clerc en tirant sa montre de son gilet, Messieurs, je vous prie de m' excuser si je ne vous fais plus raison ; maïs j'ai une soirée aujourd'hui, une soirée où il faudra même que je me rende bientôt, et qui est fort importante pour moi. Vous comprenez que je ne saurais m'y présenter dans un état peu présentable.
Î9t LA BEClieUCtiC 1)£ LIACO.NNL'I.
*- Une soirée! s'écria le bureaucrate; eh bien l moi aussi j*at une soirée; j*en ai tous les jours, qu'est-ce que cela fait?
— C'est vrat, reprît le capitaine, mais ce u*est pas tout, mes très-chers. Tous ici, nous avons fait notre confession amoureuse, à Texception de vous deux. Est-il juste, est*il convenable que vous seuls gardiez le silence? Je le demande à l'assemblée.
— Non, certes, repartirent en cbœur les autres convives, pas d'exceptions ni de privilèges ici. Que diable! entre anciens camarades de collège, on peut tout se dire.
** On demande madame Durandin et madame d*EseoraUles, s'écria le facétieux bureaucrate.
— Messieurs, balbutia le maitre-clerc d'une voix mal assurée, sur ce point, je demande à garder l'anonyme, attendu que, tel que vous me voyez, je suis sur le point de me marier.
— Tiens ! tiens l dit l'agent de change, Ihirandin se marie. C'est dràle I Durandin, tu me présenteras à ta femme, n'est-ce pas?
— N'oublie pas, Durandin, ajouta le jeune bureaucrate, que je suis à ta disposition pour être garçon de noce. C'est ma spécialité.
— Âh ça, reprit l'impitoyable capitaine, est-ce que par hasard d'Escorailles songerait aussi à se marier?
— Moil ma feinon!
— Eh bien doncl parle-nous de tes amours, tu peux être bien persuadé que nous n'en ouvrirons la bouche à âme qui vive. C'est chose convenue.
— Voyons, dit le jeune àocteur en saisissant la
LA ftBCffBRCHB DB l'HICOKNUB. 19
main d'Aribur et en expénnentafnt son pouls absolu* ment comme s'il arait ea affaire à un malade, imrie, ottvre*Boas ton ftme, beau mystérieux ; quelle est la grande coquette ou la sensible ingénuité ^i tient en ce moment ton cosar dans ses lacs ? Est-ce une lionne d*opéra, de ballet, de drame ou de raudeville qui a en t'heur de t*attacber à sim cbar? Gela doit être si agréable d'être le préféré de certaines actrices !
— Que le ciel m'en préserve! s'écria Artbur; je ne suis ni assez riebe pour acbeter ces dames ni assez paurre pour me vendre à elles.
— Peste ! repartit l'agent de change, voilà des sentiments où je ne m'y connais pas. Allons, allons, je voi^ que notre ami d'Escorailles donne dans la fenmie du riionde.
— Pas davantage.
— Ehl eb! dit le capitaine, dans la grisette peutêtre?
— Ma foi, je n'en ferais pas mystère.
loi tous les convives se regardèrent d'un air d'in«
erédulité.
— Alors, mon cber, s'écria le médecin, je te plains
de toute mon àme, car ta discrétion prouve que tu ea amoureux. Rien qu'à te voir si pessimiste aujourd'hui, je l'aurais parié. C'est un diagnostic infaillible.
-^ A d'autres ! répondit Arthur qui rougit légère ment ; est-ce que j'ai le temps d'être amoureux avec les libraires, les journaux, les revues, que sûs-je? Saiks cela, je ne dis pas.
— Il y vient, Uesâieurs, il y vient. Quand je disais I Voyons, pas de mauvaise boute, morbleu 1
tO LÀ RBCHBRGflB DE L*1NC0NNUB.
-* Eh bien, vous le voulez à toute force?.. — > Certainement, nous le voulons.
— C'est que cela va vous sembler bien singulier.
— De mieux en mieux 1 cela nous promet un récit. Diable I diable! un roman historique^ et dans lequel Tauteur joue le principal rôle, un roman de d'Ëscorailles que nous seuls connaîtrons dans toute la France et que les libraires belges ne pourront contrefaire. Qu'en dites-vous, Messieurs? Nous ne nous attendions pas à cette bonne fortune.
— Oh! c'est tout au plus un commencement de nouvelle, et je ne sais, en vérité, si je dois... car vous allez bien vous moquer de moi.
— Parie, mon cher, nous t'attendons et nous sommes tous et tout oreilles.
— Mais vous me garderez le secret, au moins?
— C'est chose convenue.
— C'était dans le courant de l'automne dernier. Je revenais d'Auvergne, où m'avaient appelé des affaires de famille et un peu aussi, il faut bien le dire, le besoin de retremper mon imagination fatiguée, dans la contemplation de la vigoureuse végétation de nos
. montagnes et des mœurs encore toutes primitives et toutes rustiques de leurs habitants. Comme le temps était fort beau, je résolus de traverser à cheval, avec un guide, la chaîne des montagnes qui sépare le vieux castel de mes bons aïeux de la ville de Clermont, oà j'avais fait retenir une place aux messageries royales. M'étant levé de bon matin, j'arrivai au déclin du jour dans la capitale de la basse Auvergne une heure environ avant le départ de la diligence. J'étais brisé de
LA RECniRCHB DB L^mCONlIOS. 24
fatigue, et vous le comprendrez sans peine quand vous saurez que j'avais fait ainsi douze Ijeues de pays à travers la partie la plus accidentée à coup sûr de toute la France. Quant au brave montagnard qui m*avait servi de guide, sans autre moyen de transport, en ce qui le concernait, que son bâton et ses souliers ferrés, il était, disait-il, tout prêt à recommencer.
Dès qu'il fut possible de monter dans la diligence, je m'installai de mon mieux dans un coin du coupé, où, à ma grande surprise, je me trouvai seul, et m'enveloppant dans un grand manteau de voyage, j'appuyai ma tête contre le coussin de cuir, oreiller banal offert aux voyageurs par l'administration des messageries et sur lequel se sont accomplis tant de rêves. La diligence partit, et bientôt, bercé par le roulement de rénorme véhicule et par le tintement des grelots des chevaux, cédant surtout à la fatigue, je m'endormis d'un profond sommeil ...
Le eoQpé 4e ta élllli«Bee«
Ici les convives pararent redoubler d*attention, et Arthur reprit en ces termes :
« — Lorsque je m'éveillai, il faisait un soleil magnifique, et je n'étais plus seul.
» Il y avait dans le coupé, à côté de moi ou plutôt sur moi, car la personne dont il s'agit était littéralement couchée sur mon épaule .. »
— Diable I diable ! interrompit le financier, voilà une histoire qui devient fort mythologique.
« — Il y avait, ajouta Arthur, un particulier d'une soixantaine d'années environ et d'un embonpoint fort prononcé, la tête ensevelie sous un ample bonnet de soie noire qui lui masquait à peu près complètement le visage, à l'exception pourtant d'un gros nez tout barbouillé de tabac, dont le ronflement solennel aurait dû m'éveiller depuis longtemps, car on devait l'entendre, à coup sûr. jusque sur l'impériale. Assez peu ravi d'un pareil contact, je ne pus m'empècher de se-
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coaer avec une vivacité peut-être condamnable Ic'leurd fardeau qui pesait sur mon épaule, en acoom|>agnant cet acte d^une apostrophe des plus énergiques. Soudaia à ma première exclamation en répondit une autre dans le coin du coupé opposé à celui que j'occupais, et aux rayons du soleil qui illuminait joyeusement rétroit espace où s'accomplissait ce que je vous raconte, j'aperçus... oh! ce souvenir restera éternelle* ment gravé dans ma mémoire ! j'aperçus la plus ravis^ santé créature qu'il %oit possible d'hnaginer, une jeune fille de dix-sept ans au plus, avec de grands yeux bleus, un visage plein de candeur et d'ingénuité, harmonieusement encadré dans de beaux cheveux d'un blond cendré, retombant en grappes le long de» joues jusqu'à la naissance du col le plus souple et le plus élégant que j'aie vu de ma vie.
9 A cet aspect, je tressaillis et demeurai la bouche béante, en proie à une telle stupéfaction, que celle qui en était l'objet ne put réprimer un sourire, sourire plein de charme et qui me laissa entrevoir, à demi cachées sous des lèvres de corail, une double rangée de dents blanches et fines comme des perles. »
— Tiens! tiens! murmura à cet endroit le maîtreclerc, M. Durandin, dont ces dernières paroles avaient excité l'attention au plus haut degré, un gros monsieur qui prend du tabac et une jeune fille blonde ! . .. cela m'intéresse beaucoup.
Cette interruption attira à son auteur quelques regards de travers, et Tagent de change, dont la patience ne semblait pas être le caractère distinctif, s* écria en frappant du pied :
îi U ftECilEnctlE De l/lxCONNtJlt.
-7 A la porte, Durandin! il jnlerrompt loujouw.
— C'est la première fois, balbutia le matlre-clerc, qui devint extrêmement rêveur; mais déjà Artbur avait repris le cours de son récit :
« — Mon premier sentiment avait été celui de la suprise et de l'admiration ; le second fut tout au regret; car mon homme, après avoir bâillé à se décrocheir la mâchoire et étendu les bras en avant, s'était enûn réveillé. Il avait retroussé rapidement son bonnet de soie noire tout autour de sa tête, et attachant sur moi un regard fort peu bienveillant :
— Monsieur, ro'avait-il dit d'un ton plein de mauvaise humeur, savez-vous à qui vous avez affaire? Si vous ne le savez pas, respectez du moins mes cheveux blancs.
» A cette incartade, j'aurais eu bien des choses à répondre, et d'abord que je n'étais pas tenu de savoir si un homme dont la tête était enveloppée d'un bonnet de soie noire avait les cheveux blancs ou de toute autre couleur; mais je vous avouerai franchement que, soit que je ne fusse pas encore bien réveillé moi-même, soit que je me sentisse réellement dans mon tort, je restai muet. Ce n'était pas, à ce qu'il parait, le compte de mon adversa're, car il tira aussitôt sa tabatière de sa poche, et, après avoir aspiré à grand bruit une prise de tabac, il s'écria :
» — Il paraît que ce monsieur n'entend pas le français ou qu'il n'a jamais tenu une épée de sa vie.
» Pour le coup, il y avait chez mon voisin intention bien arrêtée de me chercher querelle, et quelque absurde qu'en fût le sujet, j'allais répondre à son agrès--
LÀ RBCllBRCilS rfi L't^CONHnfi. tS
sion comme il convenait; maïs à ce moment je rencontrai dans les yeux de la jeune fille qui se trouvait auprès de lui une expression si suppliante, que je me contins et gardai un silence obstiné.
» Là-dessus, mon homme haussa les épaules, me tourna le dos et engagea une conversation indifférente ^ avec sa voisine, qu'aux premiers mots échangés entre eux je reconnus être sa fille.
» Pardieu, me dis-je alors, il faut convenir que je joue de malheur! Voilà une jolie personne avec laquelle j*ai à faire un voyage de cent lieues, et il faut que, de prime-abord, j'encoure Tanimadversion de son père ; si bien que me voici face à face, pour deux jours entiers, avec un homme qui, à cette heure, est nécessairement mon ennemi intime. En cela, vous allez voir que je ne m'étais guère trompé. Lorsqu'on descendit de voiture pour déjeuner, comme, afin de réparer ma faute, je tendais mon bras au père de la jolie blonde pour Taider à descendre, il s'écria d'un ton bourru qu'il n'avait besoin de Faide de personne. Je baissai la tête avec résignation et m'écartai pour livrer passage à ce père irrité ainsi qu'à sa fille.
» Quelques secondes à peine s'étaient écoulées depuis cet incident, lorsqu'un souffle embaumé passa sur mon visage, et en même temps -une voix plus douce que la plus suave musique murmura timidement tout près de mon oreille : « Monsieur, je vous » en prie, n'en veuillez point à mon père, il est ma- » lade, voyez-vous^ et il s'irrite aisément. Vous l'ex- » cusez, n'est-ce pas? » Et un regard angélique accompagna ces paroles, un regard qui me bouleversa.
^6 LA RBCnfiRCIfE DE l/lNCONNUB.
Je Toahis répondre, mais la voix expira sur le bord de mes lèvres. Et puis, mon adorable interlocutrice m*avait déjà tourné le dos, et sa taille svelte et légère venait de disparaître sous la porte de Tauberge devant laquelle nous étions arrêtés, ainsi qu'une vision céleste entrevue dans un rôve.
» $mu, palpitant, j'entrai moi-même dans cette auberge. Chaque voyageur venait s'asseoir autour d'une table ou le déjeuner était servi. Une place se trouvait près de la charmante blonde. Obéissant à une espèce d'impulsion magnétique, je me dirigeai vers cette place et m'y assis.
» Déjà plein d'un trouble délicieux, je sentais la robe de la jeune fille frôler mes vêtements; mais, plaignez-moi , à cet instant même, mon vindicatif voisin du coupé, qui se trouvait assis du côté opposé, venant à m'apercevoir, m'adresse une affreuse grimace, se lève avec fracas et faisant signe à sa fille de le suivre, court se placer avec elle à l'autre bout de la table, non sans m'avoir adressé l'apostrophe suivante, qui me fit rougir jusqu'au blanc des yeux : « Je vous défends de regarder ma fille, entendezvous? »
» Je vous laisse à juger de mon embarras. Pourtant il faut bien faire contre fortune bon cœur. D'ailleurs, la diligence était pleine, et force fut à mon ennemi de revenir prendre place dans le coupé à côté de moi. Seulement, par un nouveau trait d'animosité, il affecta de se placer de telle sorte que je ne pusse, malgré toute ma bonne volonté, entrevoir les traits de sa fille. En cela, son embonpoint le servait à mer-
LA RCCHBRCnS DB l/l!ICO!IHtJI. t1
veille. Ken plas, ii ne lui parla durant tout le voyage qu'à voix l)asse, et c'est à grand'peine si, dans ce dialogue qni aurait en tant d'intérêt pour moi, je pus surprendre à la dérobée quelques mots d'où je conjecturai que le père et la fille habitaient Paris d'ordinaire, qu'ils revenaient duMont-d'Or, et qu'ils avaient pris la diligence à quelques lieues de Clermont. »
Ici Durandin passa la main sur son front en murmurant tout bas :
— Les eaux du Jf ont-d'Or 1 0 ciel ! c'est bien cela. « — Sans doute, poursuivit Arthur, j'avais affaire à
quelque vieux grognard en retraite qui était venu chercher aux eaux le soulagement d'ancienne blessures, quelque vétéran de la garde impériale... »
— En es- tu bien s&r? interrompit le mattre-clerc, dont le visage sembla s'éclaircir quelque peu.
< — Ma foi, sa conversation, sa tenue, sa suscepti* bilité même semblaient l'indiquer. D'ailleurs, il portait des moustaches. »
Cette démise particularité, loin de rassurer Durandin, parut lui causer un grand trouble.
« — La nuit venue, continua Arthur, mon ennemi abaissa de nouveau sur son visage le bonnet de soie noire dont je vous ai parlé, se farcit le nez de tabac, et quelques instants après, le ronflement solennel de son organe olfactif me prouva que chez lui la haine n'excluait pas du moins le sommeil. Bientôt même, sa tête s'affaissant de mon côté s'en vint tout naturellement et pi*esque amicalement retomber sur mon épaule encore endolorie du poids qu'elle avait supporté la veille. Mais cette fois je su[^rtai hérmquement le
ti LÀ RECfiKftCllB t)K L'iSCOTVïTnC.
fardean, car une douce compensalion m'était offerte.
» La lune venait de se lever, et cet astre, alors dans tout son plein, semblait prendre plaisir à caresser de se» plus suaves reflets le visage de ma jolie blonde. Nul obstacle ne s'interposait à cette heure entre ses yeux et les miens. »
Durandin pâlit et Arthur poursuivit en ces termes :
« Cependant, au bout de quelques instants, elle parut effrayée de l'obstination avec laquelle je la regardais, et abaissant pudiquement ses paupières, elle pencha la tête en arrière, comme si elle-même eût cédé au sommeil. Ce moment fpt pour moi plein de doute et d'amertume, et mille pensées tumultueuses surgirent aussitôt dans mon âme.
» Cette jeune fille, je la connaissais à peine depuis quelques heures ; elle m'avait adressé quelques paroles à la dérobée, quelques paroles de simple politesse sans doute, et pourtant je sentais que j'éprouverais un grand vide lorsqu'il me faudrait renoncer à la voir, et j'en frémissais à l'avance. Il me semblait, je ne sais pourquoi, que nos deux cœurs étaient faits pour s'entendre, mais le moyen de m'en assurer, si je continuais à garder le silence ? Son père dormait d'un profond sommeil et quelque chose me disait qu'elle ne devait point dormir, puisque je veillais moi.
» Tout à coup elle fit un mouvement ; je m'enhardis, et d'une voix brisée par la plus vive émotion, mais parfaitement perceptible, car en ce moment la diligence montait une côte et le bruit des roues ne pouvait couvrir le son de ma voix, quoique je parlasse le plus bas possible : < Mademoiselle, balbutiai-je,
U RBCHBRGHB DB L IHCOIIIIUB. t9
9 mademoiselle, deux mots, je voas en supplie. ...» » Elle tressaillit, releva la tête, entr'ouvrit ses beaux yeux, et avec un geste plein de grâce et de vivacité, posa le doigt sur le bord de ses lèvres ; puis elle me regarda d*uue façon si suppliante à la fois et si tendre que, craignant de lui déplaire, je n'osai plus articuler une parole. Mais tant que la lune brilla au ciel, je restai les yeux amoureusement fixés sur cette jeune fille, et elle, sans doute pour me récompenser de mon obéissance, ne ferma pas les siens.
» Le lendemain matin, mon voisin se réveilla, retroussa son bonnet de soie noire, se farcit derechef le nez de tabac, et me tourna le dos, exactement comme la veille. Nous arrivâmes à Paris sur le soir, et je fus assez heureux, dans le tumulte de la confusion inséparables d*un pareil quart d*heure, pour offrir ma main à la jeune fille, afin de Taider à descendre de diligence, et 11 me sembla, dans ce moment suprême où nos deux mains se touchèrent pour la première, hélas ! pour la dernière fois peut-être, qu'un léger frémissement répondait à la pression de la mienne ; mais ce fut tout. Quelques instants après, un fiacre s'avança. La jeune fille et son père y prirent place avec leurs bagages, qu'une façon de domestique coiffé d'un bonnet de police était venu prendre, et tous deux disparurent à mes yeux. »
Ici, le narrateur ayant fait une pause, tous les convives s'écrièrent :
— Eh bien, après?
— Après? reprit Arthur ; je ne les ai plus revus.
— Eh quoi I c'est déjà fini ?
30 LA IIEGHBKCHB DB L'iNGOM!<UB.
— Mon Dieu, oui.
— Ouf! s*écria Durandiii , qui depuis quelques instants semblait respirer avec peine.
— Tant pisi grommela l'agent de change; cda commençait à m'intéresser un peu, mais cela se ter* mine fort mal. Moi, j'aime les dénoûments heureux au théâtre et dans les romans, et celui*ci ne me satisfait nullement. Tu feras bien de le garder pour ton usage particulier.
— Ëh quoi ! dit le capitaine de sa grosse voix, tu ne t'es pas élancé aussitôt snr les traces de cette jeune fille, sauf à monter derrière le fiacre? Ah I cela m'étonne et me peine de ta part. Un auteur ! Morbleu! si j'avais été à ta place I
— Eh ! messieurs, s'écria le bureaucrate, il y avait un moyen bien plus ingénieux : c'était de demander le nom du papa au conducteur. Il devait ravoir snr sa feuille, et une fois le nom connu, l'almanach'des cent mille adresses n'est pas imprimé pour les caniches, peut-être.
— C'est ce que j*ai fait, répondit Arthur.
A peine il avait prononcée ette parole, que le n^attreclerc, sortant de sa pi'éoccupation, s'écria avec une angoisse presque fiévreuse :
— Eh bien, ce nom, quel est-il î
— Hélas ! c'est un nom fort vulgaire et fort prosaïque. Il paratt que l'auteur des jours de ma dulcinée s'appelle... Martin, le colonel Martin, le général Martin, tout ce que vous voudrez, car j'en suis encore aux conjectures à l'endroit de son grade.
Arthur n'avait pas encore fermé la bouche que le
LA KECHBRCHB DB L*IXG<$a!IUB. 31
futur notaire royal lui serrait la main avec la plus vive effusion, eu marmottant :
— rétais fou! j'étais fou! un homme d'un certain âge, gros, qui prend du tabac, qui va aux eaux ^ti Mont-d'Or, et dont la fille est blonde, mais cela se voit partout.
— Or, Messieurs, reprit Arthur, on peu surpris de cette marque de tendresse de son ami Durandin, quMl attribua à Tinfluencc du vin de Tokai, il faut que vous sachiez que Talmanach des cent mille adresses contient cent soixante-quatorze Martin, je les ai comptés. Cherchez maintenant!
— Ah ! diable, s'écria le très-facétieux Bidault, il est bien fâcheux pour toi que monsieur le baron Dupin n'ait pas encore fait la statistique des Martin ; il faut la lui demander. En attendant, je* propose la santé de mademoiselle Martin.
— Appuyé! appuyé!
— Voyons, Messieurs, vos verres sont-ils pleins? Attention au commandement I A la santé de Mademoiselle... à propos, tu dois savoir son prénom, au moins.
— Il,m'a semblé, mais je n'en suis pas bien sûr, que son père l'appelait Laure.
— Laure! babutia le maître-clerc en tremblant. Et le bruit d'un verre brisé retentit sur le parquet.
— Que le diable emporte Durandin I s'écria l'agent de change. On n'est pas plus maladroit que ce garçonlà. Voilà mon gilet tout taché.
— Laure! reprit le jeune docteur; un joli nom,
32 LA AEeHBKCHfi DB L'INCORNUB.
ma foi I Voyez donc comme cela se rencontre, meS" sieurs I D*Escorailles sera son Pétrarque.
— Oui, s'il la retrouve jamais.
— C'est égal, à la santé de Laure et de Pétrarque! Alias de mademoiselle Martin et de monsieur d'Escorailles. Ah ça, qu'as-tu donc ce soir, Durandin? est-ce que tu es malade? Quel bonheur I Messieurs; félicitez -moi, j'ai enfin trouvé un malade 1 Ce cher Durandin! mon premier client ! viens, que je t'embrasse !
Et le maître-clerc ne put se soustraire à l'accolade du jeune docteur, bien qu'il s'écriât :
— Moi, malade! non pas. Messieurs, non pas! je ne me suis jamais si bien porté, et je bois à la santé de mademoiselle Martin, j'en suis !
Puis il ajouta en lui- môme et par forme de récapitulation mentale :
— Mon dieu I mon Dieu 1 que je suis donc bête ce soir ! Voilà maintenant que je prends la mouche à propos de ce nom de Laure, comme s'il n'y avait pas dans les quatre-vingt-six départements des centaines, des milliers de Laures !
— Allons.! allons! dit le capitaine, Durandin a trop bu, il a besoin de prendre l'air. Garçon ! *garçon ! le café et les cigarres !
• Au bout de quelques instants, l'un des convives s'écria :
— Çà, que faisons-nous ce soir? J'espère que nous ne nous séparons pas encore. Il nous arrive si rarement de nous trouver réunis I Si nous allions tinir notre soirée au spectacle? Qu'en pensez-vous ?
Là HSGIURCËI DB L*lllCO!IIIOt. 33
— Appuyé 1 appuyé !
— Il y a justement une première représenUtioii au théâtre du Palais-Royal, une pièce dans laquelle Déjazet joue le principale rôle. Ce doit être amusant.
— C'est cela ! allons voir Déjazet !
Durandin tira de nouveau sa montre de son gilet.
— Ah! bon Dieu! s'écria-t-il, déjà huit heures et demie ! Il faut que je vous quille. Et ma soirée que j'oubliais ! Vous m'excuserez, n'est-ce pas T
— Huit heures et demie 1 reprit le capitaine. Morbleu! dépêchons-nous, si nous voulons encore avoir de la place.
— Qu'à cela ne tienne ! dit Arthur en tirant négligemment de sa poche un coupon, voici une loge que j'ai là par hasard, profitez-en, si bon vous semble.
— £h quoi ! ne viens-tu pas avec nous î
— Veuillez m*en dispenser. Gela m'est impossible aujourd'hui.
— Pourquoi donc î
— Pourquoi... pourquoi... c'est que c'est bien assez pour moi d'assister aux pièces de mes confrères, sans être condamné à voir aussi...
— Les tiennes, peot-étre ?
— N'en dites rien à personne, au moins. C'est un vaudeville, et comme je n'ai aucune prétention à l'Académie, je ne signe pmnt ces effèts-là.
— Mais tu les encaisses. Heureux d'Ëscorailles, va ! et il ose se plaindre de son sort i
— Je gage, dit l'agent de change, que tu t'en vas de ce pas dans les coulisses chercher qui te fasse oublier mademoiselle Laure Martin.
34 ta nscMiuKe m i/i^cosffvff.
— Non, certes, je voas ai fait ma profe^km de foi à cel égard.
— Adiea done, ajouta le capitaine; ta pièce ira aux nues, mon cher, et si l'on osait. . Compte sur le collège Henri IV, moi*blea 1
Là-.déssus les convives se séparèrent, et d'EiscoraiiU'S et Durandin restèrent tous deux seuls sous le pérystile du Palais-Royal.
— Eh bien ! dit Arthur au mattre^lerc, tu étais si pressé de nous quitter. Te voilà libre maintenant, que n'en profites-tu?
— C'est qu'avant de le faire, répondit Durandin avee un peu d'embarras, j'aurais uu service à te demander.
— Deux, si tu veux.
— Je m'en vais en soirée, comme je te l'ai dit, chez des persomiea fort recommandables... des personnes qui habitent le quartier des Lomt)ards. Ces personnes-là ont lu tes ouvrages et les admkent.
— Mon cher, B Ûwt qu'elles aient de l'admiration de reste.
— Je leur ai souvent parlé de toi comme d'un de mes bons camarades de collège, et je leur ai naéme dit que j'aurais le plaisir de déjeuner avee toi aujourd'hui.
— Ah I lu leur as dit cela. Eh bien?
-^ Eh bien, mon cher Arthur» je t'avouerai que j'avais promis... sans avoir encore osé t'en parler, de faire tous mes efforts pour te déterminer à m'accompagner*
«*« Mon cher, ce serait atoe graad plaimr, bien que
U tiM&linCttC M k^UÊORltBt. 35
j*awie fort pea les noaYelies oonnaîssanees ; mt», tu ]e Yois, je ne sois pas en tenae, je n*ai i>8s otmine toi Yhabk noir et la cravate blanche. Et pois je te dirai que j'ai moi-même une soirée à laquelle j*ai promis de me rendre » une soirée dans un autre quartier.
— Où donc?
— Eh ! mon Dien! chez le due d'Orléaus.
Ici le mattre clerc faillit tomber à la renverse.
— Tu vas chez le duc d'Orléans I s'écria-t-il. Heureux d'Escorailles ! Mon Dieu, mon Dieu, qu'on est donc heureux d'être auteur! et pourquoi moi* môme... Mon ami, je m'attache à toi, il faut absolument que tu viennes avec moi, ne fût-ce qu'une demiheure, au quartier des Lombards. Fais cela pour moi, je t'en prie. D'abord, on doit aller fort tard chez le duc d'Orléans, n'est-ce pas? et puis, je te l'ai dit : j'ai promis, et si tu savais à qui j'ai promis... Mais je te raconterai tout cela chemin faisant. Enfin, vois donc comme cela posera ton camarade Durandin dans le quartier des Lombards^ lorsque je pourrai dire : « Mon ami d'Escorailles a bien voulu m' accompagner, mais il ne saurait vous consacrer que peu d'instants : il est attendu chez S. Â. R. monseigneur le duc d'Orléans. » Allons, Arthur, une bonne résolution !
— Tu le veux, Durandin, j'y consens, car je n*ai jamais su rien refuser à on ancien camarade, à un ami.
— Ah I ce cher d'Escorailles I je t'embrasserais si nous n'étions pas en plein Palais-Royal.
-— Je t'en dispense. Tu me permettras pourtant
d6' U MtiSttBKCilB DE L^IR€0!fRtiB.
de rentrer dans ma chartreuse pour y faire un bout de toilette.
— Volontiers ; mais je ne te quitte pas, car je crains trop que tu ne m'échappes. Je te constitue ce soir mon Pylade jusqu'au quartier des Lombards inclusivement.
— A la bonne heure! et maintenant, monsieur Oreste Durandin, parlez-moi un peu de votre Hermione.
Une ebartrenM.
Avant de poursuivre le cours de ce récit, qu'il nous soit permis de faire une pause, non point pour demander au lecteur pardon de nos fautes, à la façon des écrivains espagnols, car nous en avons trop à commettre, d'ici au dénoûment, pour fatiguer déjà son indulgence ;. mais à Teffet de mettre sous ses yeux quelques détails biographiques, nécessaires peut-être pour compléter les indications sommaires que nous avons déjà eu occasion de consigner ici sur le caractère, les goûts, les idées d'Arthur d'Escorailles. Les souvenirs de la première jeunesse exercent généralement, on le sait, une telle influence sur nos sentiments^ sur nos actions même, à toutes les époques de la vie, qu'il ne sera pas sans intérêt, du moins nous l'espérons, de jeter un coup d'œii sur le passé de notre héros, pour mieux comprendre son présent. Les quelques détails que nous allons donner à cet égard, tiepdropt ici la place 4es accessoires qu'un peintre se
38 LA RECRBRCHE DK L'mCO!C!riJE.
platt à grouper quelquefois autour du personnage dont il a entrepris le portrait, afin d*ajouter à la représentation plus ou moins exacte du modèle celle des objets matériels dont il est habituellement environné, du Jieu même où s*écoule sa vie, et de rendre ainsi rilluslon plus complète.
Arthur d'Escorailles appartenait, on Ta déjà vu, à Tune des plus nobles familles de la haute Auvergne, qui fait remonter sa généalogie, comme l*étymologie même de son nom, jusqu'à Scaurus Aurelius, l'un des lieutenants de Jules Césr, et dont ce n'est sans doute pas le moindre titre degloire d'avoir compté au nombre de ses rejetons la charmante duchesse de Fontanges, car elle se trouve réunir ainsi, comme le faisaient observer, sous la restauration, les mauvais plaisants du département du Cantal, la noblesse de robe et la noblesse ù*épée.
Malheureusement pour Arthur, la brancbe de l'illustre maison dont il était issu, la branche cadetted'aiileurs, était aussi pauvre qu'elle était noble. Elle partageait, sous ce point de vue, le sort commun à presque toutes les anciennes familles de la haute Auvergne, ruinées dès avant la grande révolution de 1789, par les sacrifices énormes qu'elles s'étaient imposés pour faire figure à la cour. Jadis Louis XI avait décapité la féodalité dans la personne de quelques grands vassaux qui portaient ombrage à la couronne. Mais la féodalité, comme le phénix, renaissait de sa cendre ; elle s'épanouissait encore triomphante, à l'ombre de ses donjons, dans quelques provinces Jreculées où le défaut de communications, les vieilles mœui*s, les vtettic usages
LA IMEOISIICIB OB L^mCiHOMII. 19
semMaient M Bsstircr une existence d*un8 darée indéinie. On sait comment Louis XIV, beaucoup plus gi and politique encore que son soupçonneux prMéoesseur, parvint à foire descendre du haut de leurs nids d*aigles tous ces fiers suzerains, et à leur faire échauger le fer de leurs armures contre dm rubans et des dentdles, et leur sauvage indépendance contre Tinsigne faveur de monter dans les carrosses du roi et de se miner à son service. Cette fois la féodalité ne devait piuç se relever.
M. d'EscoraiUes le père, qui avait émigré, était rentré en France au commencement de Tlilmpire et avait repris possession du vieux manoir de ses aïeux, pnis il s*était marié. Mais comme son manoir était fort démantelé, et que lui<-méme n*étaii pas en beaucoup meilleur état, on coïiçoit sans peine qu*il ne fil pas un riche maris^e. Il épousa une de ses parentes qui lui apporta en dot beaucoup te jeunesse et de beauté, plus un blason presque équivalent au sien. Quant à la fortune, néant
De ce mariage naquirent un garçon et cinq filles. Le garçon était Arthur. Quant aux cinq filles, nous ne les portons ici que pour mé^noire, leur père ayant jugé convenable d'en iaire des religieuses pour leur épargne!* une mésaillance.
Comme cela arrive presque toujours, Arthur annonça dès rage le plus tendre une foule d*heureuses dispositions, mais ces dispositions faillirent rester à rétat de germes, par suite de TolTro généreuse d'un digne abbé, son parent, qvi, rectteitli au daàt^au en quelque sorte par charité, voulait à toute force en té-
40 LA RECnCRCHB DE L*INCOimDB.
moigner sa vive gratitude en se chargeant de Téducation du jeune châtelain. Or, cet honnête ecclésiastique appartenait à cette fraction de Tancien régime qui, n'ayant jamais rien su, n'avait par conséquent ri^n oublié.
Madame d*E§corailIes , chez laquelle la tendresse maternelle n'excluait en aucune façon le bon sens, parvînt à dissuader son mari de l'acceptation d'une pareille offre, et grâce au souvenir des services de toute sa fajnille, avant et pendant l'émigration, Arthur obtint la faveur d'une bourse royale au collège Henri IV.
C'est là qu'il fit toute ses études et qu'il devint le condisciple du jeune duc de Chartres, depuis duc d'Orléans. On nous pardonnera sans doute de passer sous silence les lauriers universitaires que^ suivant toute apparence, notre héros ne manqua pas de moissonner dans le cours de sa vie scolaire, et de laisser k deviner s'il était plus fort en thème qu'en version.
Suivant l'usage antique et solennel de la maison d'Escorailles, Arthur était destiné à la carrière des armes, bien que madame sa mère prétendît qu'il eût été beaucoup plus convenable d*en faire un magistrat ; mais elle avait dû céder à l'autorité maritale, se bornant à exiger, par forme de capitulation, que son fils complétât, en tout état de cause, le cours de ses études. La révolution de juillet, qui vint à éclater sur ces entrefaites, coupa court à toute contestation : Arthur ne fut ni sous-lieutencntni substitut du procureur du roi.
Il avait dix-neuf ans alors et venait d'achever sa philosophie. Toutefois, nous n'oserions pas garantir qu'il eût puisé dans les enseignements tout récents de
LA RICBBRGHB D5 l/mCONHUI. 44
cette étnde les secours nécessaires pour supporter avec résignation le renversement de tout ce qui constituait la religion de sa Tamille et la sienne propre. Il partit pour l'Auvergne, résolu, comme on disait alors dans le monde légitimiste, à s'en aller attendre auprès de ses parents des jours meilleurs.
Dans les premiers temps, son séjour au milieu des montagnes eut pouriui plus d*un charme D*abord, il se retrouvait dans sa famille, auprès de sa mère, qu'il aimait tendrement; et puis, il avait enfin secoué pour toujours le joug du collège ; et si parfois dans la vie on se prend à regretter le temps où l'on était écolier^ ce n'est jamais à dix-neuf ans. D'un autre côté, la fermentation qui régnait alors dans toute la France, dans l'enceinte des villes surtout , contre le régime qu'-on venait de renverser, avait ravivé, sur plus d'un point du royaume, des sentiments contraires. A la vie monotone des châteaux dans un pays perdu, comme la haute Auvergne par exemple, succédait l'animation fiévreuse que donne l'esprit de parti lorsqu'il est puissamment surexcité. Sous prétexte de parties de chasse, on se réunissait, on se montait la tête, on allait même jusqu'à conspirer. Jamais l'esprit de sociabilité n'avait été poussé si loin <lans les castels du département du Cantal, et il était peu de gentilshommes auvergnacs qui ne rêvassent pour leurs chères montagnes la poétique auréole dont l'Ecosse est redevable à sa fidélité envers la cause des Stuarts.
Toutefois, il faut s'empresser de l'ajouter, nulle part peut-être cette fièvre qui, en Bretagne et en Vendée, devait amener de sanglantes cQllisioa^et rallumer
il LA RBCffCRCHB »E L*IKC01f2ICB.
un moment la guerre civile, ne s'apaisa si vite que dans la haute Auvergne. Là, les conjurés devinrent en trës-f>eu de temps de simples boudeurs, et chacun se remit à vivre tranquillement chez soi et pour set. C'est assez généralement le propre des montagnai'ds de s*exaUer très-facilement ; mais leur ardeur et leur enthousiasme sont rarement de longue durée. Ce sont d'excellents soldats pour l'attaque, mais de peu d'utilité pour la défense.
Aussi bien, les jours, les mois, les années même s'écoulaient sans que les espérances du parti légitimiste fussent suivies d'aucun résultat ; la duchesse de Berry était devenue captive, et M. d'Escorailles le père en était mort de douleur. Sa veuve, bien que jeune encore, ne tarda pas à le joindre au tombeau ; elle succomba à une maladie de poitrine, mal terrible qui fait tant de victimes dans les pays de montagnes, où les brusques variations de l'atmosphère n'en facilitent que trop le développement. Arthur demeura seul et orphelin à un âge ou les conseils de sa mère lui eussent été plus précieux que jamais.
D'abord il trouva dans l'étude des littératures étrangères, qu'il avait à peine effleurée au collège, et surtout dans la lecture assidue des ouvrages des poëtes, un adoucissement à des chagrins réels et des distractions qui lui firent oublier quelquefois la solitude profonde au milieu de laquelle il vivait; mais il sentit bientôt qu'à son âge, avec ses connaissances, et doué comme il était d'une imagination pleine de chaleur et d'activité, il ne pouvait se condamner à passer sa vie dans uu vieUx manoir d'Auvergne. Un tel séjour pou-
LA RBOIBRCHB DB L'iRCOiniUB. 43
v.ait!hien présenter quelques agréments durant la belle saison, mais une fois Thiver venu, il devenait réeHemenl insupportable, car alors les neiges, qui arrêtent de bonne heure toutes les communications, elaquemu* raient an logis les hôtes du manoir pour sept mois de Tannée au moins.
Si Arthur avait rencontré dans le commerce habituel des personnes qui formaient son entourage quelques ressources sous le rapport de rinteliigence,*il eût peut*ètre pris patience et préféré à une position obscure dans quelque grande ville la considération qui s'attache encore, à cent vingt lieues de Paris, aux derniers rejetons des anciennes familles. L'existence agreste et féconde en privations de toute sorte d*un châtelain d'Auvergne lui eût peut-être plus souri, dans ce cas, que les jouissances multipliées et tout le confortable qui environnent le citadin. Mais à part le vieil abbé dont nous avons parlé, et qui tombait décidément en enfance, Arthur d'Ëscorailies n'avait auprès de lui, durant les longs hivers qui viennent s'abattre sur les montagnes d'Auvergne, que quelques pâtres ou vachers, auxquels le patois du pays suffisait amplement pour échanger leurs idées et qui ne connaissaient pas d'autre langue.
On rie s'étonnera donc point si, par quelque vilain jour de décembre ou de janvier, notre héros prit la grande résolution de quitter son castel et de venir à Paris, ce foyer lumineux où tant de beaux papillons de province viennent se bi*ûler les ailes.
A cet effet, il commença par affermer son domaine, moyennant un revenu annuel de 2,600 fr. C'était déjà
44 LA RBCRBRCnB DB l'iIIGONRDB.
quelque chose; maïs que faire à Paris avec 3,600 fr. par an? On fait son droit, son cours de médecine, dirat-on, puis i*on devient après, si Ton peut, un avocat célèbre comme Dopin, comme Mauguin, comme Barrot, ou un illustre médecin comme... qui vous voudrez A la bonne heure ! Mais ce n*était pas là la vo«
cation de notre ami Arthur d*£scorailles, qui aimait mieux étudier Shakespeare, Schiller, Byron, Dante, Calderone, que d'argumenter sur le régime hypothécaire ou de pratiquer une saignée. Et puis, ne Toablions pas, Arthur était un aristocrate, non point à la façon de nos seigneurs de la bourse qui estiment qu'un écu ne sent jamais mauvais, mails un peu comme ces hidalgos de Castillequi aimeraient mieux se laisser mourir de faim que de faire œuvre de leurs doigts, attendu leur qualité, à moins toutefois que ce ne fût pour manier une épée.
A cet égard Arthur pensa, et en cela il n'eut pas tout à fait tort, qu'à une époque aussi peu belliqueuse que la nôtre, la plume doit tenir lieu de l'épée, et que la première de toutes les noblesses à présent est celle qui s'acquiert par l'intelligence et le talent, parce que celle-là n'est contestée par personne, et que ses titres sont immortels. Arthur se fit écrivain.
C'était l'époque où la presse, se métamorphosant afin de se rendre accessible à toutes les intelligences comme à toutes les bourses, et de caresser tous les goûts comme tous les instincts, appelait à son aide les hommes d'imagination et établissait , avec leur concours, cette grande communion politico-littéraire à laquelle tant dç fldèles viennent aujourd'hui prendre
pari sous les espèces du premier^Paris et du feuilleton. Sous cette forme nouvelle, le roman allait acquérir désormais une popularité qn*à aucune époque il n'avait obtenue. Il allait s'introduire au village comme à la ville, dans les mansardes comme dans les hôtels, pénétrer dans le sanctuaire de la famille et conquérir le foyer domestique. De plus, ce genre de publicité offrait aux talents inconnus l'avantage de pouvoir se révéler au public en quelque sorte de prime-saut, et sans le secours d'aucun intermédiaire.
Le début d'Arthur fit sensation, et moins de six mois après il était devenu l'un des auteurs à la mode. Ses feuilletons, transplantés sur la scène, étaient un élément assuré de vogue. Bref, il exerçait une part de cet empire que l'imagination obtient si aisément de nos jours, où le public, avide d'amusements et de distractions, se montre si peu exigeant sur les moyens qu'on emploie pour parvenir à lui en procurer.
Au moment où se passe ce récit, il y avait environ cinq ans qu'Arthur occupait cette position, fort enviée, comme nous l'avons vu, par tous ses camarades de collège, et pourtant, s'il faut l'en croire lui-même, peu digne de l'être. Quoi qu'il en puisse être, maintenant que nos lecteurs sont suffisamment édifiés sur la position et sur les antécédents de notre héros, hâtonsnous d'ajouter aux détails biographiques qui précèdent, quelques indications domiciliaires qui en sont le complément indispensable, car nul n'ignore qu'aujourd'hui on a remplacé le vieux proverbe : Dis^moi qui tu hantes j je te dirai qui tu es^ par le suivant :
46 U mcttsnCHt d8 L*ifiGRmtttt.
Dis-moi oh et comment tu es logé, je te dirai 9»^ tues.
Sons Tancien régime, à part quelques exceptions assez rares, les gens de lettres étaient, dit-on, fort mal logés, et plutôt que de nous livrer, à cet égard, à ane description toute rétrospective, nous demandons au lecteur la permission de lui rappeler quelques-uns des vers charmants de Gresset. Cela vaudra mieux que noire prose. Pour ne pas étendre outre mesure notre citation, passons d'abord
Sur cette montagne empestée Oti ]a foale, toujours crottée, De prestolets provinciaux Trotte sans cesse et sans repos ; Vers ces demeures odieuses Oti régnent les longs arguments Et les harangues ennuyeuses.
Loin du séjour des agréments.
Et après avoir demandé humblement excase au quartier latin, arrivons bien vite au logement de notre confrère.
Là, du toit d*un cinquième étage Qui domine avec avantage Tout le climat grammairien, S*élève un antre aérien.
Un astrologique ermitage, Qui paraît mieux, daus le lointain, Le nid de quelque oiseau sauvage Que la retraite d'un bumain.
Ceci n'est encore que l'extérieur, ne vous y trompez pas^; et^rous-dancsausl^s tarder dan» l'ia(éfi«ur, et
san^ trop nous a|)pesantir sur le lit sans rideaux, sur le flambeaa... noir et même sur les einquante rats qui, pendant que Tauteor yeille,
Ronflent encore en faux bourdon,
Contifinons notre examen :
Si ma chambre est ronde on carrée,
(Test ce que je ne dirai pas ;
Tout ce que j*en sais sans compas.
C'est que depuis l'oblique entrée.
Dans cette cage resserrée
On peut former jusqu*èi six pas;
Une lucarne mal vitrée.
Près d'une gouttière livrée
A d'interminables sabbats,
Ob r université des chats,
A minuit , en robe fourrée,
Vient tenir ses bruyants États;
Une table mi-déinembrée.
Près du plus humble des grabats ;
Six brins de paille délabrée.
Tressés sur deux vieux échalas :
Voilèi les meubles délicats
Dont ma chartreuse est décorée.
Sans doute, il y a nn peu d'exagération dans le tableau que nous a légué le chantre de Vert- Vert, du logement d'un poète, et on peut croire qu'en cette dernière qualité, il s'est laissé emporter par l'amour de l'hyperbole ; mais il n'en est pas moins vrai que o'est 3ur des tables souvent boiteuses et dans des mansardes plus ou moins ouvertes à tous les vents qu'ont été éerits, an sîèele denuer, bien des bouquets à CbioriS; bien des somiels et des madrigaux (pu,
48 LA RBCBBRCHB DB L'iNCOKHOB.
colportés ensuite dans les boudoirs, faisaient pâmer d*aise nos charmantes et sensibles aïeules. Alors, il y avait deux personnages dans le poëte, comme dans le romancier, comme dans Fauteur dramatique : Thomme du matin, pauvre, râpé, dépenaillé, élaborant à grand* peine dans son humble et solitaire réduit, l'œuvre qui devait pourvoir à sa subsistance du lendemain; et rhomme du soir, radieux, recherché de tous, des belles dames surtout, et se pavanant dans les salons, au milieu de la plus fine fleur de la noblesse, de par le droit sacré de Tintelligence.
Aujourd'hui tout cela est bien changé, et si Ton ne rencontre plus guère le soir, dans les salons, ni grands seignears, ni gens de lettres [ces deux aristocraties se touchent par tant de points), en revanche il est peu de ces derniers. Dieu merci, qui en soient réduits le matin à travailler sur une table mi-démembrée près du plus humble des grabats; il est vrai qu'ils n'écrivent plus de bouquets à Chloris.
Au milieu du naufrage de toutes les vieilles coutumes, il en est une, la seule peut-être à l'égard de laquelle l'écrivain soit demeuré fidèle au souvenir de ses devanciers. C'est celle de la chartreuse, de la chartreuse aérienne. Si Ton faisait une statistique des logements occupés par les gens de lettres, je gage qu'on en trouverait difficilement un sur dix qui n'eût pas fait élection de domicile près du ciel, sans doute pour se trouver plus voisin du soleil, du divin Apollon. On n'est poète, romancier, feuilletoniste qu'à cette condition. Comme Gresset, l'on a sa chartreuse au cinquième étage ou au quatrième tout au moins.
LA RBCHSRGHI DB L^HCCOIflTOB. 49
Mais aussi, quelle différence entre la ebartreuse de l'ancien régime et celle du nouveau!
Celle-là, vous le savez, était située loin du séjour des agréments, dans le quartier Saint-Jacques ; celle d*aujourâ*bui s*épanouit d'ordinaire au centre des plaisirs et de la vie élégante, à la Chau5^ée-d*Antin» ou dans ]a nouvelle Athènes. Là, au lieu du bruit des longs arguments et des harangues ennuyeuses, Toreille ravie, ne recueille dans Tair que Técbo affaibli des plus fratcbes mélodies de Bellini et d'Auber, et, par intervalles, le piaffement martial des chevaux qui entraînent quelque beauté voisine dans nos spectacles et dans nos fêtes ; là encore, au lieu de la table midémembrée et des six brins de paille tressés sur deux vieux échalas, vous trouvez quelque bureau de bois de palissandre sculpté, coquettement enseveli sous une riche housse de velours, garnie de crépines de soie et vous pouvez vous asseoir dans un fauteuil dont le moelleux échafaudage, sorte de compromis entre la paresse du dix-septième siècle et la volupté du dixhuitième, permet si iMcn d'attendre l'inspiration. Peutêtre, il est vrai, quant à l'étendue du local, la chartreuse d'aujourd'hui ne Temporte-t-elle pas de beaucoup sur celle d'autrefois ; mais nous serions bien mal avisés de nous plaindre, alors que de complaisants architectes, épuisant pour nous toutes les ressources de leur art, ont trouvé moyen, dans un si étroit espace, de bous ménager un appartement complet en miniature, s^on, boudoir, cabinet de travail, salle à mander, chambre à coucher, que sais-je? bien d'autres choses enieore, et souvent, comme appendice, des
ÔO LA nECllERCHE Dfi L*mCONIfDK,
jardins suspendus dignes de Sémiramis. Et puis, en fait d'habitation, le mot célèbre de Socrate ne doit-il pas toujours être présent à la pensée de l'honome de lettres? car Socrate était un sage entre les sages. Puis enfin, avons>nous besoin de tant de place, à présent que nos amis ne portent plus l'épée en verrou et que nos maîtresses, si elles daignent nous visiter, ne viennent plus frapper à notre porte en robe à panier avec les cheveux coiffés à la Pompadour?
Voici pour le local et pour sa situation. Reste maintenant la décoration intérieure. A cet égard, c*est grand dommage que Ton ait tant abusé des descriptions, cette merveilleuse ressource offerte à l'imagination paresseuse du romancier. Sans cela, vous auriez eu un inventaire bien détaillé, bien complet, bien coloré surtout de l'ameublement d'une chartreuse quelconque, depuis les meubles les plus indispensables, jusques et y compris les plâtres, les bronzes, les chinoiseries et toutes ces charmantes superfluités qui, du monde artistique et littéraire où elles tr'l^naient d'abord à peu près exclusivement, ont fini par envahir aujourd'hui, sans exception, tous les rangs de la société. Puisqu'il en est ainsi, nous nous bornerons à dire qu'après le boudoir d'une jeune et jolie femme aussi bien partagée par la fortune que par la nature, il n'y a rien aujourd'hui de plus frais, de plus coquet, de plus élégant que la chartreuse d'un écrivain à la mode. Maintenant, au milieu de tout l'entourage du luxe moderne, ce dernier a-t-il plus de verve et d'esprit que ses devanciers dans leur galetas? C'est là un grand problème que la postérité jugera, si tant est
LA BkCBBRCBS DB L^HVCOlIRUfe; 54
que la postérité veuille bien s'occuper de nos écrivains à la mode, ce dont je ne me porte garant à anenn titre.
Ces prémisses posées, suivons Arthur d'Escorailles à sa charrreuse, rue de la Ferme-des-Mathurins, en compagnie de son camarade Durandin, le mattre-clere de notaire. Là, arrêtons-nous avec eux au cinquième étage, devant une première porte à deux battants, re« couverte en velours vert encadré de clous dorés. Au coup de sonnette du maître répond dans Tintérieur un pas cadencé; une première porte s'ouvre, puis les deux battants de velours glissent sur leurs gonds, et nous voici face à face avec une de ces bonnes et naïves physioaomies négrichonnes. qu'on retrouve si souvent dans les tableaux des peintres du dix-septième siècle à la suite de quelque belle dame, alors qu'il était de mise parmi les femmes de haut parage d'avoir un noir pour porte-queue.
L'homme dont il s'agit est de petite taille, mais assez bien fait, et, comme tous les nègres du monde, il se pavane avec beaucoup d'orgueil sous le costume mauresque dont il est revêtu. A la vue d'Arthur et de son compagnon, Abd-el-Kader (c'est le nom du noir) baisse respectueusement et par deux fois la tête jusque sur sa poitrine, à la façon des Orientaux, puis, sans prononcer une parole et avec la même solennité que s'il avait à introduire un calife et son visir, il les précède gravement, le bougeoir à la main, soulevant audessus de leurs têtes les portières de tapisserie et tournant devant eux le bouton des serrures. C'est ainsi que les deux camarades de collège parviennent
51 ta KfecilcsCHi Di L^ncoirinit.
au fond de rapparteuimt, dans une pcftiie chanbre k eooeber fort coquettement neublée et qu'une lampe Carcel inonde de sa vive et pure lumière. Là, deux bons fauteuils à dos renversé les attendent auprès d'un excellent feu. Sur un signe d'Artbar, le nègre dispa» ratt. Écoutons :
Le boofacc de nuurtvcrftet.
— Ahl diable I s*écrie M. Polydore Darandiu, le maitre-clerc , en contemplant d*un air ébahi Tor, la soie, le velours, qui s'épanouissent de tous cAtés autour de lui, tu appelles cela une chartreuse, toi! Quel luxel quelle élégance! Excusez! Et un nègre encore par dessus le marché !
— Oui, un de mes parents, officier de l'armée, a bien voulu me le ramener, et je lui ai cédé en échange un groom qui... Mais revenons à toi. Donc, mon cher Durandin, tu es amoureux de mademoiselle Laure Rieublanc : c*est bien là le nom que tu m*as dit, n'est-ce pas?
— Oui, oui, c'est bien là le nom... Laure Rieublanc, tandis que toi, c'est Laure Martin ; ne confondons pas.
— Le papa Rieublanc est un ancien droguiste qui a fait fortune dans cette utile profession. Il y a là une
14 LA aCCHBRCBB DE L^m€ONIIlJB.
dot de deux cent mille francs et quatre cent mille francs d*espérances. De ton côté, tu n*es pas sans quelques ressources, et ton patron est tout disposé à te céder, moyennant un demi-million au plus, le double pannonceau qui décore sa porte : c'est pour rien. J*ai bien retenu tous tes chiffres, tu le vois. Eh bien I mon cher, tout cela me paraît très-convenable, et je ne vois pas pourquoi tu n'épouserais pas mademoiselle Rieublanc.
— C'est justement ce que son père me disait encore hier matin.
— Vivat I alors qu'est ce qui t'embarrasse?
Ici le mattre-clerc poussa un profond soupir, puis il s'écria d'un ton piteux :
— Monsieur Rieublanc a ajouté en me tendant la main : Plaisez à ma fille, et ma fille est à vous.
— De mieux en mieux. Que te faut-il de plus ! Tu me semblés bien exigeant, mon cher Durandin.
— Pour faire un poulet rôti , comme dit la Cuisinière bourgeoise, il faut prendre un poulet. Or, mademoiselle Laure Rieublanc est une charmante personne, je te l'ai dit, mais reste à savoir si elle voudra de moi.
— Elle serait bien dégoûtée, mordieu I Mon camarade Polydore Durandin ! un homme qui va passer notaire royal, vérificateur et certifioateur ! un homme de cinq pieds trois pouces, n'est-ce pas, Durandin, autrement dit un mètre soixante-quinze centimètres? une physionomie... agréable, le nez un peu fort, c'est vrai, et la bouche un peu grande ; mais cela ne te messied pas. Allons, allons, mademoiselle RieublanQ
LÀ B£CHSRCBB DE L'iUCORRUB. 55
n'a pas de goût si elle repousse ton hommage, et je me charge de le loi dire, moi.
— Vrai ! Eh bien, j'accepte ton offre avec recon* naissance. C'est que, vois-tu, mon cher Arthur, ma* demoiselle Laure Rieublanc, qui a perdu sa mère de foi*t bonne heure, a été élevée dans un pensionnat à la mode, un de ces pensionnats oii Ton apprend l'anglais, l'espagnol^ l'italien , la danse , la musique, que saisjel
— Tout en un mot, excepté ce qu'une femme doit savoir.
— Peut-être bien. Et, dame! quoique j'aie été reçu bachelier es lettres, tu sais que je ne connais rien de tout cela, moi.
Ce qui ne t'empêche pas, j'en suis sûr, de diriger à merveille l'étude de maître Badineau, ton patron.
— J'y fais du moins tous mes efforts. Au surplus, ne vas pas prendre une mauvaise opinion de mademoiselle Laure pour cela. Le fond est excellent, je t'assure : elle est pleine de simplicité et de gentillesse, mais elle n'aurait pas été fâchée de trouver un mari avec qui elle pût baragouiner anglais et italien, comme toi par exemple, et qui lui eût adressé des vers par ci par là, encore comme toi.
— Mais je ne suis pas maître-clerc, moi, mon cher Durandin, et c'est fort heureux sans doute pour le notariat comme pour moi-même. Allons, ne t'inquiète pas, je me fais ce soir ton avocat, et je veux être... sifflé, ce qui pourrait bien m'arriver, par parenthèse, en ce moment même au théâtre du Palais-Royal, si je ne gagne pas ta cause. Mais il se fait tard, et mainte-
56 LA RBCBERCBE DE l'iNGONNUE.
natif que me voici un peu réchauffé et au courant de tes affaires, tu permets que ton confident fasse sa toilette devant toi. Pendant que je m'habille, ce qui ne sera pas long, veux-tu me faire un plaisir, c'est de décacheter ma correspondance qui est là devant toi sur la cheminée et de m'en donner lecture. Il pourrait y avoir quelque chose de pressé, depuis ce malin que je suis absent de chez moi.
— Bien volontiers , mais c'est qu'aussi il pourrait y avoir dans ces lettres tel détail... si c'était une femme, par exemple, qui t'écrivît?
— Ohl rassure-toi, je n'ai point de secrets. Mou cher lecteur, je vous attends.
— Voyons donc : huml hum! que dit celui-là?
a Mon cher Monsieur,
» Je me suis présenté plusieurs fois chez vous sans
» avoir le plaisir de vous rencontrer, et je prends le
» parti de vous écrire pour vous prier en grâce de
» songer à l'ouvrage que vous avez bien voulu me
» promettre pour notre saison d'hiver; ce sera un
» véritable service que vous rendrez à mon théâtre et
» à moi-même, et je suis tout disposé à le reconnaître
» au moyen d'une prime dont vous pouvez fixer vous-
» même le montant. Je m'en rapporte entièrement, à
u cet égard, à votre loyauté bien connue. Un mot de
» réponse, s'il vous platt, à votre tout dévoué .. »
— J'y songerai Passons à des tableaux plus
riants, r- Qomme il te plaira. Il y a sur Tadresse tr^s--
LA nËCllBItCHB DE L*lNCOIfN0B. 57
pressé. Diable ! j'aurais dû commencer par cette lettrelà. G*est da rédacteur en chef d*Qn journal.
« Mon cher ami,
» Votre feuilleton est-il prêt? Le public en attend avec la plus vive impatience la continuation. C'est décidément un de vos plus grands succès en ce genre. Ainsi que vous avez pu le voir, j'ai fait mettre une note dans le numéro d'hier, pour annoncer urbi et orbi que vous étiez indisposé. Je suis informé que depuis lors les bureaux du journal ne désemplissent pas d'abonnés qui vieiment demander de vos nouvelles. Tâchez donc de les rassurer et de nous en débarrasser en nous envoyant un peu de copie. Le commissaire de police se plaint de ce que cela gêne la circulation dws le quartier. Tout à vous de cœur... »
— Le commissaire de police... Tu as entendu? Qu'on est heureux, mon Dieu, de recevoir de ces lettres-là I Ah çà, tu as été indisposé? Tu ne m'en avais rien dit?
— Moi, pas du tout, je me porte à merveille. J'avais hier une partie de chasse à laquelle j^avais promis de ne pas manquer, et aujourd'hui notre déjeuner annuel. Il a bien fallu interrompre mon feuilleton.
— Pas possible ! et le public a cru. . . Pauvre public I Mais, dis-moi, Arthur, est-ce que c'est bien difficile à fabriquer un feuilleton?
— Mais, pas plus qu'autre chose.
— Ah! mon cher, si tu voulais me donner quelques conseils, c'est pour le coup que je serais sûr de faire
58 LA RECHERCHE DE l'iNCOHIVDB.
la conquête de mademoiselle Laare Rienblaac, elle qui aime tant les feuilletons, les tiens surtout !
— C'est une plaisanterie.
— Non pas : je parle très-sérieusement. Voyons un troisième message...
Au même instant la porte s'ouvrit et Âbd-el-Kader entra tenant à la main un petit paquet d'une forme toute particulière et soigneusement cacheté.
— Que diable est-ce qu'on t'apporte-là? s'écria le mattre-clerc ; à la forme de l'enveloppe, on dirait un bouquet. Est-ce que c'est aujourd'hui la saint Arthur?
— Nullement. On se sera trompé d'étage. C'est sans doute pour quelque dame de la maison qui va en soirée. Abd-el-Kader, va le porter à son adresse.
Ici le nègre, sur qui les yeux de son maître s'étaient . portés en parlant ainsi, eut un sourire fort significatif, qui fit reluire sur le fond de. son noir visage une double rangée de dents d'une blancheur éblouissante, et il tendit le paquet à Arthur en marmottant quelques syllabes, moitié françaises, moitié arabes, fort peu intelligibles.
— Hein? qu'est-ce qu'il dit ton mauricaud? reprit Durandin.
— Ma foi, je n'en sais rien.
— Cela ne laisse pas que d'être fort agréable d'avoir un domestique bédouin ! Décidément j'aime mieux ma femme de ménage. Je la comprends au moins quand elle parle, et elle parle beaucoup.
— Ehl mais, il y a quelque chose d'écrit sur l'enveloppe.
LA RBCRSRCHI DB I.*mGOIIiraB' ^9
— A la bonne heure ! c'est du français, cela, et c*est une jolie petite écriture. Ton nom en toutes lettres : « Pour monsieur Arthur d*Escoraiile8. » Il n'y a pas à s'y tromper; ce doit être une femme qui a écrit cela, et une jolie femme encore.
— Erreur I mon pauvre Durandin, erreur! je vois ce que c'est. II s'agit tout simplement de ma pièce du Palais-Royal, c'est le bouquet d'usage que m'envoient les garçons du théâtre, et cette petite écriture est tout simplement celle du machiniste. Ils s'y prennent de bonne heure, comme tu vois, et il faut que la pièce ait prodigieusement réussi. Prends dans ma bourse une pièce de vingt francs et fais-la leur donner, je te prie.
A ce moment, Abd-el-Kader se mit à hocher la tête d'une façon négative, en montrant de nouveau sa double rangée de dents blanches, et en accouplant de la façon la plus bizarre et avec une impétuosité sans égale les mots arabes et les mots français. Bien plus, Durandin ayant porté la main à la bourse d'Arthur, qui était sur la cheminée, le nègre le saisit vivement par le bras en lui faisant signe de ne point y toucher.
— Ah çà , s'écria le maître-clerc impatienté, fais donc finir ton bédouin I Estrce qu'il me prend pour un voleur ?
Mais Arthur ne répondit pas, car il venait de décacheter le papier dans lequel était enveloppé le mystérieux envoi qu'en lui faisait, et il n'avait pu retenir une exclamation de surprise en apercevant un charmant bouquet de marguerites.
— Diable! reprit Durandin, des marguerites en hiver ! C'est i;ne rareté, et cela a du coûter gros. Il pa-
60 LA RECIRRCHB DE LINCONHUB.
ralt qu*oa fait grandement les choses dans les coulisses du théâtre du Palais-Royal I Ce sont bien des marguerites naturelles, n'est-ce pas?
— Vois plutôt toi-même.
En même temps Arthur tendit son bouquet à Durandin. Dans ce mouvement un petit papier plié se détacha d'entre les fleurs et tomba sur le parquet.
— Oh ! oh I s'écria le maître-clerc , un billet I cela se complique. Arthur, Arthur, tu ne nous as pas tout dit ce soir chez Véry.
Déjà le billet était ramassé, déjà il était déplié, et en le lisant une vive rougeur venait de colorer les joues d'Arthur.
-— Ah ! ah I repartit le maître-clerc triomphant, il paraît que ce n'est pas le machiniste qui t'écrit. Je gage que c'est ton inconnue de la diligence.
Arthur congédia son valet d'un geste, puis, d'une voix légèrement altérée par l'émotion :
— Tiens, lis, balbutia-t-il.
Le billet ne contenait que ces simples mots : t Voici mon nom, et je vous aime. »
— Peste! reprit Durandin, voilà une déclaration digne des Mille et une Nuits. Qu'en dis-tu? Heureux Arthur, va! Ah çà, il paraît qu'elle se nomme comme les fleurs qu'elle t'envoie ; le calembourg est fort distingué, du reste, tout comme le nonf, mais ce n'est pas là celui que tu nous as dit ce soir : tu auras mal entendu , j'en suis sûr ; car ce ne peut être que ton inconnue de la diligence qui se rappelle ainsi à ton souvenir. î!ile aura su, par hasard, quel est l'écrivain cé«
Là «bchercbb ds L^iRéoimck. 61
lèbre avec qui elle a voyagé, elle se sera monté la tète, et Toilàl
Pendant que le mattre-clere se livrait à ses conjectares, celui à Ijui elles s*adressaient avait baissé la tête, et ses yeux étaient amoureusement fixés sur le bouquet de marguerites et sur le petit billet qu'il tenait dans sa main. Tout à coup 11 releva la tète :
— Allons I s*écria-t-il, ma toilette est terminée. Partons pour le quartier des Lombards.
Là-dessus, Artbur déposa le bouquet de marguerites dans Tun de» vases qui garnissaient sa cbeminée, puis il serra le petit billet dans son carnet, quMl eut bien soin de placer dans la pocbe de son babit, tout près de son cœur, et, ces préliminaires accomplis, les deux jeunes gens se mirent en devoir de regagner leur citadine qui les attendait à la porte de la maison. Pendant ce laps de temps, pas une parole ne fut échangée entre eux ; seulemciit, lorsque la portière ayant été refermée, le char numéroté se mit en mouvement, le maitre-clerc dit à son ancien camarade, en lui serrant la main :
-^Arthur, mon cher Arthur, il faut absolument que je rae fasse auteur.
Le quartier des Lombards.
AU nombre des quartiers de Paris qui ont le mieux conservé jusqu'à ce jour la physionomie des vieux âges de notre histoire, il en est un qui nous a toujours semblé plus que tous les autres empreint de ce cachet particulier et, si l'on veut, de cette rouille du passé que le frottement de la civilisation est impuissant à faire disparaître. Ce quartier a conservé son antique dénomination du quartier des Lombards. Et ce n*est point à tort qu'on lui a laissé une appellation à laquelle s*attachent, on le sait, des souvenirs de grandes richesses ; car entre ces pierres humides où l'air et la lumière ont tant de peine à pénétrer, on trouverait presque à chaque pas des fortunes épanouies à l'ombre des bocaux et des alambics de toute sorte, des fortunes ignorées du monde élégant qui peuple les sphères parfumées delà Chaussée-d'Antin, des fortunes pins considérables, plus solides surtout que celles de tous
LA RECflBRCRB Ofi t'iNGONNOB. 63
nos brasseurs d^affaires qui se pavanent en gants jaunes et en bottes vernies, le jour à la Bourse, le soir au Théâtre-Italien ou à TOpéra.
Le Marais a pour lui ses hôtels séculaires, consacrés successivement par la noblesse d*épée et par la noblesse de robe ; le Marais est un quartier tout armorié; la Cité se trouve partagée entre les gens d'église, cette autre noblesse^ et les descendants directs des ribauds et des truands : le quartier Saint-Jacques est demeuré le séjour exclusif de la jeunesse studieuse des écoles ; c'est le pays savant, le pays universitaire par excellence» Tous ces quartiers-là ont eu jadis leur population spéciale, et ils la conservent encore jusqu'à un certain point ; mais que de changements le cours des années n'a t-il pas amenés dans leur physionomie et dans les mœurs de leurs habitants ! Seul entre tous, le quartier des Lombards, en y joignant, si Ton veut, la rue Saint-Denis et la rue Saint-Martin, ses deux appendices, représente encore fidèlement, dans une foule de détails intimes empruntés à la fois au monde physique et au monde moral, cette bonne vieille bourgeoisie parisienne, entée sur le commerce et l'industrie, simple, naïve, religieuse, frugale, laborieuse surtout au dernier point, véritable miroir, en un mot, de toutes les vertus patriarcales, et dont il faut regretter seulement qu'un petit grain de parcimonie vienne par* fois ternir l'éclat.
Dans le quartier des Lombards, les maisons n'ont généralement point de cours intérieures. Mais à quoi bon, s'il vous plaît, un espace vide où Ton ne peut loger ni épiceries ni drogueries t L'air manque, il est
6i LA RBCUBRCIÎB DB L*mGOlC!njB.
vrai ; mais qa*a-t-on besoin d*air quand on a des magasins pouvant contenir pour 500,000 francs de denrées coloniales? Les appartements sont obscurs, froids, exigus ; mais qu'importe, pourvu qu'on ait assez de place pour recevoir le chaland et pour loger les livres des comptes courants ? Et puis, la fièvre du travail, alimentée par un lucre qui se renouvelle à chaque instant, rend insensible au souffle glacé de l'hiver» Un dernier trait, et il est caractéristique : c'est dans le quartier des Lombards qu'on trouve encore de ces études de notaire situées au rez-de-chaussée sur la rue, dans une espèce de cave, et protégées par d'énormes barreaux en fer, comme jadis toutes les boutiques de boulangers.
En résumé^ au milieu de ce torrent qui emporte dans Paris les vieilles mœurs, les vieux usages, les vieux logis, il semble que le quartier des Lombards soit demeuré debout et presque intact, grâce à je ne sais quelle mystérieuse pétrification. C'est une façon de Pompeï ou d*Herculanum sortie de ses cendres, et rendue à la fois à la lumière et à l'existence pour l'édification des contemporains.
Neuf heures trois quarts du soir sonnaient à l'église Saint-Merry, lorsqu'une citadine tournant brusquement l'angle que forme la rue des Lombards, la grande ar- \ tèrede ce quartier, avec celle des Cinq-Diamants, s'arrêta à rentrée de cette dernière rue, devant une porte bâtarde à marteau de fer et dont une chaltière treillissée ménagée dans l'épaisse membrure du bois ac-* cusait suffisamment la haute antiquité. Nos jeunes gens se disposèrent à desc^Mlre de la voiture, et peB'-
LÀ 'hicdrcii di L'mcoiniui. #5
dant que Tun d'eux iHvitait l'automëdon à Tattendre, une main qui n'appartenait ni à Tun ni à l'autre saisit le marteau de fer suspendu à la porte et frappa.
Durandin poussa un cri de surprise et de frayeuri auquel répondit un rire strident et guttural, en même temps qu'un fantôme entièrement enveloppé d'un bernons blanc surmonté d'un capuchon qui ne laissait voir que des prunelles blanches sur un masque noir, ?int s'incliner devant les deux jeunes gens et leur offrir Taide de son bras pour mettre pied à terre.
— Rassure-toi, Durandin, s'écria Arthur. Eh quoil n'as-tu pas reconim Abd-el-Kader, qui était monté derrière la voiture? C'est pon vabt de pied ordinaire quand je vais' au bal et mon valet de chambre quand je reste chez moi. Oh! c'est un garçon précieux!
— Ma foi, mon cher, j'ai cru que c'était le diable en personne, et je te supplie de ne point le faire monter avec nous. Il serait capable de faire peur à toute la société. On n'est pas encore fait à ces bédouins-là, vois-tu, dans le quartier des Lombards.
- — A la bonne heure! il gardera la voiture.
Le nègre ^ocha la tète et demeura immobile comme une sentinelle au port d'armes.
Après une demi*minute d'attente environ, ^a porte s'ouvrit, et un faible jet de lumière én\ané d'une façon de lanterne borgne^ permit aux. jeunes gens de traverser, sans, trop se heurter à la muraille, une .allée longue, humide et surtout fort étroite, qui servait à la maison de vestibule, d'atrium^ tout ce que Ton voudra. Au bout de cette allée se trouvait une grille en ..'11* ^
fer,, nouvelle. barrière à franchir, et qui prouvait sura-
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fcondamment combien les anciens propriétaires de cette demeure étaient défiants, bien qu'à coup sûr le métier de voleur fût loin, sous l'ancien régime, d'avoir reç* tous les perfectionnements qu'on lui a apportés de nos
jours.
Un portier, un véritable portier du temps passé, sale, crasseux, dépenaillé et la tête coiffée du classique bonnet de laine, entr'ouvrit en arrière de là grille un carreau de vitre mobile, puis avançant extérieurement son bras doublement orné d'une cbandeUe et d'un tirepied, il parut se livrer à une inspection assez approfondie des deux visiteurs. Cette inspection tourna sans doute à leur avantage, car au bout d'une demi-minute la grille s'ouvrit.
Cette fois les deux jeunes gens se disposaient à francbir rapidement les degrés de l'escalier, lorsque le faroucbe Cerbère, s'élançant bors de sa loge, s'écria d'une voix glapissante :
— Où vont ces Messieurs ?
— Eb l s'écria l'un des deux jeunes gens, est-ce que vous ne me reconnaissez pas, père Subtil? je viens passer la soirée cbez monsieur Rieublanc avec Monsieur, qui est mon ami.
— Excusez, monsieur Durandin, repartit plus doucement monsicm- Subtil : c'est que d'abord je ne connaissais pas Monsieur votre ami ; et puis à une beure si avancée... enfin, j'ai ma consigne, vous le savez, je
ne connais que ça.
Là-dessus, saisissant un sifflet appendu le long de sa hanche en guise de chapelet, M. Subtil emboucha rinstrument et en tira coup sur coup deux sons surai-
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gas propres à déchirer Toreille la moins délicate.
— Maintenant, Messieurs, dit-il, vous pouvez mon* ter, ii y a uu quinquet dans l'escalier aujourd'hui, et vous ne courez aucun risque.
Les deux jeunes gens suivirent la rampe d'un escalier qui, construit il y a deux cents ans au moins, affectait la forme de plusieurs triangles superposés, et s'arrêtèrent au second étage. Là, ils se trouvèrent face à face avec deux servantes qui, au double coup de sifflet de M. Subtil, n'avaient pu s'empêcher d'ouvrir la porte de l'appartement et d'accourir se poster curieusement sur le palier de l'escalier, afin de voir plus tôt quelles personnes pouvaient arriver à une heure si indue à la soirée de M. Rieublanc.
— Eh! c'est monsieur Durandin ! s'écrièrent-elles toutes les deux d'une seule voix et avec un accent normand des plus prononcés. Gomme vous arrivez donc tard, Monsieur !
Le maître-clerc, qui, comme on le voit, était fort connu de toute la maison, échangea avec les deux caméristes, deux fraîches et fortos filles coifiées à la paysanne, un bonsoir familièrement afifectueux; puis, tendant à chacune d'elles une main à laquelle il venait d'arborer, en montant l'escalier, un magnifique gant jaune «erin, afin qu'elles eussent à en attacher les boutons :
— C'est vrai, dit-il d'un air mystérieux et à mi-voix, * mais aussi vous ne savez pas qui j'amène : c'est un auteur célèbre, un de mes amis intimes qui est attendu, en sortant d'ici, chez S. A. R. monseigneur le
duc (i*Orléans, rieu que celai Allons > dtez-moi mon paletot maintenant.
Les deux servantes ouvrirent de grands yeux, bien qu'à vrai dire ces mots d'auteur célèbre et même d'altesse royale n'eussent pas pour elles une signification bien précise, et elles se hâtèrent d'introduire les deux jeunes gens dans une façon de salle à manger, pompeusement éclairée par deux quinquets dont la lueur se reflétait sur des boiseries noires et humides de vétusté. Cette salle se trouvait métamorphosée à la fois en vestiaire, en antichambre et en office. Il y avait là, indépendamment des châles, manteaux, redingotes, etc., la plus curieuse collection qu'il soit possible d'imaginer de socques articulés et non articulés, de claques, de rifflards de tous les régimes, entremêlés de couvre-chefs masculins et féminins, ces derniers des couleurs les plus variées, le tout propre à démontrer d'une façon victorieuse qu'une portion notable des invités était venue à pied rue des Cinq-Diamaiits, avec l'intention, comme on dit vulgairement, de s'en retourner par la même voiture.
Arthur d'Ëscorailles, accoutumé à vivre dans une société élégante, au milieu de toutes les recherches d'un luxe peut-être un peu superficiel (à Paris en estil jamais autrement?], faisait tous ses efforts pour dissimuler sa surprise à i'aspeet de tous les détails plus ou moins vulgaires, plus ou moins prosaïques de ce monde nouveau danj lequel il venait de faire son entrée. Comme il avait trop de savoir-vivre pour manifester par aucun signe extérieur la situation de son esprit, il avait pris une attitude de résignation qui n'excluait
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pas entièrement Je ne sais quelle arrière-pensée d*observation moqueuse empreinte dans son regard plein de finesse et dans un pli presque imperceptible de sa bouche. On eût dit, si Ton veut bien nous pardonner cette comparaison, quelque hdte superbe des forêts tenu eu laisse par un pauvre diable de cornac prêt à en faire Texhibition au milieu d'une foire.
Buffon a dit quelque part : « Le style, c'est Tbommt; » mais depuis feu Walter Scott, d'illustre et descriptive mémoire, tout romancier bien appris a remplacé cet adage par le suivant : « Le costume, c'est le personnage. » Qu'il nous soit donc permis d'indiquer celui de nos héros. Tous deux, suivant la mode aussi tenace que tyrannique à laquelle la France obéit depuis plu» d'un quart de siècle, étaient uniformément vêtus de couleurs sombres, mais bien que leur toilette fût à peu de chose près pareille, il y avait eutre eux la même différence qu'entre un bel épagneul finement découplé et un barbet, tous deux de même robe.
Autant Polydore Durandin avait mauvaise grâce avec ses vêtements, dans lesquels son corps et ses deux jambes affectaient la forme de trois sacs à moitié remplis, autant il y avait d'élégance et d^harmonie dans le costume d'Arthur. C'est que son habit, juste e^ presque collant jusqu'à la naissance des hanches, large et ondoyant des basques, faisait ressortir avec tant d'avantage la riche cambrure de sa taille svelte et dégagée; c'est que sa tête blonde et un peu rêveuse comme toute tête de poète, se détachait si bien, encadrée qu'elle était dans une simple cravate de satin noir, au-dessous de laquelle apparaissait un fragment de
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jabot; c'est que sa fine moustache vénitienne ombra* geait les contours d'une bouche d'où il semblait qu'il ne dût s'échapper que de douces paroles, si elle n'eût accusé en même temps un peu de fierté. J'allais ajouter qu'Arthur portait des gants fort bien faits et que ses bottes vernies étaient irréprochables.
Il n'en était pas de même de Durandin, dont le cos* tume était loin de rehausser la tournure et la physionomie quelque peu vulgaires. Sous ce rapport comme sous bien d'autres, Polydore s'éloignait sensiblement des habitudes d'élégance qui se sont introduites depuis quelques années dans le notariat. Car, aujourd'hui que la bourgeoisie a bien décidément détrôné la noblesse même en matière de toilette, nul n'ignore que nos Lauzun, nos Yardes et nos Fronsac sont presque tous des clercs de notaire ou des commis d'agent de change, Malheureusement, et quoique principal clerc de notaire, Polydore Durandin appartenait à cette classe d'individus qui s'empressent d'adopter une mode alors qu'elle est en pleine décadence, et qui jamais n'ont su former convenablement le nœud de leur cravate. Ajoutez à cela qu'il professait une espèce de culte pour la cravate blanche, celle qui exige justement le plus de soins, de recherche et d'élégance. Il portait ce soir-là un gilet de soie couleur claire, à grands ramages, taillé en veste de marquis, et dont l'effet était d'autant plus bizarre, que son habit, coupé à l'anglaise et terminé en queue de morue, laissait ses hanches entièrement à découvert. Enfin, il avait à la main un chapeau claque, tel qu'il s'en voyait encore quelques-uns il y a cinq ou six ans. Sous cet accoutrement un peu hétéro^