LA RBCHBRCHB DB L*11IC0!|]|1IB
dite, le pauvre garçon se croyait superb^ et on l'eût bien étonné en cherchant à le désabuser.
Après avoir lancé furtivement dans un vieux miroir suspendu en un coin de la salle à manger un regard assez satisfait, Durandin prit triomphalement sous son bras le bras de d'Escorailles, et se dirigea avec lai vers la porte du salon. Déjà les deux servantes, se précipitant devant eux, portaient à la fois la main à la serrure, afin de pouvoir contempler rentrée des deuic jeunes gens, lorsqu'un prélude de piano se fit entendre» et en même temps une voix fraîche et pure de jeunefille entonna une des plus suaves cantilènes de Belliniy la cavatine du premier acte des PuritainSy celle dans laquelle la diva Grisi déploie si bien toutes les. merveilleuses ressources de son gosier de rossignol : son vezzosa..,
— C'est elle! s'écria Durandin, qui tressaillit et dont une vive rougeur colora les joues : c'est mademoiselle Laure Rieubianc I
Par une sorte de commotion électrique, Arthur tressaillit également. Cette voix si mélodieuse qui venait de frapper son oreille, le choix et l'exécution de ce morceau de musique contrastaient d'une façon si sensible avec les objets matériels qui venaient de. s'offrir à sa vue, qu'il fut un moment tenté de se croire sous l'influence d'un rêve.
— Tu comprends, murmura tout bas le mattrederc, que nous ne pouvons nous permettre d'entrer dans un pareil moilient. Attendons et écoutons !
Arthur n'avait pas besoin d'une semblable recommandation, car il était tout oreilles et ne respirait pas.;
7î LA RBCHBRCHK tiE CwCOVTiVt*
li élail aloi^s, si l'on veul bien se rappeler toutes les circonstances qui avaient marqué pour lui cette soirée, sous l'empire de ces prédispositions où Tâme, et avec elle en quelque sorte tout Torganisme, s'ouvre si aisément à toutes les impressions douces et voluptueuses. 11 songeait à ce mystérieux bouquet de marguerites qu'il avait reçu, et comme dans une des plus fraîches, en même temps que des plus poétiques créations de Shakespeare, il lui semblait que les notes qui venaient frappèi^ son oreille s'échappaient comme autant de voix harmotiieuses du calice des marguerites.
Lorsque la cavatine fut terminée, Durandin lui toucha' légèrement le brais en s'écriant avec un juste orgueil :
— Hein ! qu'en dis- tu? cela ne te semble-l-îl pas assez bien pour le quartier des Lombards I
— Je dis, répartit Arthur avec beaucoup de vivacité, que voilà sans contredit la plus jolie voix que j'aie entendue de ma vie.
-^ Ah! mon cher, reprit Durandin en poussant un gros soupir, que diras -tu quand tu verras la cantatrice I
— Voyons-la donc, car je crois que nous pouvons entrer maintenant.
En parlant ainsi, Arthur ouvrit la porte du salon, une grande pièce formant un carré long, également boisée du haut en bas comme la salle à manger et dont tout l'ornement consistait en un portrait en pied, représentant un officier de voltigeurs de la garde natio^ nale en grande tenue d*été. Au moment où les deux amis entrèrent, une jtuûe fille de dix-sept à dix-huit
LA ReClTBRCnE DE L*IIICO!IIfUË. 73
ans, à la taille svcitô et élancée, bien que peu élevée, vint au-devant d*eux. Elle avait de grands yeux bleus, un visage plein de candeur et d*ingénuité, barnionieusèment encadré dans de beaux cheveux d'un blond cendré, retombant en grappes le long de ses joues, jusqu'à la naissance d'un cou plein de souplesse et d'élégance. Une simple robe de mousseline blanche dessinait les contours de son corps. C'était mademoiselle Laure. Elle venait justement de quitter le piano, et s'empressant au devant du mattre-clerc, qui s'était avancé le premier, elle lui dit avec une petite moue enfantine pleine de grâce :
— (Ml I c'est bien mal à vous, monsieur Dnrandiii, d'arriver si tard, vous qui m'aviez tant promis de m'applaudir !
— Mademoiselle , répondit Polydore en faisant sa plus aimable grimace, je vous demande un million d'excuses, je savais que vous n'aviez pas besoin de moi. Au surplus, ajouta-t-il en enfilant sa voix de façon à ce qu'on pûtrentendre à l'autre bout du salon, j'apporte avec moi mon pardon. Permettez-moi de vous présenter l'un de mes amis particuliers, monsieur Arthur d'Escorailles, qui a bien voulu ne point se rendre immédiatement au bal de S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans, où il est attendu, afin de vous consacrer...'
Pendant que tout entier à l'observation de l'effet que produisait sur l'assistance cette magnifique annonce, Durandin lançait à droite et à gauche des regards de conquérant, la jeune fille avait jeté rapidement les yeux sur Arthur, et elle était devenue d'une
74 Li RËCItBRCRB DE L^KCOIfNUe.
pâleur mortelle. Ce dernier, tremblant lui-même, les yeux baissés, chercbait vainement une parole au fond de son gosier, lorsqu*un bomme d*un embonpoint peu ordinaire et porteur d*une paire de petites moustaches grises qui donnaient à sa physionomie Texpression la plus singulière qu'il soit possible d'imaginer, se fit jour à travers plusieurs groupes et accourut tout essoufflé à la rencontre des nouveaux venus.
— Eh I c'est ce cher monsieur Durandin 1 s'écriat-il d'un ton plein de bonne humeur ; allons, il ne nous manque plus rien et la fête est complète maintenant.
Puis se tournant aussitôt du côté de divers personnages avec ou sans moustaches, et à physionomies plus ou moins belliqueuses, qui se trouvaient à pende distance de lui, il continua avec impétuosité et en les apostrophant l'un après l'autre :
— Commandant, lieutenant, sergent, je vous présente monsieur Durandin, le principal clerc de l'étude de maître Baudineau , notre voisin , un charmant garçon, entendez-vous, et dont je fais le plus grand cas, bien qu'il ne soit pas encore de la garde nationale, mais il en sera, morbleuj
Pendant ce temps-là, M. Polydore Durandin s'épuisait en efforts superflus pour placer une parole et surtout pour faire apercevoir à l'amphitryon qu'il n'était point venu seul, et que lui-même avait une présentation à faire, une présentation importante. L'impitoyable M. Rieublanc (car le lecteur n'a pu penser que ce fût une autre personne, bien que nous le nommions ici pour la première fois), M. Rieublanc ne lui en lais-
tk RECflBRCHK ht CmCO^nUlt, M
sut pas le loisir, ettiéjà il entamait un autre thème de conversation en s*écriant :
— Ah çà, mon cher Durandin, vous êtes bien en retard, ce soir ! Je vous avais dit pourtant : « Huit heures, heure militaire, ^i Vous avez manqué à la consigne, morbleu ! vous aviez donc des affaires pressées àrétude, quelque contrat de mariage, peut-être 1^ allé de notre porte-drapeau, n'est-ce pasT Un des tambours m'a dit... Prenez donc une prise de tabac dans ma tabatière, cela vous dégagera le cerveau.
Ici, le mattre-clerc saisit avec avidité Toccasion que lui offrait l'interruption forcée du discours de son interlocuteur, pour s'écrier enfin avec une volubilité extraordinaire, et en reproduisant les termes mêmes de la phrase qu'il avait imaginée et dont il était fier :
— Non, monsieur Rieublanc, je n'avais point de contrat ce soir et j'apporte mon pardon avec moi. Permettez-moi de vous présenter l'un de mes amis particuliers, monsieur Arthur d'Escorailles, qui a bien voulu ne point se rendre immédiatement au bal de S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans, où il est attendu, afin de vous...
A cet instant M. Rieublanc jeta à son tour sur l'hôte qui venait de s'introduire dans son domicile des yeux l)ui, soudain, parurent effarés ; tout son corps frémit, sa moustache se hérissa. Il ouvrit la bouche et essaya de parler, mais la parole expira sur le bord de ses lèvres , car il venait de reconnaître avec colère , dans ce jeune homme qu'on lui présentait, l'ennemi intime avec lequel il s'était vu condamné à coexister qua-
76 LA BECHERCIIE DE l'iNCONNOS.
rante heures darant dans le coupé de la diligence de C!ermont à Paris.
Arthur avait toujours les yeux baissés, et mademoiselle Laure, en proie à mille sensations différentes sans doute de celles qu'éprouvait son père, avait pris le parti de baisser les siens, comme si, ayant vu briller réclair, elle ei^t attendu en tremblant les éclats de la foudre.
Tout à coup Dnrandin, faisant quelques pas en avant, s'écria :
— Tiens, tiens ! mais je ne me trompe pas, c'est notre camarade Bidault que j'aperçois là-bas.
Due tûÊréê rne dei Gtoq-DtaniAïU.
Durandin, bien loin de se doater de ce qui se passait dans r&me de Laure et de son père, attribuait à rudmiration que faisait éprouver à ses botes la vue de rbomme célèbre qu*il venait de leur présenter, un trouble et une stupéfaction qui se trahissaient si évidemment. Quant aux assistants, un seul sentiment était peint sur leur visage, celui d'une naïve curiosité ; car au quartier des Lombards on ne sait point dissimuler ses sensations comme à la Cbaussée-d'Anlin ou au faubourg Saint-Honoré, et pour mieux voir Tauteur à la mode on eût volontiers monté sur les banquettes.
Tout à coup le bouillant ex-droguiste parut disposé à terminer, par un éclat fâcheux, les embarras d'une situation, dont un homme du monde se fût tiré sans doute par quelque expédient détournée et avec tous les dehors de la politesse.
78 LA REGHBRCOB DE L^lNCONlfUE.
— Âh ! ah ! s'écria-t-il, les joues gonflées et en se haussant sur la pointe de ses talons, car il était d'une stature fort médiocre, c'est à M. Arthur d*Escorailles que j*ai i'iionneur de parler 1 morbleu 1 j'en suis fort aise...
Nous ne savons trop ce que M. Rieublanc pliait ajouter, mais en ce moment il fut interrompu par un jeune homme qui, s'élançant auprès de lui et saîssis* sant la main d'Arthur, s'écria :
— Pardieu! Messieurs, voici une agréable aventure; je sors à l'instant même du théâtre du Palais- Royal, où l'on donnait une pièce de mon ami que voici, une pièce qui a eu le plus grand succès, par parenthèse. D'Escorailles, je t'en fais mon compliment. Mais figure-toi, mon cher, qu'il y avait là, dans la salle, aux premières loges, un individu que tout le monde se montrait et qui te ressemble d'une manière frappante. On jurerait que c'est toi, ma parole d'honneur! et si je ne savais bien positivement... Il me semble l'avoir déjà rencontré sur les chemins de fer ou en voiture publique ; car il voyage beaucoup, à ce qu'on dit, ce jeune homme-là.
Ces paroles, débitées avec un aplomb remarquable,' exercèrent instantanément le même effet que l'introduction d'un courant d'air dans une salle où la raréfaction de l'atmosphère empêche de respirer. Le front de M. Rieublanc se rasséréna aussitôt et il sourit avec affabilité; un frais incarnat ranima les joues de sa fille, et Arthur recouvra la voix pour répondre aux compliments de bienvenue du maître de la maison.
Le magicien qui venait d'opérer ce prodige n'était
LA BECHBRCHB DE L'INCONNOE. 79
autre que H. Eugène Bidault, le jeune et facétieux bureaucrate avec lequel nos lecteurs ont déjà fait un commencement de connaissance chez Véry . Convié à la soirée de M. Rieublanc en qualité de caporal*fourrier dans la compagnie de voltigeurs de la garde nationale, dont Tex-droguiste avait Thonneur d*ètre le capitaine, Eugène Bidault avait voulu cumuler à la fois le plaisir du spectacle et celui du bal. C*est pourquoi il s'était rendu d'abord, en compagnie de ses anciens camarades, au théâtre du Palais-Royal ; puis, la pièce nouvelle terminée, il s'était élancé dans un omnibus qui l'avait déposé non loin de la rue des Cinq-Diamants. Fort heureusement pour Arthur, comme on vient de le voir, il était arrivé quelques minutes avant lui, et témoin du danger qu'ibcourait, doué d'ailleurs au suprême degré de cet esprit d'à-propos que développe puissamment l'habitude de vivre sous un joug quelconque et la nécessité de tromper des supérieurs, il avait , selon l'expression consacrée , rompu les chiens et par suite détourné l'orage. Si Eugène Bidault s'était fait auteur dramatique, il serait peut-être aujourd'hui le premier d'entre tous, car nul mieux que lui ne possédait le grand art qu'en argot du métier on nomme ficelles ; seulement, au lieu d'écrire, il pratiquait.
— Ah çà I murmura-t-il à voix basse à l'oreille d'Arthur, c'est ton particulier de la diligence I motus ! Ce pauvre DurandinI et c'est lui qui te présente! ces aventures -là ne sont faites que pour lui I Du courage I on ne se doute de rien.
Le fait est que M. Rieublanc, ou mieux encore le
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capitaine Rieublanc (depuis qa*il était retiré du commerce, il prenait volontiers ce titre en dehors même des réunions de la garde nationale) s'était empressé de mordre à Thameçon du bureaucrate, et cela d'autant plus aisément qu'il n'avait guère fait qu'entrevoir Arthur dans le coupé de la diligence, on s'en souvient sans doute ; et puis, qui ne sait combien la différence qui existe entre un costume de voyage, un costume d'hiver surtout, et une toilette de soirée, métamorphose le même individu?
Quant à mademoiselle Laure, bien qu'elle ne fut pas dans cette circonstance tout à fait aussi crédule que son père, elle se serait bien gardée de le laisser voir. Tous deux, d'ailleurs, comme on le pense bien, avaient intérêt, à divers titres, à ne point évoquer hautement le souvenir d'une rencontre qu'il était au moins inutile de publier. Les aventures de diligence, quelque innocentes qu'elles puissent être, donnent toujours beaucoup à penser à la malignité, lorsqu'une jeune femme s'y trouve mêlée.
Pour Durandin, on a vu qu'il était entièrement absorbé par la pensée du relief que lui donnait l'in- .troduction d'une célébrité telle que d'Escorailles dans ile salon de M. Rieublanc, et il interpréta nécessairement en ce sens le trouble de la fille et du père, /d'autant mieux que s'ileût conservé quelques soupçons après le récit qu'Arthur avait fait le matin à ses amis, l'envoi du bouquet de marguerites eût suffi pour les dissiper. Enfin, on doit se rappeler que le nom des voyageurs avec lesquels Arthur était revenu de Clermont à Paris avait été reconnu essentiellement
u uouRCBi 01 L'mcomnii. SI
différent de celui de l'ex-droguiste, qui n'arait mil
intérêt à dissimuler le sien propre.
Cependant un prélude de contredanse vient de re« tentir sur le piano ; et docile à ce signai, toute la jeunesse masculine s*est élancée auprès d'une vingtaine de danseuses quadrangulairement épanouies, sous l'aile de leurs chaperons maternels ou autres, sur des banquettes adossées aux quatre faces du salon ; déjà les couples divers se placent et s'échelonnent d'après l'ordre déterminé par l'immuable loi qui régit la formation d'un quadrille. Déjà vingt dialogues confus s'engagent, et bien qu'Arthur d'Escorailles n'ait point cessé d'être le point de mire de tous les regards, la curiosité commence à s'émousser quelque peu et à faire place ^ d'autres préoccupations.
Deux personnes seulement, debout et face à face, gardent le silence. Ces deux personnes, est-il besoin de les nommer? Arthur enfin, le premier, croit devoir prendre la parole.
— Mademoiselle, dit-il en s'approchant de Laure, et d'une voix à laquelle le trouble qu'il éprouve ajoute un charme de plus ; Mademoiselle, permettez-moi de réclamer de vous la faveur d'une contredanse.
— Je vous remercie. Monsieur, balbutie la jeune fille, je suis engagée.
Une pause. Sans le tumulte inséparable de l'organisation d'un quadrille, on entendrait certainement le battement sourd et précipité de deux cœurs qui bondissent contre deux poitrines.
— Pourtant, Mademoiselle, je ne vois point venir
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votre danseur, et si j*étais assez heureux pour obtenir de vous cette contredanse...
— Oh ! il va venir, Monsieur, j'en suis sûre...
— Mais il ne vient point. De grâce, je vous en prie, souffrez que je le remplace .. Vous voyez... on va commencer.
Par une de ces fatalités qui (nous en appelons au souvenir de nos lectrices) n'arrivent jamais plus souvent qu'aux femmes que leurs agréntents personnels ou leur position mettent le plus dans le cas d'être recherchées, le cavalier avec qui mademoiselle Laure avait bien voulu promettre de danser cette fois lai avait fait décidément faux bond. C'était, comme toujours, l'effet d'un malentendu sans doute, mais enfin il y avait lieu de pourvoir au remplacement du dé« linquant.
Mademoiselle Laure Rieublanc n'était ni prude ni coquette; cependant, par des motifs que toute lectrice appréciera, il lui en coûtait beaucoup en ce moment d'accorder à Arthur la faveur, beaucoup plus étendue qu'on ne le pense généralement, d'une contredanse, c'est-à-dire d'un entrelien dans lequel on peut si bien tromper, quand on le veut, l'œil le plus clairvoyant, l'oreille la plus exercée. D^ailleurs, qui ne sait que plus il y a de gens pour regarder et pour écouter, moins on a de chance d'être vu ou entendu ?
Donc, mademoiselle Laure, obéissant à un sentiment de réserve qu'on trouve encore dans le quartier des Lombards, murmura timidement, en évitant de rencontrer les yeux d'Arthur :
•^ Je me sens un peu fatiguée, Monsieur, et je
LA RECRCnCHB DE L,*1N€0II1I|]B. %Z
sais bîe& ftchée de vous refuser, mats parmeUez^moi de me reposer pendant cette contredanse.
En parlant ainsi, elle s*inclina avec une grâce charmante devant le solliciteur qu'elle éconduisait inhumainement. Celui-ci n'osa pas insister, mais il attacha sur Laure un regard si plein de tristesse, qu'à coup sûr elle en eût été attendrie si elle n'eût pas baissé les yeux.
Tout à coup Durandin, qui venait d'échanger çà et là dans le salon des poignées de main avec quelques familiers de la maison Rieublanc ; Durandin, qui avait vu de loin le mauvais succès de l'invitation de son illustre ami, se précipita auprès de mademoiselle Laure, entraînant dnns sa course je ne sais quelle danseuse émérite qu'il venait de raccoler au coin d'une banquette.
— Âh! Mademoiselle, s'écria-t-ii. Mademoiselle, je vous en supplie, ne refusez point de me faire visà-vis avec mon ami Arthur d*Ë corailles, autrement vous condamnez Madame à ne point danser, et ce serait dommage. Monsieur Rieublanc, capitaine Rienblanc, prêtez-moi main-forte auprès de votre aimable lilie.
Monsieur Rieublanc étant intervenu auprès de sa fille, celle-ci se détermina à abandonner sa main à Arthur, qui introduisit sa danseuse toute tremblante dans le quadrille, el aussitôt chaque couple, entrant en branle, se livr.i avec toute la fougue du septième arrondissement aux délicieuses agitations de la chaîne anglaise.
Pendant qu'on se trémousse ainsi dans le salon de
84 U IIEaBR€BB DE l'iRCONNUB.
rex*drogui8te, parlons un pea de lui» de sa fille et de ses hôtes.
Monsieur Àthanase Rieublanc, retiré depuis peu des affaires avec une fortune des plus rondes et le grade important de capitaine de voltigeurs dans la garde nationale, était un petit bonome fort vif, bien que d'une corpulence remarquable. Il avait des petits yeux noirs, de petites moustacbes et un gros nez en pied de marmite. U comptait alors soixante-trois ans environ, bien qu*il en dissimulât une partie par amour pour répaulette que ses concitoyens lui avaient conférée et qu'il tenait à abdiquer le plus tard possible, car c'était sa via, à lui, que la garde nationale, biea qu'elle ne lui eût procuré, outre son grade et les dîners du château les jours de garde, que des fraîcheurs et .des rhumatismes.
Un jour qu'un grand personnage passait une revue et que, frappé de l'air profondément martial du capitaine Rieublanc, il s'était arrêté pour lui demander s'il avait servi, le droguiste répondit avec un grand sang-froid : « Oui, dans la vieille garde I » Pas n'est besoin d'ajouter que c'était dans la vieille garde nationale, celle de la restauration, et qu'en fait de mortiers, Àthanase Rieublanc n'en avait vu d'autres que ceux qui se trouvaient dans la boutique de son père, droguiste comme lui, et sur lesquels il avait fait ses premières armes. Le grand personnage tendit la main au capitaine, non sans s'étonner qu'un homme de si petite taille eût pu être admis dans un corps où la stature n'était pas moins obligatoire que le courage, et, depuis cette poignée de main, monsieur Rieublanc
LÀ RIC8Bft€n hU L*tNCOimoi. 85
a toQjoars voté dans les élections poar le candidat du ministère.
Après son bonnet à poils (symboliquement parlant), monsieur Atbanase Rieublanc n'aimait rien tant au monde que sa fille unique, mademoiselle Laure, rose charmante, épanouie un beau matin après un hymen longtemps stérile, au milieu des alambics et des denrées coloniales. Il eût été difficile de rencontrer un assemblage plus complet de toutes les qualités, de toutes les grâces qui forment autour d*un front de jeune fille une si douce auréole, et quand à ces qualités, à ces grâces juvéniles on pouvait joindre, ainsi qu'elle, tous les talents qui charment la vie, et la beauté qui les éclaire comme le soleil; quand avec tous ces attraits réunis on pouvait offrir à un mari deux cent mille francs comptant de dot, il était permis sans doute de montrer quelque hésitation sur le choix de ce mari, alors même qu'on habitait rue des Cinq- Diamants, dans une maison noire et humide, doublement fermée par une grille en fer et une porte bâtarde.
Laure entrait ce jour-là dans sa dix-neuvième année, et c'était pour solenniser son anniversaire de naissance que monsieur Rieublanc avait invité un certain nombre de gardes nationaux choisis parmi les notables de sa compagnie, y compris le commandant du bataillon et quelques anciens confrères en épiceries et en drogueries, à venir, avec leurs familles, prendre leur part d'un thé dont sa fille devait, bien entendu, faire les honneurs. Aussi, d'un bout du salon à l'autre, on n'entendait retentir que les apostrophes suivantes : — On demande un rentrant à l'écarté I —
86 hk RSCaBRCfiB DE L^RCOimnË.
A votre tour, major ! — Caporal, faites-moi donc vis-à-vis ! — Le capitaine Rieublanc était émerveillé ; il allait de Tun à l'autre, distribuant libéralement des poignées de main à tous ses hôtes, et s'éeriant en même temps :
— - N'est-ce pas que ma soirée est charmante? G*est une vraie fête de famille. N'étaient ces dames, on se croirait au corps de garde.
Au milieu du tumulte parfois un peu assourdissant qui caractérise la grosse gaieté bourgeoise, Arthur jugea qu'il pouvait, sans danger d'être entendu, s'expliquer nettement et franchement avec mademoiselle Laure, dont la froide réserve n'avait pu lui échapper.
— Mademoiselle, lui dit-il rapidement et à mi-voix, je vous supplie de me pardonner le bonheur que j'éprouve de vous avoir retrouvée au moment où je désespérais de vous revoir jamais. ^Croyez bien aussi que je ne suis redevable de ce bonheur qu'à un simple hasard.
Laure n'avait pu réprimer, à ces derniers mots, un léger mouvement d'incrédulité.
— Oui, Mademoiselle, continua-t-il : amené dans la maison de monsieur Rieublanc par mon ami, je n'ai pu penser que j'y retrouverais sous ce nom des personnes qu'on m^avait assuré se nommer tout différemment.
A ce moment, la jeune fille, qui jusqu'alors avait tenu ses paupières soigneusement baissées, leva ses grands yeux bleus sur Arthur avec une expression de candeur inefifable; puis, comme s'il lui eût suffi de ce regard pour lire au fond du cœur du jeune homme,
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elle répondit elle-même à mi-voix et très-vivement :
— Je vous crois, Monsieur, je vous crois; j'ai besoin de vous croire pour ne point renoncer à la bonne opinion que j'avais conçue de vous... d'après ce que nous en a dit monsieur Durandin.
Comme elle ajoutait avec émotion ces derniers mots, en guise de correctif à ce que les précédents avaient peut-être d'un peu trop explicite, l'impérieuse ritournelle se fit entendre et il fallut interrompre un dialogue si bien commencé. Lorsqu'elle revint à sa place, voulant sans doute changer le cours de la conversation, ce fut elle qui reprit la première la parole, et elle s'écria avec une aisance et une tranquillité affectées :
— Monsieur, nous vous devons bien des remerciements, mon père et moi, d'avoir bien voulu vous déranger pour assister à une petite réunion dans notre vilain quartier, une réunion qui ne saurait avoir aucun attrait pour vous, composée qu'elle est de personnes entièrement étrangères à vos idées, à vos habitudes,
à vos occupations, qui sont nos plaisirs à nous.
— Pardon, Mademoiselle, mais jusqu'à présent je n'ai entendu, je n'ai vu ici qu'une seule personne.
— Allons ! soyez franc. Monsieur, vous voulez dire une seule chose : la garde nationale. Que voulez- vous ? mon père n'est plus jeune, et à son âge on a besoin d'une distraction pour occuper sa vie. Autant celle-là qu'une autre, n'est-ce pas? Elle est bien innocente, au moins. Faites-vous partie de la garde nationale, vous. Monsieur?
— Non, Mademoiselle, je n'ai point cet honneur,
S8 LÀ REC8ERCtlB DB L^IMCOffllUfi.
dont Je m« sens parfaitement indigne, et que jusqu'à ce jour j*ai décliné.
— Alors, reprit la jeune fille, ramenée comme par une pente irrésistible vers un sujet de conversation rempli pour elle de dangereuses émotions, ce n'est pas vous qui, comme mon père, auriez racheté bien cher, l'automne dernier, les places de deux voyageurs, afin de ne point manquer une prise d'armes.
Ce fut au tour d'Arthur de regarder Laure, qui rougit beaucoup.
— Mademoiselle, dit-il, je dois beaucoup, je le vois, à la garde nationale , puisque c'est grâce à elle que vous... et Monsieur votre père avez pris la place de ces deux voyageurs. Je lui dois un souvenir qui ne s'effacera jamais de ma mémoire.
— Monsieur...
— Ecoutez, Mademoiselle, ce souvenir je l'évoque ici aujourd'hui, en ce moment , pour la dernière fois sans doute. Je sais quel est le vœu le plus cher d'un ancien camarade de collège, j'allais dire son espérance... et chargé par lui de plaider sa cause auprès de vous, je ne veux point qu*il ait à me reprocher d* avoir trahi sa confiance. Ne repoussez pas sa demande, Mademoiselle, c'est un garçon plein d'honneur et de loyauté, digne de votre choix ; et ce choix vous ne vous en repentirez pas, je m'en porte garant. Sans doute, il est pénible pour moi, oh I plus pénible que vous ne pouvez penser^ maintenant surtout, de vous demander pour un autre ce que j'aurais été si heureux d'obtenir pour moi-même; mais j'espère qu'en
LA BBfiltlBCllK I»B L*INGOllllDK. U9
agissant ainsi, tous ne me refuserez pas TOtre estime et peut-être... un peu de pitié.
Arthur se tut.
Laure ne répondit pas, mais elle était visiblement émue, et dans leur préoccupation, l*un et l*autre étaient devenus si étrangers à ce qui se passait autour d'eux, qu'il fallut queDurandin, leur vis-à-vis, s'écriAt àdeux reprises différentes :
— Eh bieni eh bieni mademoiselle Laure, vous avez oublié le chassez-croisez ! En avant quatre, maintenant!
Quelques instants après, Arthur d'Escorailles re* conduisit très-cérémonieusement mademoiselle Laure à sa place, sans que pas une parole eût été échangée entre eux depuis celles qu'on vient de rapporter ; puis, s'étant incliné froidement devant elle, il alla prendre le bras de M. Eugène Bidault, le bureaucrate.
— Merci, mon ami, lui dit-il à voix basse, du service signalé que tu m'as rendu ce soir, mais je crois être en droit d'exiger ta parole d'honneur que toute cette affaire restera secrète.
M. Bidault serra la main de l'écrivain et répéta par deux fois, avec une énergie fort comique :
— Jurol juro!
Le maître-clerc s'approcha d'eux, et, se penchant à l'oreille d'Arthur :
— Eh bien I mon cher, lui dit-il, comment la trouves-tu î
— Mais pas mal, pas mal.
— Diable t tu es bien difficile 1 C'est-à-dire qu'elle est adorablCi et je ne l'ai jamais vue aussi jolie que ce
90 LA RECttenCHB DE L^ACOKNtlS.
soir, avec cette robe de mousseline blanebe. Il n*est pas jusqu'à sa pâleur [car elle parait un peu souffrante) qui ne la rende encore plus charmante. Âh ça! tu vas tenir ta proniesse et lui parler en ma faveur.
— C*est déjà fait.
— Eh ! eh ! ton plaidoyer n'a pas été long, car il m'a semblé que vous ne vous disiez pas grand'chose pendant la contredanse ; mais j'espère que tu vas compléter la plaidoirie.
— Pardon, mon chef Durandin, excuse-moi auprès de monsieur et de mademoiselle Rieublanc ; je suis forcé de vous quitter.
— Tiens ! tiens! est-ce que tu serais malade? Je te trouve aussi un peu pâle.
— Moi l en aucune façon I mais il est déjà fort tard, tu sais que j'ai une autre soirée.
— Gomment! tu m'abandonnes déjà? Ah! quelle trahison ! c'est affreux; mais attends au moins qu'on ait servi le thé. •
— C*est impossible! Adieu Durantin, adieu Bidault, mes bons amis... adieu.
En parlant ainsi, Arthur, parvenu à la porte du salon, sortit rapidement, et Durandin, quelque peu désappointé, n'eut d'autre ressource que de s'en aller de groupe en groupe, en répétant :
— Mon ami Arthur d'Escorailles s'en va; mon ami Arthur d'Escorailles s'est en allé. Il a été obligé de nous quitter pour se rendre au bal de S. A. R. le duc d'Orléans. Que voulez-vous? on se l'arrache. Hein? quel joli cavalier ? et quel grand auteur !
Parvenu auprès de mademoiselle Laure :
LÀ RfiCflSBClIfi DB t'iirCOMNtK. 9t
— Eh bien I Mademoiselle, lui dit-il, comment le trouvez-vous ?
— Qui donc? balbutia la jeune fine.
— Eh I mon ami Arthur d'Escorailles !
— Je voudrais pouvoir répondre à votre question, mais il est bien difficile de se former une opinion sur quelqu'un à la première vue.
Et tout en parlant ainsi, elle chiffonnait son mouchoir entre ses doigts d'un air rêveur.
— Allons I s*écria le mattre-clerc en se retournant et en frappant sur l'épaule de son ami le bureaucrate, il est clair qu'ils ne se sont plu ni l'un ni l'autre.
Pendant ce temps, Arthur sortait de la maison Rieublanc. C'est alors que le bouquet de marguerites et le billet qu'il avait reçus deux heures auparavant lui revinrent à la mémoire, et il se dit :
— Pourquoi n'est-ce pas Laure qui m'a envoyé ce souvenir et cette espérance? Mais puisque ce n'est pas, puisque ce ne peut pas être elle, qui est-ce donc?
Une folréc mn pavillon MarMii.
Nul de ceux qui ont été conviés aux fêtes que donnait au pavillon Marsan le prince aujourd'hui et pour longtemps Tobjet des regrets de toute la France, ne saurait avoir perdu le souvenir de ces charmantes réunionsy où Télite de la société parisienne se trouvait rassemblée, et dont M. le duc d'Orléans faisait les honneurs avec tant de grâce. C'était là vraiment comme un conciliabule de toutes les aristocraties, depuis celle de l'intelligence, la première de toutes, jusqu'à celle que donnent le rang et la naissance, jusqu'à celle même de la beauté, qui ajoute tant d'éclat aux plus nobles blasons.
Tout le monde, on le sait, à l'aide de quelques protections et d'un uniforme de garde nationale, peut parvenir à figurer au milieu d'une de ces immenses cohues qu'on appelle un bal de lacour ; mais il n'en était pas de même des soirées du prince royal, où les invi-
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talions, restreintes dans des limites assez étroites, étaient en outre soumises, sans aucune exception, au contrôle du jeune duc, auprès duquel les petites vanités de nos Turcarets et de nos bourgeois grands seigneurs n'ont jamais trouvé un accès bien facile.
Grâce à ce contrôle, le pavillon Marsan était h notre époque ce qae fut le palais.de Marly au temps de Louis XIV, une façon d'oasis ouverte seulement pour un petit nombre d'élus, et où l'héritier du trône cherchait à grouper autour de lui, sinon seulement ses amis, du moins ceux qu'il savait ne pas être ses ennemis, si tant est que jamais il ait pu sciemment inspirer à qui que ce soit un sentiment de malveillance.
Et, à cette occasion, qu'il soit permis à celui qui écrit ces lignes de protester contre toute imputation de flatterie. En effet, si l'on doit des égards aux vivants, on ne doit aux morts que la vérité, et cette maxime ne saurait paraître suspecte sous la plume d'un écrivain qui, après avoir été le condisciple du « duc de Chartres pendant huit années de sa vie, n'a contracté envers le prince royal aucune dette de reconnaissance.
Que si le nom de monsieur le duc d'Orléans, aujourd'hui fatalement tombé dans le domaine de l'histoire, se trouve mêlé à ce récit d'une façon purement acddenlelle et tout à fait indirecte, c'est qu'en voulant présenter au lecteur un tableau plus ou moins fidèle du monde parisien, il y a tantôt deux ou trois ans, il était difficile de passer sous silence ce qui en faisait alors un des principaux attraits ; c'est qu'en parlant d'un éerivain célèbre, il était impossible de rcfUser
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un souvenir au prince qui sVssayait déjà au rôle d* Auguste en remplissant celui de Mécène.
^Le jour où se passe cette partie de notre récit, il y avait donc bal au pavillon Marsan. C'était le premier de la saison. La cour des Tuileries était encombrée de brillants équipages, de valets revêtus des plus éclatantes livrées, ,et Ton voyait apparaître, de distance en distance, Tuniforme si martial et si imposant de la garde municipale h cheval ; car, depuis la révolution de juillet, la garde qui veille, les jours de fêle, au maintien du bon ordre à la porte du palais des rois est absolument la même que celle qu'où trouve en pareille occasion à la porte de nos seigneurs les banquiers et les agents de change. C'est un des résultats les plus positifs de ce grand événement.
C'est l'heure ou tous les éléments qui concourent à l'éclat d'une réunion de ce genre se trouvant rassemblés et appelés à fonctionner, chacun dans sa sphère d*action, la fête est généralement le plus animée; Theure où le tumulte, la joie, les gais propos débordent en quelque sorte à travers l'épaisseur des murailles. Les bruits lointains de l'orchestre se mêlaient au piaffement des chevaux, et derrière les vitres des croisées, qui étiucelaient de la lueur de mille bougies, on voyait passer et repasser incessamment des ombres joyeuses. Au milieu de cette vaste place du Carrousel, si solitaire et si sombre sous un ciel brumeux d'hiver, ce petit coin du palais qu'on nomme le pavillon Mârsaa se détachait sur le fond noir et mélancolique du vieux Louvre comme une gerbe de lumière.
Tout cela préseattit déjà mi contraste assez marqué
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avec la rue des Cinq-D:amanls et avec la maison de monsiear Rieu blanc. Dans toute autre circonstance, il est même vraisemblable qu*Ârtbur d'Escorailles en eût été frappé ; mais à ce moment il était absorbé par des préoccupations intimes beaucoup trop profondes pour que les aspects plus ou moins poétiques du monde extérieur pussent exercer sur lui aucune influence.
Après avoir conféré les hautes fonctions de portemanteau au fidèle Abd-el-Kader, qui dut continuer au pavillon Marsan la faction qu*il avait commencée rue des Ginq-Diamants, mais au moins à couvert cette fois, Arthur franchit assez rapidement le vestibule, entre une double haie mélangée d'arbustes en fleurs et de laquais tout poudrés et tout resplendissants sous leur élégante livrée de velours violet. Quelques instants après, sur le vu de sa lettre d'invitation, il fut introduit dans la grande galerie à droite, celle où monsieur le duc d'Orléans, non moins jaloux d'offrir l'hospitalité aux princes de la peinture contemporaine qu*à leurs ouvrages, s'était plu à rassembler tant de charmantes productions, depuis les chefs-d'œuvre de Scbeffer et de Decamps jusqu'aux tableaux de chasse de Jadin. Le prince royal se trouvait en ce moment dans cette partie des appartements, et l'huissier de service en avait, suivant l'usage, averti Arthur.
— Le coup d'œil qui s'offrit alors à ce dernier était vraiment féerique.
Dans cette galerie, dont la décoration intérieure présentait un compromis du meilleur goût entre le stfle si gracieux de l'époque de la Renaissance et te
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caractère splendide et imposant du dix-septième siècle, s'épanouissait, à la lueur des lustres et des girandoles, la plus charmante collection de jolies femmes qu'il soit possible d'imaginer ; car, dans cette cour de l'héritier du trône, il semblait qu'il n'y eût place que pour la jeunesse et les grâces, et que la laideur et les rides s'en fussent exclues d'elles-mêmes, de peur d'attrister ses fêtes. Il y avait là vraiment comme un double reflet de deux époques des plus brillaYites de notre histoire, celle de- François I" et celle de Louis XIV, alors que les arts et la beauté se donnaient la main et se prêtaient de mutuelles inspirations.
Les hommes, appartenant en grande majorité aux rangs de l'armée, ne présentaient point aux regards le spectacle si sombre et si monotone d'un accoutrement qui donne à nos réunions je ne sais quelle vague ressemblance avec un conciliabule d'employés des pompes funèbres, ou avec une nuée de corbeaux abattus dans un champ de blé. Ils élaienfen uniforme, et c'est à peine si quelques députés choisis parmi les plus jeunes, si quelques artistes, l'élite de nos peintres et de nos sculpteurs, si quelques littérateurs, enfin, représentaient la société du dix-neuvième siècle, cette société qui porte le deuil de tant de douces illusions perdues. Ils étaient là, avec leurs vêtements noirs, comme une protestation vivante d'un régime d'égalité (égalité de surface, égalité chimérique) contre les distinctions si multipliées et la rigoureuse hiérarchie du régime militaire. Mais bien que leur costume fui, à coup sûr, le plus simple et le plus mesquin d'entre
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toas, à voir les atteotîons et les préveoanGes dont ils étaient Tobjet dans cette demeure, on pouvait croire qu'ils étAient réellement les rois de la fête.
Le prince royal était» suivant son usage, en costume de pair de France, avec un simple crachat, celui de l'ordre de la Légion-d'Honneur; en même temps, ressuscitant une mode de la cour impériale, il avait adopté la culotte de casimir blanc, les bas de soie blancs et les souliers à boucles, substitués par lui avec avantage, en pareille occasion, au sans*façon fort commode mais assez disgracieux du pantalon et des bottes. Il eût été difficile d'avoir meilleure grâce que lui sous ce costume qui dessinait à merveille toute l'élégance d'une taille élevée et bien prise.
Lorsque Arthur entra, M. le duc d'Orléans se trou* vait en conversation assez intime avec un général récemment arrivé d'Afrique; mais apercevant de loin son ancien condisciple, il lui fit un signe amical, tout en lui montrant du doigt et en souriant une magnifique horloge de boule, dont l'aiguille marquait onze heures et demie Accoutumé, en effet, déjà de longue date, à la ponctualité des habitudes militaires, M. le duc d'Orléans n*aimait pas plus qu'on fût en retard au bal que sur le champ de bataille, et sous ce rapport, comme sous bien d'autres, il tenait un peu de son glorieux ancêtre le grand roi.
Quant à madame la duchesse d'Orléans, en ce moment toute entière aux plaisirs de cette soirée, la joie au front, le sourire sur les lèvres, elle figurait au milieu d'un quadrille avec M. le duc de Nemours. Sans doute, en la voyant ce soir-là si heureuse et si charmante ,
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pius d'un de sea hdtes, remoutant en iinagiaalioEk le cocm des anoées, ne put s'empêcher d'évoquer daiis sa pensée la mémoire de eeite adorable duchesse de Bourgogne» elle aussi Tame des jeux et des fêtes de tout une eour, elle aussi appelée à partager avec son jeune époux le plus beau tr&ne du monde. Mais qai aurait pefisé alors qu'une analogie empruntée à plus de eent aasde distance se compléterait à peu de temps de là d'une foçon si fimeste?
Quoi qu'il en soit^ le leeleur uous pardonnera sans doute d*avQir laissé pereer dans notre ré:^ quelque chose dea «a{Nresaio«s» mélancoliques qui, longtemps encore, s'attafiber^i^ au so^bveaûr des fête^ da pa« Villon Marsan. MaiiitânflAt iKms retouruoas 4 notre héros.
L'agitation du monde n^e^t pa^ moins propice par<fois aux rtoreries amoureuses que la solUude n$éme. Aussi, au milieUr de oeite atmosphère tommeuse et parfumée où il venait de pénétrer, en présence de toutes les merveilles du luxe le plus raffiaé et le plus propi% à éhlouir les yeux, Arthur était toujours ab« sorbe par une senle pensée, celle de la découverte qu'il venait de faire rue des Cinq-Diamants>. Il voyait tourbillonner devant lui l'essaim des femmes les plus eharmantes et les plus distinguées de la capitale ; il les voyait belles, non-seulement des attraits qu'eUes devaient à la nature, mais eœore de tous ceux qa'ajottteoit l'art de la toilette, les fieurs, les diamants, La voluptueuse animation du bal, et il était insensible à un pareit spectacle, car maintenant une seule femme résumait pour lui toutes tes autres. U eeleadaiA bvum
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à ses oreilles un orchestre enivrant, et tonte harmonie s* effaçait pour lui devant le souvenir de quelques notes fugitives empruntées à une cavatiue de Beilini. Oh! avec quelles délices il eût, si quelque bonne fée lui avait prêté sa baguelte, substitué à toutes ces tentures de soie, d'or et de velours, les boiseries enfumées et vermoulues du salon de M. Rieublanc, et à tant de tableaux merveilleux des maîtres de la peinture, le portrait en pied du capitaine de voltigeurs de la 4^ légion !
Un moment, il voulut chercher dans son amourpropre un refuge contre Tamour qu'il sentait se glisser impérieusement au plus profond de son cœur, et il songea alors à ce bouquet de marguerites qu'il avait reçu ce même soir et au billet qui l'avait accompagné; mais la personne qui lui avait envoyé ce mystérieux selam valait-elle réellement la peine qu'on s'occupât d'elle? Et alors même qu'il en eût été ainsi, ce qui était au moins douteux, ce n'était point Laure. Et puis ce bouquet, cette déclaration pouvaient bien n'être après tout qu'un leurre, une mystification. Qui sait même si quelque malicieuse actrice n'avait pas voulu s'amuser ainsi aux dépens de notre auteur?
L'esprit rempli de ces préoccupations, c'est à peine si Arthur échangea quelques phrases insignifiantes avec deux ou trois personnes de connaissance qu'il rencontra en parcourant les appartements; puis, in-sensible aux charmes d'une valse de Strauss, lui non moins renommé peut-être comme valseur que comme romancier, à une époque où le premier de ces deux talents conduit à tout^ il s'en alla s'asseoir dans un
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petit salon écarté et solitaire, afm de pouvoir donner audience à ses pensées avec pleine liberté.
Cet endroit, entouré de tous côtés de moelleux divans, et parfumé des senteurs d'une grande quantité de fleurs de serre chaude épanouies tout à Tentour dans de riches jardinières, semblait disposé tout exprès pour favoriser le repos et la rêverie. Il y avait à peine cinq minutes qu'Arthur y avait fait élection de domicile, lorsqu'il fut tiré tout à coup de ses méditations transcendantales sur les rencontres en diligence et sur leurs suites par le bruit d'un énergique bâillement. Personne n'ignore qu'il y a, en pareille circonstance , un instinct profondément sympathique qui éveille presque toujours un malencontreux écho dans notre mâchoire. On ne s'étonnera donc pas si Arthur ne put réprimer lui-même un léger bâillement, en réponse à celui qui venait de retentir à peu de distance. En même temps, il leva la tête et aperçut immédiatement en face de lui, debout et adossé à une cheminée, chef-d'œuvre de sculpture moderne, un personnage d'assez haute taille mais fort mince, et dont une barbe noire, taillée en pointe et avançant sur la poitrine à la manière arabe, faisait ressortir le teint pâle et un peu efféminé.
Ce personnage, qui pouvait avoir environ trentecinq ans, était vêtu de l'uniforme de chef d'escadron des chasseurs d'Afrique, qu'il portait avec une aisance et une désinvolture remarquables; la rosette et la croix d'officier de la Légion-d'Honneur brillaient sur sa poitrine; mais par une anomalie assez bizarre, sa tournure, sou attitude et l'expression même de son
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visage offraient uu mélange inexplicable d'habitudes martiales et de nonchalance presque féminine. C'est ainsi que l'une de ses mains était appuyée sur le porn* meaa de son sabre pendant que de l'autre il s'éventait avec un mouchoir de fine baptiste, orné d'un riche blason délicatement brodé. N'eût été le caractère d'actualité de son costume, il n'eût pas mal figuré l'un des mignons du roi Henri III, ce voluptueux duc d'Epernon, par exemple, toujours prêt à dégainer contre tous venants et à tous propos, et qui ne pou* vait respirer le parfum d'une rose sans tomber aussitôt en syncope.
— Pardieul Monsieur, s'écria le personnage en question, qui ne put réprimer un sourire, il faut convenir que nous faisons à nous deux un joli duo, et je vois que vous vous amusez comme moi ! Ma foil ennuyons - nous bien ensemble , comme disait le .roi Louis XIII à je ne sais plus lequel de ses favoris.
— Monsieur, répondit Arthur après avoir regardé fixement son interlocuteur, si vous voulez me faire l'honneur de causer avec moi, je suis sur d'avance du contraire.
— Diable I diable! vous croyez?.. Eh bieni j'ai fort envie de vous faire mentir.
— Essayez, Monsieur, je vous en défie!
Qui ne sait combien certaines attractions, qu'on pourrait appeler vraiment magnétiques, ont d'empire sur nous dans bien des circonstances de la vie? Arthur et son interlocuteur se voyaient pour la première fois, et ils se sentaient réciproquement attirés l'un vers l'autre sans pouvoir se rendre compte de
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rinfluence à laquelle ils obéissaient, influence essentiellement complexe et mystérieuse qui réside dans les traits du visage, dans le son de la voix, dans un mot, dans un sourire, dans une attitude, partout, en un mot, et nulle part. Déjà le chef d'escadron avait quitté le poste d'observation qu'il occupait devant la cheminée et il était venn s'asseoir sur le divan, à côté d'Arthur, et la conyersatiou était décidément engagée entre eux.
— En vérité, disait l'officier, je vous dois d'abord des excuses. Monsieur, de vous avoir ainsi dérangé dans vos méditations. Je gage que vous pensiez à votre belle. A votre âge, avec votre figure, il n'en peut être différemment. Est-elle ici?
— Mais, Monsieur.. ., balbutia Arthur qui hocha en même temps la tête avec un sourire mélancolique, je ne sais en vérité si...
— Allons donc! soyez franc, point de cérémonie, je veux vous donner l'exemple, et je vous avoue franchement que moi je songeais à' la mienne, qui, par parenthèse, n'est pas ici.
— Parbleu ! Monsieur, nous pouvons nous donner la main.
— A la bonne heure! Touchez là. Vous me direz peut-être qu'il ne manque pas de femmes charmantes chez monsieur le duc d'Orléans; eh! bon Dieu! je n'en disconviens pas: mais il faut faire la cour à ces dames au moins deux mois, sous prétexte qu'elles sont des femmes du monde, et quand on n'a qu'un congé de trois mois, dont il faut défalquer le temps du voyage, quelques jours de repos, les préparatifs dç
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départ, etc., etc., vous comprenez sans peine qu'on est tout près d*6tre aimé juste au moment où il faut faire ses paquets. G*est fort désagréable, n*est-il pas vrai?
— Monsieur, je suis parfaitement de votre avis.
— Au lien d'une femme du monde, parlez -moi d'une actrice ! Quelle différence ! c'est l'histoire d'un souper. Après le fouper on se convient ou l'on ne se convient pas, et tout est dit. Et puis, quelle gaieté! quelle bonne humeur! Uoi, d'abord, je vous avouerai que je raffole des actrices. Elles et les chevaux, je na connais que cela. Et vous!
— Moi, Monsieur, je n'ai pas tout à fait les mêmes idées.
— Et bien ! voas avez tort. Il est vrai que vous n'êtes pas comme moi, selon toute apparence, obligé de vivre une boime partie de l'année éloigné des coulisses et de la lueur de la rampe.
— Non, Monsieur.
— Tel que vous me voyez, j'arrive d'Afrique, où je viens de faire la campagne de TAtlas.
— Une rude campagne, à ce qu'il paraît, Monsieur»
— No m'en parlez pas. J'ai passé là huit mois sans autre di<itraction que les fusillades de nos bons amis les Bédouins, qui m*ont tué deux chevaux charmants, Elss^er et Déjazet (pauvre Eissler! pauvre DéjazetI], et la lecture des journaux, quand il nous en arrivait par hasard. Oh ! je lisais tout, alors, depuis le premier-Paris jusqu'à la dernière annonce. Combien j'en ai dévoré de feuilletons !
— Allons I je vois qu'on a bien raison de dire que
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ranuée d'Afrique pratique toutes les vertus, le courage et la résignation surtout.
— Vous plaisantez et vous avez tort. Il y a tel de nos écrivains qui m'a fait passer au bivouac, dans quelque site bien sauvage, à Touibre de quelque pan de ruine romaine, de délicieux moments. Vous souriez ! Est-ce que, par basard, j'aurais Tbonueur de parler à un de nos demi-dieux littéraires ?
— On les appelle maintenant des maréchaux, Monsieur ; mais je ne suis qu'un .soldat dans cette armée d'un nouveau genre.
— Il ne vous reste plus qu'à me dire votre nom pour que je vous donrele haut grade que vous déclinez avec tant de modestie.
— Souffrez, Monsieur, que je le taise de peur de vous en ôter l'envie. Il est d'ailleurs fort probable que nous ne nous reverrons jamais. A quoi bon, dès lors, vous apprendre ce qui ne saurait, pour moi, rien ajouter au charme de votre conversation, et ce qui pourrait, par contre, me faire déchoir dans votre souvenir?
— C3mme il vous plaira, monsieur l'anonyme. Seulement, laissez-moi espérer que vous ne serez pas aussi discret à l'égard de vos confrères. Il y en a plusfeurs ici, ce soir, m'a-t-on dit, et il en est un surtout que j'ai le plus grand désir de voir, un pour lequel je professe un culte tout particulier, je vous le confesse sans détour, au risque de vous rendre jaloux : c'est Arthur d'Escorailles. Vous seriez bien aimable de me le montrer, car je suis fort curieux de faire sa counaissance.
— Alors, permettez donc qu'il se félicite d'abord d'avoir fait la vôtre.
Là BBGHBRCHB DB L^mCOHNDB. 405
— Ociel! vous seriez!... Ah! Monsieur, que disais-je, un demi-dieu ! Je vous supplie de me pardon- * uer, car vous êtes un dieu tout entier. Arthur d*Escorailles! Ah ! je suis heureux et fier a la fois de cette rencontre, et j'espère maintenent que si c'est la première, ce ne sera pas du moins la dernière.
— Croyez, Monsieur, que je le désire aussi de' tout * mon cœur.
— D'abord, je veux vous présenter à ma femme* Car il faut que je vous avoue bien vite que je suis marié, marié à l'une de vos plus ferventes lectrices. Hais voyez donc comme cela se rencontre I moi qui désirais tant vous connaître ! Ah ! voilà une soirée qui marquera, à coup sûr, dans les plus agréables que j'aie passées à Paris depuis mon retour d'Afrique.
Comme il parlait ainsi, un jeune attaché d'ambassade, un cousin, selon toute apparence, s'approcha.
— Mon cher Henri, s'écria-t-il, je viens remplir auprès de vous une mission qui m'est fort pénible, bien que pour vous elle ne puisse être qu'agréable. Votre femme est un peu fatiguée. Il paraît qu'elle avait un bal hier et qu'elle en a encore un demain. Elle a eu l'inhumanité de me refuser la dernière valse, et elle y met le comble maintenant en me chargeant de vous demander s'il vous convient de vous retirer.
— Comment donc! ma femme sait que je suis toujours à ses ordres, bien qu'elle m'impose en ce moment un devoir pénible, celui de pren.lre déjà congé de Monsieur, qui avait la bonté de me faire compagnie de la façon la plus aimable. Voulez-vous bien, monsieur d'ÊsçoraiUes, que nous échangions nos c$n*tes?
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Ce sera un engagement pris entre nous de nous tevoir bientôt, et je vous jure ma parole d'honneur d'y être fidèîe pour ma part.
L'échange opéré, on se serra cordialement la main, puis on se sépara. La carte remise à Arthur portait pour suscription : Le marquis Henri de Saint-Far e^ chef d'escadron^ faubourg Saint-Honor^.
Arthur demeura quelque temps encore dans l'endroit où venait de se passer cette entrevue, qui avait apporté une utile diversion à ses préoccupations amoureuses ; puis, se sentant tout à fait hors d'état de figurer comme acteur, à quelque titre que ce fût, dans la fête que donnait M. le duc d'Orléans, il se disposa lui-même à se retirer. Comme il traversait à cet effet UQ des salons, deux dames passèrent près de lui en se donnant le bras. L'une d'elles surtout était digne à plus d'un titre de fixer l'attention. C'était une jeune femme d'environ vingt-deux ans, grande, brune, élancée, belle de cette beauté toute plastique et toute sensuelle que la statuaire antique â prêtée à Diane chasseresse Cette jeune femme avait les cheveux coiffés en bandeaux, avec une couronne deb marguerites, entremêlée de diamants ; sa robe de satin blanc était recouverte d'une robe de tulle en forme de tunique, attachée sur les épaules par des agrafes de diamants, et relevée par des bouquets de marguerites ; enfin elle tenait à la main un bouquet exactement semblable à celui que notre héros avait reçu le soir même.
A cet aspect, Arthur tressaillit, car l'ensemble de cette toilette l'avait frappé, et il lui semblait d'ailleurs que ce n'était pas sans intention que la jeime femme y
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avait mêlé d'une façon si exclusive ces fleurs qui lui rappelaient à lui un souvenir déjà peut- être à moitié effacé de sa mémoire par les fiévreuses impressions de la soirée. Mais comme si la personne dont il s'agit eût voulu elle-même dissiper complètement tous les doutes qui pouvaient subrister encore dons l'esprit du jeune écrivain avant de sortir du salon, elle se retourna avec beaucoup de vivacité, et en même. temps elle attacha sur rheureux Arthur un tendre et long regard, un de ces regards dont l'un des maîtres de la lyre, Ronsard, disait si poétiquement au seizième siècle :
J*al Ta ses yeux, f en ai ba le poison.
Puis elle disparut.
Ému, tremblant, se soutenant à peine, Arthur voulut s'élancer pour la suivre; mais en ce moment quelqu'un l'arrêta par le bras. C'était M. le duc d'Orléans.
— Ah! je vous tiens, s'écria gaiement le prince, et vous ne m'échapperez pas. Fil c'est honteux! Non content d'arriver le demier, vous vous rangez ce soir parmi les inutiles, et je ne vous ai vu ni danser ni valser une seule fois, tandis que nous avons ici tant de jolies femmes qui ne demanderaient pas mieux que de vous avoir pour partenaire. Oh 1 il faut que je vous gronde, monsieur le bel esprit, car vous l'avez mérité.
En toute autre circonstance, Arthur eût été profondément touché de l'affectueuse bonté avec laquelle le pritjce lui adressait cette réprimande, qui prenait d'ailleurs sa source dans la façon toute gracieuse et tonte charmante avec laquelle M. le duc d'Orléans comprenaft «t exerçait les devoirs de l'hospitalité. On sait, en
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effet, qu*il 8'occupait avec un soin égal da premier comme du dernier de ses hôtes, et qu'il s'attachait surtout à ce que les femmes conviées à ses fêtes ne manquassent jamais de danseurs, de peur, disait-il naïve* ment, qu'elles ne voulussent plus retourner chez lui. Cependant, il faut bien le dire, en ce moment Arthur aurait donné beaucoup pour que M. le duc d'Orléans daignât ne point faire la moindre attention à lui ; et craignant de ne pouvoir ainsi rejoindre la belle dame aux marguerites et aux si doux regards, il était littéralement sur des charbons ardents. Aussi ne put-il que balbutier d'une façon assez gauche :
— Monseigneur, en vérité, je suis confus, et je me sens indigne ce soir de toutes vos bontés. C'est que, voyez-vous, il y a des jours...
— Où l'on n'est point aussi disposé à s'amuser que d'autres, n'est-ce pas? Je sais cela, je sais cela. J'ai mes jours de tristesse aussi, moi ; mais ce n'est pas ceux ou je me trouve avec mes anciens camarades d'enfance. Vous le savez, ces jours-là sont toujours pour moi des jours de bonheur.
— Croyez, Monseigneur, qu'en pareille occasion, voire bonheur a bien de l'écho.
Ici, l'un des officiers supérieurs de l'armée que le prince affectionnait le plus, le colonel d'état-major D. . . , étant venu à passer, M. le due d'Orléans lui adressa la parole. Arthur se hâta de profiter de sa liberté, et avec plus de soin encore, s'il est possible, qu'un général chargé d'inspecter un régiment, il se mit en devoir de passer la revue de toutes les beautés échelonnées en files gracieuses dans toutes les parties des
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appartements; mais, hélas I ce fût en vain que sou œil scrutateur chercha parmi elles )a jeune femme aux marguerites, la jeune femme aux doux regards. Elle n'était plus là.
Où et comment la trouver? Dans cette pensée, Arthur erra longtemps encore dans le bal comme une âme en peine, s'enquérant avec avidité auprès d'un chacun de ce que pouvait être une belle jeune dame, grande, brune, les cheveux en bandeaux, coiffée avec une couronne de marguerites et tenaut à la main un bouquet de ces mêmes fleurs. Malheureusement, les personnes auxquelles notre auteur s'adressa n'ayant point les mêmes raisons que lui pour distinguer entre tant de jolies femmes celle qui avait adopté de préférence dans sa toilette telles ou telles fleurs, ne purent lui venir en aide, ou tout au plus lui apportèrent le tribut de conjectures si diverses à cet égard, qu'une page de dictionnaire n'aurait pas suffi pour enregistrer tous les noms et toutes les indications qu'on lui donna. Enfin un jeune diplomate allemand qui avait beaucoup de goût pour le rôle de ciceronCy et qui se trouvait par hasard dans un groupe au milieu duquel Arthur venait de formuler de nouveau son éternelle question, s'écria :
— Oh ! fouie, che me rabbelle barvaidement la ber^* zonnedont fous barlez; c'était la blus cholie femme que ch'ai fue dans la zoirée, et c'est la bremière fois qu'elle fient au pafiilon Marzau; che la gounais, mais che ne sais bas son nom.
— Que le diable remporte I murmura tout bas Ar-
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thur, que le début du diplomate avait affriandé au suprême degré.
Et renonçant pour le moment à poursuivre le cours de SOS informations, il sortit et se fit reconduire à son domicile, accompagné par son iidèle Abd-el-Kader, dont rimpassible gravité avait beaucoup diverti toute la valetaille réunie sous le vestibule du pavillon Marsan Mais une fois arrivé, le premier sorn d* Arthur fut de congédier cet importun témoin, puis il plaça devant lui, sur une table,- le bouquet de marguerites qu'il avait reçu quelques heures auparavant, et en même temps il se mit à lire et relire le charmant petit billet dont cet envoi était accompagné.
Nous n*essaierons pas de détailler toutes les conjectures, plus ou moins folles, plus ou moins raisonnables, auxquelles Arthur se laissa aller pendant cette contemplation. Qu'il nous suffise d*ajouter qu*il se coucha fort avant dans la nuit, saiis doute afin de mettre le plus tard possible entre ses yeux et le poétique symbole dans lequel une belle jeune femme avait jugé convenable de se personnifier, le voile importun du sommeil. Pourtant, comme la nature ne perd jamais complètement ses droits, même chez les amoureux, Arthur finit par tomber peu à peu dans ce vague indéfinissable, dans cet anéantissement de nos facultés qui B*eslplas rétatde veille et qui n'est pas encore le sottmeil.
Il pouvait être alors cinq heures et demie du matin, et il f^iîsaît clair de lune. Un jeune ouvrier qui se rendait déjà à son travail passa en ce moment dans la rue de la Ferme-des-Mathurins en chantant, d'une
LA RBCHIRCOB PË t'iNCONlIIlB. 441
voix à laquelle le calme de la nuit ajoutait une remarquable sonorité, ces paroles si counues :
Aq clair de la lune.
Quand on n*y voit pas, La blonde et la brune ITonl pas moins d*appas.
Bercé par cette cbanson, Arthur s*endormit tout à fait, et il y a tout sajet de penser qu'il eut d'heureui^ songes, auxquels vinrent se mêler plus d*une fols deux adorables fantômes, la blonde Laure et la brune Marguerite.
vm
Une loffe au tbéâtre da Palais-Royal.
Trois jours après la soirée donnée par M. Rieublanc dans son hôtel de la rue des Cinq-Diamants, M. Polydore Durandin, k qui ces trois jours avaient semblé bien longs, jugea pouvoir se présenter chez Tamphitryon, afln de lui faire sa visite L'ex-droguiste se trouvait alors dans sa salle à manger, en conférence intime avec un ouvrier passementier, relativement à un pompon de nouveau modèle, destiné à immortaliser la compagnie Rieublanc, lors de la prochaine revue de la garde nationale.
Il secoua maritalement la main du mattre-clerc et rinvita à passer dans le salon, où mademoiselle Laure était alors occupée à .étudier sur le piano un quadrille nouveau, dédié à la garde nationale.
— Vous m'excuserez, n'est-ce pas, ajouta-t-il; on ne se gêne pas entre vieux militaires. Je ne tarderai pas à vous rejoindre.
LA RECHERCHE DE l/l5G0aiff». 4 13
M. Rieublanc en élait venu non-seulement à se
considérer lui-même comme faisant partie intégrante de l'armée, mais encore à ne plus voir dans tous ses semblables qu'une grande famille de troupiers en activité de service ou en retraite. Aussi affectionnait-il singulièrement cette locution de vieux militaire qu*il appliquait indistinctement et d*un façon presque machinale à tout le monde et en toute occasion, en Facconipagnant aUernativement d'une poigne de main ou d'une tape amicale sur l'abdomen de son interlocuteur. Durandin ne se fît pas dire deux fois d'entrer dans le salon, où il devait se trouver en tête à tête avec mademoiselle Laure, ne fût-ce que pour quelques minutes ; et s'introduisant timidement :
— Comment se porte aujourd'hui mademoiselle Laure? s'écria-t-il de- sa voix la plus douce et la plus flutée.
A la vue du mattre-clerc, la jeune fille rougit et en même temps il sembla qu'une sensation intime de plaisir se peignit sur son charmant visage.
J'ai été un peu souffrante ces jours-ci, réponditelle, mais je vais mieux maintenant ! Savez-vous qu'il y a déjà longtemps que nous ne vous avons vu, monsieur Durandin? C'est mal, vous nous négligez.
— Longtemps! balbutia Durandin, plein de joie et de surprise; mais. Mademoiselle, il y a trois jours. Ohl c'est beaucoup, sans doute...
Mademoiselle Laure ferma son piano et reprit un ouvrage de broderie qu'elle avait commencé. Bien qu'il y eût en elle une certaine animation fébrile qui lui faisait apporter à la conversation plus d'action et
4U LA RicaBnciiB ot i/lnConhos.
d*intérèt que de coutume, cette conversation roula d*abord exclusivement sur des banalités assez insignifiantes. Seulement ont eût pu remarquer que la jeune fille détournait furtivement de temps à autre les yeux de sa broderie et qu'elle les fixait alors sur la porte du salon avec une expression singulière, comme si elle eût appréhendé de voir rentrer son père. A la fin, Duraudin ayant prononcé par hasard le nom de son ami Arthur d'Escorailles, mademoiselle Laure ne put réprimer un léger tressaillement; et elle s*écria d'une voix émue et les yeux pudiquement baissés :
— Je lui ai trouvé Tair un peu mélancolique, Tautre soir. Monsieur Durandin, ne Tavez-vous pas remarqué comme moi f
Le mattre-clerc sourit d*uu air narquois et répondit avec mystère ef en baissant la ?oix :
— Ohl ce n'est pas étonnant. Je vous dirai en confidence, Mademoiselle, que mon ami Arthur d'Escorailles est amoureux.
— Ahl... Monsieur d'Escorailles est amoureux... sérieusement?
— Mon Dieu, oui!
— Et connaissez-vous la personne qu'il aime?
— Oh! c'est une histoire, une histoire sur laquelle j'ai bien promis de garder le secret.
— Eh quoil il vous a raconté... ohl que c'est mail Aux derniers mots de Durandin, Laure était deve-
une fort rouge, et sa broderie, sur laquelle elle s'était penchée outre mesure, lui avait été d'un merveilleux secours pour dissimuler sa confusion. Cependant
Là RBCIERCltE DB L*IRCO!lirufe. 415
comme elle était femme, et qu*à ce titre elle n'ayail pa se méprendre sar la nature des sentiments qu'elle avait inspirés au maître-clerc, elle réfléchit bientôt que, du moment où ce dernier se montrait si tranquille, la confidence qu*il avait reçue était nécessairement fort incomplète.
— Peut-être même vous a-t-il dit son nom, repritelle d'un ton négligent en apparence, mais qui au fond n'était pas exempt de malice.
— Pas son nom, répondit Durandin, mais son prénom ; il paraît qu'elle se nomme Marguerite...
— Marguerite? balbutia Laure avec une douloureuse surprise. Et elle baissa la tête en pftlissant.
— Est-ce que vous n'aimez pas ce nom-là? reprit ingénument le maître-clerc.
— Moi! si fait! si fait! c'est un nom très-distingué. J'avais une amie de pension qui portait ce nomlà. Elle était plus âgée que moi, et elle était bien belle. Aussi, nous ne rappelions entre nous que la belle Marguerite. Qui sait? c'est peut-être elle qu'aime monsieur Arthur d'Escorailles?
— A-t-elle un père un peu gros, qui porte des moustaches, et qui prend du tabac, comme le capitaine?
— Non, elle était orpheline.
— Alors ce n'est plus cela, parce que, voyez-vous, la personne dont nous parlons a un père, un vrai père, qui porte des moustaches, comme j'ai eu l'honneur de vous le faire remarquer, et qui devrait mieux surveiller sa fille quand il voyage avec elle, et qui devrait l'empêcher surtout d'envoyer des bouquets aux
il6 U tlECdBRCHB DE iSnCONNCE.
jeunes gens, ce qui est fort peu convenable. Mais je m'aperçois que j'en dis beaucoup trop long; si Arthur savait cela, il m'en voudrait beaucoup, j'en suis sûr. Vous ne lui en parlerez pas, au moins?
— Je vous le promets. Avez-vous revu monsieur Arthur d'Escorailles depuis^ le jour où vous nous l'avez présenté?
— Mon Dieu, non. Mademoiselle. Il est fort occupé. Je le suis moi-même passablement à l'étude; car il faut que vous sachiez que nous avons beaucoup de contrats de mariage en ce moment.
— Qu'importe I Vous avez tort de négliger monsieur Arthur d'Escorailles. On ne peut que gagner dans sa société. Il faut nous l'amener, monsieur Durandin, entendez-vous?
— Qui donc? s'écria M. Rieublanc qui venait d'entrer dans le salon.
— Nous parlons de monsieur Arthur d'Escorailles. N'est-ce pas, mon bon père, que vous serez bien aise de le voir î
— Moi I certainement. Est-ce qu'il veut entrer dans ma compagnie? Le cadre est au grand complet. D'aii-^ leurs, il est un peu grand pour faire un voltigeur. Et puis, moi, je préfère les vieilles moustaches. N'est-ce pas, monsieur Durandin? entre vieux militaires, sacrebleu !
— Mais, mon père, il n'est point question de garde nationale.
— Eh! de quoi donc alors?.. Ah I ah I j'y suis. Eh bien, mon enfant, je ne demande pas mieux que de recevoir chez moi cet auteur, si cela te convient, bien
LA RBGHBRCHB DB L*iIICONlfDB. 417
qu*à vrai dire, js n*aie pas beaucoup de goût pour ces messieurs-là Ce sont des pékins qui n*ont pas le moindre goût pour rexercice et la parade. Nous eu avons deux ou trois comme celui-là dans la légion ; sous prétexte qu'ils manient passablement la plume, on ne peut pas parvenir à leur faire manier convenablement le fusil. C'est décourageant, ma parole d'honneur! n'est-ce pas, monsieur Durandin? entre vieux militaires...
— Certainement, capitaino, certainement ; mais mon ami Arthur d'Escorailles...
— Monte fort régulièrement sa garde, je n'en doute pas, et en cela il ne fait que son devoir, mais il a pour moi un grand défaut, c'est de ressembler à certain particulier... Laurc sait ce que je veux dire. Bref, il ne me revient qu'à moitié, votre auteur. Cependant, puisqu'il est l'ami de monsieur Durandin, je ne demande pas mieux que de lui ouvrir ma maison. Et maintenant parlons d'autre chose. Savez-vous que ma compagnie est de garde au château samedi prochain?
Effrayé sans doute des conséquences que ne pouvait manquer d'avoir une pareille interpellation, Durandin annonça immédiatement l'intention de se retirer parce qu'il était attendu à l'étude par son patron, M** Baudineau.
L'ex-droguiste resta seul, livré, selon toute apparence, à des réflexions fort sérieuses sur les divers modèles de pompons en usage dans la milice citoyenne, car mademoiselle Laure, aussitôt après la sortie de Durandin, jugea convenable d'aller se renfermer dans sa cbambre, qù elle se mit à pleurer.
Quelle était la cause de ses larmes? P*abord une jeuue et jolie personne, fille, femme ou veuve, est toujours fort désolée quand elle voit échouer le pouvoir de ses cbarmes, et cette désolation s*accrott en proportion des espérances contraires qu'elle avait pu concevoir; en second lieu, il est permis de penser que mademoiselle Laure avait conservé un tendre souvenir du jeune voyageur avec lequel elle avait fait route des environs de Ciermont à Paris, et il n*est pas étonnant .que ce souvenir se fût ravivé avec d'autant plus de force, que les circonstances au milieu desquelles ce jeune voyageur avait reparu étaient plus romanesques. Enfin, qui ne sait combien cette capricieuse et fantasque passion, qu'on appelle amour, s'accrott et s'irrite par les obtacles, alors qu'elle s'éteindrait peut-être tout naturellement s'il lui était donné de suivre tranquillement et régulièrement son cours ?
Il y a chez les jeunes filles, en pareille matière, des symptômes infaillibles ; ce sont la rêverie, la mélancolie, et, qu'il nous soit permis d'ajouter, lamaussaderie. Or, mademoiselle Laure était devenue, surtout depuis la visite du maître-clerc, fort rêveuse, fort mélancolique et assez maussade. Le capitaine Rieublanc, quelque absorbé qu'il fût d'ordinaire par les détails multipliés du service de sa compagnie , n'avait pas laissé que de s'apercevoir du changement qui s'était opéré dans l'humeur de sa fille; mais aveugle, ,comme le sont malheureusement presque toujours deux classes fort respectables de la société, les pères et les maris, il s'était bien donné de garde d'attribuer ce changement à son véritable motif. E!n sa qualité d*an-
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den droguiste, dans une maladie de rame 11 Tonlail, loi» découvrir à toute forceune maladie du ^rps, et il avait déjà consulté à ce sujet trois chirurgiens de la légion.
Quelques jours après la fête que nous avons raoontée plus haut, à Tissue du déjeuner, les échos de la rue des Ciuq-Diamants répétèrent le double coup de sifflet du père Subtil, et peu après Polydore Durandin entra d'un air triomphant dans la salle à manger. Monsieur Rieublanc, affublé d'une vieille capote et la tête coiffée d*un bonnet de police, achevait à la fois son café et son journal. Après avoir échangé avec le père un bon jour des plus affectueux et lancé à la fille un regard affectueux et tendre, le mattre-clerc tira de sa poche un portefeuille, et de ce portefeuille un coupon de loge. C'était une première loge de face de quatre places, pour le théâtre du Palais-Royal, où Ton don* nait la pièce en vogue , la pièce d* Arthur, et sur ce coupon était écrit fort lisiblement, suivant Tusage, le nom du destinataire , monsieur d*Escorailles , la loge venait de lui. Un vif incarnat colora soudain les joues un peu pâles de mademoiselle Laure, et ses yeux brillèrent d*nn feu charmant sousla frange de leurs longscils.
Un des traits distinclifs delà bourgeoisie parisienne, c'est son goût tout particulier pour les jouissances gratuites. G* est pour elle surtout que semble avoir été fait ce refrain d'une chanson assez célèbre :
Quel plaisir d'aller à la noce.
Surtout quand il n*en coûte rien !
Pas besoin d'ajouter que la proposition de M. Du* randin fut acceptée avec empressement.
f^O LX RECBBRCBE DE l'iRCONNUE.
— Ah çà! dit monsieur Rietiblanc en tendant, la main au maîire-elerc, vous êtes des nôtres ce soir, c'est convenu. Venez donc, sans cérémonie, manger la soupe avec nous Entre vieux militaires...
Durandin faillit se jeter dans les bras du capitaine. Il était au douzième ciel.
— La loge est de quatre places, mon bon père, murmura timidement mademoiselle Laure.
— C'est vrai, quatre hommes sans caporal, repartit le papa Rieublanc, tout fier de celte mauvaise plaisaulerio. Quel sera notre quatrième, mon enfant?
Mademoiselle Laure baissa les yeux et ne répondit Hcn, probablement parce qu'elle pensait beaucoup.
— Si j'offrais cette place au commandant... hein, qu'en dis-tu?
— Il est marié, cria-t-on avec beaucoup de vivaeîié.
— Mais, au fait, j'y songe, il serait peut-être poli de réserver une place à ce monsieur ArtLur d'Escorailles qui a donné la loge?
Ici on releva légèrement les yeux, et un sourire vint effleurer la bouche la plus mignonne qu'il soit possible d'imaginer.
— Ohl reprit Durandin, Arthur va fort rarement PU spectacle. D'ailleurs il a ses entrées. Vous comprenez, un auteur!
Cette malencontreuse observation suscita un froncement de sourcils féminin des plus marqués et une adorable petite moue.
— C'est égal, dit monsieur Rieublanc, qui était à cheval sur les principes de la civilité puérile et hon-
LA UECHERCHB DE L*1NG0NNUB. 121
nêle, je ne veux pas être en reste avec ce Monsieur ; une politesse en vaut une autre, et jaî envie de rengager à dîner avec Dous pour aujourd'hui Laure va lui écrire un mot en mon nom.
— Moi! mon père, balbutia la jeune fille toute tremblante.
— C'est cela, ajouta Durandiu ; voilà une partie arrangée à merveille. Ecrivez bien vite ce billet, Mademoiselle, et je vais l'envoyer à son adresse par le peli clerc.
Puis il murmura tout bas :
— Heureux d'Escorailles! Ah! pourquoi cet autographe ne m*est-il pas destiné! Mais je le lui demanderai, et je suis bien sûr qu'il ne me le refusera pas, lui qui a un autre amour dans le cœur.
Dieu sait avec quelle émotion mademoiselle Laure écrivit les quelques lignes qui lui étaient demandées et quelles pensées tumultueuses bouleversaient son âme pendant que sa main traçait sur le papier une formule plus ou moins froide d'invitation.
Lorsque Durandin fut sorti , il fallut commander le dîner, et ce fut une véritable affaire d'État. Un auteur à la mode tel qu'Arthur d'Escorailles ne pouvait être traité comme le premier venu , et les deux servantes normandes n'eurent jamais tant d'occupation que ce jour-là, obligées d'ailleurs qu'elles furent de cumuler les soins culinaires avec ceux que réclamait la toilette de leur jeune maîtresse. En efifet, celle-ci, piquée au jeu par la demi confidence du maître-clerc, s'était bien promis de ne rien négliger pour faire repentir Arthur de son infidélité,
42t LA RECHCaCHB DB l'iNCORNUI.
II avait été convenu qu'on dînerait aussitôt que possible, vu la circonstance ; cinq heures précises, heure militaire, avait dit M. Rieublanc, .et cependant Thorloge de réglise Saint-Merry avait fait retentir dans tout le quartier ses cinq ronflements solennels, sans que ni petit clerc, ni maître-clerc, ni écrivain eussent paru à l'étroit horizon de la rue des Cinq-Diamants. Le capitaine allait et venait dans l'appartement comme une âme en peine en murmurant machinalement des mots sans suite, accompagnés de quelques jurons plus ou moins militaires, comme : « Une faction hors de tour... sacrebleu!... la consigne! service commandé, etc. » Quant à mademoiselle Laure, elle promenait des doigts découragés sur les touches de son piano. Bref, cinq heures un quart sonnèrent au temple Pompadour qui ornait la cheminée du salon Rieublaup, sans qu'aucun des deux convives fût venu.
Le capitaine, impatienté, manda devant lui M. Subtil et lui donna ordre de suspendre les travaux de sa profession pour aller voir chez W Baudineau, quel obstacle pouvait retenir M. Durandin. Au bout de cinq minutes cet estimable Cerbère revint, tout essoufflé, annoncer que M Durandin avait quitté l'étude depuis . plus d'une heure et qu'il n'était pas à sa chambre. M. Rieublanc parut exaspéré, et cela avec d'autant plus de raison, que des craintes se manifestaient dans la cuisine , relativement à l'excessive cuisson des mets.
Enfin, au coup de cinq heures et demie, le trot rapide d'un cheval et le bruit des roues d'un cabriolet ébranlèrent les maisons voisines ; le véhicule s'arrêta
LA BtGHBRCHl DB L*ni€OHBlB. 423
à la porte du logis, on frappa, on sonna avee Tivacit^» et le second coup de sifflet du père Subtil retentissait encore dans la maison, que déjà Tun des délinquants se trouvait en présence de M. et de mademoiselle Rieublanc; mais ce n'était point Arthur.
— Eh quoi! seul? balbutia le capitaine.
— Seul I répéta la jeune fille d'une voix brisée.
— Vous me voyez 'au désespoir, s'écria le maîtreclerc en s'essuyant le front. Aussi, c'est la faute du petit clerc, et je lui ai donné un fier savon ! Figurezvous que j'envoie ce petit imbécile, comme c'était convenu, chez M. Arthur d'Ësçorailles, rue de la Ferme-des-Mathur.'ns, avec le message en question, et l'ordre de le remettre en mains propres. Voilà mon drôle parti.
— Et il ne trouve personne?
— Au contraire. Mou ami d'Escorailles était chez lui, parfaitement chez lui, mais il avait défendu de laisser entrer âme qui vive dans son cabinet, parce qu'il avait à travailler (c'est l'usage des auteurs à ce qu'il paraît)..,
— Eh bien! votre ami n'a-t-il pas quelqu'un pour le servir ?
— Certainement : il a Abd-el-Kader, un domestique nègre, bédouin, maure, que sais-je? Mais le moyen de se faire comprendre d'un Maure ? Pardon du ealembourg : je sais que mademoiselle Laure n'aime pas ce genre de littérature. Donc, le petit clerc a eu beau dire à cet affreux Abd-el-Kader (car il n'est pas si béte, «iprès tout, le petit clerc) qu'il s'agissait d'un dîner pour aujourd'hui et qu'il fallait qu'il remît ^
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Pinstant même la lettre à son maître, le Bédouin n'a pas voulu entendre raison ; si bien que mon drôle est venu me trouver avec la lettre. Je Taurais battu, je crois ; mais comme cela ne m'eût avancé à rien, j'ai mieux aimé l'envoyer me chercher un cabriolet, afin de retourner moi-même chez Arthur. J'étais bien résolu à forcer la consigne, dussé-je pour cela jeter Abd-el- Kader par la fenêtre ; mais voyez le guignon ! mon ami d*Escorailles avait décampé sur ces entrefaites, en annonçant qu'il sortait pour toute la soirée.
— Eh bien ! nous nous passerons de lui, s'écria philosophiquement M. Rieublanc. Faute d'un moine l'abbaye ne chôme pas. A table I à table I et dînons vite. Pas accéléré, en avant... marche!
Deux heures après, M. Rieublanc, sa fille €t Durandin avaient pris place dans leur loge au théâtre du Palais-Royal, le plus joyeux, comme aussi sans contredit le plus heureux des établissements de ce genre qui font l'ornement de notre capitale, et cela depuis tantôt quinze ans , et l'on ose dire que le peuple français est uu peuple inconstant et léger!
La salle était comble, comme toujours et plus encore que toujours ; car la pièce empruntée au dernier roman d'Arthur d'Escorailles faisait fureur. Aujourd'hui, qu'à bien peu d'exceptions près, une pièce de théâtre doit son succès et les conditions mêmes de son existence au talent de l'artiste aimé du public, qu'elle est destinée à mettre en relief ; aujourd'hui que trop pénétrés de cette vérité, nos auteurs dramatiques veulent bien se contenter d'établir des vêtements à la taille de tel acteur ou de telle actrice en vogue, il est
LÀ RBCHBBCHB DE L^NCORNDB. 425
vrai de dire que Varrangeur dont Arthur Invoqua Tassistance était parvenu à fabriquer un habit des mieux appropriés aux allures vives et piquantes en même temps qu'un peu cavalières d*une actrice depuis longtemps eu possession de la faveur publique, mademoiselle Déjazet, et que cette dernière en faisait valoir à merveille la coupe élégante et harmonieuse. Aussi c'était la pièce de résistance, celle dont le titre figure en grosses lettres sur Taffiche et détermine la recette, la pièce d'Arthur enfin, et elle allait commencer. Déjà la sonnette d'avertissement du foyer avait invité les promeneurs à regagner leurs places, déjà toutes les portes des loges étaient refermées, le chef d'orchestre se disposait à donner le signal pour Touverture, et Ton entendait dans la salle cet indéfinissable frémissement qui s'élève du sein d'une foule au moment où un spectacle propre à stimuler vivement sa curiosité est sur le point de commencer. A cet instant, la voix perçante d'une ouvreuse fit entendre les paroles suivantes dans le corridor des premières loges :
— Je vous dis, Monsieur, que quand vous m'ofij-iriez un napoléon, je ne pourrais pas vous placer. Tout est loué.
— Eh quoi ! vous ne pourriez pas même me donner un tabouret? reprit une voix masculine dont le son fit tressaillir deux personnes dans la loge de M. Rieublanc.
— Je n'en ai plus un seul, repartit l'ouvreuse avec un juste orgueuil.
Elle avait encore la bouche ouverte que déjà Durandin s'était élancé hors de la loge en s'écriant de toute la force de ses poumons.
\îi ti RECHERCHE DE L^lNCONNUtl.
— Ah! c*est d*Escorailles! Quel bonheur! arrive donc bien vite, mon cher, nous avons une place pour toi. Un auteur qui ne peut pas parvenir à voir représenter sa pièce ! Voilà une chose extraordinaire I Place à Tauteur !
— - Tais^toi donc murmura l'écrivain en se laissant entraîner par son ancien camarade de collège, tu vas me faire montrer au doigt!
Presque au même instant un colloque des plus animés s'établissait sur le palier de l'escalier entre un employé du contrôle et un autre personnage qui n'est pas non plus tout à fait inconnu pour nos lecteurs, M. Eugène Bidault.
— C'est une infamie ! s'écriait le bureaucrate avec le ton de la plus profonde indignation, j'ai un billet avec droit, j'ai acquitté ce droit et Ton refuse maintenant de me placer. Il faut absolument qa'ou me place, entendez-vous, car je ne sortirai point d'ici.
— Mais, Monsieur, répliquait l'employé du contrôle, on va vous rendre votre argent.
— Je n'en veux pas, de mon argent ; gardez mes vingt sous, et placez-moi. D'ailleurs, sachez que je suis l'ami intime de M. Arthur d'Escoraiiles.
Arthur, pour esquiver une nouvelle reconnaissance, se débarrassa bien vite de sou pardessus entre les mains de l'ouvreuse qui se tenait devant lui, ébaliie d'admiration et pétrifiée de respect depuis qu'elle avait appris son nom ; puis il entra dans la loge. On put remarquer alors qu'il avait une fleur à sa boutonnière : c'était une marguerite.
A propM êÊ Ifargacrtie*
— Sais-tu mon cher, s*écria DarandiD apiis les premières salutations échangées entre Arthur et la famille Ricuhlanc, sais-tu que nous comptions sur toi pour dtner?
— Oui, Monsieur, ajouta le capitaine, votre ami nous avait fait espérer que vous voudriez bien vous associer à nous pour manger la soupe, sans cérémonie, comme il convient entre vieux militaires, et ma fille vous avait écrit pour vous inviter^ mais on n'a pu vous joindre.
— Ahl balbutia Arthur en attachant un regard plein de surprise sur mademoiselle Tiaure, qui n'avait pu se dispenser de se retourner pour le saluer lorsqu'il était entré dans la loge, ah ! Mademoiselle avait daigné... Combien je regrette... Je vous prie de croire que je n'en ai rien su...
Ici la conversation se trouva forcément interrom-
\ÎS LA r.ECHERCHE DE L^INCONNUE.
pue, car on venait de lever le rideau, et nos quatre personnages, s'étaiit assis, se trouvèrent occuper la loge dans Tordre suivant :
Au premier rang, à droite sur le devant, mademoiselle Laure; à gauche, son père.
Au second rang, Arthur et Durandin, le premier avec le capitaine pour éventail, et le second masqué par la jeune fille, qui lui tournait le dos.
En revanche, comme cette dernière était assise de trois quarts par rapport à d*Escorailles, il en résultait qu'aucun des mouvements de sa physionomie ne pouvait échapper à notre auteur, qui, placé sur un siège un peu élevé, planait en quelque sorte sur elle. Ce n'est pas, au surplus, sans une émotion assez vive qu'il s'était retrouvé face à face avec elle, et peut-être même avait-il mal dissimulé cette émotion. C'est qu'aussi jamais Laure ne lui avait paru aussi jolie que ce soir-là.
Sa toilette était pourtant fort simple. Elle était vêtue d'une robe de gros de Naples gris perle, à corsage montant, surmontée d'un col de mousseline brodée, d'un travail assez délicat, et sorti sans doute des petites mains de fée de la jeune fille. C'était là tout ce qu't'lle devait à l'art, mais si, en général, la grande majorité des femmes, môme les plus belles, empruntent aux splendeurs d'une toilette de bal de puissants secours, il est vrai de dire qu'il y a un certain âge dans la vie où tout ornement est plus nuisible qu'utile, et Laure était à cet âge-là.
Que sont en effet toutes les ressources de l'art uni au luxe le plus raffiné, en présence de cette grâce In^
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génue et pndiqae qui couronne si bien un front de dixhuit ans et qui s'évanouit, hélas! si rite ; de cette fraîcheur et de cet éclat de la première jeunesse qui, associant dans notre souvenir deux sensations diverses, rappellent involontairement à Teàprlt le duvet d*une ptehe et l'éclat d'une rose qui commence à s'épanouir? Quels diamants ne pftlissent pas devant une physiomie candide et virginale harmonieusement encadrée entre les deux grappes soyeuses d'une blonde chevelure, une physionomie digne d'inspirer à un poète quelque chant céleste comme les amours des anges! Tel était le genre d'attraits qui caractérisait particulièrement mademoiselle Laure Rieublanc, et il n'était pas jusqu'au demi-cercle bleuâtre tracé au- dessous de ses yeux d'un bleu si pur, qui n'en doublât le pouvoir, en ajoutant à l'ensemble des traits de la jeune fille cette expression toute particulière que notre langue est impuissante à rendre et que les Italiens ont si bien définie dans la leur en l'appelant niorbide%%a.
Soit qu'elle eût en ce moment l'intime conscience du pouvoir de ses charmes ( à cet égard, les femmes se méprennent bien rarement), soit qu'en apercevant à la boutonnière d'Arthur une fleur dont la présence ne confirmait que trop bien ce qu'elle avait appris de la bouche de Durandin, le dépit eût fait place en son âme atout autre sentiment, elle avait accueilli le jeune écrivain avec une extrême froideur, se contentant de s'incliner devant lui, mais sans lui adresser une parole.
Cependant la représentation continuait. La pièce, moit^ comique, moitié sentimentale, était écoutée
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avec un vif intérêt. Daraudin s'écriait de temps à autre, en frappant sur l'épaule de son ami :
— C'est charmant 1 c'est délicieux \ Qu'on est heureux d'être auteur !
Quant à M. Rieublanc, il eût à lui seul donné la comédie à toute l'assistance, si l'assistance n'avait pas été trop occupée du spectacle de la scène pour s'inquiéter du spectacle de la salle.
Toutes les fois qu'un acteur ou une actrice paraissait sur le théâtre, Tex-droguiste ne manquait jamais de se retourner vers Arthur pour lui demander son nom, bien que lemattre-clerc eût fait l'acquisition d'un programme, et que^ sur le refus de mademoiselle Laure d'en faire usage, il se fût empressé de le mettre à la disposition de son père. Puis, c'étaient des questions à n'en plus finir sur l'âge, les antécédents , le salaire, les qualités morales de chaque artiste, le tout entremêlé de gros éclats de rire, de battements de mains, de trépignements de pieds et d'exclamations bouffonnes. Bref, et c'est beaucoup dire, pendant toute la durée du premier acte (la pièce en avait deux), le capitaine Rieublanc, dans son ivresse, ne pensa pas une seule fois à la garde nationale, et ce ne fut que vers le milieu du second qu'il émit l'idée triomphante que mademoiselle Déjazet ne serait pas trop mai eu uniforme de voltigeur de la compagnie Rieublanc, avec le sac sur le dos et le bonnet à poils sur la tête.
Deux pei^sonnages seulement contrastaient sensiblement par la froideur de leur maintien, avec l'animation et Ton peut même ajouter l'hilarité générales. Bien qu'à l'exemple de presque toutes les jeunes fiUes,
LA BlC^nCII DB l'UKMOIUB. 131
Lanre eût d'aatant plus de goût pour les plaisirs du théâtre qu'elle en était ordinairement sevrée, elle su* bissait peut-être, en dépit d*elle-méme , Tinfluenoe d'une préoccupation beaucoup trop puissante pour ne pas effacer toutes les autres. En voyant Arthur pensif et rêveur, répondre à peine et avec distraction aux incessantes interpellations de H. Rieublanc, elle se disait : c Sans doute il s'ennuie loin d'elle et maudit son ami de l'avoir amené ici. »
De son côté, Arthur se livrait à des réflexions non moins (^ines d'amertume : « Voilà, pensait^il, une
• jeune personne charmante qui n'eût pas mieux de- > mandé peut-être que de m'aimer un peu et qui » maintenant ne peut pas me souffrir, c'est clair 1 » Soyez donc généreux ! sacrifiez-vous pour vos amis I » Quelle duperie ! Je gage qu'elle n'en a pas pour cela » moins de répugnance pour ce pauvi*e Durandin. » Seulement elle a de l'aversion pour moi, voilà tout » ce que j'y ai gagné ; d'autant plus d'aversion même » qu'elle était disposée à avoir plus d'amour. Ohl les » femmes I les femmes ! c'est toujours ainsi : elles ne » nous traitent jamais si mal que lorsqu'elles voient
• que nous n'avons pas profité de la disposition 9 qu'elles avaient à nous bien traiter. Foin de la gé- » nérosités foin de la vertu en amour 1 Je veux être » désormais vicieux et méchant. »
Arthur, comme on le voit, faisait de la théorie à défaut de pratique. Il n'y a rien -de tel que les écrivains pour porter l'observation jusque sur leurs propres blessui'es, afin d*en tirer des inductions plus ou moifis hasardeuses qu'ils érigent ensuite en axiomes. Us sont
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un peu à cet égard comme ces médecins qui, dangereusement malades, se livrent à des expériences pathologiques sur leur propre personne, et s'écrieraient volontiers comme Ârchimède, evpijKa (eurêka), au moment où ils vont rendre Tâme.
Lorsqu'on baissa le rideau, à la fin du premier acte, au milieu d'une triple salve d'applaudissements, M. Bieublauc et Durandln se tournèrent tout rayonnants l'un et l'autre vers notre auteur, et dans l'effusion de leur joie et de leur gratitude, l'un lui donna une cordiale poignée de main^ tandis que l'autre lui tendait sa tabatière. C'était un indice incontestable de la haute estime du capitaine, et il fallait être au moins sous-lieutenant dans la garde nationale pour obtenir semblable faveur. Bien plus, jugeant sans doute un tel témoignage de satisfaction insuffisant , M. Rieublanc proposa à sa société de se rendre immédiatementau café pour y prendre des rafraîchissements à ses frais.
En entendant une semblable motion, mademoiselle Laure ne put s'empêcher d'adresser à son père un coup d'oeil qui pouvait se traduire par ces mots : < Il me semble, mon bon père, que vous allez trop loin. » Et en même temps elle témoigna le désir de rester dans la loge pendant leur absence.
— A la bonne heure I repartit le capitaine, venez donc, Messieurs, nous serons entre nous, entre vieux militaires... cela vaut mieux.
— Je vous rends grâces, Monsieur, en ce qui me concerne, reprit aussitôt Arthur ; je ne prends jamais rien le soir.
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— Allons donc ! nn petit verre d*eaa-de-Tie ou de curaçao, cela ne se refuse jamais 1 Venez, venez, monsieur l'auteur I Sacrebleul dans cette saison-ci le fantassin a besoin de se remonter un peu le physique, n'est-ce pas, monsieur Durandin?
— Nouveau coup d'œil de mademoiselle Laure, aussitôt suivi de cette réponse d'Arthur :
— Excusez-moi, Monsieur, de vous refuser. Si vous 7 tenez absolument , je vais vous accompagner, mais je vous préviens...
— Que vous n'avez pas soif, n'est-ce pas? Connut connu! Allons, les volontés sont libres. Seulement, puisque vous refusez, vous allez, s'il vous platt, monter la garde ici en nous attendant. Je vous laisse au poste avec ma fille, entendez-vous?
Troisième coup d'oeil de mademoiselle Laure, mais cette fois beaucoup plus significatif que les deux autres. La jeune fille se lève de son siège et se dispose à sortir de la loge avec son père, mais celui-ci se penchant à son oreille :
— Ah çà, mon enfant, qu'as-tu donc ce soir? Que diable! tu n'es pas aimable! Est-ce que tu es souffrante? Tache de te dérider un peu. Sais-tu que tu n'as pas dit encore un mot à ce monsieur d'Escorailles? Ce n*est pas gentil cela, et je ne te reconnais pas. Il faut le remercier de la loge qu'il nous a envoyée, entends-tu, lui faire un bout de conversation, car il n'a par l'air très-causeur non plus, ce jeime homme-là. Ces auteurs en disent tant et tant avec leur plume, qu^il ne leur reste plus rien au bout de leur langue. Mais si tu demeures là devant lui, immobile et muette comme
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un factioïinàire au port d'armes, il va te prendre pour une petite niaise, et je ne veux pas de cela, morbleu! Quand on a été élevée comme toi, dans un des meilleurs pensionnats de Paris, il faut le prouver. Allons ! allons I du courage I II ne te mangera pas, que diable, ce monsieur 1
Après ce sermon prononcé, comme on le pense Wen, à voix basse et qui fut conclu par un baiser sur le front, absolument comme si l'on eût été au logis, et cela, au risque d'ameuter toute la salle, le capitaine Rieublanc sortît delà loge avecDurandin. Ce dernier n'avait pas manqué non plus de dire tout bas à son ami d'Escorailles.
— Ah çà, voilà une bonne occasion, et j*espère que tu vas me soigner auprès de mademoiselle Laure.
Là-dessus, la porte de la loge se referma, et Arthur demeura seul avec la jeune fille.
Il y eut un silence. L'un et l'autre étaient visibleblement embarrassés. Ce fut mademoiselle Laure qui crut devoir prendre la parole la première, ce qu'ielle fit d'un ton contraint :
— Mon père m'a fait observer, dit-elle, que je ne vous avais pas remercié, Monsieur, de la loge que vous avez bien voulu nous envoyer. C'est une impolitesse dont je vous démande bien pardon, et je vous prie en même temps de recevoir tous mes remerciements de nous avoir procuré l'occasion de passer une aussi agréable soirée.
Ayant ainsi parlé, Laure affecta de promener ses regards dans toute la salle, comme si elle eût voulu prouver ainsi à son interlocutettr qu'elle avait à cœur
Lk RECHBRCaS DB L^IHCONNUB. 435
de'ne pas prolonger davaatage ia conversation. Celui-ci parut surpris :
— Mademoiselle, s'écria-t-il, je ne saurais en conscience, accepter vos remerciements, et c'est bien plutôt moi qui en doi3 à monsieur votre père pour m*avoir admis dans votre loge. Car, s*il faut vous parler avec franchise, en envoyant cette loge à mon ami Dui^andin, j'ignorais complètement Tusage qu'il était disposé à en faire. Il ne pouvait à coup sûr en faire un qui me fût plus agréable, je vous prie de le croire, surtout du moment où le hasard a voulu que j*eusse le plaisir de TOUS rencontrer ici. Mademoiselle, ainsi que monsieur votre père,
c Le hasard ! se dit Laure en elle-même, et moi qui avais cru un moment que c'était pour me voir qu'il était venu icil Ohl comme je me trompais I II est clair qu'il reste avec nous pour faire acte de politesse, et il ne veut pas même me laisser à c6t égard le moindre doute. »
Exclusivement préoccupée de cette pensée, la jeune fille reprit :
— Mon Dieu, Monsieur, il ne faut pas que ce soit moi qui vous retienne ici 1 Vous avez peut-être quelqu'un à voir dans la salle, et je serais désolée... Je resterai fort bien seule dans cette loge ; je vous en supplie, ne vous gênez nullement pour moil
Tout en s'exprimant ainsi, Laure regardait attentivement la fleur attachée à la boutonnière d'Arthur, mais lui, sans se rendre compte de l'objet de cette contemplation :
— Moi, Mademoiselle ! SQui peut vous faire suppo-
^H U UCBlIttHI DB l'iSCORNUB.
sert... Mais quand j*ai le bonheur de me trouver auprès de vous, puis-je songer à autre chose T
ff Comme il menti > pensa la jeune fille, sans pouvoir toutefois s*empècher de lancer un regard furtif, non plus sur la fleur triomphalement épanouie à la boutonnière d'Arthur, mais sur la physionomie même du jeune homme.
Ici leurs yeux se rencontrèrent , ce qui devait infailliblement arriver, et Laure s'empressa de baisser les siens ; puis pour changer le cours de la conversation :
— ^* En vérité, Monsieur, s*écria-t-elle, je suis sûre que vous allez emporter une bien mauvaise opinion'dé moi. Je m'aperçeis que j'ai commis encore une impolitesse à votre égard, le ne vous ai seulement pas parlé de votre pièce; qpais aussi que vous en dirais-je que ne vous aient déjà dit cent fois sans doute des personnes dont le suffrage doit vous être bien plus précieux que le mien T
— Ahl Mademoiselle...
Arthur n'en dit pas davantage, mais cette exclamation fut accompagnée d'un regard de tendre reproche qui fît tressaillir la jeune fille. Elle continua avec beaucoup de vivacité, comme si elle eût craint de laisser apercevoir Timpression qu'elle avait éprouvée :
— Cela finira par un mariage entre les deux amants, n'est-ce pas, absolument comme dans votre feuilleton î
— Oui, Mademoiselle! aimeriez-vous mieux qu'il en fût différemment ?
— Oh ! non ; car j'aime les dénoûments heureux.
LA KBCURGII 01 L'HCOIIHOI. 437
— Et voas avez raison. Ils sont si rares dans le monde réel, que c'est bien le moins qa'on en soit dédommagé dans le monde de Timagination.
— C'est peut-être bien un peu la faute des amants, Monsieur, dans le monde réel.
Ces derniers mots furent prononcés avec une expression de moquerie qui n'échappa pas à Arthur, puis Laure continua :
— - Ainsi donc, votre héros parvient, malgré tous les obstacles, à épouser celle qu'il aime, et dont je ne me rappelle plus bien le nom ; n'est-ce point Marguerite ?
Il y avait un grand fond de perfidie dans cette question à brûle pourpoint, faite avec toutes les apparences d'une naïve bonne foi, et notre auteur ne put s'empêcher de rougir tout en balbutiant :
— Non, Mademoiselle, ce n'est pas là... le nom...
— C'est vrai, c'est vrai, reprit aussitôt l'impitoyable jeune fille, et je me rappelle parfaitement à présent... A ce propos. Monsieur, voulez-vous me permettre de vous soumettre une question? Est-il vrai que les auteurs se plaisent assez généralement à donner à leurs héroïnes le prénom de la personne qu'ils aiment?
— Mademoiselle, il y a bien -des choses à dire lidessus. Pour quelques-uns, c'est une douceur infinie de pouvoir parler à tout le monde, même au public, des perfections de la femme aimée et de faire redire son nom à tous les échos. Les anciens preux faisaient graver sur leur bouclier le nom et quelquefois jusqu'à l'effigie de leur dame ; dans les tournois, dans les ca-
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rottsels, Us se paraient de ses couleurs. Aujourd'hui qu'il a'y a plus ni tournois ni carrousels et que la plume semble avoir décidément remplacé Tépée...
— Vous faites comme les anciens preux, interrompit Laure, en attachant de nouveau sur la fleur symbolique qui brillait à la boutonnière d'Arthur un regard singulièrement triste.
Le jeune homme s'arrêta un moment et parut embarrassé; puis se remettant soudain, il reprit avec force :
— Ce n'est pas pour moi, Mademoiselle, que je viens de parler, car si j'avais à me prononcer à cet égard, je dirais que le nom de la femme aimée, réellement et sincèrement aimée, entendez-vous, Mademoiselle f doit rester caché au fond du cœur comme Dieu dans le ciel. Je dirais que c'est une fleur précieuse qu'il faut craindre de laisser flétrir par le moindre souffle, et qu'on doit soustraire bien soigneusement à tous les regards.
Arthur était fort animé en parlant ainsi, et ses yeux, habituellement plus tendres que vifs, lançaient des éclairs. Il était vraiment beau en ce moment, non point de cette froide beauté qui résulte de la pureté des traits et de Tharmonie des lignes, mais de celle que donne l'inspiration.
— Eh bien! s'écria la jeune fille avec une gaieté un peu forcée, je vous avoue que j'aurais cru tout le contraire, justement. Monsieur, en ce qui vous concerne.
— Pourquoi donc. Mademoiselle? balbutia Arthur d'une voix pleine d'émotion.
U lISCHftRCn M L^mCORlQI. 439
Laare releva timidement sa paupière, qu'elle tenait almissée depuis qnelqnes instants, sans doute afin de ne plus voir la marguerite, et elle regarda Arthur. Puis un faible cri s*échappa de sa bouche. La marguerite avait cessé de briller à la boutonnière du jeune homme : elle était là gisante k ses pieds et effeuillée, la pauvre fleur, et Arthur osait dire à mivoix :
— Mademoiselle, j'aurais pu donner à Tune de mes héroïnes le nom de cette fleur, mais croyez que jamais maintenant Tune d'elles ne portera le nom de Laure.
Une larme roula dans les yeux de la jeune fille, larme d'amour et de bonheur, larme délicieuse et dont aucune parole humaine ne saurait rendre l'éloquence, et qu'un baiser seul eût dû essuyer.
Tout à coup la loge s'ouvrit avec fracas, et une voix s'écria :
— Laissez-moi donc! je vous dis que c'est bien lui que j'ai aperçu, mon ami Arthur d'Ësoorailles, l'auteur de la pièce nouvelle, et qu'il me fera placer, lui ! Qu'est-ce que je disais? Pardon, Mademoiselle, j'ai rhonneur devons présenter mes hommages. Gomment se porte' monsieur votre père? C'est qu'il faut que vous sachiez que j'ai un billet avec droit, billet de balcon, et qu'on a eu l'infamie de me placer aux troisièmes de cAté, dans un endroit d'où l'on ne voit absolument que la salle. Heureusement que je vous ai aperçus tous les deux et je me suis dit : Mon ami d'Escorailles va mettre ordre à cela.
En même temps le nouveau venu, dans lequel on a reconnu sans doute M. Eugène Bidault, le jeune em-
UO hk AEGUHCHB DE L'iUGORHUB.
ployé des bureaux de la guerre, se mit à fredonner machinalemeut ce refrain de ropéra-comique du Maon.
Du courage A Touvrage, Les amis sont toujours là.
— N'est-ce pas d'Escorailles!
Puis, comme Arthur interdit ne trouvait pas une parole pour lui répondre :
— Eh bien ! ajouta-t-il k voix basse et en lançant un regard assez significatif sur mademoiselle Laure, il parait que ça ne va pas trop mal. Heureux coquin, val Et ce pauvre Durandiu ne se doute toujours de rien! Excellent Durandin, il faudra en semer de la graine.
A ce moment, le capitaine et le mattre-clerc apparurent k leur tour bras dessus bras dessous.
— Tiens! tiens 1 voilà le fourrier! s'écria M. Rieublancl Ehl bonsoir donc, fourrier!
— Bonsoir, capitaine; bonsoir, mon cher maître (ces derniers mots s'adressaient à Durandin). Mais j'entends la sonnette du foyer. Diable ! il n'y a pas un moment à perdre : d'Escorailies, mon cher, il faut absolument que tu me fasses placer, entends-tu? Je compte sur toi d'abord, et je ne te quitte pas.
— Mais tu as déjà vu la pièce? dit d'Escorailies.
— C'est justement pour cela que je veux la revoir.
— Messieurs, dit Touvreuse en s'avançant, voilà le second acte qui va commencer ; la loge est pour quatre personnes seulement, et il faut que l'un de vous se retire.
LA RKCURCn Dl L'iHCOHRUI. 141
— Ce sera donc moi, dit une voix.
^ Et an même instant, Arthur, ayant salué mademoiselle Laure et son père, sortit précipitamment de la loge, laissant les qaatre personnages qfai s'y trouyaient alors réunis dans une stupéfaction profonde. On remarqua qu'il était fort pâle.
Double visite.
Voyons maintenant ce qu'Arthur était devenu depuis cette soirée mémorable où deux charmantes jeunes femmes, toutes les deux, à des titres divers, bien dignes d'inspirer l'amour, avaient, à tour de rôle et à si peu d'intervalle, essayé sur lui le pouvoir de leurs charmes.
Placé d'une façon assez inopinée, au bal de la rue des Cinq-Diamants, entre l'amour et l'amitié, il avait pensé que le meilleur moyen de combattre le premier et de rester fidèle à la seconde, était de recourir à rhomœopathie, alors, on s'en souvient peut-être, fort à la mode. Aussi bien, lorsqu'il était en Auvergne, il avait trouvé dans les quelques bouquins poudreux qui composaient la bibliothèque de sa mère un livre fort peu connu (1) et qui mériterait de l'être beau-
(!) Ce livre a pour tilre : Lettres écrites de Lausane, Genève 1788, et est attribué & une femme, madame de Charière, morte li ^eufch&tel en 1806.
LA RBCBtRCU DB L^IllCOimUB. U3
coup, et dans ce livre, qu'il avait lu et relu, entre au« très passages, il avait soigneusement enregistré dans sa mémoire le suivant :
» Au lieu de raisonner, au lieu de moraliser, don- » nez à aimer à quelqu'un qui aime : si aimer fait son j» danger, aimer sera sa sauvegarde ; si aimer fait son » malheur, aimer sera sa consolation. »
A. l'inconnue de ta diligence, dont l'amitié lui défendait de s'occuper, Arthur avait cherché, en conséquence, à substituer dans son cœur l'inconnue du pavillon Marsan, et peut-être ce système de médication, que nous ne saunons trop recommander à nos lecteurs, eut-il obtenu un plein succès, mais il n'y a qu'heur et malheur en ce bas-monde.
Cet homme, que la fortune était venu trouver un beau jour, tout endormi, sous la double forme d'une jolie brune et d'une adorable blonde, cet homme, dèslors qu'il s'était mis en quête de l'une d'elles, avait vu tous ses pas et toutes ses démarches frappées de stérilité; c'est en vain qu'il avait parcouru les promenades publiques, les concerts, les spectacles que hante d'ordinaire le monde élégant : toutes ses recherches n'avaient abouti à aucun résultat. Paris est une ville désespérante en pareil cas.
Toutes les passions qui viennent agiter notre âme ont besoin d'aliment, l'amour peut-être plus que toute autre, et lui U en était réduit à nourrir le sien de marguerites. C'était un régime peu substantiel, mais qu'y faire? Il attendait avec une impatience vraiment fiévreuse une nouvelle fête au pavillon Marsan, parce que c'était la seule chance qui lui restât de se retrou-
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ver areo son inconnue. Mais comment une femme qui s'était compromise vis-à-vis de lui de tant de manières, et dont il était connu, lui qui ne la connaissait pas, était«iie restée depuis lors invisible et muette ? C'était un mystère inexplicable et propre à dérouter le ro* mancier le plus exercé.
Quinze jours environ s'étaient écoulés depuis la rencontre,, mais que de choses avaient pu se passer durant ces quinze jours! Quinze jours, bon Dieu! mais en amour c'est un laps de temps incalculable. N'est-ce point assez, en effet, pour qu'une femme donue à un amant imaginaire un successeur réel? Et en admettant même que celle dont il s'agit fût demeurée fidèle à un souvenir, à un rôve, à je ne sais quel vague projet, comme il arrive si souvent d'en former, qu'on laisse ensuite inaccomplis, cette femme n'avait-elle pu se trouver arrêtée par quelque catastrophe non moins fatale qu'imprévue, un départ, une maladie, la mort, la mort même, qui plane incessamment sous le porche des hôtels, au sortir des fêtes, et qui choisit ses victimes parmi les plus charmantes, pour les glacer de son souffle? Oh! cette pensée était affreuse, et quand elle venait troubler Arthur, il ne pouvait s'empêcher de murmurer avec un profond soupir, eU' contemplant de nouveau un billet tout froissé, des fleurs toutes desséchées : « Pauvre Marguerite! »
Et cependant, il faut bien le dire, ^u milieu de toutes ses préoccupations et en dépit de tous ses efforts, il sentait toujours germer au fond de son ftine le souvenir de la jeune fille de la rue des Ginq-Diamauts, et il se disait parfois, en évoquant devant lui
LA RICHKRCHB Dl l'iUCOSIIUB. 4 .5
ce gracieux fantôme, qu'il était bien dur d*avoir retrouTé Laure pour la perdre aussitôt, et que c'était grand dommage que tant d'attraits devinssent le partage d'un garçon tel que son ami Polydore Durandin. Puis il se prenait à fredonner tout bas le motif de cette cavatîne de Bellini, qu'il avait entendu dianter par elle avec tant de cbarmeel de pureté, son vezzosa /...
Laure, Marguerite, ces deux, femmes s'identifiaient tellement dans son imagination, qu'il en venait parfois à ne plus les distinguer l'une de l'autre.
ki plus d'une lectrice peut-être va nous demander un compte sévère de ce double amour. Et pourtant, en pareille circonstance, quoi de plus simple et de plus naturel? Mais, nous dira-t-on, l'amour est une passion profondément exclusive, qui a pour effet d'annuler temporairement aux yeux de l'amant les mérites do tout une moitié du genre bumain, bormis une individualité, une seule, l'objet aimé. D'accord ; mais aussi veuillez bien remarquer, Mesdames, qu'Arthur n'en est encore qu'à la première période de la passion, et que dans cette première période le bandeau mythologique ne couvre point encore assez nos yeux pour nous rendre entièrement aveugles en présence de toutes les beautés qui ne sont point l'objet aimé. Veuillez considérer en outre que c'est par pur héroïsme d'amitié que noire héros abandonne la blonde Laure pour courir après la bruie Marguerite, et loin de l'accuser, priez pour lui.
Quant aux hommes qui se permettraient de blâmer Arthur , nous leur dirons comme dans l'Évangile :
t Que celui qui est sans péché lui jette la première .
pierre ! ■
Tel était l'état des choses lorsque le. hasard réunit daûs la même loge, au théâtre du Palais-Royal, Arthur d'Escorailles et mademoiselle Laure Rieublanc. C'étaient, qu'on nous passe cette comparaison, deux nuages chargés d'électricité qui viennent à se rencontrer, et réclair ne pouvait manquer d'en jaillir.
C'est en vain qu'Arthur, sentant tout le danger de sa situation, avait fui, sans même vouloir entendre le second acte de sa pièce. Il emportait dans son cqeur le trait qui l'avait frappé, et maintenant tous ses efforts pour l'en retirer devaient être inutiles. Que ne s'était-il, ce jour-là, trouvé face à face avec Marguerite au lieu de Laure ! il était sauvé. Le diable, auquel les romanciers rendent cependant tant de services, ne le voulut pas sans doute : le diable peut-il ne pas être ingrat!
Le lendemain matin, Arthur était dans son cabinet, la tête penchée dans une de ses mains et une plume dans l'autre, mais il n'écrivait rien, ou du moins rien qui vaille ; car il n'y a si fâcheuse disposition d'esprit pour se livrer à un travail d'imagination que d'être amoureux. Il avait beau se torturer le cerveau, il n'y trouvait qu'une seule idée qui y trônait en souveraine ; il avait beau crisper ses doigts sur le papier, un nom, un seul qu'il eût voulu bannir de sa mémoire, revenait incessamment se placer sous sa plume, et il déchirait avec colère la page commencée, et il la jetait au feu eu s'écriant :
^ Quel affreux métier que celui d'auteur I Mais il
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n'y a pas à dire, on attend mon feuilleton pour ce soir, et ils sont là tous, abonnés, rédacteurs, protes, que sais-je? à me crier comme au Juif errant : i Marche ! marche I » et il faut bien que je leur obéisse. Oh ! que ne suis-je avoué ou notaire I Ces gens-là ont des formules au moins qui leur tiennent lieu de tout; ils ne sont point tenus d*avoir de l'esprit ou de Timagination à heure fixe.
Tout à coup on frappa à la porte du cabinet qu'Arthur avait fermée au verrou pour n'être pas dérangé dans son travail, et ce fut presque avec joie qu'il alla ouvrir, espérant au moins trouver ainsi une diversion à l'état de son ftme.
— Pardon, mon illustre ami, s'écria aussitôt Polydore Durandin, qui entra dans le cabinet entraînant avec lui le nègre Abd-el-Kader, littéralement attaché à l'un des pans de sa redingote ; pardon, je te gâte peut-être un chapitre de roman, mais, ma foi, j'avais un inventaire dans ton quartier et j'en ai profité pour monter à ta chartreuse , car j'étais inquiet de toi : tu nous a quittés si brusquement liier soir ! Aussi j'ai forcé la consigne, et ton Bédouin a eu beau faire... Cet étrelà m'en veut décidément ; il a failli déchirer ma redingote : fais-le donc rentrer dans sa niche. Allons ! Abdel-Kader, obéissez à petit mattre I
Sur un signe d'Arthur, le nègre se retira, et Durandin reprit en se laissant tomber sur un divan :
Ouf! Tu me croiras si tu veux, mais j'aimerais mieux être condamné à cirer mes bottes en personne, à perpétuité, que d'avoir un pareil domestique. Ah çà, ta santé?
Aie Li RBCieR€HB tB l'iK€0H1IIIB.
— N'est pas plus mauvaise aujourd'hui qu'hier.
— Je comprends : c'est-à-dire qu'elle n'est pas meilleure /Tu souffres de la tète, n'est-ce pas? Oh! les auteurs dtpivent être souvent pris par là.
— Moi ! en aucune façon.
— Alors, c'est donc de la poitrine ou de l'estomac, les deux maladies à la mode?
— Pas davantage.
— Ohl pour le coup, voilà qui est étonnant ! M'expliqueras-tu alors pourquoi tu t'es sauvé hier soir comme si tu avais eu le diable à tes trousses? Tu nous as très-vivement inquiétés. Sais-tu que monsieur Rieublanc et mademoiselle sa fille ont été sur le point d'envoyer savoir de tes nouvelles dès hier au soir ?
— Âh I sa fille aussi a témoigné...
— Mon Dieu, oui, cela lui a fait une telle impression, qu'elle n'a pas voulu attendre, pour se retirer, la fin du spectacle. Bien plus, elle a exigé de moi la promesse que je viendrais lui porter moi-môme, aujourd'hui, de tes nouvelles. Tu comprends avec quel empressement j'ai accepté une pareille mission.
— Mon cher Durandin, combien je suis confus! Excuse-moi auprès d*elle, auprès de son père. Un travail fort pressé...
— Ah! c'est donc cela! Au fait, j'aurais dû m'en douter : un auteur 1... Mon cher Arthur, je ne veux pas troubler plus longtemps ton entretien avec la muse, et je me sauve bien vile. Je retourne à l'étude, où je suis attendu par des clients. Bon courage, mon cher, bon courage I Tu seras un jour de l'Académie, cela te pend à l'oreille, c'est moi qui te le di3. A pro-
LA RBCIBBCB DB L^mCOHUin. . 449
poB, J^attais faire une fière béyue, moi I roabifais'da te dire qae je sois chargé d*uae tnvitatioQ ponr toi. Es-tu libre la veille de Noël ?
— Oui... pourquoi?
— G*est que monsieur Rieublanc, ce bra?e capitaine Rieublanc est désolé de ce que tu nous as manqué hier à dtner, et comme il donne un réveillon aux officiers • de sa compagnie la nuit de Noël, il m'a chargé de te prier de le dédommager à cette occasion. Mademoiselle Laure tremblait que tu ne flisses malade et hors d'état de venir prendre ta part du festin. Aussi , je suis sûr qu'elle sera bien contente d'apprendre que nous pouvons compter sur toi. C'est convenu, n'est-ce pasf
Pendant que le mattre-clerc s'exprimait ainsi, un violent combat se livrait dans l'ftme de l'écrivain entre l'amour et l'amitié. À la fin, il s'écria :
— Non ! mon vieux camarade, non, je ne puis accepter cette invitation.
— En voici bien d'une autre ! Ârtbu/, mon cher Arthur ! mais j'ai absolument besoin de toi ce jour- là. Il faut que je sache définitivement si mademoiselle Laure veut de moi, oui ou non, pour son mari. Je n'ose lui demander cela moi-^mèmC) tu comprends, et j'ai compté sur toi pour cette tftche délicate. Tu ne me refuseras pas ce bon office. Aussi bien, s'il faut tbut te dire, mes affaires marchent à merveille de ce côté et j'ai bon espoir, pour peu que tu veuilles bien me donner un dernier coup de main. Un auteur ! un auteur tel que toi, surtout, c'est si éloquent ! tu la détermineras.
— Non, Durandin, je te le répètes, et crois que c'est
15^ LA RMHfiRCHI DB l'uVCOURUB.
atec un vif regret : je ne pais aller chez monsieur Rieublanc ; il est même probable que je n'y retournerai jamais.
— Ah I bon Dieu ! pourquoi cela?
— Parce que tout me commande de fuir cette maison, parce que...
— Achève.
— Parce que, moi aussi, j*aime mademoiselle Laure.
Ici, le pauvre Durandin, qui était debout à rentrée de la chambre, se laissa tomber, comme foudroyé, sur une chaise qu'il rencontra fort heureusement dans sa chute. Cependant, après une pause qui dura près d'une minute, il attacha sur son rival un regard à la fois ébahi et consterné, puis il murmura d'une voix faible :
— Mais comment cela se fait-il ? Tu ne l'as vue que deux fois et pendant quelques instants à peine?
— Hélas ! mon vieux camarade, je dois te détromper et t'avouer toute la vérité : c'est la jeune fille de la diligence. '
— Ah ! ciel! mais tu m'avais dit qu'elle se nommait Marguerite.
— C'était toi qui l'avais cru, et moi-même un instant j'avais pu le penser ; mais c'était bien le nom de Laure que j'avais entendu, quoiqu' alors je n'en eusse point la certitude complète.
— Mais son père s'appelait Martin, disais-tu?
— Je le croyais aussi, j'ai reconnu mon erreur,
— Ah I mon Dieu, mon Dieu I Et quand je songe que c'est moi qui... Ces choses-là ne sont faites que pour moi I
En parlant ainsi, l'infortuné mattre-clerc poussait
de gros soupirs et s'arrachait les chereux. U était Traiment dans un état à faire pitié. Arthar s'approcha de lai, et lai tendant la main :
— Mon pauvre Durandin, s'écria-t-il, je te plains de toute mon âme, mais tout n'est point perdo, grflce an ciel. Mes torts envers toi sont^ien involontaires. Je suis prêt d'ailleurs à te donner ma parole de fair à tout jamais la présence de mademoiselle Laore,
Arthur allait sans doute en dire davantage lorsque Abd-^l-Kader entra dans la chambre, riant, sautant, gesticulant et mariant, dans son transport d'allégresse, des mots arabes et des mots français, fort étonnés sans doute de se trouver accouplés. Arthur lui-même eât sans doute cherché longtemps le not de cette énigme si le nègre, après trois ou quatre gambades, n'eût pris le parti de s'élancer vers la porte du ca« binet et de soulever la portière en tapisserie qui la recouvrait.
Alors on put apercevoir, debout sur le seuil, an bonune d'environ trente-cinq ans, de haute taille, mais fort mince, et dont le costume présentait une sorte de compromis entre les habitudes élégantes de la fashfon et l'austérité de la tenue militaire. Ce personnage, remarquable par une superbe barbe noire, retombant en pointe jusque sur sa poitrine, à la manière arabe, n'était autre que M. le marquis Henri de Sainte-Fare, ce chef d'escadron des chasseurs d'Afrique avec lequel nos lecteurs ont déjà fait un commencement de connaissance au pavillon Marsan.
— Pardieu I s'écria-t^il en tendant affectueusement la main à Arthur, vous allez peut-être trouver ma vi-
451 Li MClIKftCHI VE t^mCOHNUB.
s!te importane, et je vous en fais mes excuses trëssineëres ; mais il y a eu, s'il vous en souvient, un pacte passé entre nous, et il me tardait qu'il fût mis à exécution. A cet effet, j'ai cru devoir prendre les devants : vous ne m'en voudrez pas trop, n'est-ce pas ? Oh ! moi , d^abord , je ne sais pas attendre un plidsir.
— En vérité, balbutia Arthur, c'est bien pïutftt mol, Monsieur, qui dois m'excuser auprès devons de m'étre laissé prévenir.
— Brisons là, et si vous voulez me prouver que ma visite ne vous est réellement point désagréable, supprimez le chapitre des politesses. C'est bon tout au plus pour les gens qui n'ont rien à se dire , et moi je veux vous apprendre tout d'abord que je me trouve ici en pays de connaissance. Ce brave garçon que voilà...
— Abd-el-Kader?
— Oui, Abd-el-Kader a été attaché quelque temps en Algérie à mon service. C'est lui qui m'a reconnu le premier, et, ma foi, j'ai eu toutes les peines du monde à modérer l'élan de sa joie, tant il était aise de revoir le sid commandant comme il m'appelle. Il est vrai qu'il me doit un peu de n'avoir pas été rendu à son ancien maître , son homonyme , l'émir Abd-el- Kader, qui le regrettait infiniment et l'avait réclamé avec instance.
— Ahl son înattre l'avait réclamé!
— Mon Dieu, oui... pour lui faire couper la tête. Ici, Abd-el-Kader fit une fort laide grimace, baisa
la main du commandant, puis sortit, pendant que Du-
LA REGHBRGBI Dl L*mG01l!IQt. 453
randin, qui jasqû'alors était demeuré impassible, muet et la tête bidssée dans an com de 4a chambre, 8*écriait en tressaillant :
— Oh! diable I
— Pardon, reprit aussitAt M. de Sainte-Fare, je vous croTais settl, et je reconnais maintenant combien je sois indiscret. Je vous ai dérangé.
— Non pas : Monsieur est un de mes amis,
— Un auteur, sans doute?
— Monsieur, je n*ai pas cet honneur, répondit Durandin en poussant un grand soupir, je suis nattreclerc de notaire.
— Comment donc! un état que j*esttme beaucoup. Pardieul cda se rencontre à merveille. Justement mon notaire vient de mourir; la capacité de son successeur m'inspire peu de confiance, et je serais tout disposé à devenir le client d'une étude dirigée par un ami de monsieur Arthur d*Escorailles, car les amis de nos amis sont toujours nos amis, n'est-ce pas, Monsieur?
— Monsieur... balbutia Duraudin, certainement... monsieur Baudineau, mon patron... Au surplus, je dois vous apprendre qu'il va se démettre en ma faveur.
-^ Raison de plus, Monsieur. Touchez là, c'est chose convenue, et vous pouvez considérer dès à présent le marquis Henri de Sainte-Fare comme le client ûe Monsieur?..
— Durandin, Monsieur, pour vous servir.
— A la bonne heure l Ahça, monsieur d'Escorailles, Vous saurez, en ce qui vous concerne personnelle-
454 LA RICHBaCHB Dl l'iNCONNUI»
ment, qae je ne viens pas cette fois vous voir en mon nom seulement, mais bien en celai de madame de Sainte-Fare, qui a le plus grand désir dQ faire la connaissance d*an écrivain dont elle apprécie hautement les ouvrages. Oui, Monsieur, c'est elle qui m'a chargé de vous inviter à venir faire réveillon avec nous la nuit de Noël. Oh! nous ne serons pas trop nombreux, et vous ne trouverez dans cette réunion que des personnes comme nous bien heureuses de pouvoir vous remercier de vive voix de toutes les douces heures que vos écrits leur ont procurées. HeinI cela vous va-t-il? Vous paraissez embarrassé; auriez-vous]quelque projet pour ce jour-là 7
Arthur regardait en effet Durandin d'un air assez perplexe, lorsque celui-ci prit soudain la parole :
— Mon Dieu 1 monsieur le 'marquis, dit-il, c'est que je venais jiistemeut de faire la même invitation h mon ami.
— Ahl diable 1 cela se complique... et il avait accepté?
— Certainement, certainement.
A ce moment, Arthur ne put s'empêcher d'échanger avec le maître- clerc un regard empreint de la plus profonde surprise.
— Il faut espérer que je serai plus heureux une autre fois, reprit le commandant.
— Tout le bonheur sera pour moi. Monsieur,* et je compte bien d'ici à très-peu de jours, en allant vous rendre visite, vous prier de me présenter à madame de Sâinte-Fare. J'ai hâte d'aller lui offrir l'expression
LA RBCHBRCHI DB L'mCOlfllin. 155
de mes r^rels de ne pouvoir me rendre à son aimable inyitatiou.
— Vous serez le très-bienvenu. Quant à moi, je vous l*ai dit, je me sens une vive sympatbie pour vous, et il ne tiendra pas à moi que noire connaissance en reste là, entendez-vous, monsieur d*Escorailles ? Êtes-vous cavalier î
— Un peu.
— Eh bien ! j'ai des chevaux à votre service, et nous monterons ensemble, avec monsieur Durandin, si cela lui convient.
•— Oh! reprit vivement Polydore, monsieur le marquis, excusez-moi sur ce point : 'je n'ai jamais monté qu'à âne.
La conversation ne roula plus dès lors que sur des généralités, et au bout d'un quart d'heure, le marquis se leva et sortit, non sans avoir tendu de nouveau la main à Durandin, qu'il appela à plusieurs reprises son cher notaire et auquel il promit la clientèle d'une bonne partie du faubourg Saint-Honoré;
Lorsqu'il fut parti, les deux jeunes gens restèrent quelques instants les yeux baissés, sans échanger une parole. A la an, Durandin tendit la main à d'Escor ailles.
— Arthur, mon cher Arthur, lui dit-il, écoute, je sais que je ne puis entrer en lutte avec toi sous quelque rapport que ce puisse être. Figure, tournure, esprit, tu as tout cela pour toi, et moi je n'ai rien ou pas grand*chose. J'aime mademoiselle Laure, mais enfin, il m'est bien démontré maintenant qu'elle ne m'aime pas et qu'elle ne m'aimera jamais, tandis que
456 U RSCHKlCHB DÉ L^mCOlUflIB
toi... certains soayenirs qui mé reviennent... enfin, suffit. Mademoiselle Lanre sera fort riche un Jour, Je tei'ai dit, c*est un très-beau parti : l'aimes-tu sérieusement... là... an point de vouloir en faire ta femme î
— Peux-tu me le demander! Ah! ce jour-là serait le plus beau de ma vie I
— Bien vrai? Allons ! à la bonne heure ! Tout peut s*arranj][er. Tu plais déjà beaucoup à la fille : je n'en doute pas, malheureusement pour moi. Il s'agit maintenant de gagner le père. Cela n*est pas si difficile qu'on pourrait le croire au premier abord. Donne dans ses idées, fais-toi incorporer dans la garde nationale, et je réponds de tout.
— Ah ! Durandiu ! DurandinJ tiens, embrassonsnous ! Tu es le meilleur garçon, le plus loyal, le plus généreux que j'aie connu de ma vie I
— Laisse-donc, ne parlons plus de cela. Je me rends justice, voilà tout. Ah ça, c'est bien convenu, tu es du réveillon de la nuit de Noël, rue des Ginq- Diamants, et je vais porter ton acceptation. C'est égal, ce sera une bien jolie femme que mademoiselle Laure, et j'aimerais mieux avoir à signer son contrat de mariage comme futur que comme notaire.
tm MUi«ce «• BceikoweiB.
— Eh bien, monsieur Durandin, vos conventions sont arrêtées avec monsieur Baudineau, et vous n'attendes plus que l'ordonnance royale qui doit vous agréer pour son successeur?
— Oui, capitaine Rieublanc.
— A la l)onne heure, j'en suis fort aise; car maintenant rien ne s'oppose plus à ce que vous fassiez enfin votre demande à ma fille. Vous m'avez toujours empêché de lui en parler jusqu'à ce jour ; mais il faut que tout ait un terme, entendez- vous? Après la revue, le défilé, c'est dans l'ordre. Vous êtes reçu chez moi depuis longtemps déjà en véritable futur. On en jase dans la légion ; mes voltigeurs ne me l'ont pas laissé ignorer; et puis, faut-il tout vous dire? Cet auteur que vous avez amené ici, ce monsieur Arthur d'Escorailles me semble faire un pçu les yeux doux à ma fille. Je vous en avertis ep ai^. Ainsi donc, k quand la noce?
458 Li IBCHBRGRB DE L*INC0N1IUB.
— Capitaine, mon cher capitaine, j'ai bien des choses à TOUS dire à cet égard.
— Laissez-moi prendre une prise de tabac, et je vous écoute. Je vous vois venir, monsieur de Técritoire, vous voulez m'accrocher quelques billets de mille francs; mais, nenni : je suis un vieux militaire, vous le savez. J'ai dit deux cent mille francs et le trousseau. Il n'y aura pas un centime de plus.
Aussi n'est-ce pas de cela qu'il s'agit, mon cher capitaine; c'est d'un scrupule qui m'est venu, d'un scrupule que vous comprendrez...
— Parlez donc.
— Je crains de n'être point du tout le fait de mademoiselle Laure.
— Allons donc!
— Je suis même certain , s'il faut tout vous dire, qu'elle ne m'aime pas.
— Eh bieni qu'est-ce que cela fait? Madame Rieublanc ne pouvait pas me sentir, et cela ne l'a pas empêchée de devenir ma femme. Au contraire.
— Et moi, je veux que ma femme m'aime.
— Monsieur Durandin?
— Capitaine.
— Savez-vous que tout cela me semble furieusement louche.
— Ce n'est pas ma faute, si...
— Savez-vous à qui vous parlez? savez-vous que j'ai neuf ans de grade de capitaine, et que j'ai servi dans la vieille garde, monsieur Durandin?
— Allons, capitaine, ne vous fâchez pas : aussi vous ne me donnez pas le temps de m'expliquer. Je
LA RBCHBBCn DB L*m€OIIII||B. 459
VOUS ai annoncé que j'avais bien des choses à vous dire à regard de ce mariage. Ecoutez-moi, au moins ; car j*ai une proposition è: vous faire , une proposition très-importante et qui peut tout concilier.
— Oui-dà! et cette proposition, quelle est-elle? Accouchez donc vite^ que diable I monsieur Durandin. Est-ce que vous n'avez jamais marché au pas de charge de votre vie?
— C'est que vous êtes d'une vivacité I Je vous dirai donc...
Le fait est que Durandin était fort embarrassé pour mettre en avant le substitut que sa mauvaise étoile le condamnait à se donner lui-même, lorsque heureusement ou malheureusement, comme on voudra, une porte s*ouvrit, et mademoiselle Laure painit.
— On m'a dit que monsieur Durandin était ici| dit-elle en entrant, et je viens porter les dominos, afin que vous puissiez faire une partie avant qu'il ne soit forcé de retourner à l'étude.
Le maitre-clerc avait en effet l'habitude de venir de temps à autre, après le (Uner de son patron, passer une be^e chez M. Rieublanc, sous le fallacieux prétexte de faire'la partie de l'ancien droguiste, mais en réalité pour[avoir occasion de voir mademoiselle Laure. Les deux interlocuteurs, dont elle venait ainsi de troubler l'entretien, semblèrent se demander s'ils renonceraient, pour ce soir-là, au passe temps qui leur était offert, et ils demeurèrent la bouche béante, et, selon toute apparence, avec une expression de physionomie des plus singulières, car la jeune fille partit soudain d'un franc éclat de rire.
460 LA BBCBBRCBI DE l'iRGOUNUB.
— Eh bien I dit-elle, qa*avez-yous donc à me re-garder ainsi ? Est-ce que quelque mauvaise fée vous a ôté l'usage de la parole? Mais je vous gêne peut-être. Oh! je ne demande pas mieux que de me retirer. J'étais justement occupée, dans ma chambre, à lire le dernier roman de M. Arthur d'Escorailles, celui qu'il nous a envoyé ce matin, et j'en suis à un passage fort intéressant.
— Hum! grommela l'ancien droguiste, d'un ton de mauvaise humeur, des romans ! des feuilletons I des pièces de théâtre I on ne parle plus que de cela ici depuis que vous avez amené cet auteur, monsieur Durandin ! Il faudra qu'un de ces jours, je fasse jeter tout cela au feu.
— Mais, mon bon père, répondit en riant la jeune fille, convenez que c'est plus amusant pour moi que votre garde nationale. Aussi, je retourne bien vite à mon roman.
— Halte-là! Mademoiselle, s'écria le capitaine en se levant avec vivacité du coin de la cheminée où il était assis, je vous ordonne de rester ici, entendezvous? Étudiez votre piano, cela vaudra beaucoup mieux pour vous que de lire des fariboles ; et quant à nous, monsieur Durandin, faisons notre partie. J'irai vous trouver à votre étude demain matin, et nous causerons... comme on doit causer entre vieux militaires.
Laure ne put s'empêcher d'attacher sur son père un regard plein de surprise et d'ingénuité, et elle alla s'asseoir en silence devant son piano, où elle se mit à déchiffrer d'un air distrait une son^tjB de Beethowen,
LA aBGHK^CHB OB L*IRG09iniB. 464
pendant que l'ancien droguiste et le roaUro-derc se livraient aux fiévreuses combinaisons du jeu de dominos.
Tout à coup le bruit des roues d'un cabriolet retentit dans la rue des Ginq-Diamanls , comme ces grondements sourds de tonnerre qui annoncent un prochain orage. Le sifflet du père Subtil annonça Tarrivée d'un visiteur. Laure sentit son cœur battre violemment, car je ne sais quel fluide magnétique venait de se répandre autour d'elle, et, douée instantanément du don de seconde vue, elle voyait à travers l'épaisseur des murailles un charmant jeune homme monter lestement l'escalier : il n'avait pas encore sonné à la porte de l'appartement que déjà elle entendait k son oreille le bruit de sa respiration et* qu'elle voyait ses yeux briller dans le vide.
Elle ne s'était point tromper. C'était bien Arthur. Âpres quelques vagues propos éahangés avec M. Rieublanc, qui ne crut pas devoir interrompre sa partie de dominos , le jeune homme s'approcha du piano que mademoiselle Laure n'avait pc int osé quitter non plus. Yoici la conversation qui s'engagea entre lui et elle :
— Vous étiez occupée à étudier, Mademoiselle; que ce ne soit pas moi qui tous dérange. Quel est ce morceau?
— Une sonate de Beethowen.
— Mon auteur favori : quel bonheur I coutinuez, je vous prie, car j'aime beaucoup la musique, et si je n'étais écrivain, j'aurais voulu être compositeur.
Laure se mit en devoir de déférer au vœu qui ve«>
46) LA RECIBRCHB DE L'iNCORRUB.
nait de lai être exprimé, et elle recommença la sonate ; mais en faisant vibrer sous ses doigts les touches de son piano, elle écoutait avec une attention marquée les quelques paroles qui échappaient à Arthur, et y répondait même parfois à mi-voix.
D'abord la conversation fut assez insignifiante. Arthur s'énamourait de tel ou tel passage de la sonate, et priait Texécutante d'avoir la bonté de le recommencer. Quelquefois celle-ci consentait, d'autres fois elle passait outre ; puis il retournait les pages : c'est une occupation qui, dans certaines circonstances, -a bien son charme. Mais bientôt le dialogue cessa d'être purement musical , et des détails étrangers commencèrent à s'y mêler. Ce fut la jeune fille qui commit la première faute.
— J'ai bien des remerciements à vous faire, Mou* sieur, dit-elle tout en exécutant un trait plein de difficultés de Vallegro, pour l'envoi que vous avez bien voulu nous adresser ce matin. J'ai déjà lu la moitié du premier volume.
— Oh! Mademoiselle, c'est moi qui dois vous remercier de m'avoir permis de vous offrir ce livre... Ce passage est délicieux, la reprise surtout est d'un effet ravissant.
— Vous trouvez? Je vais le recommencer. Je croyais que quand un auteur offrait un de ses ouvrages, il était d'usage qu'il écrivît de sa main sur la première page quelques mots de dédicace.
— - Il est vrai. Mademoiselle, mais je n'ai pas osé le faire.
— * Pourquoi donc?
LA SBCHIRCHB DK L*IllCOllinife. 463
— Je crois que ¥Otts ferez bien de mettre la pédale. Ce passage demaude à être exécuté avec beaacoop d'éclat, vous voyez con brio.
Ici, comme dans un morceau d'ensemble, les voix dJAdeux joueurs de dominos, voix Tune et l'autre glapissantes, commencèrent à prendre le dessus sur celles des deux jeunes gens, qui semblaient vouloir décidément parler en sourdine. Voici uu échanKillon figuré de ces deux conversations :
464 LA RECaiïlIGHI DE L*mCOSff0|E,
(D*4in cftlé la table de jeu.)
DoRANpIN,
Capitaine, c*c8t ^ moi la pose.
M. RIEUVULVC.
Qui Tçus dit le contraire ?
DORAIfOIN.
Double six.