SUR LES TRANSFORMATIONS DE LA PHILOSOPHIE
Après avoir conduit' les philosophes au monisme transcendant^ la doctrine qui enseigne Tirréductibilité des grandes classes de phénomènes naturels tend aujourd'hui & jeter les penseurs dans l'excès inverse. Elle les ramène au pluralisme empirique.
Pour exister» toute science doit pouvoir d'abord se distinguer des sciences voisines. Elle s'adonne» à l'étude d'un aspect unique de la nature. Mais cette limitation cherchée et voulue n'est qu'une méthode propre à atteindre la! fin scientiflque qui toujours s'efforce d'accroître notre connaissance du phéno.*»
mène particulier,
Or, pour que cette tâche puisse s'accomplir dans sa plénitude, une condition semble requise : l'adaptation du moyen au but/ On fait précisément le contraire, on asservit le but au moyen, quand on défend au savoir spécial de dépasser telles bornes tracées d'avance. On tombe d'ailleurs inévitablement en ce dilemme : ou bien Tirréductibilité alléguée appartient aux phénomènes seuls, ou bien elle a pour cause l'impuissance de l'esprit qui les observe ; ou bien nous sommes en présence d'une série d'hypothèses scientifiques visant à la nonidentité des divers ordres de faits, ou bien nous avons devant nous une hypothèse psychologique sur la nature de l'esprit. Dans les deux conjectures, on nous interdit de vérifier certains postulats qui, par définition, ressortissent aux disciplines correspondantes. Par là on s'enfernie, de toute évidence^ en un cercle vicieux.
Peut-être dira-t-oû que la totalité de nos suppositions particulières compose tt&B hypothèse philosophique. Soit. Maïs il fautfrA' nous concéder que celle-ci échappe à nos easaië de contrôlé. Car toute tientative qui se proposerait de la documenter par l'expérience, aboutirait, sans faillir, 'à la spécialiser. Que si, au contraire, l'hypothèsie reist-e indéfiniment 'une hypothèse, sa sanction devient nulle pour le savoir positif qui n'a pas à se préoccuper
d'une émasculatioa intellectuelle certaine, mais intéressant la philosophie seule.
En vain encore voudrait-on arguer de Tincompétence des sciences dans les questions générales. Cette abjection décèle un verbalisme invétéré. Les problèmes généraux tirent leur substance de problèmes spéciaux et se trouvent, par suite, toujours réductibles aux éléments concrets dont ils symbolisent Fensemble.
La théorie de la relativité du savoir attribue à la nature deTesprit humain l'impuissance de déchirer certains voiles étendus devant l'insaisissable réalité des choses. Ce dogme fut souvent tenu pour une initiative hardie qui creuse un abime entre deux modes de concevoir le monde : le type ancien, la philosophie absolue, et le type nouveau, la philosophie positive.
Dans quelques-uns de nos précédents ouvrages nous essayâmes, de montrer le profond désaccord qui existe entre une pareille croyance et les données les plus sûres de deux sciences peu avancées, mais importantes, puisqu'elles étudient les lois de l'évolution intellectuelle : la sociologie abstraite et la psychologie concrète.
En appliquant à, l'analyse des diverses théories de la connaissance l'idée de la forme extérieure ou anatomique ^eXoïk la méthode comparative qui s'y
greffe, et ensuite Tidée de composition, de consLi* tution psycho-sociale selon la méthode de filiation qui s*y ente,' nous conclûmes à l'antiquité respectable d'une foule de s doctrines dont on loue le relief moderne. Et nous fîmes voir qu'une mor^ phologie des systèmes philosophiques existait, en vertu de laquelle leur structure apparente pouvait varier dans des limites très larges, «ans que leur composition intime en fût pour cela le moins du monde altérée. Dans l'ancienne philosophie, par exemple, les prémisses agnostiques se cachaient sous une accumulation d'erreurs au travers desquelles se trahissait . vaguement leuil^ conséquence logique, l'hypothèse relativiste. Dans la nouvelle métaphysique, au contraire, qui bénéficia du déblaiement général opéré par le progrès des sciences, ce corollaire acquit vite une autorité énoime. 11 devint une force qui refoula bientôt vers la foi primitive au 'surnaturel, à l'éternel mystère. Aussi, et au lieu de faire dépendre les théories relativistes du postulat agnostique, beaucoup d'esprits contemporains se plaisent à considérer ce dernier comme la conclusion obligée des premières.
Quand une idée sommaire, mais abstruse, se ta*ansmue en l'idée directement contradictoire, ce fait psychique, comme nous l'avons expliqué dans
notre livre sur P Inconnaissable^ relève entièrement de la loi de l'identité. Envisagée à ce point de vue, Tantagonisme entre l'ancienne philosophie de l'absolu et la moderne philosophie du relatif se dissipe et s'anéantit. Nous ne devons plus nous laisser tromper par le monisme transcendant des conceptions du passé, ni par le pluralisme expérimental en faveur chez les adeptes des systèmes nouveaux.
En effet, pour les vieux maîtres de la philosophie, « l'irréductible », dont on parlait à peine de leur temps, régnait, pour ainsi dire, sans phrases, en principe incontesté. Il occupait tous les domaines du savoir. Au siècle même de Bacon, l'arbre de science était aussi riche en branches principales que pauvre en rameaux secondaires.
Aujourd'hui le monisme formel semble tombé dans le plus profond discrédit. Le pluralisme. des empiriques cependant n'a pas, pour cela, que je sache, fait de fort brillantes conquêtes. Ne subit-il pas le contre-coup d'un échec autrement sensible que la prétendue déroute infligée à. la théorie adverse? Tout récemment encore, n'avions-nous pas quatre ou cinq physiques parallèles, deux chi^mies au moins, que rien ne rapprochait, autant de biologies qu'il existait de grandes classes de phénomènes vitaux, et enfin une étrange X)ollection de
sociologies et de psychologies sous les noms, variés de morale, de droit, d'histoire, de. logique, etc. ? Les choses, depuis, se sont modifiées. L'arbre scientifique na compte, actuellement que cinq branches essentielles, et la diminution progressive de ce nombre apparaît, aux yeux de la majorité des. savants, comme une simple question de temps.
Dans ces diverses modalités de la connaissance nous saisissons, pour ainsi dire, sur le vif un trait caractéristique, de la marche intellectuelle. Nous voyons les processus morphologiques se développer avec une grande rapidité. Des altérations notables surviennent dans la forme extérieure des mêmes éléments. Le pluralisme scientifique tantôt nous semble dominé par le monisme philosophique, et tantôt il offre le spectacle, du rapport inverse. Au contraire, les processus, idéologiques internes ou, psycho-sociaux se déroulent avec beaucoup de lenteur; et ce retard se constate surtout quand oa observe la partie de l'évolution mentale qui touche, aux idées et aux doctrines philosophiques. Aussi voyonsrnous se produire un résultat curieux. Dans la science proprement dite, le pluralisme perd chaque jour de. son, prix, et les idées monistîques gagnent du terrain. Par contre, dans la philosophie qui fut l'un des éléments les. plus immobiles de la vie intégrale de l'esprit, le.
pluralisme a Tair de commencer une période de floraison, et le monisme d*inaugurer une phase de décadence. Mais en est-il vraiment ainsi? Loin de le penser, nous croyons plutôt que ce jugement renferme une dose d'erreur au moins aussi forte que celle contenue dans rarchi-vieille doctrine sur la vanité de toute connaissance. N'en serait-il pas, au reste, le simple écho ou le reflet?