H6 LA RECHERCHE
sent pas prétendre qu'ils l'ignoraient. J'ai donc quelquefois rêvé, par suite de cette absence complète de sens pratique qui caractérise les romanciers et autres gens de mon espèce, qu'un grand pays comme le nôtre, pour se mettre en règle avec tous les citoyens, devrait, dans les plus grandes villes comme dans les plus petits bourgs, sur les murailles des mairies, des écoles, sur des colonnes élevées exprès, là où il n'y aurait ni mairie, ni école, devrait faire apposer des tables de la Loi où seraient consignés les principaux articles du Code, et faire reproduire ces articles avec les avertissements nécessaires dans toutes les salles des écoles religieuses ou laïques. L'instruction étant devenue obligatoire, les gêné-
rations qui vont nous suivre, devant absolument savoir lire et écrire, nul n'aurait plus le droit d'arguer de son ignorance en matière de délits. A Paris, et dans les grandes villes qu'on a intérêt à embellir tous les jours, on pourrait graver ces articles sur le piédestal d'une statue de la Justice, ou de la République si l'on y tenait absolument, détail sans importance, les statues symboliques ayant toutes la même figure régulière, immobile et bête. J'aimerais cependant mieux une statue de la Justice, la Justice pouvant avoir la prétention d'être de tous les temps. A Paris, par exemple, on pourrait élever cette statue aux Tuileries, sur l'emplacement du palais des rois incendié par des révoltés, parmi lesquels il devait
y avoir beaucoup d'enfants naturels dont on ne s'était pas suffisamment occupé l. Parmi les articles que l'on graverait sur ces plaques et sur ce piédestal, il y en aurait, à côté de ceux qui existent déjà, il y en aurait de nouveaux, comprenant le cas qui nous occupe aujourd'hui et qui seraient ainsi conçus ou à peu près. Je ne tiens pas à la forme, je ne tiens qu'au fond.
1. Enfroy, bonnetier à Troyes, a été condamné trois fois pour vol, à l'emprisonnement, et une autre fois pour coups et blessures. Il explique, ainsi qu'il suit, ses antécédents:
« Voici pourquoi j'ai été condamné: Je suis fils naturel. J'ai été livré fort jeune au vagabondage, et c'est parce que fêtais en mauvaise compagnie que j'ai commis quelques fautes.
»Mais depuis que je suis un homme et un socialiste, on n'a rien à me reprocher, je suis marié, j'ai deux enfants et c'est moi qui les fais vivre par mon travail de chaque jour. » (Procès de Louise Michel et consorts. Séance du 21 juin 1883.)
Enfroy a été acquitté.
« 1° Tout homme célibataire, qui sera reconnu père d'un enfant qu'il aura abandonné à la charge de la mère, sera, à la suite des réclamations de ladite mère, et des preuves établies par elle, obligé de donner son nom à cet enfant et de lui fournir des moyens d'existence, selon sa position et dans une proportion qui ne pourra pas être inférieure à la somme d'un franc par jour.
2° Si cet homme est marié et dans l'impossibilité de donner son nom ; s'il est pauvre et dans l'impossibilité de fournir à l'enfant les moyens d'existence nécessaires, il sera condamné à un emprisonnement qui pourra être de deux à cinq ans, deux ans étant le minimum.
3° Toute femme qui sera convaincue
d'avoir poursuivi en recherche de paternité, dans un but de spéculation ou de scandale, un homme innocent, sera punie, (non pas comme vous le demandez, Monsieur, de la peine des diffamateurs,) mais de la peine des faux témoins en justice qui peut être de dix ans de détention ou des faussaires qui peut être de vingt ans de travaux forcés.
4° La mère convaincue d'avortement sera, ainsi que ses complices, punie de dix ans à vingt ans de travaux forcés.
5° La mère convaincue d'infanticide sera punie de mort.
Voyez, Monsieur, comme ma proposition est claire et simple. La loi cesse de frapper sur l'enfant innocent, pour frapper sur le père et la mère coupables.
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L'homme prévenu qu'il lui faudra donner son nom ou son argent à l'enfant né de lui, et, s'il ne le fait, qu'il lui faudra aller en prison pendant deux ou cinq ans, cessera bien vite de ne voir dans la femme qu'une vassale et une victime. Il la considérera comme une adversaire possible, toujours armée. Il saura que le moindre billet, la moindre dépêche qu'il expédiera, que toute expression écrite de ses transports sera conservée, cataloguée, numérotée, et que ses lettres d'amour deviendront facilement des lettres de change. Je ne sais pas si les romans prendront une autre direction, comme le prévoit M. Allou et s'il n'y aura pas là en même temps l'occasion de quelques bonnes comédies, ce qui n'est
jamais à dédaiguer, mais ce dont je suis certain c'est que l'amour prendra une autre route. Sentir toujours derrière sa bien-aimée l'avoué de première instance ou le procureur de la République, c'est plus que . suffisant pour refroidir les expansions sentimentales et sexuelles. Si l'on est vraiment amoureux, cela vous décide à vous rendre tout de suite et tout bonnement avec l'objet aimé chez monsieur le maire ; si on ne l'est pas, cela vous engage forcément à passer votre chemin. Si l'on a cédé quand même à la tentation, cela vous amène, comme le fait très bien remarquer M. Brisco-Ray, le jurisconsulte anglais, cela vous amène, pour éviter un procès public, à un engagement sous
seing privé envers la mère et l'enfant, ce qui est tout ce que nous voulons.
La femme étant ainsi protégée contre l'homme, elle n'aura plus aucune excuse à alléguer pour l'abandon ou le meurtre de son enfant, et elle reculera devant les dix ans de travaux forcés de i'avortement et la peine de mort de l'infanticide.
Quant à la fille avisée qui voudrait pratiquer le scandale et le chantage, la peine des faux témoins et des faussaires lui donnera à réfléchir, ce n'est pas douteux, et tandis que les hommes deviendront moins entreprenants avec les jeunes filles, les jeunes filles deviendront moins ingénieuses avec les hommes, ainsi s'évanouiront les craintes sur lesquelles re-
posent les arguments de M. Larombière, de M. Allou et de M. Bérard des Glajeux.
Voilà donc l'homme et la femme protégés l'un contre l'autre. Le problème est-il résolu ?
Non ; il est loin de l'être ; et nous savons parfaitement que cette loi, si sévère que nous la proposions, ne pourra avoir que des effets assez restreints, qu'elle sera beaucoup plus de garantie individuelle que de réparation générale, car elle ne pourra atteindre qu'un très petit nombre de coupables.
Quelle est la femme que cette loi nouvelle va protéger, peut protéger?
Une seule, la jeune fille, la vierge, et encore, la constatation de la virginité
au moment de la première faute resterat-elle bien difficile à faire, une fois la faute commise. L'enquête ou la contreenquête trouvera toujours, comme elle l'a fait pour Marie G.... de quoi incriminer plus ou moins les antécédents de la réclamante.
Quel homme cette loi protégera-t-elle ?
Un seul, l'adolescent, le naïf, autrement dit, de part et d'autre, quelques individus. Je ne me représente pas, en effet, dans notre civilisation, une fille de vingt-cinq ans, même vierge, ni une veuve, ni une fille ayant déjà eu un amant venant invoquer le bénéfice d'une loi contre la séduction morale, pas plus que je ne me représente un homme du même âge venant demandera cette même
loi protection contre une femme. Tout ce que l'on peut espérer, je le répète, c'est que cette loi serve plus à la garantie des individus qu'à la répression des faits, par la crainte que de fortes pénalités, rigoureusement appliquées, devront inspirer aux hommes et aux femmes.
Mais il restera toujours les enfants adultérins, les enfants incestueux, les enfants des fdles notoirement légères, les enfants des filles publiques, les enfants du vice quand même, lesquels auront tant de pères, qu'il sera impossible d'en poursuivre un plutôt qu'un autre. Ces enfants-là, toujours les plus nombreux, quelle garantie notre nouvelle loi leur donnera-t-elle?En attendant que l'abandon les rende criminels s'ils y survivent,
ils sont toul aussi innocents que tous les autres enfants, les questions d'hérédité étant encore à débattre à ce point que la ressemblance frappante du jeune homme qui poursuivait M. de Polignac avec celui qu'il poursuivait, jointe aux relations que ce dernier reconnaissait avoir eues avec la mère au moment de la conception, n'est pas même, pour M. Bérard des Glajeux, une présomption de paternité. Qu'en ferez-vous de ces enfants de mère dans l'impossibilité de réclamer? Attendrez-vous éternellement qu'ils aient commis une faute, pour les recueillir en les mettant en prison? Et comment prrviendront-ils à l'âge nécessaire pour commettre une faute? C'est pour ceux-là, pour ceux dont non seulement
la mère ne pourra pas dénoncer le père, mais dont elle ne voudra pas même se charger qu'il faut au plus vite ajouter à la loi sur la recherche de la paternité une loi sur le rétablissement des tours, complément forcé de la proposition de loi ayant pour objet la protection des enfants abandonnés, délaissés ou maltraités, présentée au Sénat, en 1881, par MM. Roussel, Bérenger, Dufaure, Fourichon, Schœlcher et Jules Simon, mais qui ne concerne pas les enfants qui viennent de naître ou qui vont naître.
Quelques chemins, quelques détours que vous preniez, c'est à cette conclusion mathématique du rétablissement des tours que vous aboutirez inévitablement, si vous voulez que ce que vous
ferez soit véritablement utile et fécond.
Les adversaires de ces établissements prétendent qu'ils sont une excitation à la débauche, au libertinage, à l'abandon des enfants, même par des parents réguliers et en état de les élever, et qu'en abolissant les tours, ou plutôt en en suspendant le fonctionnement, (car la loi de 1811 n'a jamais été abrogée), l'administration a cédé à une raison de morale.
Non ; elle a cédé à une raison d'économie, voilà tout, raison tellement inadmissible en une pareille matière, qu'on présente toujours l'autre.
Évidemment le rétablissement des tours coûtera cher, moins cher cependant qu'on ne s'est habitué à le croire, car si les articles que nous avons proposés
sont votés, ii y aura moins de mères abandonnant leurs enfants puisqu'il y aura moins d'hommes disposés à rendre les femmes mères, car il y aura plus de pères qui transigeront à l'amiable et paieront à l'enfant l'impôt du plaisir dont il sera né. Et, d'ailleurs, qu'est-ce qui ne coûte pas cher en matière de progrès humain? L'armée aussi coûte cher; mais, puisqu'on trouve de l'argent pour faire tuer, pourquoi n'en trouverait-on pas pour faire vivre?
Le rétablissement des tours, toujours ouverts, jour et nuit, où l'on ne demande pas leur nom aux mères qui voudront rester inconnues, telle est la conclusion logique, indispensable, selon moi, Monsieur, de la proposition que vous
avez faite. Protéger la femme contre l'homme, protéger l'homme contre la femme, protéger l'enfant contre son père et sa mère, punir les parents coupables et, enfin, recueillir les enfants qui auront été abandonnés malgré toutes ces précautions. Si l'on n'est pas décidé à aller jusque-là, inutile, à mon avis, de se mettre en route. On fera du bruit, de l'agitation, ou perdra du temps, rien de plus. Cependant le congrès international de la société protectrice de l'enfance abandonnée ou coupable n'a pas été d'avis qu'on rétablisse les tours. Seulement il a émis le vœu que l'on crée des maternités aveugles et muettes où les femmes pourront venir accoucher sans se faire connaître et laisser leurs enfants sans être inquiétées. C'est la
même chose ou plutôt c'est mieux ; c'est, sous une forme ou sous l'autre, ce que je demandais, en 1880, dans la préface de Monsieur Alphonse, lequel était l'incarnation aussi complète que j'avais pu la faire du drôle qu'il est temps de traquer; je disais entre autres choses :
« Laissez de côté toute sentimentalité évangélique et chrétienne, toute hypocrisie de justice et de charité ; ne cessez pas pour cela de répandre vos préceptes de morale et de foi sur les jeunes générations, de promulguer les lois préventives et répressives et d'infliger les châtiments nécessaires; mais, en attendant de meilleurs effets que ceux que vous avez obtenus jusqu'à présent des errements traditionnels, ne tenez compte
que des avantages matériels du pays; faites vos calculs et voyez s'il n'est pas de votre intérêt économique de recueillir partout, le plus tôt possible, sans leur demander d'où ils viennent ni qui vous les apporte, tous ces enfants sans père, sans mère et sans nom; donnezleur la nourriture, l'abri, le vêtement, la force, l'instruction, la morale dont ils ont besoin, auxquels ils ont droit, et quand ils seront en âge de travailler, vous direz à chacun d'eux : « Ton père et ta mère t'ont abandonné ; l'État a remplacé ton père, la société a remplacé ta mère, et, grâce aux sacrifices qu'ils se sont imposés, l'État et la Société t'ont conservé sain, robuste, honnête et par conséquent utile. Fais pour eux mainte-
nant ce que tu aurais fait pour ton père et ta mère : travaille. Nous manquons d'agriculteurs, de soldats, de colons; aide-nous à cultiver notre sol, à étendre et à développer nos colonies, à augmenter nos forces et nos richesses dont tu as eu ta part jusqu'à présent sans y avoir contribué et qui t'ont donné ce que tu ne devais pas avoir, une patrie, une famille et la vie. »
Telles sont, Monsieur, les idées que m'a suggérées ou rappelées la lecture de votre proposition opportune mais encore incomplète, à mon sens. Je vous les soumets. Seulement, si vous en utilisez quelques-unes, gardez vous bien de dire qu'elles viennent de moi. On cesserait immédiatement de prendre au sérieux
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un député qui aurait pour allié un auteur dramatique, quelquefois romancier. Ne vous appuyez pas trop non plus sur M. Jules Simon, tenu aujourd'hui pour un réactionnaire par ses amis d'autrefois, ni sur M. Bonjean, dont les amis de ceux qui ont tué son père deviennent tous les jours de plus en plus puissants, ni sur madame Adam qui n'est qu'une femme, ce qui n'est rien dans la patrie de madame de Sévigné, de madame de Staël et de madame Sand ; ni sur Msr Dupanloup ni sur M»r Freppel ; je n'ai même pas besoin de vous dire pourquoi. Vous en serez donc réduit à vos seules forces ; mais, ici, prenez garde encore. Ne tombez-vous pas, vous aussi, sous la réprobation de M. Larombière et de M. Allou? Avant d'être repré-
sentant du peuple, n'avez-vous pas publié des poésies et fait représenter des drames, dont l'un, le Châtiment, équivaut à un roman, puisque vous y prenez la défense de la fille-mère? Méfiez-vous ; il se trouvera bien, parmi vos collègues, quelqu'un pour vous jeter à la face cette épithète de romancier ou d'auteur dramatique, la plus méprisante qui soit.
Pour toutes ces raisons, Monsieur, je tiens votre proposition, si juste et si nécessaire, pour bien aventurée ; je suis convaincu que vos idées, encore moins les miennes, n'ont pas la moindre chance de succès dans les endroits officiels et que la loi ne passera pas, ni radicale ni modérée. Rien de ce qui regarde la femme, sous quelque forme que ce soit, n'inté-
resse nos hommes politiques qui, à ce qu'il parait, n'ont ni mère, ni sœurs, ni femme, ni filles, ni maîtresses même.
Entre la Vierge Marie et Louise Michel, ils ne distinguent rien. Nous en serons donc momentanément pour notre courte honte et nous resterons tout penauds avec celui qui a dit : « Laissez venir à moi les petits enfants. » Consolons-nous on pourrait se trouver en plus mauvaise compagnie, même de nos jours.
Ce qui n'empêchera cependant pas ces choses de s'accomplir, un jour ou l'autre, peut-être sous un gouvernement moins libéral, parce que ces choses sont justes ; et, clans trente ou quarante ans d'ici, nos petits-neveux qui vivront sous le régime delà loi que nous demandons, seront tout
étonnés qu'il aura fallu tant de discussions, tant de luttes et tant de temps pour l'obtenir.
En attendant cet heureux dénouement, Monsieur, veuillez agréer l'assurance des sentiments les plus distingués et les plus sympathiques de votre affectueux et tout dévoué confrère.
A. Dumas fils.
Juillet 1883.