LIBERTE POUR CHACUN, PRIVILEGES POUR PERSONNE
»* Je passe à une objection plus importante, à la seule qui me ‘paraisse avoir quelque force: c'est que la convention va mettre nos industries en danger. Comment cela? Cette convention porte surtout sur les produits naturels; elle ne vise aucun produit manufacturé, sauf les instruments aratoires. En négociant cette convention, nous nous en sommes rigoureusement tenus à la lettre de la résolution adoptée par le parti libéral à sa convention de 1893, alors qu'il se prononçait en faveur de l'établissement d'un régime de réciprocité à l'égard des produits naturels et de certains articles fabriqués, dont la liste avait été dressée après mûre délibération. Pourquoi cette résolution comportait-elle une telle réserve? Pourquoi avionsnous déclaré en toutes lettres que si nous étions jamais appelés à négocier un régime de réciprocité, celui-ci embrasserait tous les produits naturels, mais ne viserait qu'un certain nombre d'articles manufacturés dont la liste serait dressée avec le plus grand soin? C'est parce que la réciprocité commerciale à l'égard des produits naturels est bien différente de celle qui se rapporte aux produits manufacturés. (C'est pour cela que nous avons agi avec tant de circonspection. Je n'assistais pas à la conférence qui a eu lieu entre les deux honorables collègues qui siègent à mes côtés et M. Knox, mais pas n'est besoin d’un bien grand effort d'imagination pour supposer qu'ils avaient beaucoup plus d'intérêt à obtenir la réciprocité de commerce à l'égard des produits industriels qu'en matière de produits naturels ; nos négociateurs, toutefois, ne voulurent pas acquiescer à un régime de réciprocité embrassant tous les produits industriels, et exigèrent que la convention douanière ne visät que les seules machines agricoles. Et il en fut ainsi.
En agissant de a sorte, nous ne sommes pas allés aussi loin, je le sais, qu’on aurait voulu en certain, quartiers où l'on réclamait l’entrée en franchise des instruments aratoires; mais nous avons pensé qu’il n’était ni sage ni utile d'aller aussi loin que cela. Et pourquoi? C'est que les membres du cabinet, qui sont responsables devant le peuple, se rendent compte qu'en matière tarifaire il existe
une différence énorme entre les produits manufacturés et les produits naturels. Prescrire un droit où établir un tarif protecteur est toujours chose facile, mais diminuer ou abolir un droit constitue toujours une tâche épineuse, et cela pour une raison que l'on connait bien. Il est évident qu'en relevant les droits de douane ou en établissant un tarif protecteur, on crée immédiatement une atmosphère économique factice, et qu'en obligeant tout à coup les indus. tries nées au sein de cette atmosphère et à la faveur d'un tel tarif, à faire face à l'abolition des droits de douane, on pourrait, en une seule nuit, faire perdre des millions et jeter sur le pavé des milliers d'ouvriers. Voilà pourquoi nous avons agi comme nous avons fait.
Nous n'avons abordé la négociation de cette convention qu'avec un soin et une circonspection extrêmes. À notre avènement au pouvoir, en 1896, nous avions le même problème à résoudre, il nous fallait tenir compte des mêmes exigences; aussi avous-not# pris. toutes les précautions possibles, tout en faisant bénéficier le public — Comme c'était notre devoir — d'une réduction des droits de douane, pour ne pas porter préjudice aux industries déjà établies, et je crois que nous y avons pleinement réussi.
Des VOIX :—Très bien! très bien!
Sir WILFRID LAURIER: Bien que la réciprocité commerciale avec les Etats-Unis fut inscrite à notre programme politique, nous avons eu soin de faire en sorte qu'elle ne fit tort à aucune industrie. La seule qui soit atteinte par la convention douanière est celle des machines agricoles: à l'égard de certaines de ces dernières les droits sont réduits de 1715 à 15 Pp. 100, tandis qu'en d'autres cas le droit est réduit de 20 à 15 p. 100. Pour ma part, j'aurais aimé à faire une réduction plus sensible, mais nons avons pensé qu'en agissant de la sorte nous nous montrerions peut-être injustes envers le grand nombre de ceux qui ont placé des capitaux dans cette industrie.
Le Gouvernement n'existe pas uniquement pour les cultivateurs, les industgiels où un groupe quelconque de la population ; sa sollicitude doit s'étendre également aux manufacturiers, aux cultivateurs et à tous les éléments qui composent notre nation.
Des VOIX : Très bien! très bien!
Sir WILFRID LAURIER: Il ne devrait pas y avoir d'antagonisme entre les diverses classes de la société: il ne devrait pas ” exister de rivalité entre les manufacturiers et les cultivateurs. Le
manufacturier est le meilleur ami du cultivateur, et le cultivateur est le meilleur ami du manufacturier. Qu'ils se donnent donc la main pour tirer parti de leur occupation re:pective. Quant à nous, voici quator:e ans que nous gérons les affaires du pays en nous efforçant de faire disparaitre les rivalités entre les différentes classes de la société et de faire régner partout l'union et la concorde, nous inspirant sans cesse de cette devise: “Liberté pour chacun, privilèges pour personne.” Telle a été notre ligne de conduite: nous n'en voulons pas d'autre.
Certains pensent que nous allons inconsidérément ruiner l'industrie et les capitalistes. Les capitalistes sont toujours hésitants ; or le chef du Gouvernement et les ministres qui lui prêtent leur concours seraient indignes de la confiance de leurs concitoyens s'ils n'avaient pas toujours soin de veiller à ce que les capitaux placés dans une industrie de ce pays soient à l'abri de tout danger.
M. BURRELL: Mor très honorable ami me permettrait-il de lui poser une question? L'argument qu'il vient de formuler à
l'égard des manufacturiers ne milite-t-il pas beaucoup plus fortement encore en faveur des horticulteurs fruitiers ?
Sir WILFRID LAURIER : Pas du tout. Mon honorable ami observera que les produits industriels ne sont pas admis en franchise aux Etats-Unis, tandis que les fruits le sont.
M.R. L. BORDEN : Puis-je poser une question ?
Sir WILFRID LAURIER : Une seule suffit, je crois.
M. R. L. BORDEN (Halifax) : Je le crois, moi aussi.
Sir WILFRID LAURIER: Je ne vois pas de mal à ce qu'on m'interrompe, mais quand on a la parole depuis assez longtemps et que l’on a hâte d'en finir, on ne se soucie guère d'engager avec un interrupteur une discussion qui vous fatiguerait davantage. Je dois cependant dire à mon honorable ami que lorsque là Chambre passera à l'examen, en comité général, des stipulations de la convention douanière, je me ferai un réel plaisir de répondre à toutes ces questions.
M. CURRIE (Simcoe) : Si je ne me trompe. le règlement veut que lorsque la Chambre siège en comité et que l'on pose une question
à un ministre, celui-ci soit tenu de répondre et ne puisse contester à aucun député le droit de lui poser une question. Je n'avais jamais entendu dire rien de tel ; c'est du nouveau.
M. L'ORATEUR SUPPLEANT: Il n'existe pas de règle sembläble. L'honorable député qui a la parole est le seul qui ait droit de traiter la questio. Il n'est permis à personne de l'interrompre en faisant soit une observation, soit une question. Ces interruptions sont fréquemment tolérées, et certains parlementaires les considèrent comme le piment de la discussion; mais elles ne peuvent avoir lieu qu'avec la permission de celui qui a la parole. A cet rd, il n'existe aucune différence entre un ministre et un simple député.
M. CURRIE (Simcoe): Monsieur le président, je m'incline volontiers devant votre décision, mais je dis que c'est une innovation apportée à notre procédure parlementaire.
M. l'ORATEUR SUPPLEANT : Si l'honorable député n'accepte pas la décision du président, il lui est interdit de la discuter, mais il lui est permis d'en appeler à la Chambre.
Sir WILFRID LAURIER: Que mon honorable ami me permette de lui dire qu'il ne s’agit pas d’une innovation. Un ministre est tenu, cela va sans dire, de répondre aux questions, mais cela doit se faire en temps opportun; aussi qaund le moment en sera venu, me ferai-je un plaisir de répondre. Avant de passer à un autre sujet, je dois faire observer que pour réaliser cet arrangement tarifaire nous n'avons rien négligé, que nous avons soigneusement tenu compte de tous les intérêts, nous inspirant du principe posé en 1896, à savoir qu’en toute entreprise la stabilité du tarif constitue un élément de succès.