LA RECIPROCITE N’AFFECTERA EN AUCUNE FAÇON NOTRE AUTONOMIE
J'arrive maintenant à la dernière des objections qu’on nous oppose. S'il est difficile d'apercevoir dans chaque ligne de la convention la cause latente, le commencement de la ruine de nos industries, il est encore beaucoup plus difficile d'y découvrir le germe fatal destiné à anéantir notre autonomie pour nous jeter ensuite . dans je sein de la république américaine.
L'autonomie. Ils parlent de l'autonomie. Allons donc, l'année dernière encore, ils nous reprochaient de trop nous occuper de l'autonomie.
Cependant, soit qu'ils prônent l'autonomie, soit qu'ils la combattent, ils démontrent clairement, dans les deux cas, qu'ils n'ont jamais compris ou saisi le véritable sens du mot, Ce récent amour de l'autonomie, lorsqu'il est exposé sous son vrai jour, s'exprime généralement à peu près comme ceci: Cette convention ne met peutetre pas en péril notre autonomie, mais ce n’est qu'un premier pas que d'autres suivront. Cette convention commerciale nous disentils, n'a trait qu'aux produits naturels ; un autre fois, on l'étendra aux produits divers; cette démarche sera suivie de l'union commerciale, puis en fin de compte, de l'union politique. Une logique semblable nous mènera loin, n'importe où, vers n'importe quelle conclusion que l'espoir, la crainte ou tout autre sentiment pourra inspirer.
L'univers connaît depuis longtemps ce raisonnement. A:t-on jamais proposé dans aucun pays une réforme qui n'ait été aussitôt qualifiée de révolution par tous les groupes réactionnaires ? La population de ce pays surtout connait ce raisonnement depuis le commencement de l'ère du gouvernement responsable. Qu'on consulte les comptes rendus de nos discussions d'autrefois et l'on verra que, lorsque les réformateurs d'alors ont demandé le gouvernement responsable, tous les conservateurs ont critiqué le projet comme étant le premier pas vers l'annexion.
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que, dans cette circonstance, tout le parti conservateur ait obéi à ses anciens ins’incts de conservatisme. Tout observateur verra que la manière Jont on combat la réforme que nous proposons insulte à l'intelligence et au caractère de la nation canadienne.
Quels sont les arguments qu'on invoque contre la convention pour justifier la prétention qu'elle constitue un preinier pes vers la ruine de notre autonomie? On nous a dit que la convention pourra produire des résultats satisfaisants pendant un certain temps, mais qu'elle pourra être supprimée un jour et que sa suppression serait suivie du tarif protecteur élevé et que, dans cette occurence, la nation canadienne n'aurait pas assez de force vitale pour résister à la ruine commerciale et qu’elle serait obligée de chercher refuge dans la république américaine.
Voilà l'argument du chef de l'opposition et du représentant de Toronto-nord? Que disje? c'est même l'argument du député de Brandon qui, dans cette cireonstance entre toutes, a désavoué ies principes du libéralisme pour embrasser les doctrines du conservatisme.
Qu'on me permette de citer les conclusions adoptées par la chambre de commerce de Toronto — je les choisis parce qu'elles sont un résumé de tous les arguments qu'on a fait pleuvoir sur la Chambre. La troisième conclusion déclare que:
3 Tous les avantages qui découleraient actuellement de la convention Pour une partie du Canada ou un groupe d'intéressés seront plus que contrebalancés par la perte et le tort causés à d'autres milieux et à d'autres intéressés,
Voilà un aveu que la convention sera avantageuse au moins Pour, certains groupes de la population. Il peut y avoir une restrition, mais l'aveu n'en subsiste pas moins.
Et les quatrièmes et cinquièmes conclusions sont ainsi conçues :
4 Que la convention projetée affaibliraif les liens qui unissent le Canada à l'empire.
5 Que, afin d'éviter la ruine commerciale qui résulterait au bout Ja quelques années si la convention prenait fin et si les Etats-Unis appliquaient au Canada un tarif protecteur, notre pays serait obligé d’avoir avec eux des rapports commerciaux plus intimes qui affaibliraient davantage ces liens et rendraient encore Plus difficile la tâche d'éviter l'union politique avec les Etats-Unis,
Qu'on remarque bien ce langage. “Le Canada serait obligé d'avoir des rapports commerciaux plus intimes.” Si le Canada y était obligé, pourquoi le serait-il? 11] y a eu des nations qui, en présence d'une grande crise, d’une calamité nationale, se sont élevées à la hauteur des circonstances, et on a même vu des femmes jeter leurs joyaux et leurs parures dans la caisse commune pour la défense du pays. Cependant, les conservateurs canadiens nous disent que, s'il survenait une crise économique dont leur bourse aurait à souffrir, ils hésiteraient entre leur intérêt et leur patriotisme.
Les conservateurs d'il y a un demi-siècle étaient d’une plus rude étoffe. En 1854, le traité négocié par lord Elgin, sous le ministère de Francis Hincks, entraîna aussitôt" la prospérité. Dix ans après, ce traité fut dénoncé et remplacé par un tarif protecteur élevé. A ce moment-là, les Canadiens ont-ils faibli ? Ont-ils hésité? Ont-ils été obligés de nouer des relations plus intimes avec les Etats- Unis? Non, en présence de cette conduite, ils ont conçu et établi la Confédération canadienne.
Le traité de 1854 a été négocié par lord Elgin, je le répète, sous le ministère de Francis Hincks. Il a été ratifié par le premier gouvernement conservateur que nous ayons eu. Ce gouvernement etait
dirigé par sir Allan Macnab, conservateur éprouvé, et l'un de ses membres était un jeune homme, John A. Macdonald. Sir Allan Macnab et John A. Macdonald ont-ils failli? Ont-ils dit à lord Elgin qu'ils ne conseilleraient pas de ratifier le traité de crainte que, s'il prenait fin subséquemment, la population canadienne ne fut obligée de nouer des relations plus intimes avec les Etats-Unis? Au contraire, ils conseillèrent à lord Elgin de ratifier le traité. Il ne leur vint jamais à l'idée que, même si le traité prenait fin, comme il a pris fin dix ans plus tard, un seul Canadien serait porté par la crise commerciale à changer d’allégeance.
Imaginons quel cut été l'entretien entre lord Elgin et ses conseillers, si au lieu d'avoir pour conseillers sir Allan Macnab et John Macdonald, il avait eu les chefs actuels de l'opposition, M. Borden et M. George Eulas Foster. “Monsieur”, auraient-ils dit, ‘ne ratifiez pas ce traité.” Lord Elgin leur aurait demandé: “Comment donc! le traité ne sera-t-il pas une cause de contentement pour la population?” “Oui”, auraient-ils répondu, “mais, c'est rela même que nous redoutons. Il pourra nous amener la prospé Liais, lorsque la prospérité sera venue, le traité pourra prendre : être remplacé par un tarif élevé et nous ne sommes pas certa i'avoir les jarrets assez solides ni l’épine dorsale assez ferme pour résister aux attaques des Américains.”
Nous f:rmons l'oreille à cet avis des âmes timorées, nous préférons suivre l'exemple que nous ont donné les âmes fières d'il yaun demi-siècle. En jetant un coup d'oeil sur la situation, loin de partager les lugubres pressentiments relatifs aux conséquences de l’application non pas d’une doctrine nouvelle mais d’une politique ancienne. i! me semble découvrir de nombreuses preuves que nos relations avec nos voisins entrent dans une nouvelle phase, et voir luire à l'horizon des jours plus brillants. Une chose est certaine et indéniable, c’est que les relations qui ont existé entre les deux pays depuis un demi-siècle, principalement depuis vingt ans et encore plus pendant les douze dernières années et qui ont presque atteint l’état aigu il y a un an, c'est que ces relations, dis-je, ont été une flétrissure pour la civilisation des deux pays. Elles équivalent presque à une déclaration de rupture des relations commerciales, en tant que les lois peuvent produire cette rupture.
Il est une autre chose incontestable, c'est que celui qui a porté le parti conservateur à l’apogée de sa puissance et de son prestige, celui dont le nom est encore vénéré, bien que son exemple ne soit pas imité, sir John A. Macdonald, a regretté et redouté cette situation. Il a fait tout ce qu'il était humainement possible de faire pour la métamorphoser et l'améliorer. A cette fin, il a fait maints
sacrifices et c'est dans ce but qu'il a lancé son dernier appel au peuple canadien,
IH y a une autre chose qu'on ne saurait nier, c'est qu'en ce moment les penseurs de la république américaine sont de plus en plus d'avis at: :: ligne de conduite qu'ils ont suivie depuis un demisiècle a é : mauvaise, yr'elle leur a été préjudiciable ainsi qu'à nous, qu'elle e : égoiste et mesquine, et ils sont prêts à revenir sur leurs pas et à lie: avec nois des relations commerciales mutuellement avantagets" [crsqu: nous sommes parvenus à cette étape, il est inconcevable qu’on icus dise que cette politique rétrograde, longtemps mise en pratique par les Etats-Unis et qu'ils sont à la veille d'abandonner, = être la politique du Canada et que nous
devrions poser en principe que nous n'aurons pas de rapports commerciaux avec eux. Cela est incroyable et cependant nous avons à plusieurs reprises entendu exprimer cette idée devant la Chambre. On nous dit qu'à moins que cette politique ne soit mise en vigueur, le Canada est exposé à des dangers et on nous prédit l'annexion si nous ne maintenons pas la doctrine de la cessation de nos rapoprts avec les Etats-Unis.