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La Reeducation Professionnelle des Soldats Aveugles

Plus que les autres blessés, les soldats aveugles ou menacés de l’être ont besoin d’un secours immédiat qui doit leur être donné à l’hôpital, pendant leur traitement, dès leur arrivée du front.

Ces hommes sont de jeunes soldats qui, au début de la vie, se trouvent plongés dans la nuit et croient qu’il leur sera impossible désormais de subvenir à f leurs propres besoins, ou ce sont des hommes de trente à quarante ans, réservistes et territoriaux, mariés souvent, parfois pères de famille et qui pensent qu’il leur sera impossible de faire vivre les leurs.

Avant de quitter l’hôpital pour être dirigés sur les institutions où ils apprendront un métier, ils ont souvent à recevoir deux ou trois mois de soins. Si on les abandonne à eux-mêmes, je veux dire si on se borne à leur donner les soins médicaux, ils passent des journées terribles, perdus au milieu des autres blessés, isolés malgré le bon vouloir des médecins et des camarades. Ils sont livrés à leurs réflexions et ils sont vraiment très malheureux.

Il faut s’occuper de leur moral, il faut soigner leur pensée aussitôt qu’on le peut, c’est-à-dire, le plus souvent, dès le premier jour.

Ce n’est pas toujours facile. 11 en est qui acceptent leur nouvel état avec assez d’indifférence. D’autres sont vraiment lamentables et résistent à ceux qui veulent les secourir, refusent d’écouter les paroles réconfortantes. Il en est qui demeurent laftête basse, répondent par oui ou par non, ou ne répondent pas du tout. Et on n’a pas la ressource de faire passer, par "le regard, un peu de flamme dans leurs cœurs ; on ne sait plus que leur dire, le regard du voyant se heurte à l’obstacle des lunettes noires qui ne sont, hélas ! qu’un masque, ou à l’obstacle du pansement. On ne peut rien deviner d’eux ; les yeux ne sont plus là, et la physionomie tout entière en paraît comme morte. Il faut faire quelque effort pour ne pas se décourager.

L’expérience a appris qu’on ne doit pas chercher à les violenter. Ils se mettent en boule. Il faut faire le tour de leur âme ; il faut les envelopper, non pas de paroles de pitié — dans ce cas, les paroles de pitié sont malfaisantes. Il ne faut pas pleurer sur leur malheur, ils le sentent assez, nul besoin de leur en montrer la grandeur en les plaignant : il faut entrer dans leur vie d’autrefois, faire, en dehors d’eux, une sorte d’enquête sur leur profession, leur famille, leur lieu de naissance, puis évoquer en eux-mêmes leurs états antérieurs, leur faire raconter comment étaient leur père et leur mère, leur village, et si l’on peut connaître, en dehors d’eux, quelques détails sur ces parents et ce foyer, leur jeter ces détails dans l’esprit comme un hameçon, comme un appât; en un mot, avant tout, les arracher à leur silence. Et quand les larmes viennent dans ces pauvres yeux vides, quand le blessé a laissé tomber sa tête sur votre épaule et qu’il attendait le baiser que vous lui donnez, alors, là, vous éducateur, consolateur, vous pouvez dire que votre tâche est en bonne voie d’accomplissement ; vous avez fait la

conquête qu’il fallait faire; il ne vous reste plus qu’à l’organiser.

Cela demande encore quelques précautions. Parmi ces blessés, il en est qui savent qu’ils sont complètement aveugles; les autres espèrent à tort ou à raison que leur vision s’améliorera un peu. Il faut les traiter tous, pendant les premiers temps au moins, comme si quelque espoir leur était permis. Cet espoir, il faut bien se garder de le grossir, même de le montrer aussi grand que le médecin aura pu l’évaluer ; il faut le donner comme une chance, peut-être lointaine, incertaine toutefois ; assez incertaine pour que le devoir soit d’organiser sa vie comme si l’amélioration ne devait pas se produire. Si elle se réalise, elle sera la bienvenue; si elle ne se réalise pas, on sera heureux d’avoir prévu le pire.

A ceux qui savent, il faut se garder également de deux écueils : ou de nier leur malheur ou de trop s’y apitoyer. Il faut dire : oui, un malheur vous est arrivé, mais ce n’est pas en pleurant dessus, vous et moi, que nous le ferons disparaître. Il est. Nous n’y pouvons rien. Vous êtes un autre homme que celui que vous étiez avant la blessure. Toute la question est de savoir si vous pouvez, malgré ce malheur, être un homme heureux, si vous pouvez gagner votre vie, si vous pouvez avoir une existence digne, calme et méritant d’être supportée.

A cela, on peut répondre oui, on peut affirmer, on peut répéter et jurer et crier, et répéter encore qu’un homme privé de la vue peut vivre, peut être aimé, peut vivre par lui-même en gagnant son pain, peut avoir des enfants sains, peut goûter toutes les joies de la famille; on peut donner sa parole d’honneur que cela est vrai, parce que c’est vrai et que des milliers d’exemples le prouvent.

Et c’est à ce moment qu’un morceau de bois troué

et des brins de chiendent vous rendront, à vos élèves et à vous, le plus grand service.

Vous aurez trouvé, dans la ville où est installé l’hôpital, un ouvrier brossier aveugle. Il y en a dans presque toutes les villes. S’il n’y en a pas un dans la vôtre, vous vous serez adressé à l’Association Valentin Haüy, g, rue Duroc à Paris, ou a la Société des amis des soldats aveugles, de Reuilly, et vous en aurez trouvé un. Vous direz à vos élèves: « Je vais vous prouver qu’on peut gagner sa vie tout en n’y voyant plus beaucoup (employez le moins possible le mot aveugle, surtout aux débuts). Voilà monsieur, continuerez -vous, en montrant votre professeur de brosserie, qui, lui, est aveugle complet. Il gagne sa vie et il est gai. »

Vous ferez parler votre professeur, vous lui ferez dire combien il gagne par jour, et lorsqu’il sera parti, vous ferez remarquer confidentiellement à vos élèves, qu’ils sont, eux, plus favorisés que lui puisqu’ils auront la pension que leur servira l’État.

Et vous mettrez le plus tôt possible vos élèves devant l’établi. — Cet établi est le plus simple qu’on puisse imaginer. On en a fait faire, dans certain hôpital, « avec les moyens du bord » : cela a coûté quelques francs et un peu de bonne volonté.

Il ne faut pas que vous ayez à la fois plus de cinq ou six élèves, il faut que leur professeur puisse, en une matinée, mettre au doigt de chacun le crochet d’acier, le bois et le loquet de chiendent.

Et alors, il se passera une chose extraordinaire. Vous verrez devant vous s’accomplir un miracle. Chacun de vos élèves sera intéressé, conquis par la brosse bénie , absorbé par son travail — par ce travail qu’il réussit — ou qu’il croit réussir du premier coup. Deux heures, trois heures après, chacun sera transfiguré. On vous croira. On

croira ce que vous avez dit parce qu’on aura entre les doigts un objet dont on sait qu’il a une valeur marchande et que Ton aura créé. On aura la preuve matérielle, évidente, palpable, qu’on peut faire quelque chose sans y voir clair.

Vous vous arrêterez là. Il est probable que vous serez vous-même un peu ému et que vous aurez besoin de vous détendre un peu les nerfs. Vous réunirez votre monde après la soupe, et vous lui ferez ou vous lui ferez faire un peu de musique. Et surtout pas de Marseillaise — vous la garderez pour plus tard — quelqu’air bien connu, Au clair de la lune , si vous voulez, une chanson à la mode. Si par hasard vous avez pu connaître quelques chansons de tranchées comme : Les asticots et le rata , par exemple, ou quelqu’autre du même genre, ce sera très bien. Jouez-en l’air au piano, sans demander qu’on vous accompagne, et vous aurez peut-être la joie et la surprise d’entendre lavoix d’un de vos pauvres bougres qui fredonnera votre air. N’insistez pas, même si vous avez du succès, et dites : « Maintenant, nous allons jouer aux cartes. Une manille ou un écarté ? »

Vous glisserez alors sous les doigts de vos enfants un jeu de cartes spécial qui est comme tout jeu de cartes, mais avec des petites marques derrière, des points saillants, vous enseignerez à quoi on reconnaît le dix de pique et le valet de cœur ; vous laisserez vos élèves se faire leur instruction mutuelle, et vous serez très surpris de la rapidité avec laquelle ils arriveront à jouer; vous aurez distribué des cigarettes, et peut-être vous arrivera-t-il ce qui est arrivé à quelqu’un que je sais, d’essuyer une larme de joie en voyant vos enfants s’amuser, en les entendant rire, et en entendant quelque visiteur demander, en entrant :

— Je cherchais la salle des aveugles. Ce n’est donc pas ici ?

Le lendemain, vous reprendrez vos conversations particulières. Il ne faut pas songer à un enseignement commun. Il n’y a dans cette matière qu’une règle générale, mais elle est absolue, c’est qu’il n’y a pas de règle générale. Il n’y a que des cas particuliers. Ce qui convient à celui-ci ne convient pas à celui-là. Il faut vous adapter à chacun. Vous ne parlerez pas à un cultivateur comme à un ouvrier, ou à un instituteur.

Vous répéterez, — il faudra le répéter plusieurs fois, bien des fois — que le malheur dont ils sont atteints est grand, mais qu’on ne fait que l’aggraver en le déplorant. On n’y peut rien. Il ne faut pas se révolter contre l’irréparable. On est un autre, c’est vrai : il faut faire l’éducation de cet autre homme. Il faut s’adapter à son nouvel état. D’ailleurs l’exemple bien connu de la gaîté des aveugles prouve qu’on peut être heureux sans y voir clair. C’est un fait dont chacun a pu être témoin.

Et vous énoncerez cette vérité : les yeux sont beaucoup moins indispensables que ne le croient les voyants . On peut trouver dans trois des autres sens : l’ouïe, le toucher, l’odorat beaucoup plus de ressources, beaucoup plus de suppléances qu’on ne s’en doute lorsqu’on n’a pas à les utiliser. De ces trois sens les voyants ne se servent guère, je veux dire qu’ils n’en tirent pas, à beaucoup près, tout ce qu’on peut en recevoir. Immédiatement la vue complète le renseignement qu’elle avait commencé à donner et avant qu’elle l’ait donné complètement.

A ce sujet, vous raconterez l’anecdote suivante :

Un soir de fin d’été, des dîneurs étaient réunis. Parmi eux, se trouvait un aveugle, joyeux, comme sont tous les aveugles. Au cours du dîner la nuit tomba

rapidement. La lampe demandée n’arrivait pas. Les voyants furent obligés de s’arrêter de manger, et comme ils se mettaient en colère contre le domestique trop lent, l’aveugle que rien ne gênait éclata de rire et leur lança cç mot :

— Infirmes !

Je vous garantis le succès auprès de vos élèves.

Il faudra ensuite penser à leur avenir. Le livre de mon ami Vaughan vous donnera, sur ce point, les indications les plus précieuses.

N’oubliez pas ceci : souvent, très souvent, beaucoup, beaucoup plus souvent qu’on n’est porté à le croire, il est possible à l’aveugle de reprendre son ancien métier. Sans doute, on ne produit pas autant, mais la différence est à peu près comblée, dans bien des cas, par la pension de l’Etat. Le nombre de services que peut rendre par exemple un cultivateur aveugle est considérable. Il y a des faits, des récits, des attestations. Vous les citerez, vous les lirez, après les avoir demandés à l’Association Valentin Haüy et à la Société des amis des soldats aveugles. Montrez la brosserie comme un précieux salaire d’appoint, et aussi comme un salaire complet possible.

Il faut s’efforcer de renvoyer vos élèves chez eux, auprès des leurs, dans leur foyer, dans leur village. S’ils habitent un bourg de quelque importance, conseillezleur de s’y établir, de travailler bien en vue, près de leur fenêtre au rez-de-chaussée. Ils vendront facilement leurs produits, et, d’ailleurs, on s’occupera alors de leur faire avoir la clientèle des administrations.

Le livre de M. Vaughan vous fournira d’autres

exemples de métiers possibles, et si vous avez pu vous procurer une machine à écrire (on en trouve à 80 francs, vieux système, mais vos élèves n’ont pas besoin d’une machine à écriture visible) vous y mettrez tout de suite ceux d’entre eux qui étaient employés de commerce ou de banque. Vous parlerez aussi de la machine à sténographier de Pierre Villey et vous indiquerez encore, comme professions accessibles, celles de téléphonistes et de professeur de langues dans les écoles d’enseignement par la méthode vocale. Vous vous occuperez aussi de l’enseignement du Braille, mais ne cherchez pas à l’imposer à tous, vous n’y réussiriez pas. Ne négligez pas l’usage des guide-main, afin que ceux qui savent écrire n’en perdent pas l’habitude.

Enfin, vous vous ingénierez à faire faire à tout votre monde une bonne demi-heure de gymnastique, mais, bien entendu, après avoir pris les conseils du médecin.

Qui doit donner ces soins moraux? Pas un major. D’abord, il n’en a pas le temps. Pas un officier. L’homme est toujours un peu gêné en face d’un supérieur et quelques-uns auraient des arrière-pensées. Pas une femme. La femme est trop impressionnable, et de plus, les soldats ont entre eux des conversations gaillardes, qui seraient gênantes. Et comme il faut, avant tout, les faire rire et les laisser rire, vous serez amené probablement à entendre ou même à conter des histoires qui ne sont pas pour pensionnats de jeunes filles.

Vous leur ferez des lectures. Mais très peu de récits de guerre, très peu ou pas du tout d’histoires d’héroïsme, de poésies patriotiques. La guerre, l’héroïsme et le

patriotisme, ils les ont vécus, et les mots sur ces sujets sonnent presque toujours faux aux oreilles de ceux qui ont longtemps voisiné avec la mort. Molière, Labiche et Courteline, voilà quels seront vos auteurs favoris.

Ne tombez jamais dans l’erreur, qui est la grande, la redoutable, la haïssable erreur où tombent quelques-uns, parmi les meilleurs, qui veulent s’intéresser aux aveugles. Ne montrez aucune pitié. Ne larmoyez pas. Ne les plaignez pas. Ne les plaignez pas! Ne les plaignez pas! Gardez cela pour les moments où vous ne serez plus devant eux. N’ayez même pas trop d’attentions matérielles. S’ils ne savent pas où se trouve quelque objet, ne le leur donnez pas. Faites-le leur trouver par des indications à distance. Vous n’aurez à intervenir rapidement que dans le cas où le crochet de l’ouvrier brossier est tombé à terre. Trouvez-le, donnez-le, sans rien dire, sans avoir l’air de faire attention à ce petit malheur.

Je le répète encore, n’ayez pas trop de prévenances. Plus vous en avez, plus vous leur faites sentir leur infériorité. Le but vers lequel vous devez tendre est de leur donner la conviction qu’ils peuvent presque complètement se passer du secours d’autrui, qu’ils sont autres, c’est vrai, mais qu’ils ne sont pas des infirmes condamnés à avoir besoin d’une aide incessante et qu’ils peuvent être indépendants. Donnez-leur l’idée que leur liberté n’est pas abolie, que leur dignité, leur personnalité, leur indépendance seront à peu près complètes lorsqu’ils auront reçu l’éducation que nécessite leur nouvel état. Leur infériorité, d’ailleurs, n’est pas aussi grande que le croient les voyants.

C’est vrai.

Nous autres voyants, nous avons d’une façon ridicule l’orgueil de nos yeux.

Ne les conduisez pas en les tenant par le bras. Appre-

nez-leur à se diriger tout seuls à l’intérieur de l'hôpital. Ils en seront fiers. Ne leur donnez pas de bâton, mais simplement une badine légère, munie d’une boucle qu’ils passeront au poignet et qui leur laissera la liberté des mains.

Enfin ayez, à l’hôpital, une salle qui sera la leur, sur laquelle vous aurez mis une pancarte « Salle d'étude et de récréation des soldats blessés aux yeux. Entrée interdite aux curieux. »

Eloignez les curieux, et les compatissants maladroits quoique bien intentionnés.

Cependant comme il vous faudra vendre vos brosses, permettez l’accès de l’atelier aux personnes généreuses, mais tâchez de les recevoir pendant que vos élèves seront absents. Si vous jugez bon de faire une exception, prévenez vos visiteurs, avant de leur ouvrir la porte, qu’ils devront s’abstenir de toute parole de commisération ou de pitié... Pas de : « pauvre petit... quel malheur !... » et autres du même genre. De telles paroles sont un poison pour ces âmes endolories. La consigne est la gaîté, l'entrain, la bonne humeur, la confiance dans l’avenir.

Vous tâcherez donc de vendre vos brosses, et vous tâcherez de les vendre très cher. Mais, si par exemple on vous donne vingt francs pour une brosse ou un balai, gardez-vous bien de donner la somme à l’ouvrier qui les a faits; vous lui inspireriez une fausse idée de la valeur de son travail, vous lui prépareriez des déceptions, et vous lui donneriez le goût de recevoir l’aumône. Ce serait un crime.

Voici comment vous ferez. Vous marquerez au compte de chaque ouvrier le nombre de brosses qu’il aura pro-

duites, après qu’elle auront été reçues par le contremaître (il ne faut pas livrer des produits imparfaits, vous déprécieriez le travail des aveugles). Le samedi, vous ferez la paye, en donnant à chacun le prix de son travail, c’est-à-dire la différence entre le prix de la matière première et celui du prix de vente au détail. De l’excédent vous ferez deux parts. L’une sera marquée au compte de chacun, proportionnellement à son travail, et lui sera envoyée à son domicile, après la réforme, ou servira à lui acheter un établi et des matières premières. L’autre sera mise à la masse générale, pour des secours exceptionnels.

Voilà ce qui a été essayé et qui a réussi. A chacun de chercher à faire mieux. On peut, certainement.

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