E. BRIEUX
de l'Académie Française.
Je reproduis, dans leur ordre de publication, mes articles de la Guerre Sociale et les signale à l’attention des personnes, trop nombreuses, hélas! que touche fplus particulièrement le sort des braves et malheureux soldats qui ont perdu la vue à la suite de leurs blessures.
Ces nobles victimes de leur dévouement à la patrie et à l’humanité sont l'objet d’un redoublement de soins et de tendresse. C’est à qui, de ceux qui les aiment, cherche à leur faire oublier leur peine, à les accoutumer à leur nouvel état, à leur faire reprendre goût à la vie. On y réussit toujours, et plus vite même qu’on ne saurait croire. Mais les inévitables heures de solitude en pleine nuit physique, comment les remplir, si ce n’est par l’étude et par le travail ?
La lecture en Braille s’apprend facilement. On remédiera, peu à peu, à la déplorable pénurie des publications destinées aux Aveugles. La question de leur rééducation professionnelle est plus compliquée. Elle consiste à les pourvoir d’un métier approprié à leurs aptitudes et suffisamment rémunérateur. Les indications pratiques que je donne aideront, je l’espère, à la résoudre en bien des cas.
Pour nos Soldats Aveugles
Mercredi iy février igi5.
De louables efforts sont faits par M. le ministre de l’Intérieur pour rendre aux soldats mutilés l’existence supportable. Il va créer, pour eux, des écoles professionnelles où ils apprendront les métiers compatibles avec leur état intellectuel et physique. Ils pourront alors, aidés par la pension de l’État qui, seule, serait insuffisante, subvenir honorablement à leurs besoins et à ceux de leur familie.
C’est parfait.
Je ne souhaite qu’une chose, c’est qu’on n’introduise pas dans ces jeunes organismes les vieux us de l’assistance routinière et bureaucratique, la paperasserie et les paperassiers qui sont une des plaies, non la moindre, de nos administrations publiques.
Le terrain est vierge, il dépend de M. Malvy de l’ensemencer de bonne graine et de n’y pas laisser place à l’ivraie envahissante. Si, par exemple, des commissions consultatives ou administratives sont nécessaires, ce qui est possible, qu’elles ne soient pas formées, au petit malheur, d’hommes sans compétence, sans bonté, sans commisération sincère pour les malheureux, philanthropes d’occasion, que, seul, l’appât du ruban rouge dirige. Dans ce cas, elles deviendraient de véritables étouffoirs d’idées et d’initiatives.
Qu’il mette à la tête de ces écoles d’adultes dont la première éducation est faite, la raison formée, de bons et
braves praticiens disposés à traiter leurs apprentis, en vue d’un bénéfice à réaliser, comme les industriels intelligents traitent les leurs et il aura bien mérité de la patrie.
Tous nos chers et héroïques blessés ont des droits égaux à notre reconnaissance et à notre sollicitude, et si je m’occupe aujourd’hui exclusivement de ceux qui ont perdu la vue, ce n’est pas qu’ils me paraissent les seuls intéressants; c’est que m’étant, depuis une douzaine d’années, entièrement consacré à l’amélioration du sort des aveugles, j’en puis parler plus utilement.
Dans cette guerre de tranchées, où la tête des hommes est plus particulièrement exposée, les aveugles seront en grand nombre. C’est fatal. Aussi est-ce de tout cœur que j’applaudis à la création de l’annexe des Quinze-Vingts que vient de décider M. Brisac, le nouveau directeur de l’Assistance et de l’Hygiène publiques.
Cette annexe, située rue de Reuilly, recevra de 200 à 3oo soldats aveugles. Ils y apprendront à lire et à écrire le Braille, — ce qui ne sera ni bien long ni bien difficile, — et y feront l’apprentissage des métiers pour lesquels ils auront le plus d’aptitudes.
Ainsi deviendra vérité historique la légende fabuleuse de saint Louis fondant l’hospice des Quinze-Vingts pour trois cents de ses compagnons d’armes aveuglés par les Sarrazins.
A titre de contribution aux méthodes à établir, je ne saurais mieux faire que de signaler les résultats obtenus dans cette voie par un de mes jeunes amis lyonnais, M. Marcel Bloch, aveugle, licencié en droit et qui se prépare au doctorat endroit et à la licence d’histoire.
M. Marcel Bloch est, à Lyon, le « correspondant et le bibliothécaire de la « Société Philanthropique d’impressions pour aveugles par le système Ernest Vaughan ».
Le 18 janvier dernier, il m’écrivait :
... Depuis un mois je m’occupe des soldats qui, à la suite de graves blessures, ont été privés complètement de la vue. Ils sont assez nombreux. Je leur enseigne le Braille, réconforte leur moral, m’efforce de faire correspondre leurs aptitudes avec les métiers possibles des aveugles, les pensions auxquelles ils ont droit étant insuffisantes.
Inutile de vous dire que c’est sans aucun titre spécial que je m’occupe des blessés atteints de cécité. Je le fais spontanément, accomplissant ainsi mon devoir d’aveugle cultivé et de Français. Cependant, j’envisage la possibilité de créer une association qui aurait pour tâche de secourir les aveugles ayant perdu la vue à la suite de blessures reçues à la guerre, c’est-à-dire de les rechercher dans les diverses formations sanitaires, peut-être de les grouper en certaines d’entre elles, de leur enseigner le Braille, de les adapter à leur nouveau régime, de leur fournir un modus vivendi.
Je félicitai chaleureusement M. Marcel Bloch et l’invitai à me tenir au courant des succès de son généreux apostolat.
Le 8 février, il me répondait en ces termes :
... Les visites que je rends à nos soldats ont un double but, les réconforter moralement, ensuite lesadapteràleurnouvellesituation.
Je dois d’abord les réconforter parce que l’obscurité dans laquelle ils ont été si brutalement plongés leur fait peur, qu'ils ont souffert de leurs blessures, subi de douloureuses opérations, en un mot parce que leur moral est atteint. Mais ce qui les trouble davantage, c’est la pensée cruellement obsédante de leur inutilité future, de la charge qu’ils constitueront pour les leurs, de vivre oisifs et peut-être dans la misère, de quitter le métier aimé. Alors mon rôle est simple. Je leur montre par des faits que leur désespoir et leur tristesse ne sont pas aussi fondés qu’ils ont tendance à le croire, qu’il y a possibilité de vivre sans la vue, sens précieux, sans doute, mais non indispensable, que, mieux, on peut vivre heureux malgré la cécité.
Je m’entretiens avec eux des menus incidents comme des préoccupations les plus graves ; je les fais s’intéresser à tout, comme tout le monde.
Enfin, vous comprenez ce que je fais et saisissez aussi la nécessité d’une intervention bienveillante et délicate. Car il faut
être délicat avec ces blessés qui gardent un mince espoir de revoir le soleil, espoir qui disparaîtra de lui-même, mais qu’il serait cruel de contrarier et de détruire. D’autres, cependant, ne se dissimulent pas l’état définitif de leurs yeux et parfois il faut consoler leur chagrin profond. Mais tous, et ce m'est une joie de le constater, acceptent leur mutilation et leur calvaire et ne regrettent pas l’action patriotique qui les a causés.
... J’arrive ainsi à vous parier de mon second but : « les adapter à leur situation nouvelle ». Leur moral étant ainsi amélioré, préparé, et nos conversations visant toujours le même objectif, je leur enseigne la lecture et l’écriture. S’ils gardent l’espérance de revoir, si le médecin ne les a pas encore prévenus de la catastrophe qui les a atteints, je prends un chemin détourné pour qu’ils consentent sans ennui à étudier le Braille. « Puisque, pour le moment, vous ne pouvez voir, leur dis-je, nous pourrions apprendre ce procédé et si, comme je vous le souhaite, vous recouvrez le sens émoussé ou perdu, vous n’aurez plus qu’à l’oublier. »
Les intelligences sont parfois récalcitrantes, les doigts un peu gros et inhabiles, les efforts doivent être répétés bien des fois, mais toujours, au bout d’un temps naturellement variable avec les individus, ils savent lire, écrire et jouer aux cartes. Je leur apprends à jouer aux cartes le plus tôt possible, car c’est pour eux une appréciable distraction propre à endormir leur pensée trop en éveil.
Mesleçons sont données à intervalle à peu près régulier et, deux fois par semaine au moins, je visite mes élèves.
Tout enleurenseignantl’admirable découvertede Braille, j’envisage avec eux la possibilité qu’ils auront de travailler et je les interroge sur la situation qu’ils occupaient avant la guerre. Tous, ou presque tous, pourront faire quelque chose. Sur une vingtaine d’élèves que j’ai (je m’occupe de tous ceux qu'on me signale), les trois quarts sont de la campagne. Sauf pour l’un d’eux particulièrement doué pour la musique et connaissant un instrument, tous devront être travailleurs manuels et le gain, si modeste qu’il soit, qu’ils obtiendront, leur permettra de vivre honnêtement dans leur village.
Mais il faut leur enseigner la brosserie, la vannerie, la cordonnerie, etc., et j’en suis incapable.
... Plusieurs de mes élèves, grâce à la bonne volonté de dames amies, connaissent déjà le tricot et apprennent la vannerie... et leur
joie a été grande quand, pour la première fois, l’autre jour, ils me montraient l’ébauche de leur travail.
Une autre profession à envisager pour certains soldats ayant de l’orthographe est la dactylographie. Deux de mes élèves pourront être dactylographes.
Enfin, pour les hommes très instruits (officiers, autres professions libérales), le professorat de philosophie, d’histoire, peut être conseillé.
Un officier, habitant Chalon, auquel j’ai rendu récemment visite, pourrait être placé sous cette rubrique. Il a 29 ans, était capitaine avant la guerre, a eu les yeux arrachés, s’est consolé de sa cruelle blessure, étudie avec moi la possibilité de devenir notaire ou professeur, connaît déjà parfaitement le Braille, possède une intelligence remarquable qui peut permettre de tout espérer...
Ce que M. Marcel Bloch, à lui tout seul, a obtenu en deux mois à peine, est bien fait pour donner confiance.
Les carrières manuelles et libérales ouvertes à l’activité des aveugles sont plus nombreuses qu’on ne pense. J’en parle par expérience et j’essaierai de le démontrer.
Ni
Mercredi 24 février .
Depuis l’apparition de l’homme sur la terre, ce qui suppose un nombre respectable de siècles, nombre que je laisse à plus savant que moi le soin de supputer, il y eut, à n’en pas douter, plus d’aveugles qu’à l'époque actuelle où se guérissent quantité d’affections des yeux jadis réputées incurables.
Et nous constatons en remontant le cours de l’histoire, tant par les documents écrits que par les fondations charitables instituées en leur faveur, que les aveugles furent de tout temps les privilégiés de l’aumône.
La vue étant considérée, à bon droit, comme un des plus — sinon le plus — précieux de nos sens, notre commisération va de préférence à ceux qui en sont privés.
Mais cette sollicitude si naturelle, si méritée, se bornait aux secours matériels. Nul n’entrevoyait la possibilité de faire davantage.
Alors que la masse des voyants restait plongée dans la plus épaisse ignorance, qui se fût avisé d’en tirer des malheureux n’y voyant pas clair ?
De temps à autre, cependant, un aveugle, mieux doué ou mieux servi par les circonstances que ses congénères, se distinguait dans les lettres, dans les sciences, dans les arts. Un Dydime, un Pontanus, un Jean Gambasius, un Saunderson émerveillaient leurs contemporains. D’autres, plus rares, excellaient dans un métier manuel, tel, par exemple, Martin Castelein, qui, au xvie siècle, devenu,
Cliché Je la Société Jes Ateliers J' Aveugles .
Statue des Frères Haüy à Sant-Just-en’Chaussée.
Au pied du monument ■ MM. Lavanchy Clark, fondateur de la Société des Ateliers d’Aveugles, et Charles Aimé Haüy, petit-neveu des Frères Haüy.
sous la direction de son père, tourneur habile, fabriquait d’excellents instruments de musique, notamment des orgues dont les tuyaux étaient en bois tourné.
On admirait ces virtuoses; mais on les considérait comme des phénomènes, des êtres privilégiés quasi surnaturels.
Je m’étonne que la Sainte Inquisition n’en ait pas fait griller quelques-uns.
C’est seulement après la publication de l’admirable lettre de Diderot sur les Aveugles, en 1749, qu’un homme de cœur et de science, dont la bonté patiente confinait au génie, conçut et réalisa le projet de classifier, de compléter et d’appliquer les méthodes empiriques au moyen desquelles les aveugles d’élite que je viens de citer, dissipant les ténèbres dans lesquelles une nature marâtre avait plongé leur intelligence, s’étaient affranchis de leur douloureuse sujétion.
Cet homme s’appelait Valentin Haüy. Je n’ai pas à entrer dans le détail de son œuvre. Elle est universellement connue. Il me suffit de dire que les aveugles du monde entier lui doivent d’être devenus, pour leurs concitoyens, des frères égaux en droits et en aptitudes; qu’il fonda les premières écoles d’aveugles de Paris, de Berlin et de Pétrograd et qu’il fut l’initiateur de toutes les écoles professionnelles à l’usage des non-voyants.
Aussi, après sa mort, lui éleva-t-on des statues à Paris et à Saint-Justœn-Chaussée, sa ville natale.
— Et durant sa vie ?
— Durant sa vie ? Eh bien ! mais on l’emprisonna, on le persécuta, on l’exila, et quand il revint, pauvre et malade, dans sa patrie, on lui refusa le titre de professeur honoraire de l’institution qu’il avait créée. Pensez-vous qu‘en bonne administration, il eût été convenable d’agir d’autre sorte ?
Valentin Haüy démontra par le fait que les aveugles étaient, comme les voyants, susceptibles d’être instruits littérairement, scientifiquement et professionnellement.
Le jeune Lesueur, un mendiant, son premier disciple, apprit en fort peu de temps la lecture, l’écriture, la grammaire, l’histoire, la géographie, les mathématiques, la musique, la typographie et, par surcroît, quelques-uns des métiers les plus simples.
Les continuateurs de Valentin Haüy s’en tinrent longtemps à ce programme. Nous voyons dans VEssai sur V instruction des aveugles , du Dr Guillié, qu'en 1817, date de la* première édition, les travaux manuels pratiqués par les aveugles étaient le tricot, la filature, la confection des bourses, du filet et de la sangle, la sparterie, la tissanderie, l’empaillage des chaises, la corderie, la vannerie et la fabrication des paillassons en paille, jonc et pluche d’Espagne.
Plus tard, d’ingénieux et dévoués typhlophiles adjoignirent à ces industries la brosserie, la fabrication des tapis-brosses, des balais, des couronnes de perles, l’accordage des pianos et, plus récemment, le massage, la dactylographie, la matelasserie, la cordonnerie — cette dernière introduite en France par M. Boyer, l’excellent directeur de l’Institution des aveugles de Dijon.
Ce champ d’action peut être considérablement élargi.
Malheureusement, trop de gens, et des mieux intentionnés, ont tendance à considérer l’aveugle travailleur comme l’éternel tributaire de la charité privée ou de l’assistance publique. Ils le croient incapable de s’affranchir totalement par son légitime salaire, d’en vivre et d’avoir la joie et l’orgueil d’en faire vivre les siens. Le travail, pour lui, ne serait qu’un passe-temps, un trompeur d’ennui.
Depuis plus de dix ans, je n’ai cessé, toutes les fois
que l’occasion s’en est offerte, de protester contre ce préjugé, enrayeur de tout progrès.
Je sais bien, parbleu, qu’on ne travaille pas mieux en n’y voyant goutte et que l’œil n’est pas un organe dont la privation soit indifférente. La production de l’ouvrier aveugle est, souvent, moindre que celle de T ouvrier voyant. C’est entendu. L’important est qu’elle soit suffisante. Je prouverai qu’en bien des cas elle peut être égale, si peu de bon vouloir qu’y voudront mettre les employeurs officiels ou particuliers. Et maintenant qu’il s’agit de pourvoir d’un gagne-pain honorable, de sauver du désespoir, d’arracher à l’inaction et à la déchéance fatale qu’elle entraîne, les nobles et chères victimes de la terrible guerre qui nous est imposée, j’ose croire que ce bon vouloir ne se dérobera pas.