SOCIÉTÉS INDUSTRIELLES A FORMER
Vendredi 2 avril.
Les œuvres officielles d’assistance sont, à leur début, ni plus ni moins que l’enfer, pavées de bonnes intentions. Le malheur est qu’elles finissent trop souvent par se transmuer en enfer véritable pour les malheureux qu’elles^avaient la ferme volonté de soulager fraternellement. Entrés hommes libres, les pauvres diables se voient peu à peu traités en quasi parias. Et cela arrive fatalement, par la force des choses et sans qu’on puisse incriminer qui que ce soit. Les bonnes intentions y sont toujours, seulement, en leur qualité de pavés, rien d’étonnant à ce qu’on marche dessus.
Quand l’œuvre se crée, on met à sa tête le personnel compétent strictement indispensable. Il faut être ménager des deniers publics. Mais bientôt les paperasses, suprêmement inutiles à la prospérité de l’affaire, s’accumulent, s’amoncellent à tel point que leur seule conservation nécessite sans cesse des suppléments de locaux et d’employés.
Les Commissions qui aident laborieusement la direction à ne rien faire de fameux, ne sont jamais pressées d’aboutir. Quand on a l’éternité devant soi, à quoi sert de se hâter?
La comptabilité ne vise à rien moins qu’à la simplification. Elle n’est ni commerciale, ni industrielle. Elle est administrative et soumise à des règles datant du Premier Empire.
La tenue des livres a cependant fait quelques progrès depuis ce temps-là.
Les fonctionnaires recrutés avec sagesse au commencement, et payés en raison des services qu’ils rendent, reçoivent, en rémunération de ces mêmes services, des augmentations périodiques qui les accompagnent doucement aux limites de la retraite.
Un budget de dépenses est voté chaque année et, chaque année, religieusement épuisé. C’est ainsi qu’aux fins d’exercices, quand l’hiver ne fut pas rigoureux, on brûle, à fenêtres ouvertes, le bois non utilisé, pour ce triomphant motifque l'administration réduirait, au budget de l’année suivante, le crédit de chauffage en proportion de l’économie réalisée, et qu’on risquerait de geler si la saison hivernale était moins clémente.
Il ne vient à l’idée de personne de prendre l’intérêt du patron, quand ce patron est Monsieur Tout-le-Monde, représenté par de braves sinécuristes sans responsabilité et ne demandant qu’à végéter en paix.
C’est à qui, en ce royaume rond-de-cuiriste, se conformera béatement à ces trois préceptes fondamentaux du parfait fonctionnaire :
io Pas d’affaires !
2° Ne jamais faire la veille ce qu’on peut remettre au lendemain ;
3° Tout s’arrange.
Au demeurant les meilleurs fils du monde.
Notez que ces dignes messieurs n’ont rien à gagner et tout à perdre à agir différemment. S’ils font du zèle, abattent de la besogne, ils se mettent leurs collègues à dos. La vie leur est rendue insupportable. Il faut qu’ils cèdent ou qu’ils crèvent. En général, on préfère ne pas crever. C’est humain !
Voilà pourquoi je souhaitais dans un précédent article — je le souhaite toujours — que les entreprises ayant pour objet l’affranchissement par le travail des généreux défenseurs de la patrie, devenus aveugles à la suite de leurs blessures, fussent conduites commercialement. Ce qui ne les empêchera pas de rester très patriotiques et très humanitaires.
La Philanthropie, officielle ou privée, n’interviendrait que durant la période d’apprentissage et cela suffirait à lui mériter nos remerciements et notre reconnaissance.
Je voudrais voir se constituer dans chaque région où se trouveraient un nombre important de militaires aveugles, des sociétés anonymes par actions, pour l’exploitation méthodique et consciencieuse de leur production. Cette production, naturellement, varierait suivant le milieu et les débouchés.
Pour le département de la Seine, je signalerais en première ligne la matelasserie, l’empaillage et le cannage des chaises, sans exclusion de toute autre spécialité reconnue avantageuse : lacets de cuir, brosserie, vannerie, etc...
La « Société des Ateliers de Soldats aveugles » travaillant aussi bien, ne prenant pas plus cher que les concurrents, obtiendrait d’emblée la plus sympathique, la plus fidèle, la plus nombreuse des clientèles.
Société civile, elle soumissionnerait aux adjudications de l’Etat, du département, de la ville.
Elle aurait sa part des commandes des gros fabricants qui livreraient carrière à leur patriotisme sans bourse délier et feraient, du même coup, une bonne action et une bonne affaire.
La Société louerait ou achèterait aux portes de Paris, à proximité de tramways ou d’un Métro, afin que les
travailleurs pussent facilement rentrer chez eux la journée faite, des locaux appropriés à leur destination et susceptibles d’agrandissements.
Son matériel, son outillage seraient du dernier modèle et ses approvisionnements de matières premières achetés aux conditions les plus avantageuses.
La division rationnelle du travail permettrait de ne confier aux aveugles que ce qu’ils sont aptes à faire aussi bien et aussi vite que les voyants qui leur seraient adjoints aux conditions des entreprises similaires.
Les employés de tout ordre, scrupuleusement choisis et toujours révocables, offriraient toutes les garanties d’une bonne et honnête gestion.
Il pourrait être attribué, collectivement, aux collaborateurs aveugles, un nombre quelconque d’actions, leur permettant d’être représentés aux assemblées générales et même au sein du conseil d’administration. Cela est à voir. Dans tous les cas, leurs droits devraient être statutairement garantis.
Si j’avais voix au chapitre, je demanderais que les bénéfices fussent répartis, dans un pourcentage à déterminer, entre les producteurs aveugles — et pourquoi pas aussi les voyants ? — le personnel, et le capital.
Je n’ai pas la prétention de dresser un plan rigoureux et définitif. Je voudrais seulement attirer l’attention de quelques capitalistes au cœur aussi bien placé que les écus, sur une opération que je crois réalisable et qui, sagement dirigée, pourrait être fructueuse.
Et voilà comment, en proposant d’associer capital, travail et talent, de collectiviste convaincu que je suis depuis tantôt un demi-siècle, je risque de me faire traiter de fouriériste — ce qui, d’ailleurs, n’a rien de désobligeant.
Atelier de brosserie. CHcki d* la Société des Ateliers d'Aveugi
LA BROSSERIE
Jeudi 15 avril.
La brosserie est l’un des métiers que les aveugles apprennent le plus vite. Il est bon qu’ils le connaissent dans ses moindres détails et qu’ils soient capables de confectionner de toutes pièces ce que, dans les anciennes corporations, les apprentis aspirant à la maîtrise appelaient leur chef-d’œuvre. Cela leur permet de se rendre compte de chacune des parties du travail et, au besoin, d’en améliorer l’ensemble. Mais il serait mauvais qu’ils persistassent à vouloir tout faire, même ce que les voyants font, non pas mieux, peut-être, mais beaucoup plus rapidement. Je ne me lasserai pas de répéter que si, en général, le salaire des travailleurs aveugles ne suffit pas à leurs besoins, c’est parce que l’on s’obstine à ne pas les associer à des voyants.
Depuis trente-cinq ans, la brosserie est pratiquée en atelier en France. C’est M. Lavanchy Clarke qui l’y introduisit en 1881, en fondant la « Société des Ateliers d’ Aveugles ». Il ne marchanda ni son temps, ni son argent, ni sa peine.
Désirant assurer à son œuvre des ressources permanentes, il alla trouver les directeurs de nos Compagnies de Chemins de fer et leur offrit de placer dans les gares de leurs réseaux, moyennant un prélèvement sur les recettes, des distributeurs automatiques.
Les Compagnies qui n’avaient à courirque des chances de gain acceptèrent et M. Lavanchy-Clarke, muni de contrats en règle, se mit en quête de fabricants de distri-
buteurs qui consentirent, à leur tour, à fournir les appareils sans autre rétribution qu’un tantième pour cent des recettes. Puis, sur ces bases il constitua la « Compagnie générale française des distributeurs automatiques » à laquelle il imposa l’obligation de verser une part assez large de ses bénéfices à la Société des ateliers d’aveugles.
Peu de personnes, sans doute, savent qu’en jetant io centimes dans ces distributeurs, elles contribuent au soulagement des aveugles, assurés ainsi d’un revenu annuel d’une cinquantaine de mille francs.
J’ai dit déjàquela« Société des Ateliers d’ Aveugles », qui a son siège au n° g de la rue de l’Echelle, est présidée par l’éminent docteur Morax, ophtalmologiste de l’hôpital Lariboisière et médecin en chef du bel hôpital auxiliaire n° 52 de l'avenue de l’Alma, réservé aux soldats ayant la vue menacée, et que dirige avec un dévouement et une bonne grâce inlassables Mme Gaston Thomson.
En 1 883 , M. Péphau, directeur des Quinze-Vingts et fondateur de la « Société d’assistance aux Aveugles », instituait l’École Braille de Saint-Mandé, une des plus belles, sinon la plus belle, de nos institutions professionnelles d’aveugles. C’est là, surtout, que l’on trouvera de parfaits instructeurs.
L’École Braille, dirigée par M. Gille, a, depuis dix ans, à la tête de ses ateliers, un homme du plus grand mérite, M. J. Genty. Les résultats obtenus par ses élèves sont au-dessus de tout éloge. J’aurai l’occasion de le montrer.
Voici, à propos de la brosserie, un passage d’une note rédigée par lui, à mon intention : ,
cc On peut diviser la brosserie en trois groupes principaux :
Cliché de la Société des Ateliers d’ Aveugles
« Ier groupe. — Les articles confectionnés en chiendent, piazzava, coco, etc Ces matières se montent sur des bois à gros trous. Ce travail est accessible à tous les débutants. Apprentissage de courte durée. Telles sont les brosses à cirer, à lessives, à pansages, etc., et les balais en chiendent, piazzava, coco, ainsi que tous les articles similaires.
« 2e groupe. — Articles en soie. Cette matière est montée sur des bois percés de trous de diverses grandeurs. Tels sont les balais soie de toutes formes et de toutes dimensions, les brosses à chaussures et une infinité de brosses à divers usages.
« Les balais et brosses de ce genre peuvent être confectionnés avantageusement par tous les ouvriers aveugles.
« 3e groupe. — Articles montés sur des bois dont les trous sont d’environ un millimètre. Telles sont les brosses à habits, à tête, passe-partout, nécessaires de toilette, brosses à chapeaux, balais d’âtre, etc., etc.
« Ces brosses se montent au moyen de fil de laiton très fin et conviennent aux aveugles très habiles ou ayant conservé un petit point de vue. »
En résumé, la brosserie, intelligemment pratiquée, est un des plus puissants facteurs de l’émancipation des travailleurs aveugles.
L’aveugle connaissant à fond le métier — c’est indispensable en ce cas, — qui s’établira en province gagnera largement sa vie à la condition d’être aidé pour le finissage du travail, le coup de « fion » qui le met en valeur. Et qui le secondera mieux que sa femme?
Mais le célibataire en chambre, si habile soit-il, ne réalisera jamais qu’un gain insuffisant et devra vivre de privations — mourir serait plus exact — . Rien qu’à chercher et porter son ouvrage en payant son guide, et
double trajet en tram ou en métro, il dépensera une partie de son gain et sera, par surcroît, impitoyablement exploité par son employeur de première ou de seconde main.
La brosserie ne peut être utilement et fructueusement pratiquée qu’en ateliers mixtes où serait établie, en vue de la production la plus intense, la division méthodique et raisonnée du travail.
Où fera-t-on de nos protégés, de bons brossiers ? Partout où se trouvent des Ecoles professionnelles d’aveugles, à Lyon (Villeurbanne), à Marseille, à Bordeaux, à Dijon, à Angers, à Alger, etc...
Les natifs du département de la Seine seront accueillis à l’Ecole Braille. D’autres feront un apprentissage sérieux à la « Société des Ateliers d’ Aveugles », rue Jacquier, pour la sparterie, et, pour la brosserie, à Saint-Just-en- Chaussée, la patrie de Valentin Haüy.
Ici, permettez-moi une courte digression anecdotique qui mettra en lumière une figure des plus originalement bonnes que je connaisse.
En 1914, M. Budin, maire de Brunvillers-la-Motte, commune de l’arrondissement de Saint-Just, me signala la situation lamentable d’un de ses administrés, aveugle, M. Charles Haüy, arrière-petit-neveu de Valentin. Ce pauvre homme vivait avec sa vieille mère qu’il adorait et n’aurait voulu quitter à aucun prix, dans une ferme en ruines, où la misère la plus noire régnait en souveraine. Il était batteur en granges et ne gagnait pas lourd. Son maire, homme excellent, qui vient d’avoir la douleur de perdre son fils, tué à la guerre, était à peu près son unique client.
Cliché de la Société des Ateliers d’ Aveugles. Cliché de la Société des Ateliers d' Aveugles.
Charles-Aimé Haüy (aveugle). Madame Haüy.
Vt*-v
Sachant la fierté de l’aveugle qui n’acceptait pas d’aumône, il s’arrangeait de façon à se tromper — à son désavantage, bien entendu — sur les quantités de boisseaux de grain battu; mais cela n’apportait à la détresse chronique de la mère et du fils qu’un bien faible palliatif. Et c’est pourquoi M. Budin me demandait soit de les faire hospitaliser ensemble, soit de leur faire allouer une pension qui leur permît de vivre.
Je connaissais trop les lenteurs administratives, l’étroitesse de cœur et d’esprit de certains rapporteurs, l’insuffisance des ressources de l’Assistance publique, pour m’adresser à celle-ci avant d’avoir frappé à d’autres portes et j’en parlai d’abord à M. Lavanchy-Clarke. Ah! ce ne fut pas long. Nous allâmes voir Mme Haüy et son fils et, non sans peine, à son troisième ou quatrième voyage, M. Lavanchy les décida à venir à Saint-Just, où une maison confortable leur était réservée et où le fils apprendrait la brosserie. Il leur fit constituer, en outre, une rente viagère par sa Société. Mme Haüy, très âgée et très fatiguée, est morte récemment; mais ses dernières années s’écoulèrent dans un bien-être que jamais elle n’avait connu. M. Lavanchy avait pour elle les plus délicates attentions, il lui envoyait des fleurs de Nice et apportait au ménage, à chaque visite, d’abondantes provisions. Avec sa haute taille, son visage glabre, ses longs "cheveux, ses yeux pétillants de malicieuse bonté, sa vaste houppelande, son feutre à larges bords, M. Lavanchy-Clarke donne l’impression d’unhéros de Fenimore Cooper. Et cela est si vrai qu’un jour, où étaient affichées à Saint-Just les représentations de quelque cirque américain, un employé de la gare, le voyant descendre du train avec sa cargaison de boîtes et de paquets, le prit pour le barnum et lui demanda si le spectacle du soir serait beau.
— N'en doutez pas! répondit-il.
Un trait encore pour l’achever de peindre. C'était après le Congrès-exposition des typhlophiles organisé avec tant de succès en 1910, par M. Georges Bonjean.
Les congressistes visitaient les Quinze-Vingts. Un lunch, dont Mme Ernest Vaughan faisait les honneurs, leur était offert. La grande Salle des Archives était plus que comble. Tout le monde parlait à la fois; c’était un tohu-bohu indescriptible. Impossible d’obtenirun moment de silence, faute de pouvoir se faire entendre. Tout à coup un cri farouche, véritable rugissement de fauve, retentit, — tel l’effroyable cri sorti du sein des flots qui fit se cabrer les superbes coursiers du malheureux Hippolyte. — L’assemblée, médusée, se tait comme par enchantement, et M. Lavanchy-Clarke, très calme, d’une voix bien mesurée, débite le petit speech de remerciement qu’il tenait à adresser à son hôtesse.
L’atelier de Saint-Just est entouré de charmants cottages où demeurent les aveugles et dont les noms sont ceux des principaux bienfaiteurs de l’œuvre. Le cottage [Emile Loubet, le cottage Schlumberger-Hartmann, etc... Mme Schlumberger-Hartmann mourut à l’incendie du Bazar de la Charité, où elle tenait un comptoir au profit des aveugles delà Société.
Un second grand bâtiment, le « Pavillon Lever », vient d’être achevé. Il pourra recevoir une quinzaine d’aveugles et, dès que Saint-Just ne sera plus dans la zone des armées, le docteur Morax mettra toutes les places disponibles à la disposition des victimes de la guerre.
Cliché de la Société des Ateliers d' Aveugles .
Aveugles faisant fonctionner la machine à tondre les brosses. — Atelier de Saint-Just-en-Chaussée.