MÉTIERS DIVERS
Mercredi 28 avril.
M. Moitrier, directeur de l’Institut départemental d’aveugles de Marseille, publie dans le Soleil du Midi une intéressante série d’articles sur les Mutilés de la guerre, que liront avec fruit tous ceux qui, officiellement on officieusement, cherchent à leur apporter une aide efficace.
M. Moitrier, reprenant la thèse qu’il développa fort éloquemment au Congrès des Typhlophiles de 1910, invite l’État à donner directement, sans recourir à l’adjudication, une partie du travail dont il dispose aux Écoles et Ateliers d’aveugles et de mutilés, en général.
Je m’associe pleinement aux efforts de mon excellent collègue.
Les règles administratives auxquelles le système des adjudications est soumis ne sont pas d’une rigidité telle qu’il ne puisse y avoir avec elles des accommodements. Il en est avec le ciel. C’est Molière qui l’a dit. Etfpour moi, Moliériste fervent, tout ce que dit Molière est parole d’Évangile.
Les marchés de gré à gré sont admis en certains cas, à titre d’essai, et le ministre peut toujours les autoriser quand il le juge nécessaire et sous sa responsabilité.
En Russie, une partie de la brosserie militaire est *
réservée, par l’Etat, aux ateliers d’aveugles.
Nous qui avons la prétention — justifiée — d’offrir à
nos fidèles alliés divers bons exemples de libéralisme, nous ne ferions peut-être pas mal de suivre — leur excellence étant démontrée — • ceux que, de leur côté, ils nous donnent. En dehors de la question des aveugles, je citerai les mesures radicales prises par le tsar pour la suppression de l’alcoolisme.
Cela dit, je reprends ma modeste recherche des professions susceptibles de fournir aux nobles victimes de leur dévouement à la patrie d’honorables mo}^ens d’existence.
La vannerie est l’un des premiers métiers qu’on ait fait apprendre aux aveugles.
Cliché de la Société des Ateliers d’ Aveugles.
Ouvrier vannier.
Le Dr Guillié, dans son Essai sur V Instruction des aveugles , publié en 1817, le mentionne comme un de ceux qu’ils peuvent exécuter dans toutes ses parties sans le secours des clairvoyants.
De son temps, les aveugles de Hiôpital de Londres étaient presque exclusivement occupés à ce genre de
travail.
Dans les ateliers d’aveugles que j’ai visités, à l’étranger et en France, la dextérité des ouvriers vanniers m’a semblé merveilleuse. Ceux de l’Institut départemental de Saint-Mandé (École Braille) sont particulièrement remarquables. Des voyants, si expérimentés fussent-ils, ne feraient ni mieux ni plus vite.
En Suisse, aux ateliers de Lausanne, fondés en i BSq et dirigés actuellement, avec autant de dévouement que de haute compétence, par M. Gonstançon, « la production, dit-il, dans son rapport sur l’exercice 1 9 1 3 , ne suffit pas à la demande. L’écoulement des produits est facile, les commandes affluent à tel point que nous sommes obligés de les refuser, et pourtant nous avons spécialisé notre fabrication, surtout pour ce qui concerne la vannerie et la brosserie. Nous ne faisons que l’article soigné, abandonnant aux bazars et aux épiciers la vente de l’article bon marché, qui coûte autant de travail à l’aveugle en ne lui laissant qu’un gain dérisoire. »
La vannerie convient à tous les mutilés, voyants ou non, ayant l’usage de leurs bras. En général, dans les centres vanniers de l’Aisne, du Nord, de la Haute-Marne, de la Meuse, des Ardennes, de Meurthe-et-Moselle et du Gard, on l’apprend et l’exploite en famille. Des apprentis seraient sans doute admis en certaines fabriques de la plupart des grandes villes; mais l’École nationale d’Osiériculture et de Vannerie de Tayl-Billot (Haute- Marne) me semble plus particulièrement indiquée pour les recevoir. Elle les mettrait, en quelques mois, en état de gagner leur vie.
L’industrie de la vannerie — de la vannerie de luxe surtout — est en progression constante. Son champ d’ac-
tion s’élargit chaque jour et pendant longtemps encore la main-d’œuvre lui manquera. A noter que, jusqu’à ce jour, nous avons été tributaires de l’Allemagne pour une très forte partie de notre consommation.
Les couronnes de perles offriraient aussi un débouché sérieux, surtout si les femmes des aveugles — les célibataires ne seraient pas exclus de l’atelier pour cela — leur étaient associées.
A l’École de Saint-Mandé, M. J. Genty, dont la patience et l’ingéniosité sont au-dessus de tout éloge, est parvenu à faire exécuter par ses élèves toutes les fleurs et feuilles imaginables : orchidées de toutes variétés et de toutes nuances, pavots, pivoines, roses, violettes, bruyères, etc.
Chaque ouvrier se consacrant uniquement à la confection d’un modèle acquiert, on le conçoit, une surprenante habileté. Notez que rien n’est plus facile que de lui faire assortir et varier les couleurs, soit en se servant de perles de dimensions différentes, soit, plus simplement, en les répartissant, par couleurs, dans une série, une sorte de clavier de sébilles ou de boîtes systématiquement disposées. L’aveugle y puisera, sans la moindre hésitation, les perles convenant aux teintes de la fleur ou de la feuille qu’il doit reproduire. Le clavier d’un piano ou d’une machine à écrire est autrement compliqué.
Les bourrelets de toutes dimensions sont, comme les fleurs, confectionnés par des spécialistes.
C’est alors qu’intervient le voyant ou la voyante qui combine les dessins, assortit les coloris, forme les gerbes, les bouquets les plus variés avec les fleurs et feuilles détachées mises à sa disposition. Plus il y en a, mieux ça vaut. Cette partie du travail n’est pas la moins précieuse.
Cliché de U Société des Ateliers d' Aveugles .
Tourneur aveugle.
Elle exige non seulement une grande souplesse des doigts, mais aussi et surtout un goût très affiné.
Je m’étonnais de ce que l’Ecole de Saint-Mandé n’eût pas, à Paris, un ou plusieurs magasins de vente, bien exposés. L’établissement étant municipal, ne peut, paraît-il, faire concurrence au commerce libre. Possible pour l’Ecole Braille; mais une association de soldats aveugles, sans attache officielle, n’aurait pas à souffrir de la même exclusion et les boutiques qu’elle ouvrirait aux bons endroits ne tarderaient pas à être achalandées et à réaliser de gros bénéfices. J’en parle par expérience. J’ai acheté, il y a quelques années, à Saint-Mandé, une superbe couronne mortuaire que l’on me vendit quatrevingts francs et qu’on m’eût certainement fait payer, sans que cela me parût exagéré, cent vingt-cinq ou cent cinquante francs, autre part.
Ce sont là objets de luxe sur lesquels, dès qu’ils
plaisent, on ne marchande pas.
La fabrication des bouchons de liège a été expérimentée, avec succès, par M. Boyer, à Dijon, et s’il ne donna pas suite à son expérience, c’est tout bonnement parce que les subsides lui firent défaut pour l’achat de l’outillage.
À Dijon et ailleurs, les aveugles font de la menuiserie, du tournage, de la bourellerie, etc...
Je leur conseillerais la confection des paillons servant à envelopper les bouteilles de vins fins ou de liqueurs. On en consomme énormément.
M. Boyer, que je voyais ces jours derniers, pense qu’avant d’initier l’adulte aveugle à un métier nouveau pour lui, on doit essayer de lui faire continuer celui qu’il pratiquait avant de perdre la vue. En nombre de cas, me disait-il, le résultat serait satisfaisant.
UNE ERREUR HISTORIQUE La fortune des Quinze-Vingts
Le patrimoine des aveugles
Lundi 3 mai.
Une erreur historique dépare le travail si bien documenté de mon excellent collègue M. Louis Moitrier ; il me saura gré de la lui avoir signalée.
« Si nous commençons, dit-il, la revue (des maisons d’aveugles) par Paris, nous voyons que les Quinze-Vingts n’hospitalisent guère que les vieillards et que le vieil établissement, créé en 1260 par saint Louis pour 3 00 chevaliers qui avaient en les yeux crevés par les musulmans , est insuffisant pour le nombre des postulants. »
Les Quinze-Vingts n’hospitalisent plus, en effet, que des aveugles ayant, au moins, atteint la quarantaine ; mais il n’en fut pas toujours ainsi, et rien n’empêche de revenir aux coutumes anciennes où nulle limite d’âge n’était imposée.
Le nombre de trois cents, lui non plus, n’est pas indéfectible. Au temps de saint Louis, il n’existait, sans doute, pas plus de trois cents aveugles errant dans la cité médiévale qu’enserrait encore l’enceinte de Philippe- Auguste, longue de 2.600 toises, flanquée d’une centaine de tours à poivrières et percée de vingt portes. Mais, depuis, non seulement Paris a pris l’énorme extension que nous lui voyons, mais la fortune de la fondation de saint Louis — qui date de i25q et non de 1260 — s’est considérablement accrue. Or, cette fortune, formée de
dons et legs librement consentis et ayant une affectation précise, est le patrimoine exclusif des aveugles, aussi bien de ceux qui ont perdu glorieusement la vue au service de la Patrie menacée, que des autres. Tous ont un droit égal à en connaître l’emploi.
Cette fortune s’est considérablement accrue, je le répète, et cependant, sans parler des scandaleuses malversations de Louis de Rohan, le Cardinal-Collier, elle eut à soutenir divers assauts, sur lesquels, dans un autre cadre, je me promets de revenir.
Le nombre des pensionnaires des Quinze-Vingts, hospitalisés ou non, devrait donc être, à mon avis, en proportion des ressources de l’établissement.
J’arrive maintenant à l’erreur historique que j’ai été surpris de trouver sous la plume d’un homme aussi versé que M. Louis Moitrier dans les choses intéressant le monde des aveugles.
Il ne faut pas en vouloir aux faits historiques d’être en partie inexacts ou même complètement faux. Seuls, les exemples et les enseignements qu’on en tire sont à considérer. L’important est qu’ils ne fassent tort à personne. La légende des 3oo chevaliers aveuglés par les Sarrazins, qui, on ne sait pourquoi ni comment, s’est attachée à l’origine des Quinze-Vingts, et que de multiples réfutations, appuyées des preuves les plus péremptoires, ne sont pas parvenues à détruire, est d’apparence inoffensive. Elle faillit pourtant avoir pour les intéressés les plus désastreuses conséquences.
En 1751, l’Etat manifesta l’intention de vendre la maison et le domaine des aveugles et d’en consacrer le prix à la création, dans l’île des Cygnes, d’une Ecole militaire, pour cinq cents jeunes nobles sans fortune. Les Quinze-Vingts, disait-on, fondés pour trois cents chevaliers aveugles, revenus de Palestine avec saint
Louis, sont beaucoup plus le patrimoine de gentilshommes que de roturiers indigents. La fausseté matérielle de l’allégation fut mise à jour. Saint Louis n’avait ramené, en tout, que cent de ses compagnons d’armes, et nulle part il n’est indiqué qu’ils fussent privés de la vue. On abandonna l’idée qui, selon l’expression de M. d’Argenson, « eût déplu à tout le peuple de Paris ».
La tradition mensongère ne s’en porta pas plus mal.
Le 29 pluviôse an XIII, lors de la visite de Pie VII à l’Hospice, M. Brousse-Desfaucherets, l’un des administrateurs, s'exprimait en ces termes dans sa harangue de bienvenue :
« Un roi, à qui ses vertus ont donné une longue mémoire et sa profonde piété la gloire céleste, en fut le fondateur. Sa justice et sa reconnaissance y rassemblèrent des héros que l’amour de leur religion avait entraînés avec lui par-delà les mers, et qui avaient tout sacrifié pour arracher aux infidèles le berceau de l’Eglise. »
L’éloquent administrateur avait pourtant sous la main, pour ainsi dire, la preuve écrite de la fausseté de sa pieuse affimation. A défaut de cette preuve, il eût pu se demander s’il était vraisemblable que les nobles compagnons d’armes du Roi eussent dû — à titre de récompense royale — remplacer l’écu et la lance du chevalier par le bassin et le bâton du mendiant et s’en aller arracher leur subsistance, aux portes ou à l'intérieur des églises, à la charité des fidèles.
Il ne se le demanda pas. La recherche et le raisonnement sont choses fatigantes.
Desobry et Bachelet, dans leur Dictionnaire général de biographie et d'histoire , affirment que Louis IX fonda les Quinze-Vingts pour 3oo chevaliers ramenés par lui de Palestine et à qui les Sarrazins avaient crevé les yeux.
Dans la petite histoire de Paris de M. Pierre Bujon
publiée vers 1887, je cueille cette étonnante surenchère:
« L’Hospice des Quinze-Vingts remonte à saint Louis (1254). 11 était destiné à recueillir trois cents chevaliers laissés en otage au Soudan du grand Caire et auxquels les Sarrazins avaient crevé les yeux. Ce nombre s’éleva bientôt à huit cents. »
Voici mieux :
Le Nouveau Larrouse illustré , qui n’en reste pas moins une publication excellente, dit à l’article saint Louis : « Très charitable, il fonda plusieurs grands hôpitaux, notamment les Quinze-Vingts pour trois cents chevaliers à qui les Sazarrins avaient crevé les yeux. »
11 est vrai qu’en bon disciple d’Azaïs le même Nouveau Larousse illustré — tel la lance d’Achille qui guérissait les blessures qu’elle avait faites — affirme non moins catégoriquement à l’article Quinze-Vingts « que les trois cents chevaliers revenus aveugles de Palestine sont purement légendaires ».
M. Léon Legrand, dans « Les Quinze-Vingts depuis leur fondation jusqu’à leur translation au faubourg Saint-Antoine », fait de cette fable justice complète.
Néanmoins, la légende apocryphe poursuit placidement son petit bonhomme de chemin, et la pseudo-histoire écrite ne lui suffisant pas, nous la voyons s’épanouir sur les murailles du Panthéon, dans la fresque peinte par Cabanel en 1878, et ouïes Quinze-Vingts sont symbolisés par deux superbes croisés aveugles, dont un jeune garçon guide les pas.
L’abbé Prompsault, qui fut aumônier des Quinze- Vingts et rendit aux aveugles des services signalés, mais dont le travail est surtout œuvre d’apologétique chrétienne, dit que la fondation fut faite en mémoire de 3oo chevaliers qui, n’ayant pas voulu apostasier, endu-
rèrent mille tortures et eurent les yeux crevés ou brûlés parles Sarrazins.
Si un fait de cette importance s’était passé au cours de la septième croisade, Joinville, qui en relate minutieusement les moindres particularités, n’eût pas manqué de le mettre en beau relief. Or, il n’en souffle mot, non plus d’ailleurs qu’aucun des annalistes de l’époque.
Dans la ce Vie de saint Louis » du confesseur de la reine Marguerite, nous lisons : « Et aussi li benoiezRois devant diz fîst acheter une pièce de terre de lez Saint- Ennouré, où il fist fère une grant mansion pour ce que les povres aveugles demorassent ilecques perpétuelement jusquesà trois cents. »
Joinville nout dit : « Le roi fist fère la meson de les Paris pour mettre les pauvres aveugles de la Cité de Paris. »
Rutebeuf, si l’asile avait été destiné à de nobles hommes, n’aurait certainement pas écrit :
Li Roix a mis dans un repaire.
Mais je ne sais pas pourquoi faire,
Trois cents aveugles...
Le pape Alexandre IV écrivait au bon roi, en août 1 260 : « Donc puisque tu as fait construire une maison destinée aux aveugles de Paris... »
Et Clément IV, son successeur, dans une bulle datée de 1264, disait : « Louis qui, en l’honneur de bien-heureux saint Rémy (le patron des Quinze-Vingts), a construit récemment une maison hospitalière pour le soutien des pauvres aveugles... »
On avouera tout de même que ces gens-là devaient savoir un peu mieux que nous ce qui se passait de leur temps et sous leurs yeux, et qu’on peut les croire sur parole surtout quand il s’agit d’un fait matériel, ne prê-
tant à nulle équivoque, indifférenten soi, et qu’ils n’avaient ancune raison de dénaturer.
En compulsant les riches archives des Quinze-Vingts, nous voyons que la légende a pris naissance dans une requête de Jean de l’Aigle, maître des Quinze-Vingts, à Sixte IV, deux bons siècles après la fondation de saint Louis.
Jean de TAigle était, à coup sûr, entiché de noblesse.
Ilne tiendrait qu’à moi de multiplier les témoignages ; mais je crois en avoir assez dit, et, peut-être, trouverez-vous que j’en ai dit beaucoup trop.