A L ÉCOLE DE RONCHIN-LILLE
Premier essai — Premier succès
Novembre 1912-JuiLLET 1913
S’il est agréable d’être prophète, à condition toutefois de présager du bonheur, il est flatteur d’être bon prophète.
C’est ce qui vient de m’arriver, sans que j’en sois d’ailleurs le moins du monde surpris, ayant depuis longtemps l’habitude de ne prophétiser qu’à bon escient.
Dans la conclusion du rapport, qu’à titre de Secrétaire général, je présentai à l’Assemblée annuelle de la Société philanthropique d’impressions pour Aveugles, évoquant les progrès qu’il serait facile de réaliser, dans l’instruction des aveugles, par l’utilisation de mon système, j’écrivais :
. L’éducation des aveugles s’est poursuivie, jusqu’à présent,
sans unité de méthode, chaque Institut choisissant dans le programme des voyants ce que bon lui semblait et délaissant le reste en dehors de tout contrôle.
Il en ira différemment désormais. Le droit imprescriptible des aveugles à la même instruction que les voyants ne restera plus lettre morte. D’une part, les écoles d’aveugles devront être suffisantes à recevoir tous les enfants privés de la vue, en âge de s’ins-
truire ; d’autre part, un programme unique et complet s’imposera pour toutes ces écoles.
ïl faudra donc renouveler de fond en comble ou, pour plus de précision, créer de toutes pièces la bibliothèque classique à l’usage des aveugles. Entreprise considérable et qui pourrait néanmoins être rapidement parachevée, soit avec le seul concours de la Société philanthropique d’impressions pour Aveugles, soit par l'effort combiné des diverses Institutions qui, à l’exemple de celle de Ronchin-Lille, auraient fait l’acquisition d’une grande presse de notre système.
Elles n’auraient plus qu’à se répartir la besogne commune. Telle se chargerait de la grammaire, telle de la géographie, telle de l’histoire, etc., etc. Chacun travaillant pour tous, en quelques mois, au moyen d’échanges, toutes ces écoles posséderaient les ouvrages scolaires et pédagogiques réglementaires.
Si je ne puis dire aujourd’hui que la tâche est accomplie (en quelques mois ce serait invraisemblable), je puis au moins, et c’est là l’essentiel, prouver que le premier essai a plus que justifié mes espérances. Les résultats obtenus à Ronchin-Lille montrent surabondamment que bientôt les seules Ecoles d’ Aveugles où l’on n’aura pas les livres scolaires en nombre et en qualité suffisants, seront celles où l’on ne voudra rien changer à une routine séculaire.
Les premières négociations entre le dévoué directeur de l’Etablissement départemental des Sourds-Muets et Jeunes -Aveugles de Ronchin-Lille et moi au sujet de l’installation dans sa maison d’une presse de mon système, remontent à mai 1912.
M. Cauvin, aussitôt qu’il fut placé à la tête de l’important Etablissement de la région du Nord, s’enquit des moyens les plus efficaces à procurer aux aveugles les bienfaits d’une éducation égale à celle des voyants.
Pour cela, il visita successivement toutes les œuvres et associations qui s’occupent de typhlophilie.
C’est ainsi que j’entrai en relations avec lui. Je lui expliquai mon système dont il comprit les avantages.
Tout gagné à ma cause, il sut promptement y intéresser M Wellhoff, vice-président de la Commission de surveillance de l’Etablissement de Ronchin-Lille, ami très expérimenté des aveugles, puisqu’il a été choisi comme président par les nombreux typhlophiles qui composent la Société de Patronage des Aveugles de la région du Nord.
MM. G au vin et Wellhoff vinrent ensemble visiter notre atelier delà rue Jacquier, au mois de juin 1912. Je leur montrai notre installation si simple, je fis fonctionner sous leurs yeux la presse qui sert à l’impression de la Tribune des Aveugles , en un mot je leur donnai une leçon pratique.
Je les convainquis de telle sorte qu’aussitôt, FEtablissement de Ronchin décida, sous leur double impulsion, de faire l’acquisition d’une presse de mon système.
Comme le marché devait être approuvé par la Commission départementale, il fallut échanger quelques lettres, rédiger et signer un traité ; le tout fut terminé pendant les vacances.
On s’organisa à la rentrée d’octobre.
Je demande ici à l’excellent M. Cauvin la permission de citer quelques fragments de la correspondance que nous échangeâmes alors. Mieux que toutes les argumentations, elle démontrera quel parti on peut tirer de mes presses et combien facilement s’organise, quand on le veut, une imprimerie dans un établissement d’aveugles.
Le 5 octobre 1912, M. Cauvin m’écrivait :
Je suis heureux du prochain envoi delà presse. Conformément à vos recommandations, femmagasineiai le tout convenablement en attendant votre arrivée.
Quand comptez-vous procéder à l’installation? Je désirerais le savoir assez tôt pour m’assurer, en temps voulu, le concours d’un conducteur de presse. Que pensez-vous de la combinaison qui consisterait à prendre un sourd-muet typographe ? N’en résulterait-il pas d’inconvénient pour la composition de la musique...?
Je lui répondis le lendemain :
J’active la livraison des caractères et la fabrication du papier. J’espère pouvoir livrer le tout dans la quinzaine. N’importe lequel de vos élèves ou de vos hommes de service voyants apprendra facilement à régler et conduire la presse. Peut-être vaudrait-il mieux que je donne toutes les explications désirables à un professeur qui formerait autant de compositeurs et d’imprimeurs qu’il vous en faudrait. Il n’est pas indispensable d’être typographe. Pour la musique, il vous faudra un professeur aveugle ou voyant, connaissant la musicographie Braille...
Au mois de novembre, j’allai passer trois jours à Ronchin afin de surveiller sur place l’installation de l’imprimerie et de mettre au courant le personnel chargé du travail.
Tout marcha aussitôt si bien que, le 23 novembre, M. Cauvin m’écrivait :
... J’ai discuté aujourd’hui avec les professeurs intéressés la préparation des ouvrages à reproduire. Nous avons convenu, en ce qui concerne Bouillot, de nombreuses suppressions. De plus, nous avons décidé d’imprimer en in-8°, de manière que les livres ne soient pas trop encombrants et que les enfants puissent écrire sur leurs planchettes tout en suivant sur leurs livres. Y voyez-vous un inconvénient?...
Le 25 décembre, M. Cauvin m’envoie ce bulletin presque triomphal :
... En attendant, nous marchons, nous marchons même bien. Nous avons déjà tiré 2 volumes in-8°, à 27 exemplaires chacun, ainsi que le programme d’une petite fête donnée dimanche dernier,
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dont je vous fais tenir, sous pli séparé, un exemplaire. Vous pourrez ainsi juger de notre travail.
Notre imprimeur a avec lui deux apprentis qui rendent déjà bien des services. Quant à l'imprimeur lui-même, il est maintenant bien au courant de son affaire. C’est d’ailleurs un garçon intelligent et complaisant, qui se prête à tous nos besoins. Il va mettre à profit ses vacances de Noël et du Jour de l’An pour s’initier à la reliure afin de relier ou de faire relier par ses apprentis, les volumes en points que nous tirerons.
En définitive, nous voilà bien installés, bien organisés et nous sommes très contents des résultats obtenus jusqu’à ce jour...
Le 19 février 1918, même témoignage :
Notre presse continue à fonctionner dans de bonnes conditions et nous donne pleine satisfaction.
Enfin, le 25 juillet M. Cauvin m’écrivait la lettre suivante :
A l’occasion de notre participation à l’Exposition de Gand, j’ai fait prendre quelques photographies de l’Établissement, dont une de notre Imprimerie pour Aveugles. Je me fais un plaisir de vous offrir une épreuve de cette dernière, persuadé que vous serez content de voir comment nous sommes maintenant installés.
Ce qui vous fera plaisir aussi, ce sera bien certainement d’apprendre le parti que nous avons tiré de votre matériel et de vos bonnes leçons. Je vous adresse donc inclus le détail de notre production pour cette année. (Voir ce détail page io3.)
Qu’en pensez-vous ?
Pour être complet, je dois ajouter qu’en plus des ouvrages classiques qui figurent sur cette liste, nous avons, à l’occasion, tiré quelques extra , tels les programmes de quelques petites fêtes, pour nos élèves et nos invités, tel encore un nouveau règlement pour les sanctions de la conduite et du travail, dont je vous adresse un exemplaire, etc. Vous pensez bien qu’outillés comme nous le sommes maintenant, nous ne regardons pas, sans cependant jamais perdre de vue notre production utilitaire, à imprimer ces petits suppléments. C’est si simple, si facile à faire, et ça fait tant plaisir aux enfants! Il vous aurait fallu les voir quand, pour la première fois, on leur a distribué un programme de fête imprimé en points ; l’installation de la presse était encore tout récente, cette distribution
qui n’avait pas été annoncée, fut certainement le numéro le plus goûté et le plus sensationnel de toute la fête. Ce jour-là, cher Monsieur Yaughan, vous vous êtes acquis d’emblée la reconnaissance des jeunes aveugles de Ronchin,
Mais me voilà en plein détail sans vous avoir encore parlé du principal. J’y arrive. Excusez cette digression.
La production dont je vous adresse le détail est l’œuvre de notre imprimeur, ancien élève sourd-muet de l’Ecole, et des deux enfants qu’on voit sur la photographie. Ces enfants, lorsque je les mis à la composition, avaient respectivement quatre ans et demi et six ans de scolarité dans l’Établissement. Ils se sont toujours très bien tirés d’affaire, sans faire trop de fautes. La préparation de la copie, qui était faite, au début, par un professeur voyant, fut ensuite laissée à l’imprimeur lui-même, qui s’en tira sans peine. Quant à la correction, elle fut assurée par un professeur aveugle pendant les récréations d’interclasse. Les enfants n’ont jamais sacrifié une minute de classe aux travaux de l’imprimerie, mais l’imprimeur y consacrait tout son temps, sauf les vacances bien entendu.
Je me demande, cher Monsieur Yaughan, ce que vous penserez de ces résultats. Mais ce que je sais bien, c’est que, pour ma part, j’en suis content, idem les professeurs et les élèves. Certes, il nous faudra encore du temps pour constituer un fonds complet ou à peu près d’ouvrages classiques ; mais l’outil qui doit le réaliser est trouvé, il a fait ses preuves, il a mis la confiance où était le doute, il a versé l’enthousiasme où il n’y avait que la prudence : il vaincra.
L’atelier d’impression pour aveugles de Ronchin-Lîlle est installé dans une salle unique. Au milieu, la presse typographique ; à droite et à gauche, deux grandes tables ; dans un angle, la cuvette pour mouiller le papier, auprès d’elle, le séchoir où l’on suspend les feuilles après le tirage.
Le personnel est recruté parmi les sourds-muets. Il se compose d’un ouvrier pour le tirage et de quelques enfants pour la composition.
Il faut noter, et j’insiste beaucoup sur ce point, qu’il ne s’agit ici ni d’ouvriers de métier, ni de journées de travail. Les enfants qui, en quelques jours, deviennent d’excellents compositeurs, sont des élèves de l’Institution,
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qui ne négligent pas leurs études pour le travail d’impression.
Les premiers essais datent du i5 novembre 1912. La statistique dont je transcris les renseignements se termine au i5 juillet 1913, Nous avons donc de quoi évaluer le labeur de sept mois.
Pendant ce temps, l’Imprimerie de Ronchin-Lille a tiré 21 ouvrages, chacun de 28 à 32 exemplaires, soit 61 5 volumes, formant 1.804 pages de composition et 52.617 pages d’impression.
Tous ces ouvrages sont exclusivement pédagogiques.
Ils se répartissent ainsi :
a) 7 volumes de grammaire française.
b) 4 volumes d’histoire de France.
c) 7 volumes d’arithmétique.
d) 2 volumes de musique.
a) 1. Français par les textes du Cours élémentaire, 45 pages,
tiré à 28 exemplaires.