DES LIVRES POUR NOS SOLDATS AVEUGLES
Les aveugles de la guerre savent lire et écrire le « Braille » ou ne tarderont pas à le savoir. C’est bien. Il ne reste qu’à les mettre à même d’utiliser leur savoir.
Pour écrire, il suffit d’une tablette, d’un « style » ou poinçon et de papier. Matériel peu coûteux et facile à se procurer.
Pour lire, il faut des livres en points saillants et je ne vois pas où l’on en trouvera en quantité suffisante.
L’aveugle qui a dix fois, cent fois, mille fois plus besoin de lire que le voyant, ne lit pas, ou si peu, que ça ne vaut pas la peine qu’on en parle.
Je ne m’occupe pas, bien entendu, des aveugles riches, non qu’ils ne soient dignes, eux aussi, du plus affectueux intérêt ; mais parce qu’ils ont, dans la personne de leurs secrétaires, des yeux d’emprunt à leur disposition.
Les publications en Baille, coûtant fort cher, sont, pour la plupart des aveugles, comme si elles n’étaient pas.
Aux catalogues de l’Institution nationale des jeunes aveugles, des frères Saint-Jean de Dieu, des sœurs de Saint-Paul, de l’association Valentin Haüy, en dehors de livres scolaires presque tous désuets, on ne trouve que de maigres extraits des classiques etune demi-douzaine d’œuvres modernes, anodines à plaisir.
La Collection la plus importante mise à la disposition
des aveugles est la bibliothèque de l'association Valentin Haüy. Elle comprend 3o à 40.000 volumes, accumulés depuis la fondation de l’œuvre et transcrits, en général à exemplaire unique, par des copistes bénévoles.
C’est beaucoup, en apparence, pas grand’chose en réalité. Ces 3o à 40.000 volumes représentent à peine 4 à 5.ooo volumes du format Charpentier.
Quand je fus appelé à la direction de l’Hospice National des Quinze-Vingts, cette pénurie me frappa et je cherchai le moyen d’y remédier dans la mesure de mes forces et de mon intelligence.
« Les aveugles, me disais-je, ont plusbesoin delireque les voyants ; c’est un fait. Les livres leur manquent ; c’est un autre fait. On ne leur en offre pas ; c’est encore un fait.
« Pourquoi ?
« Parce que si on leur en offrait ils n’auraient pas les moyens d’en acheter.
« Pour sortir de ce cercle vicieux, il faut imaginer un système d’impression qui permette au voyant le plus inexpérimenté de multiplier à l’infini les exemplaires des livres à l’usage des aveugles. Puis, créer pour la diffusion gratuite et large de ces livres, dans tous les Centres d’aveugles, des bibliothèques où il leur soit, non seulement possible, mais facile de s’alimenter. »
Et tout fier de ce beau monologue je me mis à chercher et finis partrouverun procédé d’une simplicité enfantine et qui me paraît assez bien répondre à ce programme.
Ce ne fut, croyez-le, ni sans tâtonnements ni peines. En matière d’invention, c’est toujours par les combinaisons les plus compliquée que commencent les ignorants n’ayant d’autre guide que l’imagination et le désir de bien faire.
D’excellents conseils, dont je fis mon profit, me furent donnés et quand la chose fut viable, l’aide généreuse de
M. Georges Bonjean et celle de la Société des Ateliers d’aveugles me permirent de la mettre sur pied.
Alors se constitua, sous la présidence d’ Anatole France, la « Société philanthropique d’impressions pour aveugles parle système Ernest Vaughan ».
Elle se proposait :
i° De procurer aux travailleurs aveugles , dans les meilleures conditions possibles , les ouvrages techniques nécessaires à V exercice de leur profession , les catalogues , références et généralement tous les renseignements pratiques susceptibles de les mettre à même d’ obtenir un salaire se rapprochant de celui des travailleurs voyants.
2° De créer des bibliothèques régionales gratuites où, ainsi que le font les voyants, les lecteurs aveugles trouveront des éléments d’éducation et de distraction.
3° D’éditer et de vendre les livres et la musique à l’usage des aveugles au prix le plus modique (on les donne ; c’est plus simple).
4° D’aider par ses conseils les aveugles — et en premier lieu , les travailleurs — qui trouveront toujours près d'elle, à l’exclusion des secours en argent qu’elle s’interdit de donner , les renseignements et les encouragements de toutesorte dont ils pourront avoir besoin.
5° De propager le procédé d’impression pour aveugles de M. Ernest Vaughan. (La vente des appareils et accessoires est faite au profit exclusif de la société et, par conséquent, des aveugles.)
Ce programme est en bonne voie d’exécution, et ne peut, dans les pénibles circonstances actuelles, qu’élargir son champ d’action.
La Société des Amis des Aveugles, fondée par M. Vallery-Radot, nous y aide puissamment. Elle a installé une de nos grandes presses dans un atelier provisoire et fait une active propagande en vue de répandre, parmi les typhlophiles, l’usage du petit matériel d’imprimerie pour aveugles, dont on trouvera, plus loin, la description et le mode d’emploi.
Notre système d’impression est adopté en Amérique, à Washington et à Buenos-Aires. 11 a été installé à l’orphelinat Crozatier, de Viîlepreux, parM. Georges Bonjean. Il fonctionnait à merveille à l’Institution de Ronchin- Lille, sous l’habile et dévouée direction de M. Gauvin, fait prisonnier et interné en Allemagne au début de la guerre.
J’ajouterai que divers typhlophilesontfait l’acquisition de 3o petits matériels au moyen desquels ils ont publié, déjà, en nombre, plus de cent volumes.
La Société philanthropique d’impressions pour aveugles envoie ses publications à toutes les œuvres françaises s’occupant des aveugles à un titre quelconque.
Elle a fondé des bibliothèques régionales à Alger, à Béziers, à Dijon, à Lyon, à Marseille, à Montpellier, à Paris, à Rouen, à Saint-Just-en-Chaussée (patrie de Valentin Haüy), à Toulon et à Toulouse. D’autres suivront.
Voici maintenant la liste des publications techniques et littéraires éditées en nombre, distribuées aux institutions d’aveugles, aux bibliothèques régionales et offertes gratuitement, port payé, aux aveugles travailleurs qui en ont fait la demande.
Petite méthode de Cordonnerie , à l’u-,age des aveugles, par Coulon Jacques, cordonnier aveugle. 2 vol. in-8°, cartonnés.
Album de planches en relief de la méthode de cordonnerie. 1 vol. in-40, cartonné.
Catalogue de la maison Raynal, outillage pour la cordonnerie. 1 vol. in-8°, cartonné.
Catalogue de la maison Muller , fournitures pour piano. 1 vol. in-8°, cartonné.
La Massothérapie Théorique , à l’usage des aveugles, par le professeur Tabary, i vol. in-8°, cartonné.
Manuel de tricot , par Mme Clara Claisson, professeur à l’Ecole d’aveugles de Parkens, Boston (Massachusetts), i vol. in-8°, cartonné.
Manuel de crochet du même auteur, i vol. in-8°, cartonné.
Les erreurs de la physiologie de la technique du jeu de piano , par Steinhausen, traduit de l’allemand parMme Émile Javal. i vol. in-40, cartonné.
Méthode rationnelle du jeu de piano , par Xavier Scharwenka, traduit de l’allemand par Mme Émile Javal. 2 vol. in-40, cart.
VA B C de la Brosserie , à l’usage des aveugles adultes, par M. G. de Valicourt, i vol. in-8°, cartonné.
Memento T histologie, par Paul Remy. 2 vol. in-8°, cartonnés.
Dictionnaire usuel de langue française , à l’usage des aveugles. L’ouvrage complet comportera de 10 à 12 forts vol. in-40. Les trois premiers volumes ont été distribués.
Nicolas Saunderson , 1 vol. in-8°, cartonné.
Docteur Emile Javal , par Abraham Dreyfus, i vol. in-8°, cartonné.
Hellen Keller , par Gérard Harry. i vol. in-8°, cartonné.
Et divers autres petits ouvrages.
Je m’en tTens à cette nomenclature et ne me dissimule pas le prodigieux éloignement du but à atteindre.
L’éloignement de ce but ne doit pas nous empêcher d'y marcher résolument.
Cliché de la Société des Ateliers d’ Aveugles .
Atelier d’impression Braille, système Ernest Vaughan, da l’Institution de Ronchin-Lille.
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