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L’ALPHABET BRAILLE

Mardi 3o mars.

L’Alphabet Braille est ce que Ton doit apprendre, tout d’abord, à ceux de nos généreux défenseurs qui ont perdu la vue.

C’est ce que font à Lyon, M. Marcel Bloch et à Dijon, M. Boyer, le si dévoué Directeur de l’Institut régional d’ Aveugles.

« Depuis la guerre, m’écrivait-il récemment, une quarantaine de militaires aveugles ont été soignés dans les hôpitaux auxiliaires de Dijon. Cette avalanche de céciteux nous a été signalée un peu tard ; mais notre jeune fille a pu se rendre, en dernier temps, auprès d’un certain nombre d’entre eux, leur enseigner le Braille et leur procurer des livres. Madame Boyer en a composé quelquesuns à lignes espacées pour faciliter la lecture et la rendre plus intéressante pour les débutants : les syllabaires édités par l’Institution Nationale ne convenant qu’aux enfants. »

C’est ce que l’on va faire à l’annexe des Quinze-Vingts que vient de fonder, rue deReuilly,M. Brisac, directeur de l’Assistance et de l’Hygiène publiques.

C’est ce que l’on fera partout où des soldats aveugles se trouveront réunis.

Tous vont donc savoir lire et écrire en écriture ponctuée. Il ne s’agira plus que de leur procurer la lecture qui, cent fois, mille fois plus qu’aux voyants leur est nécessaire et cela n’ira pas sans quelques difficultés.

Aux heures d’isolement ou d’insomnie, c’est par la lecture que nous distrayons notre esprit des pensées

attristantes qui l’assaillent. Or, les livres en points sont d’une rareté excessive, surtout ceux qui conviendraient à des adultes, brutalement frappés en pleine floraison physique et intellectuelle.

Faute de mieux, on s’intéressera un instant à quelque œuvre classique, à quelque récit enfantin, à quelque roman désuet, à quelque comédie anodine : mais outre que les aveugles n’en ont pas des tas à leur disposition, ils en seront bientôt rassasiés.

Si Peau d’Ane m’était conté,

J’y prendrais un plaisir extrême

a dit le bon fabuliste. Possible. Mais ça ne dure pas longtemps, Peau d’Ane, et si attrayant que cela puisse être, ça ne constitue tout de même pas, pour un cerveau d’homme fait, une nourriture très substantielle.

Eh bien, je vais vous indiquer le moyen de remédier puissamment, sinon complètement, à ce déplorable état de choses.

Parents, compagnes, fiancées, amis de ces nobles victimes de la guerre, hâtez-vous de vous familiariser avec l’Alphabet Braille. Deux semaines d’application y suffiront amplement. Vous ne sauriez leur rendre un plus grand service qu’en leur écrivant, en relief, de longues, très longues lettres. Elles ne le seront jamais trop.

Vous leur écrivez en noir ? C’est entendu, Mais vous n’ignorez pas que vos lettres leur sont lues par des tiers, plus ou moins bienveillants, plus ou moins discrets, plus ou moins désintéressés. Quel réfrigérant pour les intimes confidences !

En employant le Braille, vous vous épanchez sans réticence, à cœur grand ouvert. Vous ne craignez pas d’entrer dans les détails les plus secrets de votre Aie. Vous exprimez les sentiments les plus tendres, les pen-

sées les plus délicates. Vos moindres mots ont la douceur des plus délicieuses caresses. Et quelle joie pour les pauvres mutilés que de lire et relire les réconfortantes épistoles à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit ! Quelle éblouissante clarté jetée dans leurs ténèbres !

Il n’est pas de chef - d’œuvre qui vaudra pour eux, croyez-moi, ces bonnes lettres-là. Et, eux-mêmes, sachant que vous aussi, vous passerez de traducteur, ne mettront pas de bornes à leurs effusions.

Certains pourront continuer à vous écrire en noir aidés d’un guide-main Wagner , de la planchette scotographique du docteur Emile Javal (i) ou de tout autre appareil analogue. D’autres se serviront, avec autant d’habileté que le meilleur dactylographe, de machines à écrire Mais cela ne vous en laissera pas moins l’obligation absolue de leur écrire en points saillants si vous voulez qu’il n’y ait pas d’intermédiaire entre eux et vous.

Je vous ai dit que rien n’était plus facile que d’apprendre le Braille. Je vais essayer de vous le démontrer.

L’Alphabet imaginé par Louis Braille est un modèle d’ingéniosité et de simplicité. L’enfant aveugle l’apprend plus vite que l’enfant voyant, du même âge, n’apprend l’alphabet romain. On l’a maintes fois constaté.

Commencez par l’examen des dix premiers signes, représentant les dix premières lettres, de A à J.

Vous voyez que la lettre A, un point, dans le haut, à gauche et la lettre G, quatre points, sont des signes uniques et ne pouvant être pris pour d’autres.

Le B, c’est deux points placés verticalement ; le C, deux points placés horizontalement; l’E, deux points placés obliquement de gauche à droite et l’I deux points

(i) La planchette scotographique se trouve chez M. Cornet, 66, rue de Rennes, au prix de vingt francs.

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