ATELIERS RÉGIONAUX
Samedi 20 mars.
Mon excellent ami, M. Charles Dominique, directeur des Hospices et de l’Institut des Aveugles d’Angers, préconise la création d’un atelier régional, où les mutilés de la guerre, et notamment les aveugles, apprendraient des métiers manuels, appropriés à leurs aptitudes et qui leur donneraient le moyen de gagner leur vie.
« Il faut bien, en effet, dit-il, dans une interview publiée par notre confrère L’ Ouest, se pénétrer de cette idée que nous avons, vis-à-vis de nos chers blessés, un devoir sacré à remplir, celui de leur procurer un travail qui leur permette, malgré leurs mutilations, de vivre et de faire vivre leur famille.
ce II nous appartient, à nous qui n’avons pas eu le bonheur d’aller au front, de refaire une vie, la meilleure possible, à ceux qui sont revenus de cette odieuse boucherie avec un membre ou un sens de moins. »
Et M. Dominique, dont la compétence est justement appréciée par tous les Typhlophiles, accompagne cette déclaration de développements techniques dont on ne saurait contester la justesse.
Dans l’atelier régional, à qui les commandes ne manqueraient pas, les salaires seraient identiques à ceux des industries similaires privées et, la journée faite, les travailleurs qu’il n’est pas question d’hospitaliser — à moins qu’ils ne soient sans famille et ne réclament eux-mêmes l’hospitalisation, — rentreraient chez eux et jouiraient, comme tout le monde, des joies du foyer.
L’idée est généreuse et, avec un homme tel que M. Dominique, assurée d’un plein succès si, comme il faut l’espérer, elle se réalise.
Il est à remarquer que les mutilés de la guerre ont hâte de revoir leur pays. Sentiment bien naturel. C’est là et là seulement qu’ils trouveront les soins attendris d’une mère, d’une sœur, d’une compagne ; c’est là qu’ils puiseront la force de vivre, surtout s’ils entrevoient la possibilité d’être utiles à ceux qu’ils aiment et dont, normalement, la charge leur incombait.
C’est pourquoi l’établissement que M. Dominique désire pour Angers et la région de l’Ouest, n’est pas moins souhaitable dans les autres parties de la France.
Les bons éducateurs d’aveugles, ayant fait leurs preuves et de qui l’expérience égale la bonté, ne manqueront nulle part.
A Bordeaux, par exemple, on trouvera M. l’abbé Moureau, dont vous me permettrez de conter brièvement l’histoire.
En 1896, M. Moureau était curé de Saint-Louis de Montferrand. Il rencontra, en visitant sa paroisse, un pauvre aveugle, minable, maladif, errant à tâtons sur les routes et à qui son frère et sa belle-sœur, les seuls parents qui lui restassent, reprochaient amèrement son oisiveté forcée et ce que leur coûtaient son entretien et sa nourriture. Ils ne lui donnaient, et comme à regret, qu’un peu de pain chaque jour. Pour boisson, il avait l’eau de la fontaine.
Il s’appelait Habens. M. l’abbé Moureau, très ému, enmena chez lui le pauvre homme, le soigna, lui rendit des forces puis, soucieux de son avenir, le fit entrer, par l’intermédiaire de l’Association Valentin Haüy,à l’Ecole des Ateliers d’aveugles de la rue Jacquier.
A son retour, M. Moureau se fitle placier des produits
de son élève et n’eut de cesse qu’il ne lui ait trouvé des clients en quantité suffisante.
Rassuré sur le sort de ce premier disciple, le bon curé se souvint d’un autre aveugle, Ernest Tiffereau, qu’il avait connu à Gussac-de-Médoc, où il faisait l’empaillage et le rotinage des chaises. Tiffereau vint avec Habens apprendre la brosserie.
M. Moureau, dont le zèle croissait en raison des difficultés vaincues, recruta un troisième aveugle, puis un quatrième, et forma ainsi un petit atelier, malheureusement mal placé à Montferrand où les débouchés sont fatalement restreints. Il aurait fallu le transporter à Bordeaux. Mais comment? L’abbé Moureau était attaché à sa cure comme la chèvre à son poteau. Il sollicita une aumônerie lui assurant les ressources personnelles indispensables et l’obtint. Alors son dévouement aux déshérités de la vie se donna libre carrière. La sincérité de son ardeur, sa rayonnante et profonde bonté lui valurent des sympathies précieuses et agissantes, grâce auxquelles il put enfin réaliser son rêve, en fondant, rue de Pessac, « la Société des Aveugles travailleurs du Sud-Ouest ».
Je ne puis mieux donner une idée du large esprit de solidarité humaine dont s’inspire M. l’abbé Moureau, qu’en reproduisant quelques lignes de la notice qu’il m'adressa il y a deux ou trois ans.
M. l’abbé Moureau est membre de la Société d'impressions pour aveugles par le système Ernest Vaughan.
« ...tout postulant est admis sans distinction de religion. Ils sont aveugles, par conséquent, dignes de notre intérêt, de notre pitié, le même accueil bienveillant est réservé à tous.
« ...les discussions politiques et religieuses sont formellement
interdites.
« ...les aveugles ne sont tenus à aucun exercice religieux.
« ...l’aveugle, après son apprentissage, ne reste pas toujours à l’atelier. Quand il est devenu un bon ouvrier, il aime à retourner dans son pays, son rêve est d’y ouvrir un petit magasin. Plusieurs l’ont déjà fait avec succès, par exemple, à Saint-Emilion, à Pau, à La Roche-sur-Yon, à Aubusson, etc... »
Si, comme jel’espère, un atelier régional du Sud-Ouest est fondé pour nos soldats aveugles, à qui en confiera-t-on la direction, si ce n’est à l’abbé Moureau?
Je m’en tiens, pour aujourd’hui, à ces deux régions de l’Ouest et du Sud-Ouest et reviens à mon ami, M. Dominique, dont certaines réflexions valent qu’on s’y arrête.
« Il faudrait, a-t-il dit à son interviewer, supprimer le travail dans les prisons et envoyer les détenus dans nos colonies pour les améliorer (les colonies, bien entendu). »
Plusieurs des travaux d’aveugles : brosses, balais, tapis, chaussons, etc., sont de ceux que certains entrepreneurs, qui ne meurent jamais dans la misère, font exécuter par des prisonniers à des prix, trop souvent dérisoires. C’est cela, surtout, qui est condamnable et qu’un gouvernement républicain ne devrait pas tolérer,
J’avoue cependant que je ne verrais pas grand mal à ce que des prisonniers fussent employés à ces travaux aux mêmes conditions que les travailleurs libres. A l’expiration de leur peine, leur masse serait plus forte et leur permettrait d’attendre plus longtemps l’emploi que leurs antécédents leur rend si difficile à trouver. Combien de récidivistes seraient rentrés dans le droit chemin s’ils avaient eu, en sortant de prison, les moyens de vivre honnêtement ?
Oui, mais, à ce compte-là, trouvera-t-on beaucoup d’entrepreneurs disposés à les occuper? J’en doute. La
philanthropie de ces messieurs n’est pas une philanthropie gratuite.
Où M. Dominique a tout à fait raison, c’est quand il me fait remarquer que ni lui, ni moi, ni personne que je sache d’ailleurs, n’avons parlé des soldats mutilés belges.
« N’est-ce pas, m’écrit-il, que si nous ne l’avons pas dit encore, c’est parce que le sous-entendu existe impérieusement et que vous le voulez tout comme moi pour les uns et pour les autres ? »
Parfaitement, mon cher Dominique, et ce n’est pas moi qui ai reçu la plus large, la plus accueillante, la plus cordiale hospitalité à Bruxelles, pendant mes dix années d’exil, qui vous contredirai.
Français et Belges, ça ne fait qu’un. Tant que leur noble pays ne sera pas reconstitué, nos frères de Belgique doivent trouver chez nous les soins et le réconfort qu’ils trouveraient chez eux, et, si je ne l’ai pas dit, c’est que ça allait sans dire.