CHAPITRE PREMIER
I. Etat religieux du Condomois et de TAlbret vers 1530. — IL Marguerite d'AngouIème à Nérac. — III. Les proscrits se réfugient dans l'Albret et la Navarre. •— IV. Leurs doctrines religieuses et ecclésiastiques. — V. Calvin à Nérac. — VI. Pourquoi une demi-réforme n*aboutit pas. — VIL Derniers moments de Lefebvre d'Etaples; son tombeau. — VIII. Paix profonde à Nérac pendant que la persécution sévit partout. •— IX. Le mysticisme de Marguerite; la Réforme ne tient pas ses promesses.
La Réforme commença de bonne heure à
Nérac (1); elle n'y prit point le caractère d'une révolte de la conscience contre les superstitions, mais d'une transformation prudente dans le dogme et les cérémonies *de l'Eglise. Ce n'est qu'après trente années d'hésitations, quand l'expérience eut démontré l'impossibilité des compromis , qu'on s'y décida à se séparer de Rome.
Les habitants de notre contrée, comme toutes les populations du Midi, étaient pourtant capa- ..
(I) Le nom de Nérac proviendrait, selon les uns, de ner et de acq ou ach , mots celtiques signifiant , le premier, partage , et le second , rivière. Selon d'autres , ce nom dérive de Ner aq ( près de l'eau) ou de Nereidum aquss (eaux des Néréides). Vers l'an 1011, on trouve pour la première fois le nom de Nérac dans une donation , qui fut consentie par un seigneur nommé Arcius d'Olbon en faveur de l'abbaye de Condom. A l'époque du mouvement qui amena l'émancipation des communes, l'abbaye de Condom , voulant reprimer les révoltes fréquentes des habitants de Nérac , s'adressa au sire d'Albret , dont elle paya la protection contre ses vassaux par quelques cessions. Les sires d'Albret obtinrent , en particulier , un emplacement oii ils bâtirent un château.
Au commencement du seizième siècle, Nérac possédait quatre consuls annuels et un conseil composé de trente jurats à vie, une chambre des comptes, créée en 1527, et réunie à celle de Pau en 1624.
En 1555, une sénéchaussée y fut érigée avec quatre tribunaux (Nérac, CasteUnoron, Casteljaloux, Tartas). La chambre de l'édit de Guyenne y tint longtemps ses séances. Enfin , dans les premières années du dix-septième siècle , Nérac fut le siège d'un présidial comprenant l'Albret et le bas Armagnac, et d'une maîtrise des eaux et forêts.
(Samazeuilh, Monographie de la ville de Nérac, passim.)
LÀ PRÉPARATION. il
bles d'entraînement. Ainsi , en 1518 , un moine esclavon de FOrdre des Franciscains , Thomas Illiric , prêche à Condom et à Nérac. Il recommande surtout la récitation fréquente des Ave Maria et le culte des images. On accourt de toutes parts pour l'entendre , et l'affluence des auditeurs est parfois si considérable qu'il prêche hors de l'église , dans les prairies attenant aux remparts. La foule se précipite sur son passage , nous rapporte le chroniqueur auquel nous empruntons ces détails , en criant dans la langue du pays : Senhor Lieu! miséricorde!
Cartes, dés, tables de jeu, tambourins pour la danse, tout est jeté au feu. C'est le. délire de l'enthousiasme (1).
Cet exemple montre avec évidence combien, à Nérac et' aux alentours , les esprits se laissaient facilement entraîner ou séduire. Il n'en est pas moins vrai qu'on ne voulut accepter la Réforme, avec toutes ses conséquences, que bien mûrement , après longues réflexions. Témoignage irrécusable, pour le dire en passant, de la profondeur du mouvement religieux qui s'accomplit au seizième siècle !
Moins de dix ans après les prédications du moine Illiric, un travail caché commençait dans
(1) Archives de l'hôtel-de-ville de Condom , livre des Jurades > 1505-1540, fo 55 verso (INÉDIT). Voir, pour le texte, Appendice, p. 77.
toute la province. La Guyenne fut visitée par Farel , qui n'y fit qu'un très court séjour (1). Après lui , des Luthériens , ainsi qu'on les appelait alors (2), prirent, sans déclarer trop ouvertement leurs doctrines, la direction des écoles (3). Installés par les Jurades et les consuls , avec des appointements fixes, ils étaient tenus d'instruire gratuitement tous les enfants qui se présentaient. Fort savants, pour la plupart, ils ne croyaient pas déroger en se consacrant à de si humbles fonctions. André Mélanchthon,, le neveu du Réformateur se fixa à Tonneins ; Philibert Sarrazin, ancien professeur de philosophie à Perpignan et docteur en médecine (4) , fut appelé à Agen en qualité de régent principal , au traitement annuel de 100 livres tournois (5)-
Les principales familles se faisaient un honneur de confier leurs enfants à de tels hom-
(1) « Dum eDim in Aquitania hxreres ad te equidem scripsissemus sed statim auditus est tuus repentinus discessus » (Canaye à Farel, 13 juillet 1524. — Hcrminjard, Correspondance des réformateurs f t. I, p. 242).
(2) « Eos (juos mundus vocat Lutheranos » (Toussain à OËcolampade, 26 juillet 1526. — Herminjard, t. I , p. 446).
(3) Florimond de Rœmond, Histoire de la naissance de V hérésie, etc., livre VIT, p. 864. « Par l'entremise de ces régens firent couler leur dangereuse doctrine dans les escoles principalement de la Guienne. »
(4) Haag, France protéstantCf art. Sarrazin.
(5) Archives de l'hôtel-de-ville d'Agen, livre des Jurades, série BB, f> 24 (INÉDIT). Voir, pour le texte, Appendice, page BO.
mes. Sarrazin élevait les fils du trésorier de la ville, Godailh, et de Juste Scaliger. Il traduisait des livres d'Erasme avec le juge-mage de Sevin (1), et exerçait, par son savoir et sa piété, autant d'influence sur les parents que sur les enfants.
Ainsi , les régents , sans donner encore ombrage au clergé, préparaient le terrain aux idées nouvelles.
Dans TAlbret, la souveraine elle-même protégeait les novateurs. Sœur de François P** et veuve du duc d'Alençon , Marguerite d'Angoulême avait épousé, en 1527, Henri d'Albret, roi de Navarre (2).
La gracieuse et touchante figure de Marguerite a été trop souvent retracée par les histo-
(1) Âbbé Barrère, Histoire religieuse et monumentale du diocèse d'Agen^ depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours ^ t. II. — Mary Lafon, Histoire du midi de la France^ t. III, p. 412.
(2) La famille d'Albret apparaît dans l'histoire à l'époque des croisades. Amanieu d'Albret entra le premier par la brèche dans Jérusalem. — Arnaud- Amanieu épousa Marguerite de Bourbon , belle-sœur de Charles Y. — Un d'Albret commandait ChÂteauneuf de Randon, assiégé par Duguesclin. — Charles d'Albret , connétable, dirigeait l'armée française à Azincourt. — Alain, surnommé le Grand, eut pour fils Jean, qui épousa Catherine de Foix , reine de Navarre. De ce mariage naquit Henri d'Albret , époux de Marguerite d'Angouléme.
riens pour qu'il ne soit pas téméraire de faire ici son portrait (1). Son affection pour son frère, véritable et chaste passion, sa vive intelligence, ouverte à toutes les idées fécondes, son acttve bonté pour les souffrances des malheureux , la sévérité de ses mœurs dans une époque dissolue et la liberté de son langage dans quelques-uns de ses écrits, tout a contribué à revêtir cette princesse d'.un attrait indéfinissable et d'un charme pénétrant. Il suffira de rappeler que dès rage de quinze ans, elle manifesta des tendances vers la piété i(2) ; qu^à partir de cet âge, elle ne cessa, malgré les défenses de l'Eglise, de lire chaque jour quelques portions de l'Ancien et du Nouveau Testament (3), et que, deux ans avant de régner sur la Navarre, elle avait envoyé à son frère, captif à Madrid, un volume des épîtres de saint Paul , le suppliant de les lire « par manière d'oraison tous les jours (4). »
(1) Michelet, Hist. de France^ t. X, ch. VIII. — Henri Martin, Histoire de France, 1. 47, 49, t. 8. — Merle d'Aubigné, Histoire de la Réform., t. III , p. 503-513. — Dargaud , Histoire de la îiherté religieuse, t. 1, livre II. — De Félice, Hist. des protest,' de France, livre I^ p. 40. — Et les biographies d'Anderson.Génin, etc..
(2) S. Marthe, Panégyrique de la reine de Navarre.
(3) ft Partem aliquam vel veteris vel novi testamenti maximo affectu ôrationis instar quotidie légère. » — Olhagaray, Hist. de FoiXy Béarn et Navarre, p. 502.
(4) Lettre de Marguerite au grand maître Anne de Montmorency- (Génin , Lettres ^e Marguer. ; et Crottet , Petite chronique protestante f Appendice, p. 9.
Telle était la princesse que Dieu, par une dispensatioii mystérieuse , appelait au trône de Navarre. Il sera temps d'examiner plus tard si Marguerite devint protestante, ou si elle resta catholique. Son âme généreuse lui fit tout d'abord repousser le sombre fanatisme de Béda et de ses acolytes. Déjà, quand elle n'était encore que duchesse d'Alençon, elle avait ouvert les portes de ses résidences à tous ceux qu'on poursuivait pour crime d'hérésie. Après la rétractation de Briçonnet , elle assura, par sa protection, aux anciens collaborateurs du faible prélat^ soit un prompt rappel de Fexil, soit un refuge auprès d'elle.
Placée maintenant près des frontières de l'Espagne, et pour* àînsi dire, sous .les yeux de Charles-Quint, ce redoutable champion^ de l'orthodoxie; épouse d'un prince que ni ses instincts, ni son éducation n'entraînaient dans le grand courant ouvert par la Renaissance ; obligée de ménager les susceptibilités des puissances, la reine allait-elle cesser d'être favorable aux proscrits de la Sorbonne? Ceux qui le craignirent un moment furent bien vite rassurés. Les victimes du fanatisme trouvèrent, entre les murs de ses nouveaux châteaux et sous les chênes de ses parcs, un asile inviolable qui ne leur fit jamais défaut.
à répoque de l'arrivée de Marguerite à Nérac (1), il ne parait pas que les idées de réforme y eussent pénétré encore bien profondément.
Les choses allaient avec lenteur et par degrés. La cour donna l'exemple à la ville. Beaucoup d'hommes célèbres , la plupart « entachés de luthéranisme , » venaient .visiter une cité où Te soupçon d'hérésie était plutôt un titre de faveur qu'une marque d'infamie. Ils n'avaient qu'à se nommer et les ponts-levis s'abaissaient. Introduits dans les appartements de la reine comme des hôtes impatiemment attendus et toujours sacrés, ils étaient admis aux entretiens de la princesse dans de longues et savantes causeries. « On discutait quelques textes de » l'Ecriture sainte, par exemple ces paroles de » Jésus-Christ : Si vous ne ressemblez aux pe- » tits enfants, vous n'entrerez jamais au royaume » des cieux, et chacun se retirait émerveillé du » savoir et de la bonne grâce de Margue- » rite (2). »
Plusieurs furent attachés par des honneurs et des charges à sa personne. Elle les retenait auprès d'elle dans ses demeures de Nérac
(2) Génin, Lettres de Marguerite, Introd.
et de Pau. Quand la cour séjournait à Nérac , — et elle y résidait souvent, — la ville, d'ordinaire très calme, prenait un air de fête; le château des d'Albret , encore inachevé (I), dans sa partie méridionale , s'ouvrait , brillant et paré , à la société la mieux choisie parmi les esprits distingués et les hommes de mérite. Un soir on écoutait et on applaudissait Michel d'Arande (2), ancien lecteur de la reine mère (3), qui remplissait le même office auprès de Marguerite , même quand il fut nommé son chapelain. Ami de Briçonnet, il avait dû s'enfuir de Meaux quand la persécution sévissait. Un autre jour,
(1) Le château de Nérac, formé de quatre corps de logis et dominant la rivière de la Baïse , fut bâti du quinzième au seizième siècle. Le corps occidental fut élevé par un des sires d'Albret , qui précédèrent le connétable vers 1390. Les ailes septentrionales et orientales sont dues à Alain le Grand (147 1-15*22). Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret firent construire le côté méridional. C'est là que se trouvait la grande salle des Gardes ou des Etats (Voir Samazeuilh, Dict, hisL de l'arrondis, de NéraCf monographie de la ville de Nérac). Ce magnifique château existait encore en 1783, où il fut visité par des experts, qui laissèrent procès-verbal de leur visite. Sous la Révolution , il a été presque entièrement démoli, n n'en reste plus aujourd'hui qu'une partie : l'aile septentrionale, achetée par divers propriétaires et tombée dans le plus grand délabrement. On remarque encore quelques vestiges d'une galerie saillante en demi -voûte.
(2) Natif des environs de Tournay. Nommé évéque dès 1526 {Gallia Christiana, t. I, p. 729), il n*en faisait pas moins de longs séjours à la cour de Navarre.
(3) Lettre de Marg. à Briçonnet, oct. 1522 (Herminjard, t. I, p. 106).
dans une discussion sur quelques points de théologie, l'attention était concentrée sur Jean Lecomte (1), le futur professeur d*hébreu de la faculté de Lausanne, qui interprétait les textes et restituait aux mots leur valeur et leur sens. Cherchait-on un abri sous les vastes ombrage^ du parc ? c'était pour écouter Victor Brodeau (2), un des secrétaires de la reine, récitant quelques passages de son poème en vers de dix syllabes, sur les louanges de Jésus-Christ, œuvre importante à laquelle il mettait déjà la main. Le dimanche , dans la chapelle du château , tantôt Michel d'Arande, tantôt Gérard Roussel (3), l'un disert, l'autre éloquent, édifiaient l'assistance; Gérard Roussel, le confesseur de la reine, lui aussi fugitif de Meaux, et l'ami de Briçonnet, penchait vers le mysticisme; mais il était préservé des écarts de l'imagination par une haute et droite raison, au service d'une piété sincère. Homme de science et de dévouement, bien que
(1) Né, comme Lefebvre, à Ëtaples, en Picardie, d'une famille noble, il laissa un journal utile à consulter (Voir Ruchat, Uist. de la Réf. en Suisse, t. III. — Haag, art. Lecomte.
(2) Haag, France protestante, art. Brodeau.
(3) Né à Vacquerie , près d'Amiens , à la fin du quinzième siècle , pourvu d'abord de la cure de Busancy (diocèse de Reims) et disciple de Lefebvre d'Etaples. Voir le savant ouvrage de M. le professeur Schmidt, que nous avons eu sans cesse sous les yeux au cours de cette étude : Gérard Roussel. Strasbourg, 1845. — Haag, France protest., art. Roussel. — Merle d'Aubigno, Histoire de la Réform. , t. III , passim. — Lagarde , Chronique des Eglises réformées de l'Agenais, p. 26-33, etc.
craintif devant la persécution, il aurait, avec un peu plus de hardiesse, pu prétendre au premier rang parmi les initiateurs de l'époque. — Pierre Toussain (1), Tardent réformateur de Metz, déconcertant quelquefois ses amis par sa brusque franchise, seul paraissait supporter impatiemment les douceurs de cette vie si paisible, tandis que les flammes des bûchers de Pavane et de Berquin venaient à peine de s'éteindre. Il montrait à l'entourage de la reine les esprits partout frémissants, prêts à secouer les lourdes chaînes de la superstition. S'il n'eût tenu qu'à lui, on n'aurait pas attendu longtemps à Nérac avant de se séparer d'avec Rome (2).
A ces savants , poètes et prédicateurs, tous profondément imbus des idées de réforme, et dont Nérac, ajuste titre, pouvait s'enorgueillir, il faut ajouter leur maître et leur père dans la
(t) Il avait tenté d'évangéiiser Metz, dès 1525, en compagnie de Farel. Arrêté par ordre du parlement de Paris, il avait dû sa liberté à Marguerite. Voir quelques-unes de ses lettres (Herminjard, t. I, p. 250, 284, etc.).
(2) n se plaint souvent du peu de courage de ses amis, u Fabrum sum alloquutus et Ruffum sed certe Faber nibit habet animi. Deus confirmât et corroboret. Sint sapientes quantum veliut , expectent , différant , dissimulent. Non polest predicari Ëvangelium absque cruce » (Toussain à Farel, 26 juillet 1526. — Uerminjard, t. i, p. 447). — Quelquefois il espère mieux de leur énergie : « Per Ruffum magna operabitur Dominus » (9 déc. 1526. Herminjard, t. I, p. 463).
foi, Lefebvre d'Etaples, que Marguerite depuis longtemps couvrait de sa protection. Décrété de prise de corps pendant la courte régence de Louise de Savoie, il ne dut son salut qu'à la sœur du roij, qui le fit nommer précepteur du troisième fils de François 1®»* et peu après bibliothécaire du château de Blois (1). Mais, inquiété , au sein de sa studieuse retraite qu'il employait tout en dressant le catalogue de la bibliothèque, à [revoir sa traduction du Nouveau Testament^ il demanda un asile à la reine de Navarre. La princesse écrivit au roi de France de vouloir bien lui donner congé (2), et l'illustre vieillard se retira à Nérac (3) oïl nous le verrons bientôt terminer sa longue carrière. Ainsi se trouvaient groupés, dans notre ville, autour du patriarche de la Réforme française , les principales illustrations du temps (4). On comprend facilement que l'éclat d'un telle réunion (5) ait attiré Calvin , jeune encore et déjà
(1) Fondée par Louis XII (De La Saussaye, Hist. du château de Blois, p. 186).
(2) Lettre de Marg. à François I". Génin, p. 279. Herminjard, II, p. 250.
(3) Vers 1531.
(4) Voir une lettre de Capiton à Marguerite, 22 mars 1528 (Herminj., II, 119), reproduite dans notre Appendice, p 87.
(5) Nous renfermant dans notre sujet, nous n'avons pas prétendu faire un tableau de la cour de Navarre à cette époque. Il aurait fallu rappeler les noms des littérateurs, comme Bonaventure Des Périers, • le talent le plus original de son époque, » au-
..Ha«^HtoM^aBMta«iMCMa^.aaHBaaik^.£A:
célèbre. Mais avant d'aller plus loin, il importe, pour faciliter l'intelligence de tout ce qui va suivre , aussi bien que pour saisir l'importance de cette visite du grand Réformateur, de présenter, dans une vue d'ensemble , les doctrines professées au sein de la pléiade qui entourait Marguerite ; ce sera , en même temps , faire connaître les tendances religieuses qui dominèrent à Nérac pendant la première moitié du seizième siècle.
Soit qu'on étudie les ouvrages de Lefebvre d'Etaples, de Gérard Roussel, de Marguerite elle-même, soit qu'on lise leur correspondance, on est frappé des vœux qu'ils forment tous pour la diffusion du pur Evangile et de l'éloignement qu'ils éprouvent à l'égard des principales erreurs de l'Eglise romaine. L'adoration de la vierge Marie leur paraît une sorte de crime de lèse-majesté contre Dieu ; « assigner à la créa- » ture l'honneur du Créateur est un vol mons- » trueux; toute la bonté de Marie, son hon-
teur du Cymhalum mundi , chef-d'œuvre de style , mais satire obscure ; — Du Moulin , qui mit les fables d'Esope en « rymes françoises, n etc.. ; — De La Haye, auteur de Mémoires aujourd'hui perdus ; — Clément Marot , qui ne songeait pas encore à. traduire les Psaumes, et qui d'ailleurs quitta le service de Marguerite vers 1528, etc., etc..
Tl LA RÉFORME A NÉRAC.
» neur, sa grâce et sa sainteté doivent être » attribués à son Fils et à Dieu le Père (1). — LMntercession des saints n*est pas moins réprouvée. « Quant on vient à attribuer à aultre
» ce qu'est propre à Dieu qu'on préfère
» aultre que luy en recours pour nécessitez, » en invocation , cela s'appelle faire aultre » Dieu (2). » — La suffisance de la grâce est nettement affirmée. « Nous devons nous confier » en Christ seul et non en notre mérite qui » est nul (3). » La mort de Jésus-Christ est « vraye expiation nécessaire et suffisante pour » expier et effacer tous péchez (4). » La même pensée se retrouve dans ces vers naïfs et touchants de Marguerite :
A la claire fontenellc A Teau vive, au parfait don Tous les pauvres pécheurs appelle
Dieu tout seul bon.
Pour recevoir en abandon
Le vrai pardon (5).'
(1) Lefebvre d'Etaples, Epîtres et év. des cinquante-dextx dimanches (Comm. sur \ct. VII, 54 ; Luc, XI, 14; Math., 1, 1-16).
(2) Gérard Roussel, Familière exposition du symbole de la loi et de l'Oraison dominicale (manuscrit de la ,Bibl. nat.). — Cité par M. Schmidt, Gérard Roussel Strasbourg. 1845, p. 138.
(3) Lefebvre d'Etaples , Les quatre évangiles ( Comm. sur Luc , XVII, 7).
(4) Gérard Roussel , Familière exposition , etc. — Schmidt , o. c, p. 131.
(5) Marguerite de la Marguerite, I , p. 505. — Voir Anderson , Im femmes de la Réform,, I, p. 95.
Il n'y a que deux sacrements : « le baptesme » et le sacrement de son corps et de son » sang (1) » (de Jésus-Christ). La communion doit être donnée sous les deux espèces (2) au peuple, sans élévation ni adoration de l'hostie, sans commémoration de la vierge ni des saints. La messe qu'on célébrait ainsi n'avait plus de messe que le nom (3).
Après des déclarations si formelles, il semble qu'à Nérac on devait s'être séparé entièrement do l'Eglise romaine. Il n'en était rien pourtant, et c'est en cela que consiste l'originalité ou la faiblesse du mouvement religieux que Calvin
(1) Gér. Roussel, Familière exposition,,. — Schmidt, o c. p. 150.
(2) Gér. Roussel, Familière exposition... — Schmidt, o. c, p. 151.
(3) C'est ce qu'on appela la messe de Marguerite ou la messe à sept points. Voici le passage où Florimond de Rœmond la décrit :
« Premièrement le prestre avec là même cérémonie et la vieille façon devoit dire la Messe.
» Mais il falloit qu'il y eut communion publique, voilà le premier point. Le second , que ce fut sans eslévation ; le troisième, sans adoration ; le quatrième , que cette communion , tant pour le prestre que pour le peuple, se fit sous les deux espèces ; le cinquième, qu'on ne fit commémoration pendant ce sacrifice, de la vierge, ny des saints; le sixième, que cette communion se fit d'un grand pain commun à la grecque , lequel le prestre romproit à l'autel, en prendroit pour lui, distribuant le reste au peuple ; et le septième que le prestre ne seroit obligé au célibat ; voilà la messe à sept points. » Florimond de Rœmond , Hist. de l'hérésie, livre VII, chap. III. p. 854.
allait contempler de près. Bien qu'on y parle très sévèrement des erreurs et même des chutes de l'Eglise assimilées au reniement de saint Pierre (1), on n'entend nullement quitter le vieil établissement ecclésiastique ; il ne s'agit pas de fonder une autre Eglise, mais de profiter de l'agitation des esprits pour renouveler l'Eglise. Pas de divisions , pas de sectes , pas de zèle imprudent! Les temps ne sont pas encore mûrs; l'Evangile n'est pas suffisamment répandu ni assez implanté dans les cœurs (2).
Ainsi, tout en repoussant le catholicisme dans ses doctrines, on veut le conserver dans sa forme.
C'était là, il faut le reconnaître, les idées qui avaient généralement cours parmi les membres les plus intelligents du clergé. Lorsque Calvin se rendit à Nérac , il laissait à Angoulême une société d'élite, le chanoine du Tillet, Tabbé de Boutteville, etc., qui tous, bien qu'ils soupirassent après une réforme, mettaient la plus
(1) Lefebvre d'Etaples, Les quatre évangiles (Comm. sur Math., XXVI, 69).
(2) a Necdum yenisse tempus commodum , ac frustra conseri manus cum portis Inferi priusquam Evangelium... infixum altius sit mortalium animis » (Roussel à Farel, 24 août 1524. Herminjard, t. I, p. 271).
grande prudence dans leurs revendications. Il avait , à leur demande , interrompu ses recherches dans la bibliothèque du chanoine pour composer plusieurs formulaires de remontrances chrétiennes à l'usage de quelques curés du diocèse. Il venait de voir par lui-même que le clergé se prêterait volontiers à une réforme , à condition qu^on y mît beaucoup de ménagements.
Calvin n'ignorait point qu'à Nérac régnaient les mêmes tendances qu'à Angoulême. Quel était donc son but en venant à Nérac? La reconnaissance qu'il devait à Marguerite, sa protectrice dans l'affaire de Nicolas Gop , ne suffit pas à expliquer sa démarche (1).
Voulait-il, étant encore bien jeune (il avait vingt-quatre ou vingt-cinq ans) (2), chercher auprès de ceux qui avaient été ses maîtres quelques nouvelles lumières? Mais il fut de très bonne heure en possession des dogmes fondamentaux de sa théologie (3), et il ne laissait pas entamer ce qu'il regardait comme la vérité de
(1) Il se peut d'ailleurs que Marguerite n'ait pas été à Nérac au moment oîi y s'éjourna Calvin (Voir p. 28, n. 1).
(2) Selon la date qu'on adopte, 1533 ou 1534, pour l'époque de son voyage à Nérac (V. p. 28, n. 1).
(3) D'après Florimond de Rœmond , il composa k Angoulême le commencement de V Institution chrétienne (V. Flopmond de Rœmoud,Hi8t. de Vhérésie , livre VII, ch. IX). — V. ce point discuté, loannis Calvini opéra, Brunsvigse, vol. III, Introduc, p. xixx.
Dieu (1). Il est plus vraisemblable qu'en venant à Nérac il avait l'espoir d'amener les principaux conseillers de la reine de Navarre , si timides et si vite effrayés , à prendre en main , avec plus de hardiesse, la cause de la Reformations telle qu'il la concevait déjà, sans réticences ni compromis.
Quoi qu'il en soit, cette rencontre de Calvin avec ses frères et ses pères dans la foi, à un tel moment de sa vie, revêt une importance exceptionnelle , et on peut la regarder, sans exagération . comme un moment solennel non seulement dans l'histoire de notre Eglise, mais dans l'histoire même du protestantisme français.
Nous possédons malheureusement bien peu de détails sur ces entretiens mémorables. Lefebvre, alors octogénaire, reçut cordialement le jeune savant. Frappé sans doute de son regard profond , de son argumentation serrée , voyant en lui une de « ces intelligences supérieures maîtresses dès l'abord de tout ce qu'elles embrassent , » le vieillard , qui en était venu à se demander s'il y avait encore de l'esprit de Dieu dans le catholicisme (2), lui prédit qu'il serait,
(1) « Quum ex professo tentatur Dei veritas nullo modo ferendum esse ne tantillum quidem ex ea delibari » ( loannis Calvini opéra,, vol. V, p. 175. — Préface du traité Psychopannychia , MDXXXVI.
(2) Un gentilhomme lui ayant demandé (à Lefebvre) é'uA air
lui du moins, Tauteur de la restauration de TEglise de France (1). Lefebvre exprimait son opinion plutôt que celle de l'entourage de la reine, car Gérard Roussel fit au visiteur un accueil bien différent. Ils se virent soit à Nérac, soit à l'abbaye de Clairac , dont Roussel était pourvu depuis 1530. D'après Florimond de Rœmond, le confesseur de Marguerite fut eflfrayé des réformes radicales que le jeune théologien proposait d'introduire dans la constitution de l'Eglise (2). Il tenta même de le ramènera des sentiments plus conciliants. « Il est nécessaire, » lui dit-il, « de nettoyer la maison de Dieu, de l'appuyer, mais non pas la destruire. » Calvin soutenait qu'il fallait , « pour restablir l'Eglise en sa première pureté, tout raser, rez pies, rez terre, pour bâtir un nouvel édifice (3). » Ils ne purent donc s'entendre. L'un se contentait de redresser quelques abus, l'autre voulait met-
surpris s'il doutait par hasard que les catholiques ne se gouvernassent pas selon Tesprit de Dieu , Faber avait répondu en ser» rant les épaules : — « Je n'en sais rien » ( Jérôme Aléandre à Sanga, lettre du 30 déc. 1531. Herminjard, t. II, p. 386).
(1) « Eodem tempore Neracum Aquitaniœ urbem venit, lacobum illum Fabrum Stapulensem senem salutaturus, quem eadem illa regina Navarrena... in illa suse ditionis urbe coUocarat. Excepit autem juvenem bonus senex et libenter vidit futurum augnrans insigne cœlestis in Gallia instaurandi regni instrumentum » (Theod. Bezse, Vita CaMni),
(2) Florimond de Rœmond, Bût, de l'hérésie^ livre VII, p. 921.
(3) Florimond de Hœmond, {. c.
28 LA. mÉFOMME A HÊKAC.
ire la cognée à la racine même de l'arbre '1). Calvin , dans ses lettres an roi et à la reine de Navarre, ne fait jamais allusion à son séjoar dans lears Etats. Il n'y demeura d'aillenrs qne très pea de temps , et vécat , sans donte , très retiré, car son passage n'eut pas autant d'influence sur les habitants qu'on aurait pu le supposer. La tradition locale a pourtant gardé précieusement son souvenir et donné son nom à une tour démolie il y a peu d'années (2) ; on montrait une fenêtre d'où il aurait annoncé l'Evangile au peuple. La même tradition , qu'on
(1) M. Schmidt (Gérard Roussel, p. 101) révoque en doute ce récit de Florimond de Rœmond. Roussel aurait été alors à Paris. Il font d'abord savoir à quelle époque on peut placer ce voyage de Calvin à Nérac. Les deux dates de 1533 (nov.-déc.) et de 1534 (après le mois de mars) peuvent être indifféremment adoptées. Calvin s'enfuit de Paris en novembre 1533, et il était de retour dans la capitale vers le milieu de 1534. 1<* A la fin de 1533 , la persécution amenée par l'affaire de Nicolas Cop se décludne avec tant de violence que les prédicateurs de Marguerite sont obligés de se taire. Rien d'étonnant , et de plus conforme à ses habitudes de prudence, que Roussel se soit dérobé aux recherches en se retirant dans son abbaye de Glairac. L'entrevue aurait eu lieu en décembre 1533. 2» Au commencement de 1534 (et non en 1533), Roussel, qui pouvait, même dans l'hypothèse précédente, être de retour à Paris, est jeté en prison (« fuit is annus XXXIV horrenda in multos pios saevitia insignîs Gérardo Ruffo, itemque Ooraldo . in carcerem conjectis. » Bèze , Vita Calvini). Mais il est délivré dès le mois de mars , et après avoir essayé en vain de prêcher à Notre-Dame , il retourne presque aussitôt dans les Etats de la reine. L'entrevue aurait eu lieu alors en 1534.
(2) En 1853.
de la liberté de conscience, n'étaieut-ils pas naturellement portés à croire que le pur Evangile pourrait peu à peu être mis à la place des traditions humaines ?
Rien ne prouve que les habitants de Nérac aient vu avec mécontentement cette restauration timide du christianisme. Nous n'avons trouvé mention d'aucun fait de révolte dont la cause doive être attribuée aux modifications introduites dans le dogme. Mais il est assez difficile de savoir jusqu'à quel point la réforme de Roussel fut comprise par le peuple , qui ne saisit bien les changements dans les idées qu'au moyen d'une transformation correspondante dans les formes. A part la « messe à 7 points, » il n'y avait rien de modifié dans les cérémonies , et l'emploi de la langue vulgaire (1) , que Marguerite fit adopter avec sa liturgie dans le culte, n'en laissait pas moins subsister toutes les pompes. On se déclarait sans doute facilement satisfait , car , après de si beaux commencements , il ne se produisit , au point de vue religieux, pendant un quart de siècle, rien de saillant à Nérac.
Nous ne saurions , à cet endroit de notre ré-
(1) Les heures de la royne Marguerite, tradaction faite en 1533 par Guillaume Petit (ou Parvi), évéque de Senlis. Deux ans auparavant, la reine avait fait paraître à Alençon le Miroir de l'âme pécheresse , oU les erreurs de TEglise sont moins attaquées que passées sous silence.
cit , éviter une question qui , d^elle-même , se pose à nous. Lefebvre , Roussel et leurs adhérents ont-ils cédé à une pure illusion en croyant que la Réforme pouvait s'accomplir sans pénibles déchirements ?
Quand on considère les flots de sang qui furent plus tard versés, les désastres inouïs qui tombèrent sur la France devenue la proie de l'Europe, on se surprend quelquefois à regretter que l'exemple de ces premiers réformateurs n'ait pas été suivi et qu'on n'ait pas essayé, comme eux, de renouveler Tesprit de l'Eglise au prix de quelques concessions. La France de Philippe le Bel , et même de saint Louis , n'at-elle pas gardé une certaine indépendance religieuse et posé quelques restrictions à son obéissance au clergé? Les trois grands conciles de Pise , de Bâle et de Constance n'ont-ils pas prononcé le mot de réforme dans le chef et dans les membres î — Mais il faut se rappeler que tout ce bon vouloir s'est brisé devant les résistances papales, et que l'échec des conciles a démontré l'impossibilité d'une réforme au sein de l'Eglise. L'expérience avait déjà été faite, non sans grandeur, mais sans résultat. La renouveler , c'était à la fois céder à des illusions que nous n'hésitons pas à qualifier de généreuses, et méconnaître au fond les enseignements de l'histoire. D'ailleurs , quelles que soient les raisons invoquées, rester dans
une Eglise dont on ne partage plus les croyances et qui ne veut pas les modifier sera toujours, pour le moins, une situation équivoque. Calvin le comprit , et c'est la pensée qu'il développe dans un de ses traités (1) avec une puissance et une vigueur d'expression qui paraîtraient certainement extrêmes à notre époque. On peut ajouter que ceux qui faisaient fond sur la modération méconnaissaient aussi le génie de leur temps. Le seizième siècle n'apparaît guère dans l'histoire comme un siècle porté aux tempéraments. L'homme, à peine émancipé du moyen âge où les questions se décidaient par la force, a conservé quelque chose de la rudesse de ces temps agités. On va rapidement alors aux dernières conséquences des principes qu'on a une fois entrevus. Les novateurs timides des premiers jours assisteront eux-mêmes à la chute de leurs illusions. L'Eglise repoussera toutes leurs avances (2) , et par la force des choses , une nouvelle Eglise s'élèvera.
(1) « De Christiani hominis officio in sacerdotis papalis ecclcsise vel administrandis vel abiiciendis. » Opéra loannis Calvini. Brunsvigœ, 1866, vol. V. — Les paroles sont sévères : « ... cujus vita nec christianam ullam vocationem prse se fert et toto cursu a via Domini aversa est. De te ut voles estimàbis. Mihi certe nec vir bonus eris nec Christianus. Vale. p — Roussel venait d'être nommé évéque d'Oloron (1533) au moment de la publication de ce traité (V. Bèze , vita Calvini Br,, vol. XXI , c. 127).
(2; Quelques-uns, en désespoir de cause, — mais ce fut le petit nombre, — ne voulant ni se séparer de l'Ëglise, ni dissimuler,
Pendant que les « temporiseurs, » comme les appela Calvin , malgré leur activité (1) demeuraient , mais impuissants à Nérac , Lefebvre d'Etaples y termina sa carrière (2). Presque jus-
retournërent au catholicisme , purement et simplement. Citons , entre entres, le chanoine du Tillet , chel lequel Calvin s'était réfugié à Angouléme. — Voir loannis Calvini opéra. Brunsyigse , vol. X, c. 163, 241.
(1) Gérard Roussel, depuis le moment oii il fut nommé évéque d'Oloron (1533) , séjourna de moins en moins à Nérac. Il continua dans son diocèse l'œuvre qu'il avait entreprise dans l'Albret et l'Agenais, oU il s'était adonné principalement à l'éducation de la jeunesse ,. car, disait-il , « si elle n'est point instruicte il n'y a point grand espoir pour V advenir» (Schmidt, P. J., n° 19, p. 226), — « Sa vie, » dit Florimond de Rœmond, « estoit sans reproche... » sa meute de chiens et lévriers estoit un grand nombre de pau- » vres ; ses chevaux et son train , une troupe de jeunes enfants » eslevez aux lettres ; il avait beaucoup de créance parmi le peu- » pie auquel 'il engrava peu à peu une haine et mespris de la re- » ligion de leurs pères » {Hist. de l'hérésie, livre VIT, p. 850-851). U mourut, vers 1555 (et non 1550. Haag, Fr. prot., art. Boussel; comparez Lagarde, Chroniques de l'Agenais, p. 49, et Gallia ChriS' tiana nova, t. II, p. 943), victime du fanatisme d'un gentilhomme, qui brisa à coups de hache la chaire oU il prêchait contre le culte des saints. Ainsi périt cet homme, qui fut, à sa manière, un digne et noble serviteur de Dieu I Quelle fin douloureuse pour celui qui avait toujours cherché la concorde et la paix entre les opinions religieuses ! Voir sur sa mort Florimond de Rœmond , l. c. ; Lagarde, o. c, p. 48, et dans le Bulletin du protest., année 1875 , p. 415 , une intéressante notice sur l'église d'Osse et G. Roussel, par A. Cadier.
(2) Dans les premiers jours de 1536, el non en 1537 (Hermin-
34 LA RÉFOBMB A nArAC.
qu'à ses derniers jours, il prit part à ces causeries sérieuses où Marguerite entretenait chaque soir ses hôtes. On a prétendu (1) que pendant une de ces paisibles discussions, il demanda à se retirer dans une salle voisine où il s'endormit. Quand on voulut le réveiller , il était mort.
La reine suivit son convoi funèbre et lui fit élever un tombeau sur lequel on lisait cette inscrip«tion, résumé Adèle de ses dernières volontés :
Corpus humo mentemque Deo bona cuncta relinquo P/iuperibos, Faber, hœc dum moreretur, ait.
« Je lègue mon corps à la terre, mon âme à Dieu, tous mes biens aux pauvres ; Lefebvre , en mourant, prononça ces paroles.»
Ce tombeau existait encore à Nérac au dixseptième siècle. Florimond de Rœmond affirme ravoir vu (2). Malgré les investigations les plus consciencieuses, il a été impossible d'en retrouver le moindre vestige.
D'après un récit de Farel et une relation de Thomas Hubert , Lefebvre , dans la dernière
jard, t. III, p. 399, n. 5, et lettre de Michel d'Arande, mars 1536 ; id.f l. c). o Yix puto transitum pii illius senis Stapulensis tam vehementer animum tuum percelluisse. »
(1) Anderson , Vie de Marg, de Valois , les femmes de la Réformation , t. I , p. 88. — Nous ne savons oU l'auteur a puisé ce détail.
(2) Florimond de Rœmond, Hist. de l'hérésie, livre VII, ch. III, p. 846-847.
partie de sa vie et probablement depuis sop entrevue avec Calvin , se reprocha sa timidité. 4c Un jour qu'il dînait chez la reine de Navarre, » il parut fort triste , et versait même parfois » des larmes. La reine lui en demanda le sujet. » — Hélas, madame, répondit-il, comment pour- » rais-je avoir de la joie, étant le plus méchant » homme qui soit sur la terre. Comment pour- » rais-je subsister devant le tribunal de Dieu , » moi, qui ayant enseigné en toute pureté » l'Evangile de son Fils à tant de personnes » qui ont souffert la mort pour cela, l'ai cepen- » dant toujours évitée, dans un âge même où, » bien loin d'avoir à la craindre, je devrais » plutôt la désirer? — La reine lui fit là-dessus » un fort beau discours , et ajouta que quelque
> grand pécheur que Ton se trouvait il ne fal- » lait jamais désespérer de la miséricorde et
> de la bonté de Dieu (1). — Néanmoins, pen- » dant plusieurs jours, il fut si frappé de la » pensée du jugement, qu'il croyait que c'en » était fait de lui ; il répétait qu'il était mort » pour rélernité, parce qu'il avait dissimulé la » vérité, et il faisait entendre cette plainte nuit » et jour. Gérard Roussel vint le fortifier et » l'exhorter à prendre confiance en Jésus-Christ, » mais il s'écriait toujours : — Nous sommes » perdus; nous avons caché la vérité que nous
(l) Herminjard, t. III, p. 400, n. 6-7.
36 LÀ RÉFORME k NÉRAG.
» devions confesser publiquement. — C'était un » spectacle douloureux que de voir ce vieillard > si pieux et si troublé à la pensée du juge- » ment de Dieu. Cependant, il fut délivré de » cette angoisse, et put ressaisir l'espérance » en Christ (1). »
On souffre en lisant les détails de cette indi* cible douleur. Une si terrible inquiétude après tant de sérénité ! C'est qu'à l'heure de la mort les choses apparaissent aux yeux désillusionnés sous leur véritable jour (2).
Les regrets de l'illustre vieillard , bien faits pour amener ses amis à se prononcer plus ouvertement, ne paraissent pas leur avoir laissé une impression durable.
Tout continua encore à Nérac comme par le passé , et l'on se contenta d'y tenir une voie moyenne entre Rome et la Réforme.
La situation particulière de TAlbret et de la Navarre permettait, qu'un tel état de choses pût se soutenir. Ces deux provinces , placées
(1) Herminjard, t. III, p. 400, n, 6-7.
(2) Bayle (art. Lefehvre, t. II, p. 1178, n. A) a révoqué en doute l'authenticité de ces regrets. Il ne vise dans sa critique que le récit d'Hubert, tout en reconnaissant que celui-ci le tenait de la reine de Navarre. La note de Farel, récemment publiée (Herminjard, l. c), corrobore pleinement le récit contesté par^ayle.
SOUS l'autorité immédiate du roi et de la reine de Navarre, conservaient une certaine indépendance.
Nommé gouverneur de la Guyenne par une sorte de compensation, après la perte de la Navarre espagnole, Henri d'Albret faisait, il est vrai , exécuter les arrêts du parlement de Bordeaux contre les hérétiques dans tous les bailliages, présidiaux et sénéchaussées du ressort. Mais il ne donnait pas, sur ses propres domaines, force de loi aux édits sanguinaires arrachés à François P'. Ni Tédit de janvier (1535), qui assimilait la non-révélation de Thérésie à l'hérésie elle-même, ni l'édit de Fontainebleau (1540) , qui ordonnait, « toutes cho- » ses cessans , » de poursuivre les sectateurs « des fausses doctrines, » ni l'édit de juillet (1542) , qui enjoignait la délation des « malpensants, » n'y furent jamais promulgués.
La douce influence de Marguerite triompha des résistances de son mari , fort peu disposé tout d'abord en faveur d'une réforme , et même assez enclin à sévir. On a révoqué en doute, de nos jours, cette hostilité du roi de Navarre, et de graves historiens , dont l'autorité est considérable en ces matières (1) , ont traité de fable le récit de Brantôme qui nous représente
(1) Samazeuilh, Ilist. de l'Agenais, t. II, p. 74. — Haag, France protestante, art. Marguerite.
le roi poursuivant des ministres jusque dans la chambre de Marguerite, et se laissant emporter par la colère jusqu'à souffleter la reine. Nous pouvons , grâce à une lettre inédite de Jeanne d'Albret, dont on ne saurait récuser le témoignage y faire définitivement la lumière sur ce point contesté (1). Un jour, écrit-elle au vicomte de Gourdon , il arriva « que le Roi
» mon tres-honnore père alors que la
» Royne faisant dans sa chambre prière avec- » ques les ministres Roussel et Farel , quy » dheur sesquiverent en grand esmoy, luy » bailla un soufflet sur la joue dextre et me > tancsa de verges en deffendant asprement de » ne se mesler de Doctrine. » Le souvenir de cette brutalité ne s*effaça pas de la mémoire de Jeanne d'Albret , qui , longtemps après , en 1555 , en parle encore comme d^un fait récent.
Quant à Marguerite j si sa fierté se révolta , son âme généreuse lui fit supporter noblement de souffrir elle-même pour la grande cause des opprimés. Elle ne désespéra pas d'amener son mari à plus de douceur , et nous savons qu'elle y réussit. Tandis qu'à Bordeaux les Luthériens étaient brûlés vifs (1540), que dans
(1) Biblioth. nation., ms. de Vallant, portef. I, p. 290, nouvelle pagination p. 446 (INÉDIT). — Voir, pour le texte complet, Appendice , p. 81 . — Lettre de Jeanne d'Âlbret au viscomte] de Grourdon.
Agen (1) Vindocin montait sur un bûcher dressé au milieu de la promenade du Gravier (2) y que partout j dans le royaume , les poursuites renaissaient à intervalles assez rapprochés, les Etats héréditaires de la famille d'Albret continuaient à jouir d*un calme relatif. On n'y voyait point de martyrs. Il est aisé maintenant de comprendre qu'au milieu d'une paix si précieuse , le besoin de Faction virile n'ait pas été senti.
Nous avons suffisamment montré le caractère que prit la Réforme à Nérac, et les circonstances qui favorisèrent cette alliance de la foi protestante et des formes catholiques. Il ne nous reste presque plus rien à dire de la période qui s'écoula entre la mort de Lefebvre et celle de Marguerite. Les mêmes causes subsistant , les mêmes effets se reproduisent. La cour, plus que la ville peut-être, inclina au mysticisme. Vers 1545, Marguerite accueillit avec une faveur marquée deux prédicateurs mystiques , Pocquet
(1) Pour la liste des martyrs dans l'Âgenais à cette époque, voir Lagarde, Chroniques des Eglises réformées de l'Agenais, p. 56 et 57.
(2) Sur le supplice de Vindocin , voir Samazeuilh , Hist. de l'Agenais y t. II, p. 86. — Mary Lafon, Histoire du midi de la France, t. III, p. 413.
40 LA RéFOBMB A NÉRAC.
et Quentin, qui prétendaient qu'on pouvait servir Dieu tout en restant catholique. Calvin combattit ouvertement cette tendance qui compromettait la Réforme telle qu'il la concevait. Il rédigea son traité contre les temporiseurs, et les confondant avec les libertins (1), il désigna par leur nom Pocquet et Quentin. Ces avertissements du Réformateur de Genève déplurent à la reine; elle s'en plaignit avec vivacité (2;. Calvin lui adressa une lettre, modèle de fermeté respectueuse : « Je seroys bien lasche si, en » voyant la vérité de Dieu ainsy assaillie, je » faisoys du muet, sans sonner mot; je n'ay » point espargné vos serviteurs, sans toutes » fois m'adresser à vous (3). »
De telles remontrances venaient sans doute trop tard, et Marguerite mourut deux ans après son frère (1549) sans avoir modifié ses idées. Les dernières années de sa vie furent at tristées par le massacre des Vaudois, suprême explosion de fanatisme de la part d'un frère bien-aimé, ce prince dont Marguerite disait, en 1521, « qu'il avait deslibéré de donner à con-
(1) « Contre la secte phantastique et furieuse des libertins qui se nomment spirituels » (1544).
(2) Th. de Bèze, Yiia Cahini, « Offensa est tamen isto libro in libertinos edito Navarrena, quod ab illius horrendae sectœ antesignanis duobus Quintino et Poqueto quos nominatim Calvinus arguerat (rem pêne incredibilem) eousque fuisset fascinata... »
(3) Calvin à la reine de Navarre, 28 avril 1545.
» gnoistre que vérité de Dieu n'est point hé- » résie (1). »
On a discuté la question de savoir si elle est morte protestante ou catholique. La publication de sa correspondance (2) a fait tomber tous les doutes. Elle ne fut jamais protestante, en ce sens qu'elle demeura toujours attachée aux formes de l'Eglise romaine, mais elle n'était plus catholique du moment qu'elle mettait l'autorité de la Bible au-dessus de la tradition. Libérale devant le fanatisme, humaine dans un temps otl il y avait danger à Têtre, elle doit être considérée, au jugement de Calvin lui-même, comme l'instrument « dont Dieu s'est servy pour l'ad- » vancement de son règne (3). » Mais quelques années avant sa mort, « induicte par défunt » son frère à ne se mettre en cervelle dogme » nouveau , elle ne se cuyda oncques que de » romans jovials (4). » Elle cessa de propager la Réforme , et se borna à protéger les savants et les opprimés. Le mouvement religieux dont Nérac avait été le théâtre au commencement de ce siècle paraissait décidément enrayé.
(1) Lettre de Marguerite à Briçonnet, 22 nov. .1521 (Hcrminjard, t. I. p. 78).
(2) Génin, Lettres de Marguerite, I vol. 1841, II vol. 1842.
(3) Lettre de Calvin à Marguerite de Navarre, 28 avril 1545.
(4) Lettre de Jeanne d'Albret au viscomte de Gourdon (V. DO- CUMENTS INÉDITS , p. 81).