‹ La Réforme à Nérac: les origines, 1530-1560Chapitre 5 sur 14 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

I. Nécessité de prendre un parti ; il faudra fonder une Eglise. — II. Jeanne d*Albret et Antoine de Bourbon. — III. Le moine David à Nérac; première intervention de Calvin , arrivée de Boisnormand. — IV. Lutte de Boisnormand contre David ; deuxième intervention de Calvin ; fondation de l'Eglise. — V. Vie d*un pasteur au seizième siècle d'après une lettre du temps. — VI. Nérac, ville de refuge après l'affaire d'Amboise; état des esprits; prédications de Théodore de Bèze. — VII. Actes du premier synode de basse Guyenne (1560). — VIII. Conversion de Jeanne d'Albret ; extension de la Réforme dans l'Albret.

Quand la transaction est devenue impossible , il faut abandonner les projets de réforme ou se décider à une séparation. Les esprits peuvent demeurer quelque temps indécis ; mais les événements, précipitant leur marche, hâtent d'eux-mêmes la solution.

La Réforme, au milieu du seizième siècle, était parvenue à Tun de ces moments. Que fallait-il faire? A quel parti s'arrêter?

Se soumettre à l'Eglise pour en modifier l'esprit , c'est le moyen que Marguerite et ses prédicateurs ont préconisé. Mais cette attitude, comme toutes les demi-mesures, n'a contenté personne. Rome est restée menaçante. Genève ne se déclare point satisfaite. De plus, aucun fait particulier ne nous a montré que le peuple ait compris, comme le comprenaient les savants et les lettrés , cette alliance du catholicisme et de la Réforme. Dans une ville comme Nérac, oti, depuis vingt-cinq ans, la communion était donnée sous les deux espèces, on n'était plus catholique, on n'était pas protestant. De là , un état de malaise qui s'augmentait encore de l'isolement religieux. Car partout ailleurs on tendait soit à rester soumis à TEglise, soit à fonder des Eglises nouvelles.

Quant à accepter maintenant , et sans réserves , tout ce qu'enseignait l'Eglise , le culte de la Vierge, l'invocation des saints, le mérite des œuvres , il n'y fallait plus songer. L'impulsion des premiers jours avait pu se ralentir ; mais il n'était au pouvoir de personne de revenir en arrière. Dans tout le royaume , la Réforme avait gagné du terrain , et l'élite de la population s'était rangée sous sa bannière. A Nérac, ot le mouvement s'était d'abord concentré, pouvait-on rester en dehors d'un élan dont on avait donné l'exemple ?

L'Eglise , d'ailleurs , n'entend pas qu'on dis-

cute avec elle. Est hérétique quiconque n'accepte pas, les yeux fermés, ses formules, et toute soumission qui n'est pas absolue est regardée comme la plus dangereuse des révoltes.

L'édit de Châteaubriant (1551) le donnait assez à connaître. Les esprits les plus favorables aux compromis pouvaient être à jamais désillusionnés. Non seulement les libraires ne doivent avoir que des livres approuvés par la Sorbonne (1), mais il est défendu de proférer aucune parole contre la Vierge , les saints et les saintes (2) , ni de « discuter les points des cérémonies et constitutions de l'Eglise » (3). Les précautions les plus minutieuses sont prises contre l'introduction des opinions contraires aux dogmes anciens (4). La papauté ne voulait aucune réforme, et la royauté suivait aveuglément.

Entre une position équivoque rendue de plus en plus intenable et une soumission devenue impossible, il ne se présente qu'une voie. Sortir de l'Eglise et en fonder une autre. Sans doute, au seul nom d'Eglise nouvelle, bien des esprits, même parmi les meilleurs, s'alarmeront encore, tant l'unité nationale et Tunité religieuse semblent indissolublement liées l'une à l'autre, tant l'idée de la coexistence de deux cultes sous

(1) Edit de Châteaubriant, art. VII.

(2) W., art. I.

(3) Id., art. XXXVI.

(4) W., art. XXXVIII, XXXIX, etc..

le régime d*une mutuelle tolérance, a de la peine à s'établir I Le support réciproque ne viendra qu*à la longue, et les protestants auront eux-mêmes beaucoup à apprendre pour ne pas être intolérants là où ils seront les plus forts. Mais qu*on se rassure. Les nouveautés auxquelles il s*agit de donner un corps, ne sont pas le produit de l'imagination, ni le rêve de quelques illuminés. Il s*agit de ramener les âmes à Tobéissance de l'Evangile, et au culte simple et sévère des premiers âges du christianisme. Dans ces limites , le programme de la Réforme peut compter sur Tappui de tous Ceux qui aspirent au renouvellement de TEglise.

Mais avant d'établir un culte public distinct de l'ancien et une organisation qui lui appartienne en propre , la Réforme traversera quelques années aussi laborieuses que fécondes , où, tour à tour secondée et abandonnée par un prince du sang, elle apprendra à s'affranchir des hommes pour ne relever que de Dieu.

C'est cette histoire qu'il nous reste à présenter en ce qui concerne la fondation de l'Eglise de Nérac.

L'intervention des princes fut quelquefois profitable et plus souvent nuisible à « l'avancement de l'Evangile; > Marguerite y avait tra-

vaille , mais avec des restrictions. Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret suivirent son exemple pendant plusieurs années , et le protestantisme, en France et dans TAlbret, éprouva tour à tour les elBFets de leur bienveillance ou de leur froideur. Le roi de Navarre parut souvent gagné; mais il oublia ses promesses. La reine hésita plus longtemps ; mais après s'être donnée à la Réforme, elle ne songea plus à se reprendre.

Tous les biographes (1) , et la plupart des historiens (2) , sont unanimes à reconnaître en Jeanne d'Albret une passion ardente pour la science, une noble fierté mêlée de bienveillance et une force d*âme allant jusqu'à Tintrépidité. Elle manifesta dès Tenfance ces hautes qualités , qui, jointes plus tard à une religion éclairée, la rendirent non seulement l'idole de ses sujets et le modèle des reines, mais encore le type accompli de l'épouse et de la mère chrétiennes. Mariée à douze ans , contre son gré , avec le duc de Clèves, elle rédigea de sa propre main une protestation (3), chef-d'œuvre de sou-

(1) Vaayilliers, Histoire de Jeanne d^Atbret ; Muret ; Andersen. En anglais : Freer, The Life ofJ, d*Alb., etc.

(2) Histoires de France , d'Henri Martin , de Michelet. ~ Hist, du protest., de Félice, p. 158. — Histoire de la liberté religieuse, de Oargaud, t. I, p. 72 ; id.j t. II, p. 9.

(3) Ch. Weiss, Papiers d'Etat du cardinal GranvelUf publiés d'après les mss. de Besançon, t. III, doc. 30.

48 LA RéFORME A NÂRAC.

mission respectueuse et de fermeté indomptable. Toutes ces vertus devaient trouver, dans les événements oîi elle fut mêlée, maintes occasions de se déployer.

Pour le moment (1555) , tout en estimant que la Réforme est juste et nécessaire , elle hésite à se prononcer. Elle attend que « les gens de » bien couëtement tiennent colloque ensemble » pour résouldre la manière de gérer tant du » présent que dans ladvenir (1). »

Quant à Antoine de Bourbon , descendant de Robert de Clermont, fils de saint Louis, il n'avait hérité de ses aïeux qu'une vertu, le courage militaire. Inférieur à sa femme , qui , séduite par son noble visage, l'avait distingué au milieu de la foule des prétendants, il n'eut jamais, dans sa vie, qu'une idée : recouvrer la Navarre espagnole. Irrésolu, indolent, porté aux plaisirs faciles, il était indigne de la noble femme qui lui avait donné tout son amour et un royaume. Le souvenir de la trahison du connétable de Bourbon pesait sur sa race , et les Guises s'en firent habilement un prétexte pour l'écarter, bien que premier prince du sang, du maniement des affaires. La faveur dont jouissaient ces cadets de Lorraine, qui usurpaient auprès du trône la place due à son rang,

(1) Lettre de Jeanne d'Albret au viscomte de Gourdon. Voir le texte (DOCUMENTS INÉDITS), page 81.

le poussait dans le parti des protestants ; mais la crainte de perdre des alliances utiles à son ambition le ramenait dans le parti des Guises. Nérac, une des résidences habituelles de la cour de Navarre, subissait plus directement que le parti protestant tout entier le contre-coup de ces déplorables fluctuations et ne se pressait pas d'établir une Eglise , malgré l'exemple donné par les fidèles de Paris, de Bayeux, de Dieppe et de tant d'autres cités (1555). On attendait encore. Les prédications d'un ancien moine , l'agitation et les conflits dont il fut la cause , amenèrent , après quelques péripéties , comme nous allons le voir, la fln de ces hésitations.

Dans le courant de l'anné 1555, le maréchal de Saint-André vint à Agen consulter le célèbre médecin Scaliger dont il a été question plus haut (1). Naguère impliqué avec le régent Sarrazin, sur le soupçon d'hérésie, dans un procès d'oti il ne s'était tiré qu'à grand'peine (2), le savant causa avec son malade et avec les personnes de sa suite des questions à Tordre du jour. Or, parmi les gens du maréchal admis dans son intimité, se trouvait son chapelain, le moine

(2) Mary Lafon, histoire du midi de la France, t. III, p. 413.

David , homme doué d'une certaine éloquence.

L'évêque lui permit de prêcher dans l'église Saint-Caprais. Ces prédications, où il attaquait ouvertement les mœurs relâchées du clergé, eurent un immense succès, et les Luthériens, qui s'assemblaient jusqu'alors en conventicules, commencèrent à lever la tête. L'évêque, effrayé, excommunia David et lui intima Tordre de quitter la ville (1).

Nérac offrait toujours un asile aux proscrits, et David s'y dirigea, recommandé auprès du roi par Scaliger qu'Antoine de Bourbon avait nommé son médecin (2). La cour de Navarre ât bon accueil au fugitif, et lui accorda la grande salle du château pour se faire entendre devant un nombreux et brillant auditoire (3).

(1) Théod. de Bèze, Hitt, ecclés,, I , p. 102. a Le Mareschal de S. André arriva à Agen et amena avec soy un moine nommé Pierre David lequel preschant assez purement resveilla les esprits de plusieurs qui commencèrent de s'assembler secrètement tellement que l'evesque contraignit David de s'absenter. » — Théodore de Bèze, ordinairement bien informé, commet ici une légère erreur en disant qu'on ne commença de s'assembler secrètement à Agen qu'à la suite des prédications de David. Les assemblées secrètes de a Luthériens » avaient lieu depuis longtemps chez Sarrazin, auquel on avait fait déjà un procès (Voir ci-dessus, p. 49).

(2) Magen, Documenté inédits sur J.^C. Scaliger^ p. 73.

(3) Th. de Bèze, EisU ecclés,, I, 102. « David se servit de ceste absence envers la ville de Nérac auquel lieu la prédication fut ottroyée en la grand'sale du chasteau par le Roy et la Royne de Navarre commencans a gouster aucunement la vérité. »

Bientôt le roi se l'attacha comme prédicateur et l'emmena dans ses voyages. Nous le trouvons à La Rochelle pendant un séjour qu'y fit Antoine de Bourbon, en sa qualité de gouverneur de Guyenne, enseignant dans l'église Saint-Barthélémy que le peuple doit lire TEcriture sainte et en faire la règle de sa foi (1). Les prières qu'il prononça sont fort belles et ont été conservées (2). Quand les négociations du mariage du dauphin avec Marie d'Ecosse appelèrent le roi de Navarre à Paris, il s'y fit suivre de David. Mais les Guises circonvinrent l'ancien moine , arrivèrent à le séduire par Tappât d'un gros bénéfice, et lui firent promettre d'user de toute son infiuence pour retenir le roi dans le giron de l'Eglise (3).

(1) Delmas, Histoire de l'église réformée de La RocheUef p. 33.

(2) Journal de Pacqaeteau, cité par Philippe Vincent : Bêcher^ches sur la Réformation à La Rochelle depuis l'an 1534 jusqu'en Van 1587. Rotterdam , 1693. Voici un extrait de ces prières : « Prière avant le sermon, — Seigneur Dieu , Père Eternel , nous, tes pauvres serviteurs , nous prosternons, devant ta sainte Majestéy que nous sommes pécheurs misérables, et que, par la multitude de nos fautes innombrables comme le sablon de la mer, sommes indignes de lever les yeux au ciel ni ouvrir la bouche pour toi requérir. Car nous avons plutôt mérité d'être confondus et damnés que d'être exaucés de toi, et n'avons créature aucune à laquelle nous puissions nous adresser pour avoir repos de nos consciences , sinon à la preuve et assurance que nous avons de les divines promesses. »

(3) Macarius à Calvin , lettre du 21 mars 1558. loanni Calvini opéra, Brunsvigse, vol. XVII, c. 108. « Non prestitit (rex Navarrenus) eam voluntatem quam mulli sperabant propter rumoreâ

Cette longue indécision du chef des Bourbons inquiétait les réformateurs, qui concentraient beaucoup trop sur lui leurs meilleures espérances. Calvin s'en ouvrit au roi de Navarre dans une lettre en date du 14 décembre 1557 (1). Il s'attache avec beaucoup d'habileté à mettre en lumière le rôle que les grands et les princes peuvent tenir dans Taccomplissement des volontés de Dieu , et il engage le roi , « qui a été déjà illuminé en la cognoissance de nostre Seigneur, » à se regarder « jcomme une lampe ardente pour esclairer et grans et petits. » Maintenant que les yeux de tous sont tournés vers lui , qu'il n'attende pas « quelque message du ciel » pour défendre « tant de pauvres gens condamnés à crédit. »

Lorsque Calvin écrivit cette lettre , François Le Guay, sieur de Boisnormand (2), chargé par le consistoire de Genève de prêcher la Réforme

ubique sparsos de Davide ministro ejus. » — Voir sur le même fait Théodore de Bèze, Hist. ecclés.f I, p. 102. « David se servant de Tévangile pour l'ambition et le ventre devint un prescheur courtisan. Environ Tan 1558 ayant suivi à la cour le roy et la rqyne qui le faisoient prescher en habit de prestre et sans surplis, les cardinaux de Bourbon et de Lorraine feirent tant qu'estant amorsé de Tespérance d'un grand bénéfice il promit de remettre son maistre en l'Eglise romaine. »

(1) Voir rAppendice , p. 92.

(2) Olhagaray {Hist, des comtes de Foix, p. 517) l'appelle Beau- Normand, et Montluc {Commentaires, édit. de Rulle, t. II, p. 250) Boinormand. — Théodore de Bèze (Hist, ecclés., pëssim) écrit Boisnormand.

en Navarre (1), était parti depuis deux mois (2) environ et il était déjà arrivé à Nérac où l'influence de David devenait de plus en plus dominante.

Nous devons croire que les prédications de Boisnormand et la lettre de Calvin produisirent sur le roi une impression favorable. Il adjoignit à David l'envoyé du Réformateur et il se fit accompagner de lui dans ses divers voyages.

Le pape et Henri II n'ignoraient pas que les protestants avaient les yeux tournés sur Antoine de Bourbon, et ils concevaient les plus vives alarmes à la seule pensée de voir la Navarre sur le point de devenir, non plus seulement le refuge, mais la citadelle de l'hérésie. Le pape ne parla de rien moins que de donner la Navarre française au roi d'Espagne, et Henri II annonça que si les ministres ne quittaient pas la cour, il allait envahir avec une armée les

(1) D'après Bordenave (Hist du Béam et de la Nav., p. 53) le sieur de B» Martin, envoyé à Genève pour demander des ministres à Calvin, aurait ramené lui-môme Boisnormand.

(2) Le registre B de la compagnie des pasteurs de Genève (f> 28 verso, /. C. op., vol. XXI, c. 674) prouve péremptoirament que Boisnormand quitta Genève en septembre 1557. La lettre de Calvin étant du 14 décembre de la même année , c'est à tort que M. Crottet {Petite chronique prot., XVI" siècle, p. 154), avance que cette lettre fut apportée par Boisnormand à Nérac.

Etats héréditaires de la famille d'Albret. Craignant pour sa couronne, Antoine' chargea le cardinal d'Armagnac d'apaiser le pape, et, pour adoucir Henri II, il renvoya Boisnormand.

Le pasteur de Genève, avec sa conscience austère et la sûreté de son jugement, n'avait pas tardé à pénétrer les desseins secrets de David. Leurs rapports, d'abord amicaux, s'étaient changés en hostilité, l'un poursuivant dans l'ombre ses menées hypocrites, tout en faisant profession de prêcher l'Evangile , l'a^utre cherchant à amener la cour et la ville à se ranger ouvertement sous la bannière de la Réforme.

Boisnormand se montrait infatigable dans cette lutte de chaque jour, et sa disgrâce était un échec pour l'Evangile.

Calvin jugea une nouvelle intervention opportune , et écrivit à Antoine de Bourbon une lettre (1) qui est de la plus haute importance pour l'intelligence des faits que nous racontons. Il demande au roi d'admettre les excuses qu'il lui présente en faveur de Boisnormand, « trop rude et austère, » peut-être, pour le séjour des cours , mais digne « d'être supporté » à cause de son zèle pour Dieu. Quanta David, il n'y a en lui « nulle fermeté de bonne doctrine , » et il ne faut pas trouver étrange que

(1) Lettre de Calvin au roi de Navarre. loannis Calvini opera^ Brunsvigœ, 1877, vol. XVH, c. 69. Voir Appendice, p. 94.

Boisnormand ait détourné le peuple d'un homme « double et. branlant à tout vent, qui veut faire nager entre deux eaux. » Il supplie le roi de permettre à celui qu'il a exilé de continuer « avec telle modération que nous pensons bien » qu'il fera, » et le conjure de se souvenir que « ce n'est pas une légère offense de retarder » ceux qui désirent d'advancer le règne du Fils » de Dieu. »

Le pasteur Villeroche fut chargé de cette missive (1). Si Boisnormand ne fut pas rappelé sur-le-champ , Antoine de Bourbon laissa du moins prêcher Simon Brossier, qui venait de « dresser » les Eglises de Bourges et d'Issoudun. Une lettre à Calvin (2), écrite de Nérac par Villeroche lui-même, au mois d'avril de cette même année 1558 , rend compte de cette visite de Brossier et fait assister, pour ainsi dire, au mouvement qui s'opéra alors à Nérac en faveur du pur Evangile. Le nouvel arrivant eut plusieurs entretiens avec le roi et réussit à lui ouvrir les yeux sur la duplicité de David , qui fut chassé de la cour (3). Il est vrai que celui-ci

(1) D'après M. Bonnet, Villeroche était en efifet à Nérac au mois d'avril 1558 ; voir note suivante.

(2) loannit Calvini opéra, Brunsvigaî, 1877, vol. XVII, c. 136, traduction. Voir Appendice, p. 106.

(3) Th. de Bèze , Hist. ecclés. , I, p. 102. « Cela estant parvenu aux oreilles du roy il le chassa, quoy voyant David eut recours au cardinal de Lorraine... » — Voir sur le même fait , loannis Cakini opera^ vol. XVIÏ, c. 108. Macarius Calvino.

56 LA BÉFORMB A NÉRAC.

parvint de nouveau , mais plus tard , à regagner la faveur du roi , et qu'il essaya même , à plusieurs reprises, de retrouver son crédit auprès du peuple (1). Pour le moment, il est démasqué, et Simon Brossier prêche un soir avec tant de chaleur, il insiste avec tant de force sur les grandes doctrines de l'Evangile , qu'il conduit son discours jusqu'à une heure avancée de la nuit. Tout le monde est frappé de la majesté que sa parole emprunte à l'autorité d'une vie sans reproche, toute faite de dévouement à Jésus-Christ.

Le résultat de la visite de Simon Brossier avait dépassé toutes les prévisions. Il y a de ces événements providentiels auxquels il n^est plus possible de résister. L'impulsion donnée fut cette fois durable, et Boisnormand en profita pour sortir de sa retraite de Mazères-lès- Pau (2) et venir à Nérac « dresser » l'Eglise avec l'aide de Vigneaux (3). Ils formèrent un consistoire; mais les besoins religieux se manifestaient sur tant de points divers, qu'appelés ailleurs, ils durent s'éloigner et se contenter

(1) loannii Calvini opéra, vol. XVII, c. 220. « Calvlnus Henrycho. Audimu reversum esse conciniatorem aulicum. »

(2) Olhagaray, Hist, de Foix, p. 517.

(3) Théodore de Bèze, Hist ecclés., I, 155. « Françoi8 Boisnormand dit Le Giiay et Vigneaux dressèrent l'église à Nérac et en général par tout le pays de la Garonne iusque es plus grandes villes. »

de faire dans l'Eglise des apparitions à intervalles plus ou moins rapprochés (1). Cependant Boisnormand , au milieu de ses courses missionnaires , resta attaché à l'Eglise de Nérac. Il y était l'année suivante (1559) (2) , et il y demeura pendant la première guerre de religion (1562-1563).

Arrêtons-nous un moment à considérer de plus près ces apôtres de la Réforme, et tout d'abord le fondateur de notre Eglise. Originaire de la Normandie , François Le Guay , sieur de Boisnormand , faisait profession de protestantisme quand la persécution le força de se réfugier en Angleterre , puis à Genève, oil Calvin apprécia sa science et sa foi. Il ne faudrait pas croire , en effet , que ces hommes , errant d'un pays à un autre , pour échapper aux recherches, et de ville en ville pour fonder des Eglises , aient été seulement des hommes d'action, étrangers à l'érudition et à la culture intellectuelle

(t) Lettre de Boisnormand à Calvin , passim, loannis CaMni opéra, vol, XVII, c. 329, voir traduction, Appendice, p. 96.

(2) Lettre de Seellac à Colladon, loannis Calvini opéra, vol. XX, p. 466. « M, de Boysnormant m'a escrit qu'il estoit à Nérac. » (escrit ce 25 jour de juin 1559, a S. Foy.)

de leur temps. Boisnormand était profondément versé dans la connaissance des langues anciennes. Le sénat de Genève le jugea digne d'occuper une chaire à l'Académie. Calvin le dit expressément dans une lettre où , lui énumërant les causes pour lesquelles il n'a pas été nommé, il le prie d'être assuré qu'on n'a voulu ni le négliger ni lui faire une injure (1) ; et ce savant qui avait été sur le point de devenir le collègue de Théodore de Bèze et de Calvin lui-même, continue sans murmurer son apostolat dangereux.

La Réforme était sortiaileeiimbes et entrée dans une plSrlolde de combats. Le temps des conversations semi-littéraires , semi-religieuses , était passé. Il fallait aller de lieu en lieu visiter les communautés naissantes , se dérober quelquefois aux poursuites (car toutes les villes de la Navarre n'étaient pas également sûres), et, chaque jour, exhorter les frères, plutôt que préparer chaque semaine un discours étudié.

Boisnormand prêchait souvent devant la cour ; mais sa vie ne ressemblait guère à celle d'un courtisan ; son existence n'était guère celle du chapelain d'un roi. Une de ses lettres à Calvin nous montre quel était , dans sa simplicité hé-

(1) Lettre de Calvin à Boisnormand (i. Calvini opera^ vol. XVII, c. 477) en date du 26- mars 1559. Cette lettre permet de rectifier une appréciation de MM. Haag (Frcmce protestante, art. Le Guay). Voir traduction. Appendice, p. 103.

roïque, le ministère d'un pasteur à cette époque (1).

Il vient à Nérac et à Condom pour organiser les Eglises. Bien reçu d'abord , il prêche en liberté. Mais on entend dire que le Parlement de Bordeaux va sévir contre les hérétiques , et la ville est toute troublée. Les faux frères , et David à leur tête , exploitent la crainte qu'inspirent les envoyés du Parlement pour l'obliger à se taire. L'inaction lui pèse ; il part et visite les Eglises jusqu'à Sainte-Foy. Au moment de se diriger sur Bordeaux, il est rappelé à Nérac, où David perdait de l'influence. Quelques jours après il est à Pau, conférant avec Henry de Barran, son collègue, et bientôt le voilà de nouveau à Nérac. Il dispute le terrain à David , qui, ne pouvant prendre son parti d'avoir perdu son prestige, cherche habilement toutes les occasions de le ressaisir. Ajoutez aux péripéties de cette vie agitée, ses craintes, ses angoisses pour sa famille. Il l'avait d'abord laissée en Suisse; mais sa courageuse femme a voulu partager ses périls ; elle est venue le rejoindre, apportant une lettre de Calvin. Pendant une des absences de son mari, elle est insultée par un vaurien, qui va même jusqu'à la frapper, et

(1) Lettre de Boisnormand à Calvin. /. Calvini opéra, vol. XVII, c. 329. Voir la traduction que nous en avons essayé. Appendice, p. 96.

la compagne dévouée du pasteur en reste longtemps malade.

Toute réflexion serait banale en face d'une telle vie , à laquelle peuvent s'appliquer ces paroles de l'Apôtre : « Dieu a fait briller la lumière dans nos cœurs pour faire resplendir la connaissance de la gloire de Dieu sur la face

de Christ Nous sommes pressés de toutes

manières, mais non réduits à l'extrémité; inquiets, mais non désespérés; abattus, mais

non perdus Nous croyons; c'est pour cela

que nous parlons (1). »Tant d'activité et de dévouement faisaient regarder avec raison Boisnormand comme le principal représentant de la Réforme en Guyenne. Nous aurons occasion de le retrouver plus tard dans des circonstances importantes (2).

Vigneaux, qui ne fit qu'un très court séjour à Nérac , fut aussi l'un des plus ardents propagateurs de la Réforme dans le sud-ouest. Il contribua à la fondation des Eglises de Bordeaux , de Toulouse et de Limoux. C'est dans cette dernière ville qu'il trouva la mort , peu de temps après le massacre de Vassy (3). Calvin le compta parmi ses correspondants , et c^est Vi-

(1) 2 Oorinth., IV, 6-14 (Traduction Segond).

(2) Une des places publiques de Nérac porte encore aujourd'hui le nom de place de Normandie. La tradition locale aurait -elle perpétué ainsi le souvenir de Boisnormand?

(3) Haag, France protestante ^ art. Vigneaux,

gneaux qui lui conseille « de prendre garde de » près à ceux qui ont été moines ou capelans, » et ne les appeler au ministère que bien meu- » rement et bien tard (1). »

Pendant que les premiers pasteurs travaillaient, au milieu de nombreux encouragements et en face de périls sans cesse renaissants , à fortifier la Réforme, le persécuteur acharné des protestants , ce roi , qui avait fait arrêter Dubourg et Dufaur en plein Parlement comme hérétiques, Henri II, succombait dans un tournoi sous la lance de Montgomery. Les protestants ne gagnèrent rien à cette mort. Antoine de Bourbon, par sa faiblesse et sa lenteur, laissa les Guises s'emparer du pouvoir. Leur influence se fit bientôt sentir par la promulgation de redit de Blois (novembre 1559). Tous ceux « qui feront conventicules ou assemblées illici-

» tes , » y est-il dit, « et semblablement

» ceux qui s'y trouveront et assisteront, se- » ront doresnavant punis du supplice de la » mort, sans aucune espérance de grâce ni » modération de peine. »

Les esprits que l'avènement d'un nouveau roi

(1) Lettre de Vigneaux à Calvin, 26 mal 1561, /. Calvini opérât vol. XVIII, c. 470.

avait remplis d'espoir s'aigrissent. Le rejet des plus justes réclamations amène la conspiration d'Amboise; mais tout est découvert, et le complot est noyé dans le sang (1560).

A ce moment , Nérac devint plus que jamais ville do refuge (1). Bon nombre de seigneurs, craignant le ressentiment des Guises, vinrent se mettre en sûreté dans ses murs. Condé, le « chef muet » de la conspiration, arriva l'un des premiers. Le bouillant gentilhomme, qui s'était écrié dans sa fuite : « La messe ne me verra plus, » adressa de cruels reproches à son- frère. Antoine de Bourbon n'avait-il pas , pour faire sa cour aux Guises , levé un corps d'armée et taillé en pièces deux mille réformés de la province, assemblés en armes à la nouvelle du tumulte d'Amboise ? Cette généreuse colère de Condé et l'éclat de sa conversion au protestantisme , firent grand bruit dans le Midi. Les gentilshommes accoururent en foule, et aux échappés d'Amboise se joignirent beaucoup de représentants de la petite noblesse (2). Antoine de Bourbon ne put résister à l'entraînement d'une cour où son frère était plus roi que lui , et oil mille voix s'élevaient pour demander le maintien des privilèges des Bourbons et le respect des droits de la conscience. Il fit de-

(1) Olhagaray, Hist, des comtes deFoix, p. 526.

(2) Olhagaray. h c. — De Thou, livre XXV.

mander à Genève le célèbre Théodore de Bèze (1).

Depuis quelque temps , la ville était pourvue de deux pasteurs, Gilles et Jehan Graignon (2), qui avaient préparé la fondation des Eglises de Lavardac , Mézin , Moncrabeau , Feugarolles , Casteljaloux , aux alentours de Nérac. L'Eglise était donc bien établie, et le ministère s'y exerçait régulièrement. La nouvelle de l'arrivée prochaine de Théodore de Bèze fut l'occasion d'une véritable réjouissance publique. Une lettre précieuse de La Motte à Calvin (3) nous montre que presque toute la ville était passée à la Réforme. Les réunions religieuses se font dan3 les maisons et en public; les livres de controverse et les petits traités sont vendus ouvertement; les rues retentissent du chant des psaumes de Marot. Les ménagements qui étaient dans les habitudes de la population ont cessé. L'enthousiasme est indescriptible.

Théodore de Bèze partit de Genève dans le

(1) c Le vingteisme de juillet au mesme an (1560) nostre frère Mons. de Beze fut envoie en Gasgoigne vers le Roy de Navarre pour les enseigner en la Parole de Dieu » (Registre de la vénérable compagnie des pasteurs de Genève. — Cité par Grottet, Petite chronique protestante, XVI* siècle, p. 226).

(2) BuUetin de l'histoire du protestantisme. Juillet 1859. Nous avons constaté avec rçgret, que l'histoire de Nérac est restée presque complètement eu dehors des travaux de celte excellente publication. On en trouvera l'explication dans notre préface.

(3) loannis Calvini opéra. Brunsvigse» vol. XYIIT, c. 153. Voir traduction. Appendice, p. 105.

courant de juillet (1). Arrivé à Nérac, « il prescha dans le temple , ce qui estonna merveilleusement les adversaires (2). » Antoine de Bourbon ne voulait plus de la messe ; il ne parlait que de Dieu et des moyens d'avancer le règne de Jésus-Christ (3).

Les habitants reçurent fort irrévérencieusement le cardinal d'Armagnac , qui arriva por- . teur d'une bulle par laquelle le pape excommuniait Boisnormand , La Gaucherie , précepteur du petit prince de Navarre et tous leurs adhérents. Mais on ne tint guère compte de lui ni des bénédictions qu'il fit à l'entrée de la ville , tout le monde s'en mettant à rire (4). De Bèze se réjouit , dans une lettre à Calvin (5) de voir qu'à Nérac, « les choses vont de bien en mieulx, et de mieulx en très-bien. »

Admettons que les gentilshommes de l'entourage de Condé aient pris leur part dans cette manifestation, il n'en demeure pas moins que

(1) Voir supràf p. 63, n. 1.

(2) Théodore de Bèze , Hist. eccUs. — Il ne faut pas , croyonsnous , entendre par ce mot temple un édifice que les protestants auraient déjà construit à Tusage de leur culte ; mais une église catholique dont ils s'étaient sans doute emparés. Voir une lettre de Macarius à Calvin (loannis opéra CaVcini, vol. XVII , lettre du 13 mai 1558, c. 163). « Pro certo habetur Neraci in ditione Navarreni, imagines esse confractas, »

(3) De Thou, livre XXVI. — Th. de Bèze, I, 325.

(4) Th. de Bèze. I, 325.

(5) loannis Cakini opéra, B, vol. XX, c. 473. Voir App., p. 108.

l'accueil fait au cardinal témoigne des vrais sentiments de la population. Les foudres de l'Eglise ne font plus trembler personne , les hauts dignitaires du clergé ne voient plus la foule se prosterner devant eux. Le catholicisme, déchu de son rang, est comme mis en oubli. Au dire de Montluc lui-même , pendant toute une année (1561) la messe ne fut pas dite à Nérac (1).

Ici apparaît le désaccord qui devait se renouveler plus d'une fois entre les maîtres du château et les habitants de la ville. Le roi et la reine de Navarre sont très affectés de cette démarche du cardinal d'Armagnac, et Antoine de Bourbon , craignant que son royaume ne soit mis en interdit, renvoie les deux ministres; mais l'Eglise puise dans le contact avec Théodore de Bèze cette vaillance et cette mâle vigueur qui jusqu'alors lui ont manqué. Le séjour de Théodore de Bèze (2) laisse dans la ville un souvenir ineffaçable (3), et la tradition veut qu'il

(1) « A Nerac pareillement commencèrent à aller à la messe la où plus d'ung an a que, ne sen estoict dict. » D'Agen , "26' août 1562. — Œuvres de Montluc, édition de Ruble, t. IV, p. 155.

(2) Il reprit le chemin de Genève à la fin de l'année 1500. vers le mois de novembre, peu avant le départ d'Antoine de Bourbon pour les Etats d'Orléans. — De Thou , livre XXVI. — Th. de Bèze, Hist, ecclés., I, 324, 326.

(3) La municipalité de Nérac, sous l'administration de M. Faugère-Dubourg, a donné le nom de Théodore de Bèze h une rue en construction.

66' LA RÉFOBMK A NÉRAC.

ait habité la même maison que Calvin. On la montre encore au visiteur.

Un autre résultat de la visite de Théodore de Bèze fut encore l'organisation dértnitive des Eglises dans la province de basse Guyenne.

Le synode de Paris (1559) avait essayé de confédérer les Eglises. Les députés, malgré leur petit nombre, posèrent les bases du code dogmatique et ecclésiastique de la Réforme. La confession de foi affirme la chute de l'homme et la rédemption gratuite en Jésus-Christ ; la discipline établit, partout où se trouve un nombre suffisant de fidèles, un consistoire et un pasteur, dont rélection doit être confirmée par le peuple. En cas de réclamation ou d'opposition, l'aflEaire est portée devant le colloque, puis devant le synode provincial. Au sommet se trouve placé le synode national.

Le régime synodal fonctionna de très bonne heure en Guyenne, et nous croyons qu'il faut attribuer à Théodore de Bèze l'heureuse issue des pourparlers qui aboutirent à la convocation du synode provincial tenu à Clairac le 19 novembre 1560, quelques jours seulement après son départ. Nous avons été assez heureux pour en retrouver les actes aux archives de l'hôtel de-ville d'Agen, daus une série de documents

encore à classer (1). Trente ministres, outre les diacres et les anciens, y assistèrent. On voit, par ce chiffre considérable, l'extension que la Réforme avait déjà prise dans la province.

Le synode , présidé par Boisnormand , approuve la confession de foi rédigée l'année précédente « par les Eglises qui sont dispersées en France. » Il choisit des syndics chargés d'aller en présenter copie au roi de France quand il présidera les Etats. Des précautions sévères sont prises contre les anciens moines et « capelans » qui aspirent à être choisis ministres de la Parole de Dieu. Il est recommandé aux Eglises de veiller avec soin à l'entretien de leurs pasteurs et aux nécessités de leur famille. Des collectes sont établies pour les pauvres.

Le synode de 1560 divisa aussi la basse Guyenne en sept colloques, nommés Condomois , les Landes , Béarn , Agenois de Garonne (2), Agenois vers Sainte-Foy, Bourdellois et Bazadois, Quercy et Rouergue. Nérac ressortit au colloque de Condomois, qui comprit quinze Eglises.

La réunion de ce synode obtint , dans notre région , un grand retentissement. S'il faut en

(1) Archives du Lot-et-Garonne, série GG (à classer) (INÉDIT). Voir texte, Appendice, p. 83.

(2) Les registres du consistoire d'Agen (Boë-sur-Garonne) de 1603 à 1685 ont été découverts , il y a quelques semaines seulement, par M. Tholin, archiviste de Lot-et-Garonne.

croire Montluc qui , dans une de ses lettres , fait mention de cette imposante assemblée , vingt nouveaux ministres furent créés, lesquels, ajoute-t-il, « ne font jour et nuict que » courir pour prescher et seduyre le peu- » pie » (1).

La calomnie ne manqua pas de s'attaquer aux délibérations qui , sans doute , avaient réclamé un certain secret. Montluc , dans la lettre que nous venons de citer, prétend « qu'audit sy- » node a été résolu de faire mourir ledit sieur » Monluc comme ennemy capital de ladite reli- » gion. » Le terrible capitaine prête trop facilement aux autres sa férocité. Inutile de dire que dans les actes du synode on chercherait en vain trace d'une semblable décision.

Le moment arrivait enfin où Jeanne d'Albret allait se décider ouvertement en faveur de la Réforme. La prudence humaine , des raisons d'Etat, des motifs de haute politique, l'avaient jus({u'alors retenue. Aux yeux de ses contemporains , qui la comparaient à Antoine de Bourbon , si facilement entraîné et si mobile , elle

(l) Œuvres de Montluc, édit. de Ruble , lettre de Cahors du 25 mars 1561 , t. IV, p. 118. — Montluc se trompe de quelques semaines sur la date du synode.

paraissait, à cette époque (1560), portée froidement à la religion (1). Plus d'une fois, elle avait arrêté son mari dans la voie des révoltes contre l'Eglise. Les grandes âmes elles-mêmes peuvent connaître l'hésitation ; mais elles ont une horreur instinctive de la duplicité. Quand Jeanne d'Albret ap[)rit , à la fin de 1560 , que les princes de Bourbon , attirés aux Etats d'Orléans , étaient tombés dans un odieux guetapens, et que les Guises, au mépris de leurs promesses , instruisaient le procès du prince de Coudé en attendant le moment où le roi de Navarre , déjà prisonnier , passerait aussi devant ses juges, elle sentit, dans d'aussi redoutables conjonctures , qu'elle ne pouvait plus compter ni sur son habileté , ni sur les hommes , mais seulement sur Dieu. Au sein de son angoisse , elle ne trouva consolation et force que dans TEvangile.

Elle résolut alors de faire publiquement profession de sa foi (2) , et , fortifiée par Boisnormand, Henry de Barran et les autres ministres , elle reçut , dans la cathédrale de Pau , la

(1) Théod. de Bèze, Hist. ecclés^y 1 , 325. « La royne se portaitfort froidement à la religion craignant de perdre ses biens. »

(2) Th. de Bèze, Hist. ecclés.f 1 , 325. — « Au temps de sa plus grande tribalalion , elle fit publiquement profession de la pure doctrine estant fortifiée par les ministres F. Le Guay dit Boynormant et N. Henry... la feste de Noël ensuyvant elle feit der,echef confession de sa foy, haut et clair et communiqua à la 8" Cène. »

communion sous les deux espèces , suivant le rite réformé. Sa conversion fut sincère et sa résolution inébranlable. Selon l'expression de Théodore de Bèze , « elle vestit un cœur viril et )► magnanime, y^

Son rôle , jusqu'à présent , a dû paraître effacé. C'est qu'elle n'avait pas encore dépassé la tradition maternelle. Maintenant, elle lie sa destinée à celle de la Réforme , et , non contente de la protéger, elle l'organise et la propage autour d'elle. Inclinons-nous devant l'œuvre de Dieu dans un cœur ! A vues humaines , Jeanne d'Albret risquait sa couronne et peutêtre sa vie; mais sa foi grandissant dans l'adversité lui ât surmonter tous les obstacles. Calvin lui témoigna sa joie dans une lettre du 16 janvier 1561 (1) : « Dieu , » lui dit-il , « a puissam- » ment besongné en vous en peu d^heures. »

Nous n'avons pas méconnu l'importance que prenait, dans un tel moment , la conversion de la reine de Navarre (décembre 1560) ; mais ce n'était là , il faut le reconnaître , qu'un épisode de l'accroissement de plus en plus rapide de la Réforme en France. A l'assemblée tenue à Fontainebleau (21 août 1560), Coligny avait présenté les supplications « de ceux qui , en diver- » ses provinces , invoquent le nom de Dieu

(1) loannù Calwni opéra . vol. XVIII , c. 312. — Voir texte, Appendice, p. 110.

» suivant la règle de la piété, » ajoutant qu'il trouverait facilement 50,000 signatures en la seule province de Normandie. Au commencement de Tannée suivante, il soumit à Catherine de Médicis une liste de 2,150 Eglises qui demandaient la liberté de religion.

Dans TÂgenois , 300 paroisses « ont mis bas » la messe (1). » — Dans le Condomois et dans l'Albret , on réclame partout des pasteurs.

L^Eglise de Condom demande à Calvin « un » second ministre exercé aux bonnes lectres, » d'aultant que la ville est la capitalle du pays, » munie de gens doctes de toutz estatz (2); » et le pasteur Costa déclare « que le fardeau est » insupportable pour lui, considère la gran- » deur de TEglise. » Les diacres de Mézin (3) font la même requête. Il leur faut « ung bon » pasteur et que soyt acès fort pour couper ce » vray pain vif, que nest aultre chose que la » parole de Dieu. »

La protection que la Réforme rencontra toujours en Albret et en Navarre avait préparé cette abondante moisson. On est frappé, en parcourant les livres de Jurades de la ville d'Agen , de 1530 à 1560 , par le contraste qui

(1) De Félice, HUU des protestants de France, livre II, 3,

(2) loannis Calvini typera, vol. XIX, c. 117, 145. — Voir texte,

App., p. 114.

(3) W., c. 78. — Voir texte, App., p. 112.

existe entre TAlbret et TAgenais, dont les frontières se touchent. Tandis qu'à Nérac on a, depuis deux ans au moins, un culte public, et qu'on y acclame les prédicateurs de Genève reçus avec honneur à la cour, on est encore réduit, à Agen , même en 1560, aux simples conventicules. Les ministres ne peuvent s'introduire dans la ville que secrètement. Découverts, ils sont emprisonnés. Prompte et bonne justice est demandée au roi contre ces personnages « con- » duictz du maulvais et maling esprit (1). » A Nérac , au contraire , les pasteurs sont , pour ainsi dire , reconnus par les Etats , puisque le domaine de la couronne leur assure un traitement fixe de 150 livres (2). Le couvent des Cordeliers de Nérac se trouvant vide à la suite du départ des moines , une école publique, sous la direction des ministres, y est installée (3). Le même fait se reproduit à Condom (4).

On peut donc dire que les années 1560 et 1561 marquent l'apogée de la Réforme pacifique à Nérac. Le colloque de Poissy va s'ouvrir. Tous les cœurs renaissent à l'espérance. Et pourtant, d'irréparables malheurs sont imminents : la défection définitive d'Antoine de

(1) Archives de l'hôtel-de-ville d'Agen, livre des Jurades, série BB, 30, f» 66 (INÉDIT). — Voir texte, Appendice, p. 85.

(2) Vauvilliers, Hist. de Jeanne d'Alhrety p. 177.

(3) De Thou, livre XXXII.

(4) De Thou, l c.

Bourbon , suivie du massacre de Vassy, déchaînera sur la France le fléau des guerres civiles, et , pour la première fois , le sang des prolestants rougira le sol de TAlbret.

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