‹ La réforme agraire, contributions théoriques et historiquesChapitre 18 sur 56 · Les ciiuses de la misère de V agriculture · texte numérisé non relu

Les ciiuses de la misère de V agriculture

Toute réforme sociale dans les villes sera illusoire aussi longtemps que les conditions de Tagriculture resteront pathologiques, puisque toujours les hommes vivant sous une pression sociale plus forte, afflueront aux endroits n moindre pression. A moins de rendre aussi plus facile la vie des campagnes, toute amélioration de la vie des citadins fera augmenter l'immigration dans les villes. L'augmentation des populations urbaines fera monter le prix du sol et des loyers dans les villes, elle créera ou augmentera « l'armée de réserve », les syndicats ouvriers se trouveront en concurrence avec line niasse nombreuse de travailleurs non syndiqués ; les salaires ne tarderont pas à baisser de nouveau ; le progrès économique sera gravement compromis.

C'est d'une population ouvrière capable et bien organisée que dépend le développement de l'industrie. La concurrence internationale ne peut

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être soutenue avec des ouvriers peu développés, tant physiquement qu'intellectuellement. Comme les conditions de vie des campagnards déterminent en dernière ligne celle des citadins, la vie économique en sa totalité est grandement intéressée à la situation de l'agriculteur. C'est pourquoi l'antagonisme entre la ville et la campagne est artificiel, injustifié. Ce n'est que lorsque toutes les classes productives prospèrent que la situation favorable dans chacune d'elles peut être durable.

C'est un fait universellement reconnu que c'est la classe agricole qui est la fontaine de Jouvence de toute la population. Personne ne niera que la force et la santé sont tout autrement représentées parmi cette partie des Français — qui en forment encore le 47 p. 100 — que parmi ceux qui passent leur vie dans l'atmosphère fiévreuse des villes industrielles.

Qu'un autre point soit encore indiqué : chaque peuple ne possède qu'une seule et unique classe agricole. On peut transformer des paysans en ouvriers industriels, il est impossible de recruter une population agricole dans les villes. En Italie, la mort des Gracches amenait la décadence complète de la classe agricole libre ; or, depuis plus de vingt siècles, il n'y a pas été possible de créer une nouvelle classe d'agriculteurs indépendants, quoique le pays soit gravement atteint par le manque de paysans libres.

De quelle manière la « réforme agraire » veutelle amener et consolider de meilleures et plus saines conditions ? Elle demande que « le sol soit soumis à un droit qui favorise son usage comm.ë instrument de travail et comme lieu' d'habitation, mais qui en empêche tout abus ». (Comparer l'Appendice.)

Pour trouver la direction à suivre, la réforme agraire devra, avant tout, laisser de côté toutes les vieilles formes du droit foncier. Une amélioration sérieuse ne pourra être entreprise qu'en se conformant à la grande conquête du xix® siècle : la liberté individuelle.

En cherchant sa route, notre mouvement évitera soigneusement un écueil, qui jusqu'à ce jour a été fatal à un noml)re énorme d'agriculteurs, pourtant travailleurs et économes : nous avons nommé V endettement libre.

Quelle est la somme à laquelle s'élève la dette agraire en France ? Personne ne le sait. La statistique, si zélée pourtant, n'a pas encore répondu à cette question d'une manier*^ satisfaisante. Peutêtre les Etats eux-mêmes craignent-ils de divulguer des chiffres aussi fantastiques.

En x\llcmagne, la ligue pour la réforme agraire, a adressé, en 1902. une pétition au parlement prussien, demandant une statistique officielle sur le total et la distribution des hypothèques. Le résultat y a été le même qu(! dans d'autres Etats allemands, c'est-à-dire : néant. Eu France aussi.

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il faut se borner à des statistiques privées, d'ailleurs assez contradictoires. Voici le résultat dun rapport de M. Boutin, publié en 1894 : le total dés créances certaines à cette date, s'élevait à plus de 14.369.09G.000 francs.

On ne nous taxera donc pas d'exagération si nous admettons pour l'époque présente, la somme de quinze milliards de francs.

On est assez d'accord d'attribuer à la dette rurale la somme de huit milliards. Comptons les intérêts à payer à 4 p. 100 : l'agriculture française a donc à payer annuellement, en seuls intérêts de ses dettes, la somme formidable de 320.000.000 de francs, soit plus à'un million de francs par jour ouvrable.

On a donc pu dire, sans trop exagérer, que la plupart des propriétaires ruraux en France, ne travaillent plus pour eux, qu'ils sont passés à l'état de simples exploitants pour le compte d'autrui ; ce ne sont même plus les métayers du xviii® siècle, ils sont retombés dans l'esclavage irrémédiable du Bas-Empire, ce sont les salariés du capital, avec cette aggravation qu'ils ne sont pas libres de faire grève.

Si, d'une part, il est certain que le crédit agraire peut être le pont qui mène du prolétariat au propriétariat, il n'est pas moins vrai que la possibilité d'hypothéquer la terre est la source de la misère des campagnards envisagés comme totalité. L'histoire, d'ailleurs, nous a montré com-

bien ce point est essentiel. La réforme agraire des Gracches, malgré sa courte durée, avait fait augmenter le nombre des censites, sur les listes civiles de Rome, de pas moins de 76.000. Que fit le parti territorial après le suicide de Gains ? Supprima-t-il en entier les mesures prises par les réformateurs ? Il se contenta de transformer les emphyléoses inhypothécables en propriétés « libres )), que chacun pouvait donc aussi hypothéquer comme il l'entendait. Ces aristocrates savaient parfaitement bien pourquoi ils décrétèrent cette mesure, d'apparence si avantageuse aux classes populaires : en moins de trente ans, ils détruisaient ainsi, non seulement les possessions créées par les Gracches, mais encore les derniers représentants des paysans libres en Italie.

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