‹ La réforme agraire, contributions théoriques et historiquesChapitre 3 sur 56 · NI CAPITALISME, NI COMMUNISME · texte numérisé non relu

NI CAPITALISME, NI COMMUNISME

i. Le problème.

Quel est le problème qui a mis son empreinte sur l'histoire de notre époque ?

C^est d'une façon merveilleuse que l'esprit humain des dernières générations a su s'asservir les forces de la nature. Ce n'est que le 26 août 1836 que fut ouvert le premier chemin de fer en France, entre Paris et Saint-Germain, et nous oublions trop volontiers qu'il n'y a pas encore soixante-dix ans d'écoulés depuis cette date mémorable. Et combien, depuis ce jour, l'aspect de notre globe ne s'est-il pas modifié ? Une invention a suivi l'autre ; la vapeur, l'électricité sont devenus les esclaves infatigables de nos besoins ; nous avons créé des machines gigantesques, plus puissantes que toutes les forces humaines de la terre ; des progrès inouis dans les moyens de communication ont vaincu les limites du temps et de l'espace ; les produits de notre planète s'échangent avec une facilité étonnante ; jamais

l'histoire n'a connu une époque qui, dans une période si courte, ait donné des progrès pareils en matière technique.

Maintenant que les machines se sont substituées au travail humain, que des économies admirables de temps et de force sont réalisées dans la production des biens les plus nécessaires — la prospérité est-elle venue telle que l'avait prédite cette évolution ? Le temps est-il enfin venu où les plus pauvres soient affranchis de la nécessité, de la seule possibilité d'être misérables ? L'augmentation admirable des forces qui produisent des biens a-t-elle réellement fait augmenter ceux-ci de manière à ce que les qualités nobles du cœur humain ne soient plus à la merci de la détresse d'une part, de la cupidité et de la crainte de la misère de l'autre ? La pauvreté, corruptrice des corps et des âmes, est-elle devenue une ombre du passé ? Les forces si belles, enfouies à l'état d'embryon dans tous les hommes, ont-elles pu croître ?

Nous connaissons tous la réponse à cette question brûlante.

L'œil qui voit l'aperçoit des milliers de lois dans le courant d'une seule journée.

En France, le nombre des accusations soumises en 1901, aux cours d'assises des 86 départements a été de 2103, concernant : 1087 des crimes contre les personnes et 1016 des crimes contre les propriétés. Et nous savons que la grande ma-

LE PROBLEME d

jorité des criminels ne sont que le résultat des conditions sociales : la misère ou la crainte de la misère ; Tinstruction insuffisante, l'alcoolisme causé lui-même par les affres de la vie, la décadence des mœurs croissant nécessairement d'un état de choses dans lequel l'argent est le pivot du monde, dans lequel la misère a pris des dimensions telles que beaucoup de yeux se ferment volontairement pour ne pas voir la réalité qui leur parait fatale — tout ceci explique le chiffre douloureusement éloquent atteint par la criminalité en France.

Mais de toutes les indications fournies par les statistiques il n'y en a pas de plus terrible que celle de l'adolescence criminelle. En 1900, 4.565 personnes âgées de moins de seize ans ont paru devant les tribunaux, soit 2 p. iOO de la totalité des accusés. En 1901, cette proportion accuse 5.006, soit le 3 p. 100.

Que d'espoirs brisés et quelle révélation de l'étendue de la misère morale et matérielle !

D'après les recherches remarquables faites par Fernand Pelloutier, enquêteur à l'Office du travail (Ministère du commerce de France) la moyenne du salaire pour tous les ouvriers mâles, y compris ceux du sol, est de 4 fr. 85. Celui des femmes n'est en moyenne que de 2 fr. 46. Comme la moyenne des salaires en 1870 était de 4 fr. 50 pour les hommes et de 2 francs pour les femmes

et comme le coût de la vie a fortement augmenté pendant ces trente ans, on voit que John Stuart Mill n'avait pas si tort de dire : il est incertain que les inventions mécaniques aient jusqu'à présent fait diminuer le dur labeur d'un seul individu.

La moyenne des femmes françaises astreintes au travail mercenaire atteint environ le 34 p. 100 de la classe laborieuse. Il est inutile d'insister ici sur les inconvénients du travail des femmes pour les générations futures.

L'âge d'admission des enfants au travail industriel est fixé à 13 ans en France. La législation y autorise cependant l'emploi des enfants au-dessous de cet âge, en déterminant une durée maxima de leurs travaux. Elle est de douze heures pour les enfants de douze à seize ans et de six heures pour ceux de moins de douze ans. Cependant, les cas d'infraction «ont fréquents. Le 27 janvier 1891, M. Dumay cita à la tribune de la Chambre des députés, des enfants de quatorze ans, qu'un teinturier astreignait à une besogne quotidienne de seize heures. Et combien de faits pareils se passent dans la petite industrie, où l'inspecteur du travail ne se présente qu'une fois ou deux par an, et dans quelles conditions ! — Jetez les yeux, dit un chroniqueur, à travers la croisée dépourvue de rideaux, sur ce modeste intérieur d'un prolétaire. Sa fille aînée est là, derrière la vitre, dès 6 heures du matin, penchée sur son ouvrage.

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