LUTTES VAINES
pauvre homme en s'écriant : « Aussi longtemps que j'aurai un pied de terre, aucun citoyen romain ne sera conduit en servitude ». Il vendit une grande partie de ses biens et libéra à peu près 400 citoyens. L'amour du peuple et sa confiance en lui s'accrurent, mais — comme il arrive fréquemment — la haine des riches s'accrut plus vite encore, en sorte que Manlius fut accusé d'aspirer à la royauté, ce qui lui valut un jugement de haute trahison. 11 fut enchaîné, conduit au Capitole qu'il avait autrefois sauvé, puis il fut précipité du haut de la roche Tarpéïenne. Si une vérité est encore applicable aujourd'hui, comme elle le fut il y a 2.300 ans, c'est bien celle qui dit qu'il est quelquefois moins dangereux de combattre de puissants ennemis extérieurs avec l'épée et le bouclier, que de lutter contre la haine et l'aveuglement de compatriotes puissants.
Le sacrifice de ^Manlius ne fut pas perdu. Il fit une impression profonde, et agit longtemps encore après lui. Il eut aussi sa part d'influence, quoique invisible, sur l'homme qui devait enfin réussir à combler l'abime social pendant deux cents ans, par une réforme agraire bien entendue, et poser ainsi les fondements de la toute puissance de Rome.
En Tan 376, le tribun populaire, Licinius Stolo, déposa ses célèbres projets de lois. Sa vie, ainsi que celle de son brave et fidèle ami, Sextius,nous est très peu connue. Mais leurs lois restèrent un monument glorieux pour ces deux amis du peuple, aussi intelligents que persévérants. Voici les trois lois qu'ils pro})osèrent :
1° Un des deux consuls, fonction la plus importante, devait être choisi parmi les plébéiens.
2° Il devait être déduit du capital des dettes, les intérêts déjà payés. La somme restante devait être couverte par des payements à longue échéance : 3 ans.
La troisième loi se rapportait au sol. Il n'était permis à personne de posséder plus de 500 arpents du sol communal ; les propriétaires sont tenus de payer à TEtal la dixième partie des blés et la cinquième partie des fruits. Le sol appartenant à l'Etat doit être accessible à tous les citoyens, aux patriciens aussi bien qu'aux plébéiens. Les propriétaires fonciers sont tenus d'employer des ouvriers libres proportionnellement au nombre de leurs esclaves.
La lutte pour faire accepter ces lois fut conduite avec acharnement et dura 10 ans. Tout d'abord, les deux tribuns luttèrent seuls ; leurs huit collègues étaient gagnés par le Sénat et votèrent contre eux. Mais Licinius et Sextiusne faisaient rien de contraire à la loi et étai(M\t infatigables dans leur propagande, et cIwuhk" amu'c d(î nouveaux
partisans de leurs projets étaient élus tribuns. Cette tenue calme et énergique des chefs, la persévérance du peuple firent enfin que les réformes de Licinius acquirent force de loi, l'an 367 avant J.-C, ce qui rétablit en substance la paix sociale. Après l'adoption de ces lois considérées d'abord comme antipatriotiques et dangereuses pour l'Etat, on érigea un temple au pied du Capitole.
L'histoire nous montre le résultat de cette réforme sociale pour la vie nationale du peuple romain. A partir de ce moment, Rome triompha dans le monde entier. Les Samnites et les villes grecques du sud de l'Italie sont soumises, et la lutte puissante avec Carthage amène bien Annibal aux portes de Rome, mais ne parvient pas à ébranler la stabilité de l'Etat romain. La justice sociale est, pendant près de deux cents ans, la base d'une vie nationale florissante, comme elle ne l'avait jamais été.
Laboulaye, dans ses « lois agraires chez les Romains » nous dit que dans le siècle qui suivit l'adoption des lois Liciniennes, Rome semblait avoir des forces militaires inépuisables. « Varron, Pline, envient constamment ce beau temps de la République pendant lequel l'Italie était vraiment grande par la richesse du sol et la prospérité des habitants. Ils parlent avec admiration de la loi agraire de Licinius parce que, tout en reconnaissant le mal elle recherche sa guérison, parce qu'elle
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retarde la création de ces Latifondes qui dépeuplèrent l'Italie et tout le monde connu. »
En effet, les principes de la réforme agraire Licinienne finirent par être abandonnés. L'immense territoire que Rome avait acquis par la soumission de l'Italie entière (ordinairement Rome prélevait un tiers du territoire soumis), tomba presque exclusivement entre les mains des Optimates, ainsi que se nommait le nouveau parti des riches depuis que l'ancienne noblesse des patriciens avait perdu ses droits politiques spéciaux. La grande plaine Léontine en Sicile, par exemple, contenant 36.000 arpents, fut cédée à 84 fermiers appartenant presque tous à la classe des seigneurs romains.
De plus, les guerres incessantes fournissaient des troupeaux d'esclaves. C'était là le terrible sort qui attendait les armées prisonnières ainsi que les citoyens des villes assiégées ; les officiers des armées et les riches marchands achetaient de grandes quantités de ces malheureux à des prix dérisoires. On les envoyait sur les grandes terres en qualité d'esclaves ruraux. En temps de paix, les chasses d'esclaves, les attaques de corsaires, les violences de quelques grands seigneurs fournissaient leur tribut. L'Asie Mineure, en particulier, semblait inépuisable. La petite île Delos était le principal entrepôt de la marchandise humaine. On y débarquait en certains jours, le matin, 10.000 esclaves qui, le soir, étaient tous vendus.
Ces esclaves étaient naturellement la machine de travail la meilleur marché.
Marqués au fer rouge, reconnus ainsi, pour toujours, comme esclaves, enchainés les uns aux autres par de lourdes chaînes, ces malheureux devaient travailler dans les champs des seigMieurs, sous le fouet impitoyable des surveillants. La nuit, ils étaient entassés dans des prisons munies de petits soupiraux et sous terre. La vie de ces malheureux était intolérable et comme il se trouvait parmi ces esclaves des hommes cultivés, ayant eu une position élevée dans leur pays, il se peut que Mommsen ait raison, lorsqu'il prétend que les souffrances des esclaves nègres, comparés à cette misère, ne soient qu'une goutte d'eau, comparée à la mer.
Il était naturellement impossible aux paysans libres de concourir, dans de telles conditions, avec les grands propriétaires fonciers. Le prix excessivement bas du grain cultivé par les esclaves, rendait toute rivalité impossible et les petits propriétaires furent obligés l'un après l'autre de vendre leurs champs. Lorsque cette vente ne se faisait pas volontairement, les petits paysans y étaient forcés par toutes sortes de vexations, de dégâts causés par le bétail des riches voisins, et souvent même les Optimates ne reculèrent pas devant une violation des lois pour arriver à leurs fins. Il arrivait souvent que femme et enfant soient enlevés de leur petite ferme en l'absence du mari
lorsque celui-ci se trouvait en campagne à la frontière du royaume, soit en Espagne ou eu Afrique. Que pouvait faire le mari à son retour — souvent après une longue absence ? — ^ La femme et l'enfant avaient sans doute déjà péri !
Le fait le plus important pour l'Etat, et qui en même temps prouve la régression de la force nationale, était que le nombre des hommes capables de porteries armes n'augmentait pas en temps de paix, mais qu'au contraire il tendait à diminuer sensiblement. En 164, on comptait 337.000 citoyens capables de porter les armes, en 147, le nombre en était descendu à 322.000, en 131, à 319.000:
Sur un terrain qui nourrissait autrefois 150 familles de paysans libres, on voyait maintenant un seul domaine appartenant à un Optimale, possédant 50 esclaves. On ne trouvait pas un seul paysan libre dans toute l'Etrurie en 134 (de notre ère).
La conséquence inévitable d'un tel état de choses ne tarda pas à se faire sentir par la dépravation morale, particulièrement parmi les femmes et dans l'armée. On connaît la cruauté avec laquelle les riches dames romaines traitaient leurs esclaves. L'austérité et la vieille simplicité romaines avaient disparu chez la plupart d'entr'elles. Lorsque le vieux Gaton le Censeur essaya d'établir un impôt sur le luxe pour mettre un frein aux dépenstjs toujours plus croissantes, les dames de la noblesse soulevèrent une émeute si menaçante que, non seu-
lenient le projet d'un impôt somptuaire dût être retiré, mais encore l'ancien arrêt interdisant de porter des ornements en or, des habits chamarré^ et des étolfes de soie. Les femmes étaient si sûres de leur victoiru qu'elles s'étaient déjà parées des bijoux défendus avec lesquels, après leur victoire, elles parcoururent en triomphe les rues et ruelles de la ville.
Lors de la dernière guerre punique, l'armée avait déjà manifesté sa faiblesse. Le relâchement de la discipline était tel et la vie des camps si déréglée que la guerre contre la petite Numance en Espagne put durer dix ans, et ne prit fin que grâce à l'aide du meilleur général. On s'aperçut aussi bientôt que l'esclavage ne pouvait plus durer dans les mêmes proportions. En Sicile un esclave s'érigea en roi et tint tète, pendant trois ans, aux armées romaines. Enfin, lorsqu 'après d'atroces cruautés de part et d'autre, la guerre prit fin, le consul romain fit crucifier 20.000 esclaves, voulant par cet exemple, tenir les autres en respect.
Au milieu de toute cette dépravation, il se trouva naturellement des hommes, à Rome, qui reconnurent le sérieux du moment et cherchèrent un moyen d'y porter remède. Nous trouvons parmi eux, en toute première ligne, l'homme le plus estimé de Rome, Scipion rx\fricain, qui rassembla autour de lui un cercle d'hommes honnêtes et influents.
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On rccouilut tout d'abord la nécessité d'une réfo-rnie agraire complète, et ce fut Gajus Lélius, le meilleur ami de Scipion, qui fît la proposition de venir en aide, en 140, à la classe si éprouvée des paysans romains, par une nouvelle cession du terrain communal. Mais il fut obligé de retirer cette proposition, vu la tempête qu'elle souleva parmi les Optimates. A cause de l'abandon de ce projet il fut honoré du surnom de « Sage ». Mais plus d'un homme sérieux regretta qu'on eut renoncé si légèrement à la réforme agraire, et ce fut un adolescent, confiant dans l'appui de ces hommes-là, qui osa reprendre l'œuvre devant laquelle avait reculé l'homme fait.