‹ La réforme agraire, contributions théoriques et historiquesChapitre 47 sur 56 · Sa jeunesse · texte numérisé non relu

Sa jeunesse

Henry George nacjuit le 2 septembre 1839 à Philadelphie. Henry était Tainé de huit enfants qui tous devaient être élevés, et le gain était petit. Son père, libraire d'al)ord, abandonna plus tard son commerce pour accepter un modeste emploi de fonctionnaire aux douanes de Philadelphie.

Le père d'Henry, qui attachait une grande importance au développement physique, l'exerça à ramer et lui enseigna la natation. Tout en lui faisant remarquer les vaisseaux au port, il lui parlait do voyages et d'aventures maritimes.

La mère, nature poétique, possédait un riche fonds de connaissances littéraires qu'elle conserva jusqu'à un âge avancé. C'est d'elle que le fils hé)-ita du penchant à la rêverie méditative et sa prédilection pour les livres à la lecture desquels il dût tant de calmes jouissances.

Ses parents étaient sincèrement pieux ; le culte

(1) Des études sur les autres tliôoi'iciens de la rét'oi'uie agraire se trouvent dans : Daniaschke, Geschichte der Nationalôkonomie ; la question sera examinée en détail dans: Karmiu, Les théoriciens de la propriété foncière.

170 LA UÉFORME AGRAIRE

du dimanche ainsi que celui du soir et du matin étaient strictement observés.

Henry fréquenta l'école primaire jusqu'à 12 ans, puis pendant une année une école privée, supérieure. Il était bon élève, mais à 13 ans il déclara à son* père qu'il ne voulait plus fréquenter l'école disant qu'il croyait vraiment savoir ce qui y était enseigné.

Comme l'instruction obligatoire n'existait pas, la réalisation de son vœu dépendait uniquement de la volonté de père, lequel dit de son fils, en parlant de cette époque : « Comme Henry a toujours été un caractère indépendant et un bon garçon et qu'il ne modifiait pas son opinion sur l'école, je consentis à le laisser a^'ir à sa o^uise ». Il devint donc commissionnaire dans un magasin de vaisselle afin d'augmenter le modeste revenu de la famille. Entre temps il continuait à s'instruire, suivait assidûment les conférences à l'Institut Franklin, où les sciences, naturelles l'attiraient plus particulièrement. Ses lectures favorites étaient des récits d'histoire ou des descriptions géographiques, préférant encore entre tous les livres celui de Robinson Crusoë qu'il ne se lassait pas de relire

Souvent dans la vie il eut recours à des exemples tirés de ce livre, pour rétablir à leurs plus simples expressions des })roblèmes ardus d'économie politique.

A l'âge de 16 ans, George entra comme

apprenti chez un imprimeur, mais, ne trouvant aucune satisfaction dans ce métier, il déclara à son père qu'il était décidé à partir pour les Indes.

En ce temps-là on parlait beaucoup de la misère sévissant sur cette riche contrée, ainsi que de son exploitation par la « Société commerciale des Indes Orientales ». C'était quelque temps avant la grande émeute des Sepoy qui mit fin à cette compagnie commerciale.

Le père et la mère de George réfléchirent longtemps avant que d'accorder leur consentement. Mais il y avait du sang marin dans la famille. Le grand-père du garçon avait été capitaine d'un vaisseau anglais avant de se naturaliser américain et de se retirer à Philadelphie comme propriétaire de navires. Ses deux vaisseaux furent brûlés pendant la courte guerre de 1812 entre l'Angleterre et l'Union et ainsi fut anéanti le bien-être de la famille. Le père procura à Henry une place de mousse Sur le vaisseau « Hindor » commandé par un capitaine de ses amis.

L'année que le jeune homme passa sur ce vaisseau fut une année d'études pratiques à l'école de la vie.

Le navire était petit, le temps orageux et chacun dut conserver toutes ses forces au service et se donner entièrement.

Henry vit l'Australie, cette nouvelle contrée

des merveilles, il vit les Indes, cet empire si mystérieux comblé de toutes les richesses de la nature dans lequel a la vie du vautour est plus sacrée que celle de Thomme ».

Pendant ce voyage Henry fut pris du désir intense de revoir les siens et cette nostalgie se manifeste ardemment dans toutes ses lettres et dans son journal. Il revint et retrouva bien la chère vieille maison tranquille, mais lui, devenu trop indépendant par la vie de travail et d'orages qu'il venait de traverser ne sut se plaire dans ce calme milieu, malgré tous ses efforts. Il accepta donc une place de compositeur dans une imprimerie et la remplit consciencieusement. Mais lorsque se répandit la nouvelle de la découverte des gisements d'or en Californie et des richesses sur les côtes (le l'Océan Pacifique, source de fortune pour quelques privilégiés, alors il n'y tint plus. Se sentant assez fort pour entreprendre la conquête de la fortune et du bonheur, il résolut de se rendre dans les Far West.

Pour y arriver sans frais, il s'engagea comme matelot sur le vapeur u Shubrick » on partence pour la Californie. Il prit donc encore une fois congé de la maison paternelle en décembre 1857 et cette fois pour longt(imps.

Lorsque lo vaiss(!au an-iva en \uc dn poi-t de Montevideo, la fièvre jaune emporta un jeune homme, aimé de tous, et qui, avant sa mort, avait exprimé le désir d'être enseveli en terre ferme.

KENRY GEORGE 173

L'ensevelissement en pleine mer et les circonstances particulières qui permirent cependant de remplir le dernier désir du mourant, firent une impression profonde sur l'esprit de George. Il envoya une description si vivante de ces faits à un de ses amis, que ce dernier communiqua la lettre à un journal, qui la publia En même temps cet ami donnait à Henry le conseil de se vouer à la carrière littéraire, conseil qu'Henry, après bien des luttes, devait suivre plus tard, ce qui changea le cours de sa vie.

Au moment où Henry pénétra en Californie ce fut un monde nouveau qui se révéla à lui. En 1845, San-Francisco n'était encore qu'un village inconnu, d'à peine 1.000 habitants. Dix années après, le village inconnu était devenu une ville de 150.000 habitants, grâce à la découverte des champs d'or de la contrée, attirant constamment de nouveaux éléments, contribuant à l'accroissement de la culture moderne, convertissant la hutte en palais de l'industrie.

L'or était alors le pivot de toutes les pensées, de toutes les paroles, de toutes les actions ; étaitil donc extraordinaire que la fièvre de l'or s'emparât aussi du jeune Henry, bien décidé avec toute l'énergie de la jeunesse à conquérir la fortune ! Il partit donc comme mineur pour Victoria. Ses parents s'émurent de cette résolution et sa mère lui écrivit : « Je crois que cette tendance à rechercher la richesse demande trop de sacrifices et j'ai

souhaité tout l'or au fond de la mer, lorsque j'appris ta décision de partir pour ^'ictoria... »

D'indicibles efforts et de non moins dures privations attendaient le jeune mineur que seul son heureux optimisme soutint dans cette lutte. Il écrivait alors à sa sceur favorite : « Tu me demandes bien naïvement si c'est moi-même qui fait mon lit à Victoria ? chère petite sœur, vraiment, je n'en ai pas à faire. Pendant un certain temps j'ai dormi enroulé dans ma couverture sur une table ou sur un sac de farine et plus tard sur un matelas posé sur quelques planches. La seule différence qui existe entre mon vêtement de jour et celui de nuit est que, pendant le jour, je porte une casquette et des bottes que je pose la nuit. »

Après trois années de bien courte espérance et de bien grandes déceptions, il abandonna les champs d'or pour retourner à San-Francisco.

2, (yOmpositeuv. — Journaliste.

Inspecteur du gaz.

Ce fut un dur moment pour ce jeune homme de 22 ans lorsqu'il dut renoncer, à la fin, à l'espérance de conquérir au passage la fortune capricieuse.

Il entra dans une imprimerie de journaux, en qualité de typographe, et apprit lii la science dilli-

cile de vivre avec un salaire des plus modestes.

Et encore s'il avait toujours eu du travail ! ^lais des jours, des semaines se succédèrent dans lesquels il connut l'horrible angoisse du chômage forcé, cette face la plus terrible du problème social. Il apprit ce que c'était que de demander du travail sans en jamais obtenir et d'entendre toujours la même réponse : « Nous n'avons pas de place pour vous. »

C'est pendant cette période difficile qu'eût lieu son mariage. Annie Fox était une orpheline, jolie et instruite, récemment sortie 'du couvent, dont il fit la connaissance le jour anniversaire de ses 17 ans, chez la grand'mère de cette dernière. Lorsque les parents d'Annie s'aperçurent des relations existant entre les jeunes gens, ils défendirent l'entrée de la maison au jeune typographe, ne voulant pas prendre la responsabilité de remettre le sort d'une jeune fille de bonne famille, quoique pauvre, entre les mains d'un jeune homme ayant une vie d'aventures derrière lui et aucun avenir. Mais George n'était pas homme à se laisser éconduire. Lorsqu' Annie eut consenti à devenir sa femme il se fit avancer son salaire de deux semaines, alla chercher secrètement sa fiancée et la conduisit dans la chapelle d'un prêtre de ses amis qui les unit. Jamais il ne se repentit de cet acte.

Sa femme ne l'entrava jamais par ses plaintes ou par ses observations déplacées. Au contraire ! Elle consolait et aidait ; elle relevait et redonnait

176 L.V RÉFORAIE AGRAIRE

du courage et, jusqu'à l'heure de sa mort, elle lui est restée une chère et vaillante compagne, remplie d'intelligence. Les premières années du jeune mariage ne furent pas exemptes de privations et de misère ; George donne lui-même quelques pages saisissantes de ces jours sombres : pendant une maladie, il manquait même de pain.

Malgré tout, ses soucis et ses besoins matériels n'étaient pas pour paralyser son intelligence. Il travaillait sans relâche à son développement. Lorsque debout devant la casse, le manuscrit en mains, il composait les mots des articles, souvent il se demandait s'il ne pourrait pas, lui aussi, écrire de tels articles. Et il employa les quelques heures de liberté qui lui restaient en dehors de son travail journalier, à noter sa manière de voir sur certaines questions qui l'intéressaient. Mais à qui envoyer ces écrits ? N'aurait-on pas un sourire, à la rédaction, lorsqu'on saurait qu'un simple ouvrier voulait se mêler de faire de la littérature ? Il déposa ses articles, sans les signer, îlans la boîte aux lettres de la rédaction. La ])kipait furent imprimés, plusieurs même eurent un grand retentissement. Ce fut pour George un singulier plaisir de devoir mettre en composition sa pi'opre écriture et d'entendre les suppositions des chefs se demandant si tel ou tel politicien <le renom ne serait j)as l'auteur des articles !

Lorsqu'un jour George déposait df nouveau un de ses articles anonymes dans la boite de la ré-

daction, il fut surpris parle propriétaire du journal qui ne fut pas peu étonné de sa découverte. Il le nomma sur le champ rédacteur au journal.

C'est ainsi que commença pour lui une ère nouvelle. Les grandes facultés qui sommeillaient en lui purent se développer promptement. Sa clairvoyance, son amour pour le peuple, la chaude sympathie qu'il ressentait pour la justice et la liberté, tout contribuait à lui faire trouver dans sa nouvelle vocation un sentiment de contentement intime. 11 reçut de diltérents côtés en Californie des places de rédacteur et partout il parvint à se créer dans les affaires publiques une situation respectée. ]Mais son idée favorite était de créer lui-même un journal dans lequel, libre de toute entrave, il pourrait combattre pour tout ce qu'il reconnaîtrait comme vrai et juste.

C'est en 1872 qu'il put mettre ce plan à exécution. 11 fonda à San-Francisco, avec quelques amis Le Courrier du Soir, feuille qui acquit en peu de temps un grand nombre de lecteurs ; car le peuple n'eut pas de peine à aimer ce journal qui, sans aucune crainte, prenait parti pour les faibles et les petits.

Un jour, de pauvres matelots ayant été cruellement maltraités par quelques officiers de marine, s'adressèrent à Georo'e et lui demandèrent son appui. L'influence exercée par quelques familles très notables, en relations avec ces officiers, fit qu'on ne prêta aucuue attention aux plaintes des

matelots, maië George prit leur défense et, à force de sacrifices, aussi bien de temps, d'énergie que d'argent, il réussit à faire rentrer ces pauvres gens dans leurs droits ; quant aux délinquants ils durent subir la prison.

Une autre fois il s'engagea sur un champ plus vaste. Il avait été présenté un projet de loi tendant à favoriser la vente libre de l'eau-de-vie. Pendant sa jeunesse et ses voyages, George, en contact constant avec le peuple travailleur avait souvent été à même de déplorer le mal causé par l'abus des spiritueux, aussi n'hésita-t-il pas un seul instant à combattre ce projet de loi néfaste. Il y avait à l'époque 4.000 débits d'eau-de-vie à San-Francisco. Tous déclarèrent la guerre à l'homme devenu dangereux pour eux et les grands distillateurs, se retranchant derrière eux, poussaient de leur influence et de leur argent. Dès lors le Courrier ne fut toléré dans aucun de ces débits ; les annonces, source de revenus pour tout journal, lui furent retirées autant que possible. Mais les amis de la parole libre et de la tempérance furent fidèles à George et le journal traversa cette crise sans sombrer. Il eut au contraire, à la fin de cette lutte, plus de lecteurs que jamais.

Alors on chercha autre chose pour se débarasser de l'homme qu'on redoutait. On essaya de faire passer les actions du journal en d'autres mains, ce qui ne réussit que temporairement, car il revint bientôt entre les mains de George. II

HENHY GEORCiE 1 7U

commit alors une faute qui devait être fatale à son entreprise.

Il avait toujours ardemment désiré intéresser tous les employés à l'entreprise. Pour arriver à ce résultat et en même temps pour lui donner une extension })lus considérable il emprunta un capital de 30.000 dollars ! 730.000 francs).

Mais bientôt après la banque de Californie suspendit ses payements et il s'en suivit une grande pénurie d'argent. C'était lors du grand krach Viennois qui atteignit toutes les grandes places de l'ancien et du nouveau monde et dont les effets se firent sentir jusque sur les côtes de l'Océan Pacifique. L'emprunt fait par George lui fut dénoncé.

En vain présenta-t-il le bilan favorable de son journal, la demande ne fut pas retirée et il ne fut pas possible à George, à cette époque, de se procurer ailleurs cette somme relativement iniportante.

Il dut donc abandonner l'œuvre qu'il avait fondée et pour laquelle il avait tant travaillé. Ce fut sans doute une heure bien amère pour Henry George, que celle où, pour la dernière fois, il s'assit au bureau de la rédaction du Courrier du Soir. Tout paraissait donc perdu ! Que de fois de riches compagnies de chemins de fer et des sociétés immobilières, n'avaient-elles pas fait directement ou indirectement au journaliste célèbre et si bien doué, de brillantes propositions, s'il

voulait mettre sa plume à leur disposition, ou tout au moins s'il voulait ne pas les combattre. Fièrement il avait refusé, afin de pouvoir, en toute indépendance, servir le peuple et ses droits. Maintenant la vengeance du capital s'appesantissait sur lui. Et ce n'était plus pour lui comme autrefois où, le cœur léger, il commençait ses pérégrinations, débarquant du vaisseau pour se rendre sur les champs aurifères, puis délaissant ces mêmes champs pour l'atelier de typographie ; il n'avait plus la force exubérante de la jeunesse et de plus, il avait charge de famille. Aussi peuton compter comme une des heures les plus douloureuses de sa vie, celle qu'il passa à se rendre chez lui en quittant pour la dernière fois le local qu'il aimait et dans lequel, jusqu'alors, il avait agi en maître. Cependant cet événement si pénible, devait être pour lui le commencement de la réussite.

Le gouverneur de Californie, Irwin, qui appréciait George tant comme écrivain que comme caractère, lui oflrit la place d'inspecteur au gaz à San-Francisco.

George Faccepta, quoique le revenu en fut modeste, mais cette place lui olTrait plus de repos que le service fatiguant du journal. Là, il avait du concentrer toutes ses forces afin de mener de front toute la besogne du jour ; ici il avait assez de loisirs pour pouvoir les consacrer à rassembler et

à développer complètement toutes les idées qu'il avait conçues sur la vie sociale et politique.

C'est en 1878 et 1879 qu'il créa, à l'âge de 40 ans, dans toute la maturité de son intelligence, Touvrage qui Ta fait connaître partout et qui a pour titre Progrès et Pauvreté.

Page 1