‹ La réforme agraire, contributions théoriques et historiquesChapitre 7 sur 56 · no. 01 K · texte numérisé non relu

no. 01 K

Vigaos

' Jardins

Bois

Laudes

Quant à la productivité générale du rendement agricole, M. Delbrûck, ancien recteur de l'Institut agronomique allemand, a fourni, en 1904, des calculs les plus intéressants ; il dit : « Y a-t-il moyen de doubler la production agricole ? » Je n'hésite pas de répondre par raffirmative. Les grands progrès de l'agriculture datent d'il y a très peu de temps. Dans les derniers dix ans seulement, le rendement en Allemagne a augmenté :

De 19 p. 100 pour le seigle;

De 10 p. 100 pour le froment ;

De 3 p. 100 pour l'orge ;

De 25 p. 100 pour les pommes de terre.

Les soins donnés à la culture, le choix de variétés, le progrès du fumage ensemble, ont amené ce résultat encourageant.

(1) Flourde Saint Genis, La propriété rurale en France (Paris, 1902), p. 17,

<( Mais peut-être cette augmentation des dix dernières années n'est-elle que la suite de phénomènes climatériques spéciaux. Cela sera difficile à prouver ; mais considérons le rendement par hectare pour la même époque. Prenons pour exemples les abondantes récoltes des dernières années ; nous trouverons que le rendement moyen a été par arpent (25,5 a.) de 5,9 quintaux pour le seigle, de 7,5 quintaux pour le froment, de 6,85 quintaux pour l'orge, de 49,9 quintaux pour les pommes de terre. Est-ce que ce sont là les résultats qu'on obtient dans les domaines cultivés avec soin? Est-ce que ce sont là les résultats qu'on obtient même dans la terre sablonneuse travaillée comme il faut? Jamais ! — J'ose le dire hautement : nous pouvons prévoir un doublement du rendement pour les grains, un triplement pour les pommes de terre. Atteindre ce but est non seulement possible, mais nous pourrons parfaitement y arriver nous-mêmes. »

Comparez cet optimisme d'une des autorités des plus compétentes avec le spectre qu'agitent les adhérents de la théorie malthusienne.

Certainement ! Si pendant longtemps on cultive sur les mêmes champs du blé ou des pommes de terre, ceux-ci donneront un rendement toujours décroissant, à moins qu'on ne remplace les substances alimentaires, nécessaires aux plantes, le cali et la chaux, l'acide phosphorique et l'azode. Tout paysan sait cela de nos jours. Pour éviter

cet appauvrissement, on remplace les nutriments dépensés en fumant les champs, soit avec du fumier et du purin, soit avec des engrais artificiels. Que les esprits timorés se dérident ! les engrais artificiels se trouvent en quantités pratiquement illimitées dans toutes les parties de la terre. Les gisements de cali à Stassfurt et à Leopoldshall, qui fournissent l'agriculture presque du monde entier, ne sont guère entamés ; la chaux se trouve presque partout ; immenses sont les gisements de phosphates et de phosphorites, surtout en Scandinavie, dans la Russie mérionale, en Espagne, au Maroc, aux Etats-Unis, sans compter les dépôts organiques de guano, sur les côtes du Pérou. L'azote enfin est mis à la disposition de l'agriculture par les fabriques du gaz d'éclairage, dont les produits ammoniacaux sont parmi les déchets les plus importants ; puis il y a le nitre cubique et la culture des lupins si azotophages. On peut donc dire avec certitude que Thumanité n'a pas à craindre un épuisement tant soit peu rapproché des engrais nécessaires.

Puis, « la moitié au moins du monde, les deux Amériques, toute l'iVustralie, la Nouvelle-Guinée, Sumatra, Bornéo, la Nouvelle-Zélande, une grande partie de l'Afrique pour ne pas parler des trois quarts de la Russie et de l'Asie occidentale, pourraient nourrir une population, soit quintuple, soit décuple, soit sur certains points centuple de

celle qui existe aujourd'hui (1) ». Le bassin si fertile du fleuve des Amazones est presque aussi grand que l'Europe entière et ne contient qu'un nombre absolument négligeable d'habitants.

Malthus invoque à l'appui de sa thèse que dans le règne animal aussi la multiplication des individus se produit plus rapidement que celui des moyens de subsistance. Il est indéniable que les descendants d'une paire de lapins pourraient inonder un continent, que la fertilité du saumon est telle que, sans échecs, la mer pourrait se remplir de ces poissons. Or, comme l'homme emprunte une large partie de sa nourriture aux animaux, cette faculté de reproduction parle en dernière

liffne contre Malthus lui-même, o

Et enfin, a-t-on le droit de considérer les éperviers et les hommes sous le même angle visuel ? Certes, Thomme mange des poulets, et l'épervier mange des poulets. Plus il y aura d'éperviers, moins il y aura de poulets. Mais plus il y aura d'hommes, plus il y aura de poulets, car l'homme mange non seulement des poulets, mais il en élève.

Si réellement la prolifîcité du règne animal et végétal est aussi considérable que le prétendent nos adversaires, et nous sommes de leur avis, alors l'homme est capable d'éliminer les obstacles qui s'opposent à cette multiplication dans la lutte

(1) Paul Leroy-Beaulieu : Précis d'économie politique (Paris 1899), p. 340.

pour l'existence. 11 pourra faire croître ce qui lui semblera nécessaire, utile ou agréable, aux dépens de ce dont il ne saura que faire.

Non, l'analogie entre le monde des hommes et celui des animaux n'est pas justifiée. Si on ne le dérange pas, l'animal ne satisfera que son besoin de nutrition et de procréation. L'homme au contraire, acquiert encore d'autres besoins presque aussi impérieux. Voilà ce que dit à ce propos Henry George, le grand réforaiateur agraire :

« L'homme est l'unique être dont les désirs croissent à mesure qu'ils sont satisfaits — il est l'unique animal qui ne soit jamais content. Les besoins de tous les autres êtres sont restés identiques, quantitativement et qualitativement. Le bœuf de nos jours ne mange pas plus que le premier, mis sous le joug. La mouette de la Manche, qui voltige derrière les bateaux à vapeur, ne demande pas une meilleure nourriture ou un abri plus confortable que les mouettes qui voltigeaient autour des galères de César, lorsqu'il aborda en Bretagne. Excepté l'homme, tous les animaux ne recherchent et ne demandent que le strict nécessaire ; que la nature leur offre autant qu'elle pourra, qu'il y ait une quantité infinie de nourriture ; la seule utilité qu'en tirent les animaux, c'est la possibilité de reproduction.

Il en est tout autrement pour l'homme. A peine a-t-il satisfait ses besoins animaux, que d'autres besoins surgissent. D'abord il lui faut de la nour-

riture comme à la bête dans la forêt, puis il aura encore besoin d un abri. S'il les possède, le désir de procréer se fait sentir. Mais voilà que commence déjà la diiîérence entre l'homme et la bête. L'animal ne progresse pas ; l'homme n'a qu'à lever le pied pour se trouver sur la première marche d'une échelle infinie, sur laquelle la bête ne pourra jamais le suivre, il se trouve au commencement d'un progrès sans terme qui l'élève au-dessus de l'animal et qui l'en sépare. Dès que le besoin est satisfait quantitativement, l'homme recherche une qualité supérieure. Même les besoins que les animaux ont comme lui, se raffinent, s'agrandissent, deviennent plus complexes. A côté de la faim, le goût aussi veut être satisfait. Ses habits ne doivent être non seulement commodes, mais encore beaux. L'abri primitif devient maison. Les désirs sexuels d'abord aveugles se transforment en un doux penchant et le tronc rude et simple de la vie animale, porte des bourgeons et des fleurs d'une beauté rare. Plus augmentent les moyens de satisfaire les besoins, plus croit le désir d'amélioration. Si les désirs sont encore bas, nous voyons « LucuUus soupant chez Lucullus » ; douze ours rôtissaient continuellement sur les broches, afin que Marc-Antoine ait toujours un morceau de rôti frais à sa disposition ; on pille les règnes de la nature pour rehausser la beauté de Cléopatre ; surgissent des portiques de marbre, des jardins suspendus, des pyramides rivalisant

avec les montagnes. Les désirs évoluent, et il s'éveille chez l'homme ce qui sommeille dans la plante, ce qui se meut mystérieusement dans l'animal : le désir de connaître surgit, les yeux de l'esprit s'ouvrent enfin. Voilà que l'homme brave la chaleur torride du désert, voilà qu'il s'expose au souffle glacial des mers polaires — ce n'est pas la nourriture qu'il y cherche ! Il veille des nuits entières pour contempler le mouvement des astres éternels. Il se soumet à des sacrifices inouïs, pour rassasier une faim inconnue par Fanimal, pour apaiser une soif que nul autre être n'a jamais ressentie.

« Et l'homme évolue toujours et avec lui ce que sa nature contient de noble — il surgit en lui la passion des passions, l'espoir des espoirs — il vient contribuer à rendre meilleure et plus belle la vie de tous, il veut combattre la misère et le péché, le souci et la honte. 11 soumet et il dompte l'animal ; il tourne le dos aux fêtes et il renonce à sa position ; il abandonne à d'autres le soin de ramasser des richesses, de satisfaire leurs désirs agréables, de se chaulîer aux raj^ons du soleil des courtes journées. Lui, travaille pour ceux qu'il ne vit jamais, qu^il ne peut voir; il travaille en vue d'une gloire, ou pour une simple justice qui ne lui sera rendue que longtemps après que les mottes de terre auront recouvert son cercueil. Il combat aux avant-postes là où il fait froid et où les ap])laudissements de la foule ne l'atteignent pas, là où les

pierres sont pointues et où les broussailles sont denses. Entouré des ricanements du présent et de ses moqueries tranchantes comme des épées, il travaille pour l'avenir ; il trace le sentier à travers les taillis, indiquant la large route que fera après lui l'humanité en marche. Le désir monte et l'appelle vers des sphères toujours plus hautes, plus magnifiques et une étoile se levant dans l'Est lui montre le chemin. »

Il faut répudier catégoriquement la doctrine de ^lalthus qui entreprend d'arrêter, armé d'une fausse science, l'évolution de l'humanité. Il est très regrettable que beaucoup de représentants de la science officielle, surtout en Allemagne et en Angleterre, tâchent de sauver des bribes du malthusianisme — car la doctrine dans sa forme primitive est abandonnée par tous les hommes sérieux. Néanmoins il s'y produit un changement, comme cela sest déjà fait en France, où Joseph Garnier fut le dernier des malthusiens scientifiques.

Parmi les réponses courantes sur l'origine de la misère sociale on entend jusque dans les milieux les plus compétents, voir jusque dans les Chambres, que c'est la surproduction qui en est la cause. « On produit beaucoup trop, nous dit-on ;

regardez les magasins et les entrepôts, comme ils sont bondés de marchandises. Partout vous entendez des plaintes qu'on ne peut vendre à un prix rémunérateur, et en même temps de nouveaux produits sont continuellement jetés sur le marché. )) L'inadvertance va même si loin que des gens réputés sérieux accusent, en même temps, comme source de la misère et la surpopulation et la surproduction. Or, surpopulation veut dire : trop d'hommes, pas assez de marchandises ; et surproduction signifie : trop de marchandises, pas assez d'hommes. Difficile est...

Considérons la surproduction en elle-même. Que la plupart des hommes n'ont pas assez de biens, cela proviendrait-il réellement de ce que les biens abondent ? Parce qu'il y a trop d'habits dans les magasins, des centaines de milliers de gens seraient mal habillés ? Parce que les menuisiers ont des stocks invendables de meubles, la plupart des logements seraient insuffisamment meublés ? Parce que les greniers regorgent de grains et les abattoirs de bétail, les gens se serreraient le ventre ? Vraiment l'idée de la surproduction est le signe d'un manque complet de pénétration dans les problèmes économiques ! Voyons quelques chiffres. En 1846, l'Irlande ex])ortait 1.300.000 quintaux de farine de froment, 190.000 bœufs, 260.000 moutons, 480.000 porcs. C'est bien là la preuve d'une surproduction. Or, l'année 1846 était une année de famine pour la verte Erin. Des gens

valides restaient continuellement couchés parce que la faim se supporte mieux dans cette position. Les mêmes hommes qui avaient engraissé ces centaines de mille têtes de bétail, qui avaient produit ces millions de quintaux de blé — ces mêmes hommes mourraient en masse d'inanition.

Phénomène analogue pour l'industrie ! La Grande-Bretagne produit annuellement des souliers pour environ 420 millions de francs. La valeur moyenne d'une paire de souliers est d'environ 7 francs. Cela équivaut à une production annuelle de 60 millions de paires de souliers. Or, la Grande-Bretagne compte plus de 40 millions d'habitants. Si chaque habitant ne voulait avoir par année que deux paires de souliers, environ 20 millions de souliers, valant 140 millions de francs, devraient encore être produits annuellement pour satisfaire ce besoin primordial. Et en face de cela, on se plaint déjà de surproduction !

Qu'on nous indique un seul objet utile dont il y ait surproduction dans le monde entier, c'està-dire dont on produit autant qu'aucune famille ne pourrait plus en faire un usage raisonnable !

Ce que de nos jours on nomme surproduction n'est en réalité que la sous-consommation. Si les hommes pouvaient acheter ce dont ils ont besoin, la « surproduction » disparaîtrait instantanément.

La France compte environ 7 millions de familles;

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sans qu'on puisse Taccuser de gaspillage, chacune de ces familles pourrait dépenser journellement 3 francs de plus pour des choses utiles ou agréables. Si nous considérons que la grande majorité de la population française ne gagne guère plus de 100 francs par mois, ces trois francs pourraient aisément être doublés. Mais ne comptons que 3 francs de dépenses supplémentaires par famille et par jour. Cela donnerait par an, une augmentation de la consommation de plus de 7 milliards de francs, somme autrement considérable que toute la grande exportation de la France. Les phénomènes qu'on considère comme les conséquences de la surproduction, disparaîtraient de suite si la grande masse pouvait acheter plus qu'elle ne le fait actuellement.

Ainsi le mot surproduction bien compris, nous amène forcément à la question : Où gît la faute dans notre système économique, qu<! malgré les facilités de la production, malgré le tassement des marchandises, la grande majorité de la population ne satisfait pas d'une manière suffisante, même ses besoins primordiaux ; que malgré l'augmentation de la production dans des proportions considérables, la masse reste pauvre? Toute la question sociale se résume dans cette interrogation. La «surproduction» l'a posée, mais elle n'en est ni une réponse, ni même une explication.

En réponse à la question sociale, on entend de plus en plus fréquemment, en Allemagne, celle du communisme marxiste, bien modéré dans ses applications, mais très intransigeant quant à la théorie.

Un phénomène semblable apparaît aussi en France. Des deux côtés du Rhin, et ailleurs encore, on explique : « C'est l'anarchie de la production qui est responsable de toute la misère économique, et par là de la misère intellectuelle et morale. Abandonnée à elle-même, la production et la distribution des marchandises restent inorganisées et par là insuffisantes. Il faut de l'ordre dans l'économie, il faut une direction ! » C'est aussi à cause de cette conception que le postulat principal est la transformation de tous les moyens de production dans la propriété de l'Etat.

Voilà donc le gouvernement maître de l'économie générale. Comment fera-t-il pour régler nonseulement la production, mais encore la distribution ? Une réglementation pareille dépasse infiniment tout ce qu'on a essayé en ce genre jusqu'à ce jour, et ce qui nous semble inévitable, c'est ou le gâchis complet, ou un retour vers une moindre différenciation de la vie économique — un recul de la civilisation.

Les théoriciens da socialisme autoritaire citent en exemple les cartels et les trusts ; ils pensent même que cette concentration industrielle, en augmentant toujours, arrivera à la société qu'ils désirent, celle où FEtat possède tous les moyens de production.

C'est dans ce courant d'idées qu'on découvre l'erreur fondamentale de cette doctrine. Examinons une fois les cartels et trusts qui sont réellement devenus les maîtres du marché ; nous trouverons que ce sont toujours ceux qui possèdent un monopole de fait, ainsi que toute concurrence est matériellement impossible. C'est la main-mise sur un monopole qui en fait la force : ainsi, en France et aux Etats-Unis les chemins de fer sont des monopoles de ce genre ; les groupements qui les possèdent peuvent tirer du public ce qu'ils veulent — il n'y a pas moyen de faire une ligne concurrente à côté des réseaux en exploitation. Cela est encore plus évident pour les associations qui possèdent exclusivement les trésors miniers. Celui qui possède les charbonnages d'un pays — s'il réussit à faire protéger son bénéfice contre l'importation de l'étranger — peut imposer ses conditions à toute la population de son pa3'S, il décidera quels seront les frais de l'industrie, etc. Les sources de pétrole qui se trouvent entre les mains de Rockfeller et des Rothschild sont des monopoles analogues. Aucun travail humain ne peut remplacer d'une manière satisfaisante ces

matières possédées par les trusts ou autres groupements capitalistes ; c'est un mensonge que de parler encore de la régularisation bienfaisante de la concurrence libre.

Serait-ce possible de faire un trust de l'habillement ? Si une société réussissait à concentrer entre ses mains toute la fabrication des souliers ou des habits, au moment où elle majorerait les prix pour que la vente donne un profit plus considérable, des concurrents ne tarderaient pas de naître, et malgré les moyens les plus puissants, l'ancien trust devrait disparaître.

C'est qu'il y a une dilîérence essentielle entre les produits du travail humain et les sources de la production. Les matières brutes doivent être sous le contrôle de la communauté ; cela pour permettre la libre évolution de l'économie, pour permettre à chacun qui peut et qui veut travailler de profiter des sources de toute production et pour libérer ainsi le travail. Ajoutez-y une raison d'ordre technique. Des mines, des sources de pétrole, des gisements de houille, voilà ce qui peut le mieux encore être exploité bureaucratiquement. Mais le produit travaillé qu'on tire de ces substances premières en les transformant, demande une adaptation très précise au marché, un sentiment excessivement fin pour les nécessités du moment, il demande la circonspection, la mobilité d'une direction indépendante.

Le communisme répond, qu'aussi longtemps que

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subsistera l'économie individuelle, rien d'essentiel ne sera changé ; car le directeur, l'entrepreneur resteront des exploiteurs, et le capital qui s'empare des moyens de production est aussi dangereux que le capital qui s'empare des matières premières. C'est une demi-mesure que celle de répudier l'un et d'approuver Tautre ! L'école communiste oublie une chose, c'est que le capital foncier et son frère, le capital hypothécaire, jouent un rôle tout à fait différent que le capital industriel et commercial. Exemple : le capitaliste A investit son argent dans une entreprise industrielle. Il créera ainsi une demande de bras ; il payera un salaire ; il produira des marchandises agréables ou utiles ; il augmente le nombre des biens économiques qu'on pourra consommer à l'intérieur du pays ou échanger contre des produits de l'extérieur. Le capitaliste B, au contraire, achète un terrain à proximité d'une grande ville. Il ne paye pas de salaire ; il ne crée aucune nouvelle valeur ; il retient simplement du sol qui, par sa position, constitue un monopole naturel jusqu'au moment où des hommes, qui veulent vivre et travailler sur cette partie de leur patrie, lui donneront le tribut qu'il exigera d'eux.

Supposons que le capitaliste A a de la chance. Il a acheté au bon moment des actions de la Société Auer, fabriquant des becs et' manchons à incandescence, ([u'il touche par an 80 p. 100 de

dividende ; cela sera très différent du profit que tirera B d'une société immobilière.

On ne niera pas que les bénéfices considérables de la Société Auer ont une grande importance économique. Il suffit qu'on connaisse le fait d'un dividende aussi ou moins élevé pour que des milliers d'hommes cherchent des moyens pour améliorer encore ce système d'éclairage. En peu de temps, une série d'entreprises concurrentes auront pris naissance dans la même branche industrielle ; elles emploieront du monde, peu après les dividendes fabuleux seront descendus à un taux encore rémunérateur, et tout le monde aura l'avantage d'être mieux éclairé. — Mais quels sont les progrès que provoquent les dividendes des sociétés immobilières ? à quelle augmentation de bras ontelles donné lieu ? et quelle amélioration de la vie en général ont-elles produit ?

La différence essentielle entre le sol et les produits du travail, point méconnu par les communistes, se manifeste aussi dans la formation des prix. Plus on demande les produits de l'activité humaine, plus ils baissent de prix, c'est naturel. La demande croissante d'un produit fait employer des travailleurs plus nombreux ou des machines plus perfectionnées, souvent les deux; la division du travail est poussée plus loin et à la longue ces produits baissent considérablement de prix. Personne n'ignore que les premières montres, peu demandées, étaient des objets excessivement coû-

teux ; aujourd'hui, tout le monde veut en avoir, et pour 5 francs on achète une montre meilleure que celles que nos grand-pères payaient 5 louis ou plus. Un exemple plus rapproché de nous le prouve encore : l'industrie de la bicyclette, qui finit par fournir des machines excellentes à des prix fort accessibles.

Il en est tout autrement pour des objets qu'on ne peut reproduire, avant tout pour le sol. Comme pour un tableau de Rubens, nous ne pouvons pas faire produire le sol, ou ses trésors, du fer, du charbon, du café, etc. Là, où les hommes en ont besoin, le sol n'existe qu'une fois, et les mêmes causes qui tendent à faire baisser les prix des produits manufacturés, font augmenter le prix de la terre. La nature économique des produits reproductibles et celle des produits non reproductibles est donc diamétralement opposée.

Le système capitaliste est faux, parce qu'il traite de la même manière ces deux branches de l'économie humaine et qu'il applique les mêmes procédés au sol qu'aux produits du travail humain. Le système communiste est faux aussi, car il commet la même faute en tombant dans l'extrême opposé : il veut traiter les produits du travail d'une manière qui n'est applicable qu au sol.

La vérité économique ne peut être atteinte que lorsqu'on traite les choses d'après leur essence inhérente : il fait l le contrôle de la comiminanlè

sur le sol et sur ses trésors, afin que chacun puisse avoir accès aux matières brutes, il faut la liberté de chacun quant à son travail et à la manière dont il en tire profit, afin que tous soient stimulés dans leur travail et que le libre jeu des intérêts puisse régulariser la production.

Laquelle des deux conceptions générales de l'économie correspond à la nature psychologique de l'homme : le capitaliste ou le communiste ? De quelle manière les faits sociaux doivent-ils évoluer pour correspondre à la nature humaine ?

Les théoriciens du capitalisme nous disent: L'homme est une individualité. Il est un être isolé qui n'a qu'à voir comment il se tirera de la lutte pour l'existence. Les plus aptes deviendront aussi les plus puissants, et la somme des avantages particuliers créera la plus grance félicité commune possible. C'est le langage des arrivés, d'autres disent des tigres rassasiés. Cet individualisme à outrance, d'ailleurs, n'empêche pas que la grande majorité des défenseurs, sachant que tout est relatif sur cette terre, tâche de faire diminuer les souffrances sociales par des aumônes ou des fondations, mais seulement autant (qu'elle peut le combiner avec sa conception du monde économique. Les représentants du communisme écrivent : L'individualisme n'est qu'un mensonge. Ce ne sont pas les plus

aptes qui réussissent dans la vie, mais ce sont les plus canailles et ceux qui possèdent déjà des moyens pour exploiter les autres. L'homme n'a pas le droit de chercher en lui-même le but de son existence, il doit vivre pour autrui, n'étant qu'une part infinitésimale de la collectivité. Il s'agit de créer une société qui seule dispose de la production et de la consommation, telle une société de fourmis ou d'abeilles ; l'individu doit se soumettre au bien général.

Il est vrai que les communistes autoritaires font des concessions à l'individu, ils ont évolué depuis Babœuf, mais la réalisation de leur système ne serait encore que la constitution d'une énorme machine sociale dans laquelle l'individu ne remplit que le rôle d'une petite roue. Où donc est la vérité ?

Il est certain que l'individu est une partie, très petite même, de la société. Plus faible que n'importe quel autre être, il vient au monde.

Descartes venu au monde dans une île déserte et bientôt abandonné à lui-même ne serait jamais devenu qu'un sauvage se distinguant à peine d'un animal. Mais si l'homme ne se développe que dans la société et grâce à elle, il possède aussi une individualité autonome qui ne veut, dans son travail et dans ses jouissances, dépendre de n'importe quelle majorité. Plus il est capable, plus il a ce sentiment de son autaichie.

L'homme est une individualité intimement liée a la société. Les relations humaines ne peuvent donc ni être des relations d'atomes isolés, ni la compression de ces atomes par une force toute puissante. C'est sur le côté individuel et. sur le coté social de l'homme que doit se baser toute construction rationnelle de la société.

Il faudra de vastes domaines dont la collectivité aura la disposition ; une propriété sociale assez considérable pour subvenir aux besoins primordiaux de la famille humaine, pour donner à ses enfants une éducation aussi complète que possible de leurs facultés physiques, intellectuelles et morales.

Mais il faut aussi de la place pour l'activité libre de l'individu, pour l'épanouissement de son initiative; il faut que le travail soit libre. La civilisation est à ce prix.

Il est évident que la limite entre le domaine de la collectivité et celui des individus ne peut être tracée au hasard ; il faut qu'elle soit donnée par la nature même des choses. Ce qui importe c'est de la trouver et d'en montrer la nécessité inhérente.

Ni capitalisme, ni communisme ; ce qu'il faut, c'est la justice sociale et la liberté individuelle !

La « réforme agraire » a essayé de combiner ces deux postulats, et de trouver la délimitation du domaine social et du domaine individuel. Il s'agit maintenant d'examiner sa théorie.

Avant de donner la réponse de la « réforme agraire » au problème social, il est nécessaire — ■ afin d'empêcher toute équivoque, si fréquente en économique — de définir tous les termes employés dans la suite de notre exposé.

Les éléments essentiels à toute activité productive sont au nombre de trois : le sol, le travail, le capital.

Le réformiste agraire emploie cette expression : le sol^ pour toute la création visible, l'homme excepté. Elle comprend toutes les matières, les forces et les avantages naturels.

Par le mot travail^ les réformistes agraires entendent aussi bien le travail manuel, celui de l'intelligence, la somme de toutes les forces de Tesprit, du vouloir, l'ensemble de tous les elTorts humains, destinés à la production des biens.

Reste l'expression capital qui est le plus diftîcile à expliquer. Les économistes les plus distingués tels que : iVdam Smith, Ricardo, Stuart Mill, Marx, donnent tous une explication différente de ce mot. C'est la réforme agraire qui se rapproche le plus de la vérité en disant : Le capital comprend ce qui n'est ni le travail, ni le sol, mais ce qui est produit par la réunion du travail et du sol et qui sert do nouveau à la production, en qualité de provisions ou d'outils. Le capital n'est

donc pas la source primitive de la production comme le sol et le travail, mais un outil servant à la volonté et à l'esprit humains pour faciliter une division du travail et pour le rendre plus productif. Le capital est du travail amassé devant faciliter un nouveau travail. Le sol ne sera donc jamais un capital. Le capital, pris en détail, renferme : les maisons, les usines, les provisions, les outils, les machines, etc.

La réforme agraire sait que la notable différence existant entre capital et sol n'est pas encore acceptée partout, mais elle a le droit d'exiger qu'on respecte la définition qu'elle en donne et qu'on ne la critique qu'en se basant sur cette définition.

Le sol et le travail sont les conditions nécessaires à toute activité humaine et, dans l'économie moderne le capital y entre, en général, comme troisième facteur.

Le sol, le capital et le travail se partagent le produit de toute activité humaine : le travail reçoit le salaire. Peu importe qu'il s'agisse de travail physique ou intellectuel et peu importe si le salaire est payé sous une forme quelconque, par un employeur, ou s'il est gagné sans intermédiaire.

On nomme salaire en économie, tout dédommagement pour n'importe quel travail physique ou intellectuel ; il ne faut pas le confondre avec le dédommagement donné pour l'utilisation du sol.

La part du produit paj'^ée pour l'utilisation du sol ou d'autres avantages naturels s'appelle ici rente foncière. Il est bon d'insister particulièrement sur ce point, que le dédommagement payé pour les améliorations du sol ou pour bâtisses sur celui-ci, n'est pas une rente foncière, attendu que c'est un dédommagement pour l'emploi du capital.

Ce qui se paie pour le droit d'utilisation d'un capital, de provisions ou d'outils, se nomme : intérêt. Mais ce mot aussi donne lieu à des équivoques, attendu qu'en général, il est employé dans un tout autre sens.

Mais, pour pouvoir s'entendre dans les pages suivantes, il est nécessaire de garder la définition exacte des trois termes employés. Ce qui est rente foncière, ne peut être ni salaire, ni intérêts et ce qui est intérêt ne peut être non plus ni salaire, ni rente foncière.

De quelle manière procède-t-on à la répartition du produit de l'activité humaine ? Il peut arriver, et il arrive fréquemment, que les propriétaires de travail et de capital, ou de capital et de sol, ou de travail, capital et sol soient les mêmes personnes. Si l'on veut, en théorie, reconnaître clairement les choses, il faut strictement procéder ainsi : pour le travail r= salaire ; pour le sol = rente foncière ; pour le capital = intérêt.

Mais comment cette répartition se fait-elle ? Répondons par un exemple : Roportons-nous à 1000 ans en arrière. A la place où s'élève actuel-

lement Berlin, se trouvait un petit village Wende. Le Wende faisait son travail, qui consistait à pêcher ou à labourer son champ. Son capital était représenté par son bateau, son filet, sa charrue, sa maison, ses provisions. Le travail du Wende lui rapportait en suffisance pour qu'il puisse bien vivre, lui et les siens. Le capital a certainement rapporté de bons intérêts, chaque amélioration de ses filets ou de sa charrue a facilité le travail du possesseur de ce capital, ainsi accru, ou tout au moins le rapport en a-t-il augmenté.

Le rente foncière consistait en une redevance à la commune ou au gentilhomme Wende, auquel incombait alors, en tout premier lieu, le service des armes. Cette redevance se faisait en nature et formait une partie du revenu total, mais dont une large part restait au salaire et à l'intérêt.

Et maintenant, mille ans de travail humain, mille ans de merveilleux progrès séparent ce village Wende d'alors de la fière capitale, La richesse obtenue par le travail humain a dépassé les plus hardies espérances. Et quel en est le résultat ? Quel est l'avantage qu'ont retiré de ce développement le travail, le capital et la rente foncière ?

Le travail est encore aux prises avec les premières nécessités de l'existence. Celui qui n'a que son salaire pour vivre, est peut-être plus mal placé qu'il y a mille ans, car il existe aujourd'hui en plus d'alors, une insécurité de travail qu'on ne

connaissait pas autrefois. Si nous pensons de quelle façon les représentants du travail sont logés aujourd'hui, dans cette ville, — il y a 27.160 logements avec une seule pièce chauffable et habitée constamment par six personnes et plus — nous sommes bien obligés de nous dire que le travail n'a absolument rien gagné à ce progrès formidable de la civilisation humaine ! Le capital, qui aide au travail sous forme de machines, d'outils et de provisions, avec tous les risques qu'il a à supporter, n'a pas, en moyenne, une beaucoup plus grande quote-part du produit de l'économie. Il n'y a qu'à voir avec quelle peine les « entrepreneurs », dans l'industrie et le commerce, arrivent à payer les intérêts et les amortissements pour leurs outils et leurs machines.

Où donc est resté tout le progrès de la culture ? Il a été accaparé par le troisième facteur, la rente foncière. Un mille carré du sol sablonneux de Brandebourg, sur lequel est bâti Berlin, qui était presque sans valeur il y a mille ans et dont la rente foncière était presque nulle, vaut aujourd'hui 5 milliards de francs.

Si l'on calcule le revenu à 4 p. 100 de la valeur, il s'ensuit que^ceux qui veulent vivre et travailler sur ce mille carré, ont à fournir annuellement 200 millions de francs de rente foncière, sans que, bien entendu, l'intérêt des bâtiments ou de ce qui a été élevé par la main de l'homme, soit compris dans cette somme. Chaque jour ouvrable doit

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rapporter 625.000 francs, tirés du produit du travail à Berlin^ rien que pour cette rente foncière ; il n'est donc pas étonnant qu'il ne reste plus que le strict nécessaire pour les salaires et les intérêts, quand ils ne font pas tout à fait défaut.

Cette rente foncière est perçue aujourd'hui par les propriétaires du sol. Mais cette rente n'est pas le produit de l'activité de chacun de ces propriétaires.

Admettons que les habitants de Berlin quittent cette ville pour s'établir ensemble n'importe où. Ce mille carré de terrain vaudrait-il encore cinq milliards ? — Jamais. — La rente foncière est donc bien le produit du travail de tous.

C'est donc un principe de la réforme agraire, que cette rente devienne une propriété sociale. Cette rente doit, par un travail de réforme, retourner à la totalité qui l'a produite. A chacun son dû. Ce que l'individu isolé a produit de son chef, doit lui revenir également, autant que possible exonéré de toute retenue, même au profit de la totalité. Mais, d'un autre côté, ce que la collectivité produit seule, doit lui appartenir. Un seul ne doit pas s'approprier ce qui a été produit par tous.

Pour établir l'entente entre le Socialisme et l'Individualisme, il faut que la Rente foncière soit propriété sociale, tandis que le capital et le travail doivent échoir en partage à l'activité individuelle.

Cette propriété sociale, donnée naturellement

dans la rente foncière, serait assez grande pour libérer le travail et le capital des lourdes charges qui pèsent aujourd'hui sur eux. Cette propriété sociale rendrait la collectivité assez riche pour que celui qui vient de naître ait la possibilité de pouvoir développer ses facultés morales, intellectuelles et corporelles. Ainsi que dans une famille riche, chaque enfant a droit à recevoir la meilleure éducation et les meilleurs soins, ainsi en serait-il dans cette riche communauté, possédant les produits de son travail collectif, sa rente foncière ; toute amélioration dans le domaine de l'hygiène, de l'instruction, etc., lui serait accordé d'avance. Le capital et le travail pourraient alors se développer dans des proportions telles, que nous osons à peine les concevoir aujourd'hui.

Un argument historique en faveur de la réforme agraire nous est fourni par l'époque de floraison de l'Allemagne entre les années 1000 et 1400. Tout ce que le travail et le capital produisaient, grâce à l'augmentation de la population, grâce au développement de l'industrie et des moyens de transport, tout cela profitait uniquement au salaire et à l'intérêt.

La rente foncière, pendant ces quatre siècles, restait stationnaire, conséquence do la colonisation des pays de l'est de l'Elbe. Toute pression

de la part du propriétaire des terres aurait amené l'émigration vers TEst libre.

Cette époque, en Allemagne, ressemble à celle de la France qui s'étend du commencement des Croisades au règne de Louis XI. Là, la concurrence des pouvoirs politiques forçait les maîtres de la terre à concéder à leurs sujets les meilleures conditions possibles pour ne pas les voir passer à l'ennemi, et nous savons que la civilisation, et cela dans tous les domaines, n'a jamais progressé en France et en x^llemagne plus qu'à cette époque à rente foncière modique.

* * Seule, la mise en pratique de nos revendications pourra démontrer si la « réforme agraire » est à même d'arracher l'humanité à la misère sociale. Une théorie peut être très intéressante, voir géniale, sans qu'il soit possible de la réaliser ; ses représentants n'auront donc aucun droit de demander des sacrifices en vue de son avènement. La « réforme agraire » veut, avant tout, être un mouvement pratique, réformiste ; marchant pas à pas, organiquement, elle veut transformer les conditions sociales de nos jours. Il nous faudra, en conséquence, étudier tous les facteurs respectifs pour voir si l'application de notre programme peut amener les résultats promis — si oui, que tous ceux qui sont du même avis se joignent à nous et combattent dans nos rangs !

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