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PRINCESSE DE CONDÉ

Les doctrines de la Réforme gagnèrent d'abord en France les personnes de la plus haute naissance. Que les grands lettrés s'y fussent laissé entraîner, on le comprend aisément; on s'explique moins bien que les plus grandes dames aient quitté l'ancienne religion où elles avaient été nourries : si les plus vertueuses furent parmi les mieux disposées à écouter les austères leçons de Calvin, c'est qu'elles y voyaient sans doute une défense contre la corruption d'un temps impudique et cruel. L'esprit d'opposition du seizième siècle était à la fois aristocratique et religieux, et par là s'explique la

trempe admirable de ces natures cliez lesquelles la primauté que donne le sang, la primauté matérielle, était accompagnée de la primauté morale, de celle que conquièrent les âmes qui veulent se vaincre, se réformer, se posséder pleinement, et (jui tendent toujours, à travers les accidents de la vie humaine, à la conquête d'un bien éternel.

Nous trouvons parmi les premières femmes qui furent troublées et séduites par la nouvelle foi des princesses du sang, Marguerite de Valois, reine de Navarre, Renée de France, duchesse de Ferrare, noms bien connus de tous ceux qui aiment les lettres françaises. Non inferiora secutus était la devise de Marguerite de Valois. L'histoire de la duchesse de Ferrare sera prochainement, nous l'espérons, racontée avec de grands détails. Le comte Jules Delaborde a tracé avec une sorte de piété le portrait d'une autre princesse protestante, d'Éléonore de Roye, la première femme du prince de Gondé. Déjà M. le duc d'Auraale, dans son Histoii'e des princes de Condé, avait raconté celte vie si courte et si traversée d'épreuves; mais dans cette Histoire la princesse ne ligure en quelque sorte qu'au second plan : elle sert de satellite à la figure vivante, animée et parfois héroïque de celui qui le premier porta le nom de prince de Gondé. Dans l'ouvrage du comte Delaborde, tous les rayons de l'histoire sont projetés sur Éléonore de Roye; l'écrivain protestant s'est épris de cette faible et tendre fleur du parterre du seizième siècle, sitôt tranchée dans la racine. Son style est monté sur le ton de Thagiologie; bien qu'il

ÉLÉt)NORE DE ROYE. 3

s'agisse d'une huguenote, son récita la ferveur de la Vie des Saints. Son héroïne lui sert, si l'on m'accorde un mot employé par les peintres, de repoussoir contre toutes les impuretés, les vices et les horreurs d'un temps lamentable. Éléonore de Roye mérite assurément tous les éloges; pourtant on voudrait trouver dans le portrait qui nou§ en est donné quelque chose d'un peu plus humain et plus terrestre. Il y a forcément quelque faiblesse dans les plus grands cœurs : le temps en efface sans doute la trace; il ne laisse subsister que les actes, les lignes monumentales du caractère. L'historien moraliste doit s'efforcer pourtant, s'il veut rendre la vie à la poussière, de ne pas oublier la complexité de la nature humaine', et de chercher à travers et sous les plus grandes actions ce qui les rend encore plus méritoires, ce je ne sais pas quoi que nous charrions dans notre sang et qui appartient toujours au vieil homme, lors même que nos yeux ont aperçu la vérité et que nos cœurs ont été touchés de la grâce ineffable.

Il n'est peut-être pas généreux de chercher curieusement ce qui a pu faire défaut à ceux que le malheur a trop éprouvés, et Éléonore de Roye est de ce nombre. Nous aurons peu de chose à dire de son enfance. Sa grand'mère était Louise de Montmorency, la sœur du connétable Anne; son grand-père. Ferry de Mailly. Louise de Montmorency avait épousé en seconde noces le maréchal de Goligny, père du fameux amiral. Une des filles qu'elle avait eues de son premier mariage , Madeleine de Mailly, fut mariée en 1512 à Charles de

Roye '. Eléonore \int au monde le 24 février 1535, au château de Chàlillon-sur-Loing, où demeurait sa grand'mère. Elle eut deux marraines-: Eléonore, la seconde femme de François V% et Marguerite, la sœur du roi. Ses deux parrains furent le dauphin François et l'évêque de Béziers. La maréchale mourut (22 juin 1 545) quand sa petite-fille n'avait encore que dix ans^ confessant sur son lit de mort son attachement aux idées nouvelles. La comtesse de Roye, qui s'y sentait déjà portée, les adopta désormais comme un héritage et y éleva ses deux filles, Eléonore et Charlotte, plus jeune que son aînée de deux ans.

Eléonore fut mariée à l'âge de quinze ans. Coligny étai t devenu le conseil de la comtesse de Roye; il la décida à donner sa fille à Louis de Bourbon, songeant ainsi à rattacher en faisceau les maisons de Montmorency, de Roye, de Châtillon et de Bourbon, pour les opposer à l'ambitieuse maison des Guise. Qu'était alors Louis de Bourbon ? Un cadet assez obscur; il figure sur l'état de la maison de Henri II, en 1 549, sous le nom de « Louis, M. de Vendôme, gentilhomme de la chambre du roi, aux gages de 1,200 livres ^ ». Voici comment le peint le duc d'Aumale : « Perdu dans la foule des courtisans, ce jeune homme de dix-neuf ans ne se distinguait même pas par la haute et imposante stature qu'on remarquait chez ses ancêtres. Il était de très-petite taille et sans doute un peu voûté, car certains recueils d'anecdotes le

' Seigneur de Roye, de Muret, de Duzancy, de iNisy-le-Comte, d'Aulnay» de Pierrepont et de Coulommieis.

* P. Anselme.

représentant comme bossu et contrefait; mais cette tradition, dont il serait difficile d'indiquer la source, s'accorde mal avec la chanson bien connue qui fut faite sur lui :

Ce petit homme tant joly, Qui tousjours cause et tousjours ry, Et tousjours baisse sa mignonne!

Dieu gard' de mal le petit homme !

« D'ailleurs il n'avait rien de chétif ; leste, vigoureux , il excellait à tous les exercices du corps ; nul dans un jeu de paume ne servait mieux la balle; nul ne maniait mieux ses armes dans un carrousel et ne faisait parader avec plus de grâce un cheval difficile. D'après des portraits authentiques, ses yeux étaient vifs et perçants; sa figure , agréable sans être régulière , s'encadra plus tard dans une de ces barbes fortes , d'un blond ardent, que reproduisent si souvent les maîtres du seizième siècle. Son esprit élait brillant et assez cultivé; sa parole, facile, entraînante, avec une pointe de raillerie que sa bonne humeur faisait oublier; rien de puritain assurément, beaucoup de gaieté et d'ardeur, le désir et le don de plaire, le caractère résolu, l'âme fière, le cœur grand et généreux, w

On possède à la Bibliothèque nationale un portrait d'Éléonore de Roye ; ce portrait du temps, à la sanguine et au crayon, fait partie de la riche collection Gaignières. Éléonore n'était point jolie, elle avait le visage trop large, le front semble aussi beaucoup trop grand: mais la mode était alors d'épiler les cheveux au haut du visage, de même que les sourcils. Les cheveux blonds sont relevés et portent le petit bonnet qui revient en

pointe aiguë sur le haut du front. Les yeux bruns ont quelque chose de pur et de riant. La bouche est fine, et les lèvres minces sont plissées, comme dans presque tous les portraits de l'époque. Car il y a dans tous les portraits du même âge comme un air de famille, qui tient en partie à la mode, en partie à la manière de voir des artistes, qui se modifie de siècle en siècle. Le nez est grand et un peu épais, le menton court et trop fuyant. La figure en son ensemble a quelque chose de très-juvénile; on n'y lirait point les fortes qualités qui devaient illustrer la princesse de Condé. A voir le corsage très-étroit sous l'énorme fraise qui porte la tête, on devine une petite stature. Le seul caractère qui rappelle et retienne l'attention est le regard, qui est scrutateur et d'une malice mystérieuse.

Le cardinal de Bourbon, évêque de Laon, oncle et tuteur de Louis de Bourbon , demanda et obtint l'agrément du roi Henri II , et célébra le mariage , le 22 juin 1551 , au château de Plessis-lez-Roye, de la demoiselle de Roye et de son neveu , qui n'avait encore que vingt et un ans. Les jeunes époux étaient pauvres : on assigna àÉléonore 12,000 livres de rente. Louis de Bourbon ne possédait que quelques chétives seigneuries ; il n'avait aucun héritage à espérer, sa fortune était à faire. Un prince de son nom ne pouvait la faire qu'à l'armée : aussi le voyons-nous, à peine marié, partir pour les Pays-Bas; pendant cinq ans, il ne cessa guère de servir : en Italie , dans la campagne qui donna à la France les Trois-Ëvêchés; à Metz, en Picardie, en Hainaut, en Piémont. Sa jeune femme cherchait une

consolation contre son isolement dans l'amitié de sa belle-sœur Marguerite, duchesse de Nevers, et de Jeanne d'Albret , la femme ^de son beau-frère Antoine de Bourbon; elle était devenue mère pour la première fois à la Ferté-sous-Jouarre, où elle donna le jour à un fils qui fut nommé Henri de Bourbon (29 décembre 1 552). Elle eut, deux ans après, au châreau de Roucy , une fille qui ne vécut pas longtemps. Jeanne d'Albret la quitta l'année suivante pour aller régner en Navarre.

Condé (c'est vers cette époque qu'il commença à être appelé communément prince de Condé) avait montré beaucoup de valeur dans les armées; il avait vingtcinq ans et était toujours aussi pauvre. Son frère, en partant pour la Navarre, aurait désiré lui laisser le gouvernement de la Picardie ; mais Henri II préféra confier à Coligny le gouvernement d'une province dont la garde était si importante! La princesse de Condé venait de lui donner une seconde fille. La trêve de Vaucelles avait mis fin à la guerre, et Condé n'avait encore aucune dignité importante. Coligny inaugura son gouvernement de Picardie en rompant imprudemment la trêve, et Condé ne resta pas longtemps inaclif : il dut quitter sa femme au moment où elle sortait d'une maladie qui avait mis ses jours en péril. « Je m'en vais visitant cette frontière, écrivait Coligny, le 25 avril 1557, à sa tante, de place en place... Je ne sçay si vous avez rien sceu de l'extrême maladie qu'à eue madame la princesse de Condé; mais on l'a tenue pour plus morte que vifve. M. le cardinal de Chastillon

y estoit, quy m'a mandé qu'il n'est possible à une personne se resouldre plus chrestiennement qu'avoit fait ceste-là. » A peu de temps de là, la princesse de Condé eut la joie de voir sa sœur unie au comte de la Rochefoucauld; mais celui-ci, comme Condé, ne put longtemps goûter le bonheur domestique. Les Espagnols étaient entrés en Picardie, et la bataille de Saint- Quentin mit la France à deux doigts de sa perte. Les deux jeunes femmes apprirent que le connétable de Montmorency était prisonnier, comme la Rochefoucauld, Gaspard de Coligny, d'Andelol; que le duc d'Enghien , frère de Condé, avait été tué. Pour Condé lui-même, il se retira avec Nevers et continua à tenir la campagne pendant l'automne de 1557, l'hiver et le printemps suivant. Sa femme avait eu un second fils, Charles de Bourbon, le 3 novembre 1557, moins de trois mois après la funeste bataille.

Condé , irrité de n'avoir obtenu , après ses bons services, que le titre inutile de colonel général de l'infanterie par delà les monts, tomba malade, et sa femme, malgré une grossesse avancée, le conduisit au château de la Fère en Tardenois, qui était au connétable. Condé s'y rétablit et se rendit à la Ferté-sous-Jouarre : la princesse faillit y mourir des suites d'un accouchement prématuré ; elle donna le jour à François de Bourbon, qui était son cinquième enfant, n'ayant ellemême encore que vingt-trois ans. M. le comte Delaborde fixe vers cette époque le moment où la princesse de Condé commença à l'aire ouvertement profession de la religion nouvelle. 11 faut bien le remarquer , on

n'allait pas de la messe au prêche, comme on retourna plus tard du prêche à la messe. Les premiers religionnaires prenaient à la lettre le mot de réforme; ils auraient préféré la réforme de l'ÉgHse antique à l'établissement de nouvelles Églises. Les deux religions n'avaient pas encore lutté les armes à la main. On attendait, on hésitait , avant de déchirer tous les liens du passé. Éléonore de Roye fut décidée par les exemples de Coligny , de son oncle d'Andelot, revenu de captivité, de sa propre mère, de quelques dames de ses amies. C'est en 1 558 que Coudé écrivit aux réformés de Genève pour leur demander un prédicateur pour sa famille. « Madame de Roye, écrivait le 11 septembre 1559 à Calvin Fr. de Morel, une de ses compatriotes, est une véritable héroïne. Comme elle s'apitoyait sur notre sort devant la reine mère, et qu'elle rappelait la mort étrange qui a frappé le roi (Henri II), au moment où il nous persécutait le plus cruellement, la rçine s'écria : « Comment! j'entends dire qu'il « n'existe aucune race plus haïssable. » Madame de Roye répondit « qu'il est facile de nous imputer n'importe « quoi, puisque personne ne peut nous défendre ». Madame de Roye obtint que la reine verrait secrètement Laroche-Chaudieu, un ministre de l'Église de Paris; mais Chaudieu ne put jamais obtenir son audience, bien qu'il se rendît près de Reims pendant les fêtes du sacre de François II. » Cette anecdote a un double intérêt : elle montre comment la princesse de Condé fut conduite à l'Évangile par son amour filial; elle fait voir aussi que les premiers protestants espéraient très-naïvement

convertir la monarchie; ils ne prévoyaient pas les grands déchirements qui allaient ensanglanter la France. Ils glissaient dans la guerre civile : les meilleurs ne songeaient qu'aux choses du ciel ; les femmes surtout étaient de ce nombre. Leur délicatesse était offensée des désordres de la vie monacale, des complaisances des évêques pour une cour corrompue : leurs âmes vierges étaient pareilles aux, châteaux où elles passaient le meilleur de la vie, gardés par des tours, des ponts-levis et des herses : elles rêvaient une religion solitaire qui ne mît rien entre l'homme et Dieu, une foi personnelle, directement inspirée du livre divin. On ne désespérait pas encore d'amener la nation entière au pur Évangile, de lui consacrer les vieux temples, les cathédrales. On se disputait non-seulement la monarchie, mais le clergé, les églises, les peuples des villes et des campagnes.

La France avait été sauvée par Guise : aussi, quand la mort de Henri II laissa le trône à un enfant, les Guise parurent les vrais souverains de la France. Condé n'avait point la foi ardente et naïve de sa femme : il renonça sans doute à la messe moins par amour du prêche que pour devenir, en sa qualité de prince du sang, le chef du parti opposé à la maison de Lorraine. Condé n'était que le second prince du sang, mais il connaissait mieux que personne la faiblesse et la versatilité de son frère; il était pressé d'agir et de faire une prise d'armes. Faut-il le dire? il était dans la gêne, et le besoin d'argent pousse les hommes aux résolutions désespérées. Éléonore de Roye avait donné en gage à des marchands, pour une somme de 20,000 livres, des bijoux et des objets pré-

cieux qui en valaient 100,000. Elle avait accouché en juillet 1660 d'une nouvelle fille qu'elle nomma Madeleine en souvenir de sa mère, et elle priait à cette époque le connétable d'acheter la terre de Germiny. Anne de Montmorency refusa et lui fit seulement une avance de 1,500 écus.

Les Guise, pour se débarrasser de Condé, l'avaient envoyé d'abord en ambassade au roi d'Espagne, à Gand; il avait engagé ses terres pour soutenir l'éclat de son rang, et comme pour faire insulte à sa pauvreté, le cardinal de Lorraine ne lui avait donné qu'une ordonnance de 1,000 écus. On sait l'histoire du « tumulte d'Am° boise », et les massacres qui punirent la conspiration des huguenots; on tomba sur les petits partis qui arrivèrent un à un à Amboise, de diverses parties de la France, (t La plupart des soldats obscurs du complot, dit le duc d'Aumale, avaient été passés par les armes, noyés ou pendus sans procès; le massacre fut effroyable. » On disait qu'il y avait une tête à la conspiration, un « capitaine muet ». Condé, soupçonné par les Guise, s'était présenté audacieusement à la cour ; il tint le langage le plus fier devant le roi. Parlant de ses ennemis, il osa dire : « Je veux leur faire confesser, à la pointe de l'épée, qu'ils sont poltrons et canailles, cherchant eux-mêmes la subversion de l'État et de la couronne, dont je dois procurer l'entretenement à meilleur titre que mes accusateurs. »

Quelles ne devaient pas être pendant ce temps les angoisses de la princesse, qui savait que son mari était bien réellement du complot! Elle ne fut rassurée que

t2 LA RÉFORME AU SEIZIÈME SIÈCLE.

quand il quitta la cour et se rendit auprès de son frère à Nérac. Tout le royaume était en émoi; de grands mouvements se faisaient dans le Midi. Convoqués aux conférences de Fontainebleau, où se rendirent les notables du royaume, Condé et le roi de Navarre craignirent de s'y montrer. Condé envoya à sa femme, retirée à Anisy, un gentilhomme béarnais nommé La Sague, qui porta aussi des lettres à madame de Roye, au connétable à Écouen, et qui vit à Paris le vidame de Chartres et d'autres seigneurs de Paris. La Sague se rendit à Fontainebleau; il livra ses secrets à un officier, qui le trahit; il fut arrêté et « fut tant tiré sur la géhenne qu'il déclara tout ce qu'il savait et davantage ' ». Les Guise triomphaient : ils persuadèrent au jeune roi que les deux princes retirés à Nérac en voulaient à sa vie. On fit écrire à François des lettres pour inviter le roi de Navarre à amener lui-même son frère à la cour. ÎMadame de Roye, la princesse de Condé, étaient averties que, si Condé se livrait aux Guise, il était perdu. Catherine de Médicis elle-même voulait le sauver. « La reyne mère, dit Tavannes, escrivit au roy de Navarre qu'il vînt, y estant à demi forcé pour plaire à MM. de Guise, et, craignant d'estre découverte, sans escuse, faisant entendre secrètement à la princesse de Condé que c'estoit la mort de son mari s'il venoit à la cour. Le roy de Navarre et le prince de Condé adjoustent foy aux escrits delà main de la reyne, non aux advertissements secrets qu'elle donnoit au contraire. » Malgré les adjurations

» R. DE La Planche, p. 504.

de sa ferame et de Jeanne d'Albret, Condé se mit en route avec le roi de Navarre. A Limoges, il recevait une lettre de la princesse; elle l'avertissait que les Guise voulaient le faire mourir : « Que si elle estoit homme et en son lieu, elle aimeroit mieux mourir en combattant l'épée au poing pour une juste querelle, que de monter sur un éschatfaut, pour tendre le col à un bourreau sans l'avoir mérité, comme il en estoit menacé ^ » Les gentilshommes venaient de toutes parts s'offrir à Condé pour lui faire escorte. Condé les renvoyait, confiant dans la parole du roi. La princesse vint enfin elle-même et tenta de l'arrêter. Il la quitta éplorée; il était poussé par le destin. Trompé par les émissaires de la cour, il continua sa route avec un petit train et à petites journées. Les deux frères arrivèrent enfin à Orléans, où devaient se tenir les états, la veille de la Toussaint.

« Dès lors, écrit Thislorien des princes de Condé, on jette le masque. Pas un des officiers de la couronne ne vint recevoir les princes; aucun honneur ne leur est rendu; les rues sont désertes, silencieuses et gardées militairement. Conformément à l'usage, Navarre se présenta à cheval devant la grande porte du logis royal : elle resta fermée. Il fallut subir l'insulte et passer à pied par le guichet, entre une double haie de gentilshommes à l'attitude insolente. » Rien ne se peut imaginer de plus dramatique que ce qui suivit : l'arrestation de Condé, obligé de rendre son épée sous les yeux mêmes du roi, sa prison, son procès, l'inébranlable fermeté du prince, sa condamnation à mort.

* R. DE L\ PUSCDE, p. 608-609.

Éléonore deRoye était accourue; ses pressentiments neTavaientpas trompée. Quelques heures après l'arrestation de Condé, on avait arrêté la comtesse de Roye dans son château d'Anisy, en Picardie. La princesse avait appris à la Ferté-sous-Jouarre cette double arrestation. Elle part aussitôt pour Orléans; on veut l'empêcher d'abord d'y entrer; la reine mère l'autorise pourtant à venir, mais elle ne peut visiter le prince dans sa prison, ni lui écrire. Elle cherche des appuis, implore la reine de France, la duchesse de Ferrare, qui venait de faire une grande entrée à Orléans et qui était belle-mère du duc de Guise, l'électeur palatin, la reine d'Angleterre. Elle confère avec les commissaires instructeurs, avec les défenseurs. La condamnation prononcée, on refuse encore de lui laisser voir son époux. « Elle s'enhardit un jour d'entrer à la salle du roy, devant la majesté duquel elle se jeta à genoux, le suppliant très-ardemment, avec des larmes et soupirs incroyables, que tant seulement on lui montrât une fois son seigneur et mary ; et sur cela, comme elle entrait en défenses et ne se lassoit d'importuner le roy, le cardinal (de Lorraine), qui de sa part craignoit que Sa Majesté ne fust esmeue à pitié et compassion, voulant aussi montrer son animosité, chassa cette princesse fort rudement, l'appelant importune et fascheuse, et disant que, qui luy feroit droit, on la mettrait en un cul de fosse elle-même '. »

L'exécution devait avoir lieu le 1 0 décembre, devant le logis du roi , comme pour fêter l'ouverture des états

' R. DE La Planche, p. 698-699.

généraux. Coligny était arrivé, pressentant les dangers qui le menaçaient lui-même ; il offrait ses consolations vaines à la princesse; on commençait à dresser Téchafaud où devait rouler la tête d'un Bourbon. Éléonore de Roye passait ses jours et ses nuits dans la prière. (( Condé, toujours calme, écrit le duc d'Aumale, attendait patiemment son sort. Il jouait avec des officiers de garde auprès de lui, lorsqu'un de ses serviteurs, auquel on avait permis de le rejoindre, feignant de s'approcher pour ramasser une carte, lui dit dans l'oreille : « Notre « homme est croqué! » Maîtrisant son émotion, le prince acheva sa partie; il trouva ensuite moyen d'être un moment seul avec ce serviteur, et il apprit de lui que François II était mort. » La mort avait sa victime, et Condé était libre.

Condé, en sortant de prison, partit avec sa femme pour laFère. La princesse était malade : elle avait pris à Orléans le germe de la maladie qui devait l'emporter plus tard. A peine reposée, elle partit pour Fontainebleau, où était la cour; son mari l'y rejoignit, et bientôt son innocence fut proclamée par arrêt du conseil du roi et par arrêt du Parlement. Condé était sorti de prison plus huguenot qu'il n'y était entré : il voulut avoir le prêche dans les appartements du château. La reine mère n'osa refuser, et le nouveau culte fut célébré à la cour

même pour le prince, la princesse, la duchesse de Ferrare, madame de Roye, Goligny et sa femme, Jeanne d'Albret; Théodore deBèze prêchait chez Condé. « J'ai eu aujourd'hui, écrivait-il à Calvin, une réunion à la maison du prince; il y avait tant de monde qu'on y étouffait presque. » A Saint-Germain, où se porta la cour, et pendant tout le colloque de Poissy, la tolérance régna de même. M. le comte Delaborde cite un extrait d'une lelation faite par les théologiens palatins et wurtembergeois, qui n'arrivèrent qu'après le colloque : (( Nous fûmes reçus par la princesse de Condé; son accueil fut des plus aimables. Elle nous fit part de ses vives préoccupations et de ses vœux ardens pour l'extension de la piété chrétienne dans les âmes. »

La reine mère accordait le prêche aux princes huguenots, pour se défendre contre les Guise : elle comptait bien reprendre d'une main ce qu'elle donnait de l'autre. Elle avait déjà dégoûté Antoine de Bourbon de l'austérité des ministres ; le roi de Navarre s'était retourné avec violence contre les protestants; Jeanne d'Albret, indignée contre son époux , avait repris avec son jeune fils le chemin du Béarn. La régente n'avait pas encore essayé de corrompre Condé; elle feignait de n'avoir confiance qu'en lui. « H est devenu, écrit l'historien des princes de Condé , le plus intime conseiller de cette princesse ; il est sans cesse auprès d'elle. S'il quitte un moment la cour, c'est pour paraître dans les rues de Paris avec cinq ou six cents cavaliers , le pistolet au poing , escortant lui-même un ministre qui se rend au prêche, car il faut cet attirail de guerre pour protéger

ÉLÉONORE DE ROYB. 17

les réunions protestantes. » L'édit de tolérance de janvier 1 562 , le premier des édits qui accordait aux huguenots une existence légale, était partout violé ; enfin le « massacre de Vassy » donna le signal de la guerre civile. Le duc de Guise entra en triomphateur dans Paris aux acclamations de la populace , et Condé dut lui céder la place. Il résolut d'abord « d'aller en sa maison de la Ferté-sous-Jouarre pour y joindre la princesse sa femme, qui estoit prête d'accoucher, ayant toutefois adverti l'amiral et Andelot qu'il prendroit son chemin par la ville de Meaux, afin d'aviser ensemble ce qu'ils auroient à faire ' ». De Bèze et la Noue les accompagnaient. Coligny vint les joindre. En quelques jours, la petite troupe devint une armée, qui par Chartres et Angerville tira vers Orléans. On avait résolu de s'en emparer « pour là dresser une grosse teste », comme dit la Noue, et ce projet fut mis à exécution.

La princesse s'était séparée de son mari à Meaux, et était partie pour son château de Muret avec le marquis de Conty , son fils aîné , alors âgé de huit ans , et quelques femmes. « Ainsi que la princesse s'acheminoit, passant par un village nommé Vaudevay, près Lizy-sur- Ours, une fourmière de païsans qui estoient en procession luy courut sus, et à monsieur le marquis de Conty, à coups de pierres et de baston de croix et de bannière, sans aucune occasion , sinon que ceste troupe fut suscitée et barée par un prestre malin, en haine de la

' Théodore de Bèze, Histoire ecclésiastique , t. II, p. 5.

religion. Or les feux des troubles commençoient à s'allumer, et de toutes parts on en voyoitjà desestincelles! Geste fureur et rage populaire esmeut cette bonne dame de telle façon , qu'estant sur la fin du huitième mois , elle accoucha, le jour mesme, de deux fils, par frayeur et avant terme, au village de Gandelu, sans qu'elle eust le loisir de pouvoir gaigner aucune de ses maisons. Et peu de jours après , comme elle estoit courageuse et active de son naturel, elle se mit en chemin pour aller à Orléans vers monseigneur son mari, où elle parvint à grandes et difficiles journées : car vous pouvez penser que les passages éloient jà occupés, et qu'il falloit user de ruse et s'exposer en dangers pour faire ce hasardeux voyage '. »

Orléans, le « nombril o de la France, était devenue la capitale protestante. Si les triumvirs avaient pu enlever à Fontainebleau et amener à Paris le jeune roi et la régente, Condé s'était fortement établi sur la Loire. La princesse trouva à Orléans, auprès de son mari, Coligny, Charlotte de Laval et leurs enfans, le comte de la Rochefoucauld, le prince de Portien, Teligny, la Noue , Soubise , Rohan , toute la grande noblesse protestante. Trois mois s'usèrent en vaines négociations : la princesse y fut quelquefois mêlée. Elle alla une fois elle-même trouver à Artenay Catherine de Médicis, mais on ne sait pas exactement ce qui se passa dans cette entrevue.

La guerre commença. D'Andelot était ailé chercher

* Théodore de Bèze, 12 avril 15G2. {Beza ad Turicenccs et Bernâtes.)

des secours en Allemagne. Les protestants se virent contraints de faire avec l'Angleterre le traité de Hampton- Coiirt, qui livrait le Havre aux Anglais jusqu'à la restitution de Calais. L'historien des princes de Condé n'hésite pas à qualifier ce traité de honteux marché. c( Condé, dit-il, et Coligny essayèrent plus tard d'effacer la trace que ce traité inflige à leur mémoire; ils prétendirent n'avoir pas connu la portée des engagements pris en leur nom envers Elisabeth, et accusèrent le vidame de Chartres d'avoir outre-passé leurs intentions. » Orléans se préparant à un siège, Condé avait envoyé ses enfants en Allemagne; ils y furent conduits parleur grand'mère, madame de Roye , qui prit le chemin de Strasbourg. La princesse, inquiète de leur sort, se félicita bientôt de les avoir fait partir : une peste affreuse éclata à Orléans, et le jeune fils de Coligny, Gaspard, du même âge que le marquis de Conty, en fut une des premières victimes. Pendant quatre mois et demi, la princesse de Condé, l'amiral et leurs amis prodiguèrent leurs soins aux malades. On allait des hôpitaux aux remparts, où les dames et demoiselles de la ville portaient la hotte comme les hommes. En peu de semaines, il mourut à Orléans plus de dix mille personnes , dont un grand nombre étaient des fugitifs de Paris , de Blois, de Tours, de Gien.

Madame de Roye était arrivée à Strasbourg dans un véritable dénûment avec le jeune François de Bourbon, âgé de sept ans, les deux jumeaux nés à Gandelu et mademoiselle de Bourbon. « Dieu, Madame, lui écrivit Calvin peu après, a honoré vos petits-enfants en les fai-

sant pèlerins en terre estrange. » Elle avait secondé les démarches de son frère d'Andeiot. Celui-ci réussit à faire des levées. Les catholiques avaient pris Bourges et Rouen; il ne leur restait plus qu'à prendre Orléans; d'Andelot, qu'on y attendait comme un sauveur, parut enfin vers le commencement de novembre. Il tomba malade à Orléans, et, tandis que la princesse de Coudé le soignait, l'armée protestante, prenant l'offensive, marcha droit sur Paris. La princesse de Condé n'apprit qu'à ce moment que son beau-frère Antoine de Bourbon avait été tué au siège de Rouen. Elle n'accorda sans doute pas beaucoup de larmes à ce prince, mais elle envoya un gentilhomme en Béarn pour offrir ses condoléances à Jeanne d'Albret, qu'elle aimait comme une sœur. D'Andelot, quoique mal rétabli, la quitta et alla joindre l'armée. Condé, qui avait fait jonction avec les reîtres, fut gêné dans sa marche sur Paris; il ne réussit pas à surprendre la capitale. Il fallut bientôt se retirer du côté de la Normandie pour donner la main aux Anglais. Près de Dreux, l'armée royale arrêta les protestants, et Condé fut forcé de livrer une sanglante bataille. Il faut en lire le détail émouvant dans VHistoire des princes de Condé. On en connaît l'issue. Condé, qui avait déployé une vaillance qui avait ému jusqu'aux vieux reîtres, était, le soir du 1 7 septembre, le prisonnier de Guise, son mortel ennemi. Le connétable, général en chef des catholiques, en revanche, était le prisonnier des protestants, qui l'envoyèrent à Orléans.

On peut se figurer les tourments de la princesse de Condé, enfermée dans Orléans; depuis des mois entiers,

celte ville avait été non-seulement décimée par la peste, mais, en proie à cette fièvre étrange qui s'empare des villes assiégées, saisie de colères folles qui s'étaient parfois traduites par d'injustes exécutions. Quelques fuyards apportèrent les premières nouvelles de la bataille; le lendemain du jour où elle s'était livrée, on apprit que le connétable était prisonnier : il arriva dans la soirée même. « Il ayoit été mené en si grande diligence, blessé et vieil comme il estoit, qu'il porfa presque le premier les nouvelles où on lui bailla pour hostesse la princesse de Condé, sa fille'. » P^léonore demanda à son oncle des nouvelles du prince; mais le connétable ne savait point ce que celui-ci était devenu. Deux jours après seulement, ils apprirent (ous deux, par un message de Coligny, que Condé était prisonnier. Le connétable envoya à la reine mère une lettre citée par M. le duc d'Aumale pour lui recommander le prince de Condé, à la prière de la princesse. « Je suis, disait-il, prisonnier en sa maison, là où elle me faict si bon traitement que je tiens ma vie du soin qu'il luy a plu me faire. Par quoi je vous supplie très-humblement de vostre bonté accoutumée avoir extrêmement recommandé mondit seigneur le prince, comme je sçay qu'il vous a pieu luy porter toujours fort bonne grande affection, et que Notre- Seigneur a voulu que les charges de cette bataille soient passées, en sorte que j'espère il en réussira une bonne paix. » Le connétable, blessé d'une arquebuse à la mâchoire et d'un coup de pistolet, confia cette lettre à

Mémoires de Caslelnau.

Antoine Garaccioli, prince de Melphe, qui avait été évêque de Troyes et avait abjuré après le colloque de Poissy. Garaccioli avait promis à la princesse de travailler à lui faire obtenir la permission de voir le prince captif; mais de Bèze raconte « qu'arrivé vers la reine, il ne s'occupa que de ses propres affaires; il obtint la permission de se retirer dans sa demeure de Chasteauneuf, à la condition de porter des paroles à quelques seigneurs protestants, de qui il fut très-mal reçu ». La princesse elle-même le chassa de sa présence.

La captivité de Condé était extrêmement étroite; Éléonore de Roye ne pouvait avoir aucune lettre de lui, et ses lettres au prince ne lui parvenaient point. En vain implorait-elle la reine : « "Quand vous entendrez, par le sieur de Rostain, fidèlement ce qu'il a veu au traitement de M. le connétable et la familière communication qu'il a avec un chacun, encore que l'égalité de l'un à l'autre soit par trop inégale, si m'oseray-je bien tant promettre de votre bonté, que ce quy m'a été jusques icy interdit, de ce que plus je désire me sera plus volontiers alors permis et concédé '. » Catherine de Médicis n'était pas émue de ces appels répétés; elle traînait le prince de prison en prison, pour le tenir d'aussi près que possible; il fut transféré au château de Leneville, près Chartres, puis à l'abbaye de Saint-Pierre à Chartres, à Blois, et enfin au château d'Onzain, près d'Amboise.

La princesse écrivait lettres sur lettres à la reine mère,

> 30 décembre, manuscrit de la Bibliothèque nationale.

à la reine d'Angleterre : elle obtint enfin la faveur de correspondre avec son mari ; Condé était un otage important, et pouvait devenir un instrument de paix. « Mon oncle, disait Éléonore de Roye à son oncle le connétable, qui était l'otage des prolestants, vous connaissez mal nos ennemis; ils veulent faire de vous et de mon mari ce que les Parisiens font des châsses de saint Marceau et de sainte Geneviève, lesquelles ils ne permettent jamais approcher trop près l'une de l'autre, de peur que le parentage les fasse s'embrasser tellement qu'on ne les puisse ensuite séparer '. »

Les Guise, tout-puissants depuis la bataille de Dreux, ne voulaient point la paix. Coligny était devenu le général en chef des protestants. Il avait confié à la princesse de Condé et à d'Andelot la garde du connétable et s'élaitjeté en Normandie. Du fond de sa prison, Condé, qui n'était jamais si hautain que dans l'adversité, poussait encore les siens à la lutte. « Il semble, écrivait l'ambassadeur d'Espagne, Peirenot de Chantonnay, que le prince de Condé n'est prisonnier, puisqu'il tient les autres en captivité ^. » Condé tenta de s'évader, mais n'y put réussir. Le duc de Guise marchait sur Orléans; il écrivait de son camp à la reine mère, qui rattachait sans cesse le fil de négociations sans cesse rompues, qu'il « la priait ne trouver mauvais s'il tuait tout dans Orléans, jusqu'aux chiens et aux rats, et s'il faisait 4(l|Tuire la ville jusqu'à y semer du sel ^ ». Le canon

' La Popelimère.

' Mémoires de Condé.

^ DeBÈ7.e.

tonnait déjà dans la ville, qu'Éléonore de Roye envoyait encore des messagers à la reine mère. IM. Delaborde cite cinq lettres écrites coup sur coup à ce moment par la princesse à la reine. Celle-ci attendait les événements avec le même calme qu'elle avait montré pendant la bataille de Dreux, prête à faire la paix et à savourer la colère des Guise, jouissant de la « belle peur » des gens d'Orléans, et résignée à tout ce qui arriverait, si le duc de Guise prenait la ville.

Déjà le duc annonçait à Catherine la prise d'Orléans dans les vingt-quatre heures, « la suppliant luy pardonner si, contre son naturel, qui n'estoit d'user de cruauté, comme elle avoit du cognoistre en la reddition de Bourges et en la prinse de Rouen, il ne pardonnoit dans Orléans ni à sexe ni âge, et mettoil la ville en telle ruine qu'il en feroit perdre la mémoire, après y avoir fait toutesfois son caresme prenant ' ». Le 18 février 1363, le duc de Guise était mortellement blessé par Poltrot; tout prenait une face nouvelle. L'étoile des Guise s'éteignait après avoir jeté son plus brillant éclat; et, par une sorte d'ironie, le destin choisissait pour arbitres du sort de la France les deux prisonniers de Dreux, le connétable et Condé. Les conférences qui s'ouvrirent dans une île de la Loire , près d'Orléans, furent promptement suivies de l'édit et de la paix d'Amboise.

Celte paix, qui était l'œuvre de Condé, n'était |^ faite pourtant pour satisfaire entièrement sa femme.

' De Bèze.

Elle venait de traverser les épreuves de la guerre auprès de Théodore de Bèze : la paix avait été « bâclée ». Le roi n'accordait le libre exercice de la religion « qu'en les maisons de tous les seigneurs tenant fief de haubert et de tous les gentilshommes tenant fief ». Les religionnaires n'obtenaient qu'une chapelle dans les faubourgs des villes, et une seulement par bailliage. On avait bien appelé Coligny, qui tenait la Normandie, mais tout avait été signé avant son arrivée, et il ne dissimula pas son mécontentement en apprenant les termes de l'édit. « Les ministres, écrit l'historien des princes de Condé, connaissant les faiblesses et « l'amoureuse complexion » de Condé, l'accusaient d'avoir cédé aux séductions de la cour de Catherine et d'avoir « haléné » (d'Aubigné) ses filles d'honneur. » Il y eut une discussion fort vive entre Coligny et le prince. « On a fait plus de tort aux églises, dit l'amiral, par un coup de plume, que les ennemis n'en eussent pu faire en dix ans de guerre; les villes ont été sacrifiées aux nobles, et cependant ce sont les pauvres qui ont montré le chemin aux riches; ceux-ci ne songeaient qu'à piller et à s'enrichir, et ne parlaient que de s'en retourner quand les choses ne tournaient pas à leur fantaisie \ »

Le 28 mars, les huguenots célébrèrent une cène générale à Orléans, et Théodore de Bèze leur rappela qu'un an avant la plupart d'entre eux avaient reçu le sacrement à Meaux, quand on s'assemblait pour la défense de la religion. Le même soir, la princesse de

' De Bèze.

Condé recevait chez elle Goligny, trAndelot, la Rochefoucauld et l'ambassadeur d'Angleterre, qui ne parut préoccupé que du sort ultérieur du Havre et de Calais. La reine mère fit son entrée solennelle à Orléans, le 1" avril, avec le prince de Condé, le connétable, Coligny, le duc de Montpensier. Elle avait très-habilement flatté Condé pendant les négociations; elle avait caressé son ambition, son patriotisme, son impatience des ministres. Pendant que Coligny quittait Orléans et reprenait le chemin de Chàtillon avec sa famille, Condé restait à la cour; il siégeait au conseil, il aspirait à diriger, sous le nom de la reine mère, toutes les affaires du royaume. On ne voit point que Condé ait trahi, dans la plus petite mesure, les intérêts de ses coreligionnaires, et les soupçons dont il était devenu l'objet parmi les plus fanatiques paraissent complètement injustes. Calvin lui-même lui écrivait : « Monseigneur, touchant les conditions de la paix , je sais bien qu'il ne vous estoit pas facile de les obtenir telles que vous eussiez voulu. Parquoy, si beaucoup de gens les souhaitent meilleures, je vous prie ne le trouver estrange, veu qu'en cela ils s'accordent avec vous. » Il l'exhorte à tenir la main à la fidèle exécution de l'édit. C'est ce qu'il fit en toute circonstance : il usa à la cour, à Amboise et à Saint-Germain, du droit de faire célébrer le culte nouveau dans sa maison et prit en main , comme la princesse, la cause des petites Églises contrariées dans l'exercice de leur foi.

En quittant Saint-Germain , la cour se porta à Vincenncs. Le 9 juin, le roi se rendit à Paris pour une pro-

cession. Condé l'accompagna jusqu'à la porte de la cathédrale. Le roi revint le soir à Vincennes avec sa mère et Condé. On trouva à la porte Saint-Marlin six cents cavaliers, qui n'osèrent attaquer la voiture royale; Éléonore de Roye suivait en litière, avec quelques gentilshommes d'escortes. On se jeta sur elle; elle fut sauvée par l'adresse de son cocher et le courage de son escorte. Le capitaine fut tué , et cinq de ses gentilshommes furent retenus prisonniers.

Condé menaça de partir, avec sa femme, pour la Ferlé-sous-Jouarre, s'il n'obtenait jutice. Catherine lui fit de belles promesses, mais les coupables restèrent impunis. La princesse de Condé eut peu après la joie de voir revenir d'Allemagne sa mère, la comtesse de Roye, qui lui ramenait ses enfants. Catherine de Médicis fit très-bon accueil à madame de Roye , qui entretenait des rapports intimes avec les princes allemands ' et qu'elle avait déjà commencé d'employer dans les pourparlers relatifs au mariage qu'elle projetait entre Charles IX et la fille ahiée du roi Maximilien. « La belle-mère du prince de Condé , écrit Smith , l'ambassadeur d'Angleterre, à Cecil, est arrivée à la cour. La reine mère l'a recueillie avec les plus grands égards et lui a donné le pas sur la duchesse de Guise. »

Catherine avait habilement choisi les points où l'âme de Condé était le plus chatouilleuse et le plus vulné-

' On conserve aux archives de Stuttgart une note qui rend compte des tentatives faites par madame de Roje pour établir un concert entre le prince de Condé tt » messieurs les princes du saint-empire », en vue des affaires de la religion et aussi alin d'obtenir l'abandon du Havre par la reine ÉlisabetL d'Angleterre.

rable. Elle l'avait intéressé, et avait intéressé sa bellemère et sa femme à la reprise du Havre, espérant ainsi obtenir un double avantage : reconquérir une ville importante pour son fils, brouiller Condé et les huguenots avec la reine d'Angleterre. Quand le tentateur veut corrompre une grande âme , il ne parle pas seulement aux passions ignobles, il flatte en même temps quelque passion élevée. Il glisse la faute au fond d'une ivresse généreuse. Il n'y avait pas de plus sûr moyen de gagner Condé que de lui donner une (ache guerrière et patriotique. Nous ne raconterons pas ici l'histoire de la reprise du Havre. Le détail des négociations relatives à cette place se trouve tout au long dans V Histoire des princes de Condé et dans les curieuses dépêches que M. le duc d'Aumale a retrouvées dans les archives anglaises. Condé eut quelque peine à se dégager des liens où voulait le tenir Elisabeth; il songea même à faire épouser la reine d'Angleterre par le Roi Très-Chrétien, qui avait, disait-il à Smith, « plus d'inclination à l'Évangile qu'on ne pense ». Coligny, plus engagé que Condé, fut aussi rebelle que lui aux exigences d'Elisabeth. Il fallut enfin en venir à l'argument des armes. Huguenots et catholiques versèrent ensemble leur sang dans la tranchée du Havre, qui capitula le 28 juillet 1563.

Éléonore de Roye, qui avait été si forte contre les grands coups du destin, qui avait traversé avec un calme et une douceur héroïques les plus terribles dangers et les plus tragiques événements , se trouva faible devant des souffrances purement domestiques. Condé, prisonnier des Guise , condamné à mort , de nouveau prisonnier après Dreux, était son héros en même temps que son mari ; elle s'inclinait devant les décrets de la Providence, qui le jetait dans les périls et ne l'arrachait à la mort que pour le lui offrir de nouveau ; épuisée par ses continuelles grossesses, elle était heureuse de porter dans ses flancs débiles les rejetons de celui qui n'était pas seulement pour elle un prince du plus noble sang, mais le défenseur d'une foi sacrée; qu'allait-elle devenir quand Condé, comme avait fait son frère Antoine, tomba dans les pièges que lui tendit Catherine, et quand le bruit de ses infidélités remplit la cour et les églises ? La peste d'Orléans, les poignards fanatiques de Paris, l'avaient épargnée, comme par miracle; elle ne put échapper aux coups que lui porta la main qui n'était faite que pour la soutenir et la protéger.

« Jeune encore , écrit l'historien des princes de Condé, presque aussi sévère en cette occasion que le comte Delaborde , sevré depuis trois ans de toute distraction, exposé, après deux captivités, après tant d'épreuves, à toutes les séductions de la cour la plus

corrompue, il se livrait sans frein à tous les entraînements de sa nature ardente... Comment croire qu'il pût s'occuper sérieusement des intérêts de la religion, alors qu'il était sans cesse à la chasse, au jeu de paume, y mettant une telle ardeur que sa santé en fut souvent compromise? Comment croire à la fermeté de sa foi, déjà et non sans raison réputée assez vacillante, quand on le voyait mêlé à toutes ces fêtes profanes, bals, tournois, spectacles, courses de bagues et de barrières, brillant entre tous par sa dextérité d'écuyer, ses grâces mondaines, son bel air, son bel gigneto, entouré de (( l'escadron » perfide des filles d'honneur de la reine mère , oubliant sa noble et fidèle épouse dans les bras de ces faciles beautés? » Le bruit des désordres de Gondé était arrivé à Genève; Jean Calvin et Théodore de Bèze lui écrivirent une lettre pleine de conseils graves et affectueux : « Mais quand on nous a dit que vous faites l'amour aux dames , cela est pour déroger beaucoup à vostre austorité et réputation. Les bonnes gens en seront offensés; les malins en feront leur risée. Il y a là une distraction qui vous empesche et retarde à vaquer à voslre debvoir; mesmes il ne se peult faire qu'il n'y ait de la vanité mondaine, et il fault surtout donner garde que la clarté que Dieu a mise en vous ne s'estouffe et ne s'amortisse. » ( 12 septembre 1563.)

Quand Calvin et Bèze donnaient cet avertissement à Condé, celui-ci avait déjà quitté la cour et était parti pour la Normandie pour se rendre à l'armée. Sa femme s'était rendue à Gaillon avec la comtesse de Roye; elle y faillit mourir de la petite vérole. La comtesse de Roye

tomba malade à son tour, et la princesse de Condé, encore mal rétablie, acheva de s'épuiser en soignant sa mère. Elles quittèrent enfin toutes deux Gaillon, pour se rendre à Muret. Pendant ce temps, Condé était à l'armée : il parut un moment à Muret, après la prise du Havre, avec la Rochefoucauld et le prince de Portien. La mort donnait à Condé des avertissements plus éloquents que ceux de Calvin et deBôze : elle lui prit deux enfants, Madeleine et Louis de Bourbon, qui moururent à peu de jours de distance, à Muret, Madeleine à l'âge de trois ans, Louis à l'âge de dix-huit mois. On peut imaginer l'état de la princesse en deuil, usée et minée par la maladie, séparée de son mari, qui était retenu à la cour, quand elle apprit qu'une des femmes de Catherine de Médicis, Isabelle de Limeuil, avait accouché à Dijon, pendant un voyage du roi, dans la chambre même de la reine, d'un fils dont le père, elle le disait hautement, était Condé. La reine mère déploya en cette circonstance une grande sévérité : bien qu'Isabelle de Limeuil fût un peu sa parente, elle la fit arrêter, et l'on commença contre elle une « information ». Les détails en ont été donnés par M. le duc d'Aumale dans un livre publié par la Société anglaise des PhiJobiblon. On voulait compromettre Condé et « élever la faute de la Limeuil jusqu'à la hauteur d'un crime d'Etat ». Deux évêques, celui de Limoges et celui d'Orléans, furent chargés de l'information. Ils entendirent Charles de la Marck, comte de Maulevrier : celui-ci accusa la Limeuil d'avoir tramé la mort d'un prince du sang, de Charles de Bourbon, prince de la Roche-sur-Yon, frère cadet

du duc de Montmorency, « adjoustant ladite Limeuil ce propos, qu'advenant la mort de monseigneur le connétable » , M. le prince de Condé serait connétable. Limeuil fut emmenée à Auxonne et enfermée dans un couvent, où elle subit un interrogatoire.

Condé lui écrivait des lettres fort tendres dans sa prison : il prenait soin de son fils. « Je me contenteré de vous dire que j'é notre fils antre mes mains, sint et galliar, et bien pour vivre, lequel vous et moy ne soiyons, cant nous voudryons, désavoué, se que ne voudré fère '. » On avait cherché à lui donner des soupçons contre Isabelle. « Il ne fault point cantryés au sermant aveque moy pour me fère croire quy lèt myen, votre filz, car je n'an né non plus doute que sens de ma feme. Mais faistes que d'ostre n'an puys antrer en doute et pancés que si le voies, qui diryés bien aveque rayson yt lèt mon fils et le vostre, car à son visage les deux nostres se reconnesse. » Ainsi la pensée d'une infidélité de sa Limeuil lui était plus odieuse que celle de sa propre infidélité envers une femme admirable dont il ne craignait point de parler dans ses lettres à la prisonnière. L'amour coupable fait tout oublier, et mène les plus fiers à la trahison et à la pusillanimité ; n'est-ce pas le cas de dire avec Sénèque : Nullum intra se manet vitium?

Condé n'était pas même fidèle dans l'infidélité. Pendant qu'Isabelle était tenue en prison, conduite d'Auxonne à Mîicon, puis à Vienne en Dauphiné, il

' Information contre Isabelle de Limeuil, p. 66.

permettait à la maréchale de Saint- André d'afficher pour lui une passion d'autant plus étrange, que le marquis de Conty, le fils aîné du prince, était fiancé à mademoiselle de Saint-André. Du moins ce projet de mariage put Jui servir d'excuse , quand il accepta de la maréchale le don de la terre et du château de Valéry, dans l'Yonne. Mademoiselle de Saint-André mourut empoisonnée, diton, par sa propre mère, qui comptait les jours de la malheureuse Éléonore de Roye et qui méditait, croyaiton, de devenir la femme de Condé. « En étalant publiquement l'irrégularité de ses mœurs, dit le duc d'Aumale, Condé ne violait pas seulement ces règles éternelles dont personne n'a le droit de s'affranchir, et dont la licence même des temps ne saurait faire excuser l'oubli ; il se montra ingrat. Il devait au moins du respect et des égards à la femme dont le dévouement ne lui avait jamais fait défaut au milieu des circonstances les plus périlleuses. Éléonore de Roye était sortie épuisée d'Orléans; sa santé, soutenue jusqu'alors par son courage, mais minée par tant d'émotions et de fatigues, ne put résister au chagrin que lui causait la conduite de son époux. »

Le 4 juillet 1564, le cardinal de Châtillon écrivait à l'évêque d'Aqs ' : «Je vous dirai aussi, quant à la disposition de madame la princesse, qu'elle va diminuant de forcesà veu d'œil, qui me garde de partir encore d'icy (de Condé), ne faisant qu'attendre l'heure bien souvent que Dieu la veuille appeler à soy, pour les

' Pièces et documents, p. 549.

grandes et eslranges douleurs qu'elle souffre, qui la rend et ceux qui l'aiment si alïligés que vous pouvez penser. »

La princesse s'était opposée de toutes ses forces au projet de mariage entre son fils aîné et la fille de son indigne rivale, la maréchale de Saint- André. Ce projet déjoué par la résistance inattendue de la reine mère et par la mort de mademoiselle de Saint-André, elle avait paru un moment à la cour de Fontainebleau, cherchant peut-être à obliger son mari par sa présence à une conduite plus digne de lui ; elle y avait trouvé son amie, la duchesse de Ferrare : elle s'était retirée comme elle, parce que la reine leur avait signifié qu'où se trouvait le roi l'exercice du culte réformé ne pouvait plus être toléré. Elle se rendit de Fontainebleau à Coudé en Brie, qu'elle ne devait plus guère quitter. Elle y vivait avec les quatre enfants qui lui restaient, Henri, Marguerite, François et Charles. Elle alla un moment à Troyes soigner son mari, qui, après un exercice trèsviolent, avait été « l'espace de huit jours travaillé d'un cothaire qui luy tomba sur le bras et luy a durant ce temps-là faict avoir bien aspres fièvre * ». Elle écouta à Troyes les plaintes des religionnaires et intervint en leur faveur auprès de Catherine de Médicis. Le ministre Perussel, qui avait assisté Coudé pendant sa captivité et qui était devenu son chapelain, ne la quittait plus. Elle ne vivait déjà plus que pour Dieu.

Retournée à Condé, elle tomba si gravement malade,

• Lettre de la princesse au prince de Portien.

que Coudé dut quitter la cour pour venir auprès d'elle. La princesse, épuisée par riiémorrliagie, pâle de la mort future, comme dit le poëte latin, Tesprit déjà plein de visions célestes, pouvait pardonner à l'homme faible, que le devoir et non l'amour ramenait à ses pieds. Pouvait-elle encore l'aimer? Il est, hélas! des choses irréparables , il est des pages que le destin tourne de son doigt de fer et qui ne peuvent plus se retourner. Condé était de ces natures violentes qui ne peuvent supporter la solitude, les longues heures passées au chevet d'un malade, les journées languissantes. A peine sa femme semble-t-elle avoir repris quelques forces, il écrit à Portien pour le prier de w venir veoir et consoller vostre bon parent et ami qui est fort ennuyé de l'extrême maladie qu'à eu sa femme, avec vos lévriers et aussy vos chevaulz et armes » . Éléonore écrit au maréchal de Montmorency, le 25 mai 1564 : « Mon flux de sang s'est cessé, mais non pas que nous soions bien asseurés qu'il soit du tout arresté et ne me reprenne plus. Ainsi me voilà toujours aux escoutes, attendant à ce qu'il plaira à Dieu m'envoyer et en déterminer. » Elle était si faible, qu'elle avait des hallucinations : elle entendait des voix; une nuit, la voix lui dit intelligiblement qu'elle mourrait dans peu de jours et qu'elle s'y préparât. « Et tant s'en falloit que cela l'eut attristée, que toujours depuis elle avoit désiré le poinct de cette saincte séparation. )) On la portait d'un lit sur un autre ; elle cachait ses souffrances autant qu'elle le pouvait devant son mari. Elle se plaisait à lire les lettres que lui écrivait Pierre Viret. La fin de cette triste vie a été racontée

jour par jour, dans une Episire d'une demoiselle prançoise à nue sicune amie dame éh^au(/ère, sur la mort d'excellente et vertueuse dame Léonor de Roye, princesse de Coudé, 1564. On ne peut analyser de telles pages; il y a des livres qu'on lit moins pour y apprendre quelque chose que pour y trouver ou le souvenir d'une douleur passée ou la vision d'une douleur prévue. Mais figuronsnous un moment cette frêle jeune femme, à la figure encore presque enfantine, si pudique qu'avec peine elle permettait qu'on la pansât, sans cesse défaillante et ne revenant à soi que pour consoler ceux qui l'entouraient ou pour se répandre en ces prières que la bouche retrouve en quelque sorte toute seule, prières où rayonnaient les dernières lueurs de son esprit et se répandaient les dernières ardeurs de son àme : « Seigneur tout-puissant, puisqu'en tous les endroits de ce terrestre manoir, quoiqu'il soit grand et spacieux, et dont tu es créateur, je ne puis trouver par toutes mes diligences si petite place que ce soit propre à repos et vide de pointure, pour librement annoncer, comme je sentais, tes bontés et ta miséricorde, j'en quitte la demeure, le louage et le séjour pour retourner, s'il te plaît, en ce prochain terme, en l'acquit que tu m'as fait par la mort et la passion de ton Fils bien-aimé. Rends, mon Dieu et père, par ce moïen, mon esprit et mon corps tous deux contents et en paix : l'un, libre et manumis, allant à toi, que je vois dcsjà me tendre les bras; l'autre, restant insensible çà bas jusques à ce que tu le réanimes, au son de ton avènement. »

La princesse fit son testament et prit congé de ses

enfants; elle adressa les conseils les plus touchants à son fils aîné, le marquis de Conty, qui était déjà âgé de douze ans et capable de la comprendre. Le 23 juillet 156i, « la princesse appela une de ses femmes de chambre, qu'elle aimoit bien fort, et lui dict qu'elle lui estendît les jambes, que la rigueur du froid mortel avoit jà retirées, et soudain elle prononça ces derniers mots : (( Entre tes mains. Seigneur, je recommande mon (( âme. )) Puis commença d'entrer aux traicts de la mort, où elle demeura beaucoup moins que demi-quart d'heure. » On alla chercher Condé : il donna des larmes sincères à la sainte compagne qui le quittait, âgée seulement de vingt-huit ans; mais ni son rang ni les mœurs de son temps ne lui permirent un long veuvage. Il se remaria un an après. Même après la mort d'Éléonore de Roye, il n'avait pu s'arracher du cœur le souvenir d'Isabelle de Limeuil. Celle-ci avait été relâchée peu de temps après sa confrontation avec Maulevrier, à Vienne en Dauphiné. On la revit à la cour, et Condé retomba sous son joug. Dans une lettre conservée aux Archives de France ', on montre Condé « aujourd'hui plus que jamais passionné pour sa Limeuil » . « C'est Nal (Catherine de Médicis?) qui avait eu soin de faire conduire la Limeuil à Condé, afin de faire de lui ce qu'elle avait déjà fait de son frère au moyen de la Rouel. » Condé ne justifia pas ces craintes. Il n'avait pas été fidèle à Éléonore de Roye, il resta fidèle jusqu'à la mort à la cause qu'elle avait servie, fidèle à la devise que portaient ses cornettes :

' Fonds Simancas.

« Doux le péril pour Christ et la patrie. » A Jarnac, il se fait mettre sur son cheval, ayant un os de la jambe brisé d'une ruade. « Voici, noblesse française, voici le moment désiré! Souvenez-vous en quel état Louis de Bourbon entre au combat pour Christ et k patrie ! » Éléonore de Roye eut-elle une de ses pensées quand, seul, au pied d'un arbre, quelques moments après, il attendait la mort? Qui le sait? S'il est vrai que, dans ces périls suprêmes, la pensée plus lucide embrasse tous les contours d'une vie qui va finir, ce lui fut peut-être une douceur, sur ce champ de bataille, et déjà sous la menace des assassins, de songer à la jeune et tendre femme qui avait eu ses premières amours.

Jeanne d'Albret n'eût pas été une femme des pins remarquables, elle mériterait encore d'exciter la curiosité historique comme la mère de Henri IV. On cherche aujourd'hui chez tous les grands hommes les traits de leurs ascendants : on ne les explique pas de cette façon, car le grand homme et l'homme lui-même restent toujours chose inexplicable; du moins on jette des jours sur les côtés mystérieux de l'âme humaine, ou illumine ce qui est ténébreux, on met des traits d'union entre ce qui semblait incompatible. Le caractère de Henri IV notamment offre des bizarreries, des contrastes inouïs. Sa figure est si familière que ces contrastes ont cessé de nous choquer; mais, si on voulait l'étudier en quelque sorte comme une figure nouvelle, combien n'aurait-on pas lieu d'être surpris en voyant une légèreté presque coupable avec tant de sérieux et parfois même tant de solennité, une complaisante faiblesse avec un courage

si sain, si robuste, si héroïque, un si singulier mélange d'ingratitude et de fidélité, de hauteur et de trivialité, de ruse et de loyauté! Sans doute il vivait dans des temps difficiles, et plus d'une fois dans sa jeunesse son orgueil fut contraint de couver sous la cendre les humiliations les plus douloureuses : la complexité des temps se reflète dans les caractères, et les bizarreries de la fortune font les hommes bizarres. Pourtant il est permis de chercher aussi le secret de Henri IV dans l'histoire de ses ancêtres. S'il y avait en lui beaucoup de Henri d'Albret, il y avait aussi, heureusement pour sa gloire et pour notre pays, beaucoup de Jeanne d'Albret, la fille de Marguerite d'Angoulème, la nièce de François I".

M. Alphonse de Ruble a entrepris de raconter dans les plus petits détails la vie de Jeanne d'Albret : cette tâche n'avait pas encore été remplie avec le soin qu'on apporte de nos jours aux études historiques. M. le marquis de Rochambeau a publié pour la Société de l'histoire de France un recueil de lettres de Jeanne d'Albret; mais la reine de Navarre n'avait pas encore trouvé un bon biographe. M. de Ruble a consciencieusement fouillé les dépôts manuscrits de nos bibliothèques, les archives nationales, les archives de Bruxelles, les archives de Pau, celles de la ville de Dusscldorf, et il a mis au jour un grand nombre de pièces et de lettres encore inédites. Dans le premier volume qu'il a publié, il ne mène Jeanne d'Albret que jusqu'à son mariage avec le duc de Vendôme. Comme il s'écoulera peut-être bien du temps avant que M. de Ruble puisse compléter son ouvrage, nous n'avons pas voulu laisser pas-

ser inaperçu un livre qui, bien qu'il n'embrasse que la jeunesse de la reine de Navarre, jette un jour nouveau sur des épisodes très-importants de notre histoire. Avant d'épouser un prince de la maison de Bourbon , Jeanne d'Albret avait en effet failli épouser le fils de l'empereur Charles-Quint; elle avait épousé le duc de Clèves, et, si les aUiances royales et princières ont encore conservé de nos jours une haute importance politique, au seizième siècle elles décidaient du sort des États. L'empereur, les ennemis allemands de l'empereur, le roi de France, voulaient tous disposer, au gré de leurs ambitions et de leurs projets, de la main de la jeune princesse d'Albret.

Le petit royaume, assis sur les Pyrénées, qui se nommait la Navarre n'était plus sous François I" ce qu'il avait été autrefois. Entré dans la maison royale par le mariage de Jeanne, héritière de la Navarre et de la Champagne, avec Philippe le Bel, il avait été détaché du royaume au commencement du quatorzième siècle, et les mariages l'avaient fait passer successivement dans la maison d'Aragon, de Foix, d'Albret. Ferdinand le Catholique, roi de Castille et d'Aragon, qui poursuivait l'œuvre de l'unité espagnole, enleva en 1512 à Jean d'Albret toute la haute Navarre, c'est-à-dire la partie de la Navarre qui est au sud des plus hautes chaînes pyrénéennes. La maison d'Albret n'eut plus qu'une pensée, qui fut de reprendre la partie espagnole de son ancien domaine. Les rois de France, au contraire, voyant la haute Navarre aux mains de l'Espagne, devaient naturellement songer à réunir à la France la Navarre

française. Ce petit coin de notre territoire devint ainsi un des centres, un des nœuds de la politique européenne : les plus grandes affaires s'y rattachèrent, comme elles se rattachaient à la Savoie, oii se trouvait aussi une maison ambitieuse assise sur les montagnes et toujours prête à changer ses alliances au gré de ses ambitions.

Jeanne d'Albret est née le 7 janvier 1 523, au château de Pau. Sa mère, Marguerite, sœur de François 1", est une des princesses les plus célèbres de la maison de France. Qui ne connaît les Marguerites de la marguerite des princesses, très-illustre rogne de Navarre, et VHeptameron des nouvelles de très-haute et très-illustre princesse Marguerite d' Angoulême , reine de Navarre? La Société de l'histoire de France a publié les lettres de cette princesse. Henri d'Albret, roi de Navarre, est resté dans la pénombre historique. Son père, Jean d'Albret, avait été un bon allié de la France. Sa fidélité lui avait coûté cher, car, ayant refusé le passage de ses États au duc d'Albe pendant la querelle entre Louis XII et Jules II, il s'était vu contraint d'abandonner la province de Pampelune : le duc d'Albe s'en était saisi, et le roi d'Kspagne avait déclaré qu'il la garderait « tout le temps que nous le jugerons convenable au succès de notre sainte entreprise, nous réservant exclusivement de décider à quelle époque et de quelle manière nous devrons plus lard faire la restitution dudit royaume à ses premiers maîtres ».

Il n'est pas étonnant que Henri d'Albret, fils d'un prince spolié par TEspagne, suivît François I" dans la

guerre d'Italie : il fut, comme le roi de France, fait prisonnier à Pavie et tenu avec d'autant plus de rigueur que Charles-Quint espérait obtenir de lui une renonciation à ses droits sur la Navarre. L'empereur était en effet tourmenté entre son ambition et sa conscience : il avait l'âme timorée, et il voulait se mettre en règle avec Henri d'Albret. Celui-ci, avec le secours d'une dame et d'un gentilhomme béarnais, François d'Arros, réussit à descendre d'une tour du château de Pavie sur une échelle de corde; il trouva des relais préparés et arriva heureusement à Lyon, sans qu'on eût pu l'atteindre dans sa fuite.

François P% quand il signa le traité de Madrid, n'en dut pas moins abandonner son allié et s'engager « à ne luy bailler, directement ou indirectement, aide, faveur ou assistance contre ledit seigneur empereur ». 11 n'était pas libre quand il faisait ces promesses, et il témoigna son amitié à Henri d'Albret en lui accordant la main de sa sœur Marguerite. Il était toutefois plus soucieux des intérêts de son royaume que de ceux de son beaufrère et ne regardait pas sans envie le Béarn. L'héritière d'Albret devenait à son insu un instrument de politique. Charles-Quint avait les yeux sur elle ainsi que François P'. Marguerite rêvait de la marier au dauphin de France, mais celui-ci mourut le 12 avril 153G. Son frère, qui devait devenir Henri II, avait épousé en 1 533 Catherine de IMédicis; restait un troisième prince, nommé le duc d'Orléans, que François I" voulait marier à une fille du roi d'Angleterre ou à une fille de Charles- Quint, qui aurait apporté le Milanais en dot. Le roi de

France n'oflVait à sa sœur pour gendre qu'Antoine de Bourbon, un cadet pauvre et qui semblait sans avenir. Henri d'Albret commençait à ouvrir l'oreille à des propositions plus flatteuses de Charles-Quint; François I" en fut informé, et il n'hésita pas à s'emparer de sa nièce. Il la retira du château d'Alençon et l'emprisonna, on peut bien se servir de ce mot, dans le triste donjon de Plessis-lez-Tours, oii Louis XI avait caché ses terreurs et ses remords. Il est permis de croire que ce séjour, en jetant son ombre sur l'enfance de Jeanne d'Albret, ne contribua pas peu à donner à ses pensées le tour sérieux qu'elles gardèrent toute sa vie. Sa santé, d'ailleurs, était débile et causait de fréquentes inquiétudes à ses parents.

François ï" et Charles-Quint étaient alors en paix : une trêve de dix ans avait été signée à Nice, et l'empereur, désireux d'aller punir les révoltés de Gand, n'hésita pas à demander au roi de France à traverser ses États. Toutes les étapes de son voyage sont connues; François I" fit parade de magnificence et de prodigalité : il semblait qu'il voulut accabler son rival de sa générosité. L'empereur fut reçu à la frontière par le duc d'Orléans, et près de Bayonne par le Dauphin ; on le mena à Bordeaux, à Poitiers; le roi l'attendait à Loches, avec la reine, Henri d'Albret et la reine de Navarre, ladauphine Catherine de Médicis et la duchesse d'Étampes. Les fêtes se succédèrent à Chenonceaux, à Amboise, à Blois, à Chambord, à Orléans, à Fontainebleau. Paris vit enfin le grand ennemi de la France; l'empereur y resta une semaine; il passa aussi quelques

jours à Chantilly chez le connétable. Le roi de France ne prit congé de lui qu'à Saint-Quentin.

L'orgueil des compagnons de Charles-Quint, vêtus de couleurs sombres et montés sur des chevaux rustiques, avait souffert de toutes les splendeurs qu'on avait étalées devant eux. L'empereur s'était trouvé un moment à court d'argent; on l'avait vu souvent malade, toujours grave et préoccupé. Il avait fait des réponses évasives à toutes les ouvertures que ses hôtes lui avaient faites relativement au Milanais; réservé avec tout le monde, il n'avait eu de caresses que pour Henri d'Albret. Arrivé à Bruxelles, l'empereur, délivré de l'hospitalité française, dit à son frère Ferdinand, roi des Romains, et à sa sœur Marie d'Autriche, reine de Hongrie, qu'il n'avait pas promis le Milanais à François I'', qu'il avait seulement offert de donner sa fille avec un apanage au duc d'Orléans. Il demandait en retour la main de Jeanne d'Albret pour son fils. Il chargea son ambassadeur, François de Bonvalot, d'ouvrir une négociation à ce sujet. François I" se crut joué et ne cacha pas sa colère; mais Henri d'Albret et Marguerite témoignèrent d'une joie imprudente.

La rancune de François I" trouva des satisfactions immédiates ; il chercha parmi les ennemis allemands de l'empereur et découvrit un prétendant à la main de Jeanne d'Albret : c'était le duc de Clèves, prince âgé de vingt-qualre ans, dont la sœur allait épouser Henri VIII d'Angleterre, héritier de Charles d'Egmonl, dont Charles-Quint n'avait jamais, en vertu des constitutions impériales, voulu reconnaître les titres à la possession

du duché de Gueldre. Pendant que Charles-Quint était en route pour Gand, ce jeune prince, inquiet et désireux de plaire à François I", avait demandé secrètement la main de Jeanne d'Albret. Il alla pourtant trouver l'empereur à Gand et en fut très-mal reçu; Charles- Quint lui reprocha de s'être mis en possession de ses Etats sans attendre l'investiture impériale. Le duc de Clèves envoya ses agents en France et en Béarn, et François I" pesa de toutes ses forces sur le roi de Navarre pour le déterminer à accepter un gendre allemand. 11 promit d'attaquer l'empereur en Biscaye et en Roussillon en même temps qu'en Italie. On signa à Arras un traité où le roi de France et le duc de Clèves s'engageaient à former une alliance salvo semper jure sacri irnperii (les Allemands avaient exigé cette réserve). Le même jour fut signé le contrat de mariage de la jeune princesse Jeanne avec le duc. Ce contrat était un vrai traité, car le duc de Clèves et sa femme future s'engageaient à « ne traiter de la querelle du royaume de Navarre sans l'exprès vouloir et consentement du Roy Très-Chrétien et de ses successeurs ». François I" prenait ainsi ses précautions contre une réconciliation du duc de Clèves et de l'empereur.

Ce coup de politique était hardi : il engageait dans les liens de la France un prince à qui sa naissance faisait une place des plus importantes dans ces régions du Nord, où nous avions toujours besoin de secours contre l'Empire, et à qui son mariage donnait une province sans cesse convoitée par l'Espagne. Albret et Clèves étaient comme deux pôles du royaume de France, ou

plutôt comme deux épées dirigées vers le formidable ennemi qui nous menaçait au nord comme au sud. Il faut bien le reconnaître, la politique française avait été trop occupée de l'Italie; les Valois se sentaient comme entraînés vers les pays du soleil, ils convoitaient le Milanais, le Béarn, bien plus vivement que les électorats ou les Flandres. Le plus noble sang de la France coula en vain en Italie; pour le Béarn, il devait fatalement tomber un jour dans le cercle de l'attraction française : c'était un fruit qu'on pouvait laisser miirir. Sur la frontière du nord, au contraire, la France trouvait des résistances presque invincibles : c'est là que devait se porter son principal effort; aussi n'est-il pas étonnant que le mariage de Clèves séduisit l'esprit un peu fantasque, mais toujours lucide et patriotique, de François I". Henri d'Albret était contraint de dissimuler; il était entré dans la ligue que François P' préparait contre l'empereur, avec l'électeur de Saxe, parent du duc de Clèves, avec le landgrave de Hesse et le roi de Danemark; il n'en continuait pas moins des négociations secrètes au sujet du mariage de sa fille avec l'Espagne. Il se servait dans cette négociation d'un Navarrais, don Juan Martinez Descurra. Il eut lui-même une entrevue secrète avec Bonvalot le 9 avril 1 5i0, en pleine campagne, près de Walteville. Le Béarnais se plaignit du roi de France, dit qu'il n'avait signé qu'à regret les accords avec le duc de Clèves, que, pour sa fille, on pouvait l'enlever, la soustraire au roi de France; il demanda que le secret le plus absolu fût gardé à l'endroit de sa femme, la reine de Navarre.

On possède toutes les lettres que Bonvalot écrivit à l'empereur pour rendre compte de cette curieuse négociation. Le Béarnais spécifiait pour lui-même la restitution de la Navarre espagnole. Jeanne d'Albret était en ce moment près d'Abbeville avec sa mère ; on devait la mettre à cheval et la mener en Flandre. Charles-Quint hésitait et ne prenait point de parti. « Le génie de Charles-Quint, dit M. de Ruble, se mouvait mal à l'aise au milieu des affaires qui exigeaient une prompte solution. Ce grand homme, opiniâtre dans ses desseins, doué d'une fermeté qui lassait ses ennemis, poussait jusqu'au défaut la lenteur et la circonspection naturelle à la race flamande. A la guerre, en Italie et en Allemagne et deux fois en Provence, il avait échoué par une prudence exagérée. Toujours tiraillé entre sa pénétration et ses larges vues, il était si frappé des arguments pour et contre qu'il ne pouvait se résoudre; il perdait le temps à discuter avec lui-même. Aussi, quand il avait tout prévu, tout combiné, quand i! s'était tout dit, l'heure d'agir était souvent passée. » Charles-Quint envoya le traité préparé par Descurra au conseil d'Etat d'Espagne. Le conseil, n'approuvant pas la restitution de la Navarre, chercha toutes sortes de raisons pour rejeter le traité : l'enlèvement de la princesse était une mesure violente et diflicile; les propositions de Descurra n'étaient-elles pas des pièges? pouvait-on compter sur la discrétion de Henri d'Albret vis-à-vis de sa femme et du roi de France? Bref, toute résolution fut ajournée, et, sans décourager entièrement Descurra, on le promena dans un dédale de lenteurs et de délais. Charles-

Quini ne trouva pas sans doute qu'il fût digne de lui de dérober l'héritière de Navarre à la France. Il se préparait à une grande lutte. Soliman allait envahir la Hongrie, les princes de l'Empire étaient divisés, catholiques et protestants étaient prêts à se déchirer. L'empereur était troublé, mais son esprit sérieux répugnait à des moyens peu avouables. Il s'inquiétait des déchirements de la chrétienté, et convoqua la diète de Worms pour tenter, dans une sorte de concile princier, de soutenir l'unité dogmatique chancelante. Cette conférence était en même temps une haute cour de justice impériale et devait trancher notamment l'affaire du duché de Gueldre. On comprend que le duc de Clèves n'y apporta pas les mêmes préoccupations que les docteurs comme Mélanchthon et Jean Eckius, appelés par les princes. Il montrait aux docteurs des lettres mystiques de la reine Marguerite, mais il travaillait surtout à ameuter les princes contre l'empereur. Charles-Quint ordonna à la diète de Worms de se dissoudre; il convoqua une nouvelle diète à Ratisbonne pour le printemps suivant. Il envoya au duc de Clèves une citation où il lui intimait l'ordre de comparaître devant sa personne avant quarante jours, pour lui rendre compte des t( inexcusables moyens » par lesquels il occupait et détenait contre les constitutions, droits et lois du saint empire, le duché de Gueldre. Le duc de Clèves dut prendre un parti, il laissa croire qu'il irait à la diète de Ratisbonne et y comparaîtrait en accusé; puis il convoqua inopinément la chambre des états de Dusseldorf, et l'informa qu'il avait signé des conventions matrimo-

nialcs avec Jeanne d'Albret et sous l'agrément de François I". Il prit la poste imraédialement après, déguisé, avec trois amis seulement, et se rendit en France. Il y arriva, sans être arrêté parles officiers de l'Empire, le 20 avril 1551. Le secret du mariage était désormais dévoilé. François P"" et Marguerite de Navarre firent bon accueil au prince Guillaume; mais il était, et à juste titre, inquiet des dispositions du roi de Navarre. Henri d'Albret était en Béarn; il était parti mécontent de la cour de France et ne cherchait plus qu'à éloigner le mariage avec le duc de Clèves. 11 avait trouvé un appui précieux dans les états de Béarn : ceux-ci avaient protesté contre l'alliance avec le prince allemand. Cotte curieuse remontrance, conservée aux archives de Pau, est publiée dans les pièces justificatives de Pouvrage de M. de Ruble. Les états remercient le roi de les consulter, conformément aux anciennes coutumes, sur le mariage de la princesse destinée à porter la couronne de Béarn : « Ledit duc de Clèves est prince de grands biens, ayant en puissance beaucoup d'hommes et sujets de service pour guerre quand besoin serayt, ayant aussi parents et alliés les principaux et les plus grands princes d'Allemagne et électeurs de l'empire. » Les états vont jusqu'à dire qu'au cas de la mort de l'empereur le duc de Clèves, avec l'alliance du roi, aurait quelque chance d'arriver à l'empire; mais ils prévoient que, plus le duc de Clèves serait grand en Allemagne, moins le Béarn aurait chance de voir et conserver sa princesse; les états n'auraient que peu de secours à attendre d'un prince occupé de grands intérêts éloignés, et séparé de la Navarre par

tout le royaume. « Il vaudroit trop mieux, disent-ils à Henri d'Albret, pour la conservation de votre dict État et de vos dicts subjets, que ledit sieur roi fie roi de France) vous donnast quelqu'img de son sang que le plus grand prince de la chrétienté. » Ils lui rappellent qu'il n'a jamais voulu chercher d'autre alliance que celle du roi de France, qu'il a été nourri avec lui, qu'il Ta suivi à Pavie et qu'il y a été pris avec lui : « Vous aviez bien moyen lors de recouvrer votre royaulme par les offres et promesses qui vous feurent faictes dudict empereur. » Les états de Béarn, on le voit dans cette curieuse remontrance, plus français que Henri d'Albret, lui faisaient gloire d'avoir toujours repoussé l'alliance de l'empereur; ils ne donnaient pas seulement une leçon à leur souverain, ils en donnaient une à François I" en lui montrant ce qu'il devait à la Navarre. S'ils ne voulaient ravoir la Navarre espagnole que de ses mains, ils croyaient avoir le droit de demander un prince de son sang pour perpétuer la lignée souveraine du Béarn.

François l"", habitué à commander en maître, ne tint aucun compte de cette remontrance : il était plus ardent au mariage du duc de Clèves que le duc lui-même. Il amena le prince au château de Plessis-lez-Tours; la jeune princesse n'avait encore que treize ans, mais elle montra dès cet âge tendre la ténacité de son caractère. Elle ne voulait pas s'exiler dans le Nord; avec l'adresse d'une femme et d'un enfant, elle pria François I" de ne point la priver du bonheur de rester dans son royaume. Elle fut doucement intraitable. Le roi se fâcha : elle menaça d'entrer au couvent, de se jeter dans un puits;

François I" tourna sa colère sur madame de Lafayette, gouvernante de la princesse, et sur son gendre, M. de Lavedan; il jura qu'il ferait couper des têtes. Le roi renvoya à la jeune princesse le cardinal de Tournon, le maréchal Annebaut, pour la sermonner. Jeanne savait à demi que son père avait d'autres desseins sur elle; mais elle se sentait délaissée, car Henri d'Albret et la reine Marguerite étaient arrivés et n'avaient pu résister au roi. Chaque jour était une fête nouvelle : le jour même où les fiançailles furent célébrées, Jeanne rédigea une protestation qu'elle fit signer de deux témoins obscurs, familiers de sa maison : « Je désavoue le mariage qu'on veut faire de moy au duc de Clèves... " Le jour du mariage, un peu avant la cérémonie, elle écrivit une nouvelle protestation.

^I. de Ruble se demande si ces protestations furent dressées à l'insu de François P". « Il y a, dit-il, si peu de franchise dans la politique de ce prince qu'on ne peut percer le mystère. Il est possible qu'elles aient été autorisées par le roi comme un acte de précaution pour le cas où sa politique, qui commandait aujourd'hui l'exécution de ce mariage, commanderait plus tard de le dissoudre. » Les terribles colères du roi contre sa nièce ne prouvent pas grand' chose, car ces éclats s'accordent fort bien avec des desseins secrets. Le roi tenait au consentement de Jeanne; il n'était peut-être pas fâché d'avoir une arme secrète contre le prince allemand. Le mariage ne pouvait être consommé à cause de Tûge de la princesse, et, en deux ou trois ans, tout pouvait changer en Europe.

Le mariage fut un vrai mariage de tiiéâlre ; la sainteté du sacrement fut Ijlessce par des réserves et des dissimulations réciproques. La débile enfant cju'on traînait à l'autel avait une couronne d'or sur la tête et était comme écrasée sous le poids d'un long manteau cramoisi doublé d'hermine et de jupes en toile d'or et d'argent couvertes de pierreries. Elle ne voulut pas marcher à l'autel, et l'on vit alors, sur l'ordre du roi, le grand connétable de Montmorency la saisir et l'y porter. Brantôme raconte que le connétable, honteux du service qu'il venait de rendre, dit en retournant à sa place à ses amis : « C'est fait désormais de ma faveur, adieu lui dis. » La reine Marguerite, qui le détestait, n'avait pu dissimuler sa joie. Tous les ambassadeurs, excepté Bonvalot, assistèrent à cette scène étrange. Après les festins et le bal vint le simulacre du mariage. « Le soir, dit Bordenave, l'historien de Jeanne d'Albret, l'espous fut mené en la chambre et au lict de l'épousée, auquel il mit l'un pié seulement en la présence de l'oncle et des père et mère de la fille et de tous les grands seigneurs et dames de la cour, qui ne bougèrent de là qu'ils n'eurent mis dehors le povre espous pour aller coucher ailleurs; ainsi il n'eut de tout ce mariage que du vent. »

Il restait à conclure des arrangements diplomatiques : le duc de Clèves et sa femme s'engagèrent à ne rien aliéner des États de Navarre, de Béarn, de Bigorre et de Foix, sans l'autorisation du roi de France. Les articles de l'alliance entre François P' et le duc de Clèves furent l'objet de longs débats : François I" voulait une alliance

offensive, et les plénipotentiaires du duc, se retranchant derrière les États de Gueldre, de Juliers, de Clèves, cherchaient à la rendre simplement défensive. Le duc repartit pour l'Allemagne sans avoir donné pleine satisfaction au roi et arriva heureusement à Dusseldorf.

François Y' travaillait à faire alliance avec Soliman et avec la république de Venise. Antoine Rincon, agent du roi auprès du Grand Turc, était occupé à aller de Turin à Venise pendant les fêtes du mariage de Jeanne d'Albret. Soliman était entré en campagne en Hongrie, et Rincon allait le rejoindre avec un Génois du parti français. César Frégose. Martin du Bellay, seigneur de Langey, qui tenait le Piémont au nom de François P% les mit tous deux en garde contre le marquis de Guast, le gouverneur du Milanais. Le bateau qui portait Rincon et Frégose fut attaqué sur le Pô, et les deux agents français furent massacrés.

François P' demanda justice de cet attentat au droit des gens; Charles-Quint arriva à Milan, et le Pape évoqua l'affaire devant lui en sa qualité de promoteur de la trêve de Nice. L'empereur comparut en personne devant le Pape; il n'avait point ordonné le crime, et promit de faire justice. Il était sur le point de s'embarquer pour Alger. Au moment où les lys s'alliaient au croissant, il se préparait à porter la croix

en Afrique et à délivrer la Méditerranée des pirates qui l'infestaient. On sait l'issue malheureuse de cette noble entreprise; Charles montra après le désastre son intrépidité calme et sa patience ordinaire : la tempête avait détruit presque toute sa flotte et son année, il revint presque seul à Carthagène, vaincu, non abatlu par la fortune. Il lui fallut tout de suite préparer la guerre sur terre, et de tous les côtés à la fois, en Italie, en Roussillon, dans le Luxembourg, dans le Brabant et la Flandre.

Depuis son retour en Allemagne, le duc de Clèves n'avait cessé de réclamer sa femme, il avait monté sa maison. La jeune princesse s'était retirée à Plessis-lez- Tours après la cérémonie. Sa santé était mauvaise, le chagrin lui avait donné la jaunisse : elle eut ensuite des vomissements et des hémorrhagies; sa maigreur était effrayante. Elle essayait de se prendre d affection pour le mari qu'on lui avait imposé, et lui écrivait quelquefois : « Et pour ce que celuy qui nous garde c'est Dieu, je vous envoyé une ensaigne de l'image de celuy où est notre espérance, vous suppliant l'avoir pour agréable; ausyj'envoye deux livres d'heures à ma sœur, mademoiselle de Clèves, que je vous prye luy bailler, atandant que moy-mesme luy en porte. » Nous la voyons déjà dévote et cherchant dans les choses saintes une consolation pour les choses terrestres. Elle vivait isolée, loin des intrigues des cours de France et de Navarre. Son père, reparti pour le Béarn, avait rattaché le fil de ses négociations avec Charles-Quint, il se servait toujours de Descurra et avait fait entrer l'évêque de

Lescar dans des plans qui ne tendaient à rien moins qu'à ouvrir la Guienne aux armées impériales. Le désastre d'Alger vint déranger ces projets : François P"", qui avait eu vent des intrigues de Henri d'Albret, en profita pour engager entièrement le roi de Navarre dans sa cause; il lui lit les plus belles promesses et envoya le Dauphin, avec une belle armée, dans le Roussillon.

La guerre avait partout recommencé; dans le Nord, le duc de Clèves, après de longues hésitations, avait enfin jeté le gant à l'empereur; le duc d'Orléans et le duc de Guise étaient entrés dans les Flandres; Charles- Quint avait menacé naguère le duc de Clèves « de le rendre le plus pauvre de la chrétienté, disant haut et clair qu'il quitteroit plutôt sa couroniie que de luy laisser une poulce de terre ». (Mémoires de du Bellay.) Maintenant c'était le duc de Clèves qui, croyant Charles- Quint perdu , disait « qu'il feroit ung trou es pays de l'empereur dont on parleroit pendant cent ans ».

Les armées alliées du duc d'Orléans et du duc de Clèves vivaient mal ensemble. Les Allemands , campés entre IMézières et Reims, pillaient le pays : on leur avait fait accroire qu'ils marcheraient contre les Turcs; le nom seul de l'empereur valait une armée; ils répugnaient à la pensée qu'il faudrait se battre contre celui qui , dès cette époque, était l'image de la patrie germanique. Les Français eurent des succès si faciles qu'ils ne gardèrent pas bien leurs conquêtes; Antoine de Bourbon prit les places de Flandre sans trouver presque d'obstacle; le duc d'Orléans s'empara de Luxembourg , prit Arlon ,

Montmédy, et ne trouva de résistance que devant Thionville. Trompé par de faux Rapports qui l'informaient que Charles-Quint allait chercher François F' dans le midi de la France, il quitta sa conquête et partit en poste pour le Roussilion pour se trouver aux côtés de son père.

De ce moment, tout alla mal dans le Nord. Les mercenaires du duc de Clèves demandaient sans cesse de l'argent ; le duc lui-même ne songeait qu'à se justifier de sa révolte devant les états d'Allemagne. Charles-Quint le ménageait encore, dans l'espoir que Henri YIII, après le supplice de Catherine Howard, pourrait reprendre Anne de Clèves; mais au début de l'année 1543, il se trouva plus libre, quand le roi d'Angleterre signa avec lui un traité d'alliance offensive et défensive contre la France. Granvelle annonça à la Diète que l'empereur allait combattre lui-même contre les Turcs : il demandait seulement quelques semaines, avant de se mettre au service de la chrétienté , pour punir un vassal coupable. Les mombreux amis du duc de Clèves réussirent pour un temps à retenir la colère impériale : on fit une trêve qui fut mal observée, et l'armée du duc de Clèves remporta deux victoires, l'une sur le duc d'Arschot, dans le duché de Juliers, une autre sur le duc de Nassau. François 1", entré avec trente-cinq mille hommes dans le Hainaut, s'empara de Landrecies. Il prétendait conduire Jeanne d'Albret dans ses États de Clèves au milieu de son armée triomphante. Mais Charles-Quint était arrivé, après avoir traversé l'Italie. Le 22 août, il parut avec une armée formidable pour le temps devant

Diieren, la principale place du duché de Juliers. Les Espagnols (il y en *avait dix mille dans son armée) entrèrent par la brèche dans la ville , sous le feu des compagnies hollandaises. La ville fut mise au pillage; l'empereur avait ordonné qu'on respectât les églises, mais le feu qui prit aux maisons mit tout en cendres.

Cet exemple jeta la terreur dans tout le pays : Juliers se rendit, toutes les villes firent leur soumission. Venloo voulait résister, et le siège allait commencer quand arrivèrent au camp impérial le duc de Brunswick et le coadjuteur de l'archevêque de Cologne pour offrir leur médiation entre Charles-Quint et son vassal. François V" approchait : l'empereur consentit à pardonner au duc de Clèves et à le recevoir. Celui-ci se présenta le lendemain et resta longtemps à genoux devant l'empereur. Charles-Quint le renvoya à Granvelle, qui signa avec le duc le traité de Venloo; le prince rebelle était contraint de livrer deux*places en garantie, d'abandonner l'alliance française , de joindre ses troupes à celles de l'empereur, de remettre tous ses États à l'empereur, qui les lui rendait en partie comme fiefs.

Le duc écrivit à François I" pour lui annoncer les termes du traité : il ajoutait que, renonçant à l'alliance de la France, il revendiquait pourtant sa femme française. François I" entra dans une grande colère en recevant ces nouvelles; Marguerite, sa sœur, ne dissimula pas sa joie : il lui sembla que sa fille était délivrée. Jeanne d'Albret écrivit elle-même à l'envoyé du prince : elle lui rappela les rigueurs dont on avait usé envers

elle pour lui arracher un consentement à une union contraire à sa volonté. « Je me clélibéray prendre mon seul recours à Dieu , lequel m'a faict cette grâce que le seigneur de Clèves a fait contre luy-même chose qui tient le roy et mon père quiètes et deschargés de la volonté et de la promesse qu'ils luy pouvaient sur ce avoir faicte. Ne reste plus que à vous respondre de madicte volonté de laquelle je crois que, qui en demanderoit à monseigneur de Clèves, il sauroit bien que en dire. » Le duc de Clèves n'avait réclamé sa femme que pour la forme, car pendant les événements qui suivirent sa défaite nous le voyons occupé de nouvelles négociations matrimoniales. Pourtant François P"" prétendait le tenir pour engagé à son alliance et se servait de la princesse de Béarn comme d'une arme contre lui. Dans le traité de Crespy (1 7 et 1 8 septembre 1 544), il fut spécifié que le roi de France ferait délivrer à l'empereur les deux protestations faites par Jeanne d'Aibret au moment même de son mariage. Granvelle reçut ces protestations : il n'en fut pas satisfait et demanda une nouvelle déclaration faite devant notaire. La princesse la donna à Alençon : « N'ay voulu ny entendu prendre pour mary ledit duc de Clèves , comme aussi je ne le veulx ni entends prendre pour mary, et ce que j'ai dit de bouche a esté par force et contrainte , tout ainsi qu'il est contenu ausdites protestations , et encore je y persiste. »

L'empereur était à la fois inflexible et timoré; il ne se décidait que lentement et voulait toujours avoir l'excès du droit de son côté. Il exigea que le duc de

60 LA RÉFORME AU SEIZIÈjME SIÈCLE.

Clèves s'adressât au Pape pour faire annuler le mariage religieux. Il fallut aussi que Jeanne renouvelât ses déclarations devant l'autorité ecclésiastique. Elle le fit le jour de Pâques, le 5 avril 1545, avec la plus grande solennité, devant le cardinal de Tournon , l'archevêque de Vienne , les évoques de Coutances, d'Angoulème, do Mâcon, l'ambassadeur de Tcmpereur, Jehan de Sainl- Mauris; la main sur l'Évangile, elle jura qu'elle persévérait dans les sentiments contenus dans ses protestations et déclarations antérieures.

L'empereur et le duc de Clèves entamèrent une négociation avec Rome; on fit confidentiellement valoir auprès du Saint-Père l'intérêt- qu'il y avait à donner contentement au duc de Clèves pour le retenir dans la religion catholique, (ju'il faisait parfois mine de vouloir quitter. Le 12 octobre, Paul III signa le bref: « Nous dissolvons et séparons toi et Jeanne , nous vous délivrons des liens mutuels du mariage, et nous t'accordons à toi avec une autre femme, à elle avec un autre homme, la licence el faculté de contracter un autre mariage légitime. » Le duc de Clèves demanda immédiatement la main d'une nièce de Charles-Quint. On lui accorda Marie d'Autriche, fille de l'empereur Ferdinand, qu'il épousa le 2G juillet 1546 àRatisbonnc.

Jeanne d'Albret était libre : qui pouvait désormais aspirer à sa main? Son père n'avait jamais renoncé à l'alliance avec Charles-Quint , il caressait toujours le rêve d'une union qui lui rendrait la Navarre espagnole. Quand parut le bref de Paul III, Henri d'Albret fil de nouvelles ouvertures à Saint- Maurice, l'ambassadeur

d'Espagne; elles furent assez froidement reçaes. La reine Marguerite entrait dans les projets de son mari, elle faisait assidûment sa cour à la reine, sœur de Charles-Quint. Elle essaya même d'emmener sa fille en Béarn, prétendant que les scandales de la cour de France lui seraient d'un fâcheux exemple. François I" décida que Jeanne resterait à Plessis-lez-Tours quand sa mère serait en Béarn. Henri d'Albret et Marguerite retournèrent dans leurs États, laissant la princesse de Navarre sous la garde du roi de France.

Les seuls princes français qui pouvaient épouser Jeanne d'Albret étaient le duc d'Orléans, le fils préféré du roi, le duc de Vendôme -^t le comte d'Aumale, qui devint duc de Guise. François I" avait de grandes ambitions pour le duc d'Orléans, dont Brantôme dit « qu'il était prompt, bouillant et aimant a faire toujours quelque petit mal. .., tout bouillant de guerre, bravant, piaffant, orgueilleux, trop esveillé ». Le duc d'Orléans avait fait une brillante campagne dans le Luxembourg en 1543, mais il s'y était conduit de la façon la plus étrange. A peine maître de Luxembourg, il était entré pour son propre compte en négociation avec les princes allemands et avait protesté de son grand désir de voir « le saint Évangile presché par tout le royaume de France ». Il demandait à entrer dans la confédération germanique. Charles-Quint et François avaient tous deux soufflé sur ces chimères; le premier avait rétabli son autorité dans les duchés de Clèves et de Juliers; le second avait pris lui-même le titre de duc de Luxembourg. Le roi destinait son fils à une fille de l'empereur,

62 LA m: F ORME AU SEIZIÈME SIÈCLE.

et se promettait le Milanais de cette union; mais le jeune prince, âgé seulement de vingt-trois ans, tomba malade à l'abbaye de Foreslmoutiers, près d'Abbeville, et mourut au bout de sept jours de fièvre. François 1*" était inconsolable : « Lors il joignit les mains contre le ciel, y adonnant aussi son regard, et dit avec bien grande exclamation : « Mon Dieu, que t'ay-je fait, en quoy t'ai- «jedespleudem'avoirostécelluyparlequella chrétienté « pouvoit demeurer enpcrpétuel repos et quiétude, celluy « quieustnourrilapaixettranquillité entre les princes? » (Lettre de l'ambassadeur d'Espagne.) Charles-Quint écrivit à François I" une lettre de condoléance, et François l" lui répondit en « priant Dieu vous donner grâce de n'avoir jamès besoin d'être consolé en tel endroict ny de sentir quelle douleur cest de la perte d'un fils ».

Il y avait toute chance pour que Jeanne d'Albret, qui avait dix années de moins que le duc d'Orléans, épousât ce prince s'il avait vécu, car jamais Charles-Quint n'eût consenti à donner le Milanais en dot à une princesse de sa maison. Restaient le duc de Vendôme et le comte d'Aumale. Le premier, Antoine de Bourbon, gouverneur de Picardie, s'était bien comporté dans la campagne de 1 543 ; mais le comte d'Aumale, son lieutenant, l'avait éclipsé et avait déployé ces qualités qui devaient plus tard l'illustrer comme duc de Guise. Il courtisait la mort, se montrait dans les tranchées vêtu de blanc, avançait jusque sous les murs des villes assiégées : il avait été blessé au siège de Luxembourg.

François l" n'eut pas le temps de chercher lui-même

un époux pour Jeanne d'Albret. Ses derniers jours fuient affligés par la mort accidentelle du comte d'Engliien, le jeune vainqueur de Cérisoles, par les froideurs du Dauphin, dont la maîtresse, Diane de Poitiers, était l'ennemie de la duchesse d'Étampes. Le roi mourut sans faire ses adieux à sa sœur Marguerite, qui était dans le Béarn et qu'il avait toujours aimée d'une affection tyrannique, mais sincère. Henri II, monté sur le trône, dut s'occuper de chercher un mari pour Jeanne d'Albret : rien n'attirait plus la reine de Navarre à la cour de France; le connétable, son ennemi, avait repris le pouvoir avec cette sorte d'âpreté qui succède aux longues disgrâces : Henri II envoya en Béarn le cardinal d'Armagnac, qu'il savait aimé de la maison d'Albret. Le cardinal était chargé de demander la main de Jeanne pour Antoine de Bourbon, mais le comte d'Aumale s'était déjà mis sur les rangs. Les deux maisons de Bourbon et de Lorraine se disputèrent la Navarre avant de se disputer la France.

Henri d'Albret alla au sacre du roi avec sa fille, qu'il avait prise en passant à Plessis-lez-Tours : la reine Marguerite, malade, était restée en Poitou. Henri II hésitait; le duc de Vendôme était de plus grande maison, mais Diane de Poitiers travaillait pour la Lorraine. Il consulta Jeanne elle-même : la princesse savait, comme tout le monde, que le frère cadet de François de Lorraine, Claude, marquis de Mayenne, allait épouser Louise de Brézé, fille de Diane de Poitiers; mise en demeure de choisir par le roi entre le prince de Bourbon et le prince de Lorraine, elle se contenta de lui dire :

{( Voudriez-vous, monseigneur, que celle qui me doit porter la queue fut ma belle-sœur, et que la fille de madame de Valentinois vînt à me côtoyer? » La leçon était sévère dans la bouche d'une jeune femme, et adressée à celui qui affichait hautement ses amours avec madame de Valentinois. Henri II la prit en bonne part et donna son assentiment au mariage avec le prince de Bourbon. Il y avait une difficulté : le roi de Navarre ne voulait ni de Lorraine ni de Bourbon; il demanda un délai de quelques mois; il vint, quoique travaillé de la goutte, assister au sacre de Henri II et parla d'emmener sa fille. Le roi n'y voulut pas consentir.

Henri d'Albret songeait toujours à une alliance avec Charles-Quint. Il envoya divers agents en Espagne pour sonder le terrain. A défaut d'un prince de la maison d'Autriche, il eût encore préféré le prince de Piémont à un prince français. Charles -Quint appréciait les qualités de la jeune princesse de Navarre; dans un testament qu'il fit le 1 8 janvier'i 540, il en parle à son fils comme d'une épouse « d'un extérieur agréable, vertueuse et parfaitement élevée ». Il lui dit que, s'il ne peut épouser la sœur du roi de France, u il faudrait à mon avis tourner vos regards sur la princesse de Navarre, pourvu que l'on obtînt une renonciation à toutes prétentions sur le royaume de Navarre, et qu'on pût faire sortir de France la princesse » .

Quand le roi de France, revenu d'un voyage en Piémont, fit son entrée solennelle à Lyon, parmi les princesses du cortège, un témoin cite Marguerite de Navarre et sa fille, dans une litière couverte de velours

noir. Antoine de Vendôme se tenait à cheval à la portière. Henri II décida à Lyon que le mariage ne devait plus être retardé. Il écrivit à ce sujet une lettre au connétable, qui était à ce moment à Bordeaux, et qui peut-être l'informait des projets de Henri d'Albret. Il dit au connétable que l'ambassadeur de l'empereur était venu voir la reine de Navarre et le chancelier pour les persuader de rompre le mariage de M. de Vendôme. « Je feré ce que je pouré, afin de fayre les noces ou pour le moyns les fyansailles à Moulins, et vous assure quy les fera ou par amour ou par forse, et si ne le fayt, souvené-vous de ce que je vous dys. »

Moulins était la ville principale du duché de Bourbon; au quinzième siècle, on y avait élevé, un grand château; la couronne l'avait confisqué après la condamnation du connétable. C'est là que Henri II avait donné rendez-vous au roi de Navarre. Celui-ci était arrivé en maugréant, voyageant à petites journées. Sa résistance était à bout : sans doute il avait perdu toute espérance du côté de Charles-Quint. Le roi de France lui offrit de l'argent, une rente sur les recettes de Gascogne. Le Béarnais était besoigneux; il sermonna

j Antoine de Bourbon sur son luxe et ses folies, et il lui recommanda d'adopter les habitudes économes de la cour de Navarre. Le mariage fut célébré le 20 octobre 1 548 ; la jeune princesse ne fut pas cette fois traînée

( à l'autel. « Vous asure, écrivait Henri II, que je ne say jamais maryé plus joyeuse que sete-sy, et ne fyt jamais que ryre. » Antoine de Bourbon était beau , brave, séduisant; Jeanne d'Albret ne connaissait pas encore

ses défauts. Les longs ennuis de Plessis- lez -Tours allaient finir pour elle, comme les incertitudes qui tourmentaient et fatiguaient son âme délicate. Elle fit certainement bon visage à Pierre de Ronsard, qui lui offrit un épithalame :

Quand mon prince épousa Jeanne, divine rate Que le ciel composa Plus belle qu'une Grâce, Les princesses «le France, Ceintes de lauriers verts, Tontes d'une cadence Lui chantèrent ces vers :

O liyaien, hyniéuée, Hymen, ô hyménée, etc.

Les jeunes époux partirent pour Vendôme; ils y restèrent quelques semaines avant d'aller en Béarn. La reine Marguerite ne jouit qu'un an du bonheur de sa fille : elle mourut le 2! décembre 1549. Elle avait presque regardé comme une mésalliance le mariage de sa fille avec un « sire des fleurs de lys » ; mais elle aimait sa fille d'une affection tendre et la voyait heureuse. Le prince lorrain que Jeanne avait dédaigné allait devenir un des arbitres et maîtres de France; mais la reine de Navarre allait bientôt donner elle-même le jour à celui qui devait triompher des Guise et s'appeler Henri IV.

LOUISE DE GOLIGNY

Parmi les grandes dames protestantes qui vécurent pendant les temps les plus troublés de la Réforme, il n'en est pas que l'histoire doive regarder d'un œil plus compatissant que Louise de Coligny, la fille de M. l'amiral, la veuve de M. de Téligny, la veuve de Guillaume le Taciturne. Les nobles figures du seizième siècle sont restées longtemps comme effacées dans le rayonnement du grand siècle qui l'a suivi, et l'école philosophique du siècle suivant, qui n'éprouvait pas de vives sympathie" pour les huguenots, n'a pas tenté de les remettre dans le grand jour. L'histoire de la Réforme française, si riche en tragiques souvenirs et en grands caractères, n'a encore été écrite que par fragments, et elle l'a été rarement avec une véritable impartialité.

La femme dont nous avons trouvé dans nos riches archives nationales une correspondance appartient à tous les titres à cette histoire négligée. Pendant bien longtemps, elle n'a été connue que par une biographie de quelques pages, insérée dans les excellents Mémoires pour servir à l'histoire de la république des Provinces- Ujiies et des Pays-Bas; on l'y trouve comme

perdue parmi les biographies des princes d'Orange, de Barneveld, d'Aersens, ambassadeur des Pays-Bas à la cour de France, et de Grotius. Le Père d'Aubry du Maurier, Tauteur de ces Mémoires, avait longtemps représenté la France à la Hsiye, et avait eu les plus alTectueux rapports avec la princesse d'Orange. Ces mémoires naïfs ne sont qu'un souvenir des conversations d'un père avec son fils. Nous retrouvons assez fréquemment le nom de la princesse d'Orange dans les Mémoires et les lettres de Diiplessis-Mornay, dans quelques livres du même temps; mais la science historique n'a été mise que très-récemment en possession de documents originaux relatifs à la fille de Coligny. M. Paul Marchegay a publié en 187:2, dans le Bidlelin de la Société du p)'olesta?itisme français^ soixante-huit lettres de cette princesse, qui sont à Thouars, dans le riche chartrier de M. le duc de la Trémoillc. Le Bulletin donna en i 873 deux lettri&è .adressées par elle aux « illustres et magnifiques seigneurâf«^e Berne ». Nos archives nationales possèdent une partie^ ddô lettres , très-longues et très-intéressantes, qu'elle a adressées à Henri de la Tour, vicomte de Turenne, qui devint duc de Bouillon. Ces lettres nous seront d'un précieux secours dans la tâche que nous avons entreprise de rejeter comme un pale rayon sur une Française du seizième siècle. i

Il irest pas étonnant de trouver chez les religionnaires du seizième siècle des familles assez nombreuses pour qu'on puisse les nommer bibliques. Gaspard de Coligny, universellement connu sous le nom de l'amiral, eut de sa première femme Charlotte de Laval huit enfants. On avait alors, et l'on a conservé dans tous les pays protestants, l'habitude d'inscrire dans les livres de piété les naissances et les morts. On garde en Hollande un précieux livre d'Heures, imprimé en 1500 ', qui des mains de Louise de Montmorency était passé dans celles de son second mari, le père de l'amiral, et qui fut depuis continué par l'amiral lui-même. Il y mentionne les dates de son mariage avec Charlotte de Laval et de la naissance de tous ses enfants. Louise vint au monde à Châtillon-sur-Loing, le 28 septembre 1555.

Charlotte de Laval mourut en 1 568, ({uand Louise de Cohgny n'avait encore que treize ans; elle avait atteint seize ans quand l'amiral se remaria à la Rochelle avec Jaqueline d'Entremonts, veuve de Claude de Bastarny du Bouchage, baron d'Anthon en Dauphiné, qui avait péri dans l'armée catholique à la bataille de Saint- Denis.

• En voici le titre : Les présentes Heures à l'usage de Paris fuient achevées le XX< jour île juin de l'année mil CCCCC par Thik.lman Kekveu pour Guillaume Eustace.

Le second mariage de l'amiral avec une jeune veuve de trente ans n'était sans doute pas dénature à plaire à Louise. Jacqueline d'Enlremonts était une riche héritière; elle possédait de nombreux fiefs dans la Bresse, le Dauphiné et la Savoie. Le duc de Savoie était son suzerain : il l'avait vue à regret épouser un seigneur dauphinois; il s'opposa formellement à son mariage avec le puissant amiral. Coligny cherchait-il à se créer un abri sur les frontières de Savoie? La volonté de l'homme le plus énergique ne peut-elle résister aux professions d'amour d'une femme? Coligny fut-il surtout touché du désir de la ramener à la cause protestante, ou ne sut-il pas résister à ces flatteries que la jeunesse repousse avec bien moins d'efforts qu'une vieillesse rude et austère? « Jacquette d'Antremon, courageuse dame, écrit d'Aubigné, prit un tel désir de l'épouser sur sa réputation , que contreTes défenses et prescriptions de son duc elle s'en vint à la Rochelle pour être appelée avant de mourir, ainsi qu'elle le disait, la Martia de ce Caton. »

Louise de Coligny ne vit sans doute pas arriver sans quelque effroi une belle-mère enthousiaste, qui s'était échappée sur un petit bateau du Rhône pour épouser le Caton huguenot. L'amiral comprit qu'il devait chercher aussitôt un mari pour sa fille; il « l'aimait tendrement, dit du Maurier, et souhaitait passionnément de la bien placer ». Son choix, on le sait, tomba sur Téligny, qu'il avait élevé et qu'il aimait comme son fils '.

' M. le comte Jules D^fAnoiinr, a publié d'inlércssants détails sur Téligny et sa famille dans le I>iille(in duprolcstauCtsmc français (1874).

Les Téligny étaient alliés aux maisons de Montmorency, de Chàtiilon, de Condé et de la Rochefoucauld. Louis de Téligny, le père de celui qui devait épouser la fille de l'amiral, avait mal mené ses affaires. « Ce fort honnête gentilhomme, dit Brantôme, imita le père en valeur et sagesse, et pour estre tel, il fut en ses jeunes ans guidon de feu monseigneur d'Orléans; dont il s'acquitta si dignement que, pour se faire paraître en cette charge, s'enfonça si fort en de grandes debtes, comme sont coutumiers les jeunes gens, que, ses créditeurs le poursuivant estrangement, fut contraint d'abandonner la France et se retirer à Venise où, de mon temps, je l'ai vu; et si monctroit encore, en sa misère et pauvreté, un courage bon et point encore ravallé. Il y est mort pourtout en cet estât. » L'amiral avait été un second père pour le jeune fils de son ami ruiné, et Charlotte de Laval avait eu pour lui la tendresse d'une mère. Tous les écrivains du temps représentent Charles de Téligny comme un gentilhomme accompli , beau , de douce nature. Il alla voir son père à Venise en 1 561 et s'arrêta quelque temps à la cour du duc de Savoie, Philibert-Emmanuel; Coligny le fit nommer en 1562 gentilhomme de sa chambre et lui donna la lieutenance d'une compagnie. La guerre civile éclata la même année, et le prince de Condé dépêcha Téligny au duc de Savoie. Lé jeune ambassadeur revint à temps pour prendre part à la bataille de Dreux, et Coligny peu après l'envoya en Angleterre avec des lettres pour la reine Elisabeth et pour Cecil. Quand le prince de Condé eut signé la paix d'Amboise, Coligny retourna

assez mécontent à Châtillon, où Téligny alla le rejoindre.

Pendant la paix de quatre années qui suivit, Téligny fut chargé par Coligny d'une mission dont l'objet est aujourd'hui mystérieux. 11 fut dépêché à Constantinople en l'an 1566, avec une suite de seigneurs huguenots, Ville-Conin, Genissac, Longua. « C'est un grand cas, dit Brantôme en parlant à Coligny, qu'un simple seigneur et point souverain, mais pourtant d'un très-haut et ancien lignage, ayt fait trembler tout la chrestienté et remplir de son nom et de sa renommée, tellement qu'alors de l'admirai de France en estoit-il plus parlé que du roy de France. Et si son nom étoit connu parmi les chrestiens, il est allé jusques au Turcz; de telle façon, et il n'y a rien si vray que le grand sultan Soliman, l'un des grandz personnages et capitaines qui régna despuis les Ottomans, un an avant qu'il mourut, l'envoya rechercher d'amitié et accointance, et lui demanda advis comme d'un oracle d'Apolo; et, comme je liens de bon lieu, ilz avoient quelque intelligence pour faire quelque haute entreprise, que je n'ai jamais pu tirer n'y sçavoir de IM. de Téligny, mon grand ami et frère d'alliance, (jui fut despesché de M. l'amiral et le seigneur de Ville-Conin ù Constantinople, là où ils ne le trouvoient point, car il estoit desjà parti pour son voyage de Siguet (Szygeth), où il mourut. »

Téligny revint sans avoir pu remplir sa mission, ayant eu la douleur de perdre en route son ami Ville- Conin. La Bibliothèque nationale conserve le manuscrit d'une complainte touchante qui fut adressée à ce sujet

à Téligny ^ Nous n'en citerons que les deux premiers vers :

G seigneur Téligny, seigneur plein de sagesse, De bonté , de vertu et de giande pioësse !

Sage, bon, vertueux, ces mots reviennent toujours sur les lèvres de ceux qui parlent de lui. Il était également discret, car le secret de la négociation de Constantinople mourut avec lui. Charles IX demandait un jour à l'amiral, dans un de ces moments où il jouait l'abandon, si Téligny avait cherché à nouer des trames avec le grand sultan pour aider le parti huguenot. L'amiral protesta contre cette accusation et se contenta de dire « que son intervention dans cette affaire n'avait rien eu que de légitime » . (Dépêche de sir Henry Norris à Cecil, 6 avril 1 567.) Quelques mois après cet entretien, la guerre civile recommença par l'entreprise faite par les huguenots sur Meaux pour enlever la personne du roi; après la bataille de Saint-Denis, la lutte continue dans les provinces : on se bat et Ton traite en même temps. Ces négociateurs sont : « Telligni, fort agréable à la cour pour ses gentillesses '^ » , et le cardinal de Chastillon. Après la bataille de Jarnac et la mort de Condé, l'amiral, chargé d'une responsabilité plus terrible, a sans cesse besoin de Téligny, Trois mois après cette bataille, il écrivait son testament 05 juin 1569), et, comme il prévoyait une fin prochaine, il faisait connaître les desseins (|u'il formait sur son élève favori, (( Suivant les propos que j'ai tenus à ma fille

' Bibliothèque nationale, mss. fiançais, vol. 225G1, fol. 32 et siiiv. ' D'AuBicNÉ, Histoire universelle, t. I, p. 227.

aînée, je lui conseille, pour les raisons que je lui ai dites à elle-même, d'épouser M. de Téîigny, pour les bonnes et rares parties que je connais en lui. Et, si elle le fait, je ne veux ni user d'autorité ni de commandement de père^ seulement je l'avertis que, l'aimant comme elle a peu connaître que je l'aime, je lui donne ce conseil pour.ce que je pense que ce sera son bien et contentement; ce que l'on doit plutôt chercher en toutes choses que les grands biens et richesses '. »

Louise de Coligny aimait le jeune Téligny, ils s'étaient connus enfants dans la solennelle douceur de Châtillon. Depuis qu'il était sorti de l'adolescence, elle ne le voyait plus qu'entre deux batailles, et les dangers qu'il courait avaient sans doute contribué à imprégner de passion la tendresse un peu tranquille qui naît d'une vie commune. A Moncontour, le régiment de Téligny avait soutenu celui de la Noue , devenu le mari de la jeune Marguerite de Téligny. Il était toujours employé aux négociations qui suivaient les combats , et Biron l'emmena avec lui quand il alla traiter avec le roi et la reine mère.

Un moment on put croire à une paix durable : l'amiral, (( pensant avoir trouvé après tant de travaux que repos, prit dessein de se remarier ^ ». Il épousa à la Rochelle Jacqueline dEntremonts, et peu après, le 26 mai 1571 , on célébra dans la même ville les noces de Téligny et de Louise de Coligny , devant Jeanne

' Preuves de l'histoire de l'illustre maison de Coligny, p. 550, par Du BouciiiT. Paris, 1002.

* Mémoires de l'nmiral de Cliastillon, p. 119. Paris, 16C5.

d'Albret , son fils le roi de Navarre, le prince de Condé, le comte de la Rochefoucauld, le prince de Marcillac, la Noue, le prince Louis de Nassau ^

L'année suivante, le roi écrivit à l'amiral des lettres caressantes , le conviant à venir à Blois et le priant de s'entremettre pour le mariage de la princesse Marguerite, sa sœur, avec le roi de Navarre; ce mariage était le meilleur moyen d'affermir la paix et la concorde publique. L'amiral se rendit à Blois , mais ce qu'on lui rapporta des menées des Guise le mit en méfiance , et il retourna à Châtillon. Il fit prier le roi par son gendre Téligny de lui permettre d'y retenir quelques soldats pour sa garde. Soit que le bonheur amollît son âme, soit que, malgré son expérience diplomatique, Téligny n'eût point perdu cette fleur de candeur qui convient à la jeunesse, il se faisait sans cesse auprès de l'amiral et des gentilshommes huguenots le garant de la bonne foi royale ^. Il entretenait son beau-père de grands desseins bien capables de l'émouvoir. Le roi voulait faire la guerre à l'Espagnol ; déjà l'on avait fait des ouvertures à Louis de Nassau , qui traitait au nom du prince

' Coligny donna pour dot à sa fille cinquante mille livres tournois; atlendant le payement de cette somme, il lui constituait une rente de trois mille livres; Téligny lui donnait un douaire de trois mille livres assigné sur sa terre de Lierville en Beauce. Aoir : Contrat de mariage de monsieur et madame de Théligny dans Preuves de l'histoire de la nmison de Coligny, p. 577, par Du Bouchet. Paris, 1662.

2 Le Bulletin a donné une lettre de Coligny au roi, qui finit ainsi : « Sire, pour n'ennuyer point Votre Majesté, j'ai prié M. de Théligny, mon fils, luy dire de bouche ce que je craindrois luy être ennuyeux par une trop longue lettre et pour ce que je sçay aussy qu'il a nécessairement affaire chez soy comme ung nouveau mesnager, qu'il plaise à Votre Majesté luy donner bientôt congé. » (De Chastillon, XIII« de décembre 1571.)

d'Orange. Les villes des Flandres étaient lasses de l'avarice et de la cruauté de leurs maîtres étrangers; le roi devait mettre Coligny à la tête d'une grande armée. Si la guerre avait une heureuse issue , la France garderait tout le pays entre la Picardie et Anvers; la Hollande, la Zélande et la Frise resteraient au prince d'Orange. Huguenots et catholiques confondraient encore une fois leur sang au service de la France, comme ils l'avaient fait au siège du Havre.

Ces nobles pensées remplissaient Coligny quand il se rendit à Paris pour assister aux noces du roi de Navarre et de Marguerite de Valois. Téligny était heureux de montrer sa jeune femme à la cour; au milieu des danses, des tournois, des fêtes, le roi Charles IX les accablait des témoignages de sa dangereuse affection. Le voile ne tomba pas des yeux de Téligny le jour oii Garnirai fut blessé en trois endroits d'une arquebusade tirée par une fenêtre. Le roi feignit une grande colère, et alla voir Coligny, accompagné de la reine mère, de ses frères et d'une suite nombreuse. « Le roi, lit-on dans les Mémoires de Coligny ' , à l'abord demanda qu'on fît sortir de la chambre tous les gens de l'amiral, hors Téligny et sa femme. » Le roi et la reine mère voulurent voir et toucher la balle de cuivre qu'on avait extraite d'une des blessures; le roi demandai l'amiral s'il avait beaucoup souffert quand on lui avait coupé le doigt. L'entretien fut long, affectueux, par moments solennel, quand l'amiral fit allusion à l'affaire de Flandres. Le roi

' Mémoires de l'amiral de Chastillon, p. 125.

IJ

insista pour que l'amiral se fît porter au Louvre. Les huguenots , le roi de Navarre, le prince de Condé, voulaient emmener l'amiral hors de Paris, malgré la gravité de son état; Téligny se fâcha contre eux ; « c'était faire injure au roi de révoquer en doute sa parole et sa sincérité' ». Quelques gentilshommes demandèrent à passer la nuit pour garder l'amiral. 11 rentra lui-même un peu avant minuit avec sa femme en son logis, qui joignait celui de l'amiral,

Louise de Coliguy ne devait plus revoir son père : la cloche de Saint-Germain -l'Auxerrois donna, peu d'instants après qu'elle l'eut quitté , le signal de l'horrible massacre. On connaît tous les détails de la fin de l'amiral; on sait moins comment périt Téligny. Jean de la Pise , qui raconte dans son Histoire d'Orange l'assassinat de Guillaume le Taciturne, dit en parlant de sa femme : « Quasi mourante en l'excès de sa douleur, elle invoque Dieu qui la fortifie, adresse sa prière au Tôut-Puissant, et à voix gémissante, à cœur ardent, les yeux elles mains élevés au ciel : « Mon Dieu, dit-elle, « donne-moi le don de la patience, et de souffrir selon ta « volonté la mort de mon père et de mes deux maris, « tous trois assassinés devant mes yeux, n Ne faut-il voir dans ces lignes qu'un mouvement d'éloquence d'un historien , très-exact pourtant et très-digne de foi , ou la malheureuse jeune femme vit-elle réellement de quelque fenêtre , à la lueur des torches , tuer et son père et son mari? Nous l'ignorons. « On ne connaît même pas

' Mémoires de Coligny, p. 150.

exactement les détails de la mort de Téligny , — écrit l'auteur du Tocsain des massacreurs , la relation la plus détaillée de la Saint-Barthélémy, lequel, pour sa beauté, bonne grâce et savoir, fut espargné de plusieurs qui néanmoins avoient charge de le tuer; mais enfin, s'étant retiré en son grenier, fut meurtri avec aucuns gentilshommes qu'y étoient sauvés '. »

Au moment du massacre, la nouvelle femme de l'amiral était à Châtillon ; sa grossesse avancée ne lui avait point permis de suivre son mari à Paris. Madame de Téligny alla la rejoindre, et quelques jours après les deux veuves allèrent chercher un asile en Suisse, où elles n'arrivèrent pas sans courir de grands périls.

L'ami raie demanda au duc de Savoie la permission de retourner dans ses Etats. Philibert -Emmanuel refusa d'abord de la recevoir ; puis, sur les instances de la comtesse d'Entremonts , mère de l'amirale, il lui permit d'aller habiter son château de Saint-André de Briord. Madame de Téligny fut rejointe à Berne par MM. de Châtillon etd'Andclot. Elle alla ensuite avec ses frères retrouver à Baie son cousin, M. de Laval, et sa famille. Dans une lettre du 23 avril 1 573, elle remercie en noble langage les « puissants et magnifiques seigneurs » de Berne pour l'accueil bienveillant qu'elle a reçu en Suisse avec ses frères après la Saint-Barthélémy.

Deux mois après, le 1 0 juin 1 573, elle leur écrit une nouvelle lettre pour intercéder en faveur de l'amirale,

' Le Tocsain des massacreurs, p. 77. Reims, i677.

devenue la prisonnière de Philibert-Emmanuel. On peut trouver étrange que madame de Téligny, qui n'avait encore que dix-huit ans, ait dû étendre sa protection sur sa belle-mère ; elle parle modestement à ces messieurs de Berne au nom d'une « famille qui a été nourrie en une affection régulière au bien et au service de leur Estât ». Qu'était-il donc arrivé à l'amiralePLe duc Philibert-Emmanuel, qui la considérait toujours comme sa sujette, l'avait mise sous la garde de la comtesse d'Entremonts; mais, à peine arrivée au château qui devait lui servir de demeure, elle quitte sa mère , et se dirige vers le mont Genis pour franchir les Alpes et aller à Turin. Elle est arrêtée au pied du col, on lui enlève son enfant et elle est emprisonnée dans le château de Nice. Les seigneurs de Berne et de Bâle intercédèrent en vain en sa faveur ; ainsi firent le duc de Saxe et le comte palatin. Le duc de Savoie fit mine d'attribuer la détention de l'amirale à des menées politiques sur lesquelles il ne donna aucune explication ' .

Qu'allait devenir Louise de Goligny? Elle était pour tous un objet de pitié : elle devint bientôt un objet d'admiration. « Cas étrange, dit Brantôme, en ce pays barbare et rude, elle prit telle grâce et telle habitude si vertueuse qu'étant en France de retour, elle se rendit admirable par ses vertus et bonnes grâces, et donna au monde occasion de s'ébahir et de dire, pour l'amour

' La Veuve de l'amiral CoUgny. Paris, 1875. — Rapport présenté à la Société de l'Iiistoire du proleatantisme français et approuvé par elle, sur la vie et les mœurs de Madame l'amirale née Jacqueline, comtesse d'Entrcnionts et de Montbel.

d'elle que les pays durs, agrestes et barbares rendent quelquefois les dames aussi accomplies et gentilles que les autres pays doux, courtois et bons. » Madame de Téligny ne rentra en France qu'après la promulgation de l'édit accordé par Henri IH aux réformés en 1577. Elle ne se montra à la cour que pour demander la cassation de l'arrêté rendu contre son père par le parlement de Paris après la Saint-Barthélémy. Elle était pauvre, n'ayant reçu en dot que 3,000 livres de rente, représentées en partie par un p^tit domaine dans le Gàtinais. ïéligny lui avait donné un douaire égal, assigné sur la terre de Lierville en Beauce. Sa petite seigneurie du Gàtinais était voisine de Châtillon, où son frère aîné était rentré.

Les hommes de fer du seizième siècle ne connaissaient guère les longs veuvages. Goligny avait pris une seconde femme ; Guillaume d'Orange, après la mort de Charlotte de Bourbon, sa troisième femme, rechercha madame de Téligny et « l'épousa l'an 1583, dit du Maurier, sur la réputation de sa vertu ». Elle n'avait pas eu d'enfant de Téligny; elle venait d'atteindre sa vingt-huitième année. Bien qu'il eût été marié trois fois, Guillaume d'Orange, toujours exposé au poignard des assassins, n'avait auprès de lui qu'un fils, le prince Maurice; l'aîné, enlevé en 15G8parle duc d'Albe, était toujours prisonnier en Espagne. Les trois filles qu'il avait de ses deux premiers mariages, les six filles que lui avait données Cliarlolte de Bourbon, ne pouvaient continuer son œuvre. 11 n'est pas étonnant que, n'ayant encore que cinquante ans, il espérât avoir d'autres

héritiers. Son cœur était tout français : il avait tendrement aimé Charlotte de Bourbon; il voulut reprendre une femme française, bien qu'on essayât de l'en détourner.

Henri III avait trop d'esprit politique pour ne pas appuyer la demande de Guillaume d'Orange, qui enchantait les huguenots et qui pouvait servir les intérêts de la maison de Bourbon. Louise fut conduite par mer à Flessingue, et le mariage fut célébré à Anvers le 1 2 avril 1 583 '. Le rôle de la princesse était difficile : la défiance contre la France n'était nulle part aussi vive qu'à Anvers; il n'était sans doute pas aisé de charmer la vie d'un homme qui avait reçu le surnom de Taciturne; enfin dix enfants de trois lits différents composaient une famille où une jeune belle-mère ne pouvait pas établir sans peine son légitime empire. Le prince ne voulut pas exposer longtemps sa femme aux grossièretés des Anversois et l'emmena à Delft en Hollande, oii elle fut très-bien accueillie. « Elle a conté naïvement , dit du Maurier, à mon père qu'elle fut fort surprise, arrivant en Hollande, de la différente et rude manière de vivre de ce pays-là à celle de France, et qu'au lieu qu'elle avait coutume d'aller dans un carrosse suspendu à la française, on la mit dans un de ces chariots découverts de Hollande, conduits par un vourmariy où on la fit asseoir sur une belle planche. »

' On trouvera le texte du contrat de mariage dans les Preuves de l'histoire de Villustre maison de ColUjnij, p. 58'2. Le prince donnait à sa femme en douaire huit raille livres, « admettant que ladite dame survivra ledit sieur Prince, le château et maison de la ville de Grave, et une autre maison qui lui sera assignée au pays et comté de Hollande «.

82 LA RÉFORMi; AU SEIZIÈME SIÈCLE.

La princesse mit au monde, le 28 février 1584, un fils qui reçut les noms de Henri, roi de Navarre, et de Frédéric, roi de Danemark. Au mois de mai arriva à la cour du prince à Delft nn jeune Bourguignon de vingtsix ans, nommé Balthazar Gérard, qui prenait le nom de François Guyon et se disait natif de Besançon; il racontait que son père avait été mis à mort comme huguenot et témoignait d'un grand zèle pour la religion réformée. Il se lia avec les domestiques du prince, se trouva aux prêches et aux prières du soir, cl se proposa comme messager. « 11 s'accosta au prince le i 0 de juillet à l'heure du dîner, lui demanda un passe-port d'une voix tremblante et mal assurée, comme remarqua fort bien la princesse, là présente, laquelle demanda au prince qui il était, parce qu'il avait mauvaise mine et contenance; sur quoi le prince lui dit qu'il demandait son passe-port, lequel on lui dépeschait. Durant le dîner, on le vit se promener près de l'écurie, derrière le logis, tirant vers les remparts de la ville : comme le prince, après le repas, voulut sortir, le meurtrier se tenait près de la porte de la salle, lequel, en faisant semblant de m lui demander son passe-port , deschargea sur lui l'une * des pistoles, chargée de trois balles. Le prince, sentant qu'il était blessé, ne dit autre chose, sinon : Mon Dieu, ayez pitié de mon âme et de ce pauvre peuple '. » Peu après, il rendit l'ame en présence de sa sœur, la comtesse de Swartzenberg, et de sa femme.

' Les Lauriers de Nassau, p. 36, Leyde.

La princesse d'Orange était veuve pour la seconde fois. Guillaume le Taciturne avait mis en faisceau les Pays-Bas néerlandais; il avait durant sa vie fait plus de bruit que tous les rois et défié la puissance espagnole. On put croire un moment que son œuvre finirait avec lui : son fils Maurice n'avait encore que dix-sept ans. Il parut que rien ne pourrait résister au duc de Parme, qui d'abord emporta Bruges, Gand, Nimègue, Anvers et quantité d'autres places. L'alliance d'Elisabeth d'Angleterre était presque aussi dangereuse que son amitié. Hohenlohe, qui avait épousé la fille que Guillaume le Taciturne avait eue de sa première femme, Anne d'Egmont, soutint les premiers chocs en attendant que Maurice d'Orange fût en état de venger son père et de faire violence à la fortune. Louise de Coligny était attachée désormais aux Pays-Bas par des liens indissolubles, par le souvenir du Taciturne, par son enfant, par la mémoire de son père et de son premier époux ; car la cause réformée ne pouvait triompher en France, si elle était perdue en Hollande. Rien pourtant ne pouvait vaincre sa tendresse pour son pays natal, et il est naturel que, parmi les enfants nombreux de son second mari, son cœur se soit attaché de préférence à ceux qu'il avait eus d'une autre femme française, de « la féconde abbesse », de Charlotte de Bourbon.

On a des lettres écrites, peu après l'assassinat de Guillaume, par sa veuve à Jean de Nassau, un frère du Taciturne, qui avait quitté les Pays-Bas pour vivre dans les terres allemandes de la maison de Nassau '. La malheureuse femme demande appui à son beaufrère. Les états généraux , dans leur terreur, avaient élevé Maurice de Nassau à toutes les dignités de son père; mais ils se montraient plus que parcimonieux pour ses autres enfants. « Combien, lui écrit-elle (28 octobre 1584), que j'aie sollicité de tout mon pouvoir ceux qui ont été ordonnés pour la conduite des affaires de la maison, si est-ce que jusques à présent n'en ai pu obtenir aucune réponse/Je fais ce que je puis pour me maintenir avec la dignité de la maison en laquelle j'ai eu cet honneur d'être alliée, et je le ferai encore tant qu'il sera en ma puissance, tant pour mon regard que des petits enfants que j'ai retirés près de moi. Suivant quoi, combien que c'est avec grands frais, même pour la longueur du chemin, j'ai retiré de France quelques moyens sans lesquels il m'eût été du tout impossible de soutenir une telle dépense que celle qu'il me faut faire. » Dans une autre lettre (19 décembre 158i), elle lui écrit qu'elle s'est installée à Leyde avec le petit-neveu et les nièces de Jean de Nassau pour « s'oster du lieu où elle a reçu sa perte ». De là, elle se rendit à Middel bourg en Zélande. « Vos petites-nièces et mon fils, votre petitneveu , se portent bien . . . J'espère que Dieu me conservera ce gage, que j'ai si cher, de monseigneur son père;

' Archives et Correspondance de ki maison d''Orange-Nassau.

c'est toute ma consolation et mon unique plaisir... Cette maison est réduite maintenant à un tel point que je ne sais plus comment les enfants et moi avons moyen de nous entretenir selon l'honneur de la maison. » C28 avril 1589.)

Jean de Nassau n'avait sans doute conservé que peu de crédit dans les Pays-Bas; pendant cinq ans, la princesse dut vivre avec ses propres ressources. On différait toujours de payer son douaire (son contrat de mariage lui assignait une rente de 8,000 livres, la jouissance des châteaux de-Berg-op-Zoom et de Grave) et les pensions allouées aux enfants de Guillaume.

Faisons connaître les enfants de Charlotte de Bourbon, que la princesse avait adoptés et élevait avec son fils : au moment où Guillaume fut assassiné, l'aînée, Louise- Julienne, n'avait encore que huit ans; Louise de Coligny ne conserva pas auprès d'elle les six filles de Charlotte de Laval. Son mari, toujours préparé à la mort, avait d'avance recommandé la seconde et la sixième à leurs marraines et à leurs parentes. La reine Elisabeth, aussitôt après le crime, écrivit au duc de Montpensier, le grand-père des jeunes orphelins. Elle lui conseilla de confier l'aînée à la fille de Jeanne d'Albret, Catherine de Bourbon, et demanda qu'on lui envoyât la seconde, sa filleule; elle recommandait d'en donner une à la duchesse de Bouillon, une à l'électrice palatine, une à la comtesse de Schwartzbourg. Une d'elles, Flandrine, était déjà auprès de sa tante, Jeanne de Bourbon, abbesse du Paraclet.

Ces prescriptions ne furent pas exactement suivies :

la princesse d'Orange conserva auprès d'elle quatre filles, Louise-Julienne, Elisabeth, Cliarlotte-Brabantine et la plus jeune, Amélie, qui n'avait, au moment de la mort de son père, que trois ans. Catherine fut donnée à sa marraine, Madame de Schwartzbourg. Ce fut sans doute une douceur pour la pauvre veuve, assiégée de tant de souvenirs affreux, d'être entourée d'un petit peuple d'enfants, de les élever, de parler de la France aux filles d'une princesse de Bourbon. La solitude de Middelboiirg eût été trop triste pour la princesse d'Orange, si des devoirs incessants n'avaient rempli sa vie et ne l'avaient arrachée à sa douleur.

Les lettres inédites de Louise de Coligny que Ton conserve dans nos archives nationales ont été écrites dans cette ville : les événements qui y sont mentionnés ne laissent point de doute sur leur date. La princesse d'Orange eut en 1590 et en 1591 une correspondance assez active avec Henri de la Tour, qu'on nommait alors le vicomte de ïurenne et qui devait être si connu plus tard sous le nom de duc de Bouillon. Henri de la Tour éttiit de la maison des anciens comtes d'Auvergne : son père était mort à la bataille de Saint-Quentin quand il n'avait encore (pie trois ans. Il fut élevé à Chantilly auprès de ses grands parents, Anne de Montmorency, connétable de France, et Madeleine de Savoie. Dès dix ans, il fut mené à la cour de Charles IX encore mineur, et devint le compagnon de jeux du roi, du duc d'Anjou ctduducd'Alençon.llpritpart à douze ans à la fameuse retraite de Mcaux quand le connétable dut protéger la personne du roi avec les nouvelles levées suisses

contre la cavalerie hugueudte. « Je fis comme les autres, écrit-il dans ses Mémoires, me tenant le plus près du roi que je pouvais, mon épée à la main. » Le connétable mourut peu après à la bataille de Saint-Denis, et Henri de la Tour resta auprès de sa grand'mère. Il avait dix-huit ans au moment de la Saint-Barlhélemy, et, dit-il, « cet acte inhumain me fit aimer et les personnes et la cause de ceux de la religion, encore que je n'eusse aucune connaissance de leur créance » . Il assista pourtant au siège de la Rochelle et prit sa part de tous les périls et de toutes les occasions. Pendant les lenteurs du siège, il se laissa séduire par le duc d'Alençon, qui, bien que servant dans l'armée royale, méditait de venger la Saint-Barthélémy et avait noué des intelligences avec la Noue qui était dans la place '. « Monsieur le duc doncques, le roy de Navarre, monsieur le prince et monsieur la Noue et moi se trouvèrent ensemble et se promirent les princes grande amitié. » Cette conspiration militaire n'eut toutefois pas le temps d'éclater; la paix fut signée, et le camp fut licencié.

Le vicomte de Turenne était pourtant devenu suspect à la cour; il se laissa tomber volontairement dans la disgrâce. Il refusa de s'allier aux Lorrains et d'épouser mademoiselle de Yaudemont, qui depuis fut reine de France. Toutes ses inclinations étaient déjà du côté des huguenots.

Après la nouvelle prise d'armes, il se déclara ouvertement, fit quelque temps la guerre pour son compte

> Mémoires de M. le duc de Bouillon, p. 21. Paris, 1656.

dans le Quercy, puis alla rejoindre à IMoutiers l'armée commandée par Condé et par Monsieur, et les reîtres allemands amenés par le duc Jean Casimir. Il avait arboré l'enseigne blanche des huguenots, malgré les exhortations de Monsieur. Mécontent de Monsieur, il quitta brusquement l'armée pendant les négociations qui s'ouvrirent dès que l'armée rebelle approcha de Paris. Retourné à Turenne, il fit tout à fait profession de la religion comme le roi de Navarre, avec qui il commença à se her fortement.

Quand le duc de Parme assiégea Cambrai, Monsieur réunit des troupes de secours sur la frontière de Picardie ; le vicomte de Turenne quitta l'Auvergne et alla s'offrir à Monsieur « avec 50 gentilshommes de très-bonne qualité, qui ne dédaignaient pas de porter ses casaques orangées de velours, avec force passements d'argent, et les armes dorées par bandes' ». Il fut accablé dans une escarmouche et resta trois ans durant le prisonnier du duc de Parme. Le roi fit dire qu'il lui payerait volontiers sa rançon, s'il s'engageait à ne jamais prendre les armes pour ceux de la religion. 11 refusa d'abandonner « les Églises persécutées » ; les Montmorency lui prêtèrent 53,000 écus pour payer sa rançon; il revint juste en France un jour avant la mort de Monsieur; il alla faire sa cour au roi et au roi de Navarre. « J'étais demeuré près de lui, écrit-il, qui durant les chemins me reprit à diverses fois pour discourir de la grandeur des allaires qui lui allaient tomber sur les bras, de

' Mémoires de Bouillon, p. 308.

la faiblesse du roy , qui voyait en la puisstoce de la Ligue la puissance qu'ils pourraient avoir de '.\orae et d'Espagne, tant d'argent que d'hommes, qu'il éibit mal assuré de M. de Montmorency, le.Dauphiné fort divisé et M. de Lesdiguières ne s'animant jamais en toutes choses avec les résolutions communes, nos places mal garnies et aussi peu fortifiées, qu'on visait à lui pour le rejeter de la succession ' . »

Ils font ainsi plusieurs lieues, toujours discourant, concluant « que la cause est fondée en la justice humaine, que Dieu la maintiendrait, qu'il fallait quitter tout plaisir ». On se promit un appui éternel. Le roi de Navarre fut sans doute plus entraînant eticore que de coutume pour gagner tout à fait un homme dowt il connaissait la vaillance, et qui avait, si jeune encore, le corps déjà couturé de blessures. Désormais, le vicomte de Turenne lui appartient. On arrive ainsi à Nérac , et l'on y célèbre ensemble le jeune u avec une très-grande dévotion ».

A Coutras, Turenne fit l'office de sergent de bataille sous l'œil du roi de Navarre, puis se mit à la tête des cavaliers gascons. Le roi lui rendit avec respect, le soir même de la victoire, le corps de Joyeuse, qui était son proche parent. Les affaires de Henri IV semblèrent presques perdues, quand le duc de Parme le contraignit à lever le siège de Paris. Pendant le siège était arrivé auprès de lui Horace Pallavacini, réfugié pour la religion en Angleterre, et qui avait été dépêché en AUe-

' Mémoires de Bouillon, f. 323.

magne y- ia reine Elisabeth pour faire contribuer les prince? protestants à une armée pour le roi de France. Il avait mission de proposer à Henri IV d'envoyer une personne de qualité à ces princes pour traiter de cette levée; il nomma du Plessis, de la Noue, ou M. de Châtillon, le fils de l'amiral. Henri IV confia la mission au vicomte de Turenne, bien que celui-ci souffrît beaucoup des suites d'une blessure qu'il avait reçue dans la campagne de 1 587, devant le fort Nicole, près d'Aiguillon. Cette négociation, qui fut l'origine de la fortune de Turenne, en ouvrant les voies à son premier mariage avec l'héritière de Henri de la Mark, duc de Bouillon, a une véritable importance historique, et mit au service de la cause royale une armée conduite par Christian, prince d'Anhalt. Louise de Coligny était en mesure de rendre de grands services à ïurenne, par ses alliances, sa connaissance des cours et son crédit auprès de tous les princes protestants. Elle se chargea de faire passer à Henri IV, par voie de mer, en Normandie, des nouvelles de son ambassadeur.

Turenne était parti d'abord pour l'Angleterre, accompagné de Pallavicini et de Paul Choars de Buzenval, que Henri IV y envoyait comme ambassadeur ordinaire. La reine Éhsabeth avait déjà vu le vicomte quand il avait accompagné le maréchal de iMontmorency en Angleterre; elle le reçut avec la plus grande distinction : il était beau, il avait des manières insinuantes, il parlait non-seulement au nom du roi, mais de tous les calvinistes, dont il se regardait comme le représentant. Il s'insinua complètement dans la confiance de la reine,

et flatta ses passions secrètes en n'allant pas remettre au roi Jacques d'Ecosse sa lettre de créance pour ce prince, et en se contentant de la lui envoyer, sous le prétexte de ne point retarder son voyage en Allemagne.

Pendant que Turenne était en Angleterre, il reçut plusieurs lettres de la princesse d'Orange; il lui avait fait espérer son arrivée en Hollande, et elle le presse vivement de venir. « Les états, lui écrit-elle le 12 novembre '(oOO, le défrayeront de toutes ses dépenses tant qu'il sera sur leurs terres; il trouvera des bateaux prêts partout. Je viens à cest heure à l'utilité que vote passage pour icy aportera au service du roy, c'est sans doute qu'il sera très-grand, car si Sa IMajesté a envye d'eUitretenir ces gens icy que je scay qu'ils feront pour vous ce qu'ils ne feront pour nul autre; ils sont un peu ambitieus et veulent que l'on fasse quas d'eux. Je sais par quelques-uns d'eux-mêmes qui me l'ont dit que sy le roi envoyait vers eus quelque seigneur d'otorité qu'ils accorderoyent beaucoup, et si la royne d'où vous estes à cest heure n'eust été si ombrageuse et que M. de Beauvoyr y eust pu faire un tour, comme souvent je luy ay mandé, je suis asseurée qu'il eussent fait tout jusqu'icy, que si le sieur de Buzenval y viens, il y sera longtemps et il n'y fera guère et une heure de vous fera plus qu'un an de luy. Laissez les donc dire ce qu'ils voudront et passez en ces isles, puisque le service du roy vous y appelle, je m'assure que vous le ferez bien trouver bon à la royne. >»

Venant à son particulier, elle insiste pour sa venue : « Voudriez vous montrer si peu d'amytié à une cousine

que VOUS n'avez vue il y a neuf ou dix. ans, et que peut être vous ne verrez jamais de passer si près d'elle sans la voyr; le devoir de bon parent vous y oblyge; depuis que je suis en ces pays , je n'en ay veu nul et puis dire avec vérité que cela m'a fait beaucoup de tort , car il semble à ces gens icy, veu le peu de cas que mes parents et mes amys ont fait de moi depuis mon affliction, que je soye tombée des nues, et cela m'a tellement rendue méprisable parmy eux que vous seriez étonné du peu qu'ils ont fait pour moy; mes frères m'ont manqué et ne se montrent tels qu'ils devroyent en mon endroist, que mon cousin le principal honneur et la gloyre de ma race n'en face de mesme et donnes par votre présence contentement à ceste pauvre cousine que je vous jure , depuis la perte du bien dont la privation me rendra à jamais mysérable, n'avoir senty son cœur emeu de nule joye que par l'espérance que me donnes de votre vue. »

Rarement, je pense, appel plus éloquent ne fut fait à un parent. La princesse est si désireuse de voir un des siens, qu'elle le grandit : elle rehausse ses proportions, elle lui parle de sa gloire; elle l'aime à la fois et l'admire. 11 résume en ce moment la France, le bonheur perdu, toutes ses espérances. Le prince Maurice l'effrayait ; les mœurs de ses nouveaux parents hollandais ou allemands n'étaient pas faites pour lui plaire beaucoup. On le comprendra bien , si l'on lit ce passage de du Maurier : « M. le prince Maurice a conté à mon père qu'un jour d'hiver, à la Haye, y ayant quantité de princes et de grands seigneurs d'Allemagne de

sa parenté , un jour , ils s'assemblèrent en la principale auberge de la Haye pour s'y divertir; qu'après avoir fait la débauche jusqu'à ne plus voir goutte, un de la compagnie proposa d'éteindre les lumières et de s'entrebattre toute la nuit à coups d'escabelles. Ce qu'ayant exécuté, l'un de ces souverains se trouva un bras rompu, l'autre une jambe cassée, un autre le crâne enfoncé, et que les moins offensés en furent quittes pour avoir d'horribles contusions et les yeux pochés au beurre noir. Après cela, il fallut se mettre tous au lit et se faire panser, ce que le prince sut de maître Luc, son chirurgien, qui était Français et bien expert dans sa profession , et qui fut appelé pour les traiter et leur remettre leurs membres disloqués. Sur cela, M. le prince Maurice disait à mon père , en s'éclatant de rire : Après ce beau et agréable divertissement, messieurs mes parents pouvaient se vanter d'avoir merveilleusement passé leur temps. »

Turenne s'embarqua pour la Hollande avec Pallavicini et Buzenval, et là eut de longues conférences avec le prince Maurice et avec les députés des états. Il demanda à contracter pour le roi un emprunt de trente mille écus d'or pour faire la levée des troupes en Allemagne. Les états offrirent des troupes et se firent prier pour l'argent. Turenne renvoya Buzenval en Angleterre pour rendre compte de ce qu'il avait fait à Elisabeth , et s'embarqua pour Hambourg afin d'aller achever sa mission chez l'électeur de Saxe et chez l'électeur palatin.

Le 29 février 1591 , la princesse d'Orange écrit à

Turenne une longue lettre pour lui demander des nouvelles. Elle se plaint de n'avoir rien reçu de lui depuis qu'il avait passé à Utreclil. Un paciuet qu'il avait fait passer pour la France s'était perdu ; un autre avait été confié à un bateau marchand qui allait à Dieppe, mais qui s'échoua par le brouillard dans la rivière de Somme. « Mon beau-fils (le prince Maurice) me vient de mander qu'il a nouvelles que vous estes arivé à Dresden. J'en loue Dieu de tout mon cœur et le suplye de bénir tellement vos peynes et votre labeur que bientôt il en puisse revenir le bien que tous les gens de bien en espèrent. »

Le 1 5 mars, elle n'avait pas encore reçu de nouvelles de son cousin le vicomte de Turenne; elle est occupée de rechercher les moyens de faire toucher pour lui de l'argent. Elle lui donne des nouvelles du roi : « Vous verrez par une lettre que je vous envoyé comme notre roy se hasarde toujours. Dieu le nous préserve et tous ses bons sentiments. Je viens de recevoir une lettre de M. le prince Dombes, qui me mande que lesaffayres du roy commancent à prospérer plus qu'ils n'ont fait en Bretagne. »

Louise de Coligny aimait sa retraite de Middelbourg : on peut deviner à certaines confidences de du Maurier que si le prince Maurice lui rendait les respects qu'il lui devait, il était économe de son affection. Maurice ne voyait dans le fils de la princesse d'Orange qu'un héritier du Taciturne ; cet enfant pouvait être appelé à prendre sa place, si lui-même tombait sous une balle ou sous le poignard. On parlait sans cesse de le prendre à

sa mère : celle-ci gagnait du temps, elle ne voulait pas le mener en Hollande ; il lui semblait que son fils était plus à elle dans la petite presqu'île de Zélande. Elle confiait ainsi ses alarmes à son parent :

« Mon frère par la commodité de M. de La Tour, il faut que je vous découvre mes peynes comme à celui seul du conseil de qui je veux dépendre; cette lettre sera donc pour moy , vous ayant envoyé hyer par la voye de Coulongne (Cologne) tout ce que nous sçavons icy de France ; or je vous diray donc que vous sçaves la promesse qui nous a esté fayte pour regard de mon fils, cependant je découvre que l'on a eu égard seulement à ne rien refuser au roy ny à vous , et à me donner aussy quelque contentement pour me fayre toujours couler le temps , et se promet que ne réussira rien de cela , parce que l'on dit que ceste promesse vous a esté conditionnée lorsque la France serait en repos, et, ne voyant pas d'apparence à cela, ils sont à me persuader que cela ne me doit empescher d'aler en Holande, et me pressent et solicitent fort, etj'ay sçeu parung qui le sçait très-bien, de qui je l'ay tiré par artifice, que, lorsque je seré en Rolande, il ne faut pas que je face estât d'en partir, et que Ton fera nestre toujours quelque occasion (avec ce qu'il y a apparence que nos misères de France en produiront assez) pour s'excuzer au roy de léser aler mon fils; je suis à cest heure à combattre donc pour n'aler point là, bien que leur dye (dise) tousjours que j'yré, mais il me survient tousjours quelque diniculté ; enfin ils découvriront bien que c'est que je n'en ay pas envye, s'ils ne vous plaist m'y aider par ce moyen, m'escrivant

une lettre que je pense montrer , par laquelle, disant que vous avez entendu par le sieur de la Tour que je veux aler en Holande , vous me pries de suspendre cette résolution jusqu'à ce que vous soyez de retour, parce que vous avez fait entendre au roy que j'estois icy en quelque chose utile pour son service, mesmement durant vostre négociation pour recevoir icy, et vous envoyer les comandemens qu'il luy playra vous faire. »

Son projet était de se retirer à Orange avec son jeune fils, et l'on ne peut s'étonner qu'il ne pût convenir au prince Maurice ni aux états de donner à la France un gage aussi précieux qu'un prince d'Orange et de le livrer entièrement aux influences françaises. Les Espagnols qui étaient en Provence avaient été presque tous défaits, et la principauté d'Orange était aux Nassau; mais elle était bien loin de la Hollande, et la France était profondément troublée. Louise supplie le vicomte de Turenne de revenir en France par les Pays-Bas; elle ira le voir au lieu où il voudra. « Votre beau jugement, écrit-elle, résoudra, s'il lui plait, les troubles de mon esprit pour prendre la résolution que me conseillères soit pour demeurer en ces pays, soit pour me retirer ailleurs. »

Peu après avoir écrit cette lettre, Louise de Coligny eut la visite de sa cousine d'Andelot, u qui est certes une des plus honneste et sage fille du monde », qui lui servit de prétexte pour différer d'aller en Hollande. On lui assigna toutefois le mois de mai pour aller à la Haye « avizer aux affayres de cette raayson , invention que seulement on a trouvée pour m'y activer , car je sais

qu'en ce temps icy, on n'y pense donner aucun ordre ». (Lettre du 29 mars.) J'extrais ce passage d'un postscriptum à la lettre précédente, qui avait été retournée à Middelbourg à cause du départ d'un messager : « Nous n'avons point sceu des nouvelles de France depuis le passage de M. de la Tour, sinon de la prise de Fecan (Fécamp), de quoy M. de HoUat a pensé enrager, car on l'avoit fait venir avec un très-beau secours, et cependant on fit la composition peu devant sa venue , à ce qu'aucuns disent assez mal à propos. Le bruit vient de tous côtés que Chartres est au roy, mais à cause du vent contrayre, on n'en peut encore bien sçavoir la vérité; le duc de Parme est encore à Bruxelles et se haste assez lentement pour aller en France , mais tousjours ses forces s'aprestent et beaucoup ont opinion qui (qu'il) regarde ce que vous ferez et le chemin que prendres à votre retour pour empescher s'il peut vostre passage; mais je sais que le sieur Buzenval vous avertit plus particulièrement de telles affayres et du bon chemin où sont celles pour lesquelles l'avez layssé. Ces gens ici feront pour vous plus qu'ils ne feroyent pour personne du monde pour la bonne odeur qu'ils ont prise de vous à votre passage. »

La nouvelle de la prise de Chartres était fausse, car le 19 avril elle écrit à ïurenne : « Je vous diray que de Dyepe (Dieppe) on m'escrit du 1 6 de ce mois que ceux qui venoyent de Chartres assuroyent avoir veu les otages que ceus de dedans avoyent envoyés au roy , avec promesse de lui rendre la ville s'y dans le dit jour du IG ils n' avoyent secours : mon beau-fils est party aujour-

il'hui dicy en intention d'estre bien tost aux champs et faire parler deluy cest été. Je ne vous puis dyr combien il se sent heureus et honoré de vous avoir veu de l'assurance que luy aves donnée que vous l'aymes; il m'a parlé du fait de son petit frère (le jeune fils de Louise de Coligny) et m'a promis qu'il ne manqueroit point à la promesse qu'il vous a fayte, de quoy j'ay tiré une lettre de luy qu'il a escrite au roy pour responce à celle dont Sa Majesté la honoré. » Sous cette garantie, la princesse annonce à Turenne qu'elle a promis au prince Maurice d'aller en Hollande suivant ses désirs. La promesse dont il est ici question est révélée dans les lignes suivantes : « Je luy disois (au prince Maurice) que je ne pensois pas que le roy mandast son frère jusqu'à ce que soyes auprès de lui. » Ainsi Henri IV demandait qu'on lui envoyât le jeune fils de Guillaume le Taciturne, et le prince Maurice semblait résigné à cette séparation.

A ce moment, la princesse dit qu'elle n'a encore reçu qu'une lettre de Turenne , depuis que celui-ci a quitté Utrecht; elle ne sait qu'indirectement qu'il était arrivé à Francfort en bonne santé. Elle avait promis à Turenne de lui écrire toutes les semaines; malheureusement toutes ses lettres n'ont pas été conservées. A la fin de mai, elle lui donne des nouvelles de M. du Plessis, qui était à la Rochelle et qui s'apprêtait à rejoindre le roi. Son beau-fils, le prince Maurice, était parti de la Haye pour se mettre en campagne avec de belles troupes ; le duc de Parme ne remuait point encore.

(( Ma cousine d' Andelot est partie depuis quatre jours, sa présence m'a fait couler icy deux mois beaucoup plus

LOUISEDECOLIGNY. 99

doucement que je ne l'eusse fait, mais à cest heure je racheteré, s'ay-je peur , d'une longue pénitence la joie et le contentement de deux mois d'une cousine et de huit jours d'un cousin, c'est le seul auquel depuis sept ansj'ay participé. Je crains bien que ne sois pas près de les revoir, cependant vives assuré, je vous suplye, que rien est sous le ciel si religieusement gardé que l'affection etparfayte amitié de votre misérable cousine, laquelle ne finira qu'avec sa vie. Je vous bayse légions de fois les mains. » Quelles tristes langueurs laissent deviner ces effusions d'une âme émue, pour ainsi dire prisonnière, exilée, sans confident! Les affaires publiques l'occupent, la passionnent, mais ne suffisent pas à la remplir, a Tout bruit de votre belle armée, dit-elle pourtant, et ce dit que commencerés à marcher cette semayne.,. 0 Dieu , qui me tarde que je voye cette nouvelle certene ! » Elle s'accroche toujours à l'espérance de revoir un moment son cousin. Elle lui donne sans cesse des nouvelles des affaires d'argent, dont le soin avait été laissé à M. de Buzenval. Chaque État avait une part à payer; elle s'occupe particulièrement de la contribution de la Zélande. Elle lui parle des desseins du duc de Parme, « qui sont encore sy secrets que l'on ne peut asseoir nui jugement de ce qu'il veult fayre; car une fois y fait des préparatifs pour assiéger une ville et puis tout s'évanouit; un autre on dit que c'est pour donner en une des îles de Zélande, de quoi souvent je suys en alarme; à cet instant (30 mai) on a nouvelles icy qu'il est parti de Bruxelles avec quinze cents chevaux et quatre mille hommes de pied, et qu'il lient le chemin de Gueldres

pour traverser les entreprinses de mon beau fils. Ceux du conseil dicy viennent aussy de recevoir lettres de Calais par lesquelles on leur mande que le commandeur de la Fcre a esté tué d'un coup de hallebarde par le curé de la ville, et que depuis le duc de Meyne a mis la ville entre les mains du duc de Parme, qui y a fait entrer garnison espagnole, de quoi tous les catholiques de ces contrées-là murmurent extrêmement. » Elle se dépite à l'idée que Turenne, à ce qu'on l'assure, ne pourra marcher avant le commencement d'août, a Si j'étois homme, pour certain j'eusse déjà présenté mille combats. » Elle pense toujours à aller à Orange, apprenant que M. de Lesdiguières fait heureusement la guerre dans ce quartier; mais elle ne veut rien décider avant que Turenne ne soit retourné auprès de Henri IV. «. Je ne me veux résoudre à chose du monde, ni employer personne pour mou fils ni pour moy jusqu'ici que Dieu vous ait rendu auprès du roy, car je ne veus pas que nous tenions et soyons obhgés à autre que de vous.» (31 mai.) Turenne avait rencontré toute sorte de difficultés dans sa mission; le 17 juin 1591, il demandait au comte Jean de Nassau de nouveaux secours pécuniaires pour conduire les troupes allemandes en France. Il le priait d'user de son autorité dans ce but auprès de Églises de Cologue, d'Aix, de Francfoi*t, de faire des arrangements avec les évêques de Paderborn et d'Osnabruck. u J'espère, disail-il, dans trois ou cinq semaines avoir une belle armée sur pied '. » Turenne et Anhalt se mirent

' Arcliives de Nassau, t. I, p. 167,

enfin en route et amenèrent à Henri IV cinq mille cinq cents chevaux et onze mille hommes de pied. Le roi, qui venait de prendre Noyon, vint au-devant de Turenne et passa la revue des nouvelles levées dans la plaine de Vandy (28 septembre 1391).

Nous n'avons pas à raconter la fin de la guerre civile. Le roi récompensa les services de Turenne en facilitant son mariage avec l'héritière de Henri, duc de Bouillon, et souverain de Sedan; celle-ci était cousine germaine de mademoiselle de Nassau. Henri de la Tour prit désormais le nom de duc de Bouillon. La princesse d'Orange profita de la paix pour venir en France : son jeune fils avait été confié à Scaliger et faisait ses études à Leyde. Henri IV traita la princesse avec les plus grands égards ; elle amenait ses deux belles-filles, devenues pour ainsi dire ses filles, Charlotte et Elisabeth , heureuse d'échanger l'ennui de Middelbourg contre les plaisirs delà première cour du monde. Leur sœur aînée, Louise-Julienne, épousa en 1 593 l'électeur palatin. On a une lettre du 5 octobre 1 594 adressée par le prince de Coudé au comte Maurice, et dans laquelle il recommande le mariage du duc de Bouillon , devenu veuf, avec la comtesse Elisabeth. Louise de Coligny fit sans doute tout ce qui était en son pouvoir pour amener ce mariage. La princesse d'Orange dut retourner en Hollande avec les deux jeunes princesses, et peu après Henri IV fit demander la main d'Elisabeth pour le duc de Bouillon. Le mariage fut célébré le 1 3 avril 1 595 à la Haye.

Devenue Française par son mariage, la jeune duchesse de Bouillon travailla avec la princesse d'Orange à faire

faire à sa sœur un mariage français. Cette sœur, aimable, si charmante que le sévère prince Maurice ne l'appelait que « ma belle Brabant » (elle se nommait Charlotte- Brabantine), fixa son choix sur un cousin germain du duc de Bouillon, comme lui protestant, oncle du prince de Condé, Claude de la Trémoille. Le duc de Bouillon demanda pour lui la main de la comtesse Charlotte au comte Jean , le chef de la maison de Nassau ' . Henri IV eut lieu d'être mécontent que cette demande de mariage fût faite directement; le duc de Bouillon semblait traiter avec le comte Jean de Nassau comme un prihce souverain avec un autre prince souverain. Il parlait, au nom des Églises protestantes de France, à un des chefs du parti protestant allemand. Henri IV ne crut pas toutefois devoir faire obstacle au mariage.

La princesse d'Orange saisit avec empressement une nouvelle occasion de retourner en France : cette fois elle amena son fils Henri, âgé alors de quatorze ans. Elle débarqua à Dieppe, le mariage se fit à Chatellerault, où était à ce moment l'assemblée des Églises réformées; puis la princesse d'Orange se rendit à Thouars avec les nouveaux époux. Elle alla saluer le roi à Nantes et y resta avec la duchesse de Bouillon et la duchesse de la Trémoille pendant toute la durée des négociations, qui se terminèrent par le fameux édit. La princesse ne se fixa auprès d'aucune de ses filles, mais elle ne cessa de s'occuper d'elles avec un soin tout maternel. Sa correspondance avec la duchesse de la Trémoille montre une

' Lettre du ?,1 juillet 1597. Archives de la maison de Nassau.

vraie « grand'maman », qui se complaît aux détails des grossesses, des accouchements, des nourrices, comme la plus simple bourgeoise, gaie par moments et gaillarde, comme dans cette lettre qu'elle écrit de Paris à la duchesse de la Trémoille qui vient d'avoir son premier enfant : « Ma fille, un fils, j'en pleure de joie. Enfin je n'ai point de parole pour vous représenter mon contentement,.. Vraiment vous avez bien de l'avantage sur toutes vos sœurs d'avoir si bien commencé et si promptement. Quoi! dix jours après être mariée! Pour certain, je crois que c'est du jour où nous déjeunâmes si bien sur votre lit. »

lïl

Louise de Coligny resta en France depuis 1 598 jusqu'en ] 603 ; la douceur de ces cinq années, que peuvent comprendre seulement ceux qui ont vécu longtemps hors de leur pays, ne fut pas sans quelque amertume. En premier lieu, elle ne put garder auprès d'elle son fils Henri. Elle s'était flattée d'obtenir pour lui, par la faveur de Henri IV, un grand établissement en France : elle le produisait à la cour. « J'ai dit à M. de Domarville (le gouverneur du jeune prince) qu'il vous mande le ballet dont votre petit frère a été et où il a triomphé. » (Lettre du 15 décembre 1598.) Messieurs des états ne se souciaient point que le neveu du comte Maurice devînt un

courtisan français; ils le rappelèrent pour qu'il prît part aux opérations militaires de 1 599. « Je suis si interdite, écrit la pauvre mère, du parlement de votre frère que je ne sais ce que fais. » Elle est embarrassée d'argent, et ne sait comment l'équiper. « Je ne pense plus qu'au moyen de le faire retourner avec quelque lustre et moyen de servir sa patrie, de façon que je ne parle à celte heure qu'hommes, armes et chevaux; et pour ce faire, je vous laisse à penser s'il me faut trouver de l'argent, à quoi me fait un extrême besoin celui que me doit votre bon mari... il y va de l'honneur et de la réputation de votre cher frère, car messieurs des états me prient instamment qu'il leur amène une bonne troupe. » Elle dit adieu à son fils à Vigny, château situé près de Pontoise, qui était alors aux Montmorency.

Séparée de son fils, Louise de Coligny ne trouva pas toujours des consolations dans les familles auxquelles s'étaient alliées ses filles. Le duc de Bouillon, celui qui avait un moment ravi son enthousiasme, avait beaucoup d'esprit, sa correspondance en fait foi; mais il avait l'humeur inquiète, changeante, tournée à l'intrigue ; il était peu sûr. La gloire de Henri IV l'aveuglait et par moments l'offusquait; il ne se croyait jamais assez payé de ses services. Il avait pris un empire souverain sur sa femme et sur les la Trémoille. Il chercha à persuader aux deux sœurs que la princesse d'Orange, aveuglée par son amour maternel et trop désireuse de plaire à Henri IV, avait trop d'humilité en face de la maîtresse du roi; qu'elle faisait aussi à la cour trop bon marché de sa qualité de princesse d'Orange-Nassau. Louise de

Coligny se défendit avec autant de bonté que de dignité. Elle avait de grandes obligations à Henri IV , qui l'avait aidée à faire casser l'infâme arrêt rendu par le Parlement contre Coligny, qui caressait de grands desseins pour le neveu du prince Maurice, qui appuyait les démarches qu'elle faisait pour obtenir la mise en liberté de Jacqueline d'Entremonts, la victime du duc de Savoie. Si la reine faisait, comme on disait alors, bonne chère à la marquise de Verneuil, la favorite du jour, il n'appartenait point à la princesse d'Orange de se montrer plus sévère. Celle-ci était sans cesse conviée à la cour par les commandements du roi et de la reine. Sa place ne laissait pas d'y être difficile, mais son esprit se tenait au-dessus de méchantes questions d'étiquette. « Je n'ai garde, écrivait-elle, d'en faire de grands cancans, car ce serait cela qui serait bien préjudiciable , sachant bien qu'il y a ces quatre maisons (Longueville, Lorraine, Montpensier, Nemours) qui tiennent rang en France, qui sont si proches au roi qu'il ne donnera jamais d'avis à leur désavantage. » Elle évitait donc, surtout ne devant pas rester toujours à la cour de France , toutes les occasions qui pouvaient donner lieu à des luttes de préséance. Elle feignait de ne pas apercevoir les petites usurpations de mademoiselle de Guise, la fille du Balafré. « Ma fille, écrivait-elle à la duchesse de la Trémoille, je me souviendrai toujours fort bien de qui j'ai eu l'honneur d'avoir été femme et fille. » Elle avait connu d'autres angoisses que celles des places à la table de la reine et des passages des portes. Elle aimait la compagnie du roi qui trouvait moyen de réjouir sa tris-

tesse, et Henri IV était heureux de la voir auprès de sa nouvelle épouse. Dans les lettres où elle raconte sa vie à la cour, on sent bien qu'elle se défend moins contre ses filles que contre le duc de Bouillon : elle ne le nomme point, mais elle sait qui cherche à lui nuire dans l'esprit de ses enfants. Elle n'use jamais de représailles et ne parle point des hommages presque amoureux que le duc de Bouillon rend à la marquise de Verneuil, bien qu'elle sache que la duchesse de Bouillon s'en inquiète. Elle est pour ses deux filles une mère toujours tendre, sensée, pleine d'indulgence; mais on devine que de nouveaux sentiments ont pris la place de ceux que le vicomte de Turenne lui avait autrefois inspirés.

Le duc de Bouillon apportait dans la politique le même esprit tracassier que dans sa famiUe. Il est rare que l'on juge bien ses contemporains, surtout ceux qu'on a connus pauvres, désespérés, à qui l'on a prêté un secours qu'on a cru nécessaire. Bouillon ne voyait dans le Béarnais qu'un apostat et un ingrat; il semble étrange pourtant qu'il n'ait pas été entraîné par la grandeur familière de ce roi dont les paroles émeuvent encore aujourd'hui tout cœur français. « Il ne faut plus faire de distinction de catholiques et huguenots, mais ilJ faut que tous soient bons Français. » Cette politique] n'était pas comprise de Bouillon, et pendant la fin de son séjour en France la princesse d'Orange eut le chagrin de le voir mêlé plus qu'il ne fallait aux intrigues de Biron. Elle quitta la France à la fin de 1602 poui retourner à la Haye. Après l'exécution de Biron, le roi,'

persuadé que Bouillon était d'intelligence avec lui, lui commanda de venir le trouver; Bouillon fut alarmé : il alla se présenter à Castres, devant la cour de justice destinée à ceux de la religion, et prit a^te de sa comparution. Le roi entra dans une grande colère : il fit venir Duplessis-Mornay, qui le calma. Pouvait-on croire que Bouillon, qui avait peu d'années auparavant négocié en Angleterre et en Hollande un traité de ligue offensive et défensive contre l'Espagne, fut maintenant en alliance avec les ennemis de la religion? Le prince Maurice, en apprenant l'accusation portée contre Bouillon , s'exprimait avec la plus grande énergie sur la « queue ^) de la conspiration de Biron. « 11 déplore infiniment, écrivait M. de Buzenval, l'ambassadeur de France, à M. de Villeroy, le malheur de ce sien allié, encore qu'il se soit rendu incapable d'être plaint et à plus forte raison d'être aydé et assisté des siens. » Bouillon s'était décidé à sortir de France : il passa par Genève et se retira à Heidelberg, chez son beau-frère, l'électeur palatin. M. de Buzenval écrivait à M. de Villeroy : « Je vous avois dit dans ma dernière qu'il n'y avoit pour lors aucunes nouvelles ny lettres de M. de Bouillon depuis son arrivée à Heidelberg; mais trois jours après on a receu du 8* de ce mois, non M. le prince Maurice ny MM. les États, mais seulement madame la princesse d'Orange qui me les a communiquées. C'est une lettre de compliments, par le style de laquelle il est aisé à juger qu'il ne luy escrit pas confidemment comme il a fait autrefois. Il dit que c'est la première princesse étrangère à laquelle il ait rendu ce devoir depuis sa disgrâce, comme n'ayant eu

d'autre but que de faire paraître son innocence par le peu de recherche de ses amis et d'ayde foraine, et n'y préparant autres armes que celles de la justice '. » Bouillon trouva les états et le prince Maurice peu sensibles à son infortune ; il essaya vainement de remuer le roi Jacques d'Angleterre en sa faveur. Dans un moment de trislcsse, il écrivait en Hollande : « Au moins, si mon sort me porte par-delà, j'espère qu'on ne me refusera pas une picque en quelque régiment. » Son beaufrère la Trémoille lui resta complètement fidèle. Il intercéda fortement auprès du prince Maurice en sa faveur. Il était si convaincu de l'innocence de Bouillon qu'il ne voulut plus reparaître devant le roi.

Sully vint le visiter à Tliouars, lui parla des desseins du roi sur les Pays-Bas , couvrant les menaces sous les caresses. La Trémoille tomba malade ; il mourut en chrétien au mois d'octobre 1604. « Sa tête, dit brièvement Sully, ôta une tête aux séditieux. » {Mémoires de Sully.) Ces paroles sont trop sévères. Il est bien vrai qu'un peu avant sa mort la Trémoille écrivait au comte Jean de Nassau pour lui affirmer l'innocence du duc de Bouillon : « Les vraies causes de sa défaveur étant l'honneur et la gloire de Dieu, j'estime que vous serez d'autant plus affectionné d'agréer son bon droit, qui a besoin de remhles forts ^ car les moindres ne sont suffisants ^ ». Jean de Nassau et six princes allemands intercédèrent en effet collectivement auprès de Henri IV en faveur de Bouillon, qui lui-même envoya, peu après la mort de la

' Correspondance de M. de Buzenval, p. 387. ' ArcUivfs de Nassau, lettre de juillet 1613.

Trémoille, un mémoire justificatif au roi, où il traitait les accusations portées contre lui d'ordures, d'horreurs, d'énormités. I! prenait à témoin le « scrutateur des cœurs », il se défendait d'avoir voulu faire des levées, armer ceux de la religion, ni traiter avec le duc de Savoie et le roi d'Espagne ' .

Le roi fut sans doute ému de pitié par la mort de la Trémoille, par la désolation de la i< belle Brabant », qui restait veuve avec six enfants; il ne voulait que disloquer les grandes familles huguenotes, la mort s'en chargeait pour lui. Pour la princesse d'Orange , elle ne cessait de donner les meilleurs conseils à la duchesse de la Trémoille. « Le meilleur remède est le temps, la patience et l'humilité de M. de Bouillon. Mon opinion et celle de tous ceux de deçà est telle , et que s'il en recherche d'autres , il ruinera plus ses affaires qu'il ne les avancera. » (Lettre du 5 mars i 603, de la Haye.) Le roi finit par pardonner à Bouillon ; il avait une respectueuse tendresse pour la princesse d'Orange ; il voulait ménager les princes allemands; il attachait un grand prix à l'amitié des Nassau ; il savait être sévère , il savait aussi être généreux.

Les douleurs de la duchesse de la Trémoille , les inquiétudes des Bouillon n'étaient pas les seuls ennuis de la princesse d'Orange; ce fils qu'elle avait élevé avec tant de soins , pour qui elle cherchait une femme française , lui échappait de plus en plus. Dès son enfance, elle s'étonnait de ses « opiniâtretés de Nassau » ; le Nas-

' Archives de Nassau, lettre de décembre 1604.

sau était devenu complet. « Mon fils ne danse plus que des allemandes , vous n'avez jamais rien w\ tant sur la gravité ; je pense qu'il a appris cela en la Germanie. » Elle était seule; le prince Maurice, plus taciturne que son père, ne mêlait aucune tendresse au respect qu'il lui portait. Peut-être ne lui pardonnait-il pas d'avoir peu encouragé le projet qu'il avait eu de mettre la couronne sur sa tète. Maurice , quand il n'était pas à la guerre ou ne jouait pas aux échecs, allait voir « sa dame », qui vivait paisiblement avec ses deux petits enfants.

Un moment, la princesse s'amusa de la folie du comte d'Egmont, qui osa lui parler d'un troisième mariage. C'était le fils de l'illustre victime des Espagnols. « Il est plus fou que jamais. Il s'est proposé un voyage aux Indes , là où il dit qu'il sera receu roi, a fait déjà toutes les lois de son royaume, donné toutes les charges et offices. Il ne lui manque qu'une femme. Sans vanité, si j'y voulois entendre, je crois bien que je serois la première refusant ce beau royaume imaginaire. » Louise de Coligny n'avait jamais été réguhèrement belle, mais elle avait le plus grand air. Un portrait peint par Miereveld la montre avec un bonnet de veuve à la Marie Stuart, un col montant, les cheveux relevés et crêpés; l'œil est cerné, timide et un peu défiant; le nez long, et nettement tracé, rappelle M. l'amiral; la bouche fine, sinueuse, ébauche un sourire; au menton délicat, on devine l'absence de grande force; les lignes du visage sont onduleuses; l'ensemble produit une impression presque douloureuse. La figure est belle en son

ensemble, mais la destinée l'a, pour ainsi dire, trop modelée ; elle y a mis trop souvent sa marque et son irréparable trace. Pourtant animez cet œil doux et fin par la vie, ouvrez ces lèvres pour le discours, éclairez d'un rayon ce costume sévère, et vous aurez une femme qui avait encore de quoi plaire et même de quoi séduire.

La princesse d'Orange était retournée à Paris en 1 605 : sa belle-fille, la duchesse de la Trémoille, venait de faire un riche héritage par la mort du comte de Laval , Guy de Coligny, mort célibataire. La princesse écrit à sa fille : « Il est besoin que vous donniez ordre de bonne heure à recueillir cette belle et grande succession ; et je crois que la première chose que vous devez faire, c'est d'écrire au roi, pour le supplier de vous commander comment il plaît à Sa Majesté que vous vous gouverniez en cette affaire. » Tous les protestants se réjouirent de voir les la Trémoille entrer dans de grands biens. Henri IV avait toujours eu du goût pour la duchesse ; « c'est une bonne femme, disait-il à M. de Loménie, je voudrais bien que madame de Bouillon lui ressemblât , elle disposerait son mari à faire ce qu'il doit plus qu'il ne fait ». La duchesse de la Trémoille avait donné une de ses filles à sa belle-mère , et la princesse prenait plaisir à élever cette enfant. Elle l'emmena à la Haye au commencement de 160G, où on lui donna un maître pour apprendre le flamand. « Croyez, écrit-elle, que je ne la gâte point, car je la fais bien fouetter quand elle le mérite. » La petite Charlotte ne prenait pas tout son temps : elle cherchait toujours une femme pour

son fils; elle avait pensé un moment à mademoiselle de Montmorency, qui avait épousé M. le Prince; puis elle avait jeté les yeux sur Anne de Rohan , qui était du même âge que son fils Henri : « Il faut qu'ils se voient, car il n'y a point moyen de l'obliger... j'y apporterai tout ce que je pourrai , comme n'y ayant chose au monde que je désire tant; car alors je serais contente de mourir. » (1" février 4 609. La Haye.) La princesse éprouva un grand déplaisir quand le prince de Condé vint avec sa femme chercher un asile à Bruxelles. « L'éloignement de France de M. le Prince nous fâche fort ici et surtout le lieu où il est , où on tâchera par toutes sortes d'artifices de le détourner de son devoir; mais je veux toujours espérer qu'il sera plus sage. » (1 4 janvier 1610.) « Pour moi, dit-elle encore, je crois que M. le Prince a perdu l'esprit... le cœur m'en crève d'en voir un qui porte le nom de Bourbon parmi ces gens-là. Je me trompe bien, ou il sera bientôt las d'eux et eux de lui ; ils le déprisent déjà bien fort à ce que j'entends. J'ai pitié de le voir courir comme cela à sa ruine et cette pauvre princesse renfermée à cette heure comme dans une prison. Elle eût été bien plus heureuse d'épouser un simple gentilhomme. » (23 février 1610.) La princesse était restée une amie passionnée de Henri IV ; on ne trouve jamais dans sa correspondance un mot de reproche, de critique contre le roi. Hors de France, elle était devenue plus royaliste. Elle connaissait assurément quehjue chose du grand dessein de Henri IV et du prince Maurice, mais elle ne touche jamais, que pour ainsi dire en passant , aux grandes affaires de

Clèves , de Juliers. Elle affecte de n'être pas en état d'en juger ; elle a de grandes agitations d'esprit , mais ses principes droits et fermes ne la trompent guère; elle tient pour le roi de France, pour ses parents de Nassau, les alliés du roi; elle met sa foi dans la Providence.

La mort de Henri IV fut certainement un coup terrible pour Louise de Coligny. Elle se préparait, au printemps de 1 61 0, à se rendre en France, après les fêtes de Pâques; nous savons par une lettre insérée dans la correspondance de la Force qu'elle était à Paris le 26 juin. Tout était changé en France : tout ce qu'aimait la fille de Coligny semblait perdu, tout ce qu'elle méprisait ou détestait remplissait la vue de l'Europe. Cette alliance intime entre les Pays-Bas et la France, sur laquelle Henri IV avait bâti ses projets et qui doublait en quelque sorte le patriotisme de la princesse d'Orange, n'était plus qu'une chimère : l'esprit dur et froid de Maurice se tournait vers les ennemis acharnés de la France; la princesse d'Orange se sentait désormais une étrangère partout, qu'elle fut en France ' ou qu'elle fut à la Haye. En vain écrivait-elle à sa fille : « Je ne suis point femme d'État » , tout en elle devait souffrir pendant ces honteuses années qui suivirent la mort de Henri IV; elle n'avait pas seulement perdu un ami, le protecteur de ses enfants,, le protecteur de sa foi , elle avait perdu la vision d'une France glorieuse, généreuse, intelligente; elle vivait sur les ruines d'un temple écroulé.

' Elle habitait d'ordinaire en Beauce, dans sa terre de Lierville.

Ces retours de la fortune sont plus affreux quand ils

coïncident avec le déclin de la vie et quand l'ombre du

malheur national ne se projette plus que sur d'autres

ombres. On est frappé pourtant de ne trouver 'aucune

trace d'amertume dans la correspondance des dernières

années de la princesse; de temps à autre un mot

échappe : « Tout ce que j'ouïs, et par paroles et par

écrit, ne chante que présage de malheur en ma pauvre

patrie » ; mais elle revient vite aux détails familiers, à

la bonhomie, à la simplicité. De Bouillon, il est rarement

question; son nom ne revient plus souvent parmi les

noms aimés. Les amitiés offensées n'ont d'autre refuge

que le silence. L'occasion était belle pourtant pour

Bouillon , s'il avait eu les vertus que la princesse

d'Orange avait cru trouver autrefois cliez lui, s'il avait

été aussi grand citoyen que vaillant soldat et habile

diplomate. On l'avait vu, après la mort de Henri IV,

comme Épernon , Guise , Lorraine , parcourir les rues

de Paris avec une suite insolente de gentilshommes

armés. 11 était animé d'une haine violente contre Sully;

il alla dans le conseil jusqu'à lui montrer le poing, et,

si la reine n'eût été présente, il se fût emporté jusqu'à

frapper le vieux ministre \ Maréchal de France, prince

souverain de Sedan, il avait cru qu'on lui confierait le

commandement de l'expédition projetée par Henri IV.

Dès qu'il apprit que la reine ne voulait pas le mettre

à la tête de l'armée, il s'était brouillé avec la cour. Au

mois de mai 1 61 3 , la princesse d'Orange fut heureuse

' Aerssens h Barneveld, 8 août ICIO.

de voir arriver comme ambassadeur à la Haye un ancien serviteur du duc de Bouillon , Aubry du Maurier , fils d'un petit seigneur huguenot , huguenot lui-même, et qui jouissait pourtant de toute la confiance de Villeroy. Du Maurier avait eu à se plaindre de Bouillon, et celuici le dénonça à la Haye comme un agent de l'Espagne : Aubry du Maurier était un honnête homme et un bon Français. La princesse d'Orange le traita avec bonté et dirigea ses premiers pas à la Haye. « J'avois besoin, écrivait le bon du Maurier, comme de la vie, qu'elle me prît en sa protection et qu'elle me daignât recommander : ce qu'elle fit avec un tel excès de bons témoignages où il a été besoin, qu'elle a voulu par cette libéralité suppléer à la multitude de mes défauts, et, de plus, anéantir et détruire une infinité de calomnies que la haine en quelques-uns et l'envie et la douleur en quelques autres excitèrent contre moi de toutes parts. » [Mémoires de du Maurier.)

La guerre civile avait éclaté en France. Condé, Bouillon, s'étaient emparés de Mézières, et Condé avait adressé un manifeste à la reine mère pour demander la convocation des états généraux et la rupture du mariage projeté entre le jeune roi et une infante espagnole. La cour et les princes recherchaient l'alliance des États. Maurice était un ennemi déclaré de l'Espagne, mais il avait au plus haut degré ce qu'on nommerait aujourd'hui l'esprit de gouvernement. Il était fidèle observateur des règles du droit des gens, et derrière Concini il voyait la reine de France. Condé, riisait il, avait la tête remplie de prédictions d'almanachs

(dépêche de du Maurier). Si ^Mézières eût été à lui, la tète du commandant qui avait livré celte place n'eût pas été longue à tomber. Il y avait à ce moment une petite armée française en Flandre, en exécution des derniers engagements pris par Henri IV. Maurice défendit sous peine de mort à aucun soldat ou officier de cette armée de rentrer en France pour servir les rebelles, et il mit toutes les forces françaises , placées momentanément sous ses ordres, à la disposition de la reine. Un soldat qui tenta de déserter fut pendu; trois autres reçurent sur la joue, au fer rouge , la marque d'une potence. La première révolte des princes ne fut pas de longue durée, et, le 15 mai 1614, on signa la paix de Sainte-Menehould, qui fut, suivant l'expression de Motley, la caricature d'un traité, comme la rébellion avait été la parodie delà guerre. La princesse d'Orange avait eu une attitude aussi correcte que le prince, et elle y avait plus de mérite; mais elle aussi avait appris à se défier du langage spécieux et des grâces de Bouillon. Elle assistait avec tristesse à l'éclipsé de la grandeur française : Henri IV n'était plus, Richelieu était dans l'ombre, un vil favori disputait à des princes avides la fortune de la France.

Quand la cour se rendit à Bayonne pour y chercher l'infant d'Espagne, Condéfit une seconde prise d'armes. Bouillon écrivit au comte Jean de Nassau ; « Nous avons été contraints de prendre les armes pour garantir la France de la sujétion étrangère à quoi on la veut porter par la ruyne de la maison royale... Il faut arrêter le cours de la puissance espagnole. » (Lettre écrite

au camp de Pimpré, près Soissons, le 25 septembre 1615. — Archives de Hollande.) Cette fois, Maurice fut ébranlé, car le gouvernement français l'avait abandonné quand Spinola avait pris Aix-la-Chapelle et Wesel . Pourtant sa rancune ne l'aveuglait point sur les motifs des princes; quand il parlait de ceux qui prétendaient venger Henri IV, il ne cessait de répéter : « Il n'est pas nécessaire de ruiner le fils pour venger la mort du père. C'est l'ouvrage du fils qui seul a l'autorité légitime, w Le traité de Loudun montra bien que les princes ne travaillaient que pour eux. La princesse d'Orange fait peu d'allusions dans ses lettres à ces tristes luttes; le nom de Bouillon ne se retrouve plus sous sa plume, toute sa tendresse est pour les la Trémoille. La désillusion était venue avec la vieillesse : les âmes trop éprouvées finissent par s'enfoncer dans une sorte de solitude. La princesse voyait la mort frapper autour d'elle; en 1618, elle écrit à la duchesse de la Trémoille : « Il a plu à Dieu d'appeler à soi M. le prince d'Orange, votre frère (celui qui avait été si longtemps le prisonnier de l'Espagne). » Onze mois après, elle perd Éléonore de Bourbon-Condé , que ce prince avait épousée; la même année, Barneveld, qui avait été son fidèle ami, fut exécuté à la Haye sans qu'elle ait pu obtenir son pardon. Elle avait toujours gardé l'attitude la plus noble pendant les sanglantes controverses des Pays-Bas. Elle n'avait jamais eu la rage théologique, bien que Henri IV, on ne sait trop pourquoi, l'eût mêlée au grand duel qui eut lieu à Fontainebleau entre Duplessis- Mornay et Duperron.

Elle s'enferme dans le silence, ose à peine faire allusion à la détention de Condé. « Beaucoup espèrent sa prompte liberté : j'en prie Dieu de tout mon cœur. » (Avril 1619.) Elle ne voit presque plus son fils; elle sent le vide se faire autour d'elle. On est frappé de l'insignifiance de ses dernières lettres, soit que son âme fut déjà usée, soit qu'elle fermât volontairement les yeux sur des tableaux trop affligeants. La France, qu'elle avait connue si glorieuse, était devenue le jouet de l'Espagne; la Hollande, dont elle avait voulu, comme Henri IV, faire le bras droit de la France , était désormais isolée, et l'œil profond de Maurice ne voyait plus que dans l'Angleterre une alliée fidèle contre l'Espagne. La fille de Coligny avait tout pardonné à son pays, et la mort de son père et la mort de son époux ; elle avait peut-être plus de peine à lui pardonner une sorte d'imbécillité qui l'aveuglait sur ses propres destinées. Elle n'avait pas la sombre passion du fanatique, et sans doute son patriotisme souffrait encore bien plus vivement que sa foi. On peut deviner les tristesses qui remplirent ses dernières années; elle mourut dans son pays natal au milieu du mois de novembre 1620, âgée seulement de soixante-cinq ans. Anne de Rohan composa sur sa mort des Regrets, qu'elle envoya à la duchesse de la Trémoille et qui malheureusement n'ont pas été conservés. Cette mort fut à peine remarquée. La guerre de Trente ans commençait : l'électeur palatin, le neveu de Maurice de Nassau, venait d'être nommé empereur d'Allemagne; la guerre religieuse renaissait non-seulement en France, mais dans l'Europe entière. Louise de

Coligny laissait tous les royaumes de la terre dans l'émoi, et pouvait sans regret dire à Dieu, en mourant, ces mots, qui lui servaient de devise : Ad regnum tuum vent.

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