SA JEUNESSE. — SES RAPPORTS AVEC HENRI IV
Nous avons essayé récemment de remettre en lumière la figure de Louise de Goligny, à propos de quelques lettres, que possèdent nos Archives nationales. Ces lettres étaient adressées à Henri de la Tour, vicomte de Turenne, qui devint duc de Bouillon. Notre curiosité s'est ainsi attachée à ce personnage , et nous avons été assez heureux pour recevoir communication dans nos archives de lettres assez nombreuses adressées au duc de Bouillon ou écrites par lui.
L'histoire a été sévère, trop sévère peut-être pour Bouillon; ne doit-elle pas pardonner beaucoup à celui qui fut le père du grand Turenne ? Si les péchés des pères sont punis sur les enfants jusqu'à la septième génération, un rayon de la gloire des enfants ne doit-il pas remonter jusqu'à la mémoire des pères? Sans traiter
lU
la filiation des grands hommes suivant la méthode darwinienne, on ne peut pas ne point apercevoir les traits, les chaînes matérielles en même temps qu'idéales, qui relient fortement les représentants d'une même race. Le duc de Bouillon, qui va nous occuper, se dédoubla, pour ainsi dire, dans ses fils, laissant surtout à l'aîné son goût de l'intrigue, ses penchants de rebelle, au second ses grandes qualités militaires. Turenne, le grand Turenne, fut aussi un rebelle à un certain moment de sa vie; mais il comprit de bonne heure ce que son père n'avait compris qu'imparfaitement et trop tard, la nécessité défaire pher les intérêts particuliers devant l'intérêt royal, qui était alors le symbole vivant de l'intérêt national.
Ne jugeons point nos aïeux du seizième siècle avec nos idées modernes-, dans les nombreux documents de cette époque, nous ne rencontrons jamais le mot de patrie : la fidélité passionnée à cette chose éternelle, visible et invisible à la fois, que nous appelons la France, est un sentiment qui ne trouva son expression définitive que dans le dix-septième siècle. Les grands huguenots, Coligny, Bouillon, Rohan, Turenne, Condé, forment comme la transition entre deux mondes. Devons-nous tout condamner et tout maudire dans le monde troublé auquel devait succéder l'ère du grand roi? Ne pouvonsnous regretter que la royauté ait fait trop de ruines avant d'établir son triomphe définitif? Les rebelles ne sont-ils pas devenus trop vite des courtisans? La liberté remuante et altière, qui s'agitait dans les places de sûreté, dans les synodes protestants, qui souillait aux
grandes familles une audace sans pareille, ne réussit malheureusement à rien fonder. L'aristocratie française n'eut pas le même sort que l'aristocratie anglaise : de son humiliation sortit la grandeur nationale; or, à prendre les événements dans leur mouvement séculaire, on ne peut s'empêcher de donner raison à ceux qui triomphent. C'est ce qui explique l'oubli dans lequel la conscience populaire a laissé par degrés tomber ceux qui, les derniers, tinrent tête à la royauté. L'histoire en retient en quelque sorte que ce qui lui est utile; elle repousse l'ivraie des souvenirs gênants et des mémoires incommodes, elle supprime ce qu'elle condamne.
Notre temps s'est amusé à refaire ce qu'on nomme la couleur locale du passé, mais il ne s'est guère appliqué qu'aux côtés matériels de ce passé. Nous sommes d'admirables restaurateurs des édifices, des églises, de ce qui est en pierre, en marbre ou en bois. Savons-nous restaurer les idées, les passions? Connaissons-nous bien nos aïeux? Comprenons-nous de quelles angoisses a été accompagné le grand , le long enfantement de notre chère patrie? Il faut être, dirai-je, plus qu'un historien des dates et des faits, il faut être un moraliste pour plonger dans ces âmes noires du seizième siècle, où fermente encore l'énergie féodale , où l'orgueil, la haine, la vengeance, l'ambition, sont sans cesse au travail. Ces cœurs, à la fois corrompus et vierges, se montrent à nu dans tous les documents du temps, au style outré, excessif, déréglé , plein de flammes et de scories : la langue n'est pas encore plus fixée que la destinée, elle
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est personnelle, dramati(jue; elle reluit comme un arme, elle glisse comme un serpent, elle est frémissante, agitée, pleine d'hyperboles; à la fois sincère et menteuse, faite pour tromper plutôt que pour charmer. Ces grandes lettres jaunies, qui conservent encore leurs plis, leurs cachets de cire, leurs fils de soie, sont des reliques d'un passé que nous ne comprenons presque plus : les plumes qui traçaient ces caractères hardis et pressés étaient tenues par des mains familières avec Tépée. Chaque vie était un roman de guerre, d'amour, traversé de conjurations, de retours inouïs de fortune. Un orgueil intense, impitoyable, roidissait les persécutés et les persécuteurs; le temps n'était pas venu où l'on devait tout demander à la faveur d'un maître : chacun se croyait capable de conquérir et de défendre lui-même quelque bien précieux. Le huguenot protégeait la liberté de conscience par des citadelles; le seigneur voulait des gouvernements, des établissements solides. Il avait à se défendre non-seulement contre le caprice royal, mais contre la haine et la jalousie des favoris du hasard. Les grandes maisons qui étaient encore debout en France étaient bien autrement glorieuses', puissantes, riches, que les petites maisons qu'elles voyaient travailler de l'autre côté du Rhin, dans les éleclorats, dans les Pays- Bas, à se guinder et se hisser vers la souveraineté. Les anciens palatins, les Nassau, les Brandeburg, étaient d'assez médiocres personnages auprès des Guise et des Montmorency.
Nous possédons des Mémoires de Henry de la Tour d' Auvergne , souverain duc de Bouillon, adressés à son fils le prince de Sedan '. Ces mémoires n'embrassent malheureusement que la jeunesse du duc de Bouillon. Il n'est guère douteux qu'il ait écrit sa vie presque entière, mais tous les manuscrits qu'on possède de ces mémoires s'arrêtent au même endroit. On n'a jamais réussi à recouvrer les parties qui font défaut. Henry de la Tour naquit le 28 septembre 1555 au château de Joze en Auvergne; son père était François, troisième vicomte de Turenne ; sa mère, Éléonore de Montmorency, fille aînée du connétable Anne. Il perdit sa mère quand il n'avait encore qu'un an; il en avait trois quand son père mourut de blessures reçues à la bataille de Saint- Quentin. Il fut élevé à Chantilly chez ses parents. « Madame la connétable, dit-il, une des superstitieuses de son temps, prit fantaisie que les sciences me feroient estre de la religion en laquelle Dieu m'a appelé en son temps, qui fut cause à mon grand mal de me faire oster mon précepteur, et par là le moyen d'apprendre les langues et la philosophie, qui m'a esté un grand défaut pour les charges que j'ai eues. » A dix ans, on regarda son éducation comme terminée, et on le mena à la cour de Charles IX. 11 se mit à suivre
1 Paris, 1666.
M. d'Alençon, dont l'âge approchait du sien. On lui donna un gouverneur, un écuyer, deux pages, un fourrier, un cuisinier, un sommelier, un argentier et deux laquais : douze mille francs suffisaient à sa dépense.
II se trouvait avec la cour à Meaux quand les huguenots tentèrent d'enlever le roi, et fit la fameuse retraite de Meaux, sur Paris, l'épée à la main, à côté du roi et du connétable. Le connétable mourut des blessures qu'il reçut à la bataille de Saint-Denis, et Turenne demeura à Paris avec sa grand'mère. « L'on avoit de ce temps- là une coutume, qu'il estoit messéant aux jeunes gens de bonne maison, s'ils n'avoient une maîtresse, laquelle ne se choisissoit par eux et moins par leur affection, mais ou elles étoient données par quelques parents ou supérieurs, ou elles-mêmes choisissoient ceux de qui elles vouloient être servies. » Le maréchal d'Anville lui choisit mademoiselle de Châteauneuf. Elle lui donna l'air de la cour; il la servit, comme on disait alors, jusques à la Saint-Barthélémy. « Je ne saurois désapprouver cette coutume, d'autant qu'il ne s'y voyoit, oyoit ni faisoit que choses honnêtes. »
Leduc d'Alençon, le second frère du roi, n'avait que six mois de plus que Turenne; le rapprochement des âges les lia. 11 restait encore quelque chose du vieil esprit féodal : on était à quelqu'un. A quinze ans, Turenne s'engagea donc avec le duc d'Alençon, il devint le confident de ses plaisirs, de ses espérances audacieuses. Son gouverneur, M. de la Boissière, lui donnait encore le fouet, qu'il nourrissait déjà pour son prince et
pour lui-même des ambitions sans bornes. Il jurait parce que « le roi jurait », et « jurer était une marque de courage à un jeune homme ». Il était effronté, querelleur, et se livrait à tous les vices de la cour des Valois.
M. de Montmorency, qui depuis la mort du connétable était devenu une sorte de tuteur pour Turenne, l'emmena en Angleterre quand il alla traiter avec la reine Elisabeth au sujet des affaires des Pays-Bas. Il cherchait à le séparer du duc d'Alençon et voulait l'initier aux grandes affaires. Turenne, qui était beau, flatteur , insinuant , réussit à gagner et conserva toujours les bonnes grâces de la « reine vierge » . Revenu en France, il s'établit avec Montmorency à TIsle-Adam; mais il ne réussit pas à se détacher du duc d'Alençon, bien que ses incUnations commençassent à le porter du côté du vainqueur de Jarnac et de Moneontour. Les deux frères se le disputaient; il ne pouvait ni les servir tous deux, ni se détacher des Montmorency; il tâtait encore la destinée.
La Saint-Barthélémy le jeta dans le parti huguenot. (( Le dimanche vingt -quatrième jour d'août ('1572) s'exécuta à Paris cette tant détestable et horrible journée du massacre fait sur ceux de la religion, où Dieu me conduisit par la main, en telle sorte que je ne fus ni massacré ni massacreur, pour le premier ayant couru fortune sur la délibération qu'on prit de tuer tous ceux de la maison de Montmorency, ce qui se seroit exécuté sans que M. de Montmorency n'estoit à Paris, mais en sa maison de l'Isle-Adam. Ceux qui vouloient pro-
filer des biens de cette maison concluoient à ma mort, pour être sorti de sa fille aînée, ainsi que Monsieur' me dit quelques jours après, y ayaut, ce me disoit-il, porté tout empêchement. »
La guerre civile recommença, et, bien que Turenne eût déjà embrassé dans son cœur la cause opprimée, il ne résista pas à l'envie de gagner ses éperons et obtint de ses oncles de IMontmorency de se rendre, malgré une fièvre qui le minait, au siège de la Rochelle. Il s'y rétablit, fit preuve d'une vaillance encore toute juvénile et téméraire, et ne sut pas se défendre contre l'esprit d'intrigue que le duc d'Alençon portait jusque dans les camps. Le duc méditait une prise d'armes et une alliance avec les assiégés. Son frère d'Anjou surveillait ses menées : un jour Turenne portait dans sa manche, entre la chair et la chemise, une déclaration préparée par Alençon qu'il devait faire voir à la Noue ^. Il s'en alla au quartier du duc d'Anjou ; « il commença à se jouer avec nous et prend mon bras, où j'avois ce papier ; soudain il le sentit et me dit que c'étoit un poulet qui estoit venu de la cour, et s'efforçant, me déboutonne ma manche et lève ledit papier; mon danger me fit perdre tout respect, je lui sautai aux mains et lui ostay, en lui faisant croire que c'étoit une lettre de femme, que pour rien au monde je ne voudrois qu'il en eût veu l'escriture ».
Les conjurés songèrent un moment à fuir sur les vais-
' Le duc d'Alençon.
' La Noue essayait très-loyalement de jouer le rôle de conciliateur entre les Rocliellois et l'armée myalc.
seaux anglais et à chercher un asile auprès d'ÉHsabeth : la Noue les fit renoncer à ce projet. On traita heureusement avec la Rochelle, et les mauvais desseins s'en allèrent en fumée. Les négociations avaient été hâtées par les nouvelles de Pologne, où le duc d'Anjou avait été élu roi. Avant de se résoudre à partir, celui-ci fit tout ce qu'il put pour gagner Turenne ; il le pria vainement de l'accompagner en Pologne; à Nancy, il lai proposa la main de mademoiselle de Yaudemont, qu'il devait épouser lui-même plus tard. Il avait pénétré Turenne, il voulait le brouiller avec son frère Alençon et avec les Montmorency, l'attacher aux Guise, qu'il ne détestait pas encore. Turenne refusa toutes ses offres.
La Rochelle n'était pas bien apaisée; elle redoutait, non sans cause, d'être enlevée par surprise; aussi, à peu de temps de là, la Noue offrait encore au duc d'Alençon de se mettre à la tête des protestants. Sa lettre tomba entre les mains de la reine mère; Turenne, qui l'apprit à temps, dicta promptement au duc d'Alençon une lettre dans laquelle ce dernier repoussait les offres de la Noue. Le duc d'Alençon alla montrer cette réponse à la reine et feignit l'étonnement en ne trouvant point dans ses habits la lettre de la Noue. Ce stratagème ne trompa peut-être pas la reine, mais elle simula de croire ce qu'on lui disait.
On discuta pourtant, dans la petite cour d'Alençon, les offres de la Noue. Turenne aboucha le prince avec le maréchal de Montmorency. Tous deux lui conseillèrent de ne pas se livrer aux protestants, d'attendre la
mort du roi, d'empêcher le retour de son frère : il valait mieux être roi de France que chef de rebelles, si puissants qu'ils pussent être. Le maréchal demanda au roi la lieutenance générale du royaume pour le duc d'Alençon; Charles IX, qui se voyait mourir, consentit à tout. Ces projets furent traversés par la reine mère, et le duc d'Alençon , irrité, ourdit une véritable conspiration avec la Noue, avec tous les ennemis des Guise, avec le roi de Navarre, avec Turenne, avec Thoré et Damville, les frères du maréchal de Montmorency : celui-ci, vrai politique, refusa d'y entrer, ne voulant rien entreprendre contre l'autorité royale. Un des conjurés, Guitry, prit les armes dix jours trop tôt. Le roi de Navarre, rencontrant le vicomte de Turenne au palais, lui dit tout bas : « Notre homme dit tout.» Notre homme n'était autre que le duc d'Alençon. Il ne trahit pourtant pas Turenne. « Ainsi que j'entrai, dit celui-ci dans ses Mémoires, je le void (le duc d'Alençon) parlant à madame de Sauve, riant comme s'il n'y eût eu rien; il la quitta et me dit : — Je n'ai rien dit de vous, sinon qu'en général vous m'aviez promis de faire tout ce que je vous dirois. » Turenne trouva moyen d'être envoyé avec Torcy vers Guitry pour obtenir que celui-ci mît bas les armes : il lui apporta des sauf-conduits et l'amena à la cour. En route, on convint de ce que Guitry devait dire.
Turenne, devenu plus prudent, refusa de renouer les Gis delà conspiration un moment brisés. Peu après, la Mole et de Coconnas curent la tête tranchée, les maréchaux de Montmorency et de Cessé furent arrêtés;
Turenne apprit qu'il était lui-même surveillé; il prit la fuite et se rendit en Auvergne par des chemins détournés et à travers de grands périls, car tous les gouverneurs des villes avaient reçu Tordre de l'arrêter.
La découverte de la conspiration n'empêcha pas une prise d'armes. La Noue souleva le Poitou; Damville, irrité de l'arrestation de son frère le maréchal de Montmorency et à peu près indépendant dans son gouvernement du Languedoc, s'unit aux huguenots. Le vicomte son neveu appela autour de lui à Turenne la noblesse du pays. C'est là qu'il apprit la mort du roi Charles (30 mai 1 574) et la régence de la reine mère.
L'empereur et les princes d'Italie conseillèrent au nouveau roi de donner la liberté de conscience à ses sujets. Le duc de Savoie offrit même à Damville de l'accommoder avec Henri III et le fit venir à Turin. On ne put s'entendre; le roi, arrivé à Lyon, fit une déclaration qui remit les armes aux mains de ceux de la religion. Turenne demanda en vain au roi la permission de se rendre auprès de lui : il fut rejeté en quelque sorte de force dans la ligue que Damville venait de faire de tous les mécontents. On lui donna la lieutenance générale de la Guienne, et il alla tout de suite au secours de Montauban, bloqué par les troupes royales. Il continua de faire la guerre dans le Quercy et y fut atteint d'une fièvre continue dont il pensa mourir. Pendant sa maladie, il prit le projet de changer de religion : « Mes péchés et mes transgressions paraissoient devant moy, mes œuvres sans mérite, quoiqu'on m'eût dit qu'il y en avoit qui aidoient à sauver; de sorte que ma condition
I5i LA RÉFORME AU SEIZIÈME SIÈCLE.
estoit fort misérable, et la perturbation de mon âme, qui augmentoit celle du corps; Dieu eut pitié de moy en faisant servir cette maladie pour me le faire connaître. » Nous sommes portés à croire à la sincérité de ce changement. Les historiens ont prestpie tous supposé que la religion n'avait été pour Turenne qu'un instrument de fortune et d'ambition. Tout cependant l'attachait à la puissante famille des Montmorency, et les chefs de cette maison, vrais politiques, ne voulurent jamais renoncer à l'ancienne religion. Turenne ne fut jamais, un fanatique, mais il ne sauta pas « le fossé » avec Henri IV; il n'aimait guère les prêcheurs et les ministres; cependant, à travers toutes les contradictions de sa vie, on retrouve toujours chez lui je ne sais quelle note frondeuse, le ton dur et hautain, ce je ne sais quoi qui faisait le huguenot du seizième siècle.
Le duc d'Alençon se sauva de la cour et donna une grande force aux rebelles en se mettant à leur tête. Turenne se réjouit d'abord de pouvoir servir celui que depuis l'enfance il avait en quelque sorte choisi pour suzerain ; mais il avait quitté la messe, et le duc d'Alençon voulait lui faire abandonner la religion, le menaçant, s'il ne le faisait, de lui retirer ses bonnes grâces. Turenne tint bon, et ce fut le commencement de leur brouille. Monsieur ne fut pas long à traiter, et, quand les négociations s'entamèrent, Turenne demanda le gouvernement de l'Anjou et du Berry. Monsieur lui tit froide figure, et Turenne prit le parti de quitter l'armée. Il songea dès lors à se lier au roi de Navarre : celui-ci avait quitté la cour et abjuré la religion romaine, qu'on
lui avait fait prendre de force. ïurenne alla le trouver à Périgueux avec toute sa noblesse et en reçut de grands honneurs. Catherine de Navarre chercha aussi à attacher Turenne à son frère. « Madame et moy parlions souvent ensemble, de façon qu'elle commença à prendre de la confiance en moy, qui l'honorois fort, ayant cette princesse de fort belles qualités, estant jeune et agréable, chantant des mieux, jouant fort joliement du luth, faisant quelques rimes. »
L'intimité de Turenne avec Catherine de Navarre dura l'espace de quatre ou cinq ans. « Le roy son frère ne désagréoit pas cela, n'y voyant rien de malséant et jugeant que ce m'estoit un moyen de me retenir davantage à lui que la conversation honneste et vertueuse de sa sœur avec moy. » ïurenne suivit le roi de Navarre à Agen avec la Noue : les états de Blois, animés de l'esprit de la Ligue, se déclarèrent contre les huguenots, et Henri 111 signa lui-même l'acte d'union. La guerre civile recommença immédiatement. Turenne s'empara de toutes les villes du bas Limousin et entra en Guienne, où il commanda sous le roi de Navarre. Il fut dangereusement blessé, et le roi le fit transporter à Agen, où il resta longtemps malade et en grand danger. Il ne recouvra la santé qu'après la paix de Bergerac (l7 septembre 1577). Cette paix fut très-favorable aux calvinistes; elle leur donna des gouvernements et des charges, des places de sûreté et des chambres mi-parties.
Turenne avait alors vingt-trois ans; le roi de Navarre, qui prisait ses qualités, lui fit donner la présidence du synode national convoqué à Sainte-Foy en Agenois. Ce
synode avait pour mission de chercher une confession de foi qui pût être commune aux protestants de France, des Pays-Bas, d'Allemagne. Turenne et quatre ministres furent désignés pour se rendre à l'assemblée luthérienne de Francfort. Bossuet, dans son Histoire des variations, écrit à ce sujet : « Le vicomte de Turenne, jeune alors, mais plein d'esprit et de valeur, que le malheur des temps avait entraîné dans le parti depuis deux ou trois ans seulement, qui s'y était donné d'abord beaucoup d'autorité, moins encore par son illustre naissance, qui le liait aux plus grandes maisons du royaume, que par sa haute capacité et sa valeur, était déjà lieutenant du roi de Navarre, depuis Henri IV. Un homme de ce génie entra aisément dans le dessein de réunir tous les protestants, mais Dieu ne permit pas qu'il en vînt à bout. ))
Il est assurément singulier de voir à quelque temps de là le roi de Navarre consulter Turenne au sujet de sa femme Marguerite, qu'il avait répudiée de fait. Henri III le pressait de la reprendre, Turenne lui donna le même conseil; il ne pouvait guère faire autrement, ayant été honoré avec bien d'autres, il est vrai, des faveurs de la reijie de Navarre; mais Margot avait eu pour lui une passion plus sérieuse que de coutume. La reine mère vint avec sa fille à la Réole; elle vit Turenne et chercha en vain à le faire retourner à la messe. La scène suivante peint on ne peut mieux les mœurs du temps. On devait s'aboucher à Auch pour négocier la réconciliation complète des deux partis. « Nous arrivâmes à Auch sur le midy où nous ne trouvâmes la reine, estant
allée à une lente de palombes, le mareschal Biron et autres personnes de qualité estant avec elle; nous trouvâmes la reine Marguerite et les filles; le roy de Navarre et ladite reine se saluèrent et se témoignèrent plus de préparation à un accommodement qu'ils n'avoient fait les autres fois qu'ils s'étoient vus; les violons vinrent, nous commençâmes tous à danser. — La danse continuant, le jeune Armagnac arrive, estant parti de Nérac, dépesché vers le roy de Navarre pour l'avertir que la nuit précédente la Réole, qui estoit une des villes de seureté, avoil été surprise par le Chasteau. Il fit son message à l'oreille du roy, qui soudain m'appela; le premier mouvement fut si nous estions assez forts pour nous saisir de la ville; il fut jugé que non; soudain je dis qu'il nous falloit sortir, et qu'avec justice nous pourrions nous saisir du mareschal de Biron et autres principaux qui estoientavec la reine, pour r'avoir la Réole ; nous prenons congé de la compagnie. . . » (Mémoires de Bouillon.) On n'arrêta pas le maréchal , mais on surprit Fleurance, qui fut échangé contre la Réole. Pendant qu'on discutait les articles de la conférence dite de Nérac, Turenne eut une querelle avec les Duras. On résolut de se battre sur le gravier d'Agen : un des Duras contre Turenne, l'autre contre un baron de Salagnia, dont Turenne, suivant la mode du temps, demanda l'assistance. Pendan t la bataille, arrivèrent neuf ou dix hommes de Duras, qui commencèrent à charger Turenne de tous côtés : « Ils me donnèrent vingt-huit coups, puis il y en avait vingt-deux qui me tiraient du sang et les autres dans mon habillement, je ne tombe ni mes armes ; pen-
sanl m'a voir donné assez de coups, ils me laissent. » Turenne fut promptement guéri à Nérac; mais le guetapens des Duras ne fut point puni.
De nouveaux remuements se préparaient : on rompit quelques écus, dont les moitiés restèrent entre les mains du roi de Navarre, de M. le Prince et des principaux du parti. M. le Prince partit avec quelques hommes de Saint-Jean, barbe et cheveux teints, défiguré, et alla dans le Nord surprendre la Fère. Ce fut le signal d'une nouvelle prise d'armes. Turenne reçut le commandement du haut Languedoc : il n'était pas fâché de sortir de Guiennc pour avoir une charge où il fût seul, et aussi, dit-il, « pour m'éloigner des passions qui tuent nos âmes et nos corps, après ce qui ne leur porte que honte et dommage ».
Le roi, d'ailleurs, avait écrit au roi de Navarre qu'il savait de science certaine que la reine de Navarre avait une intrigue avec Turenne. Il l'en avait avisé dans une lettre qu'il lui fit remettre par Strozzi, parent de la reine mère du côté des IMédicis. Le roi de Navarre, assez indifférent à la conduite de sa femme, feignit l'incrédulité : il montra à sa femme et à Turenne la lettre du roi. Turenne n'en fut pas moins bien aise sans doute de se soustraire aux soupçons de son maître, peut-être à l'amour de Marguerite.
Le roi lui avait écrit lui-même après les conférences de Nérac pour lui demander ses bons offices pour l'exécution de l'édit de pacification ' ; mais Turenne conçut
' « Mon cousin, j'ai bien voulu vous témoigner par la présente le conlen-
LE DUC DE BOUILLON. 16t
une grande colère de la dénonciation qui avait saivi, et ne fut pas fâché de recommencer la guerre. Toutefois il reçut bien les premières avances que le duc d'Anjou lui fit faire pour la paix. Condé s'y montrant très-contraire, Turenne lui fut envoyé pour l'y réconcilier. Il se trouva dans cette circonstance en lutte avec la Huguerie, un secrélaire du prince, « homme très-meschant, qui avoitdes pensées à la ruine de l'État », et dont la Société de l'histoire de France publie actuellement les curieux mémoires.
Monsieur, toujours en quête d'aventures nouvelles, médita après la paix de secourir Cambrai , que le duc de Parme venait assiéger. Turenne alla prendre part à Texpédition en volontaire, avec cinquante gentilshommes « qui ne dédaignoient pas de porter mes casaques orangées de velours, avec force parements d'argent, et les armes dorées par bandes ». Monsieur avait avec lui jusqu'à trois mille gentilshommes français. Le roi, qui n'était pas en guerre avec l'Espagne, faisait surveiller l'armée de Monsieur par une seconde armée, mais il avait secrètement donné ordre à Puy-Gaillard ,
tement que j'ay receu de la résolution qui a'esté prise en la conférence, ayant esté arresté que l'on procéderoit par effet à l'exécution de mon cJit de pacification, qui est la cliose de ce monde que je désire le i)lus, affin de voir mes sujects unis en repos par le bénéfice d'icelui. Mon cousin, je sçay que vous me pouvez beaucoup servir en cette occasion ; partant, je vous prie me faire connoître par effet l'affection que vous portés à mon contentement et à la tranquillité de mon royaume, et croire que je recognoistray le devoir que vous y ferés, comme vous fera enteniAre de ma part le sieur d'Arqués en vous délivrant ou eu voyant la présente; priant Dieu qu'il vous aye, mon cousin, en sa sainte garde. Écrit à Paris, c^ 16 mars 1579.
« Henky. »
(Au dos : ) « .1 mon cousin le vicomte de Turenne. »
qui la commandait, si les Espagnols et les Français en venaient aux mains, de paraître « et de faire le holà en notre faveur » , — bien qu'au fond du cœur on ne peut douter qu'il désirât la perte de son frère.
Dans une occasion, Turenne fut porté par terre d'un coup de lance et fait prisonnier. Il fut amené devant le duc de Parme, qui voulut garder ses belles armes, le reçut très-courtoisement et le fit conduire à Hesdin ' . Sa prison dura deux ans dix mois, et au bout de ce temps il fut mis en liberté contre une rançon de cinquante-cinq mille écus, avancés par M. de Montmorency, deux jours avant la mort du duc d'Anjou, qui, après avoir échoué dans son expédition des Pays-Bas, n'avait plus fait que languir et avait fini à Château- Thierry sa vie trop agitée (1584). Nous avons retrouvé une lettre écrite par le vicomte pendant sa captivité à madame de Bouré. Pour la comprendre, il faut savoir que le duc de Parme avait demandé à Turenne s'il voulait être son propre prisonnier ou celui du marquis de Roubais, général de la cavalerie d'Espagne. Turenne avait opté pour ce dernier, parce qu'il le savait besoigneux et craignait qu'en se déclarant prisonnier de Parme , il ne pût obtenir sa liberté que par l'ordre du roi de France. Celui-ci offrit à Turenne de payer sa rançon s'il voulait ne plus porter les armes pour les calvinistes : le duc d'Anjou l'en pressa également, mais il ne voulut point manquer à ce qu'il devait à la religion qu'il avait choisie.
* Nous avons une lettre écrite d'Hesdio le 29 octobre 1581, relative à des bardes laissées à Paris.
Rendu à la liberté, Turenne alla voir sa grand'mère à Chantilly; ensuite il alla faire sa cour au roi, qui le reçut avec de grandes caresses, puis au roi de Navarre à Nérac. Il trouva ce dernier dans de grandes perplexités, plein de méfiance contre la reine Marguerite et inquiet des pratiques de la Ligue. La guerre civile était imminente : Turenne se donna tout entier au roi de Navarre; ils faisaient ensemble des lieues à cheval en discourant par les chemins sur les dangers de l'avenir ; un jour (( nous concluons, dit-il, que la cause était fondée en la justice divine et humaine, que Dieu la maintiendroit , qu'il falloit quitter tout plaisir pour penser à notre défense... que Dieu le maintindroit en son droit, si la nature lui en ouvroit l'occasion. Sur cela, il me dit avec ferveur : C'est de là que j'attends mon secours, et sous cette enseigne je combattray nos ennemis; m'abandonnerez-vous pas, ainsi que vous l'avez déjà fait? »
La guerre décidée, Turenne alla faire des régiments vers la Dordogne, et réunit en cinq semaines cinq à six mille hommes de pied et cinq cents à six cents chevaux : ici finissent les mémoires personnels de Turenne, et l'on ne peut que le regretter infiniment. C'est dans la grande Histoire de de Thou ' qu'il faut chercher des détails sur les années qui suivirent. Turenne s'y montre toujours le même, ambitieux, audacieux, plein de soupçons, riche en expédients. Son orgueil est sans bornes. La reine mère alla conférer à Saint-Bris, près de Cognac,
' Cette Histoire a servi de texte à YHistoire du duc de Bouillon par le père Marsollier, livre au reste très-estimbale.
avec le roi de Navarre, Condé et Turenne. Les conférences rompues, elle se retira à Niort et à Fontenay. Le roi, essayant encore de renouer, envoya Turenne à Fontenay. Celui-ci tint à la reine mère un langage qu'elle n'avait jamais entendu, dénonça les Guise, ces étrangers prêts à saisir la couronne, courtisans de la plus basse populace. La reine se fâcha. « Le roi, dit-elle, était résolu à ne plus souffrir qu'une religion dans le royaume. — Nous le voulons bien, madame, dit le vicomte, pourvu que ce soit la nôtre. Autrement l'on peut s'attendre que nous nous battrons bien et qu'il en coûtera bien du sang. » Cela dit, il fit la révérence et s'en alla. Il faut se le figurer, beau comme il était alors, de figure pâle, longue, maigre, osseuse, cheveux drus et courts sur un front très-haut, bouche au sourire amer, moustache retroussée, la tête encore allongée par une barbe pointue. Il n'avait du mignon que l'extrême élégance et la téméraire bravoure. Il était dévoré d'ambition, mais il n'attendait pas tout de la faveur, et il rêvait des grandeurs supérieures à celles du courtisan.
La guerre s'alluma dans tout le royaume. Turenne resta en Guienne; il emporta d'escalade Castillon, une place dont Mayenne avait mis deux mois à faire le siège. « Le vicomte, dit-on après cette surprise, fait avec un denier ce qui coûte à la Ligue un écu. » Il prit ensuite
MeilUm; au siège du fort Nicolle, il reçut un coup d'arquebuse dont il fut plusieurs années à guérir complètement. A peine fut-il un peu remis, le roi de Navarre lui demanda des troupes; il les amena lui-même sur la Loire, passa le fleuve avec sept cents chevaux, attaqua le duc de Mercœur et lui prit tous ses bagages.
On attendait l'armée des reîtres allemands, qui était entrée en France. Turenne opina pour qu'on ne passât pas la Loire pour aller les joindre; les difficultés étaient trop grandes : il pensa qu'il valait mieux remonter au-dessus de la rivière de Loire en traversant des provinces affectionnées aux huguenots. Le roi de Navarre suivit ce sentiment : le duc de Joyeuse, cpii devait empêcher la jonction entre Tarmée de Jean Casimir et le roi, rencontra ce dernier à Goutras. Dans la fameuse bataille qui a gardé ce nom, Turenne fit l'office de sergent de bataille. Le vicomte de Turenne, raconte le duc d' Au maie dans V Histoire des princes de Covdé, remplissant son office, forma les troupes prolestantes en ordre de bataille. Le roi rectifia les positions qu'il avait choisies et en prit de plus avantageuses. Turenne commandait en personne la cavalerie gasconne. Les lances de Montigny mirent ses hommes en grand désordre, et il dut rejoindre avec quelques gentisliommes l'escadron de Condé, où il combattit avec valeur. Henri IV répara le mal ; il mit en pièces la brillante cavalerie de Joyeuse et remporta une victoire complète. Lesoir venu, il donna à Turenne les corps de Joyeuse et de Saint-Sauveur, son frère, qui furent envoyés à Paris dans des cercueils de plomb.
t6C LA RÉFORME AU SElZlÈiME SIÈCLE.
Pour la première fois, la fortune souriait aux protestants; mais le roi de Navarre ne profita pas, autant qu'il aurait pu faire, de ses avantages. Il se plaignit plus tard à Sully que Turenne, après Coutras, eût arrêté son élan : le vicomte avait représenté combien il était difficile de joindre les Allemands; pendant que le roi allait en Béarn retrouver la comtesse de Grammont, Turenne lui débaucha un tiers de son armée; il resta dans le Périgord, où il ne réussit pas à prendre une bicoque. Sully Taccusa toujours de n'avoir pensé qu'à ses propres intérêts et le soupçonna d'avoir voulu se rendre indépendant dans sa vicomte de Turenne et dans les pays voisins. Turenne, après avoir levé le siège de Sarlat, alla rejoindre avec trois mille hommes le prince de Condé dans l'Angoumois. L'armée allemande, on le sait, fut détruite et dispersée par le duc de Guise; le duc de Bouillon, qui l'accompagnait, alla mourir de douleur à Genève, laissant ses grands biens à Charlotte de la Marck. Peu après, le duc de Montpensier mourait aussi, sans doute empoisonné, à la Rochelle. La mort frappait les chefs du parti protestant, et Turenne pouvait aspirer à en devenir la tête.
Si son ambition personnelle pouvait s'ouvrir de plus vastes horizons, la cause protestante n'avait jamais semblé, malgré Coutras, plus prèsdelaruine. Turenne s'attacha à rallier Montmorency ; excitant sa jalousie contre les Guise, illui représenta qu'il ne s'agissait plus de la religion catholique, mais de la couronne elle-même. Montmorency aimait ce que nous appelons aujourd'hui l'Etat; il avait une grande affection pour Turenne, il se décida
à rompre avec la Ligue, quand celle-ci triomphante dans Paris tenait Henri III à sa discrétion.
L'assassinat du duc de Guise à Blois changea la face des choses. Le roi de Navarre se sentit enfin délivré : il déploya cette fois une prodigieuse activité; il conquit en peu de temps des provinces entières et offrit son appui à Henri III. Le légataire et l'héritier de la couronne de France se rencontrèrent à Plessis-lez-Tours. Il fut décidé qu'on marcherait sur Paris et qu'on châ-tierait la ville des barricades. Henri III, on le sait, tomba à Saint-Cloud sous le poignard d'un fanatique. Le Béarnais était roi de France. Turenne, pendant tout ce temps malade, était resté en Guienne; il apprit avec une joie impatiente que la grande partie était décidément ouverte; il avait bien choisi en se mettant contre les Guise avec Henri IV. De nouvelles luttes étaient nécessaires; mais désormais il se sentait du côté du destin en même temps que du bon droit.
Le vicomte ne fut ni à Arques, ni à Ivry : il était dans ses terres, toujours malade et hors d'état de prendre la campagne. A demi guéri seulement, il amena au roi cinq mille hommes devant Paris. Henri IV le reçut à bras ouverts et l'entretint immédiatement de sa conversion, que les catholiques sollicitaient. Turenne, qui h travers toutes ses variations resta toujours ferme dans sa foi, s'était pourtant déjà convaincu que rien ne pourrait maintenir en France un roi protestant; la difficulté était de persuader tant d'amis fidèles, la Noue, du Plessis, les ministres surtout, qui gouvernaient les ÉgUses. Turenne voyait juste sans doute, mais ses
ennemis estimèrent qu'en ne déconseillant pas la conversion, il songeait surtout à lui-même, et qu'il se voyait d'avance le chef du parti calviniste.
Quand Parme eut obligé Henri IV à lever le siège de Paris, Turenne fut chargé d'aller demander des secours à l'étranger. Il partit pour l'Angleterre, où il fut trèsbien reçu de la reine Elisabeth; il en obtint des promesses de subsides, puis passa en Hollande pour conférer avec le prince-Maurice et se rendit à Dresde chez Christian, l'électeur de Saxe; il faut lire dans de Thou et dans du Plessis le détail de ces négociations. Turenne y montre toutes les qualités d'un diplomate; il flatte l'amourpropre de l'électeur de Saxe; à Berlin, avisé que l'électeur de Brandebourg hésitait à traiter Henri IV en roi de France, il s'emporta à froid contre l'empereur, qui refusait de reconnaître Henri IV, et flatta ainsi la passion jalouse de l'électeur. A Heidelberg, il calma les susceptibilités de Jean Casimir, étonné qu'on ne fût pas d'abord venu à lui; il gagna tous les princes et fit choisir pour être mis à la tête de l'armée un jeune homme, le prince d'Anhalt, dont personne n'avait peur; il amena enfin avec Anhalt en Champagne une armée de cinq mille cinq cents chevaux, et de onze mille hommes de pied. Henri IV devait une récompense à l'heureux négociateur; il avait songé autrefois à lui donner la main de sa propre sœur; il lui avait parlé plus tard de Charlotte de laMarck, l'héritière de Bouillon et de Sedan '. En vertu
' « Je vous ay souvent écris du mariage de mademoiselle Bouillon, lequel Sa Majesté a proposé et acheminé pour vous et fera |>lus ardemment si Elle voit qu'i ayés affection : vous ne nous en avés point fait do réponse, la chose le mérite ; et est recherchée de plusieurs endroits, même par menaces.
LE duc: de bouillon. 169
du testament du dernier Bouillon, Charlotte ne pouvait épouser qu'un prince protestant et avec l'agrément du roi de France. Turenne avait d'abord refusé l'offre, cette fois il accepta. Si Ton pouvait en croire Sully, toujours bien suspect quand il s'agit de Bouillon, Henri IV aurait voulu tirer son protégé de ses grandes terres du Midi, de l'Auvergne, de Quercy, du Limousin, l'éloigner des Églises fanatiques du Midi , le transporter du côté du Nord. Turenne se laissa faire; il se promettait sans doute de conserver son influence dans le Midi tout en s'établissant dans le Nord. Ennemi du duc de Lorraine, il avait dans Sedan une base d'opérations toute prête; le jour même de ses noces, il surprit Stenay et donna cette place au roi. Sedan servait d'ailleurs au nouveau duc de Bouillon de cordon ombilical avec les princes allemands, qu'il venait tous de voir et dont il se promettait de ménager l'amitié.
Nommé peu après maréchal de France, — il était le premier calviniste revêtu de cette dignité, — il se ren-' dit au camp devant Rouen. Quand le siège fut levé, il fut chargé de reconduire les Allemands à la frontière; il surprit en passant Beaumont en Argonne sur le duc de Lorraine. D'Amblize, le général du duc, ayant voulu reprendre Beaumont par un siège, Bouillon le mit en dérou te, lui enleva son canon , ses cornettes, ses enseignes; il se battit comme un simple soldat, reçut deux blessures et n'en demeura pas moins sur le champ de bataille. Il
Vous seul en ce royaume pouvés maintenir au party des places desquelles vous connaisses l'importance. On y pense d'ailleurs pour le petit électeur Palatin. (Lettre de M. de Plessisà ^f. de Turenne, 2 avril 1588 » Arrh. nat.)
ravagea tout le pays de Verdun; il s'apprêtait à poursuivre ses avantages quand Henri IV le rappela à la cour, au moment critique de la conversion. La duchesse de Bouillon mourut bientôt, en accouchant d'un enfant mort-né ; son mari restait prince souverain de Sedan et de Bouillon . Il chercha tout de suite une nouvelle femme, et, sollicité par Louise de Coligny, qui s'était éprise de sa gloire, désireux de s'unir par des liens plus intimes aux Pays-Bas protestants, il demanda au chef de la maison de Nassau la main d'Elisabeth de Nassau, fille de Guillaume d'Orange et de Charlotte de Bourbon, demisœur par conséquent du prince Maurice.
Peu après, en pleine paix, les Espagnols surprirent la Chapelle. Henri IV fut extrêmement irrité de la reddition de cette place et en regarda la prise comme une déclaration de guerre. Bouillon excita ses justes colères : il conseilla fortement la guerre à l'Espagne, montra le duc de Parme mort, les ligueurs obligés de se déclarer pour le roi ou contre la France, la lutte contre l'étranger mettant fin aux discordes civiles. D'autres prêchaient la paix, imploraient pitié pour la France, déjà épuisée par tant de luttes, et faisaient voir combien la puissance espagnole était encore redoutable. Henri suivit l'avis de Bouillon. De Thou attribue du moins à ce dernier le mérite delà déclaration de guerre à l'Espagne; Bouillon travaillait à la fois pour lui-même, espérant arrondir sa principauté du Nord, pour le prince Maurice, devenu son parent, pour les calvinistes, dont, à la faveur d'une lutte nationale, il comptait faire respecter tous les droits.
La guerre fut malheureuse : Bouillon avait été chargé
d'envallir le Luxembourg, et l'on avait ajouté à son armée trois mille hommes commandés par Philippe de Nassau ; mais il fut bientôt obligé de ramener ses soldats en deçà de la Meuse. Tous ses plans avaient été déjoués par Mansfeld ; ses troupes n'étaient pas payées. Nassau le quitta et s'en revint piteusement en Hollande par Dieppe et la mer. Il n'y a qu'un fait d'armes brillant à signaler dans la campagne de 1595 : la reprise de Ham sur les Espagnols. D'Humières y fut tué, ce qui fit dire à Henri IV : « J'ai perdu d'Humières; Ham me coûte trop cher. » Bouillon n'eut pas d'autres succès : il chercha à faire lever aux Espagnols le siège de Dourlens, mais il fut repoussé. La calomnie l'accusa d'avoir battu trop vite en retraite et d'avoir laissé complètement écraser Yillars; celui-ci avait méprisé tous les ordres qu'il avait reçus et avait payé sa désobéissance de la vie.
Tout le monde commençait à murmurer contre Henri IV : cette guerre, que Bouillon avait excitée, n'avait amené que des revers; l'Espagnol occupait la Picardie, le Boulonnais. Dourlens avait été pris et sa garnison passée au fil de l'épée. Fuentès tomba sur Cambrai, qui laissa entrer les ennemis. Henri IV ne pouvait plus acheter que par sa conversion la soumission de ses ennemis français. Pour lutter contre l'Espagne, il avait grand besoin d'Elisabeth et des États. Cette fois encore, il confia ses intérêts à Bouillon, heureux peut-être d'écarter des champs de bataille du nord de la France un lieutenant qui était aussi habile négociateur que médiocre général. Bouillon trouva en Angleterre Elisabeth refroidie et irritée contre ce qu'elle appelait
l'apostasie du roi; Essex peu disposé à mettre la flotte anglaise au service de la France ; Cecil hautain, insolent, craignant toujours de voir Henri lY faire la paix avec l'Espagne aux dépens des États néerlandais. Elisabeth, qui tenait encore Flessingue et Brille en Hollande comme gage de ses subsides, parla d'échanger une de ces places contre Calais et osa demander que Henri IV engageât ce port. Le roi fut justement indigné : « Mieux vaut, s'écria-t-il, être dépouillé par ses ennemis que par ses amis. M Bouillon se tira d'affiiire au milieu de toutes ces dilTicultés; il tint tête à Cecil, il flatla l'orgueil de la reine ; calviniste, il l'assura que la conversion du roi avait été forcée, il lui donna des assurances contre l'Espagne ; enfin il obtint dans les conférences de Greenvvich un bon traité d'alliance défensive contre l'Espagne, et il se hâta de le porter en Hollande pour faire entrer les États dans l'alliance. L'Angleterre avait obtenu la liberté du commerce dans nos ports et s'était engagée à fournir quatre mille hommes pour faire la guerre en Picardie et en Normandie. Le traité avec l'Angleterre fut ratifié à Melun le 29 août 1596; le traité avec les États le fut à Rouen en janvier 1597.
Pendant ces négociations, Calais avait été pris par l'archiduc Albert, mais Philippe H commençait à se décourager; les ligueurs avaient reconnu enfin le roi de France : on sentait que la paix générale était proche. La prise d'Amiens fut le dernier triomphe de l'Espagne. Henri IV lui reprit cette ville après un siège de cinq mois. On s'étonne de ne pas voir Bouillon assister à ce siège, comme il l'avait d'abord promis; il resta pendant
ce temps en Auvergne et dans le Gévaudan, ou il y avait encore beaucoup de troubles.
C'est certainement à cette époque qu'il faut faire remonter la brouille de Henri IV et de Bouillon. En voici un indice : nous trouvons dans les archives de Hollande une lettre de Bouillon au prince Jean de Nassau, où il lui demande la main de Charlotte-Brabantine de Nassau, la sœur de la duchesse de Bouillon, pour son cousin germain, Claude de La Trémoille (21 juillet 1397). Il y parle au nom des églises protestantes : Henri lY fut justement irrité que Bouillon eût fait cette demande en personne comme prince souverain. La Trémoille, qui avait été un des compagnons les plus fidèles du roi, était irrité de voir celui-ci prodiguer ses faveurs aux anciens ligueurs. Il avait contracté des dettes en levant et entretenant des régiments ; Henri IV avait érigé pour lui le duché de Thouars en pairie, mais La Trémoille, zélé protestant, ne pouvait pardonner au roi sa conversion. Les deux cousins, La Trémoille et Bouillon, mariés à deux filles de Guillaume le Taciturne, devinrent peu à peu et presque à leur insu les chefs des derniers mécontents. Il n'y a pas, pour l'historien moraliste, de spectacle plus triste que celui de ces grandes, longues et périlleuses amitiés qui finissent par porter les fruits amers du doute, de la méfiance, des colères sourdes, et qui enfin se retournent pour ainsi dire en haine. La Trémoille était d'âme simple. Bouillon avait pris sur lui le plus grand empire et le traîna à sa suite dans le dédale où se plaisait son âme noire, féconde en ruses, en plans ambitieux et compliqués. Il lui montrait
d'Epernon, qui avait ouvertement traité avec Philippe II, conservant une sorte de souveraineté, Mayenne recevant le gouvernement de Bourgogne, des places de sûreté, des sommes énormes pour ses dettes. Il était dur pour des hommes comme La Trémoille et Bouillon qui avaient été les premiers à l'honneur, de ne pas être les premiers à la gloire ; mais la vraie grandeur consiste à être toujours supérieur à la fortune. Pardonner à ses ennemis est chose bien facile : ce qui est difficile, c'est de pardonner à ses amis.
Les torts les plus graves furent pourtant du côté de Bouillon. Pendant le siège d'Amiens, il empêcha beaucoup de seigneurs calvinistes de joindre l'armée royale. Il s'était fait le meneur des églises; il voulait forcer le roi de donner un état aux deux millions de religionnaires, des places où ils pourraient en sûreté tenir leurs assemblées. Il n'alla ni à celle de Saumur, ni à celle de Loudun, mais il envoya à l'assemblée de Vendôme un long mémoire où il faisait le programme des exigences calvinistes. Il se rendit de sa personne à l'assemblée de .Châtellerault, où le roi avait envoyé ses commissaires, de Thou, Schomberg et d'autres. Schomberg lui lut une lettre que le roi lui avait écrite devant Amiens (2 août 1 597) :
« Mon cousin le duc de Bouillon n'arrivera jamais si tôt que je le désire, et qu'il m'est nécessaire... Vous savez ce que je vous en dis à votre partement. Je sais aussi ce que ci-devant et depuis je lui en ai mandé. II me semble que les occasions (jui se présentent obligent ses semblables de m'y assister, sans attendre que je leur
en fasse le commandement. Toutefois je l'aime et je l'estime tant, que non-seulement je l'ai bien voulu demander à cette fête, mais aussi lui préparer et retenir une place digne de lui. »
Bouillon plaida sa mauvaise santé, les nécessités des églises qui l'avaient nommé leur député avec La Trémoille, du Plessis-Mornay et le fils de La Noue; bref, il désobéit. Amiens repris, Henri IV alla recevoir en Bretagne la soumission de Mercœur; à Angers, il somma Bouillon et La Trémoille de venir le voir ; il fallut obéir; et il ne paraît pas que le roi leur fit voir trop d'humeur. Ils eurent la mortification de voir Mercœur recevoir 4 millions de livres quand le royaume était ruiné. Le roi lui accorda les conditions de paix les plus favorables, grâce aux sollicitations de la duchesse de Beaufort , et exigea seulement la main de l'héritière de Mercœur pour son bâtard de Vendôme. On alla à Nantes, où fut enfin signé le fameux édit, et la paix de Vervins suivit de près ce grand événement : Bouillon y fut compris comme seigneur de Sedan. Pendant les négociations, il avait songé un moment à faire joindre son fief de Sedan à l'empire pour devenir un souverain indépendant; mais Henri IV avait repoussé avec raison celte insolente prétention ; Bouillon n'en persista pas moins à se regarder comme à cheval en quelque sorte entre l'empire et la France, comme un feudataire plutôt que comme un sujet du roi de France.
La conspiration deBiron est une des plus odieuses de notre histoire. Biron, catholique, que, pour emprunter ses propres expressions, « le roi de maréchal de camp avait fait maréchal de France, de baron duc, et de simple soldat capitaine », n'eut pas honte d'entrer dans les plus détestables projets avec le duc de Savoie et l'Espagne. Il avait commencé à conspirer pendant le siège d'Amiens, ce qui explique les fautes qu'il commit pendant le siège *. Il entra en négociation directe avec le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, après la paix de Vervins, quand celui-ci vint à Fontainebleau débattre les articles relatifs à la Bresse et au marquisat de Saluées. On sait comment Biron fut trahi par Lafin, un de ces misérables qui se trouvent souvent auprès des grands et qui nourrissent dans leur cœur les vipères de la haine et de l'envie, comment le roi voulut d'abord pardonner à Biron, comment enfin il dut le livrer à la cour du parlement.
Quel fut au juste le rôle de Bouillon dans la longue conjuration de Biron? C'est un problème historique qui n'est encore qu'imparfaitement résolu. Nous avons montré Bouillon mécontent dès le siège d'Amiens et s'abstenant d'y paraître. Il ne tomba pourtant pas tout de suite
' " Jai vérifié que leJit duc de Biron fit commencer ce traité avec ledit arcliidiic dès l'année 1595, quand ledit arcliidnc, qui était encore cardinal, vint d'Esiiagiie en Flandre. » (Lettre de Henri IV à M. de Fresacs, ambassa- <l('ur à Venise, 12 juillet l6o2.)
LEDUCDEBOUILLON. f77
en disgrâce ; il prit encore quelque part aux négociations relatives au mariage de Henri IV avec Marie de 3Iédicis, car on a deux lettres du grand-duc qui lui exprime ses remercîments pour ses bons offices. On sait par la correspondance de Louise de Coligny, qui se trouvait à la cour pendant l'année 1601, que Bouillon la tourmentait sur sa grande amitié pour Henri IV et sur la complaisance qu'elle avait à l'égard du roi, en ce qui concernait les préséances. Ce mince détail révèle de la mauvaise humeur chez Bouillon.
Quand le roi conçut les premiers soupçons au sujet de Biron, il se rendit à Blois dans l'intention de visiter la Guienne, le Limousin et le Périgord, où le maréchal avait des partisans. Bouillon fut mandé à Blois; il trouva le roi changé à son égard, qui lui reprocha de ne pas l'avoir averti des mouvements qui se faisaient. La conversation devint une altercation. Bouillon parla avec un peu trop de liberté. Il suivit pourtant le roi jusqu'à Poitiers ; là encore ils eurent un entretien particulier, d'où ilssortirenttousdeuK très-mal satisfaits. Henri IV repartit soudain pour Fontainebleau, car Lafm lui avait révélé tous les détails de la conspiration ; Bouillon eut le tort de ne pas accompagner le roi et partit seul pour Turenne, « voyage, dit de Thou, qui le jeta dans des perplexités et dans des embarras si longs et si fâcheux, que, devenu errant et incertain d'une retraite où il pût mettre sa vie en sûreté, il fut sur le point de voir tant de projets qu'il avait formés aboutir pour lui à une fmj honteuse et funeste ».
Lafin ne semble pas avoir chargé directement Bouillon; le comte d'Auvergne, bâtard de Charles IX, qui
était du complot, obtint sa grâce par des révélations. Sa déposition est restée secrète ; on lit cependant dans les histoires que le comte d'Auvergne montra à Henri IV une lettre d'association qu'auraient signée Bouillon, Biron et d'Auvergne, lettre oii l'on se promettait de se défendre les uns contre les autres, 7iul excepté. Bouillon avait pour principe de ne pas écrire quand il conspirait. La prétendue lettre d'association ne semble pas avoir convaincu Henri IV de la complicité de Bouillon avec Biron, car il fit écrire à Bouillon par Rosny de venir à la cour, n'écrivant pas lui-même, parce qu'un refus l'eût obligé d'aller droit à lui avec les armes. Il lui envoya, le 24 juin 1 002, une sorte de sauf-conduit, qui permettait à Bouillon de se retirer librement où bon lui semblerait, après avoir vu le roi '.
Le 1 9 octobre, le roi se décida à écrire lui-même à Bouillon et lui enjoignit de se rendre auprès de lui Bouillon désobéit et partit pour Castres, où il y avait, en vertu de l'édit de Nantes, une chambre mi-partie. Nous allons suivre ses mouvements dans une correspondance, encore inédite, conservée aux Archives nationales. Il quitte Turenne, et il écrit à la duchesse de Bouillon, de Briatexte :
« Mon cœur, je passay la journée d'hier sans vous escrire... A Villemur, le lieutenant général, les deux premiers consuls et M. Béraut me vindrent trouver avec toutes les ofres de la ville que je pou vois espérer; je leur fis antandre l'ocasion de mon voyage, qu'ils trou-
' Économies royales de Sully, t. II, p. 75.
vèrent sy à propos qu'ils connurent que l'esprit de Dieu me guidoit ; et qu'en ce fet toutes les esglises estoyent plus intéressées que moy, que leur ville y porteroit tout ce quy estoit deus, qu'ils escriroient à ceus de Castres à ce qu'ils ne fissent rien contre les termes de i'esdit quoy qu'on leur put commander que eus, et s'assuroyent que toutes les esglises se joindroyent en cella ; le conseil de la provinse s'assamble, le sinode provinsial s'assamblera pour desputer vers leurs desputés; anfin, je trouve que mon Dieu se prespare leurs cœurs ainsy qu'il me l'avoit fet espérer. Je m'an vois ce jourd'uy moyenant son aide, consilier à Castres où est M. de Vantadour '. » A Castres, Bouillon présenta une requête à la chambre pour être reçu à se justifier, et demanda en même temps un arrêt qui l'empêchât d'être jugé par contumace. La chambre se déclara incompétente à recevoir les justifications du duc de Bouillon, et le renvoya devant les juges que nommerait le roi ; mais elle lui accorda uq arrêt pour sa sûreté, lui donnant acte de s'être présenté devant la cour, qu'il croyait compétente. De Castres, Bouillon se rendit à Montpellier ; il y parla devant les calvinistes et protesta de son innocence. Il pria ses coreligionnaires de ne pas renouveler les guerres civiles, mais d'intercéder pour lui en faveur du roi. Rien cependant ne put le déterminer à se livrer à Henri IV ; avant de quitter la France il écrivit à sa femme :
« Vous aurés maintenant de mes lettres moins souvant, m'eslongnant du corps de vous, mes m'an apros-
' Le duc (le Ventadour était lieutenant général du Languedoc.
chant de l'esprit, me représantant vos soussis et le mal qu'ils vous peuvent faire. Au mesme temps, je voy les assistances que Dieu continue à m'anvoyer, m'ayant ranclu jusques issy toutes choses favorables ; ces tesmongna()es singuHiers de sa faveur vous seront communs, et nous randront nous et nostre famille assurés soubs sa sauvegarde ; que de nouveaus cantiques nous luy debvrons randre ! à quoy je vous exorte, mon cœur, et m'y presparant pour de plus an plus me debvrason servisse. Plusieurs raysons me tirent d'auprès de vous et m'an eslongnent, m'assurant qu'elles vous ayderont à vous resjouir et non vous atrister de nostre absance, quy nous randra ung singulier plésir lorsque Dieu voudra de nouveau nous rassambler; je le prie que ce soit avec heureus acroissemant de ce que nous désirons et vous et moy. Je trouve beaucoup de bonnes volontés an tous ces cartiers, telles que je les usse sçeu désirer. Je m'an vois au Dauphiné; de là vous aurés, s'il plaist à Dieu, de mes nouvelles. Je ne suis pas d'avis que vous m'anvoyés aucune lettre après moy, d'autant qu'elles ne me trouveront pas. Remets an Dieu et nous et nos afaires, et à nous an donra issue à sa gloire et à nostre bien. Bonjour, mon cœur.
« A Montpellier, ce 230 décembre. »
Nous le trouvons ensuite à Genève, d'où il écrit à la duchesse de Bouillon :
« Mon cœur, je m'assure que vous serés fort ayse d'avoir de mes lettres d'issy, où je me suis randu le 3* de ce mois avec Valigny, Valens et Bonavanture et
trois d'Orange, où je sesjourné ung jour, et de là je partis. J'an ay randu grasses à Dieu, ayant fet la cène aujourd'liuy an une debvossion extraordinayre; y paroist pour la délivranse très miraculeuse que Dieu leur donna le !24*de l'autre mois, ayant le sieur d'Orbigny, lieutenant général an l'armée de monsieur de Savoye, resconnu ung lieu pour poser une escalade, où il fut dressé trois eschelles l'espasse d'une heure et demie sans qu'il y eut alarme aucune; durant ce temps il n'y monta qu'environ trois cents hommes, le gros de leurs troupes atandantque ceux-ci leur ouvrissent une porto; anfin, l'alarme se prant, peu d'hommes vont où esloit le péril et les ennemis ; ce peu de gents font quiter l'escalade et metent an route ceux quy estoient antres ; quelques huns se pressipitent et d'autres furent pris ; Dieu y a besongné ; par toutes raysons huniaynes ils debvoient estre perdus ; ma venue leur a esté an consolassion, et y désirent mon séjour, ce que volontiers je leur accorderois, si je voyois qu'ils y ussent de l'utilité, pour sçavoir ce que l'on doit à la site et au peuple que Dieu y a rescovré. Je m'an vois voir monsieur l'eslecteur; du sesjour que j'y feray je ne le puis juger. »
A Strasbourg, Bouillon vil M. de Nevers; (^ il s'en retournoit avec quelque crainte, le roy lui ayant aussy mandé qu'il estoit des accusés ».
Il était naturel que Bouillon allât demander l'hospitalité à l'électeur palatin. Celui-ci avait épousé Louise- Juhenne, une des filles de Guillaume le Taciturne et de Charlotte de Bourbon, la sœur de la duchesse de Bouillon. L'électrice avait emmené à Heidelberg sa plus jeune
182 lA KÉFORMK AU SEIZIÈME SIÈCLE.
sœur Amélie. Bouillon donne à sa femme des détails minutieux sur le ménage de sa belle-sœur : il la montre (( tout à admirer », unie par une tendre affection à l'électeur, avec six enfants, trois fds et trois filles, tous jeunes, les petites princesses « ayant déjà leurs grâces et cérémonies toutes formées ainsi que les plus grandes les savaient avoir » ; il peint mademoiselle d'Orange habillée à lafrançaise(madamerélectrice à l'allemande), et la marie en espoir à « ung de nos seigneurs de la religion ' ».
Arrivant à ses propres affaires, il dit : a La royne d'Angleterre a escrit au roy ainsi que je l'usse sceu désirer, sans qu'elle aye eu de ma part informassion ny pruve de quelque chose. Je croy avoir bientost des nouvelles de Rolande. Je escrit seullement à madame votre belle-mère (Louise de Coligny), n'avant voulu escrire à personne plus que je ne voye quel changement portera la despesche que je fis parBourron de Genesve. »
La cour d'Heidelberg était grande, on y voyait des princes, des ambassadeurs du roi et de l'empereur; « de grandes affaires s'y trestent, auquelles je sers, dit Bouillon, pour avancer ce qui est juste et à l'honneur de Dieu ». Cette longue lettre d'Heidelberg, où tous les tons se mêlent, finit ainsi : « Les points d' estât sont aujourd'hui si délicats que j'y n'y puis pesnétrer ; Dieu le sçait et connaît les hommes et a les cœurs des rois dans sa main sous sa sauvegarde. Je vous recommande et le supplie qu'il continue à m'y tenir pour servir à sa gloire, et que nous et notre postérité y soyons tellement con-
' Elle devint duchesse de Landsperg.
sacrés que nos jours finissans, nous le glorifions de toutes nos forces. )) (Heidelberg, 15 février 1603.)
Catherine Belgique, une autre fille de Charlotte de Bourbon et de Guillaume le Taciturne, avait épousé le comte de Hanau. Le duc de Bouillon alla lui faire visite à Hanau. De cette ville, il annonce à sa femme que « le prince Maurice doit lui envoyer quelqu'un pour lui offrir ses bons offices ». (1 5 mars.) Il parle de Sedan. « Sedan est bien, je puis y aller et seul et accompagné ; et refuse diverses assistances que la continuation du mauvais traitement me tireroit hors de blasme d'en user. » On le voit pourtant préoccupé du voyage du roi à Metz, où était alors d'Épernon. Le duc de Bouillon envoie lettre sur lettre à sa femme ; il s'y félicite des assistances qui lui viennent de toutes parts. La duchesse avait accouché en son absence d'un enfant qui mourut presque tout de suite. Il la console, la fortifie. « Je ne vous dirai point sy j'ai envie de vous voir, vous en debvés eslre toute assurée et vous souvenir que Dieu visite ceux qu'il aime, mes qu'il ne les habandonne point. J'ai escrit depuis que je suis sorty de Franse dans plusieurs livres : Dieu esprouve, mais il n'abat pas Henry de la Tour; mon cœur, cesse les ennuis et oublie notre perte et fortifiezvous en lassurance que Dieu ne nous a montré tant de singulières faveurs pour nous desnyer ce qui nous sera expédient pour parachever notre cours en le glorifiant ; notre lignée croîtra quand il en sera temps et le Seigneur demeurera juge équitable, nonobstant les jugemens iniques deshommes. » (29 avril.) Il parle le moment d'après de ses vins de Languais, de ses foins de Turenne, des
pages de sa chambre, qu'il veut qu'on habille et envoie au roi ; car, pour lui, il n'a qu'un fort petit train, Sedan l'occupe toujours : « on travaille fort à votre bastion, y fesant cette année plus de dépenses qu'aux autres ». Il presse sans cesse la duchesse dès quelle sera rétablie de venir avec la duchesse de la Trémoille à la cour de l'électeur.
Pendant que Henri IV était à Metz, l'électeur lui écrivit pour prendre la défense de Bouillon. Bouillon avait lui-même, en sortant de France, répandu dans les cours une sorte de mémoire justificatif, qui ne manquait ni d'habileté ni d'éloquence. Il ne pouvait pas avoir conspiré en France avec Biron , en Angleterre avec le comte d'Essex, avoir travaillé pour l'Espagne sans se ruiner auprès de la maison de Nassau et de tous les princes protestants, ses alliés ou ses amis; le dessein de s'emparer du Dauphiné, où Lesdiguières était toutpuissant, n'avait aucune vraisemblance. Il se défendait d'avoir manqué de respect au roi et de reconnaissance pour ses bienfaits. Il ne s'était jamais épargné pour le roi; il avait exposé sa vie, sa fortune pour ses intérêts, avant même d'être son sujet.
Henri IV avait été ému de cet écrit : il aimait mieux Bouillon innocent que coupable. Il était disposé à pardonner, mais il voulut faire attendre quelque temps le pardon, courber l'orgueil de Bouillon et le punir d'avoir désobéi à ses commandements. Celui-ci était tout prêt à se rendre auprès du roi, sur les conseils de l'électeur et de l'électrice, quand il apprit la mort de sa plus puissante protectrice, la reine Elisabeth. Il eut peur et cou-
jura le roi de le dispenser de venir à la cour. Il ne voulut pas toutefois rester plus longtemps dans une cour allemande et se retira à Sedan; Henri IV perdit enfin patience; il réunit des troupes et se disposa à aller prendre Sedan de force : en attendant, il fit entrer ses officiers dans toutes les places que Bouillon avait dans le Périgord. Celui-ci ne cessait d'écrire au roi des lettres toujours respectueuses ; il avait donné l'ordre que toutes ses places fussent ouvertes aux hommes du roi. Vassignac et Reignac, qu'il avait laissés dans Turenne, prirent la fuite, furent condamnés et exécutés en effigie. Sedan restait toujours fermé : Bouillon remuait ciel et terre; les cantons suisses, les Nassau, les Etats, la république de Strasbourg, le roi Jacques, les princes allemands, grands et petits. En vain la princesse dOrange, avec la permission du roi, envoya-t-elle la Force, puis la Noue à Bouillon pour le décider à remettre Sedan dans les mains du roi. (Mémoires de la Force.) Henri IV fit,enfin ses préparatifs et se mit en campagne; quand il arriva à Donchery, Bouillon, qui avait reçu secrètement des avis de la reine, offrit de traiter et obtint d'avoir une conférence avec Villeroy. Il céda sur tous les points, consentit, pour obtenir des lettres d'abolition, à livrer Sedan avec le château et à y recevoir une garnison royale pendant quatre ans. Il alla trouver à Donchery le roi, qui le reçut dans son lit de la meilleure humeur, sans faire d'allusions au passé. Henri IV fit son entrée à Sedan; il y resta trois jours et écrivit en partant à Louise de Coligny : « Ma cousine, je dirai comme fit César : Veni, vidi, vici , ou comme la chanson :
Trois jours durèrent mes amours, Et se finirent en trois jours, Tant j'étais amoureux...
de Sedan. Cependant vous pouvez maintenant dire si je suis véritable ou non, ou si je savais mieux l'état de cette place que ceux qui me voulaient faire croire que je ne la prendrais de trois ans. M.. de Bouillon a promis de me bien et fidèlement servir, et moi d'oublier tout le passé. » (2" d'avril ^ 606 , à Donchery.)
Le roi se montra plus généreux que n'avait été Villeroy : au bout d'un mois, il retira la garnison de Sedan, oii Bouillon redevint le maître; il ne semble guère douteux que le roi fut surtout porté à se conduire avec cette douceur par la grande amitié qu'il éprouvait pour Louise de Coligny et par le désir de ménager les Nassau et les États de Hollande. Il s'était convaincu que Bouillon était plutôt coupable d'avoir su quelque chose de la conspiration de Biron que d'avoir conspiré luimême. Il eut pitié d'un ancien frère d'armes. La principauté de Sedan était comme un rideau derrière lequel il comptait un jour masser ses forces contre l'Autriche : il s'en crut assez maître en y laissant Bouillon et voulut sans doute tromper par son apparente indifférence les gouverneurs des Pays-Bas autrichiens en même temps qu'éloigner Bouillon de Turenne et des provinces du Midi, où remuaient les Églises protestantes les plus puissantes et les plus nombreuses. Bouillon à Sedan était plus isolé que dans le Périgord et moins dangereux pour le repos de l'État.
Il y a peu de parties de notre histoire aussi confuses que les années qui suivirent la mort de Henri IV et aussi imparfaitement connues. Ces années tristes et honteuses font comme une tache noire entre Henri IV et Richelieu. La Providence ne travaille pas toujours, si l'on me permet le mot, à coups de grands hommes, et les nations sont par moments sans guides. Henri IV disparu, le royaume tomba dans une vraie anarchie; les pensionnaires de l'Espagne s'en arrachèrent les dépouilles. Le grand dessein fut oublié.
Nous ne nous occuperons que du rôle de Bouillon pendant cette ère néfaste. On est trop disposé à le juger sur les dénonciations de Sully et de son gendre Henri de Rohan. Bouillon se faisait vieux, il n'avait plus toute l'ardeur de Rohan , qui lui disputait la direction du parti calviniste. Il avait connu les dégoûts de l'exil, pesé à leur vrai poids les amitiés étrangères et les alliances princières. Il était rentré en France blessé par la générosité royale, mécontent, rongeant son frein , mais plus disposé désormais à s'attacher aux intérêts de l'État , moins frondeur, moins ardent à courir les chances de la guerre civile. Les circonstances , après la mort de Henri IV et dans le chaos qui suivit, ne furent mallieu-
reusement pas de nature à encourager ces dispositions. Deux fois encore, Bouillon se trouva comme précipité dans la guerre civile; on verra pourtant dans ses lettres qu'il fit de grands efforts pour protéger une régence avilie; sa conduite déconcerta tantôt la cour, tantôt les grands, tantôt les protestants. Les amis de la veille devenaient les ennemis du lendemain. Bouillon n'était pas assez fort pour imposer ses volontés à tous; il usait trop souvent de ruse, mais ses desseins n'avaient rien qui ne fût honorable : il voulait rester fidèle à la politique de Henri IV, donner la tolérance religieuse à la France, sans faire des ministres et des consistoires un État dans l'État. Qu'il mêlât à ces desseins des vues personnelles, qu'il fût jaloux d'autorité, qui pourrait s'en étonner, quand il voyait le pouvoir tomber entre les mains d'un Concini et d'un Luynes?
Aussitôt qu'il apprit le crime de Ravaillac, il quitta Sedan et vint offrir ses services à la reine mère : celle-ci l'avait rais déjà du conseil de régence. Bouillon portait une haine mortelle à Sully, qui l'avait toujours desservi auprès de Henri IV. Aerssens, l'ambassadeur des États, tenta en vain de les réconcilier. Le conseil traita tout de suite la question du secours de Clèves et de Juliers. Villeroy, qui dirigeait les affaires étrangères, reculait devant l'exécution des promesses faites par Henri IV au prince Maurice. Aerssens n'avait confiance qu'en Sully, qui était tombé en disgrâce. « Tous les autres, écrivait-il, sont des saints sans miracles. » (Aerssens à Barneveld, 1 1 juin 1610.) Bouillon prétendait au commandement de l'armée de secours comme maréchal de France,
prince souverain de Sedan et beau-frère de Maurice. Il voulait cependant que les États prissent les devants; il n'était pas pressé de quitter la cour dans un moment aussi critique. Dans le conseil, Bouillon s'emportait contre Sully; il alla un jour jusqu'à lui montrer le poing, et Aerssens s'aventure à dire que, sans la présence de la reine, il l'eût frappé. (Aerssens à Barneveld, 8 août 1610.) Au dernier moment, quand Bouillon se croyait sûr du triomphe, il apprit que le commandement de l'armée de secours était donné au maréchal de la Châtre. Sa colère fut sans bornes; il se tourna du côté de Condé, l'engagea à retourner au prêche et à se mettre à la tête des calvinistes. Condé rejeta ses offres; la reine mère ne lui avait-elle pas donné l'hôtel de Gondy, 25,000 couronnes pour le meubler, 50,000 couronnes pour payer ses dettes et une pension de 50,000 livres? On vit, spectacle étrange, tous les princes du sang, tous les cousins de Henri IV rangés du côté de l'Espagne, pendant que les Guise et le duc de Mayenne étaient de l'autre côté.
Bouillon, irrité, se tourna du côté de Concini, dont il devinait l'ambition. Concini avait déjà acheté le marquisat d'Ancre, le gouvernement de Péronne, de Monldidieret de Roye. Bouillon lui vendit sa charge de gentilhomme de la chambre du roi et retourna à Sedan. Il ne pensa plus qu'à se venger de Sully. Les protestants allaient tenir leur assemblée générale à Saumur; au lieu de deux députés par province, comme l'autorisait l'édit de Nantes, on en nomma six par assemblée provinciale. On appela des députés du Béarn sans la permission du
roi. On Youlait une assemblée nombreuse. La régente, inquiète, pria Bouillon de revenir à Paris, lui demanda de soutenir son autorité dans l'assemblée et lui donna 400,000 francs pour y gagner des voix. Elle chercha à le gagner par la promesse du gouvernement du Poitou ; mais Bouillon n'avait pas besoin de ces offres pour contrecarrer les projets des turbulents de son parti : il suffisait qu'ils fussent soutenus par Rohan ; autant il tenait àla stricte exécution de l'éditde Nantes, autant il supportait impatiemment la tyrannie des ministres et leurs rêves républicains. 11 ne s'en cacha pas à Aerssens : il lui déclara qu'il irait à Saumur pour soutenir à la fois l'autorité royale et les droits de ses coreligionnaires : si ceux-ci violaient les édits à leur profit, ils autorisaient la royauté à les violer un jour contre eux. L'assemblée de Saumur choisit Duplessis-Mornay pour son président; elle était animée de la plus vive colère contre le parti espagnol, exaspérée par l'abandon de la politique de Henri IV : elle sortit des limites de la prudence et de la légalité. Ses cahiers demandaient : que les places de sûreté fussent continuées pour dix ans, — que leurs gouverneurs ne pussent s'en démettre entre les mains du roi que du consentement des Églises, — qu'en cas de mort leurs successeurs fussent nommés par les Églises, — que ces places pussent être fortifiées, — qu'on pût faire des assemblées générales tous les deux ans, — que le roi ne choisît plus deux députés sur les six députés nommés par les Eglises, mais queles Églises pussent nommer ces deux députés ; ils réclamaient, outre cent trois places de sûreté que
les protestants avaient déjà, un nombre de places encore plus grand dans tout le royaume.
Bouillon fit un long discours contre ces demandes : il osa dire auK protestants qu'ils n'étaient pas les plus nombreux en France, que leurs prétentions étaient excessives, que leur intérêt bien entendu commandait de ne rien changer aux termes de l'édit de Nantes, fruit de tant de labeurs et héritage du dernier roi, que surtout pendant une minorité il ne fallait point toucher aux lois ni ébranler l'État.
Ce langage si politique était, croyons-nous, parfaitement sincère. Bouillon n'oubliait pas qu'il était prince et il n'eût pas supporté dans sa principauté qu'un parti religieux entravât l'exercice de ses droits. Le duc d'Estrées dans ses Mémoires dit, en parlant de l'assemblée de Saumur, que « le duc de Bouillon y servit trèsbien et fidèlement, ainsi qu'il l'avait promis, et que, par son adresse et par son crédit dans la compagnie, il porta les opinions à la tranquillité et au repos, et l'emporta sur les desseins que les ducs de Rohan et de Sully avaient de brouiller les affaires pour leurs propres intérêts et porter toutes choses à la guerre ' ».
L'assemblée, avant de nommer les députés qui, aux termes de l'édit de Nantes, devaient être les agents des Églises auprès du roi, exigea que la cour répondit à ses cahiers ; Bouillon lutta en vain contre cette prétention; il quitta Saumur, dégoûté de l'inutilité de ses efforts. Le chancelier Villeroy et Jeannin allèrent
' Mémoires de la régence de la reine Marie de Médicis, p 89.
ensemble le remercier, et peu après la reine lui donna l'hôtel de Bouillon. Pour le gouvernement du Poitou, on le laissa attendre, et il devina qu'on n'avait pas envie de le lui donner. Il n'accepta pas moins une ambassade extraordinaire à Londres, pour annoncer au roi Jacques les mariages espagnols, auxquels la reine s'était décidée. Le roi Jacques exhorta Bouillon à se réconcilier avec Rohan, et lui prêcha l'union des prolestants français. Le i6 août 1612, Bouillon, Lesdiguières, Rohan, Sully, Soubise, la Force et du Plessis signèrent une sorte d'acte d'alliance, se promirent d'oublier les injures passées et de travailler ensemble au bien commun des Églises. La cour avait jeté le masque, elle avait obligé l'assemblée de Saumur à se séparer sans répondre à ses cahiers. Le roi fit une déclaration qui interdisait de tenir des assemblées sans sa permission expresse, et de s'occuper d'autre chose que de ce qui concernait la doctrine et la discipline des Églises. Concini avait été nommé maréchal de France ; il avait quitté le parti des grands, qu'il avait travaillé sans cesse à diviser. Bouillon poussa Condé à la révolte et le fit sortir de la cour; celui-ci surprit Mézières et menaça de recommencer la guerre civile. Bouillon avait seulement voulu montrer sa force; il accepta le rôle de négociateur entre la régente et les grands. Condé et les seigneurs demandaient que les états généraux fussent convoqués, que les mariages espagnols fussent différés, qu'on désarmât les deux parts. La négociation, commencée à Soissons, fut terminée à Sainte-Menehould. Les princes triomphèrent; ils furent tous bien traités.
Bouillon reçut de l'argent, au dire de Rohan; Condé, Nevers, Vendôme, Mayenne, Longueville, obtinrent des gouvernements ou des places.
Les états généraux de 1 G1 4, les derniers de la France monarchique, se séparèrent sans avoir rien fait de bon, et Bouillon, toujours mécontent, surtout depuis que la reine avait promis à Rohan, son ennemi, la survivance du gouvernement du Poitou, jeta les yeux sur le parlement de Paris pour en faire, à défaut des états généraux, un instrument d'opposition. Il fut ainsi le précurseur de Retz-, il souffla au Parlement une audace nouvelle, l'inquiéta sur ses prérogatives, flatta ses bons et ses mauvais sentiments. Le Parlement osa enfin faire les remontrances les plus vives : il fit alliance avec les princes et les invita à prendre part à ses délibérations; il demanda qu'on reprît les anciennes alliances de la France, censura ainsi indirectement les mariages espagnols, s'éleva contre la mauvaise administration, la dissipation des finances, les charges et gouvernements donnés aux étrangers, demanda le maintien des libertés gallicanes.
Le roi, dont sa mère et Concini dictaient les volontés, supprima par arrêt les remontrances. Condé quitta la cour, et Bouillon partit pour Sedan. L'alliance entre les princes et le Parlement, on le vit dès le début, ,ne fut jamais sincère. La reine partit pour la frontière espagnole, protégée par l'armée de Bois-Dauphin. A Poitiers, on déclara rebelles Condé , Bouillon , Mayenne , Longueville et les autres seigneurs, et le Parlement dut enregistrer humblement cette déclaration. Téméraires
la veille, les hommes de robe étaient toujours timides le lendemain.
Bouillon se mit en campagne; il détermina l'assemblée des Églises, malgré les efforts de du Plessis et de Lesdiguières, à se déclarer pour Condé, et la transporta de Grenoble à Nîmes; il marcha rapidement sur Paris et jeta une telle épouvante dans l'Ile-de-France que tous les paysans cherchaient déjà asile dans la capitale; puis il fit mine de marcher sur Reims et passa brusquement la Marne : il donna le change à Bois-Dauphin, franchit la Seine et puis la Loire, devant des forces bien supérieures, et avant que la cavalerie de Longueville ait eu le temps de le joindre. Il voulait aller donner la main à Rohan, en Guienne; mais celui-ci n'imita point son audacieuse stratégie, et, avec la Force, il n'avait pu réunir que peu de monde. La cour cependant marchait sur Bordeaux, et la reine mère versa des larmes de joie en y arrivant.
Bois-Dauphin, qui n'avait fait que des fautes, fut remplacé par Guise ; la cour arriva enfin à Bayonne, où se fit l'échange des princesses. Le but des seigneurs n'avait pas été atteint : le jeune roi leur avait échappé. Bouillon accepta promplement ce que l'on nommerait aujourd'hui les faits accomphs et ne songea plus qu'à faire la paix. Il mit tout en mouvement pour l'obtenir aussi favorable que possible : il s'assura les bons offices du roi d'Angleterre, il fit traîner les négociations en longueur; la grande difficulté était l'assemblée des Églises, soutenue par Rohan et Sully. Elle exigeait qu'on la laissât réunie pendant six mois encore après la
vérification des édits promis aux protestants. Bouillon ne voulut point soutenir cette prétention ; il s'entendit sur tous les articles avec la cour, et, en échange des avantages qu'il avait obtenus, il promit, avec tous les seigneurs, de faire séparer l'assemblée, même de force; Rohan et Sully seuls refusèrent de signer cette promesse. Les Églises n'eurent pas à se plaindre d'ailleurs de la paix de Loudun, qui leur donna beaucoup d'argent et prolongea encore de six années l'occupation des villes de sûreté.
Il faut le dire pourtant, la paix de Loudun fut surtout le triomphe des princes : Condé devint le maître du gouvernement, Villeroy, Jeannin, Sillery, tombèrent en disgrâce. Richelieu, encore obscur, était entré dans le conseil; ce fut lui, dit-on, qui décida la reine et Goncini à un acte de vigueur : Condé fut mis à la Bastille. Bouillon et les autres seigneurs, avertis à temps, se sauvèrent de Paris. Il n'est pas douteux que, dès cette époque, les seigneurs étaient décidés à user de violence pour se défaire de Goncini ; Bouillon, au dire de Rohan, en avait ouvert l'avis : les voies de la justice étaient fermées; Mayenne avait été jusqu'à proposer de chercher querelle au favori et de lui passer son épée au travers du corps. Goncini toutefois triomphait : les affaires des princes semblaient perdues; Guise, à qui, en l'absence de Gondé, Bouillon avait offert le commandement, avait trahi la cause des seigneurs et s'était accommodé avec la cour. Bouillon avait proposé d'abord d'aller brûler les moulins de Paris et d'y provoquer une sédition ; le peuple avait pillé l'hôtel d'Ancre, et détestait le favori
italien. La défection de Guise ôta une tête aux rebelles. Bouillon se retira à Sedan et fit quelques levées en Allemagne et aux Pays-Bas.
Le jeune roi, secrètement inspiré par Luynes, commençait à hésiter entre sa mère et les seigneurs. Bouillon avait décidé les calvinistes à se ranger du côté des mécontents. Il écrivit au roi et à la reine mère pour se plaindre qu'on augmentât les garnisons des places de Sa Majesté voisines de Sedan : il prétendait servir le roi en travaillant à fortifier et à conserver cette place; il le servait encore en travaillant à l'éloignement du maréchal d'Ancre et de ses créatures. « J'ai le bonheur, Sire, écrit-il au roi (6 janvier 1617;, d'être ici votre sujet, et j'espère que Votre Majesté voudra bienme conserver dans la possession des terres que mes ancêtres m'ont laissées en France, et des marques d'honneur et de distinction dont une des plus anciennes maisons du royaume, de laquelle je descends, jouit depuis plusieurs siècles. Ma souveraineté de Sedan est sous la protection de votre couronne, et je ne puis pas me persuader que Votre Majesté ait dessein de la priver de cet avantage. Que si la mauvaise volonté de mes ennemis va jusqu'à me faire perdre l'honneur de vos bonnes grâces et la protection que vous m'avez promise, en ce cas. Sire, je crois que la nature me permet d'opposer à leur injustice le secours de mes sujets, de mes parents et de mes amis, sans qu'on puisse me reprocher que je m'écarte de ce que je dois à Votre Majesté en qualité de sujet et de seigneur d'une souveraineté que les rois vos prédécesseurs ont prise sous la protection de votre couronne. »
On voit ici, sous une forme un peu confuse et embarrassée, la pensée féodale , dont Bouillon fut un des derniers représentants convaincus. Il invoque le droit naturel, il est lié par un feiidum , mais le suzerain est aussi lié envers lui ; il oppose souveraineté à souveraineté. Il ignore l'idée moderne de la patrie; au besoin il cherche contre ses ennemis du secours chez ses parents et ses amis étrangers. Il ne met rien au-dessus de ses droits héréditaires * . Il faut entrer dans les replis de ces âmes du seizième siècle, tourmentées entre deux fois religieuses, entre deux conceptions tout à fait dissemblables de l'État. Cet État nouveau, qui menaçait les grandes races, irrésistible sous la figure d'un Henri IV ou d'un Louis XIV, pouvait-il aisément obtenir le respect sous celle d'un Concini ou d'unLuynes? L'assassinat de Goncini montre le roi lui-même complice des seigneurs. Bouillon marchait sur Soissons pour en faire lever le siège et était sur le point d'attaquer l'armée royale.
' Il est bien intéressant de comparer la façon dont Bouillon parle de sa souveraineté de Sedan et l'opinion qu'il a conçue de la grandeur de sa maison avec ce que dit plus tard Saint-Simon au sujet des prétentions de la maison de Bouillon. Il y a tout un chapitre là-dessus (t. IX, cli. clxvii, édition de 1822), où Saint-Simon cherche à enfoncer les Bouillon dans le néant, même après le grand Turenne. Henride laTour, celui qui nous occupe, est pour Saint-Simon d'assez petite maison; la faveur de Henri IV lui remplit l'esprit de chimères. Ne pouvant les tirer de sa naissance , il essaya de les établir sur sa qualité de prince souverain de Sedan et de Bouillon ; mais Sedan était un lief mouvant du domaine de Mouzon, relevant ainsi des archevêques de Reims. Les la Mark usurpèrent quand ils prirent, au lieu du titre de seigneur de Sedan, celui de prince de Sedan. Bouillon était une mouvance des évêques de Liège. A l'assemblée des notables à Rouen, le maréchal de Bouillon ne put s'asseoir au banc des ducs, et se mit parmi les maréchaux. Au baptême de Louis XIII, Bouillon, quoique huguenot, fut nommé pour porter un des honneurs, et mis pour cet honneur au rang de maréchal de France. Il supplia Henri IV de lui permettre de n'en porter aucun. Voilà les raisonnements de Saint-Simon, pour qui il n'y a rien en dehors de la pairie.
quand il apprit la mort du favori. Les seigneurs retournèrent un à un à la cour; pour Bouillon, il rentra à Sedan. Il n'était pas d'humeur, disait-il, « à dépendre éternellement des favoris ou à se commettre avec eux ». Il attendit que le Parlement eût signifié une déclaration qui rétablît les seigneurs dans leurs dignités pour aller faire sa cour au roi. Il s'associa à une démarche faite pour obtenir la mise en liberté de Gondé j mais Luynes s'y opposa , et Bouillon s'assura par là que le nouveau favori était et serait un maître aussi dangereux que l'ancien. Il retourna à Sedan, après avoir obtenu du roi la neutralité pour ses villes et terres, au cas où le roi serait obligé de faire la guerre à ses sujets calvinistes.
Dans sa retraite, il songeait à fonder une académie pour attirer la jeune noblesse d'Allemagne, des Pays- Bas et de France. Il aurait voulu faire de Sedan un centre qui rayonnât sur divers pays ; il commençait déjà à former la bibliothèque de cette académie ; mais toutes sortes d'affaires l'arrachaient sans cesse à son repos. Il fut d'abord occupé de celles de la reine mère exilée à Blois. Un abbé de Rucellai, Florentin, riche et voluptueux, s'avisa de vouloir faire tirer la reine de l'exil, d'émouvoir en faveur de sa bienfaitrice les seigneurs mécontents. Il fit des ouvertures à Bouillon, qui prudemment le renvoya à d'Épernon. Celui-ci écouta favorablement Rucellai, et l'on ébaucha une sorte de traité. Luynes s'émut de ce roman de conspiration ; il dicta au roi une lettre où celui-ci demandait à Bouillon des avis sur l'état du royaume. Bouillon s'enveloppa dans un nuage de généralités, et quand Luynes, peu après,
envoya Bassompierre en Champagne, Bouillon le fit sonder par un gentilhomme huguenot; il le trouva intraitable, décidé à rester du côté où se rencontrerait la personne du roi, et comme on disait alors, a le sceau et la cire ». Aussi ne bougea-t-il point de Sedan, et la petite armée de Marie de Médicis fut mise en déroute au pont de Ce.
Il semble que Bouillon n'ait jamais pris au sérieux les tentatives de la reine mère : il resta pourtant en rapport avec Rucellai, comme nous le verrons tout à l'heure. Son esprit était alors entièrement absorbé par les grandes affaires du prince palatin. Après la révolte de la Bohême contre Ferdinand, Bouillon, d'accord avec le prince d'Orange, avait voulu élever sur le trône de ce pays son neveu, un prince calviniste; l'entreprise semblait téméraire : elle offensait la maison d'Autriche, le Pape, le duc de Savoie, tous les princes catholiques ; elle réussit pourtant : les évangélistes de Bohême, encore puissants, éblouis par l'alliance du roi d'Angleterre, beau-père du palatin, des calvinistes de France et des Pays-Bas, offrirent la couronne au palatin. Bouillon répondait à quelques amis qu'il avait à la cour et qui se préoccupaient des promotions dans l'ordre du Saint-Esprit : « Vous pensez à faire des chevaliers, nous travaillons à faire des rois. » Mais il n'avait pu que souffler son audace et son ambition au palatin, qui, loin de lui, était comme un corps sans ame. On sait quels malheurs accablèrent le pauvre roi de Bohême. Il avait contre lui la maison d'Autriche, sans avoir pour lui la maison de France, qui ne songeait plus qu'à
diminuer la puissance des calvinistes. En vain Bouillon sollicita le roi de saisir l'occasion pour empêcher l'Autriche d'opprimer l'Empire et l'Europe (lettre dans le Mercure français^ 1619); le palatin fut mis au ban de l'Empire, et les ducs de Saxe et de Bavière furent chargés de lexécution; chassé de Bohême après la bataille de Prague, dépouillé de sa dignité électorale, il ne trouva un asile qu'à Sedan, auprès du duc de Bouillon.
En France, le roi avait ordonné la réunion du Béarn à la couronne et le rétablissement de la religion cathohque dans cette province. L'assemblée de Loudun avait en vain protesté contre ces actes ; Louis XIII avait marché sur le Béarn : il avait rendu au clergé catholique ses biens, mis des garnisons dans les places et rétabli le culte catholique. A peine avait-il repassé la Loire, les députés des Églises se réunirent à la Rochelle; le roi, par arrêt du 22 octobre 1620, déclare cette réunion illicite. Bouillon, plus politique que les ministres, s'inquiétait avec raison des mouvements des Églises. On voit dans sa correspondance comment il cherche à s'interposer entre la royauté et les calvinistes, prêchant des deux côlés la modération et le respect des anciennes lois. Le 14 décembre 1620, il écrit à Rucellai, et, par le même courrier, au roi lui-même, et sa lettre mérite d'être reproduite en son entier :
« Sire,
« Je m'estois proposé de demeurer dans le silence, ne recherchant qu'à soulager mon indisposition ordinaire dans la douceur du repos dans ma famille; mais à présent j'ay estimé ne debvoir taire à Vostre Majesté que deppuis peu de jours les dépputésde la province du Hault-Languedoc et Haulte-Guyenne assemblés à Milau ont envoyé vers moi un gentilhomme pour me donner advis des haines et deffîances es quelles sont vos subjects de la religion de ces quartiers, aussi bien qu'es autres provinces, à cause des menaces qu'on leur faict tous les jours en tous les endroicts de vostre royaume, qu'on veult rompre les édits, leur oster la liberté de leurs consciences, la seureté de leurs vies et la paisible jouissance de leurs biens et de leurs dignitéz; esmeus, comme ils me disent, de ce qui s'est passé en l'affaire de Béarn, de ce qu'on en a anticipé l'exécution contre l'ordre dont on avoit donné asseurance de la part de Vostre Majesté à la dernière assemblée de vos dicts subjects de larehgion tenue à Loudun, sans que de leur part il ait esté interrompu par quelque action contraire à leur debvoir, à quoy ils adjoustent en exécution des choses qui avoyent esté promises la jalousie que leur donnent les garnisons que sans nécessité on a laissées en divers endroicts, les deffences rigoureuses publiées contre l'assemblée de la Rochelle qu'ils tiennent fondée
sur la parole qu'ils croyent aussi avoir esté donnée de la part de Voslre Majesté à ladicle assemblée de Loudun, ainsi que les députez d'icelle ont rapporté à leurs provinces, et autres diverses occasions qu'ils disent voir uaistre tous les jours, et qu'ils estiment deppendre d'un dessein général qu'on a de ruiner la religion et tous ceux qui en font profession en vostre royaume; et sur cela, Sire, protestans qu'ils ne se veulent jamais départir du debvoir et obéissance à quoy leur subjection et leur conscience les oblige vers Vostre Majesté, il me convient de compatir à leur mal, y prendre l'intérêt à quoy m'oblige la profession de religion que j'ay commune avec eux, leur donner mes advis et envoyer quelqu'un de ma part en l'assemblée de la Rochelle pour me joindre aux plaintes et très-humbles qu'elle désire faire à Vostre Majesté, à laquelle j'ay estimé en debvoir donner advis avant que de leur faire responce, et la supplier comme je fais très humblement de me donner ses commandements là-dessus, lesquels attendant par le sieur Justel que j'envoye exprès pour cet efTect vers Vostre Majesté, je prendray la hardiesse de vous dire, Sire, avec le très-humble respect que je vous doibs et la liberté que mon aage et quelque expérience du passé me donne, que les remontrances estans le seul et légitime moyen par lequel vos subjects de la religion se doibvent adresser à Vostre Majesté, laquelle par son équité jugera la justice ou injustice d'icelles, elle pourroit recevoir plus de contentement et d'utilité pour son service en les recevant qu'en les rejetant, maintenant principalement que la deffiance est telle parmy eux qu'ils croyent qu'on
a résolu leur ruine, et qu'on les veut porter à extrémité pour les perdre; le remède, Sire ne doibt estre appliqué que par Vostre Majesté mesme, laquelle seule, après Dieu, peut destourner ce mal et le prévenir par sa prudence et par son autorité, en continuant sa royale protection à ses subjects de la religion, sans souffrir que pour avancer la ruine de tant de personnes innocentes qui ne respirent que la prospérité de son règne et une fidèle obéissance à son service, on face violence aux édicts des rois vos prédécesseurs que Vostre Majesté a plusieurs fois confirmez. Je ne peux croire, Sire, qu'on vous donne des conseils si nuisibles et si préjudiciables à vostre Estât, moins encore que Vostre Majesté les voulust practiquer pour rallumer au milieu de son royaulme le feu de la guerre civile, que le feu roi vostre père de très-heureuse mémoire a esteint avec tant de peine et de prudence, cognoissant bien que les consciences ne se doibvent ny peuvent forcer par la puissauce du fer et du feu, ny les esprits estre contraints à croire ce qu'ils ne croyent point. Il seroit plustost à craindre que pour une espérance doubteuse et incertaine que la passion des malveillans de vos subjets pourroit donner à Vostre Majesté de réunir avec les armes tous vos subjects en une mesme créance, ou n'engageât vostre authorité en des dangereus inconvéniens; et Dieu veuille destourner d'auprès de vostre personne sacrée ceux qui vous voudroyent induire à ceste violence, et avec eux les funestes présages qui se peuvent tirer de leurs conseils; que si, dans ces occurences présentes qui m'ont donné subject d'escrire ceste lettre à Vostre
Majesté, touché du vif ressentiment que j'ay du mal que ces deflTiances peuvent apporter, et sur lesquelles j'attens l'honneur de vos commandemens, je suis si heureux que de pouvoir contribuer quelque chose pour ayder à maintenir la paix et tranquillité publicque, j'y porteray tout ce que Vostre Majesté peut attendre de raoy et de ma dévotion et fidélité à son service. Je la supplie aussy très-humblement de m'excuser si à cause de l'incommodité de ma goutte, je suis contraint d'emprunter la main de mon fils pour signer la présente, plustost que de manquer à ce que j'ay estimé estre de mon debvoir, et en cet endroit, je supplieray le Créateur, Sire, qu'il continue à estendre sur Vostre Majesté toutes sortes de bénédictions et vous donne en toute prospérité très-longue et très-heureuse vie.
« "Votre très-humble , très-fidèle et très-obéissant subject et serviteur,
« Henry de la Tour. »
(2 janvier 1621.)
Pendant deux mois, il envoie lettres sur lettres pour prêcher la modération à ceux de la Rochelle; puis il croit devoir s'adresser encore directement au roi :
« Sire,
« J'escris à Votre Majesté avec crainte que mes lettres ne luy soient agréables, m'ayant semblé par la dernière que j'ai fait à Vostre Majesté du 2° janvier, quoy que pleine d'une obéyssance respectueuse , que la réponce
qu'il luy a pieu m'y faire m'a tesmoigné ne l'avoir agrée; néanmoins, convié par ses sujetz assemblez à la Rochelle de luy faire entendre les desplaisirs qu'ils reçoivent de se voir en sa mauvaise grâce, estans privez d'avoir ses oreilles portées pour ouïr leurs plaintes, ils ont estimé qu'elle l'auroit plus à gré d'ouyr cela de moy, qu'ils estiment eslre autant obligé que nul autre de vostre royaume ne peut estre d'aymer et de maintenir la dignité royale, et qu'ainsy il luy plairoit recevoir en bonne part ce que je luy pourrois dire sur ce subjet auquel je voy Vostre Majesté jusques icy arrestée à se satisfaire expressément au commandement qu'elle leur a fait de se séparer, n'ayant voulu recevoir aucune chose venant de leur part, encore qu'avec le respect que je doibs, je puis dire que Vostre Majesté et les roys ses prédécesseurs ont souvent souffert un délay à l'exécution de leurs commandements, pour ouïr les raisons de ceux qui avoient à obéir pourquoy ils différoient l'obéyssance, demeurant toujours de leur puissance de faire effectuer leurs commandements après les avoir ouys ou bien de recevoir les raisons de ces détails, procédure qui semble en la cause présente plus raisonnable, attendu que la crainte est une passion qui tire bien souvent les espris hors d'eux, n estans aussi les dits députez proprement libres de faire ce qu'ils voudroient, ainsi obligez de suivre les instructions de ceux qui les ont envoyez, et aussy qu'ils peuvent estimer que leur roy doux et bon aymera mieux les ouïr que de non pas les faire désespérer du tout de sa bonne grâce. Ainsy, Sire, Votre Royale Majesté demeure tousjours puissante
d'agréer ou de refuser ce qu'ils luy représenteront, afin que, dans la justice et débonnaireté de ses réponces, ils soient du tout inexcusables si l'obéissance ne luy est rendue promptement. J'ay. Sire, à mon grand regret, et pour le service que je doibs à Vostre Majesté, et pour le bien que je souhaite au repos de voslre Estât, qu'il se fait des préparations d'armes en divers lieux de vostre royaume, lesquelles, quelque succès qu'elles puissent avoir, feront sentir à tous vos subjets des douleurs trèsgrièfves, aussy bien aux bons qu'aux mauvais s'il y en a, et l'auront à interpréter à quelques-uns comment il y faudra obéyr, et durant ces contestations, eschaper l'occasion la plus grande, la plus juste et la plus clirestienne que se soit de longtemps offerte pour arrester les maux de l'Europe et l'agrandissement de ceux qui par la prospérité auront peine d'arrester leur ambition, et par la paix de son Estât estre puissant de faire déférer aux conseils qu'il luy plaira tenir, pour restablir une paix en Europe, et rendre vostre règne le plus illustre et glorieux que nul autre qui l'ait précédé. Sire, que Vostre Majesté me pardonne si quelque peu d'expérience que j'ay acquis dans l'aage oii je suis me luy fait dire que jamais les armes n'ont esté, pour quelque précaution qu'on y ait portée, qu'il n'y ait eu du hasard aux événements; à ouir vos subjetz, à recevoir ce qui sera juste ou à rejeter ce qui ne le sera point, il ne peut en arriver qu'une recognoissance entière de vostre autorité, et lorsqu'il y en au roi t quelques-uns qui çontesteroient contre cest office royal, qu'ils ne le fussent si foibles pour pouvoir contester qu'ils serviroient d'exemple à
tous autres désobéyssans. Donc, Sire, par grâce, donnez comme roy et père vostre oreille pour ouyr, et après vostre justice pour loy qu'on debvra entièrement suivre. Je prends ceste hardiesse de parler ainsy à Vostre Majesté par le long temps qu'il y a que j'ai servi honorablement et dignement les roys ses prédécesseurs et particulièrement le feu roy son père de très glorieuse mémoire, qui a souvent receu mes conseils, les recognoissans n'avoir autre but que son service, ainsy que je proteste à Vostre Majesté ceux-ci n'estre réglez que de la passion qu'un fidèle subjet officier de sa couronne, aymant sa personne et son Estât, luy peut donner pour demeurer tout le reste de ses jours,
« Sire, etc. »
(!«'• mars 1621.)
L'assemblée de la Rochelle avait poussé les choses à bout : elle avait répondu à l'expédition du Béarn par un véritable défit à l'autorité royale. Partageant les sept cent vingt-deux Églises en huit cercles présidés par des gouverneurs assistés d'un conseil représentatif, elle avait ébauché une sorte de fédération. Elle intitulait audacieusement sa déclaration a loy fondamentale de la répiihlique des Églises réformées de France et de Béarn » . Elle visait ouvertement en France le gouvernement des Pays-Bas avec leurs Étals et leur stathouders. Rohan se crut le Guillaume de Nassau de son pays; Bouillon, usé par la goutte, refroidi par l'âge, éclairé peut-être par la haine qu'il portail toujours à Rohan, content de rester comme blotti à Sedan entre la France, les Pays-Bas et l'Ai-
lemagne, ne partageait pas les illusions dangereuses de l'assemblée de la Rochelle. Il voyait les Églises protestantes disséminées sur tout le royaume, incapables de soumettre le pays tout entier à une organisation qui n'avait aucune racine dans le passé. Plus jeune, il eût peut-être lui-même tenté de mettre les forces protestantes en faisceau : il n'avait plus désormais d'autre ambilion que de mettre les églises sous l'abri de la protection et de la parole royale ; il refusa le commandement d'une armée que lui offrirent ceux de la Rochelle. Il s'employa à retarder des luttes qu'il considère comme funestes. Voici ce qu'il écrivait le 1 5 avril l Qi\ à Lcsdiguières : « ... Je vous diray seulement que, sachant, comme vous sçavez aussy, les appréhensions et craintes qui sont presque universelle parmi tous ceux de la religion de toutes les provinces qu'on peut rompre les édits et prendre prétexte de l'assemblée de la Rochelle et d'une désobéissance, j'estimerois que le roy aiant intention d'entretenir ses éditz, son autorité se maintiendroit mieux par l'exécution d'iceux et par la douceur que non par les armes qui trouveront de la contestation quand on croira qu'il n'y aura autre remède ; et ce mal se pourroit rendre commun et passer plus avant de province en province selon que l'appréhension et la crainte s'augmenteront; et tournera en créance qu'on veut la ruine de ceux de la religion, et je m'asseure que, cela représenté par vous à Sa Majesté, elle y feroit grande considération. Lorsqu'il y va de la religion, la force n'est pas un bon moyen pour ramener les subjetz à l'obéyssancc, lorsqu'ils croyent qu'on veut leur ruine. »
Nous le voyons en correspondance avec un M. Levasseur, « qui, écrit-il à Rucellai, a un département au régiment des gardes ». Il a été informé, écrit-il à M. Levasseur (25 avril 1621), que M. le comte de Soissons est mécontent et projette de venir à Sedan. Il n'a lui-même aucune nouvelle du comte et ne pourrait fermer les portes d'une de ses places à un prince du sang, sans le commandement exprès du roi. Il se plaint de la manière dont on le traite. « J'ay par cy devant souvent protesté, comme je fay maintenant, n'y avoir nulle chose à mes actions fussent si fortement attachées qu'à servir le roy et la France et à désirer la jouissance de ma religion; ce que je proteste encore de nouveau, le faisant toutefois avec du dégoût pour la façon dont on me demande cela, qui me fait voir qu'on me juge subject à corruption, que l'avarice ou l'incommodité de mes affaires, pour l'accommodement qu'on m'y promet, seroit la cause pour laquelle je satisferoy à ces miens devoirs, auxquels la qualité de ma naissance et estre vray Françoiscomme je suis m'y obligent étroitement. »
Les avances de la cour étaient sans doute bien grossières, car il insiste : « Tant qu'on estimera que le plus ou le moyns de bienfaitz me facent advancer ou départir de mon devoir, on se trompera; mon honneur et ma parole devant servir de veuë à quiconque voudra juger de l'advenir de mes actions. Ainsi dites à M. de Seau (?) qu'il peut assurer le roy de mon service entier qui sera rendu agréablement quand je verray qu'on l'estime estre faict par un vray devoir et non par une apparente corruption. » (25 avril 1621 .) Quelques mois
après, il écrit encore au roi lui-même, et il faut citer encore cette lettre éloquente et politique :
« SÏRE,
« J'ay pensé estre obligé de donner advis à Vostre Majesté que depuis la publication de sa déclaration du 27 du mois passé, plusieurs de ses subjetz, faisans profession de la religion, de toutes conditions, se sont retirez en ce lieu avec leurs familles, par la crainte qu'ils ont de ne pouvoir désormais demeurer en seureté en leurs maisons, n'y continuer avec liberté l'exercice de leur religion, dont voici les raisons qu'ils m'en ont représentées ; assavoir que ceux qui ont en haine leur religion et ont conjuré leur ruine se sont servis du mescontentement de Vcstre Majesté contre l'assemblée de la Rochelle, pour exciter son indignation, non seulement contre les particuliers députez en icelle, mais aussy en général contre tous ceux de ladicle religion ; ce qui a causé depuis quelque temps les appréhensions etdeffiances qui ont esté presque universelles entre vos diz subjetz, jusques à ce que Vostre Majesté, par sa déclaration du 24 avril, fet cognoistre que son intention estoil de maintenir et faire exactement observer ses éditz, pour ceux qui demeureroient en devoir et obéissance sous le bénéfice d'iceux lesquels elle prenoit en sa protection; mais que peine cette déclaration fut publiée que ceux qui ont rendu toute obéissance sous la foy publique d' icelle ont veu des effetz tous contraires par les changemens faictz à Saulmur, Gergeau et Sancerres qui sont places de seureté par le discernement
qui a esté faict par autorité publique en divers endroitz, suivi des sermons de quelques prescheurs passionnez, lesquels pour animer les peuples contre eux leur ont proposés niesmes en présence de Votre Majesté que c'estoit un moyen d'acquérir le martyre que de courir sus à ceux qu'ils appellent hérétiques; que par là, il estoit aisé de juger qu'on vouloit par degréz advancer leur ruine projectée par un dessein général dont l'assemblée de la Rochelle n'estoit que le prétexte, lequel paroissoit plus clairement par les procédures extraordinaires et sans exemple que tiénent les officiers de Vostre Majesté à l'exécution de ladicte déclaration par lesquelles ilz obligent indifféremment tous ceux de ladicte religion quel qu'obéissance qu'ilz aient rendue, mesmes les femmes et les enfans jusques àl'aage de quinze ans, faire des sermons et protestations qu'on veult par toutes sortes de rigueurs extorquer d'eux contre leur conscience et la liberté des éditz, les retenant par force dans les villes et les empeschant de sortir mesmes du royaume, et de transporter ou de disposer douleurs biens en façon que ce soit, ne restant comme ilz disent, que de leur commander d'aller à la messe et les contraindre par force à croire ce qu'ils ne croyent point, sans leur laisser mesmes l'option et liberté de satisfaire à ce qu'on requiert d'eux ou de se retirer ainsy qu'il s'est toujours pratiqué, et plus grandes rigueurs qu'on a autresfois exercées à rencontre d'eux ou de leurs pères. Que pour éviter ce danger auquel ilz se voient exposés, paroissant manifestement que c'est par le§ effects au général de ceux de la religion qu'on en veut,
ilz ont mieux aimé, pour ne défaillir à cequ'ilz croyent devoir à leur conscience, se retirer quoyqu'avec péril, et abandonner leurs maisons et souffrir en leurs biens la rigueur des peines dont ilz sont menacez, quoyqu'ils n'estiment pas les avoir méritées, estans jusques à celte heure demeurez en obéissance et protestans vouloir continuer en la sujection naturelle qu'ilz doivent à Vostre Majesté, comme ses très humbles sujectz, aiant pour ceteffect choisi ce lieu plustost qu'aucun autre par ce qu'il est en la protection de Vostre Majesté. En cette occurrence. Sire, voyant arriver tant de personnes misérables, tant de vefves et d'orphehns, dont les plaintes, les larmes et les gémissemens pourroient esmouvoir à pitié et à compassion les plus insensibles, je n'ay pas creu leur devoir fermer mes portes non plus qu'autresfois mes prédécesseurs ont fait en semblables occasions, ny leur dénier la retraite qu'ilz m'ont demandée dans mes terres. Et sur ce suject. Sire, j'oseray dire à Vostre Majesté avec l'humilité et le très humble respect que je lui doibs que cette procédure extraordinaire qui se tient sous vostre nom par vos officiers, et que j'estime aller plus avant que vostre intention, apporte à vostre Estât des inconvéniens beaucoup plus grands que peut être on ne l'a préveu et qu'on ne le représente à Vostre Majesté, laquelle avec le temps pourra recognoistre que la pluspart de ceux qui lui proposent une grande facihté à ruiner et dissiper ses subjetz de ladicte religion par la force de ses armes et autres rigueurs n'en croyent pas pourtant l'exécution si aisée, n'espérant que de les mettre au désespoir, afin
d'aigrir tellement le mal que le remède n'y trouve plus de lieu, et ne veulent qu'oster armes sous ce prétexte, n'en aîa^it point de plus plausible pour faire valoir leurs intéretz particuliers plus que l'autorité de Vostre Majesté et de son Estât, qui n'en peut enfin ressentir qu'une désolation de calamité déplorable.
(f Cela me faict suplier très humblement Vostre Majesté de vouloir donner la paix à son Estât et seureté à ses subjetz de la religion, par l'observation et exécution de ses editz, et de considérer que cette obéissance qu'on leur veult faire rendre par contrainte et par force lui sera moins certaine et asseurée, et lui doibt estre aussi moins agréable que si elle estoit libre et volontaire, et que Votre Majesté recevra beaucoup plus de contentement de faire apporter quelque modération à l'exécution de ladicte déclaration et d'arrester les rigueurs extraordinaires de ses officiers, qu'en les laissant continuer rendre le mal sans remède, et oster tout moyen à ceux qui désirent le bien et repos de vostre Estât d'y contribuer ce qu'ilz doibvent, ainsy que je feray tousjours avec grande affection en ce qui sera de mon pouvoir. Je su plie aussi très humblement Vostre Majesté, ce lieu estant de sa protection, de faire pourvoir par son autorité que ceux qui s'i viennent retirer pour la liberté de leurs consciences n'en soient point empeschés ny en leurs personnes, ny en leurs biens, ny molestez par les chemins, ainsy qu'ilz sont avec toutes sortes de vexations et d'indignitcz. A quoy j adjousteray que quelques devoirs que j'aye rendus jusques à cette heure et quelque contentement que
Vostre Majesté ait tesmoigné en avoir receu, nonobstant les asseurances qu'il lui a pieu me donner par plusieurs lettres qu'elle m'a faict l'honneur de m'escrirej qu'elle feroit pourvoir au paiement de ce qui m'est deu à cause de la dicte protection, je n'en ay depuis plusieurs années ressenti aucun ellect, ainsy que je l'ay ci-devant représenté à Vostre Majesté par mes lettres du 7' avril dernier, sur lesquelles je n'ay eu aucune response, quoy que les armes des voisins m'ayent obligé depuis quelque temps à augmenter ma garnison, pour prendre plus soigneusement garde à la conservation de cette place pour le service de Vostre Majesté et de la France, et d'y faire pour cet effect beaucoup plus de despence que je n'avois accoustumé, laquelle je suis contraint de continuer et porter tout entière, parce que ceux qui ont charge de vos finances n'y apportent aucune considération, soitqu'ilz n'en aient commandement de Vostre Majesté, ou que la haine commune qu'on porte à ceux de la religion s'estende aussi sur moy qui fais mesme profession, et que cela me prive des effectz de la bienveillance de Vostre Majesté, de laquelle attendant les commandemens et les témoignages de sa protection, je demeureray, Sire, vostre, etc.
n De Sedan, le 22 juin 1621. »
On regrette la fin de cette lettre, qui a de si belles parties. Bouillon ne réclamait peut-être que ce qui lui était dû ; mais la note du procureur, de l'homme d'affaires, sonne mal après ces grands mots de religion et de patrie. Bouillon pense trop à son Sedan; il s'est
attaché à ce coin de terre, à ces remparts derrière lesquels il se croit en sûreté, entre lesquels il joue le souverain. Ses craintes augmentent quand il apprend le départ de l'armée royale, quand il sait que Lesdiguières consent à servir sous Luynes, nommé connétable.
Bouillon avait vu bien clair dans les affaires de son parti; l'union ne s'y conservait que lorsque les protestants avaient à leur tête un prince du sang. La Trémoille avait, comme lui, refusé de prendre un commandement. Quand Louis XIII entra dans le Poitou , toutes les villes calvinistes se soumirent. Soubise ne put défendre longtemps Saint-Jean-d'Angely. D'Épernon alla bloquer la Rochelle. Les places de la basse Guienne se rendirent les unes après les autres; beaucoup de gouverneurs se livraient pour de l'argent; Luynes alla mettre le siège devant Montauban. Il écrivit de son camp à Bouillon, le i 4 septembre 1 621 :
« Monsieur,
« Je résisteray à ce coup comme j'ay fait à tous les autres de mesme nature, touchant les calomnies que l'on vous veut imposer; et comme je sais que vous fuirez les occasions de me donner subject d'en doubter par la con-
tinuation de voslre affection pour le roy, ron tient ici que vous voulez faire des levées et que vousarrestez des gens pour ce subject , et je suis asseuré que sur les asseurances que m'avez données du contraire, et jureray tousjours de vostre fidélité jusques à ce que m'ayez trompé, qui ne peut estre, puisque m'avez promis le contraire. Je vous diray donc mon advis que je n'auray jamais cru une semblable occasion pour faire cognoistre ce que j'ay promis de vous estre véritable que maintenant. Yoicy la pierre de touche, cette action seule peut donner de vous ou bonne ou mauvaise impression, et, passée à vostre advantage, l'envie a le col rompu; plus de calomnie, seureté de vos paroles, honneur pour jamais, qui effacera tous les soupçons du passé et mesme les fera trouver faux, jugeant bien que, puisque vous estes contenu dans le devoir en ce temps par le passé, n'en aient jamais eu tant de subject, je veux dire tant de prétexte, que vostre ame a esté toujours bonne, que vos ennemis ont plus valu plustost que la vérité et bref ferez condamner vos accusateurs en vostre justification, et donnerez suject au roy d'avoir soin de vous à l'advenir, d'aymer vostre fils, et d'estre l'un et l'autre dans son cœur comme dans sa protection. Yoilà comme je parle à ceux que j'honore et que je désire obliger et servir ceux qu'ont bonne volonté; apprenant ceste franchise, comme les autres y trouvent à redire, je ne double point de vostre prudence non-pareille ; je croy de mesme que ce conseil sera receude vous; et que puisque pour la dernière fois, c'est-à-dire la plus asseurée, je vous offre les bonnes grâces du roy, vous les accepterez et en ferez
LE DUC DE BOUILLOT^. i217
vostre profict; mandez moy librement et vos intentions et vos nécessitez, je vous promets y faire avoir égard. Je vous dis efficacieusement et sans artifice, si cela n'est, prenez vous en à moy, cette espérance me fait vous asseurer que je suis. Monsieur, etc. »
Le siège durait depuis un mois ; Rohan avait tiré des troupes des Cévennes et du Languedoc, et il réussit à jeter un secours dans la ville. Le connétable de Luynes lui demanda une entrevue; elle eut lieu à Riviers, à une lieue de Montauban. Luynes offrit à Rohan de faire sa paix séparée : celui-ci ne voulut traiter que pour les Églises. Le roi fut enfin contraint de lever le siège le 1 8 novembre ^ 621 .
Pendant tout ce temps, Bouillon n'avait cessé de correspondre avec le roi. On l'accusait d'avoir envoyé des émissaires à la cour d'Angleterre; il se défendait de ce reproche (lettre au roi du 20 septembre 1 621 ), et n'avait envoyé personne non plus en Hollande (lettre au roi du 26 septembre 1621). Quand il écrit directement à Luynes, son ton devient hautain :
« Monsieur,
« Vous me dittes que Ton dit que je lève et retiens des gens; je vous asseureray avec parole véritable que cela ne se trouvera point; et quand je le feray, je ne le céleray pas, puisque tant de nécessités apparentes m'y pourroient convier, lesquelles sont attachées à la conservation de cette place, pour le service du roy, la seureté de son Estât et le repos de ma famille ; voyant de
grandes et puissantes armées à ma porte entre les mains de personnes qui n'ayment la France, et auxquelles ladicte place nuit, et n'ont pas croyance que je puisse jamais défaillir à ce qui est de mes debvoirs. Je n'ay d austre costé nulles paroles ny etfecls de la volonté du roy à me faire jouir de sa protection. »
Il finit en invitant Luynes à considérer qu'on le tient pour « auteur et conducteur » des maux présents, sinon on croira qu'il cherche plutôt la continuation que l'issue des peines de l'État. Quelque temps après, il répond sur le même ton à des lettres du connétable de Luynes : M Pour maintenir l'autorité du roy, il estoit nécessaire de donner seureté à des subjects de la religion en faisant bien observer les édits de pacification que les rois ses prédécesseurs ont jugé avec grande prudence estre le seul moyen de maintenir la paix en l'Estat, parce qu'ils servent comme de barrière pour arrester la mauvaise volonté des peuples. » Il se plaint de désordres arrivés à Paris, d'émotions excitées en d'autres lieux contre les protestants. Si l'on a pris la résolution de ruiner tous ceux de la religion, ce serait w un conseil que l'expérience du passé a fait reconnaître très-pernicieux, et dont ceux qui l'ont pratiqué et ceux qui les ont suivis ont recogneu des effets tout contraires à ceux qu'ils s'en estoient promis, et veu renaître des cendres et du sang de ceux qu'ils pensoient avoir exterminés pour jamais un plus grand nombre qu'il n'y en avoit auparavant. La religion ny les consciences ne se doibvent ny peuvent forcer, et Dieu délestant telles violences, ny bon chrestien ny vray Français qui aime le roy et l'Estat ne
les approuve jamais. » (Lettre du 2 octobre 1 621 .) Luynes, atteint d'une fièvre maligne, mourut à peu de temps de là, quand le roi, dégoûté de son peu de courage et de sa hauteur, commençait à se lasser de lui. Bouillon exprime pourtant ses froides condoléances au roi : (( Monsieur le connétable ne peut être moins que heureux, veu le témoignage que Vostre Majesté rend à sa mémoire. » Il profite de l'occasion pour dire à Sa Majesté « qu'elle doibt donner la paix à Son royaume et comme père et comme roy ». (Il janvier 1622.) Bouillon n'avait pas voulu s'associer aux entreprises imprudentes des Églises. « On ne peut trop, écrivait-il trois ans avant déjà à M. de Laval , affectionner le bien des Églises, mais laprudence est de le chercher dans le service du roy et le repos de l'Estat. » Il ne variait plus dans ces sentiments, tout en plaidant sans cesse auprès du souverain la cause des rebelles. Aussi, quand Louis XIII quitta Bordeaux pour s'en revenir à Paris, il évita de passer par Gastillon, place qui appartenait à Bouillon, bien que Schomberg l'invitât à s'en saisir et à en chasser la garnison du duc. Bouillon ne cessait pas d'écrire au roi en faveur d'un accommodement. La force, il ne se lassait de le répéter, ne pouvait venir à bout des Églises.
« J'ay veu. Sire, durant les règnes des roys Charles IX et Henri III les efforts et violents actes qu'on a faits, qui n'ont servi qu'à faire sentir à tout le royaume de grands maux, lesquels, sans la vertu du feu roy votre père de très-glorieuse mémoire, eussent pu passer si avant que l'Estat eust eu grande peine à se maintenir et encore
plus la royauté. » Les armées seules ne peuvent être arbitres des difiicultés religieuses. 11 offre toujours ses bons offices et ne fait qu'en passant allusion aux « rudes traitements qu'il y a receus en toutes les affaires qui ont dépendu de ceux qui manient celles du roy ». (Lettres du 1" et du 2 mars 1 G22.) Le 8 février, il écrit :
« Sire,
« Je continueray à dire à Vostre Majesté que la paix en son Estât est selon mon jugement ce qui donne plus d'estendue et de puissance à vostre authorité, parce qu'elle remet un chacun en l'obéissance de vos commandements; et doibl est reconservée comme celle qui peut maintenir un chacun dans l'asseurance des loix. Par celle qu'il a pieu à Vostre Majesté de m'escrire du 22 du passé, elle me faict l'honneur de me dire qu'elle ne désire rien plus que de la redonner à ses subjetz qui l'ont perdue, pourveu qu'ils la lui demandent; à quoy j'ay eu advis qu'on a satisfaict, et estime qu'on n'aura rien obmis des humilitéz et debvoirs à quoy sont tenus des subjetz de se soumettre pour s'approcher de vostre personne , et tout ainsy qu'aux choses humaines, aux dogréz il n'y en a point de plus éloignez que ceux des subjetz à leur roy, aussy n'y en a-t-il point auquel on doibve plus adjoindre celui de père à celui de roy pour ne considérer la faute ny de l'enfant ny du subject à leur grandeur, mais la mesurer à ceste considération que de tout ce qu'on départ de bien au subjét, lesadvantages en arrivent au roy. »
La campagne avait pourtant recommencé : ceux de la Rochelle faisaient la course sur les navires du roi, tout l'ouest était soulevé. L'armée royale défit Soubise dans le Poitou; Négrepelisse, petite ville qui appartenait à Bouillon, s'était soulevée et avait massacré la petite garnison que le roi y avait laissée; cette place fut prise d'assaut et mise à sac; tous les habitants furent passés au fil de l'épée, au grand chagrin de Bouillon. Il chercha dès lors à se réconcilier avec le duc de Rohan pour le déterminer à se soumettre, si les protestants obtenaient des conditions de paix acceptables, ou, dans le cas contraire, pour défendre avec lui une cause qu'il ne voulait pas laisser écraser. Il envoya donc à Rohan un gentilhomme de confiance, l'engageant à traiter de la paix, et, si on la refusait, lui promettant de se déclarer et de commencer la lutte en Champagne. Dans ce dessein, il était disposé à négocier avec Mansfeld; mais il ne voulait traiter avec ce dernier qu'au nom du parti calviniste, et il demandait à ne pas devenir la victime d'une paix séparée. Rohan accepta les offres de son ancien rival '.
Les affaires des protestants étaient dans le plus déplorable état : les villes, les princes faisaient des paix séparées. Lesdiguières achetait par son abjuration l'épée de connétable, la Force le bâton de maréchal. « On allait, écrit éloquemment Rohan dans ses Mémoires, se prostituer pour vendre sa religion et trahir son party. Nos pères eussent écrasé leurs enfants dès le berceau,
' Mémoires de Rohan, liv. JI, p. 129.
s'ils les eussent crûs estre les instruments de la ruyne des Églises, qu'ils avoient plantées à la lumière des bûchers et accrues par les supplices. » Condé ne parlait plus que d'exterminer les rebelles; le petit-fils de Coligny, Châtillon, s'accommodait avec le roi pour de l'argent. Rohan et Bouillon étaient les deux derniers appuis de la cause vaincue; le premier la défendait les armes à la main, se ra^iltipliant et relevant partout dans le Midi les courages expirants. Bouillon , encore prudent dans la révolte , faisait mine de négocier au profit tantôt du prince palatin, tantôt du prince d'Orange avec Mansfeld et Christian de Brunswick. Ceux-ci amenèrent bientôt sur les frontières de Champagne leurs bandes farouches; mais le duc de Nevers les amusa par des négociations, les deux aventuriers se querellèrent entre eux, ils craignirent d'être pris entre une armée française et une armée espagnole, que Gonzalès de Cordoue avait amenée dans le Luxembourg. Le roi de France ne s'inquiéta pas outre mesure des Allemands. Il fît mine de prendre Bouillon au mot et de croire que Mansfeld allait au secours des Provinces-Unies. On pria Bouillon de les aider dans cette entreprise. Mansfeld et Brunswick vinrent camper sous le canon de Sedan; Bouillon leur donna des vivres et des munitions, garda leur gros bagage et leur gros canon, et prépara leur marche par le Hainaut. La cause royale était triomphante, et Bouillon ne voulut pas se perdre sans nécessité et sans ressource; il détourna le flot qu'il avait amené et assista de loin à l'agonie de ses coreligionnaires. Le siège fut mis devant Montpellier, et la paix fut enfin
signée le 9 octobre 1622. Cette paix confirmait l'édit de Nantes, mais ne laissait aux protestants que deux places de sûreté, la Rochelle et Monlauhan.
Bouillon n'avait jamais rompu ouvertement avec le roi. Le 20 juin, il lui écrivait pour exposer toute sorte de plaintes; il priait qu'on ne fit point de levées au nord de la Loire, « oii toutes choses devroient être tranquilles. Vos subjects de la religion y sont traités diversement, ainsi qu'il se voit par le meurtre commis à Vitri en la personne de l'un des ministres, et en plusieurs autres endroitz, ils ont des empêchements notables en la jouissance de vos éditz. •»
Il supplie qu'on « les laisse vivre en la liberté de conscience ». Il craint qu'on ne veuille entreprendre sur Sedan, sans le consentement du roi, et parle de « la jalousie qu'il a de cette place ». Pour Négrepelisse, il ajoute : « J'avoy aussi par ma précédente dépêche supplié Votre Majesté que je pusse remettre ce misérable lieu entre mes mains, pour lui en rendre toute l'obéissance que je lui doibz, et de me donner quelques hommes pour garder le chasteau, afin qu'il ne défaillît rien aux commandements qu'il plairoit à Vostre Majesté me faire; sur cela, on me fait cognoistre que Vostre Majesté vouloit châtier les habitants de cette terre, lesquels ne voulons excuser, j'oseray pourtant dire à Vostre Majesté qu'il me semble que les grandes rigueurs et cruautéz, lesquelles, comme je croy, ont été exposées sans le sceu de Votre Majesté et contre son intention, par la garnison qui avoit été mise pour son service en ce lieu là, les auroit mis au désespoir et porté à
la dernière action que Vostre Majesté s'est irritée contre eux, et si auparavant il lui pleut de me faire remettre cette place, je lui en eusse rendu meilleur compte que ceux à qui elle fut commise. »
Ses inquiétudes sur Sedan avaient été très-vives : les bandes allemandes l'avaient plutôt effrayé que rassuré. Pendant le siège de Montpellier, il écrivait au roi la lettre suivante, en réponse à des observations qui lui étaient faites sur le gros canon de Mansfeld, laissé à Sedan :
« Sire,
(( J'ay receu tout présentement une lettre de Vostre Majesté du camp devant Montpellier du 14 septembre, avec une lettre du comte de Mansfeld, sur laquelle ne me fondant d'autant que ledit comte ne sçauroit faire paroistre qu'il m'aye rien laissé ny de canons ny défenses; néantmoins, sans mettre en avant sa fraude, je n'eusse failly de délivrer et les uns et les autres à un gentilhomme de M. de Nevers, qui m'a baillé les lettres de Vostre Majesté; mais pour le regard des pièces, le roy de Bohème lui fait entendre comme elles n'ont jamais esté au comte de Mansfeld, mais à luy; et son intention de les faire reconduire d'icy en ses pais; et pour les tentes qui se sont trouvées dans un fossé où elles ont esté déschargées sans que j'aye sceu par qui, ny à qui elles appartiennent, je les fay délivrer. Je désirerois qu'il y en eust davantage pour tourner à quelque utilité au service de Vostre Majesté, laquelle
ne m'imputera doncques aucune faute, comme aussy je n'en commettray jamais aucune s'il m'est possible, à toutes les choses auxquelles j'auray pour règle ses volontéz... rien tant, sinon que Vostre Majesté me tiène comme je veux tousjours demeurer, après avoir prié Dieu, Sire, qu'il conserve très-longuement et très-heureusement Vostre Majesté.
« Vostre très-humble, etc.
« De Sedan, ce 26 septembre 1622. »
La paix signée, il s'empressa d'écrire au roi pour le féliciter (9 octobre 1622). Le roi ferma les yeux sur le passé, et reçut, paraît-il, avec bonne grâce les assurances de dévouement de Bouillon, car celui-ci écrivait encore le 3 janvier 1 623 pour exprimer le contentement qu'il avait reçu de la lettre royale.
Cette lettre est la dernière en date que nous ayons retrouvée : la guerre civile était finie; le rôle de Bouillon était terminé. Deux fois encore, les protestants devaient plus tard faire des prises d'armes. Rohan leur restait ; mais la vanité de ses efforts montre bien que Bouillon avait vu plus clair dès le début, et qu'il avait eu raison de croire que l'autorité royale triompherait des Églises.
Deux mois après environ, le duc de Bouillon mourait à Sedan (25 mars 1623) , et si l'on songe aux périls de cette vie si longue et si agitée, qui ne fut pour ainsi dire qu'une longue conspiration, on peut dire que la fortune le combla en lui permettant de mourir tranquillement dans son lit. Le prince palatin l'avait quitté; il venait de partir pour l'Angleterre avec l'espoir futile de tirer
226 LA liÉFORME AU SEIZIÈME SIÈCLE.
enfin quelque appui du roi Jacques, son beau-père. Bouillon parla longuement à ses deux fils avant de mourir : il dit à l'aîné que, devenant prochainement prince souverain de Sedan et de Bouillon, il n'avait à choisir qu'entre deux politiques : ou bien se soumettre complètement aux volontés royales et ne rien demander qu'à la bonne grâce du souverain, ou faire comme il avait fait lui-même, ce qui était à la fois plus difficile et plus périlleux, entretenir ses alliances en Allemagne et dans les Pays-Bas, obliger ses ennemis à compter avec lui, se tenir en état de défendre ses droits. Bouillon avait toujours été bon mari et bon père; il recommanda fortement au futur duc de Bouillon son cadet, qui devint le grand Turenne, et ses sœurs Marie, Julienne, Elisabeth, Henriette, Catherine et Charlotte. Bouillon mourait à temps, sur le seuil, pour ainsi dire, d'un monde nouveau. Il appartenait déjà au passé. Il avait connu la cour des derniers Valois, il avait été l'ami plus que le sujet du plus grand des Bourbons, il avait traversé ce qu'on peut nommer l'âge héroïque du protestantisme. Avait-il eu une vision bien claire de ce que l'on nomme et de ce qu'il nommait lui-même quelquefois la liberté de conscience? Il vivait dans un temps où les religions tenaient des épées, et où la maxime universelle était : Ciijus priiiceps, cjus religio. Les seigneurs protestants et les seigneurs catholiques se disputaient le gouvernement de la France en se disputant la religion du roi. Bouillon, engagé de bonne heure dans la cause de Henri IV, aUié à la famille de Nassau, était trop fier pour retourner à la messe. On ne l'eût peut-être
pas trop étonné en lui prédisant que Turenne y retournerait. Il avait l'âme féodale, c'est-à-dire qu'il y avait en lui du rebelle en même temps que du soldat. Il était venu dans un temps où les amours étaient aussi dangereuses que les haines, oij la trahison était partout, où il fallait à tout moment risquer sa vie, sa fortune, où le repos était impossible , où la force décidait de tout. Son ambition ne respectait rien , elle avait les ardeurs de la soif et de la faim ; mais elle ne chercha jamais rien de vil; il n'avait rien d'un voluptueux. Il aimait le pouvoir, la puissance, la guerre, les remparts derrière lesquels il pouvait défier tout le monde. Il aimait aussi passionnément les triomphes de l'intelligence, il se plaisait dans les tortueuses négociations, d'où il sortait presque toujours vainqueur; il jouait avec les hommes et leurs passions : d'âme noire, sombre, il jouissait de toute lutte, se repaissait du spectacle toujours divers, toujours nouveau, des volontés humaines en émoi. La figure de Bouillon n'est pas de celles qui puissent inspirer une véritable sympathie : elle étonne, elle inquiète plus qu'elle ne charme. On se demande quel tour eût pris l'histoire de France s'il y avait eu beaucoup de Bouillon, et si la royauté fut arrivée à les assouplir sans les avilir. Saint-Simon peut disserter à l'aise sur les prétentions nobiliaires des Bouillon : le vicomte de Turenne était un véritable aristocrate, de ceux qui ne séparent pas la noblesse de l'autorité, et qui veulent la primauté politique. L'ancienne constitution française ne donnait pas de place régulière à la grande aristocratie dans un conseil législatif semblable à la chambre des
lords. L'accord de la robe et de l'épée ne tut jamais sincère dans le Parlement, et lîouillon en fit bien l'expérience, lui qui le premier essaya de convertir le Parlement en une assemblée politique. Quand il disparut, tout se préparait déjà pour un ordre de choses nouveau : l'aristocratie allait faire place à la noblesse; la défense des Églises allait tomber des mains des hommes d'épée dans celles des théologiens et des ministres. La cuirasse et l'écharpe huguenote couvraient les derniers battements de la liberté féodale. L'Église catholique allait pacifier la France et lui donner un idéal de gouvernement nouveau, que le seizième siècle n'avait point connu.
M. de Segesser a rendu un véritable service à la science historique en tirant des arcliives de son pays un grand nombre de documents concernant les régiments suisses quiontservien France pendant les guerres de religion du seizièmesiècle. Ces documents constituent une histoire des trois premières de ces guerres, depuis 1562 jusqu'à 1570, vue, pour ainsi dire, non plus parle côté français, soit catholique, soit protestant, mais par le côté suisse, plus militaire que politique ou même que religieux. Les archives d'État de Lucerne, celles de Fribourg, de Soleure, renferment une abondance de rapports faits par les oflTiciers qui étaient au service du roi de France. On y trouve aussi des journaux militaires, très-précieux, tenus pour ainsi dire jour par jour, et de nombreux mémoires publiés comme pièces à l'appui dans des procès en diffamation. M. de Segesser s'est enfin
' Ludwig Pfyffer und seine Zeit, par A. Ph. de Segkssir ; Berne, 1880.
servi du livre de famille des Pfyfler, Genealogia familiœ Pfyfferorum, une famille d'épée, illustrée dans les guerres de religion. Il a même donné comme titre à l'ouvrage qu'il vient de publier : Louis Pfyffer et son temj)s, et groupé autour de la figure de ce colonel d'un des régiments suisses toute l'histoire de nos premières luttes religieuses. Louis Pfyffer est devenu en Suisse un personnage presque légendaire : on l'y nomme « le roi des Suisses )>. La première partie de sa vie appartient tout entière à la France : il y arriva comme capitaine d'une enseigne d'infanterie ; devenu colonel sur le champ de bataille de Dreux, il resta dans notre pays jusqu'après la bataille de Moncontour. Retourné en Suisse, il devint le chef du parti catholique dans les vieux cantons et déploya comme administrateur et comme homme d'État autant de qualités qu'il en avait montré comme militaire. C'est surtout comme soldat au service de la France qu'il nous intéresse. Il a raconté les actions auxquelles il a pris part depuis 1 562 jusqu'à \ 570 dans un style sobre et dénué de tout ornement. Parfois il lui échappe un mot de tristesse à l'aspect des misères qu'entraîne pour le pauvre peuple la fureur des deux partis; de lui-même il ne parle jamais. « Il n'y a, dit M. de Segesser, rien de plus simple, de plus uni que ces lettres, froides et sensées, dont la plupart sont écrites de sa propre main. Les plus grands événements y sont traités comme des circonstances tout ordinaires. » On n'y voit que le conducteur d'hommes, méthodique, toujours occupé de la santé du soldat, de son bien-être, soigneux des plus menus détails ; pour lui, comme pour
ceux qu'il mène à la bataille, la guerre est un m(^tier; il met son honneur à le bien faire, et semble n'avoir d'autre mobile. Il y a sans doute au fond de son cœur une foi sérieuse et sincère, la foi catholique ; elle échappe parfois, toute naïve, dans un appel à Jésus, à la sainte vierge Marie; on sent percer aussiçà et là quelque colère, quelque indignation contre les ambitions politiques qui, sous le couvert de la religion, déchirent le beau pays de France et le privent de tout repos. Étranger, il semble parfois plus patriote que ceux qu'il sert ou ceux qu'il combat. Ce qui domine pourtant chez lui, c'est l'orgueil du condottiere, non pas d'un condottiere qui aurait ramassé des mercenaires de tous pays, mais du chef d'armée qui connaît tous ses soldats, qui en est le père, qui se sent attaché à eux par les liens les plus étroits, qui est sûr d'eux comme ils sont sûrs de lui. Les Suisses! il faut qu'à ce mot les peuples sachent qu'ils n'ont à craindre ni désordre, ni pillage; il faut que les ennemis, quels qu'ils soient, soient émus de leur approche, que la plus brave cavalerie du monde tressaille à la vue de leurs piques; il faut que le roi, que la cour, ne se sentent tranquilles et à l'abri de toute surprise que quand leurs enseignes font la garde.
La fidélité des Suisses à la couronne française est un des traits de notre histoire qu'il ne nous est pas permis d'oublier. Elle date delà fa'ueuse « paix perpétuelle », signée, après la bataille de Maiignan, en 1516. Les articles de ce traité obligeaient le roi de France à payer aux cantons une pension annuelle et perpétuelle; ils lui permettaient de prendre à sa solde, toutes les fois qu'il
le demanderait, des gens de pied suisses : huit cantons s'obligeaient à fournir des gens de pied contre tous indifféremment; cinq cantons ne s'engageaient à les fournir au roi de France que pour la défense de ses propres États. En 1 521 , la « paix perpétuelle » fut complétée par un traité dont les articles sont devenus la base de tous les rapports entre la France et les cantons. Ce traité permettait au roi de France, quand il était attaqué par un ennemi quelconque dans son royaume, dans le duché de Milan, dans la principauté de Gênes ou n'importe ailleurs, d'un côté ou de l'autre des Alpes, de lever et prendre à sa solde des hommes de pied dans les cantons, au nombre d'au moins six mille et de seize mille au plus. Ces hommes de pied devaient servir pendant la durée de la guerre ou aussi longtemps qu'il plairait au roi, et ne pouvaient être rappelés par les cantons, à moins que ceux-ci n'eussent eux-mêmes une guerre à soutenir. Si le roi entrait luimême en campagne, il pouvait lever autant d'hommes qu'il lui plaisait, à la condition de ne choisir les chefs que dans les treize cantons de la ligue et de ne pas séparer les officiers et les soldats du mêrre canton pendant la durée des hostilités (en temps de paix, celte faculté lui était laissée). Les Suisses ne devaient servir que sur terre, le roi ne devait prendre aucun Suisse dans son armée propre, et ne devait faire entrer aucun Français dans les régiments suisses. Les autres articles réglaient les détails de la solde et élevaient d'un tiers la somme que le roi de France payait perpétuellement aux cantons.
Le Irailé d'alliance fut renouvelé en 1549 avec Henri II; en 1564, avec Charles IX. Dans le dernier traité, il y a un article relatif à la solde de bataille ou solde d'honneur. Il fut entendu qu'il serait payé aux Suisses, après une bataille rangée, un supplément de solde qui fut convenu. Outre ces traités généraux faits avec les lignes, il y eut des conventions particulières, qui portent dans l'histoire diplomatique le nom de capitulations et dont les plus importantes furent signées en 1553, en 1554 et en 1556.
L'alliance militaire contractée par les cantons avec la France n'avait rien qui pût contrarier les sentiments des Suisses : on avait réservé aux régiments des cantons une sorte d'individualité dont ils étaient fort jaloux. Discipline, règlements, hiérarchie, armement, ordre de bataille, tout leur appartenait en propre. Ils constituaient une sorte de petite armée populaire, démocratique, destinée à lutter contre la cavalerie; mais le principe aristocratique dominait toute leur organisation, en ce sens que le commandement y était réservé à des familles pour qui le métier des armes était devenu une tradition et une sorte de noblesse. On retrouve toujours les mêmes noms dans les cadres supérieurs. Sous le règne de Louis XI, six mille Suisses avaient déjà servi en France, et les capitaines des enseignes avaient été désignés par les cantons. A partir de Henri II, les nominations furent faites en apparence par l'ambassadeur de France, mais en réalité celui-ci nommait des bourgeois ou propriétaires choisis par l'autorité nationale. Les commandants des enseignes nommaient
eux-mêmes leur lieutenant et tout le cadre des sousofficiers. L'enseigne, qui devait avoir trois cents combattants, était l'unité tactique en-même temps qu'administrative; les capitulations étaient directes entre l'ambassadeur et chacun des commandants des enseignes. Le régiment formait une unité tactique et administrative supérieure : c'étaient les capitaines qui choisissaient eux-mêmes dans leurs rangs le colonel du régiment. Ce choix devait être confirmé par la nomination royale. Les régiments étaient de force bien inégale ; ils pouvaient avoir depuis treize jusqu'à trente-trois enseignes. Les Suisses ne dépassaient pas volontiers le chiffre de six mille hommes ou vingt enseignes par régiment, mais les rois de France essayaient toujours de l'augmenter pour diminuer leurs frais, car les dépenses de l'étatmajor régimentaire étaient toujours les mêmes. Outre son colonel suisse, le régiment avait un colonel français, mais celui-ci ne faisait que servir d'intermédiaire entre les Suisses et le commandement supérieur de l'armée. Tous les détails de l'organisation des régiments suisses tendaient en somme à créer une puissante unité, une solidarité qui se reflétaient bien dans l'ordre de bataille; l'infanterie était déjà plus nombreuse au seizième siècle dans les armées royales que la cavalerie, mais on ne la regardait pas encore comme la reine des batailles. Les gros bataillons serrés et hérissés de piques des Suisses, dédaigneux de couvrir leurs flancs par la cavalerie, faisaient un étrange contraste avec les compagnies d'ordonnance, les hommes d'armes du roi, les francsarchers, les arquebusiers à cheval, les gentilshommes
qui portaient encore la lance comme les anciens chevaliers.
Les mouvements causés par la Réforme en France avaient eu comme des remous dans les cantons suisses et avaient jeté quelque trouble dans les relations militaires des deux pays. Les réformés se couvraient du nom du roi, et se croyaient ainsi le droit de faire appel aux confédérés suisses. La Suisse elle-même était divisée : la guerre civile y avait mis aux prises, en 1532, les catholiques et les protestants, et la paix qui l'avait suivie n'avait guère que les caractères d'une trêve; un groupe de cantons s'était formé, qui était désormais uni par la solidarité des intérêts religieux aux princes allemands réformés, à Genève et aux huguenots français. C'est en Suisse que s'était nouée la conjuration de la Renaudie, qui aboutit au massacre d'Amboise. Toutefois l'influence catholique était encore dominante, d'autant plus que les deux grands cantons protestants, Zurich et Berne, étaient divisés d'intérêts, et que la lutte entre la confession d'Augsbourg et la confession de Genève atîaiblissait beaucoup le parti protestant. La France travaillait sans cesse à apaiser les querelles intestines des Suisses, parce qu'elle voulait, autant que possible, user à son bénéfice de leurs forces militaires et les empêcher de s'épuiser en luttes sans profit pour elle-même.
Au commencement de l'année 1562, le prince de Condé demanda des levées aux confédérés. Il parlait à ce moment au nom de la reine mère, qui s'appuyait sur lui depuis que le roi de Navarre était devenu l'instrument de la faction des Guise. Les cantons hésitèrent, soulevèrent des difiicultés à propos de payements qui étaient en retard (ces payements, au terme des conventions, devaient se faire à Lyon). Condé dut coup sur coup envoyer deux ambassadeurs extraordinaires pour appuyer l'ambassadeur de France, Coignet, suspect de pencher vers les idées nouvelles. Chacun se préparait à la guerre civile en France, et bientôt le massacre de Vassy la fit éclater. On sait comment le roi et sa mère furent enlevés par les triumvirs à Fontainebleau et conduits à Paris, comment Condé s'empara d'Orléans et commença la guerre. Coignet, après avoir d'abord liàlé le départ des enseignes suisses, avait ensuite cherché à le retarder, après que Condé eut quitté le parti de la cour. Condé et Coligny écrivirent aux cantons que l'argent qu'on leur avait promis ne partirait point de Lyon. Les cantons demandèrent le rappel de Coignet; ils avaient déjà réuni quinze enseignes, qui partirent pour la France le 22 juin. En allant se ranger sous les drapeaux du roi de France, en dépit des obstacles opposés par l'ambassadeur, malgré les retards de la solde, les cantons catholiques obéissaient à leurs passions religieuses : aussi les cantons protestants n'unirent-ils point leurs enseignes à celles de leurs confédérés; la ville de Lyon s'était insurgée et avait demandé des secours au Valais et à Berne; et l'on vit alors en Suisse un spec-
tacle tout nouveau : des enrôlements faits au nom des deux partis qui se disputaient le gouvernement de la France. Pendant que le régiment catholique, commandé par Frohlich, prenait le chemin de la Bourgogne, les enseignes bernoises et valaisanes partaient pour Lyon sous le commandement de Diesbach.
LesSuisses ne devaient se rencontrer sur aucun champ de bataille, car la campagne de Diesbach s'acheva en Bourgogne et ne fut marquée par aucune action importante. Le baron des Adrets avait soulevé le Dauphiné et en avait pris possession au nom du prince de Condé. Soubise , qui y avait ensuite pris le commandement, envoya 3Iirabel au-devant des Suisses et les cantonna à Vimy-sur-Saône. Tavannes, qui commandait en Bourgogne pour le roi , avait pris Châlons ; et les Suisses furent occupés à défendre les approches de Mâcon et prirent part à l'expédition de Tournus, d'où l'on chassa la garnison royale; mais pendant que les protestants perdaient le temps aux environs de Tournus, Tavannes fit une marche de nuit et surprit Mâcon le 19 août. Les protestants essayèrent en vain de reprendre cette ville; les Suisses furent entraînés dans leur défaite et perdirent deux canons. L'indiscipline semble s'être mise dans ces enseignes libres, enrôlées au mépris des vieilles conventions, mal approvisionnées et mal payées. Les huit enseignes bernoises et les sept enseignes du Valais furent finalement licenciées.
Revenons aux enseignes catholiques qui avaient pris le chemin de la Bourgogne pour aller prendre le service du roi. Ces quinze enseignes, comptant quatre mille cinq
cents hommes, s'étaient mises en route le 23 juin 1562 (elles furent rejointes pendant l'automne par huit enseignes, qui portèrent à plus de six mille hommes reffectif du régiment). Le colonel se nommait Frôhlich et servait la couronne de France depuis quarante ans; il était de Soleure, qui avait donné trois enseignes; Lucerne en avait donné trois, Fribourg, deux; le reste venait d'Uri, de Schwyz, d'Unterwalden, de Zug, d'Appenzell, de Saint-Gall et de l'Argovie. Les Suisses passèrent par Pontarlier, Salins, Dôle, Saint-Jean de Lône, où ils arrivèrent à la fin de juin et se formèrent en régiment. Tavannes était en ce moment occupé de son entreprise sur Châlons-sur-Saône et sur Maçon. Il aurait bien voulu garder les Suisses; mais Frôhlich reçut une lettre du connétable de Montmorency, lui demandant de le rejoindre en toute diligence. Il était déjà parti, quand il reçut de nouveaux ordres qui l'arrêtèrent un peu de temps. Il se remit toutefois en route et se rendit de Dijon à Paris en seize jours. Un rapport écrit de Palaiseau le 24 juillet nous montre ensuite les Suisses sur la route d'Orléans ; la marche depuis la Bourgogne s'était faite en bon ordre; partout les populations leur avaient fait bon accueil et leur avaient fourni des vivres en abondance. Frôhlich annonçait que l'armée royale était entrée dans Blois le 4 juillet, que toutes les places entre Paris et Orléans étaient au pouvoir des royaux et qu'on se préparait à assiéger Orléans, qui était la place d'armes du prince de Condé; douze cents cavaliers allemands avaient rejoint Tannée royale, sous le comte de Roggendorf; on attendait sous peu le rhingravc
Philippe de Salm avec un régiment de lansquenets; enfin quatre mille Espagnols étaient partis de la Navarre, et un nombre égal de Gascons devait bientôt renforcer l'armée royale.
Le 26 juiliel, les Suisses rencontrèrent, à peu de distance de Chartres, le roi de Navarre, qui allait rejoindre le roi de France dans cette ville : le lendemain, ils joignirent Guise et d'Elbœuf , avec un grand nombre de cavaliers, et ils arrivèrent avec eux à Blois le dernier jour du mois. Ils y furent très-bien reçus par le connétable, que la prise du château de Poitiers avait mis de fort belle humeur, et l'on apprit bientôt que Saint-André et Villars avaient pris la ville même de Poitiers, et s'étaient ainsi assurés de la clef de tout le Midi. Le connétable raconta à Frôhlich les excès commis par les protestants à Blois et ailleurs, le bris des statues et des images, des crucifix, les tombes violées, les squelettes mis en pièces, les ossemens brûlés. Le farouche soldat pleurait en parlant de l'outrage fait aux tombes de ses plus proches parents.
La reine mère et le roi Charles IX arrivèrent au quartier général de Blois le 12 août, avec le cardinal de Bourbon et le légat-, le même jour, le rhingrave amena son régiment de lansquenets. Avant d'attaquer Orléans, l'armée royale voulut isoler celte ville au sud et entreprit le siège de Bourges. Six enseignes suisses restèrent à Blois, et le reste du régiment se rendit devant Bourges avec le connétable; le siège fut conduit assez mollement, et les huguenots, commandés par Hangest d'Ivoi, ne durent ouvrir les portes, le 31 août, que parce qu'ils
n'avaient plus de poudre. Ferait-on tout de suite le siège d'Orléans, ou marcherait-on d'abord en Normandie pour séparer les huguenots des secours qu'ils attendaient de l'Angleterre? On se résolut à ce dernier parti, pour des raisons plutôt politiques que militaires. La reine mère cherchait à isoler le prince de Condé; elle aimait mieux l'amener à la paix que l'accabler tout à fait, et redoutait presque autant de le perdre que de le voir triompher.
Le 11 septembre, l'armée royale leva le camp de Bourges; Frôhlich, à son grand regret, fut contraint de laisser six de ses enseignes en détachement à Beaugency ; avec le reste de son régiment, il suivit l'armée royale à Montargis, à Étampes, à Houdan et devant Rouen (29 septembre). Après un siège de six jours, le fort Sainte- Catherine fut pris d'assaut par une colonne composée de royaux et de Suisses. Le 10 octobre, les enseignes demeurées à Beaugency rejoignirent le régiment : l'investissement de Rouen devint assez étroit, et l'on mit quarante canons en batterie sur la ville. L'armée de siège comptait environ seize mille hommes : les Suisses étaient établis sur la montagne Sainte-Catherine; ils ne perdirent que fort peu de monde et ne prirent point part à l'assaut final. Pendant la durée de cet assaut, le roi, la reine et le connétable se tenaient près d'eux. Frôhlich raconte qu'après deux heures d'efforts, les assiégeants n'avaient pas encore fait grands progrès. Il était convenu qu'un trompette donnerait le signal de l'effort suprême. Mais un trompette de la ville vint sur les remparts en parlementaire pour essayer des
pourparlers entre les assiégeants et la ville. Les soldats royaux prirent le son de la trompette pour le signal de la grande attaque. Ils se jetèrent sur les remparts, entrèrent dans la ville et la mirent au pillage pendant vingt-quatre heures. C'était le désir de la reine de l'épargner; elle voulait même, suivant Frôhlich, lui accorder une chapelle protestante.
Les Suisses aidèrent, après la prise de Rouen, à la réduction de Dieppe, de Honfleur et de Harfleur, qui se fit sans la moindre difficulté. Le Havre seul restait aux mains des Anglais. Pendant la durée de cette campagne, Frôhlich réclamait toujours le complément de son régiment; on finit par le lui envoyer, et ce complément de huit enseignes était destiné à prendre une part trèsactive à la guerre. Le chef que les ofliciers avaient choisi était Louis PfyfFer. Tavannes les avait dirigés, à leur entrée en France, sur le corps du maréchal de Saint-André, qui guettait les renforts allemands amenés par d'Andelot, pour tenter de s'opposer à leur passage. Les Suisses ne furent point tourmentés par les cavaliers allemands qui 'remplissaient les environs de Langres; ils traversèrent Châtillon, Troyes, Sens, et arrivèrent à Melun le 16 novembre. 11 y a lieu de s'étonner que les Suisses-ne se soient point heurtés contre les Allemands, que d'Andelot conduisit par la Lorraine et par Langres; la marche de Pfyffer était presque téméraire, car il n'avait aucune cavalerie pour s'éclairer; mais d'xVndelot évitait lui-même avec soin toutes les rencontres, pressé qu'il était de conduire ses renforts au secours d'Orléans et de permettre aux huguenots de reprendre l'offensive.
:ii-2 LA RÉFORME AU SEIZIÈME SIÈCLE.
Condé prit une résolution hardie; il marcha sur Paris pour faire le dégât autour de la capitale et y jeter la terreur. Il avait joint les reîtres à Pithiviers. Ayant perdu un peu de temps à prendre les petites villes placées sur sa route, quand il arriva devant Corbeil, il trouva la ville fortement occupée. Tous les ponts étaient coupés entre Paris et Corbeil, et il fallait emporter ce point pour passer sur la rive droite du fleuve. Saint- André s'y était jeté avec sept enseignes de la Picardie, et les huit enseignes suisses de Pfyffer l'y avaient rejoint. Gondé rencontra une résistance obstinée et dut lever le siège le 23 novembre. Ce fut la première action où fut engagé Pfyffer; elle eut pour résultat très-important de contraindre Condé à rester sur la rive gauche de la Seine et de l'empêcher d'attaquer Paris par le côté le plus vulnérable. Quelques jours après, toutes les enseignes suisses étaient réunies à Saint-Germain, et le régiment se trouva au grand complet.
Condé avait continué ses opérations sur la rive gauche du fleuve : les huguenots s'étaient un moment avancés à Montrouge, à Arcueil, et menaçaient déjà les faubourgs de la capitale, quand la mort du roi de Navarre vint donner un tour nouveau aux aftaires. Condé était désormais le premier prince du sang. La reine mère lui fit de nouvelles ouvertures; mais les conférences n'eurent aucun résultat : Guise voulait seulement gagner du temps pour rallier toutes les forces royales. Condé était obligé de compter avec Coligny et avec les ministres, et la trahison de Genlis, un dessiens, qui quitta l'écharpe blanche, !ui rendit la modération
plus dilïicile. Les Parisiens, un moment livrés à la terreur, s'étaient vite habitués au siège, et leur insolence s'amusait déjà aux dépens de Condé : « Il prend Paris pour Corbeil. » Déjà Montpensier avait jeté des troupes gasconnes dans Paris, et Guise s'apprêtait à faire des sorties.
Le 10 décembre au matin, Condé leva le siège et partit à petites journées pour la Beauce. Qu'allait-il faire? L'avis de Coligny était qu'on allât en Normandie et qu'on cherchât à donner la main aux Anglais. Le duc d'Aumale, dans son Histoire des princes de Condé, dit que Condé proposa une résolution hardie. Les catholiques étaient sortis de Paris pour poursuivre les protestants. Ils étaient déjà à Étampes quand ceux-ci s'étaient arrêtés un moment à huit lieues de Chartres, à Saint-Arnoult. « Le prince voulait renforcer la garnison de cette place dans l'espoir qu'ils l'assiégeraient et qu'elle les arrêterait quelques jours; en même temps, il aurait marché sur Paris, vide de troupes, avec les siennes, se serait emparé des faubourgs de la rive gauche et s'y serait fortement logé, m II espérait forcer ainsi l'armée royale à repasser la Seine, et il pensait, à la faveur de la terreur inspirée par son audace, forcer la reine à lui accorder une bonne paix.
Ce projet, qui, suivant le duc d'Aumale, « n'était pas sans quelques chances de succès », fut combattu par l'amiral. Condé consentit à suivre l'avis de Coligny, et Ton poussa rapidement vers la rivière d'Eure. Dans la nuit du 18 décembre, Condé avait son camp sur la rive gauche de celte rivière, à Ormoy; l'amiral était à Néron.
Le connétable de .Montmorency n'avait pas deviné d'abord si Condé voulait reprendre le chemin d'Orléans ou s'en aller en Normandie; mais quand le mouvement des protestants se fut dessiné, il se prépara à leur disputer le passage. Les rapports suisses nous montrent le connétable en route le 13 décembre avec le régiment suisse, fort en ce moment de vingt-deux enseignes (environ six mille six cents hommes; et vingt-deux pièces de canon; dès qu'il eut compris les intentions de Condé, il se porta vivement dans la direction de Dreux. Le soir même où Condé mettait son camp sur la rive gauche de l'Eure, l'armée royale occupait les villages de la rive opposée.
Le duc d'Aumale a donné un récit très-complet et très-émouvant de la bataille de Dreux : les documents ne manquent pas sur cette terrible journée, la plus sanglante, la plus acharnée de nos guerres civiles. Les acteurs qu'elle mettait en présence sont d'une telle importance dans l'histoire de France que rien de ce qui les concerne ne saurait nous rester indifférent. Le duc de Guise, resté à la lêle de l'armée royale à la fin de la lutte, dicta sou « Discours de la bataille de Dreux » ; Coligny fit, de son côté, un « Bref Discours de ce qui est advenu en la bataille donnée près la ville de Dreux le samedy 1 9 de ce mois de décembre 1 562 ». On a le récit deThéodoredeBèzeetde beaucoup d'autres; mais, après tant de témoignages intéressés et passionnés, l'historien doit lire encore les rapports de Louis PfyfTer et des capitaines suisses qui survécurent au combat. Ces rapports furent écrits trois jours seulement après la bataille.
Pendant la nuit du 1 8 au 1 9 décembre, toute l'armée royale passa l'Eure en grand silence sur deux ponts, gravit les pentes crayeuses de la vallée et s'établit sur le grand plateau qui est au sud de Dreux; à onze heures du matin, elle était en ordre de bataille. Les protestants avaient une très-forte cavavalerie, environ 5,000 chevaux, et 8,000 hommes de pied, tant Allemands que Français, en tout 13,000 hommes; le connétable n'avait que 2,500 cavaliers, mais son armée, avec l'infanterie, s'élevait à 18,000 hommes. Des deux parts, les étrangers en majorité; car l'armée royale avait, outre la grosse phalange suisse de 6,000 hommes, 4,000 lansquenets allemands et 2,000 Espagnols (lettre du capitaine Juan de Ayala^ écrite du camp de Dreux, le ^2 décembre 1562). D'Andelot avait amené à Condé de 4,000 à 5,000 lansquenets et 2,500 reîtres, conduits par le maréchal de Rolthausen. Comme troupes françaises, il n'y avait du côté des catholiques que 36 compagnies d'ordonnance de grosse cavalerie de 50 lances, 22 enseignes d'hommes de pied gascons et 1 7 enseignes d'infanterie bretonne et picarde; du côté des huguenots, 800 cavaliers, 6 enseignes d'arquebusiers et 1 4 enseignes d'hommes de pied.
A cette époque, l'ordre de marche et l'ordre de bataille des armées étaient en quelque sorte les mêmes; on ne distinguait que l'avant-garde et la « bataille » ; au moment du combat, l'avant-garde formait l'aile droite, la « bataille », ce que l'on nommerait aujourd'hui le centre et l'aile gauche. La grosse phalange des Suisses forma à Dreux le centre de l'armée royale ; elle avait à
sa droite une aile très-forte, composée de gendarmes, d'Espagnols, de Gascons, de lansquenets; à gauche, des enseignes picardes et bretonnes; Montmorency se tenait avec ses gendarmes à la gauche des Suisses, entre son centre et son aile gauche.
Vingt enseignes suisses formaient deux rectangles qui avaient chacun quatre-vingts hommes de front et trente-six hommes de profondeur, reliés par les deux autres enseignes. L'armée royale, étant en bataille, marcha contre celle de Condé, qui lui montrait le flanc; et dans ce mouvement général, il arriva que la « bataille » se trouva très en avant de l'aile droite; aussi reçut-elle le premier choc des huguenots. La bataille de l'armée huguenote se composait de 450 hommes de grosse cavalerie, de 0 cornettes de cavaliers allemands, de 6 enseignes allemandes et 12 enseignes françaises. L'avantgarde, commandée par Coligny, comprenait 3o0 cavaliers français, 4 cornettes de cavalerie allemande, 6 enseignes allemandes et 2 françaises. Pour le combat, on avait séparé l'infanterie huguenote en deux masses, l'une allemande à la gauche, l'autre française à la droite ; on avait fait aussi deux grosses masses de cavalerie, l'une au centre, commandée par Condé, l'autre à la droite, commandée parColigny. Il était une heure quand la bataille s'engagea. Les Suisses, comme de coutume, se mirent à genoux, et les bras étendus, appelèrent à haute voix le secours de Jésus-Christ et de la vierge Marie; leur prière était courte : ils imploraient le ciel « de leur donner la victoire pour conserver les vraies Églises apostoliques et aussi pour que quelque honneur
pût en rejaillir sur leur chère pairie ». A peine relevés, ils avancèrent rapidement contre les hommes de pied allemands; en marchant, ils se trouvèrent la droite en l'air, sans lien avec le reste de l'armée royale. C'est à ce moment qu'ils reçurent l'attaque du prince de Gondé, qui se jeta sur l'aile découverte des Suisses : « Mouy et d'Avaray, écrit le duc d'Aumale, les attaquent de front; lui-même les prend à revers. La phalange est traversée, le prince court alors à ses reîlres et les divise en deux corps. Il lance les uns sur une trouée vivante où luimême vient d'ouvrir une large brèche ; les longs pistolets des Allemands achèvent l'œuvre de destruction commencée par la furia francese. Il oppose les autres à Damville et à d'Aumale, qui viennent au secours des Suisses. » Peu après la charge de Gondé sur les Suisses, Goligny, avec sa grosse cavalerie, chargea les gendarmes du connétable et les sépara de l'aile gauche des Suisses. La Rochefoucauld, avec une petite réserve, attaqua la phalange de front. Les Suisses étaient seuls, les troupes qui devaient les flanquer avaient été rejetées en arrière, la ligne de bataille des royaux était trouée; les huit canons qu'on leur avait donnés pour se couvrir avaient été pris ; le connétable avait en vain essayé de rallier ses forces, divisées par la charge de Goligny; tombé de cheval, il avait été forcé de se rendre. La bataille semblait perdue pour les catholiques, et déjà les reîlres commençaient le pillage. Si, à cette heure suprême, les Suisses s'étaient débandés, la cause de Gondé triomphait peut-être pour longtemps, peut-être pour toujours. Des étrangers qui ne comprenaient pas
notre langue, de rudes montagnards venus des hautes vallées d'Uri, de Schwyz, d'Unterwalden, de Zug, noms inconnus aux Français, tinrent ce jour-là dans leurs mains le sort de la France, Lucerne combattit pour Paris. Les bannières des cantons devinrent des oriflammes.
Les Suisses s'étaient reformés, resserrés en ordre : (|uand les hommes de pied allemands voulurent les charger à leur tour, non-seulement ils repoussèrent l'attaque; ils reprirent rolîensive et firent quelques centaines de pas en avant, assez pour reprendre les huit canons qu'on leur avait enlevés. La phalange des Suisses se trouva encore plus isolée après ces avantages obtenus sur les lansquenets, et la cavalerie huguenote qui l'avait d'abord brisée, puis débordée, et qui s'était dispersée assez loin , s'était de nouveau reformée et commençait à attaquer ses derrières. Depuis deux heures, elle portait tout le poids de la bataille : elle avait déjà perdu énormément de monde, quand elle reçut l'ordre de rallier le corps plus rapproché de l'armée royale. A ce moment, Tammann, qui avait le commandement, fut frappé à mort, la phalange se forma presque spontanément en petits carrés qui se défendirent même à coups de pierres contre la cavalerie qui tourbillonnait autour d'eux. Ce moment fut le plus périlleux de la journée pour les Suisses; heureusement que les troupes de l'aile droite, sous le duc de Guise et Saint-André, approchaient et préparaient leur attaque.
L'infanterie française qui formait l'aile gauche de Condé n'avait pas encore donné, mais toutes les autres
troupes de son armée avaient été engagées. Guise, qui avait pris le commandement après la capture de Montmorency, jugea que le moment décisif était venu. Déjà l'on félicitait Coudé de sa victoire; il montra l'aile droite catholique : « Vous ne faites donc pas attention à ce gros nuage qui va fondie sur nous? » Le corps tout entier de Guise et de Saint-André s'ébranlait; il changea bientôt la face des alfaires et convertit la défaite des catholiques en victoire. Nous ne raconterons pas cette deuxième phase de la bataille, la capture de Condé, la déroute des troupes huguenotes : nous ne dirons rien non plus du troisième acte, qui fut le terrible retour otTensif de Coligny; ces rencontres du soir furent les plus acharnées, et la bataille ne s'arrêta qu'à la nuit. Gohgny avait rendu à ce qui était devenu la défaite des siens quelque chose des apparences de la victoire, mais aucune des deux armées ne resta sur le champ de bataille. Elles semblaient comme épouvantées de leurs sanglants efforts, ainsi que des résultats de la lutte. Chacune avait perdu son chef : le commandement restait des deux parts à ceux qui personnifiaient le plus vivement les passions qui avaient poussé tant de mains vaillantes, à Coligny et à Guise. Slratégiquement, la bataille de Dreux était certainement un avantage pour les catholiques, car elle empêcha leurs adversaires d'exécuter leur dessein de marcher sur la basse Seine; on peut même soutenir qu'elle fut pour eux une victoire tactique, car, dit la Noue, « celui qui gaigne le camp du combat, qui prend l'artillerie et les enseignes d'infanterie, a assez de marques de sa victoire ».
La Noue, parlant de cette bataille, vante beaucoup la conduite des Suisses : « La seconde chose très remarquable fut la générosité des Suisses, qu'on peut dire qu'ils firent une digne épreuve de leur hardiesse. Car, ayant esté le gros corps de bataille, où ils esloient renversé à la première (charge) et leur bataillon mesme fort endommagé par l'esquadron de M. le prince de Condé, pour cela ils ne laissèrent de demeurer fermes en la place où ils avoient esté rangés bien qu'ils fussent seuls, abandonnez de leur cavalerie et assez loin de l'avant-garde. Trois ou quatre cents arquebusiers huguenots les attaquèrent, les voyant si à propos, et en tuèrent beaucoup, mais ils ne les firent déplacer. Puis un bataillon de lansquenets les alla attaquer qu'ils renversèrent tout aussitôt et les menèrent battant plus de deux cents pas. On leur fit ensuite une recharge de deux cornettes de reîtres et François ensemble, qui les fit retirer et avec un peu de désordre, vers leurs gens, qui avoient esté spectateurs de leur valeur. Et combien que leur collonel et quasi tous leurs capitaines demeurassent morts sur la place, si rapportèrent-ils une grande gloire d'une telle résistance. »
D'après les rapports ofliciels suisses, vingt et un officiers et trois cents soldats restèrent morts sur la place; le nombre des blessés qui moururent de leurs blessures fut si grand que peu de temps après il fut nécessaire d'envoyer de Suisse au régiment un complément de deux mille hommes. Charles IX écrivit aux cantons une lettre pour donner témoignage de la vaillance et des bons services des Suisses, « il ne se peult
dire que gens de guerre ayant jamais rien faict de mieulx ' ».
Le troisième jour après la bataille, les Suisses, suivant leur habitude, se rangèrent sur le champ de bataille, se mirent à genoux et adressèrent une prière à Dieu. Puis ils formèrent le cercle, et les officiers survivants nommèrent Ludwig Pfyffer colonel du régiment.
Après la bataille de Dreux, Coligny avait pris la direction d'Orléans, sans être poursuivi. Le duc de Guise ne bougea pas avant le 26 décembre ; il était le 9 janvier près de Beaugency, où il laissa les Suisses, qui y demeurèrent jusqu'au 3 février. Mais Orléans ne put èlre investi avant que Coligny, laissant d'Andelot dans les murs de la ville, eût avec quatre mille cavaliers pu se rendre à marches forcées en Normandie et s'unir aux Anglais, qui lui apportaient au Havre de l'argent, des troupes et des munitions. Le duc de Guise garda les Suisses auprès de lui pendant le siège d'Orléans. On a sur ce siège non-seulement les rapports de Pfyffer, mais les dépêches de Petermann de Glery, qui, avec le bourgmestre de Fribourg, Jacob de Praroman, était venu en France pour se rendre compte des pertes subies par le régiment suisse à Dreux et pour régler avec la cour de France les questions relatives aux arriérés de solde et à la solde de bataille, questions qui n'étaient jamais résolues à la satisfaction des cantons. Cléry se rendit devant Orléans; il trouva le régi-
' L'original de cette ieltie est aux archives de Luceriie.
ment suisse fort diminué-, la cour demandait des renforts avec insistance, car elle s'effrayait des nouvelles qu'elle recevait de Goligny et des Anglais, et le duc de Guise écrivit lui-même aux cantons catlioliques. On sait comment il tomba, le 18 février, sous la balle de Pollrot de Méré. Dans une lettre écrite le 28 février (conservée aux archives de Fribourg) , Cléry accuse les prédicants huguenots d'avoir été les instigateurs du meurtre. Trois jours avant de mourir, le duc de Guise prit congé des commandants suisses et serra encore une fois leur main. 11 était ridolc des cantons catholiques; lui mort, la guerre était presque terminée, et l'on ne chercha plus que les moyens de négocier. Gondé, raconte Cléry, avait trois fois tenté de s'échapper de sa prison, et l'on avait dû lui donner des gardes suisses, en qui l'on avait pleine confiance.
Dans les événements qui suivirent, le rôle des Suisses fut assez elïacé : protestants et catholiques firent ensemble le siège du Havre : les cantons envoyèrent à Pfyffer des ordres répétés pour lui enjoindre dv ne point permettre à ses troupes de servir sur mer ; les Suisses ne prirent part à aucun engagement pendant le siège et perdirent seulement quelques hommes par les maladies. Le siège fini, on renvoya beaucoup de monde, et le 22 octobre, le roi licencia la plupart des enseignes suisses. ïl ne garda que deux mille hommes environ , u qui est plus pour la recoignoissance du bon et ûdelle service que nous a\ons receu d'eulx et pour le témoignage de la seureté et fiance que nous avons en leur fidélité, que pour i)esoing que nous en ayons ».
Le traité d'union qui avait été conclu entre le roi de France et les cantons (à l'exclusion de Zurich et Berne) expirait en 1 564 et fut renouvelé dans cette année ; les négociations ne laissèrent pas que d'être assez difficiles, à cause des engagements des cantons avec l'Espagne, avec la Savoie et avec le Saint-Père , qui faisaient , si le mot était permis, une sorte de concurrence à la France pour avoir des hommes de pied bien organisés. La France toutefois avait quelques avantages dans les cantons; outre que les Suisses étaient attachés à la couronne française par des services déjà anciens, la diplomatie française pouvait toujours obtenir beaucoup des cantons catholiques en les menaçant de favoriser les cantons protestants : quand les cantons catholiques faisaient mine de trop se jeter du côté de l'Espagne, la France appuyait quelques prétentions de Zurich et de Berne. Les divisions religieuses de la Suisse servaient ainsi notre politique et nous ménageaient les moyens d'assurer et d'étendre notre influence. Le 19 décembre 1566, l'envoyé français, M. de Bellièvre, demanda aux cantons une levée de six mille hommes. Veut-on savoir quels prétextes il invoquait? Il ne parlait que (( des grandes et puissantes armées qui se dressent tant par mer que par terre , non-seulement en pais et royaumes qui sont proches à ceux du Roi Très-Chré-
tien, mais aussi en toutes les provinces (et dominations du Turcq ». Il n'est question, dans la dépêche, que des intérêts de la chrétienté : ce qu'on voulait en réalité, c'était se préparer à une nouvelle guerre religieuse : la lutte était, en effet, imminente. Après la mort du duc de Guise, la paix avait été bâclée à Amboise; mais malgré l'entreprise patriotique de la [reprise du Havre, la paix n'était pas rentrée dans les cœurs, et l'on s'adressait toujours à la «belliqueuse nation » quand on sentait venir l'heure de nouveaux, périls. Coligny aurait voulu tourner sur l'Espagne les armes de la France, pour empêcher le retour de la guerre civile; mais Catherine de Médicis penchait pour TEspagne et redoutait l'amitié delà reine Elisabeth : elle se laissa conduire par les Guise à Bayonne (juin 1565), et conféra avec le duc d'Albe. Le bruit se répandit dans toutes les Églises protestantes que la reine de France et l'envoyé du roi d'Espagne avaient préparé dans cette entrevue la complète extermination de tous les hérétiques. La reine caressait pourtant encore Condé ; elle lui permit peu après de se marier à la cour suivant le rite prolestant; elle accorda le prêche à tous les princes et à toutes les princesses de la religion, dans l'intérieur de leurs châteaux. On sait en effet depuis quelques années, car la vérité historique est tardive, que l'entrevue de Bayonne n'avait abouti à aucun résultat; et l'on dut se préparer à la guerre en France quand on vit le duc d'Albe sortir d'Italie avec une belle armée, passer le mont Cenis , et se diriger par le Dauphiné , la Franche-Comté et la Lorraine vers les Pays-Bas; nos frontières étaient pour
ainsi dire insultées; on fit mine de rassembler des troupes , et Condo en demanda le commandement avec l'épée de connétable : Catherine lui fit d'abord une réponse évasive; il était difficile de ne pas donner une armée au premier prince du sang quand tout semblait annoncer la guerre. « Le duc d'Anjou prit le prince à part et lui demanda fort haut de quel droit il voulait usurper une charge qui ne devait appartenir qu'à lui; puis, après quelques phrases débitées sur le ton de la menace , il se retira sans attendre la réplique. Le duc d'Anjou sortait à peine de l'enfance, et, quoiqu'il fût déjà l'objet des funestes prédilections de sa mère , rien n'avait révélé chez lui une ambition si vive et si précoce. Évidemment la leçon lui avait été faite. Gondé, surpris et irrité de cette sortie inattendue, demanda quelques explications; mais déjà on avait jeté le masque; il n'était plus question de guerre contre l'Espagne, ni d'armée à former : « Que ferez-vous donc « des Suisses? demanda-t-il. — Nous trouverons bien à « les employer », lui répondit-on. Le prince quitta immédiatement la cour '. ))
La marche du duc d'Albe le long de la frontière française avait-elle été un acte prémédité devant servir de pi'étexte à la cour pour rassembler des forces qui devaient ensuite être tournées contre les protestants? Tout semble aujourd'hui prouver le contraire ; la cour était en réalité très-mal préparée pour une lutte, même très-mal gardée. Mais les huguenots crurent à un cora-
• Histoire des princes de Condc, par le duc d' Ai mâle.
256 LA RÉFOfîME AU SEIZIÈME SIÈCLE.
plot, et prenant les devants, ils se résolurent à en empocher le développement par une action énergique.
Les Suisses, dont Gondé parlait à la reine dans la conversation que nous avons rapportée plus haut, avaient été lents à se réunie : les six mille hommes demandés par la France formaient vingt enseignes de trois cents hommes, et Pfyffer en était le colonel. II traversa Genève et se rendit à Châlons-sur-Saône, où toutes les enseignes furent réunies le I 1 août. Pfyffer estimait d'abord que sa mission consisterait à observer les Espagnols, mais il comprit bien vite qu'on aurait besoin de ses services contre les huguenots. Les Suisses furent dirigés sur Cliaumont ; ils passèrent par Beaune , Nuits, Is-sur-Tille près de Dijon et Longeau. Ils reçurent à ce moment l'ordre de se rapprocher du roi et d'aller à Château-Thierry. Ils arrivèrent dans cette ville le 19 septembre.
La cour était à Monceaux, inquiète des mouvements des huguenots. Condé,.Coligny, d'Andelot avaient été mandés, mais n'avaient pas reparu à la cour. La marche des Suisses précipita leurs résolutions. Le plus profond secret couvrait encore leurs desseins; tous trois étaient dans leurs terres, et la reine mère ne voulait pas encore croire à une prise d'armes; les conjurés avaient résolu de réunir secrètement leurs forces , de se jeter entre la cour et les Suisses, de livrer bataille s'il le fallait à ces derniers , de s'emparer du jeune roi et de chasser les Guise. Rozay en Brie était le lieu du rendez-vous. Aux premières nouvelles du rassemblement de Rozay, le roi et la reine mère quittèrent Monceaux et se rendirent à
Meaux; ils appelèrent les Suisses et envoyèrent François de Montmorency, le fils du connétable, auprès des huguenots pour les amuser de quelque négociation.
Le 25 septembre, entre neuf et dix heures du soir, le colonel Pfyffer reçut une lettre où on lui enjoignait de se rendre rapidement à Meaux avec toutes ses forces. Les Suisses partirent le même soir à minuit. Ils arrivèrent à Meaux le lendemain dans la matinée, et la rapidité de cette marche, faite en moins de douze heures, déjoua les projets des huguenots. Comme une partie de la bourgeoisie de Meaux avait adopté la nouvelle foi , dix enseignes prirent la garde de la ville et des postes, le colonel lui-même fit la garde avec son enseigne auprès du roi pendant la nuit du 26 au 27 ; les dix autres enseignes campèrent dans un faubourg. On répète généralement, d'après de Thou et la Popelinière, que les Suisses ne restèrent que trois heures à Meaux ; ils y passèrent deux jours.
Le connétable et le chancelier' de l'Hospital étaient d'avis que le roi s'enfermât à Meaux, sous la garde des Suisses ; ils craignaient de le livrer au hasard d'un combat ; on n'avait point de cavalerie, et la marche sur Paris leur semblait, dans ces conditions, trop hasardeuse. « M. de Nemours débatit fort et ferme qu'il faloit gagner Paris pour beaucoup de raisons, — et pour ce fut il crû, disant que sur la vie il mèneroit le roi sain et sauf dans Paris. » (La Popelinière.) Tous les Guise s'étaient retirés de la cour, pour ôter à ceux de la religion le prétexte de se servir de leur nom et de représenter le roi comme leur prisonnier. La marche sur
Paris ne fut donc pas décidée sur leur conseil, mais uniquement sur le conseil du duc de Nemours. Davila raconte que le connétable ne se résolut au départ qu'après que le colonel des Suisses eut demandé à parier au roi et lui eut dit qu'il se faisait fort de le ramener à Paris avec ses piques. Les relations des officiers suisses ne mentionnent point cet épisode dramatique; il est à croire cependant que l'on prit l'avis de Pfyffer avant de se résoudre au départ. Laissant dix enseignes, la moitié du régiment, à Meaux pour couvrir la retraite, le* colonel partit à minuit, dans la nuit du 27 au 28 septembre, avec les dix autres enseignes et avec la cour; à une petite distance de la ville, il rangea la phalange en bataille et se mit en route vers l'aube. A ce moment , les dix autres enseignes quittèrent la ville; elles le rejoignirent, et se mirent aussi en ordre de bataille. Le régiment formait ainsi pendant la marche deux grands rectangles, comme à Dreux. Les seigneurs catholiques, à cheval, entouraient lé roi. On avait déjà fait la moitié du chemin, quand on aperçut un gros de neuf cents ou mille cavaliers huguenots dans le vallon où sont Lagny et Chelles. Condé et d'Andelot, suivant les rapports suisses, avaient environ deux mille chevaux; les écrivains protestants ne parlent que de cinq cents hommes. Pfyffer fit arrêter les Suisses; il mit le roi et la famille royale au centre d'une phalange unique et plaça les arquebusiers aux sommets du grand rectangle. Les Suisses mirent genou en terre et firent leur prière pour se préparer au combat. Ils voulaient marcher à l'ennemi, mais Pfyffer donna l'ordre d'attendre l'attaque
et fit défense aux arquebusiers de tirer avant d'être sûrs de leur coup. Cette prudence n'était pas dans les habitudes des Suisses, qui, une fois formés en phalange, marchaient toujours en avant, soit contre l'infanterie, soit contre la cavalerie ; mais le connétable avait un dépôt qu'il ne voulait pas exposer inutilement aux risques d'un combat. La fière mine et le grand nombre des Suisses en imposèrent peut-être moins à la brave cavalerie huguenote que la présence du jeune roi ; les protestants se contentèrent de tourner autour de la phalange, qui se remit bientôt en marche. A Lagny, on crut un moment à une attaque, au passage d'un ruisseau; mais les arquebusiers couvrirent les Suisses pendant le passage; aussitôt après, le roi, la reine, le frère du roi, sa sœur. Madame Marguerite, le duc de Bouillon, encore enfant, les dames et les seigneurs de la cour prirent le chemin le plus court pour aller à cheval à Paris. Le connétable et les Suisses les couvrirent et leur donnèrent le temps de prendre de l'avance ; le soir, ils firent une halte au Bourget, et, à une heure du matin, ils firent leur entrée dans Paris. Les escadrons huguenots n'avaient fait qu'insulter l'escorte du roi, sans en venir véritablement aux prises, et Charles IX n'oublia jamais cette journée où on l'avait fait marcher plus vite que le pas.
La retraite de Meaux donna un grand renom aux Suisses et leur fut comptée à l'égal d'une victoire. On admira comment des enseignes nouvellement levées avaient une si forte discipline, et combien elles étaient promptes dans leurs mouvements. Paris les considéra
260 r.A RKFORMK AU SEIZIÈME SIÈCLE.
{'omine les sauveurs du jeune roi, et Ton se fit une fête d'aller les voir dans leurs quartiers du faubourg Saint- Honoré. Les conséquences politiques de la retraite de fléaux, et surtout de la marche des Suisses de Château- Thierry surMeaux, étaient de la plus haute importance. Si le roi fût devenu le prisonnier du prince de Condéet des Châtillon, toute notre histoire nationale eût peut-être changé de face. La monarchie ne courait aucun danger, et aucun des deuK partis en lutte ne songeait à séparer sa cause de la cause royale; mais tous deux voulaient avoir le roi, comprenant que, sans lui, ils ne pouvaient conserver ou gagner le cœur du peuple.
Le lendemain de l'arrivée des Suisses, le roi alla remercier le colonel Pfyffer et ses ofiiciers pour le service qu'ils avaient rendu à sa couronne. On a raconté que, pendant la marche de JMeaux, Charles IX passa au cou de Pfyffer l'ordre de Saint-Michel et lui permit de mettre les fleurs de lis dans ses armes. Les rapports suisses, qui auraient certainement mentionné ce fait, n'y font aucune allusion. La famille Pfyffer possède, il est vrai, un fort beau collier en or du temps de Henri II, mais ce collier n'est pas celui de Saint-Michel. Elle conserve aussi le Saint-]Michcl du petit ordre (l'image de saint .Michel pendue à un ruban noir), mais il ne fut apparemment donné à Pfyffer qu'après la bataille de Moncontour.
Le roi était si content des Suisses que, peu de jours après son retour à Paris, il fit demander par son ambassadeur une nouvelle levée de quatre mille hommes : neuf enseignes furent immédiatement envoyées à Nautua
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et de là partirent tout do suite pour Paris. De graves événements avaient lieu pendant ce temps; Condé avait entrepris le blocus de Paris et en occupait les principales approches. Il y avait dans la capitale, outre les Suisses, les troupes de Strozzi qu'on avait fait revenir de la Picardie, et celles de Brissac, revenues de Lyon. Le 10 novembre, le connétable sortit avec toutes ses forces, occupa la plaine de Saint-Denis et offrit la bataille aux huguenots, qui se tenaient entre Aubervilliers et Sainl-Ouen.
Pendant la bataille dite de Saint-Denis, les Suisses avaient à leur droite quatorze pièces de canon et un peu plus loin la cavalerie de Cossé, de Biron, de Damville et d'Aumale; à leur gauche, se tenait le connétable, qui avec un corps de cavalerie occupait le centre de la ligne de bataille. La bataille de Saint-Denis fut surtout une affaire de cavalerie, car les huguenots n'avaient presque pas d'hommes de pied. Les Suisses n'eurent donc qu'un rôle à peu près passif, et Pfyffer écrivit dans son rapport qu'il n'avait pas perdu un seul homme; la phalange empêcha sans doute les huguenots d'user des avantages qu'ils avaient obtenus au début et permit à la cavalerie royale de se reformer. L'ambassadeur de France dit aux cantons « que le régiment de la nation des hgues n'a rien oublié de sa générosité accoutumée, s'estant très-vaillament présenté en bataille, si que les ennemys ne les auserent attaquer et ne s'est perdu ung seul homme des leurs ». Pfyffer écrivit : « Si le jour eût été plus long, nous en eussions fini avec eux. ))
Les huguenots firent encore très-bonne contenance
le lendemain, mais ils levèrent le blocus de Paris. Le vieux connétable de Montmorency était mort à la bataille de Saint-Denis : en le tuant, écrivait Pfyffer dans son rapport, les huguenots « ont tué un ennemi qui leur était bon ». Le connétable avait, en effet, toujours cherché à s'interposer entre les deux partis; allié aux Chûtillon, il était l'ennemi de la maison de Lorraine. Catherine de Médicis fit nommer lieutenant général du royaume le duc d'Anjou , le jour où il entrait dans sa quinzième année; ce jeune prince devenait ainsi le commandant de l'armée royale, et le 4 9 décembre, le roi écrivait au colonel Pfyffer :
(( Sieur colonel, vous scavez assez de longue main la fyance que j'ay en vous et ceux de vostre natyon, dont je ne pouvois faire plus ample ny meilleur tesmoynage qu'en vous baillant mon frère vous commander en mon armée. » Il lui explique ensuite qu'une « certaine entreprise doit se fere avec ung bon nombre de cavallerie, laissant derryere les Suisses, gens de pied francoys et l'artillerie, employez a ung autre effect » ; mais que le duc d'Anjou ne doit point se joindre à cette cavalerie et doit demeurer avec les Suisses.
Pendant la campagne qui suivit, l'armée royale fut pour ainsi dire énervée par les négociations de la reine, qui ne désespéra jamais de ramener à elle le prince de Condé; mais celui-ci ne fit qu'amuser la reine mère et opéra sa jonction avec Jean Casimir, qui lui amenait de grands renforts allemands. L'armée de Condé, très-faible au début, s'éleva bientôt à trente mille hommes; cette armée était toutefois fatiguée de la guerre, et les nobles
huguenots auraient voulu en finir dans une bataille rangée qu'on leur refusait toujours.
Le régiment suisse s'était accru de quatre mille hommes qu'on avait trouvés à Vitry le 28 décembre 1567. Il resta dix jours immobile dans cette ville. On n'a aucun rapport suisse entre le commencement de l'année 1 568 et le mois de mars ; la cavalerie huguenote tenait la campagne et arrêtait tous les courriers. Le 5 mars, Pfyffer rapporte que l'armée royale était repartie pour Paris, où elle était rentrée le 19 février. Pendant cette marche d'hiver, le régiment avait eu beaucoup de malades, et un grand nombre d'hommes avaient déserté. Le séjour à Paris n'avait pas arrêté la désertion , et les malades étaient toujours en très-grand nombre. On a une curieuse lettre du conseiller de Lucerne, où il se plaint que les officiers de Lucerne n'aient pas encore envoyé d'argent à leurs familles, comme avaient déjà fait ceux deFribourg et de Soleure. Pfyffer et les officiers de Lucerne répondent qu'on n'a rien envoyé parce que les routes ne sont pas sûres et que l'argent tomberait aux mains des huguenots. La paix de Longjumeau mit fin aune campagne où les Suisses n'avaient pu recueillir aucune gloire. Parmi les causes qui déterminèrent la paix, Pfyffer fait sonner très-haut la conduite des reîtres allemands de l'armée royale. Beaucoup de ces reîtres, dit-il, étaient de la nouvelle religion, et toutes sortes d'intelligences s'étaient établies entre eux et les soldats du Palatin qui avait grossi l'armée de Condé. Reîtres royaux et reîtres de Condé avaient à l'envi saccagé le royaume, et si la guerre eût duré plus longtemps, la
famine eût été universelle. Le régiment suisse cantonné à Villeneuve-Saint-Georges fut décimé par les maladies jusqu'au moment où on le licencia. Dix enseignes seulement restèrent en France.
La paix de Longjumeau, imposée par la fatigue et le dégoût, ne pouvait être qu'une courte trêve : Condé et la reine avaient donné au royaume le temps de respirer, mais les meneurs des deux partis étaient mécontents. Coligny n'avait pas déguisé sa mauvaise humeur. Le roi de France demanda quatre mille hommes aux cantons pour faire un gros régiment; un peu plus lard il demanda que l'on fît non plus un seul régiment suisse de dix mille hommes, mais deux régiments de six mille hommes chacun. On se contenta cependant de porter à ce chiffre le régiment Pfyffer, et avec quatre mille hommes de nouvelles levées, on fit un second régiment qui fut commandé par Cléry, de Fribourg.
Condé s'était retiré à Noyers, en Bourgogne, une forteresse placée au centre de quantité de maisons huguenotes. D'Andelot était à peu de distance, dans son château de Tanlay. Condé et Coligny partirent ensemble de Noyers, le 23 août, pour recommencer la guerre; ils se dirigèrent sur la Rochelle, où ils arrivèrent le 20 septembre. On attendait des renforts de la reine Elisabeth et du duc des Deux-Ponts. La reine de Navarre
s'était jointe aux insurgés, et la lutte devait cette fois avoir pour théâtre le pays au sud de la Loire. Dès le 10 août, trois enseignes du régiment suisse avaient été envoyées à Orléans; pQ,u de jours après, le reste suivit, et l'armée royale se concentra autour de cette ville. Le duc d'Anjou, qui la commandait, passa par Blois et Amboise; il rencontra à Chatellerault l'armée de Condé, forte d'environ trente mille hommes; l'armée royale avait vingt-sept mille hommes, dont vingt mille hommes de pied.
Condé voulait s'assurer un passage sur la Loire et aller soulever le nord de la France, tandis que le duc d'Anjou cherchait à le tenir enfermé dans la Saintonge. Une bataille eut lieu à Jazeneuil (près de Lusignan), bataille hasardeuse et confuse, sans résultats tactiques: l'avantage stratégique appartint à Condé, car pendant que Tarmée royale restait sous les armes et rectifiait ses positions, Condé prenait l'avance sur le chemin de la « France » ; c'est ainsi qu'on appelait encore le pays au nord de la Loire. Les Suisses, avec l'armée royale, quittèrent les environs de Poitiers et suivirent Condé à Mirebeau et Loudun. Un froid terrible ayant imposé une sorte de trêve aux deux armées, Condé prit ses cantonnements autour de Loudun, et le duc d'Anjou à Chinon. La campagne de 1568 était finie; celle de 1569 devait être une des plus sanglantes de nos guerres civiles. Condé tenait les villes principales du Poitou ; les royaux gardaient les affluents de la Loire et de la Vienne, pour empêcher la jonction de Condé avec les secours allemands qui d'ordinaire longeaient les sources de la
Seine et de ses affluents, pour arriver dans la vallée de la Loire. On reprit la campagne dès la fin du mois de janvier, on manœuvra beaucoup des deux parts, et les deux armées ne se trouvèrent en présence que le 1 3 mars à Jarnac. Le duc d'Aumale a donné une brillante description de la grande bataille qui s'y livra, et les rapports suisses permettent seulement d'ajouter quelques touches au tableau qu'il a tracé.
A la faveur de la nuit et d'un brouillard épais, l'armée royale traversa la Charente sans être aperçue. Le duc d'Anjou, qui avait communié de bon matin avec tous les princes, la rejoignit sur la rive droite, à neuf heures du matin. L'avant-garde était commandée par Guise, Martigues et Montpensier. Elle était suivie des Suisses, avec l'artillerie et la cavalerie allemande; ensuite venait le duc d'Anjou avec la bataille; l'armée déboucha ainsi en une seule colonne. Elle ne fut aperçue qu'à ce moment par les patrouilles huguenotes. On sait comment Coligny etd'Andelot furent accablés, comment les appels de Coligny empêchèrent Condé de faire la retraite en bon ordre qu'il commençait déjà et l'amenèrent sur le champ de bataille, où il trouva la mort d'un héros.
Les Suisses étaient, comme toujours, à peu près au centre de la ligne de bataille des royaux; PfyCfer dit positivement dans son rapport que ses hommes n'en vinrent pas aux mains pendant les principales attaques ; quand la bataille était déjà perdue pour les huguenots, ils tombèrent seulement sur les hommes de pied de l'armée de Condé qui cherchaient à passer la Charente sur des ponts. Quand Condé fit sa charge avec la
noblesse française, il se jeta sur les gardes rouges de Monsieur; les Suisses ne pouvaient être loin du duc d'Anjou. Dans la lettre que le roi écrivit au colonel après la bataille, il dit : « M'ayant plus particulièrement mondict frère mandé le bon devoir que vous y avait fait, ayant par votre moien obtenu la victoire, que Dieu luy a donnée. » Il n'y a peut-être là qu'une forme de la phraséologie toujours un peu emphatique du seizième siècle. Voici ce que dit Pfyffer de la mort de Condé : « Le prince de Condé est arrivé au milieu des nôtres, mais ils l'ont tué. J'ai entendu dire du duc lui-même qu'il leur avait offert 12,000 couronnes s'ils voulaient lui garder la vie sauve, mais ils ne l'ont pas voulu. Aussi le duc se montre-t-il très content d'eux ; on dit qu'il veut leur faire présent de 1 0,000 couronnes. »
Un officier suisse, HoCFner, écrit au sujet de cette mort : « Que Dieu tout puissant soit miséricordieux pour le pieux prince de Condé,... car il éloit un prince pieux et droit, mais il a été honteusement abusé par l'amiral Gaspard de Colony (Coligny)... » Un autre officier suisse appelle Condé, « ce grand abimeur de pays et de gens et faiseur de malheurs » {grossen land und liUverderber imglûhmacher).
Les protestants ne voulaient pas, ne pouvaient pas séparer leur cause de la cause royale ; leur ambition était de mettre leur foi sur le trône , et à défaut du roi, il leur fallait du moins un prince du sang. Condé mort, ils s'empressèrent de reconnaître comme leur chef Henri de Navarre , mais pour un temps Coligny devint le véritable maître du parti.
Pendant qu'on se battait sur la Charente et la Vienne, les troupes allemandes du duc des Deux-Ponts faisaient une puissante diversion dans l'est de la France. On leur avait opposé le duc d'Aumale avec mille chevaux, huit mille hommes de pied, le régiment suisse de Cléry et cinq mille Allemands et Wallons envoyés par le duc d'Albe. La cour crut un moment que le prince d'Orange joindrait ses efforts à ceux du duc des Deux-Ponts et se tournerait avec ce dernier sur Metz pour reprendre cette ville à la France; l'inquiétude avait été si vive que le roi se rendit à Metz en personne. Le duc des Deux-Ponts avait réuni ses troupes en Alsace; il passa en revue, le 15 mars, près de Haguenau, une armée composée de sept mille cinq cent quatre-vingt-seize cavaliers et six mille hommes de pied, outre six cents seigneurs français et allemands. Le prince d'Orange et ses deux frères Louis et Henri de Nassau étaient dans son état-major. Il prit à peu près la route que d'Andelot avait suivie en 1562, il entra en Bourgogne, et le 24 mars il se trouvait à Beaune. L'armée allemande manœuvra avec une telle rapidité qu'elle put passer sans obstacle du bassin de la Saône dans celui de la Loire, et franchir ce fleuve à la Charité et à Pouilly.
Coligny pouvait reprendre la campagne : il fit sortir son armée des forteresses et s'unit, le 12 juin, aux Allemands sur la Vienne, près de Limoges. Le duc des Deux-Ponts, qui avait dû être transporté pendant la marche de son armée, était mort la veille, et le commandement des Allemands avait été pris par le comte de Mansfeld (les Allemands n'avaient pas voulu reconnaître
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le prince d'Orange pour chef). Le colonel Pfyffer se lamente dans ses lettres sur les fautes de l'armée royale de Test , qui avait laissé les Allemands traverser toute la France sans obstacle et permis ainsi à Coligny de sortir des griffes deTavannes, le conseiller militaire du duc d'Anjou. Le champ de bataille des deux partis se trouvait maintenant en Limousin, « pays de châtaignes et de montagnes », pauvre et sans ressource. Les deux armées étaient à peu près d'égale force, car si Coligny avait les Allemands de Mansfeld, l'armée de Tavannes avait été renforcée de celle du duc d'Aumale. Un combat eut lieu le 25 juin, à Roche-Abeille, près de Saint- Yrieix. « C'a été un jour sauvage, écrit Pfyffer, avec pluie et brouillard. » Il se plaint que la nature boisée du terrain ait empêché ses hommes de bien travailler, comme ils en avaient envie. L'amiral réussit à surprendre à l'aube l'avant-garde des royaux; Strozzi, qui commandait l'infanterie, se porta à l'aide de l'avantgarde avec les hommes de pied; mais n'ayant point de cavalerie, attaqué par des forces supérieures, il fut repoussé et fait prisonnier; ses troupes se replièrent sur les Suisses et ne se reformèrent qu'à l'abri de leur phalange. La pluie tombait à torrents, et l'amiral ne continua point la lutte. Ne pouvant plus vivre en Limousin , il passa avec le gros des siens dans le Périgord, oii il entreprit divers sièges.
Les Suisses prirent le chemin de la Touraine ; Pfyffer tomba malade en route, mais nous le retrouvons le 1*=' septembre au camp de Gourcey, près de Tours. Les maladies causaient de grands ravages dans les deux
armées : les Allemands mouraient en grand nombre, les Suisses du régiment Cléry étaient décimés. Coligny avait fini par porter tous ses efforts contre Poitiers, où s'était jeté le jeune duclde Guise, âgé seulement de dix-huit ans. Le sige avait déjà duré six semaines, quand le duc d'Anjou résolut de quitter son camp près de Tours et d'aller au secours de Poitiers. Il se mit en roule avec environ trente-deux mille hommes (douze mille hommes de pied, quatre mille cinq cents cavaHers noirs, trois mille Italiens, quatre mille deux cents chevaux français, huit mille Suisses). Il alla mettre le siège devant Châtellerault, où Coligny avait envoyé ses malades. En apprenant cette nouvelle , l'amiral leva le siège de Poitiers et marcha sur Châtellerault. Guise, qui avait montré pendant les épreuves de ce siège la bravoure de sa race, sortit de Poitiers et alla rejoindre le duc d'Anjou. Celui-ci avait aussi levé le siège de Châtellerault ; on tournait le dos aux murailles et l'on allait encore une fois en venir aux mains en bataille rangée. Les Suisses disaient tout haut qu'ils ne voulaient pas servir pendant un nouvel hiver si on ne leur accordait la bataille; les Allemands de Coligny, qui n'étaient point payés, la demandaient aussi; les gentilshommes étaient las. Le 25 septembre, Pfyffer écrivait de Chinon : «Que Dieu et sa sainte mère Marie fassent cette grâce à notre jeune prince et à nous, que nous puissions en finir d'une fois, car cette guerre coûte cher à bien des pauvres gens de toutes nations, et il y a dans ce pays de tels gémissements et une telle misère que cela fait mal au cœur. » Ce même jour, le duc d'Anjou passait
la Vienne avec son armée et se mettait en marche sur Loudiin. Les Suisses partaient en tête avec l'artillerie et six mille hommes de pied^; la cavalerie suivit le lendemain. Coligny avait fait mine de prendre la direction de Ghâtellerault , puis slî retournant brusquement, il arriva le 30 septembre de bonne heure à Saint-Clair, près de Moncontour, avec six mille cavaliers français et allemands et douze mille hommes de pied. Il commandait lui-même l'avant-garde ; Ludovic de Nassau était avec la bataille.
Le 3 octobre , les deux armées se trouvèrent en présence , ayant chacune à dos un pays hostile, dans la plaine qui sépare Moncontour de Mirebeau. L'armée royale, lit-on dans les Mémoires de Ta vannes, était ainsi formée : « Il range les bataillons et escadrons d'un front, celui des Suysses aucunement advancé, duquel il avoit couvert les flancs d'arquebusiers et chariots entremeslé les nations; sur le flanc droit un régiment de gens de guerre françois, un de reistres et un autre d'Italiens; sur la gauche deux de cavalerie françoise, et au milieu un de reistres, fait un ost de réserve, conduict par M. de Cossé, qu'il met derrière les Suisses, l'artillerie advancée sur les deux coings, proche laquelle étoit l'infanterie, l'aisle droite en forme d'avant-garde, conduict par M. de Montpensier, la gauche, qui étoit la bataille, par Monsieur... L'armée des huguenots étoit de mesure estendue, les lansquenets et les arquebusiers au milieu, l'amiral conduisoit l'avant-garde sur le flanc droict, et le comte Ludovic commandoit à la bataille au flanc gauche. »
Le régiment de Cléry, réduit à deux mille hommes, était à l'aile droite, avec deux régiments d'aïquebusiers, la cavalerie allemande et un peu de grosse cavalerie française sous Guise et Martigues ; le régiment de Pfyffer, au grand complet, était dans la bataille avec le duc d'Anjou , en deux phalanges dont l'une servait de réserve à l'autre. La première phalange était renforcée de deux mille chevaux allemands et des hommes de pied espagnols et flamands ; la seconde, de quatre régiments français d'hommes de pied. Le duc d'Anjou était entre les cavaliers du margrave de Bade et les Suisses de Pfyffer, flanqués de deux régiments d'arquebusiers et de la cavalerie du maréchal de Cessé. Au moment critique, le duc d'Anjou se jeta dans la mêlée avec le margrave de Bade, qui fut tué à ses côtés; à ce moment, Tavannes fit avancer le régiment Pfyffer au pas de course et fit charger la cavalerie royale pour dégager le duc d'Anjou : quinze cents cavaliers vinrent charger les Suisses en flanc pendant qu'ils couraient en avant. Mais ils ne purent entamer la phalange , même en marche, et s'en retournèrent « en faisant leur limaçon accoutumé ». Le régiment suisse tomba sur un régiment d'arquebusiers français de deux raille hommes, abandonné de sa cavalerie, et le mit en pièces. Pendant ce temps, le régiment Cléry luttait contre ce qui restait de la cavalerie huguenote, rompue par le duc d'Anjou. La bataille fut singulièrement courte et cependant trèsmeurtrière , car tout le monde avait donné ; les pertes des huguenots s'élevèrent à dix mille, quelques-uns disent même quatorze mille tués et prisonniers; celles
des royaux furent très-faibles. Les Suisses ne donnèrent point de quartier à Moncontour et tournèrent surtout leur furie sur les lansquenets allemands ; le régiment Cléry fut seul engagé avec ces derniers ; Pfyffer n'eut affaire qu'aux reîtres allemands et à l'infanterie française. « Il ne faut pas oublier, dit M. de Segesser, que la coutume du temps était de ne faire prisonniers que ceux qui pouvaient payer rançon, et qu'on ne pouvait laisser la vie sauve à l'ennemi que sur ordre supérieur. » Le duc d'Anjou fit grâce à ce qui restait des lansquenets et à mille arquebusiers français, qui mirent bas les armes après le combat. Cléry mourut le 19 octobre; Pfyffer alla en Suisse immédiatement après la bataille et ne prit point de part aux opérations qui la suivirent , notamment au siège de S'aint-Jean-d'Angely, pendant lequel les Suisses eurent à repousser une sortie. « Comme, dit la Noue, i'assiègement de Poitiers fut le commencement du malheur des huguenots, aussi fut celui de Saint-Jean-d'Angely l'arestde la bonne fortune des catholiques. Et s'ils ne se fussent amusez là et eussent poursuivi les reliques de l'armée rompue, elles eussent été du tout anéanties. »
Les deux régiments suisses furent ramenés aux environs de Tours; mais le duc d'Anjou ayant quitté l'armée, ils refusèrent de servir plus longtemps. On ne leur donnait point d'argent, et ils réclamaient en vain leur solde de bataille. On se décida à les licencier, et le 1 9 mars 1 570 ils étaient à Dijon , en route pour la Suisse.