Voir, plus loin, le chapitre du Prosélytisme en Limousin
3. Ces jugements nous sont fournis par des conclusions de M. Leroux sur les jésuites [Archives de la Hautp- Vienne, D. XX), et par les notices de Labiche sur les religieux des autres ordres qui se distinguèrent par leurs talents et leurs vertus, à cette époque, dans le diocèse de Limoges. Il suffit, pour cela, de citer les noms des Pères Drapeiron, Crouchaud et Poillevé, dominicains. Les Pères Rccollets Urbain-Ville et de Linyac, célèbres prédicateurs à cette époque, originaires du Limousin, n'ont guère prêché de leur temps qn'à Saint-Janien.
FRANÇOIS DE LA FAYETTE lOT
Jean Le Jeune naquit en 1592, à Poligny, dans le comté de Bourgogne, d'une ancienne famille noble et consulaire. Son père était conseiller au parlement de Dôle. Sa mère était aussi une personne de condition, mais plus respectable encore par ses vertus et ses qualités. L'aîné de ses enfants se fit jésuite, et fut provincial dans le Nouveau-Monde. Deux de ses sœurs fondèrent le monastère des Annonciades, à Pontarlier. Jean Le Jeune fut nommé, dans sa jeunesse, chanoine de la collégiale de Notre-Dame d'Arbois. 11 était à Dôle, étudiant en l'Université, quand le P. de Bérulle y vint, pour la visite des Carmélites. 11 se sentit inspiré de s'attacher à lui, alla se jeter à ses pieds, et renonça courageusement à tout, à son bénéfice, à sa famille, à son pays, pour suivre sa vocation.
11 fut reçu sous la discipline de l'Oratoire, dans la maison du Petit-Bourbon, le 21 novembre 1613 ou 1614, et y passa trois ans de suite. Le P. de Bérulle faisait, d'un sujet d'une si grande espérance, une estime si singulière, qu'il voulut prendre soin de lui et lui servir d'infirmier, durant une maladie contagieuse, dont son disciple fut atteint. Le zèle, dont il le voyait pénétré pour la conversion des âmes, le porta à le faire ordonner prêtre, dès qu'il en eut l'âge, et à le consacrer à la vie apostolique, prévoyant que Dieu se servirait de lui, pour opérer de grands biens dans son église.
Après avoir introduit la réforme dans l'abbaye du Tart, communauté de filles du diocèse de Langres (1622), et passé quelque temps au séminaire de cette ville, le P. Le Jeune fut destiné à l'apostolat des missions, vers lequel le portaient son attrait et son talent le plus marqué. Il n'eut jamais de désir plus vif, que celui d'annoncer l'Evangile aux pauvres de la campagne. Il préférait toujours les hameaux aux grandes villes, et n'allait prêcher dans celles-ci que par obéissance, et pour ne pas résister aux instances réitérées, de tous ceux auxquels la réputation qu'il avait du plus excellent missionnaire qui fût en France, inspirait le grand désir de le voir et de l'entendre. Aussi ses missions embrassèrent presque tout le royaume, et durèrent soixante ans.
Nulle part la parole de Dieu ne resta sans fruit de sa bouche. Cinq ou six heures d'oraison étaient pour lui trop courtes avant ses prédications, pour attirer l'esprit de componction sur ses auditeurs. De là venait, qu'on vit tant de conversions admirables, opérées par son ministère, en tous temps, en tous lieux, en toutes manières. On vit des villes entières pénitentes, des ennemis mortels réconciliés, des compagnies de piété établies, des monastères de Tun et l'autre sexe peuplés, une infinité de pécheurs de toutes sortes d'états et de conditions convertis, et, ce qui est plus rare dans les missions, des conversions de durée, des changements stables, des fruits permanents.
En 1635, il prêcha l'Avent et le Carême d'après, à Notre-Dame de Bouen. C'est vers ce temps-là, qu'il perdit la vue, sans espérance de la recouvrer. 11 supporta ce triste accident, avec une admirable tranquillité, et sans discontinuer aucun de ses travaux. Il ne fut sensible qu'à la privation du bonheur de dire la sainte messe^ que
son état lui interdisait pour toujours. On vit, dès lors, un de ses confrères, le P. Michel Le Fèvre, qui avait enseigné la rhétorique dans les collèges de l'Oratoire, se dévouer par humanité au service du P. Le Jeune, surnommé désormais le Père Aveugle. Ce guide charitable lui servit de lecteur et de secrétaire. Il lui disait tous les jours la messe, il le servait à table, et le soignait dans le cours de ses maladies-, avec une attention, un zèle et une assiduité parfaites. Il lui fut principalement utile, pour tempérer Tardeur de son zèle, et l'empêcher d'exercer sur lui des austérités contraires à sa santé.
Le P. Le Jeune prêcha les Avents et les Carêmes, dans les principales chaires des églises de Toulouse, notamment à la Dalbade et à la cathédrale, en 1640, 1641, 1642, 1646, 1659, et 1662, laissant toujours son auditoire, très satisfait de ses excellentes prédications ^. Il prit, en 1644, une grande part aux missions de controverse, que la régente Anne d'Autriche fit donner, à Metz, en faveur des calvinistes, sous la direction des prêtres de Saint-Lazare.
Ses supérieurs rappelèrent d'Orange le P. Le Jeune, vers 1650, pour l'envoyer prêcher à Limoges, où l'appelait l'évêque François de la Fayette, qui l'avait entendu déjà, en 1625, à la cour de France. Il parut, pour la première fois, dans cette ville en 1651 ^, pour remplir la station du Carême et de l'Avent dans l'église de Saint- Martial, aux frais du « corps de ville ». On l'écouta avec tant d'ardeur, on lui témoigna tant d'empressement de le retenir 3, et il se sentit lui-même tant d'attrait pour le diocèse de Limoges, qu'il promit de s'y fixer pour toujours, moyennant l'agrément de ses supérieurs. L'évêque de Limoges le demanda alors, au nom de la ville, au P. Bourgoing, supérieur général de l'Oratoire, avec offre de payer pour lui 400 livres de pension à la maison de Limoges (rue Manigne), et il crut avoir acquis, par l'accord qui lui en fut fait, un vrai trésor pour son diocèse.
L'ordre qui l'y établissait était conçu en ces termes : « Le P. Le Jeune ayant été désiré par Mgr de Limoges, pour y demeurer et travailler, tant en la dite ville que dans le diocèse, par missions, prédications et autres travaux qu'il fait à la gloire de l'Eglise, et à la grande édification des âmes, et même M. l'évêque de Limoges, ayant daigné me témoigner, par ses lettres, son désir et son agrément. Nous, de l'avis de nos Pères Assistants, et sous le bon plaisir de mon dit seigneur, consentons que le dit Père s'arrête et demeure à Limoges, pour y travailler sous son autorité, et lui en donnons ordre et obéissance, même pour toute sa vie, et aussi longtemps
i. Notons ici, d'après les Mémoires domestiques de V Oratoire, que le P. Adam, jésuite, prêcha le Carême de 1659 avec succès, à Toulouse, mais en s'y laissant aller à de furieux emportements contre les jansénistes. Ses confrères et lui chicanèrent le P. Le Jeune auprès de l'archevêque, sur certaines propositions, qu'ils jugeaient à tort peu orthodoxes. Ces contradictions ne ralentirent pas le zèle du Père Aveugle, ni le goût de ses auditeurs.
2. Nous pensons que l'abbé Grange et Laforest se sont trompés, en prétendant que le P. Le Jeune aurait prêché plus tôt (en 1647 et en 1648), à Limoges.
3. La célèbre Compagnie du Saint-Sacrement joua, sur ce point, et peut-être même sur l'appel du missionnaire, le rôle d'inspiratrice.
que la subsistance promise pour lui et son compagnon, lui sera continuée ^. »
Le P. Le Jeune travailla plus de vingt ans, sans discontinuer, dans le diocèse de Limoges. Il n'y eut, dit-on, pas une seule paroisse que le saint missionnaire ne visitât, en personne ou par ses compagnons, oratoriens et prêtres séculiers, qui s'attachèrent à lui. La première mission régulière eut lieu à Saint-Pierre-du-Queyroix, en 1653. L'affluence fut énorme ; notre prélat suivit tous les jours, soir et matin, les exercices, auxquels les consuls et tous les « corps » constitués, se montrèrent fort assidus.
De Limoges, le P. Le Jeune se rendit à Saint-Junien, où il était appelé par un chanoine de cette ville, un saint prêtre rempli de piété et de zèle, nommé Julien de Giâne. Les exercices durèrent depuis le 1«^ janvier, jusqu'au dimanche de la Quinquagésime 1654. Douze prêtres, dont M. Plasse, chanoine de Brive, travaillèrent à cette mission, dont Julien de Glane fit tous les frais. Le Père Aveugle retourna à Saint-Junien en 1655 et en 1666.
D'après un arrangement, conclu en 1655, avec les confrères du Saint-Sacrement, le P. Le Jeune devait séjourner, au moins deux mois, dans la ville de Limoges, et employer le reste de l'année dans le diocèse, saris pouvoir aller ailleurs 2. La Compagnie s'entendait avec le Père, et lui indiquait les paroisses, où il devait aller donner des missions.
L'Oratorien était surtout populaire dans les campagnes ; chaque paroisse voulait avoir sa mission prêchée par le Père Aveugle. Il fallait que ce désir fût bien vif, car, pour le satisfaire, les paysans limousins allaient jusqu'à donner de l'argent. Les courses du saint missionnaire, dans les campagnes à demi sauvages du Limousin, qu'il a parcourues en tous sens, ont exigé de sa part un véritable héroïsme. Elles avaient lieu l'hiver, car, l'été, les populations étaient occupées sans relâche aux travaux des champs. Le pays étant âpre, roontueux, couvert de bois, sans routes et presque dépourvu de sentiers, le missionnaire était obligé d'aller à cheval, et souvent à pied. Les paysans ne parlaient qu'un patois grossier, habitaient des chaumières enfumées, et ne vivaient que de châtaignes et de pain noir. Le Père Aveugle partagea leur régime.
La mission ouverte, il y travaillait avec une ardeur surhumaine.
1. Mémoires domeitiqnes de VOratoire, par L. Batterel, publiés par Ingold, 5« époque. Paris, 1904, p. 58 et suiv.
2. Les exceptions à cette règle devaient être autorisées : « Nous lisons, par exemple dans les registres de la Compagnie, le procès-verbal suivant, daté du 27 avril 1662 : « Monsieur de Savignac est prié de faire savoir au R. P. Le Jeune que la Compagnie lui permet, à cause de ses écrits, d'aller à Toulouse, prêcher FAdvent et le Carême ». De fait, le premier volume des sermons du P. Le Jeune fut édité à Toulouse, en 1662. » Grange, Le P. Lejeiiwe, p. 29. Cette même année (1662), le P. Le Jeune prêcha une station à Sarlat. L'évêque de cette ville, François de Salignac-Fénelon, Tavait envoyé chercher en litière à Limoges. Le .18 décembre 1670, l'évêque de Pamiers pria M. de Limoges de lui prêter le
P. Le Jeune, pour aller faire une mission dans sa ville épiscopale, s'offrant de lui envoyer un. équipage. Mémoires domestiques, ibid,, p. 71 et p. suiv.
20Ô UN SIÈCLE t>E Vie ecclésiastique en province
Les pauvres, les ignorants, les grands pécheurs étaient sa part. C'était lui qui faisait le catéchisme aux enfants et allait visiter, dans les villages éloignés, les infirmes et les vieillards qui ne pouvaient se rendre à la paroisse. 11 était le premier en chaire, et le dernier au confessionnal ; sa vie se passait dans Téglise. Aux fatigues de Tapostolat, il joignait des macérations effrayantes. La maladie ne pouvait l'arrêter : il la dominait par son énergie. On le vil, comme à Nedde, se faire porter en chaire, s*y faire soutenir, et parler pendant deux heures, des miséricordes de Dieu, devant un immense auditoire, auquel il arrachait des larmes. C'est alors qu'il faisait les conversions les plus éclatantes.
Là fin d'une mission était un vrai triomphe pour le P. Le Jeune. Les populations enthousiasmées s'opposaient à son départ, et il était obligé de leur promettre de revenir. Des cavalcades s'organisaient, qui accompagnaient le plus loin possible le saint missionnaire. La. vénération des peuples pour le Père Aveugle était telle, que ses supérieurs lui envoyaient une voiture, pour le ramener à Limoges, dès qu'ils le savaient malade dans quelque mission de la campagne. Ils avaient sujet de redouter que, s'il était venu à mourir, les populations de la campagne ne fussent décidées à ensevelir le corps du saint homme, dans le chœur de leur église.
Averti, en mai 1664, que le P. Le Jeune était tombé gravement malade à Nedde, et qu'on y prenait des moyens pour renouveler, à son égard, un fait de ce genre, qui s'était passé, quelque temps avant, pour le corps du P. Michel ^, son guide, notre prélat écrivit la lettre suivante, au curé de la paroisse : a: J'ai appris avec grande douleur la maladie de notre bon et très cher Père Le Jeune : j'envoie mon équipage pour le transporter ici, en quelque état qu'il soit, de vie ou de mort. Je désire et vous ordonne, que cela soit exécuté sans aucun empêchement, m'assurant que vous ferez votre devoir ».
Le Père Aveugle prêcha sa dernière mission à Nontron, au commencement de 167Î. Il y tomba malade d'épuisement, et on le ramena mourant à Limoges. S'étant un peu remis, il obtint de ses supérieurs, de prêcher dans sa chère église de Saint-Pierre. Ce fut sa dernière prédication, « le chant du cygne », comme dit son panégyriste. Il supporta avec une patience admirable ses infirmités qui prolongèrent son martyre plus d'une année.
Dans cet intervalle, Mascaron, nommé évêque de Tulle, passa en 1672 à Limoges, pour faire visite à notre prélat. 11 vint un jour, avec l'évêque de Lombez, voir son confrère le missionnaire de TOratoire : « Ah I Messeigneurs, s'écria le malade, en essayant de les saluer, priez Dieu pour un pauvre homme qui vit là en épicurien, et sans gagner le pain qu'il mange. On a de moi une trop bonne
i. Il mourut le 31 octobre 1655, pendant la mission de Saint-Circq, en grande odeur de piété parmi le peuple de ce pays-là, dont le seigneur était M. de Hautefort. L'un des deux prêtres séculiers qui le remplacèrent comme guides auprès du Père Aveugle, s'appelait Ribiére. 11 hérita du missionnaire, entre autres biens, son esprit de pénitence. Mémoires domestiq., ibid,, p. 90.
opinion ; je ressusciterai un jour, ne serait-ce que pour la démentir. »
La veille de sa mort, Tévêque de Limoges, qui l'avait visité plusieurs fois, dans sa dernière maladie, envoya son grand vicaire, Pierre Maillard, son secrétaire et son aumônier auprès du malade, pour lui demander sa bénédiction, en attendant qu'il pût se délivrer d'une occupation nécessaire, pour venir la recevoir en personne. Le malade refusa humblement de bénir son évèque ; puis, comme les visiteurs s'apitoyaient sur ses souffrances, il détourna la conversation, et les entretint des besoins religieux du diocèse, et des moyens d'y pourvoir. Le P. Le Jeune mourut le 19 août 1672, à l'âge de quatre-vingts ans.
A peine cette mort fut-elle connue, que la ville entière se précipita vers la maison de l'Oratoire. La foule l'invoquait à haute voix comme un saint. L'évêque vint à la suite du peuple; il s'agenouilla, baisa les pieds et les mains du mort, et s'écria, au «lilieu des sanglots : « Pauvre ville de Limoges, tu viens de perdre ton père ! d Les funérailles furent célébrées dans la chapelle de l'Oratoire, où le P. Le Jeune fut enterré.
Quelques jours après, François de la Fayette ordonna un service solennel, qui eut lieu, le 21 octobre suivant, dans l'église de Saint- Pierre-du-Queyroix. L'évêque célébra la messe, et Gabriel Ruben prononça alors, par son ordre et en sa présence, l'oraîson funèbre. L'orateur appela le P. Le Jeune : « le moderne apôtre du Limousin », titre glorieux que l'auditoire sanctionna de ses sanglots et de ses larmes.
Personne ne pouvait mieux louer le célèbre missionnaire de l'Oratoire, que Gabriel Ruben, qui avait déjà vécu longtemps avec lui, et qui l'avait accompagné, dans la plupart de ses missions du Limousin ^. Gabriel et Jacques Ruben (ce dernier, disciple et compagnon du P. Le Jeune, comme son frère aîné), naquirent à Eymoutiers, le premier en 1620, le second en 1625, d'une ancienne famille de cette ville, qui a produit plusieurs personnes d'un mérite distingué par leur science et leur piété, tant dans l'état ecclésiastique, que dans l'état séculier 2.
Doué des plus heureux talents, pour la science théologique et pour la chaire, le jeune Gabriel Ruben, alla une première fois, étudier à l'Université de Paris, et prendre le bonnet de docteur en Sorbonne. De retour dans son pays, vers 1646, et devenu prêtre, puis pourvu, comme ses frères Jean Germain et Jacques, d'une
1. Abbé Grange, Le P. Le Jeune, Limoges, 1867, p. 1 à 42. Laforest, Limoges, 563, etc. Labiche. Vie des saints du Limousin^ t. I, p. 284, etc..
2. On trouve, pour les seizième et dix-septième siècles, des membres nombreux de cette famiUe mentionnés dans le Nobiliaire liînousin^ l. IV. Un Léonard Ruben était chanoine d'Eymoutiers en 1513. Jean Ruben, théologal du chapitre d'Eymoutiers et docteur en théologie en 1630, était l'oncle de Gabriel. La branche Ruben de Couder (qui tire son nom du château de Couder, près de Treignac (Corréze), depuis un mariage de Pierre Ruben, en 1603, avec rhéritière de ce fief), représente encore de nos jours, avec distinction, la famille Ruben. Cf- Arbellot, Gabr. Ruben. Limoges, 1^1, p. 3.
prébende canoniale, dans la collégiale d'Eymoutiers, il parut avec éclat dans les chaires de Limoges et d'autres villes de sa province, et s'y fit, par son éloquence, une brillante réputation. Ses talents et son mérite lui valurent alors plusieurs bénéfices ecclésiastiques.
Il fut d'abord nommé curé de Saint-Pierre-Ghàteau, l'une des deux paroisses d'Eymoutiers ^. Il obtint ensuite, en commende, sur la présentation du prieur de Saint-Léonard, le prieuré-cure de Bujaleuf, Il prit possession de ce bénéfice, le 29 septembre 1650. Six ans plus tard, il devait le résigner en faveur de son frère Jacques 2. Dans l'intervalle, mourut le 26 novembre 1651, Jean Ruben, théologal, qui légua à son neveu Gabriel tous ses livres, sermons et manuscrits. De son côté, le chapitre d'Eymoutiers conféra, au jeune docteur, la prébende vacante du théologal, qu'il garda jusqu'en 1664 3. Gabriel Ruben portait encore, dès 1658, le titre de prieur de Villeneuve, dont il revêtit dès lors sa signature *.
Cependant, dès le début de sa carrière dans la prédication, Gabriel Ruben paraiss^ait se complaire aux applaudissements. Dans une de ses conversations familières, qu'ils avaient ensemble sur des sujets de religion et de piété, une femme aussi grande par le cœur que par le sens chrétien, Marcelle Germain ^^ lui parla à peu près en ces termes : « Vous avez reçu du ciel des talents propres à former un apôtre. Mais au lieu de faire servir vos talents à la gloire de Dieu, vous montez dans la chaire de la vérité, et vous ne prêchez que vous-même. Vous prononcez des discours fleuris et recherchés, qui flattent l'oreille sans toucher le cœur : vous abusez de
1. Outre la collégiale» seule aujourd'hui subsistante, il y avait, avant la Révolution, à Eymoutiers, deux églises paroissiales, situées dans Tarchiprêtré de Cbirouze : Notre-Dame et Saint-Pierre. Les cures étaient à la collation du chapitre. Chacune de ces paroisses était composée d'environ six cent cinquante communiants, et avait une communauté de prêtres qui chantaient les heures canoniales. Saint Pierre comprenait une partie de la ville et les faubourgs et villages environnants. L'église était située hors la ville, au sommet d'une colline, où Ton ne voit actuellement que des ruines. Bulletin de Limoges^ t. XLVII, p. 273.
2. Le prieuré-cure régulier de Bujaleuf, situé sur un plateau qui domine la Vienne et la Maude à douze kilomètres nord-ouest d'Eymoutiers comptait au dix-septième siècle, d'après Legros, de douze à treize cents communiants. 11 se trouvait dans rarchiprétré de Saint-Paul, et était placé sous le vocable de saint Martin de Tours. Le prieur jouissait des fruits de la cure, à l'exception des oblations. La paroisse était desservie par un vicaire à portion congrue, qui fut, sous le priorat des Ruben» Martin Dubois, prêtre de Ja paroisse de Roziers. Ce dernier fut nommé lui-même prieur de fiulajeuf en 1666, et choisi plus tard pour être le directeur des religieuses de la Visitation de Limoges. Bulletin de Limoges, t. XLVII, p. 210.
3. Le chapitre de la collégiale, qui était jadis très important, ne comptait plus, en 1603, que quatorze chanoines avec le prévôt et le théologal. Chaque chanoine avait à peu près neuf cent cinquante livres de revenu. Bulletin de Limoges, t. XLVII, p. 270.
. 4. Le prieuré de Villeneuve et son annexe, Saint-Pierre de Tholoniargues, étaient situés dans le diocèse de Rodez. Ârbellot, G. Ruben, p. 7.
5. Un avocat de Treignac, Chaussade, mit en rapport dés.4646, G. Ruben, avec cette illustre et pieuse veuve, qui prit le jeune prédicateur pour directeur de sa conscience. Ârbellot^ G. Rnben, p. 5.
VOS talents ^ ! » Quelque temps après, le P. Le Jeune s'étant fixé à Limoges, Gabriel ïluben s'empressa de venir entendre ce maître renommé. Accoutumé à recevoir des éloges, il ambitionna d'obtenir l'approbation d'un si habile connaisseur. Mais, au lieu de lui faire compliment sur son éloquence, comme tant d'autres, le missionnaire de l'Oratoire lui dit : « qu'il avait un grand talent pour se damner. »
Le mot du P. Le Jeune fut un trait de lumière pour le jeune orateur, qui profita de cet avis pour renoncer, dès lors, aux discours d'apparat, pour débiter ses sermons d'une manière plus simple et les composer d'une manière plus instructive, et par conséquent plus utile. D'ailleurs, les leçons vivantes du nouveau maître, auquel il s'attacha, ne le confirmèrent pas peu dans l'art de parler avec fruit 2.
Se conformant, de plus, aux conseils du saint prêtreet avec l'agrément de notre prélat, Gabriel Ruben et plusieurs de ses amis, prêtres du même diocèse, parmi lesquels nous remarquons les noms connus d'Henri de Roffignac, de Pierre de Cous et d'Antoine Darche, se rendirent à Paris au séminaire de Saint-Sulpice. Ils y furent admis le l^r janvier 1654, et y passèrent quelques mois, sous la direction de vertueux et de savants ecclésiastiques, à prendre une connaissance approfondie de leurs devoirs de missionnaires ou de curés, et à se faire un plan de conduite, conforme à la sainteté de leur état et à la grandeur de leur ministère ^.
De retour en Limousin, Gabriel Ruben y parut désormais, comme un missionnaire apostolique, embrasé de l'amour des âmes. Son zèle ne se borna pas à évangéliser les églises de sa province : il fut appelé à prêcher dans plusieurs cathédrales du royaume, et partout sa parole produisit des fruits merveilleux. Néanmoins il parcourut plus que jamais, comme chef de mission, les paroisses du diocèse de Limoges. « En 1659, dit le chanoine Collin de Saint- Jun4en *, l'abbé « Ruben, d'Eymoutiers, célèbre par son éloquence apostolique, prêchait à Limoges, et ramenait un grand nombre d'hommes à de meilleurs sentiments 1».
Vers la fin de cette même année 1659, il alla prêcher TAvent dans l'église de Saint-Sernin de Toulouse; et il fut, dans cette même église, le prédicateur du Carême d'après : pour récompenser