I. Les ancêtres de Louis d'Urfé
La famille d*Urfé, originaire de la Souabe, descendait d'un prince allemand nommé Wulfe le Robuste. Son fils Wulfe le Vaillant, élevé à la cour de Louis YI, dit le Gros, accompagna ce roi en Auvergne (1129) et épousa alors Aimée, parente de Guy, comte de Forez. A l'occasion de ce mariage, il s'établit dans ce pays, où il fit construire son château, qui du nom francisé de son fondateur, prit celui d'Ulphé et ensuite d'Urfé ^, Guichard d'IJrfé, arrière-petit-fils du prince obtint le premier la charge de bailli du Forez, qui devint héréditaire dans sa descendance. Dès lors les seigneurs d'Urfé habitèrent le château de la Bastie, sur les bords du Lignon, pour se rapprocher de la capitale du comté 2. Pierre d'Urfé, grand-maître des arbalétriers, accompagna Charles Vil à Reims en 1429. Pierre II son fils, grand écuyer de France, commanda dans l'armée à Fornoue en 1495.
Son fils Claude d'Urfé, né en 1501, fut attaché dans sa jeunesse à la maison de François I«^ Il devint chambellan de Henri IL Envoyé en 1548, au concile de Trente, il s'y montra négociateur habile. Nommé l'année suivante ambassadeur à Rome, il revint d'Italie l'esprit vivement frappé par les trésors artistiques de ce pays, et l'âme fortement impressionnée par les manifestations religieuses du concile. Voulant montrer sa haute dévotion et son amour pour le beau, il fit établir et richement décorer la chapelle de la Bastie 3.
1. Le château d'Urfé est situé au sud-ouest de Roanne, sur les confins du Forez et de l'Auvergne, commune de Champoly (Puy-de-Dôme), sur le sommet d'une montagne de 927 mètres d'altitude. Construit dans la première moitié du douzième siècle, il fut une véritable forteresse féodale. Deux grosses tours connues sous le nom de « Cornes d'Urfé » dominent tous les environs. Le château d'Urfé appartient aujourd'hui à M. de Meaux de Montbrison. Larousse, Grand Dictionnaire, XV.
2. Le château de la Bastie, construit en 1331, relevé dans de grandes proportions au quinzième siècle, puis magnifiquement décoré au seizième siècle, se trouve situé entre Boën et Feurs, à quatre lieues environ au nord de Montbrison. Comte de Soultrait, Le château de la Bastie. Saint-Etienne, 1886, in-folio.
?.. La plus grande partie du rez-de-chaussée du principal corps de logis à la Bastie, est occupée par la chapelle, qui parait encore aujourd'hui, malgré ses mutilations, une merveille' ai'tistique de la Renaissance. Ses principales riches-
Sa piété oonvaincue, son fervent catholicisme, prouvés par toutes les actions de sa vie, se transmirent à ses descendants comme le plus précieux des héritages.
Jacques d'Urfé, Taîné des sept enfants de Claude, fut chambellan du roi comme son père, Il contracta une illustre alliance, en épousant àCompiègne, le 23 mai 1554, Renée de Savoie, comtesse souveraine de Tende, fille aînée de Claude de Savoie. Celui-ci appartenait à la famille du duc de Savoie, et avait pour mère Anne de Lascaris, issue de cette maison auguste, qui occupa autrefois l'empire même de Constantinople. C'est en souvenir de ce mariage que les seigneurs d'Urfé firent porter par honneur le nom de Lascaris à Taîné de leurs enfants. Renée de Savoie a fit profession d'une grande piété et de beaucoup de courage. Après avoir obtenu deux brefs du pape Grégoire XIII, elle entreprit le voyage de Jérusalem en 1579 et s'y arrêta près d'une année, pour avoir le temps de visiter les Lieux saints ^ ». Elle ne donna pas à son mari moins de douze enfants.
Anne de Lascaris, l'aîné fut élevé dans la maison de son parrain le connétable de Montmorency. Il manifesta de bonne heure du goût pour les lettres, qui le consolèrent plus tard des déceptions de la vie. Dégoûté du service des princes, il remit ses droits à son frère cadet Jacques, en 1596, et aspira à entrer dans les Ordres. Après l'instruction du procès en cours de Rome, Tofficial de Lyon prononça le 7 janvier 1598, l'annulation du mariage d'Anne d'Urfé avec Diane de Château morand, célébré par Honoré d'Urfé son frère. Devenu libre, Anne de Lascaris embrassa la carrière ecclésiastique et fut chanoine-comte de Lyon, vicaire-général en deçà les monts du cardinal-prince de Savoie, prieur de Montverdun, puis doyen de la collégiale de Montbrison. Il établit sa résidence dans le cloître de cette église, « n'oublia rien pour y relever le culte par les assiduités qu'il y donna et par les libéralités qu'il fit ». Il occupa ses loisirs à composer en vers français des hymnes spirituels et des sonnets, qu'il donna au public, sous l'approbation de l'ordinaire. H se démit de sa dignité de doyen en décembre 1611, et « continua avec grande douceur et édification » à mener la vie d'un simple ecclésiastique, selon ses premiers désirs, dans son château delà Bastie, où il fit une très sainte mort en 1621 2.
Honoré d'Urfé, marquis de Valromey, le plus connu des enfants de Renée de Savoie, prit parti pour la Ligue et s'attacha au duc de Nemours, qui le nomma son lieutenant général dans le Forez, dont son frère Anne de Lascaris était déjà gouverneur pour Henri IV. Il épousa sa belle-sœur Diane de Châteaumorand et se retira à la cour du duc de Savoie, où il composa son célèbre roman de l'Astrée,
ses, cariatides, tableaux, bas-reliefs, mosaïques, verrières, le tout d'une composition fort élégante, sont maintenant dispersées en France. Voir la Dascrip' tion du chdlpan et de la rhapelh* dans le comte de Soultrait.
1. Cette dernière phrise seulement est extraite d'une lettre d'un sieur de la Goutte. Mercure Galant, juillet 1683.
2. Voir les détails dans Hernard, Les d'Urfé, Paris; 1839, p. 117,
imité des pastorales du Tasse, qui eut un succès extraordinaire. Toute la littérature romanesque du dix-septième siècle s'en inspira et les plus pieux évèques, entre autres François de Sales, donnèrent à ce roman une attestation de moralité ^.
Antoine d'Urfé, le plus jeune des fils de Renée de Savoie, naquit en 1591. Il montra aussi d'heureuses dispositions pour les études littéraires qu'il fit au collège de Tournon avec son frère Honoré. Bien jeune encore, il entra dans les Ordres et fit profession dans l'abbaye de la Chaise-Dieu 2. Il obtint le 15 juin 15^, par l'élection des religieux, presque tous ligueurs, le titre d'abbé, qui lui fut confirmé par le pape et non par le roi. Il publia en 1592, deux ouvrages pleins de science, intitulés : Les Dialogues du Polémophile, qu'il dédia au duc de Nemours, Henri de Savoie. Ce fut à cause de ses sentiments bien connus de ligueur que les habitants de Saint-Flour l'élurent en mars 1593 pour évêque, à la mort du dernier titulaire, Pierre de la Baume. Cette élection fut pour le jeune prélat son seul titre, car il ne fut point sacré, et ni le roi, ni le pape n'intervinrent pour confirmer cet acte invalide. Forcé d'abandonner la ville de Saint-Flour, lorsqu'elle tomba au pouvoir des royalistes, Antoine d'Urfé se réfugia en Forez. Il mourut les armes à la main pour la querelle des Nemouristes, des suites d'un coup d'arquebuse qu'il reçut à la tête, près de Villeret, en Roannais, le l*"" octobre 1594. Le corps du jeune prélat de vingt-trois ans, victime de sa bouillante ardeur, fut porté à la Bastie et inhumé au grand deuil de sa famille en l'église du couvent des Gordeliers, attenante aux murs du château. Plusieurs portraits de cet évêque si malheureusement massacré font voir dans les traits de son visage des marques d'une modestie, d'une bonté et d'uneingénuité particulières 3.
Jacques d'Urfé, deuxième du nom, comte de Chàteauneuf, le seul des fils de Renée de Savoie qui continua la postérité mâle, vécut d'après Moreri et le généalogiste Bernard, jusqu'à'cent douze ou même cent seize ans, de façon que l'évoque de Limoges, son petit-fils, put le connaître assez longtemps. « Ce seigneur servit avec beaucoup d'éclat dans les guerres d'Italie, en qualité de maréchal de camp général, de grand écuyer et de commandant de la cavalerie de Savoie *. » De retour en France, il se mit au service du roi. Henri IV le fit chambellan de sa maison et lieutenant général de la cavalerie légère sous les ordres du comte d'Auvergne. Jacques d'Urfé fut nommé député de la noblesse du Forez aux Etats Généraux de 1614. Dans des lettres de provisions de 1627, pour la survivance de son office de bailli en faveur de son fils héritier, Louis XIII lui donnait le titre de marquis d'Urfé, qui
i . Voir des notices complètes sur Honoré d'Urfé dans la Grande EnrycUfpédie LamirauU et dans la Biographie géfwral4* de Didot.
2. Célèbre monastère de l'ordre de Saint-Benoît, d'où est sorti le pape Clément VI, fondé en 1046 par saint Robert et situé à cinq lieues de Brioude en Auvergne, sur les confins du Velay et du Forez.