I. La grande confrérie de Saint-Martial
Les confréries de dévotion et de charité ont joué au Moyen-Age dans notre pays un rôle social très important. Ce rôle a été considérable à Limoges, où une association pieuse fut peut-être Tembryon de la commune du château. Dès le neuvième siècle, un certain nombre de ces institutions s'établirent avec l'autorisation de Tabbé dans les diverses chapelles de la basilique Saint-Martial. Les religieux bénédictins, puis à partir de 15Î35 les chanoines de l'abbaye, exerçaient une certaine surveillance et présidaient certaines réunions ou tout au moins déléguaient un des leurs, pour y assister. Il en fut de même de l'origine et de l'organisation des confréries de piété dans toutes les paroisses de l'ancien diocèse de Limoges. C'est par centaines que l'on comptait en Limousin ces associations aux seizième et dix-septième siècles ^.
Ce qui faisait partout la force de ces institutions, ce n'était pas seulement leur sens pratique, c'étaient surtout les sentiments chrétiens qui les pénétraient. Non seulement nos aïeux avaient su résoudre la question sociale, mais encore la question religieuse. Le clergé s'était aperçu de bonne heure que les gens du peuple, comme les autres d'ailleurs, appréciaient fort, en ce qui les concernait eux et leurs familles, les belles cérémonies des mariages, enterrements, etc. Or ces cérémonies entraînent à des frais de toutes sortes, et ceux qui désiraient les commander n'étaient guère riches. Difficile problème que le clergé sut résoudre par l'institution des confréries. Ces associations, alimentées par la double source des cotisations et des dons fournis par les classes élevées, eurent pour résultat d'attacher à leurs paroisses les fidèles les plus tièdes, par le souvenir au moins de bienfaits agréables et flatteurs. Ce qui les rendit vite encore d'une intense vitalité, c'est que partout elles étaient recrutées par professions. Les membres des confréries étaient donc tous généralement de même condition et de mentalité analogue. Quand ils étaient réunis, ils écoutaient d'autant plus volontiers et avec d'autant plus de fruit la parole du clergé, qu'ils étaient favorablement disposés à son égard, et que ce dernier, connaissant exactement son auditoire, pouvait parler d'une manière particulièrement efficace 2.
Diverses étaient les confréries selon les besoins de la société.
1. L. Guibert, Les confréries de PênitenU. Limogea, 1879, p. i7. % Art Henry de France, Vérité du 31 mars 1905.
Dans le diocèse de Limoges, tqois de ces institutions jouèrent au dix-septième siècle un rôle des plus importants dans la vie ecclésiastique. C'est leur organisation et leur influence sur le mouvement religieux, que nous nous proposons ici de mettre en relief.
La plus ancienne et la plus célèbre était la grande confrérie de Saint-Martial, qui avait pour but de concourir à la garde des reliques de Tapôtre de l'Aquitaine et de contribuer à la solennité de son culte. Son premier historien, Jean Bandel, vicaire général de François de la Fayette, nous atteste que cette association existait longtemps avant 1356. Elle comptait au seizième siècle six cents membres et parmi eux les chefs de toutes les anciennes familles de la bourgeoisie de Limoges, qui en étaient ordinairement les dignitaires. De temps immémorial, elle jouissait du privilège d'être appelée dans la personne de ses officiers, à assister chaque matin et chaque soir pendant la durée des Ostensions septennales, à l'ouverture et à la fermeture de la châsse de Saint-Martial. Seule de toutes les associations pieuses de Limoges, elle avait une place marquée et assistait en corps aux stations de sermons de TAvent et du Carême, qui étaient prêches aux frais de la ville dans la grande salle capitulaire de Saint-Martial. Comme toutes les institutions de ce genre, elle eut des procès et en soutint au seizième siècle d'assez retentissants contre le chapitre de l'abbaye. Les guerres civiles de cette époque lui firent perdre une grande partie de ses revenus et de ses membres.
La grande confrérie ne se releva de son état précaire que sous le règne de Louis XIIL Ses statuts de 1356, époque de sa première restauration, furent alors modifiés, et l'autorité ecclésiastique les approuva de nouveau. L'ordonnance épiscopale qui promulgue ce nouveau règlement, émane de Raymond de la Martonie, et porte la date du 29 mars 1624. Cette ordonnance, conçue dans un style à la fois noble, aisé et pittoresque, rappelle l'antique gloire de la confrérie, et évoque le souvenir de ses privilèges. L'évêque constate que cette association était presque éteinte, mais qu'il a eu la joie de voir la piété des plus beaux jours revivre dans les cœurs de plusieurs personnes qualifiées et autres notables bourgeois et habitants de la ville et cité de Limoges, lesquels se sont rencontrés à un même désir de restaurer et de renouveler cette confrérie.
Les statuts de 1624 trahissent le désir de ses auteurs ecclésiastiques d'attacher par des nœuds plus nombreux et plus forts l'associé à l'association ; ils multiplient les réunions et les exercices, obligent les membres à communier à certains jours... Les conseillers sont chargés de la direction de la confrérie ; à eux et aux bailes appartiennent l'examen des candidatures, la correction et au besoin l'expulsion des confrères indignes. L'association vient en aide à ses membres en cas de maladie grave. La mort d'un confrère est annoncée par deux courriers, qui, revêtus de vêtements noirs, parcourent la ville et convoquent au son de clochettes pour les funérailles. Celles-ci sont célébrées avec solennité en présence de tous les associés. Les assemblées des confrères sont mensuelles et fixées
au premier dimanche du mois. Tous les associés entendent ensemble la messe dans leur oratoire particulier à Saint-Martial. Ils sont tenus d'assister aux offices du chapitre les jours de fêtes de leur saint patron. Les œuvres de miséricorde pratiquées par les confrères consistent à visiter les prisons, les hôpitaux, et à assister les malades. Une assemblée générale désigne les membres chargés des visites et des aumônes.
Toutes les fois que la châsse de Saint-Martial est portée en procession, les membres de la confrérie Tescortent portant un cierge, auquel est attaché un panonceau avec le buste du saint patron. Audessous de quatre conseillers nommés à la majorité des voix pour deux ans, on trouve deux bailes chargés de la gestion du temporel. Tout le monde pouvait faire partie de la confrérie, les étrangers comme les habitants de Limoges, les femmes comme les hommes. Une bulle d'Urbain VIII du 18 avril 1644 confirma l'établissement de la grande confrérie et lui accorda de précieuses indulgences... Le 20 avril 1647, l'évéque de Limoges déposa en grande solennité les restes de l'apôtre dans une nouvelle châsse en argent doré et en vermeil, exécutée à Paris et ornée d'émaux peints ^, après l'avoir bénite en présence du chapitre, des consuls, des membres de la grande confrérie et au milieu d'un concours considérable de fidèles 2.