II. Les Confréries de pénitents
Origines et caractères généraux. Les confréries de Pénitents, en tant qu'associations de pénitence, ont une origine fort ancienne. Elles se rattachent par leurs statuts à l'institution charitable de Notre-Dame du Gonfalon, établie à Rome par saint Bonaventure en 1264, d'après les règles du Tiers-Ordre de saint François d'Assise. Les compagnies de Pénitents Blancs se formèrent depuis, en Italie, en s'agrégeant au Gonfalon, pour gagner les indulgences nombreuses de cette archiconfrérie. En 1488, Rome vit s'établir la première des confréries de Pénitents Noirs. Au seizième et au dix-septième siècles, il y eut en France, comme en Italie et en Espagne, des Pénitents de toute couleur.
En France, sous la plus grande variété d'aspect, ces sociétés offrent toutes des traits communs et invariables. C'est toujours la pénitence, l'expiation volontaire qu'elles ont surtout en vue. Aux fêtes, aux scandales dont le monde donne le spectacle, elles opposent à certains jours une manifestation publique de foi et d'autorité. Chez ses membres, on retrouve la même confiance dans l'intercession de la sainte Vierge, la môme dévotion particulière au Saint-Sacrement, la même charité inépuisable et ingénieuse, et
1 . Celait la pièce d'orfèvrerie la plus riche qui existait avant la Révolution dans toute la province.
2. La grande confrérie fut restaurée en 1806 et reçut en 1820 de nouveaux statuts, qui la réglementèrent sous le nom de Confrérie des Porteurs (h* la Châsse de Saint-Marlial. Article L. Guibert^ Bulletin de Limoges, t. XLHI, p. 196 à 282.
au début de leur institution, les mômes austérités. L'esprit d'indépendance, commun à toutes les confréries, est poussé à l'excès par les Pénitents ; ils ne supportent qu'avec peine le contrôle de l'autorité diocésaine ; quant aux droits du clergé de second ordre, ils refusent de les reconnaître, et leurs luttes avec les curés des paroisses forment presque partout les principaux incidents de leur histoire. On les voit ouvrir largement leurs rangs aux ecclésiastiques, pour n'avoir pas besoin du ministère du curé et de ses vicaires. D'autres traits les distinguent encore: d'abord la recherche jalouse d'une complète égalité ; l'étroite union de leurs membres et une charité admirable pour les confrères malades. Les Pénitents en France sont les représentants de cette bourgeoisie ombrageuse, parfois passionnée et turbulente, mais toujours fortement unie, au sein de laquelle l'institution s'est développée.
Limoges passait avant la Révolution, pour être la Ville du royaume, où l'on trouvait le plus de confréries. Il n'y avait pour ainsi dire pas un seul chef de famille dans cette ville, qui ne fut membre de quelque confrérie, à laquelle avant lui ses ancêtres avaient s^ppartenu. Grands et petits avaient pour leur confrérie un zèle incroyable. Or les compagnies de Pénitents étaient de beaucoup les plus nombreuses. C'est par centaines qu'elles comptaient leurs membres.
1° Les Pénitents- Noirs,
La première association du Gonfalon établie dans la ville épiscopale fut celle des Pénitents Noirs. Bardon de Brun, « l'avocat des pauvres », la forma par la réunion de quelques pieux amis, des prêtres, des magistrats et des marchands. L'évêque de Limoges approuva les statuts de cette association le 10 septembre 1598. Le règlement exigeait des confrères une entière obéissance aux officiers de la Compagnie, et particulièrement au recteur ou prieur. La nouvelle confrérie eut son lieu d'assemblée dans la petite église paroissiale de Saint-Michel de Pistorie. Les Pénitents Noirs se réunissaient le premier vendredi de chaque mois, pour réciter l'office et entendre un sermon. Après quoi ils devaient prendre en secret la discipline. Le second dimanche du mois et à certains jours de fête, ils se réunissaient de bon matin, pour entendre la messe et communier. Il était expressément recommandé à tous les confrères de fuir les cabarets, les danses et les jeux, et de se réconcilier avec leurs ennemis.
Dans l'origine, la Compagnie faisait deux processions : Tune dans l'octave de la Fête-Dieu, l'autre le Jeudi saint, à la tombée de la nuit. Les confrères parcouraient les rues, portant les uns des cierges allumés, les autres des lanternes fixées au bout de longs bâtons. Ils marchaient pieds nus, psalmodiant par intervalles quelques versets d'une voix traînante. Le peuple aimait ce spectacle qui frappait fortement son imagination. Outre ces processions annuelles auxquelles on en ajouta d'autres, les Pénitents Noirs et les autres Compagnies faisaient tous lessept ans, le jour de l'ouver-
ture de TOstension, une procession des plus solennelles pour vénérer les reliques des saints. Les Pénitents Noirs devaient entendre la messe chaque matin. Quand un confrère tombait malade, les associés devaient le visiter. Si le malade venait à mourir, on le revêtait de ses habits de Pénitent, et la Compagnie en costume accompagnait son corps jusqu'au lieu de la sépulture. Chacun des confrères devait ensuite faire dire une messe pour le repos de l'âme du défunt.
Le costume des confrères de Limoges était analogue, à la couleur près, à celui de toutes les autres compagnies du même genre qui existaient en France : il se composait d'un sac étroit, avec une ceinture de cuir et un cordon; seulement, au lieu déporter un capuchon cousu aux épaules, ils avaient un chapeau pointu, en forme de cornet renversé, d'environ deux ou trois pieds de haut, d'où tombait un voile recouvrant le visage et percé de deux trous vis-à-vis des yeux. Ils portaient à la ceinture un chapelet, qu'ils ornaient de médailles et de médaillons émaillés.
Au début, la compagnie des Pénitents Noirs se recruta uniquement parmi les ecclésiastiques, les membres de la magistrature, du barreau, les possesseurs de charges publiques et les marchands aisés. Les artisans n'y entrèrent que plus tard et ils n'y furent jamais en majorité.
2^ Les autres Confréries des Pénitents.
L'institution importée de Toulouse par Bardon de Brun répondait si bien à la tournure d'esprit et aux goûts de la population limousine de ce temps-là, que peu de mois après l'établissement de la confrérie de la Sainte-Croix, et dans la même année 4598, il se forma une seconde compagnie de Pénitents : un bref d'approbation fut accordé à la nouvelle association des Pénitents Bleus de Limoges par le pape Paul V, en novembre 1605. La confrérie établit sa tribune dans l'église paroissiale de Saint-Paul. Le règlement que les confrères adoptèrent a la plus grande analogie avec celui des Pénitents Noirs, dont ils ne diffèrent que par la couleur du sac. Ils prirent pour patron saint Jérôme.
La troisième compagnie de Pénitents établie à Limoges, celle des Pénitents Blancs de Saint-Jean-Baptiste fut érigée en 1604, et approuvée par le pape Paul V. Elle s'installa dans l'église paroissiale de Saint-Julien et prit un assez rapide développement. Elle passait pour la compagnie la plus riche de la ville. Les prescriptions de toute nature contenues dans les statuts des Pénitents Blancs analogues à ceux des Pénitents Noirs, se trouvent reproduites dans ceux de deuxau très compagnies de Limoges approuvée par Paul V et érigées l'une, celle des Pénitents Gris vers 1611, l'autre, celle des Pénitents de Feuille-Morte, en 1615. La première, qui s'installa dans une chapelle au cimetière des Arènes, comptait environ cinq cents membres. Elle avait pour patron saint François d'Assise, et était la seule, avec la suivante, à ouvrir ses rangs à la corporation des bouchers 4e Limoges.
La confrérie des Pénitents de Feuille-Morte fut fondée par une pieuse société composée de huit prêtres et d'un bourgeois, Jean Lemoine. Ils choisirent, pour tenir leurs réunions, l'église Saint- Martial de Montjovis.
Vers 1660, les Pénitents Noirs, qui depuis leur établissement assistaient les suppliciés, ayant refusé de remplir cette mission à l'égard d'un confrère condamné à mort, un compagnon du Saint- Sacrement, Jean Goudin, curé de Saint-Au rélien et Saint-Cessadre et quelques autres personnes pieuses créèrent à Limoges une association analogue à celle de la Miséricorde de Lyon et dont l'objet spécial fut de soulager le sort des prisonniers et des condamnés à mort. Cette nouvelle compagnie des Pénitents Pourpres de la Charité, approuvée par l'évêque le 7 avril 1662, devint en peu d'années la plus nombreuse et la plus florissante de toutes les confréries de Pénitents. Pendant quatre-vingt-un ans, à partir du 13 mai 1662, les Pénitents Pourpres remplirent avec un zèle au-dessus de tout éloge leur mission de charité auprès des prisonniers.
Quand un criminel était condamné à mort, douze confrères passaient dans tous les quartiers de la ville, pour solliciter des aumônes destinées à procurer quelques adoucissements au condamné ou quelques secours à sa famille. Quand la date de l'exécution élait fixée, le Présidial en avisait officiellement le recteur des Pénitents Pourpres. Le matin du supplice, les confrères réunis à Saint- Aurélien en sortaient deux à deux et se rendaient à la prison, tenant chacun un flambeau allumé. L'heure de l'exécution venue, ils se dirigeaient processionnellement vers le lieu du supplice, marchant devant le condamné, que soutenaient et exhortaient deux ecclésiastiques, membres de la confrérie, revêtus d'étoles noires. Le funèbre cortège avançait à pas lents, récitant les litanies des agonisants et le Salve Regina. La lugubre psalmodie continuait autour du gibet, jusqu'à ce que l'exécution fût achevée. Alors la Compagnie tout entière tombait à genoux et souvent la foule avec elle, pour réciter un De profanais. Puis le cadavre était mis dans un suaire. Quatre membres de la Compagnie portaient la bière jusqu'à Saint-Cessadre. Derrière le cercueil marchaient confondus dans le cortège, couverts du sac de la pénitence, des magistrats, des prêtres, des officiers du roi, donnant à l'âme du pauvre supplicié leurs meilleures prières. Les i¥nitents inhumaient le corps le lendemain, après avoir passé toute la nuit en prières dans l'église.
Les Pénitents Pourpres ne comptèrent pas moins de six ou sept cents affiliés à Limoges. Leurs processions particulières, dans lesquelles on voyait un cortège de personnages de l'Ancien et du Nouveau Testament, revêtus de riches costumes, étaient un spectacle qui attirait à Limoges un concours considérable de curieux.
A l'exemple de Limoges, toutes les villes, tous les bourgs un peu importants du diocèse eurent leurs compagnies de Pénitents, qui venaient souvent de très loin, avec l'autorisation de l'évêque, les années d'ostensions, vénérer processionnellement les reliques de l'apôtre d'Aquitaine dans la basilique de Saint-Martial.
S* La Réforme des Confréries en général et notamment la Réforme des Pénitents,
Partout les fondateurs de ces confréries furent des membres du clergé et des magistrats instruits. Partout les magistrats, les prêtres, les négociants fournirent les premiers groupes ; ce n'est qu'un peu plus tard qu'on vit s'adjoindre à cette élite les artisans et les ouvriers ; mais alors la confrérie atteignit tout son développement. La gloire de Dieu et le salut de l'homme, tel fut l'unique objet des fondateurs. La prière, la mortification, les œuvres de charité, bien que ces dernières pratiques fussent leur principale occupation, n'étaient que les moyens employés pour atteindre ce but. Elles étaient animées de l'esprit de fraternité des premiers chrétiens ; aussi par leur charité admirable, elles grandirent et obtinrent une popularité extraordinaire ^.
Les confréries néanmoins, comme toute institution humaine, laissèrent à désirer sous plusieurs rapports. On sait déjà que les Pénitents vécurent habituellement en mauvaise intelligence avec le clergé, vis-à-vis duquel ils affectaient en général de regrettables allures d'indépendance, en dépit des ordonnances qui attribuaient «la direction de toutes les confréries au curé ou à un autre prêtre de la paroisse 9. Souvent, soit à Limoges, soit à Saint-Léonard et sur d'autres points du diocèse, les curés durent solliciter l'intervention de l'évêque, pour mettre fin aux taquineries et aux empiétements des compagnies. Cette intervention était aussi réclamée par les confréries elles-mêmes, pour réprimer les abus qui s'étaient introduits dans leur sein ou pour y rétablir la paix. En outre, au bout de quelque temps, les Pénitents se départirent de leurs traditions premières de simplicité. Il s'établit peu à peu entre les diverses compagnies une sorte de concurrence de luxe et de représentation. C'était à qui, dans les processions générales surtout, aurait les ornements les plus coûteux, les plus gros cierges ; c'était à qui offrirait le plus nombreux cortège. Cette rivalité amena les confréries à admettre une foule de membres pour grossir leurs rangs, sans exiger d'eux les garanties morales les plus indispensables.
A ces pratiques de relâchement qui ne se développèrent qi\'au dix-huitième siècle, s'ajoutèrent plus tôt d'autres abus non moins condamnables. Les banquets jouèrent plus d'une fois dans les confréries un rôle trop important. Ils étaient l'occasion de dépenses considérables et ils dégénéraient souvent en vraies « ripailles *, en orgies. Ces réunions instituées, pour cimenter entre les confrères la charité fraternelle, se terminèrent parfois par des querelles et par des rixes. Par une ordonnance du mois d'octobre 1654 2, l'évêque de Limoges essaya de les interdire absolument ; mais la
1. Nous n*avons fait ici que résumer en quelques lignes l'ouvrage très intéressant de L. Guibert, /ret confréries de Pénitents^ notamment p. 9^1 à 142. ?. Elle existe en pancarte imprimée aux Archives départ., G n. 291.
coutume était si enracinée qu'il fut obligé de la tolérer, pour la fête patronale seulement, à la condition expresse que le banquet ne se ferait pas dans une taverne ou autre lieu public ^