FRANÇOIS DE LA FAYETTE A LA COUR DE FRANCE
I. Le premier aumônier de la reine Anne d'Autriche, avant sa promotion épiscopale.
A l'époque où l'on célébrait, à Bordeaux, le mariage du jeune roi Louis XIII avec Tinfante d'Espagne, Anne d'Autriche, la famille de la Fayette prenait possession, à Paris, d'un hôtel digne de son rang, qu'elle venait de faire bâtir n® 50, rue de Vaugirard, presque en face du Petit-Luxembourg ^. Ce changement de résidence et d'habitudes, dans les relations sociales de la famille de notre prélat *^, nous est un indice du légitime souci qu'elle avait alors d'assurer à ses nombreux enfants une situation plus avantageuse. Et où pouvait-on mieux en effet bénéficier des faveurs royales, que dans l'entourage des princes?
D'ailleurs, à ce moment Claude de la Fayette avait pour les siens, de précieux protecteurs dans la personne de parents assez rapprochés, et qu'il fréquentait souvent à Espinasse. Nous voulons parler du marquis et de la marquise de Senecey 3, dont le crédit était puissant à la cour de France. Henri de Bauffremont, qui s'était signalé, comme orateur de la noblesse, aux Etats-Généraux, était, à la fin de l'année 1615, envoyé en qualité d'ambassadeur du roi, à Madrid ^. En même temps, la marquise de Sénecey, sa femme, était nommée première dame d'honneur de la jeune reine, Anne d'Autriche. Un des premiers bienfaits de Marie-Catherine de la Rochefoucauld, héritière des comtes de Randan, à l'égard du châtelain d'Espinasse, fut de faire attacher son neveu, François de la Fayette, à la maison de la nouvelle reine, dès son arrivée à Paris (mai 1616) s.
1. Indication extraite de la notice de Mme de la Fayette) La Grande Encyclopédie Lamirault) Paris, 1895, et complétée quanta la date de la construction de l'hôtel, et à sa place précise, par une communication de M. le curé de Saint- Sulpice. Des documents notariés établissent que le presbytère actuel de Saint- Sulpice, situé au coin de la rue Férou, en face le musée du Luxembourg, a été construit en 1614, comme hôtel des La Fayette, et a passé par mariage, de cette famille à celle de la Trémoille, au début du dix-huitième siècle.
'2. A partir de cette date, la famille de la Fayette dut habiter plus longtemps la capitale ; mais elle n'abandonna pas le château d'Espinasse.
3. Trois seigneurs de Beauffremont s'étaient alliés, à la fin du seizième siècle, à des filles de la maison d'Alègre. D'autre part, la seigneurie de Randan avait été portée, en 1518, par Anne de Polignac, nièce de Gilbert IV de la Fayette, à François II, comte de la Rochefoucauld. Le cardinal de ce nom était son petitfils. Marie-Catherine était sœur du cardinal. Dictionnaire de la noblesse.
4. Henri de Bauffremont, marquis de Senecey, fut tué au siège de Royan, en 1622. Perrens, Les mariages espagnols, p. 558.
5. Voir la préface des Mémoires de Mnie de la Fayette^ par Eugène Asse, archiviste. Paris, 1886, p. 2.
François, n'eut d*abord, que le litre d'aumônier ordinaire, mais l'année suivante, plusieurs personnages de la cour d'Anne d'Autriche, ayant été renvoyés en Espagne, et don Pedro de Castro, premier aumônier de la reine, s'étant trouvé de ce nombre, François de la Fayette fut appelé à lui succéder, dans cette chaîne importante ^. Durant l'exercice de ces fonctions, notre futur prélat qui avait pour supérieur ecclésiastique le grand aumônier d'Anne d'Autriche, dépendit successivement de l'évêque de Luçon, Armand de Richelieu, de Tévéque de Langres, Sébastien Zamet, et à partir de 1624, de l'évêque de Beauvais, Augustin Potier 2.
Les charges fort enviées de grand aumônier, et de premier aumônier du roi et de la reine, entraînaient, avec le droit de commensalité, l'obligation d'habiter à la cour de France, parce que ces officiers ecclésiastiques étaient plus intimement attachés que les autres à la personne des souverains. Le grand aumônier accompagnait le roi aux offices de l'église, et lui présentait son livre d'heures. Il assistait aux prières du lever et du coucher, aux festins royaux, pour la bénédiction et les grâces. Il disposait des fonds destinés aux aumônes du roi ; il avait l'intendance du service divin à la cour. Il prenait acte du serment de fidélité, prêté au roi par les évoques, etc., marchait à la droite du souverain, dans les processions, lui donnait la communion et les autres sacrements, et lui accordait les dispenses d'abstinence. C'était Tévêque-né de la cour, en quelque lieu que fût le roi. Il avait toute juridiction sur les ecclésiastiques qui venaient à la cour pour affaires, et ceux qui y demeuraient ordinairement.
Les prérogatives du grand aumônier de la reine étaient analogues, quoique réduites sur certains points. Le premier aumônier marchait immédiatement, en crédit et en autorité, dans la chapelle du roi, après le grand aumônier de France ; il était son grand-vicairenéy dans la chapelle du monarque seulement. Seul, il faisait toutes les principales fonctions du grand aumônier, en son absence. Cette qualité de premier aumônier était si éminente, en la cour de France depuis l'institution de celte double charge (1523), qu'encore que ce ne fût qu'un simple ecclésiastique qui en fût pourvu, néanmoins sur l'état des officiers du roi et de la reine, il était toujours le premier nommé, avant les évêques eux-mêmes, qui en avaient le titre purement honorifique. Le premier aumônier de la reine était, comme celui du roi, le premier officier ecclésiastique de la
1. Notons ici que la plupart des charges ecclésiastiques de la cour étaient vénales au dix-septième siècle ; on les sollicitait, on les achetait, comme les charges ordinaires; on les retenait même en survivance. M. Sicard, L'Ancien rU*rfjé de France, t. I, p. 229.
2. Outre son confe.sseur ordinaire, qui était un franciscain espagnol, la reine avait ena)re quatre « aumosniers ordinaires », un chapelain ordinaire, quatre chapelains de quartier, quatre clercs de chapelle, un confesseur du commun, et plusieurs prédicateurs. Le personnel ecclésiastique de la chapelle du roi était beaucoup plus nombreux. Le grand aumônier de France, après la mort du cardinal du Perron, fut le saint cardinal de la Rochefoucauld (1618). Archou, Chapelle des rois de France. Paris, 1711, t. II, p. 790 et suiv.
chapelle de cette princesse après legrand aumônier, qu'il remplaçait en son absence. Les aumôniers ordinaires servaient en Tabsence du grand aumônier et du premier aumônier, exerçant, en la chapelle du roi ou de la reine, toutes les fonctions que ces derniers exerceraient, s'ils éts^ient présents. Les chapelains célébraient toutes les messes basses, qui se disaient devant le roi ou la reine ^.
Comment notre futur prélat remplit-il, pendant une douzaine d'années que dura sa charge, ces fonctions si délicates de premier aumônier de la reine à la cour d'Anne d'Autriche? S'il n'éprouva point, comme le saint évêque de Genève, de répugnance pour une cour où François de Sales a sentait la moitié de sa liberté engagée », François de la Fayette, simple ecclésiastique, non encore constitué dans les ordres sacrés, apprit du moins, à l'exemple du saint, à être « plus simple et moins mondain » que les autres abbés de cour. Ses panégyristes nous attestent, que « l'air ambiant de la cour n'eut rien de contagieux pour ses mœurs. On le vit modeste et réservé dans le centre des grandeurs ; le tumulte et les dangers n'affaiblirent point sa piété ». Le premier aumônier de la reine manifesta, dès cette époque, les grandes qualités qui devaient féconder sa vie épiscopale ; une grande bonté s'alliait, en sa personne avec une rare fermeté, un grand air de distinction avec une grave retenue. Par une conduite aussi digne, il sut se tenir debout, au milieu des bassesses du flot des courtisans, éviter tous les pièges des intrigues, obtenir auprès de la reine un crédit croissant, et s'assurer l'estime du roi 2.
Par cette conduite exemplaire, François de la Fayette se rendit digne de la protection de son vénérable parent, le cardinal de la Rochefoucauld, grand aumônier de France. Il fut heureux de correspondre, pour sa part, aux efforts de son zèle. Ce prélat réformateur s'était en effet attaché, dès son entrée en fonctions (1618), à remettre tout en ordre dans la chapelle royale, avec l'appui de Louis XIII, qui l'estimait et le vénérait. Le pieux cardinal donna des ordres, pour que l'office divin fût célébré à la cour de France, désormais tous les jours, avec la décence et Texactitude convenables. II se fit une loi de ne recevoir que des personnes pieuses, savantes et irréprochables, soit pour y remplir les charges d'aumônier ou de chapelain, soit pour y administrer les sacrements, annoncer la parole de Dieu, et, avant de les admettre, il les examinait lui-même, ne confiant à personne cette importante fonction. Il bannit de la cour les libertins et les impies, et engagea les grands seigneurs à ne plus en souffrir à leur suite, parce que, disait-il, « il fallait que tous vécussent chrétiennement dans le palais du roi très chrétien » 3.
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1. Archon, ibid., p. 739 et suiv. ; Oroux, La chapplle royale, t. H, p. 341-398 ; du Peyrat, Les antiquités de la chapelle du roi, Paris, 1645. p. 433 et suiv.
2. De Périère, Oraison funèbre, p. 13. Cf. de Voyon, Eloge historique. Limoges, 1771, p. 5.
3. Le saint cardinal donna au roi la démission de sa charge, en 1632, pour se retirer dans son abbaye de Sainte-Geneviève, où il mourut en février 1645, âgé
D'autre part, François de la Fayette se trouva, à la cour de France, dans une situation exceptionnelle, qui lui permit de suivre de près le mouvement religieux de son temps. Il ne fut pas seulement le témoin favorisé des premiers efforts de zèle des grands réformateurs du clergé, de Bérulle, de Bourdoise, et de Vincent de Paul ; mais il eut l'avantage d'entendre prêcher plusieurs fois devant la reine, Tapôtre du Chablais, pendant le dernier séjour de saint François de Sales à Paris (1618-1619), et mieux encore, il eut le bonheur d'assister, à Avignon, où les deux cours de France et de Savoie s'étaient réunies, en décembre 1622, aux derniers entretiens du saint évèque de Genève, dont on recueillait les paroles comme des oracles.
Quoi qu'il en soit des compromissions d'Anne d'Autriche, dans une suite de cabales et d'intrigues, qui troublèrent le règne de Louis XIII, nous savons que son premier aumônier participa à ses bonnes œuvres, en s'intéressant, dès cette époque, aux réformes particulières et aux fondations des couvents du Carmel, de la Visitation et du Val-de-Grâce que la reine affectionnait et visitait souvent ^.
II. François de la Fayette est nommé évêque de Limoges. Son sacre.
La chapelle du roi et celle de la reine, qui n'étaient composées que d'une élite d'ecclésiastiques, issus de la meilleure noblesse du royaume, avaient toujours servi de pépinière, pour le recrutement des prélats de l'Église gallicane. Henri IV déclarait un jour, qu'il avait choisi pour grand aumônier le cardinal du Perron, afin qu'il remplît la chapelle royale de personnes de mérite, qu'il pourrait élever aux grandes charges ecclésiastiques, à l'exemple de ses prédécesseurs 2. Fidèle à la pensée de son père, Louis XIII c honora presque tous les aumôniers de sa chapelle de ses libéralités, et récompensa leur assiduité à son service par des abbayes, ou par des évêchés 3. j>
Le roi, après avoir pesé le mérite précoce de François de la Fayette ^, voulut lui donner une première marque de sa bienveillance, en i( le destinant à Févèché deTréguiei-s », avant de transférer, de cette église à celle de Rennes, Pierre Ci)rnulier (17 mars 1619). Mais le premier aumônier de la reine déclina cette faveur, seju-
de quatre-vingt-huit ans. Archon et Omux» La rhnpfUt* myiiU'y ihid. Tous les détails qui précèdent sont tirés de ces historiens.
1. François de La Fayette ^^issista notamment, aux cotés th^ la reine, à la pose de la première pierre du Val-ile-Grùce, le 3 juillet itî24. (Picot, Esaai histot-iqvtf*^ t. I, p. ±Î3). N'étant encore qu'évèque nommé de Limoges, il approuva, en 1627, la vie de la pieuse abbes.se, fondatrice du Val-de-Gràce, Marguerite d'àrbOQze, amie d'Anne d'Autriche. Mss. n. ^27, t. III, p. *2S.
2. Du Peyrat, Hittinrc fnli^fdastifiuf^ df la chapctU' du roi, p. "i'iô.