LES HOMMES NOUS MANQUENT ET POURQUOI
Un de nos collaborateurs, dans un très-excellent écrit que le Franc-Parleur a publié le 10 novembre 1874, laissait échapper cette plainte : « Nous manquons d'hommes et cette pénurie nous tue. Il y a encombrement dans les professions; toutes les carrières surabondent de sujets; les prétendants aux hautes fonctions, les aspirants aux grands services foisonnent, et cependant partout les hommes font défaut. Comment expliquer ce fait étrange dont l'énoncé semble si contradictoire dans les termes ?
« L’explication est facile : il y a disproportion entre les hommes et les charges, entre les hommes et les services que l’on attend d'eux. Ceux qui remplissent les fonctions publiques n'ont pas ce qu'il faut pour être à la hauteur de leur position. »
On ne saurait ni mieux dire ni dire plus vrai ; c'est très-certainement mettre le doigt sur la plaie et le mettre comme il convient Ce cri de détresse, qu'il n’est pas si nouveau d'entendre au Canada et qui ne se modifie qu’en prenant chaque jotr plus d'intensité. retentit depuis de longues années d'un bout à l’autre de la vieille Europe, au sein de la France en particulier. Inquiet plus qu'ahuri, on a fini par se demander pour quelle cause les hommes manquent ainsi partout, ct surtout à l’époque où les progrès de tout genre, notamment ceux de l'esprit humain, sont si haut et si universellement vantés. Ferait-on du progrès à rebours? Plusieurs encore ne sont pas disposés à l’admettre, Il est si doux
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de penser et de croire qu'on vit dans le siècle de lumière et que l’on est probablement soi-même un des rayons qui s’échappent du foyer lumineux! Le cas est intéressant à étudier ; il ne faut pas le laisser passer sans examen.
A ce mal, qui menace de devenir un fléau, s’il ne l’est déjà, notre collaborateur assigne trois causes : le défaut de hautes et profondes études, le manque de dévouement et l’affaiblissement de l’esprit catholique.
Tout cela est très-vrai. (Ce qui ne l'est pas moins, c'est que ces trois causes ne sont elles-mêmes que les conséquences d’une cause unique et première, sur laquelle je désire aujourd’hui appeler sérieusement l'attention du public et surtout du clergé.
Un écrivain distingué et célèbre, auteur de très-belles pages qui feront toujours autorité parce que c'est la vérité qui les a inspirées, a déploré lui aussi, il y a quelque vingt ans, l'extrême misère du temps présent. Il a gémi en constatant que les hommes manquent au monde, et il a donné la vraie, l'unique cause de ce mal. (Cet écrivain n’est autre que Mgr. Dupanloup, l’éloquent évêque d'Orléans. Ecoutons-le attentivement et comprenons bien toute la portée de ses paroles :
« Combien de jeunes gens qui, parmi nous, dit il, achèvent leurs études sans que leur éducation morale et religieuse ait été commencée !.. Pauvres jeunes gens, instruits dans l'ignorance, comine le disait autrefois un grand poëte, et condamnés souvent, malgré la richesse et la force de leur nature, condamnés par une éducation menteuse et barbare, à demeurer des êtres plus ou moins médiocres, plus ou moins misérables, comme ces plantes malheureuses que le défaut d'air et de liberté, que l'absence d'une culture intelligente, condamnent à vieillir avant le temps et à mourir tristement étiolées.
« Et cependant les années marchent ; le pauvre enfant croît en âge ; son âme croît aussi, mais elle ne s'élève, elle ne se fortifie point ; son développement intellectuel, moral et religieux est nul ou dépravé. Non, je ne sais rien qui soit digne d’une compas-
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se Éd sion plus profonde que ces jeunes infortunés! Et que serait-ce, s'ils étaient presque toute la jeunesse d'une grande nation ?
« Heureux du moins ceux qui, instruits de la sorte, trouvent dans les ressources d’une forte nature, ou dans le grand mouve-
k à ment de l'éducation sociale, des secours inespérés pour un déve- } loppement plus tardif! Mais je l'ai dit, cela est fort rare, et il
y a là pour la famille, pour la patrie, pour l'humanité tout entière de profonds et irréparables malheurs.
ss... C'est l'éducation qui, par l'influence décisive qu'elle exerce sur l'enfant et sur la famille, éléments primitifs de toute société. fait la grandeur des peuples et maintient leur splendeur, qui prévient leur décadence... Quand voit-on les peuples
E | s'affaiblir, déchoir de leur grandeur et se précipiter à la ruine ?
QUAND LES HOMMES LEUR MANQUENT ? Or, les hommes, sans doute, c'est Dieu ‘qui les donne; mais, Dieu le voulant ainsi, O’EST L'ÉDUCATION QUI LES FAIT... Où en sommes-nous à cet
1 } égard? Nous présentons, depuis longtemps déjà, un spectacle
étrange . Les hommes nous manquent ! Où sont les hommes? C'est le cri, c'est la plainte universelle. Diogène, autrefois, sa lanterne à la main, cherchait un homme en plein midi; nous lui ressemblons.
« Les lettres périssent, la philosophie succombe, le bon sens se perd jusque dans l'éducation de la jeunesse ; partout on aperçoit
ï | des menaces de ruines... On doit se décider à le comprendre
enfin ou à périr : quand tous les sommets de la société chancellent et s'affaissent, c'est que depuis longtemps déjà la bâse dé.
4 … faille et s'écroule ; il faut restaurer les fondements si l’on veut
saüver l'édifice. L'ÉDUCATION! L'ÉpucATION! voilà le seul remède profond aux maux présents et à venir! Voilà le seul salut possible! La dernière digue......est au moment d'être emportée..…. Partout on s’écrie que nous traversons une crise... .… Une crise !... Qui nous assurera que ce n’est point une agonie ? Qui nous dira que nous ne sommes point un de ces peuples à qui le prophète du Dieu vivant criait autrefois : Veillez et priez, car
le jour de votre chûte est proche, les temps se hâtent d'arriver 7 —(Juxta est dies perditionis, et adesse festinant tempora). »
Voilà comment parle Mgr. Dupanloup dans son Traité sur l'Education. En somme, il dit donc, ce qui est tout-à-fait incontestable, que l'éducation fait l'homme, et l'homme la société. Il en déduit que l'éducation exerce une influence décisive sur læ destinée des peuples. Cela posé, il contemple la société actuelle, constate qu’elle est en proie à des maux affreux, et conclut rigoureusement que l'éducation en est la principale cause, Sa conclusion dernière, c’est qu’il n’y a de salut possible pour la société que dans la prompte réforme de l'éducation. 4
Mais, dira-t-on peut-être ici, voilà de l'inattendu, de l'incroyable même! Il résulte de vos citations que Mer. l’évêque d’Orléans professerait absolument les mêmes idées que Mgr. Gaume relativement à l'éducation ! Et cependant tout le monde sait que sur ce terrain la discussion a été extrêmement vive entre les deux prélats.
Il ya des choses que tout le monde croit savoir et qu'on ne sait pas du tout. À propos d'éducation, Mgr. Gaume et Mgr. Dupanloup sont parfaitement d'accord, excepté sur un point : la manière d'opérer la réforme reconnue nécessaire.
Mgr. Dupanloup prétend que le système actuel d'éducation cest excellent, mais que les professeurs ne sont pas ce qu'ils doivent être, qu'ils ne sont pas à la hauteur de leur position; il demande donc la réforme des professeurs. Mgr. Gaume soutient, au contraire, que les bons professeurs n’ont jamais manqué et ne manquent point encore, mais que le système d’enseignement est radicalement vicieux, comme l’histoire des trois derniers siècles en fournit la preuve. En conséquence, il réclame instamment un Changement de système. Telle est la divergence d'opinion qui existe entre ces deux écrivains,
Comme la question de l'enseignement est, de l'aveu de tous, une question de vie ou de mort, il importe souverainement de savoir qui a raison de Mgr. Gaume ou de Mgr. d'Orléans. De plus, comme c’est le mal, dont est rongée la société actuelle, qui,
d'arriver pora). »
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de l’aveu de tous encore, fait impérieusement sentir la nécessité d'une réforme de l'éducation, nous avons d’abord à étudier le ca-
À ractère propre de ce mal; et, cette étude terminée, il nous sera
ensuite facile de décider laquelle des deux réformes proposées le fera plus sûrement disparaître. Nous corroborerons notre manière de voir par des preuves d'autorité que nul, à moins d’être témé-
(0 raire, ne saurait récuser,