ROMAINE
On peut très-bien dire, si on l'aime mieux, qu'il n'y a qu'une seule langue latine au fond ; mais alors que l'on n'omette pas d'ajouter, pour être correct, que la langue latine païenne a été élevée, perfectionnée, transformée d’une manière sublime, quant au fond et à la forme, pour devenir l'organe de la société chrétienne, C’est ainsi qu'il y a Le vieil homme et l'homme nouveau, au témoignage même de l’Esprit-Saint, bien qu'au fond l'homme nouveau ne soit que le vieil homme qui a cessé d'être tel, après avoir subi une transformation divine : divinæ consortes nature.
Je trouve tout à fait inexplicable que des hommes instruits ne puissent pas se rendre autrement raison de la différence essentielle qui existe entre le latin parlé par le siècle d’Auguste et celui que parle l'Eglise, qu’en regardant celui-ci comme une corruption de cclui-là. Quoi ! les Cyprien, les Jérôme, les Hilaire, les Paulin de Nole, les Augustin, les Ambroise, les Grégoire-le-Grand, les Léon et tant d’autres, n'auraient pas eu assez de génie pour apprendre à parler le beau latin de Cicéron, si ce latin-là avait pu être l'interprète des idées chrétiennes ? Mais, allons donc ! Trêve d’énormités ! Chacun de ces illustres et saints personnages avait plus de génie daus le bout de son petit doigt que Cicéron dans tonte su tête ; et si ce dernier, avec tous les lettrés de son temps, était inspiré par le diable, les Pères étaient illuminés par le Saint- Esprit, ce qui vaut infiniment mieux, j'aime à croire, Les grands
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écrivains du siècle d'Auguste ne sont que des néants comparés aux saints Pères, qui auraient parlé comme eux, s'ils l'avaient voulu, mais qui ne l'ont pas voulu. Pour chant:r les gloires ct la toute puissance du Très-Haut, il leur fallait le majestueux orgue chrétien, et non pas le flagcolct de Virgile et des autres.
Non ; ce n’est point par ignorance de la langue latine que les saints Pères ont écrit et parlé le latin qu'on dédaigne, et que l'Eglise continue à l'écrire et à le parler, Les ignorants comptent parmi ceux qui en sont encore à croire que le latin chrétien est le latin païen dégénéré, un latin de décadence et de cuisine, un latin corrompu et barbare.
Le latin des saints Pères et de l'Eglise constitue une langue à part, la langue latine chrétienne, qui est très-belle, infiniment plus belle même que la langue latine païenn”. Mais pour en convenir, il faut l'avoir étudiée et la connaîtie, conditions que ne rempli sent point ceux qui la dénigrent. Ils paricnt et agissent en aveugles, répétant de confiance ce que leur à mis dans le bec l'éducation mensongère que nous a léguée la trop fameuse Renaissance, Voyant que les termes et les expressions sont communs à l'une et l’autre langue, ils en concluent. sans porter plus loin leurs investigations et sans se donner la peine de réfléchir, qu'il ne peut y avoir qu’une seule langue latine, et que les saints Pères et l'Eglise, qui la parlent tout autrement que Virgile et Cicéron, ne peuvent que la très-mal parler.
Il suffit d'avoir quelque peu fréquenté les saints Pères et les écrivains ecclésiastiques pour demeurer convaincu que leur langage ne répugne point à leurs nobles et sublimes pensées. Ils n’ont négligé ni la propriété, ni le choix des termes, encore moins l'élégance et le nombre. Mais cette propriété et ce choix des termes, cette élégance et ce nombre, qu’ils ont recherchés, étaient appropriés à la langue latine chrétienne, dont le but principal est non de flutter les sens, mais d'exprimer clairement, fortement et noblement la vérité.
Et, sans remonter si haut, est-il possible de trouver un latin
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plus pur, plus correct, plus élégant, exprimant mieux ce qu'il doit exprimer, que le latin de l’Zmitation de Jésus-Christ, le latin des actes pontificaux, constitutions, bulles, encycliques et brefs, le latin des conciles, surtout le latin du concile de Trente? Quelle inimitable précision, quelle suave énergie, quelle ampleur et quelle majesté dans toutes ces admirables pièces! Ah! que tous ceux qui déclament à tort et à travers contre le latin chrétien, et qui n'ont de tendresse que pour la langue de Cicéron, que tous ceux-là auraient à se féliciter s'ils parvenaient à écrire une seule page d’un pareil latin ! On a pu juger de leur savoir-faire à tous ces doctes latinisants, qui n’ont pas assez de l1rmes pour pleurer d'avance le tort que doit faire au beau latin la réforme de l'éducation ; on sait ce qu'ils valent et ce qu’ils pèsent |
Aux grandes solennités littéraires, où s’exhibent cent choses fabuleuses qu'on ne voit plus que là, ils réussissent à parler latin à peu près comme le Sganarelle de Molière, quoi qu'ils aient depuis longtemps préparé et fait bouillir leur décoction cicéronienne, Au Concile du Vatican, ils étaient obligés de lire leurs thêmes; le français, quoique laborieusement translaté, y perçait de toutes parts ; la couche de latin, dont ils l'avaient saupoudrée, était trop mince pour le déguiscr complétement. Et, pour tout dire, les brochures, dont ils ont inondé l’auguste assemblée, n'avaient pas même la décence de se présenter avec un titre ayant une tournure latine !
Il faut donc se hâter de réapprendre le latin que nous ne savons plus ; mais, pour cela, il n’y a pas deux ou plusieurs méthodes à suivre, il n’y en a qu'une : c’est de l’étudier dans les livres chrétiens. Là nous trouverons une langue latine en rapport avec nos idées, nos sentiments, nos usages, nos institutions, nos lois et notre croyance. Cette langue n’est pas morte, comme celle de Cicéron, mais vivante et parlée, comme toutes nos langues modernes dont elle est la mère, ce qui constitue un immense avantage en sa faveur. Grâces à lui, nous pourrons l'apprendre avec autant de facilité et de perfection que l'anglais, l'espagnol et l'italien. Lorsque nous la saurons, nous serons forcés de recon-