OO
2° Les syllabes ou noms qu'on donne aux notes.
o» La différence du chant doux et du chant dur. (sic.)
4° La mesure.
5° Quelques figures et signes, ijauses, bémols et dièzes.
6° Les intervalles ou sauts de voix.
En une année l'on savait tout cela et les études complètes de musique étaient réservées aux professionnels.
Cependant, à la tîn du XYIIfe siècle, des dilettantes furent admis à participer à certains cours sérieux de musique en qualité d'auditeurs, et au XIX^ on leur accorda <lans les écoles de musique les mêmes avantages qu'aux professionnels. C'est à partir de ce moment-là. Monsieur Quelconque, que l'enseignement des Conservatoires commença à devenir insuffisant.
— Mais pourquoi cela ?
— Parce que les méthodes avaient été créées pour des musiciens naturellement bien doués et qu'on s'en servait pour former des amateurs.
— Certains amateurs peuvent être très bien doués pour la musique.
— 11 en est certes un grand nombre, mais le seul fait qu'ils ne veulent pas devenir artistes professionnels suffit <à prouver qu'ils n'ont pas le feit sacré.
Notez que jadis tout instrumentiste et même tout chanteur était harmoniste et contrapuntiste. Notez aussi que les airmteurs^ se destinant à devenir de bons dilettantes, ne tiennent pas à faire des études musicales complètes, dont les règlements modifiés les dispensent, et qu'ils cherchent avant tout à posséder — comme on dit — un instrument...
— Mais cela ne prouve rien contre l'enseignement luimême !
— Vous allez me dire tout à l'heure le contraire. En effet, que s'est-il passé dès que l'on eut admis desf)fm«^e^«r5 dans les Conservatoires ? Des amateurs, c'est-à-dire des sujets décidés à ne pas étudier la musique à fond ? Il est arrivé que ces sujets, quoiqu'imparfaitement doués
au point de vue musical, quoique n'étudiant ni le solfège, ni l'harmonie, ni l'improvisation, ni le contrepoint, sont parfois, grâce à des qualités toutes physiques de souplesse et de légèreté des doigts, devenus de très hons exécutants- Le monde musical s'est alors trouvé subitement inondé de pianistes, violonistes et violoncellistes capables de se produire avec succès dans des concerts, mais ne connaissant que superficiellement la musique !
— Alors •?
— Alors certains professionnels peu scrupuleux, voyant qu'il n'est pas nécessaire pour recueillir de faciles bravos, d'avoir pratiqué la musique à fond, c'est-à-dire de connaître la théorie, le solfège, la solmisation, le contrepoint, la composition et l'orchestration, se sont eux aussi contentés, et se contentent de plus en plus d'étudier le piano, le chant, le violoncelle ou le violon, sans étudier la musique. Jadis, tous les artistes musiciens sans exception connaissaient tous les secrets techniques de la musique, aujourd'hui ces secrets ne sont plus révélés qu'aux futurs compositeurs. Les Conservatoires sont remplis de jeunes gens et de jeunes filles ayant de bons doigts, de bons poumons, de bonnes cordes vocales et de bons poignets, mais ne possédant ni une bonne oreille, ni une bonne intelligence, ni une belle âme. Ces jeunes gens s'imaginent qu'en apprenant à jouer d'un instrument ils deviennent des maîtres musiciens et le public, lui, n'est plus capable de faire une différence entre un artiste et un virtuose. Jadis ce dernier était forcément un artiste, aujourd'hui il n'est souvent qu'un ouvrier. C'est ainsi que dans le bon vieux temps les ébénistes et les verriers étaient à la fois créateurs et artisans, imaginant euxmêmes les modèles qu'ils exécutaient, alors que de nos jours ils se contentent d'imiter les modèles anciens ou de réaliser les conceptions artistiques qu'ils demandent aux dessinateurs. Il y a là une décadence artistique dont nous ne nous préoccupons pas assez !
— Vous jugez alors qu'il ne faut pas admettre les amateurs dans les Conservatoires ?
— Au contraire ; je trouve excellent pour l'avenir de la musicfue que le public tienne à se mettre au courant des choses musicales et cherche par des études élémentaires faites dans les conservatoires, à acquérir le sens de r « entendement », à apprécier intelligemment les œuvres et à les exécuter avec goût. Mais sitôt le principe admis de créer des classes d'amateurs, il faut qu'il soit créé aussi un enseignement spécial pour ces amateurs. D'un côté, leur instinct musical n'est pas suffisant pour qu'ils puissent profiter avec avantage des règles de renseignement instituées jadis à l'usage des musiciens exceptionnellement doués, et il est absolument inutile d'exiger d'eux certaines connaissances transcendentales dont l'étude les détournerait d'un but moins éloigné et plus facilement accessible. D'un autre côté l'on ne juge pas à propos de leur enseigner une foule de choses qu'ils ne savent pas et que les prédestinés connaissent d'instinct ou éprouvent le besoin irrésistible d'étudier en dehors des cours réguliers. Privés, grâce à leur nature même d'amateurs, du désir de tout savoir, ils n'ont pas la curiosité de solliciter de leurs maîtres un enseignement complet et minutieux, adapté à leur tempérament. Natures incomplètes, ils ne s'assimilent de l'enseignement donné aux artistes-nés que les procédés extérieurs, et, d'autre part, personne ne songe à créer pour eux un enseignement spécial. Ils ne s'en plaignent pas, sans doute, et personne même ne songe à les plaindre. Est-ce une raison pour laisser l'Art souffrir de cet état de choses ?
— Mais, sapristi, il est des amateurs qui peuvent être, — j'en suis, — aussi bien doués (et même mieux) que des artistes, et qui ne tiennent pas à gagner de l'argent en pratiquant leur art. L'argent n'est pas tout. L'on peut être dilettante et musicien admirable !
— Certains amateurs sont admirablement doués, je ne le nie pas, Monsieur Quelconque; mais les trois quarts des
enfants qui entrent dans les Conservatoires ne soiit pas des artistes-nés. Et pour (3eux-là, avant l'entreprise d'études dont la pratique suppose les élèves doués préalablement d'une oreille fine, d'une intelligence exceptionnelle et d'un goût délicat, il convient de combiner une série d'exercices préparatoires développant l'oreille, le goût et l'intelligence. Sans cela ils ne protiteront que de l'étude des instruments, deviendront des perroquets ou des singes, au lieu de devenir des hommes et des musiciens,
— Vous croyez vraiment qu'un enseignement bien compris peut d'une oreille fausse faire une oreille juste ?
— Il peut perfectionner l'oreille.
— Qu'il donnera de l'intelligence musicale à celui qui n'en avait point ?
— Il la développera certainement si elle est susceptible d'être développée.
— Qu'il créera de toutes pièces le goût musical ?
— Il l'éveillera et le formera, s'il existe en germe.
— Ah, ah, ah ! Vos réponses me prouvent bien que votre fameux enseignement spécial ne peut pas produire des résultats chez des sujets totalement incapables !...
— Mais, par tous les tonnerres du Crépuscule des dieux, l'enseignement actuel non plus ne peut faire d'un sourd un musicien ! Le malheur est qu'il en fait un pianiste ! Et c'est là que gît l'épouvantable erreur moderne ! Chez les amateurs qui ont un peu de goût, un peu d'oreille, on ne développe ni l'oreille ni le goût, mais les doigts I Et à ceux qui n'ont rien, rien, rien..., l'on apprend à mettre la pédale ! Et tous ces quadrumanes jugent la musique, jugent les musiciens et jugent l'Art, sous prétexte que sur un chivier, ils savent passer correctement le pouce ! Ah, Monsieur Quelconque, le piano, c'est le veaud'or moderne !
— Ne vous emportez pas, cher maître ! Les artistes musiciens, ça ne sait jamais garder la mesure !
— Les amateurs non plus, je vous l'afïirme.
— Allons, vovons! Raisonnons calmement et... raison-
nablement ! Vous voyez que je m'intéresse à vos projets. Le piano, disiez-vous, ne devrait pas être enseigné dans les Conservatoires ?
— Je n'ai pas dit cela, Monsieur Quelconque ! Je prétends qu'à un amateur il faut d'abord enseigner la musique, puis ensuite seulement le piano.
— Mais le piano, c'est de la musique !
— L'orgue de Barbarie aussi, c'est de la musique, et l'on n'enseigne pas à jouer de l'orgue de Barbarie ! Allons, voyons ! Raisonnons calmement... et raisonnablement, comme vous le disiez tout à l'beure. Savez-vous ce que c'est qu'un amateur, Maître Quelconque?
— Un amateur de musique — du latin amator, formé par le verbe mnare — est, mon cher enfant, un homme ({ui aime la musique.
— Très bien!... Et maintenant dites-moi. Monsieur Quelconque : aimez-vous votre femme?
— Si je ?... quelle question !
— Oui, vous l'aimez, je le sais ; elle me l'a dit, vous l'aimez!... Et vous la connaissez, je suppose ?
— Si je la ...? quelle question !
— J'entends : vous savez quelle est la couleur de ses yeux, de ses cheveux, de son teint? Vous connaissez ses préférences, ses goûts, ses aptitudes ? Vous savez à quoi vous en tenir sur son intelligence et sur son cœur?
— Si je...? quelle question !
— Je le reconnais : ma question est stupide ! Vous aimez donc votre femme et vous la connaissez. Vous l'aimez parce que vous la connaissez et, si vous ne la connaissiez pas, vous ne l'aimeriez pas. Or, Monsieur Quelconque, sachez qu'il y a des amateurs qui aiment la musique sans la connaître et pour la seule raison qu'ils désirent imiter certaines gens qui aiment la musique parce qu'ils la connaissent. Or je prétends que l'on ne peut véritablement aimer quelqu'un ou quelque chose, musique ou femme (les deux objets sont de même essence) que si l'on connaît ce quelque chose ou ce quelqu'un. Et
par conséquent qu'il faut avant tout mettre les futurs amateurs de musique à même de connaître cette musique qu'ils désirent aimer !
— Eh bien, justement, le piano ..
— Le piano est à la musique ce que la photographie de Madame Quelconque est à votre femme. Cette photographie vous rappelle l'enveloppe d'une épouse dont vous connaissez les qualités morales. Le piano présente et rappelle à votre oreille les formes sonores en lesquelles sont exprimées des pensées dont vous avez été à même de comprendre toute la poésie, tout le charme et toute la profondeur. La base de l'enseignement à donner aux amateurs doit être l'étude non du moyen d'expression mais de la pensée à exprimer. Vous trouverez dans le rapport présenté au Congrès de Soleure sur la « réforme de l'enseignement musical dans les écoles » un plan général d'études théoriques et pratiques, que vous voudrez bien lire, je l'espère, et qui me dispense présentement de revenir sur ce sujet. Qu'il me suffise de vous dire en deux mots qu'à mon sens l'étude d'un instrument doit être précédée de 3 à 4 ans om tnoins d'enseignement du solfège et du rythme, et qu'ensuite, cet enseignement doit continué à être donné parallèlement à celui de l'instrument, jusqu'à la fin des études. Je dis bien solfège et non pas théorie. Celle-ci ne s'adresse qu'à l'intelligence, tandis que le solfège — qui comprend la reconnaissance et l'analyse des sons, la compréhension et l'assimilation des rythmes et l'étude des nuances — s'adresse non seulement à l'intelligence, mais aussi à l'oreille et, de plus, infuse en le corps môme la notion du partage du temps et de l'accentuation de telle ou telle de ses parcelles, selon des règles qui relèvent de l'esthétique autant que des mathématiques. Une fois qu'un enfant sait chanter juste et noter une mélodie, réduire les accords en successions mélodiques, différencier les rythmes, phraser sans erreur, nuancer et accentuer avec goût, — alors seulement laissez-le s'asseoir devant un piano! En deux années
d'apprentissage de cet instrument, il en saura davantage qu'il n'en aurait appris en 5 ans sans avoir étudié à fond le solfège. Et, ce qui est plus important, ce qu'il saura, il le saura mieux !
— Bon, bon, bon, puisque vous le dites, allons-y pour le solfège ; mais les doigts jouent un certain rôle cependant dans l'étude du piano et ce n'est pas le solfège seul qui assouplira les doigts de l'élève !
— Votre argument n'est point négligeable. Monsieur Quelconque ! Les doigts du futur pianiste seront soumis comme de juste à une gymnastique spéciale qui en favorisera l'assouplissement. Mais cette gymnastique sera indépendante du clavier du piano et n'aura rien de spécialement musical.
— Dans ce cas, les doigts joueront faux à la première leçon de piano, malgré tout votre solfège...
— Oui, mais l'oreille, à la suite de l'éducation complète qu'elle aura reçue, saura de suite corriger les fautes commises par les doigts et gardera sur eux la suprématie. C'est ainsi que dès cette première leçon les doigts devront obéir au goût musical, alors que dans l'enseignement actuel, c'est la pratique des doigts qui amène la formation du goût.
— La charrue avant les bœufs !...
— Tout juste ! Ah, Monsieur Quelconque, que vous me causez de joie : voici que, non content de vous être rangé à mon avis, vous voulez bien aussi me fournir des images !
— Vous supposiez l'étude du piano commencée après les o ou 4 ans de solfège. Dans quel sens allez-vous diriger ces études instrumentales ?
— Mais dans le sens du but à atteindre I Voyons, Monsieur Quelconque, que joue en ce moment votre fille Eléonore, qui étudie au Conservatoire le piano depuis douze ans, je crois '?
— Onze ans et demi seulement, [cher Monsieur ! Eh bien, ma fille Eléonore joue en ce moment la deuxième Rapsodie de Liszt, un morceau, ma foi, très difficile.
— Superbe ! Et votre fille Eléonore étudie cette Rapsodie depuis longtemps ?
— Depuis deux mois seulement. Mais elle l'a maintenant tout à fait dans les doigts.
— Superbe ! L'ayant dans les doigts, elle l'a aussi dans la tète, je suppose ? Elle en connaît le plan et la structure?
— Puisqu'elle la joue par cœur !
— Elle en discerne les modulations ?
— Parbleu !
— Elle vous l'a dit elle-même ?
— Je ne le lui ai pas demandé.
— Mais son maître le lui a demandé ?
— C'est fort probable.
— Superbe ! Et avant cette Rapsodie, que jouait Mademoiselle Eléonore ?
— La sonate « les Adieux », de Luigi van Beethoven.
— Elle la joue encore ?
— Pas précisément. Vous savez, ces morceaux très difliciles, il faudrait avoir le temps de les entretenir...
— Mais,., elle connaît Beethoven?
— Cette question ! Un maître si connu !
— Je veux dire qu'elle connaît de lui d'autres œuvres que cette sonate qu'elle a étudiée ?
— Elle a joué aussi le concerto en mi h et la marche des Ruines d'A thènes.
— Oui, mais d'autres œuvres qu'elle n'a pas jouées ?
— Si vous croyez qu'elle a le temj)s de connaître des œuvres qu'elle ne joue pas !
— Elle pourrait cependant connaître les thèmes d'autres sonates célèbres, ceux des quatuors, ceux des neuf symphonies...
— Ma foi, j'avoue...
— Et du concerto en mi b, sait-elle qu'il est écrit avec accompagnement d'orchestre ?
— Si elle le sait ? C'est écrit sur la partition.
— Elle sait donc ce que c'est qu'un orchestre ?
— Qui ne le saurait pas ?
— Elle sait reconnaître un basson d'une clarinette ?
— Penh !
— Un haut bois d'une flûte ?
— Peuh I le haut bois se joue droit, la flûte en travers.
— J'entends, mais je parie du timbre.
— Ah, çk !
— Elle sait ce cjue c'est qu'un (;or anglais ?
— Qui n'a lu son Alfred de Vigny : « J'aime le son du cor le soir au fond des bois ! >^
— Evidemment, car le cor anglais est un cor...
— Anglais...
— Parbleu t ,. Dites-moi, Monsieur Quelconque, — pardonnez-moi mon indiscrétion, — Mademoiselle Eléonore vous déchiffre sans doute le soir en famille les plus jolies pages de Schumann ou de Grieg ?
— Pas très souvent. D'abord, je vous dirai... elle manque un peu de mesure. Et puis elle a si peu de temps pour faire de la musique ; il faut qu'elle étudie son grand morceau !
— Je comprends. Ce grand morceau, elle l'étudié dans quel but ?
— Pour se faire les doigts.
— Et pourquoi se fait-elle les doigts ?
— Pour savoir son grand morceau.
— Mais encore, où le joue-t-elle ce morceau ?
— A l'examen du Conservatoire.
— C'est tout ?
— Elle le jouera peut-être à une audition.
— Pourquoi ?
— Pour faire preuve de ses progrès et s'habituer à jouer en public.
— Elle a l'intention de devenir virtuose ?
— Non, mais...
— Devant qui jouera-t-elle dans cette audition ?
— Devant un public d'invités.
— Pas devant la presse ?
— Oh, si, si, évidemment.
— Et les journaux parleront de votre fille ?
— S'ils en parleront ? Ils en ont déjà parlé, avec grands éloges !
— Ils citaient son nom, le vôtre ?
— Ils citaient son nom, le mien. Et je n'en suis pas peu fier, je vous l'avoue. Si vous saviez quel accueil tous mes amis m'ont fait au café ! Sauf le docteur Chose, dont la fille n'a jamais été admise àjoueràune audition. Il me fait une tête t...
— Ah, Monsieur Quelconque, je vous félicite. Mais permettez-moi d'abuser encore un instant de votre patience...
— Faites seulement !
— Mademoiselle Eléonore fait-elle de la musique d'ensemble ?
— Une fois par semaine au cours.
— Elle n'en fait pas à la maison ?
— Mon Dieu, je vous dirai que ni sa mère ni moi ne jouons d'un instrument.
— Mais au Conservatoire, elle a des camarades, des amies pianistes, des amies violonistes ? Elle y a peutêtre fait la connaissance d'un jeune homme violoncelliste ?
— Oh, quelle horreur !
— Dame, je pensais : une école, des relations musicales, un sincère désir de faire de la musique, de déchiffrer des œuvres intéressantes... le quatre mains est si amusant!... Mais n'en parlons plus! Je crois savoir, Monsieur Quelconque, que M'^e Eléonore cultive aussi le chant au Conservatoire ?
— Sans doute.
— Oh, c'est charmant pour vous ! Ce Schubert, ce Schumann. ce Fauré, ce Wolff, ce Cornélius, ce Robert Franz, ce Richard Strauss, ce Max Reger, ce Schillings, ce Fitzner, ce Sibelius, ce Chausson, ce d'Indy,... quels exquis spécialistes du lied ! C'est pour vous, d'entendre tant d'œuvres adorables, une véritable jouissance...
— Oh, Eléonore ne chante que peu de lieds. Elle cultive surtout les morceaux d'opéra.
— Elle se destine donc au théâtre ?
— Fi ! non, elle chante des morceaux d'opéra, parce qu'on les lui fait chanter.
— Ah ! Cependant elle connaît — elle, chanteuse — les maîtres anciens et contemporains du lied ?
— Je ne crois pas tous. Quelques-uns de Schubert et Schumann sans doute,... les plus connus.
— Mais les autres, les nombreux et intéressants autres ?
— Elle n'a pas le temps.
— C'est vrai, j'oubliais!... Une autre question d'un ordre différent, Monsieur Quelconque ! Quand M^'e Eléonore fait une visite à une de ses amies, et qu'elle est invitée à essayer son piano, sait-elle improviser quelques accords ?
— Non, mais elle a toujours pour cet essayage un morceau dans les doigts.
— Cependant elle sait improviser? C'est si commode, quand on a terminé un morceau, de pouvoir le relier par quelques mesures modulantes au morceau suivant !
— Ce n'est pas si nécessaire ! On ne lui demande jamais qu'un seul morceau.
— Mais pour elle ?
— Oh, elle n'a pas absolument besoin, quand elle est seule, de relier entre eux les morceaux qu'elle joue.
— Elle accompagne à ses amies des lieds au piano, je pense.
— Elle a essayé, mais, vous savez, les chanteurs sont si ditliciles à suivre !
— Elle peut transposer ces lieds plus haut ou plus bas, à volonté, selon le désir de la personne qu'elle accompagne '?
— Non, non, pas ça !... elle les fait transposer par un copiste.
— Si vous vous souvenez d'une mélodie de votre enfance, sait-elle vous l'accompagner ^'oreille ?
— Vous plaisantez ? Elle n'est qu'un amateur, non un compositeur de marque.
— Cependant, elle sait noter au besoin pour ses petits frères et sœurs, les mélodies populaires qu'elle aime' et qui ne se trouvent pas dans sa bibliothèque '?
— Oh, nous avons le moyen d'acheter les cahiers !
— Dans vos petites réunions familières, elle s'assied complaisamment au piano pour faire danser la compagnie '?
— Quelquefois, mais... figurez-vous que l'on n'aime pas beaucoup quand elle joue pour faire danser!... Il faut vraiment avoir une grande pratique de ce genre d'exercice pour garder rigoureusement la mesure.
— Oui, j'entends, il faut avoir l'habitude. Et, en douze ans — pardon, onze ans et demi — il est évident que... Mais, avouez-le moi franchement. Monsieur Quelconque : vous regrettez parfois que M^'e Eléonore n'ait pas pris l'habitude de faire danser avec rythme et entrain ?
— Je ne veux rien vous cacher. Oui, je le regrette.
— Et le reste, ne le regrettez-vous pas aussi ?
— Le reste ?
— Oui, le reste. Le fait de ne pas penser à déchiffrer le soir de belles mélodies, à la clarté de la lampe, pour charmer la maman qui tricote et le papa qui fume sa pipe ? de ne pas accompagner à celui-ci, d'oreille, des refrains d'antan ? de ne pas sentir le besoin, quand elle est seule, de se rafraîchir le cœur et l'oreille aux sons d'une musique non étudiée, et de laisser errer ses doigts sur le clavier, pour donner une forme à ses pensées, à ses rêves, à ses petites joies, à ses petites douleurs?.. Tout ce reste, enfin, que je vous énumérais, et qui a l'air si facile, et que M'ie Eléonore ne sait pas? Tandis qu elle sait si bien cette difficile Rapsodie de Liszt que vous aimez tant entendre et que vous entendez très souvent, je gage?
— Le piano est au salon, à côté de mon cabinet de travail.
— Et cela vous amuse, hein ? d'entendre... •
— Eh ! bigre non, cela ne m'amuse pas, vous vous en doutez bien ! Et s'il n'y avait pas les auditions, et la presse, et le docteur Machin !... Mais vous m'amenez à vous dire des choses... des choses... homme cruel !
— Dites homme compatissant, cher Monsieur Quelconque ! L'histoire de Mlle Eléonore est celle de toute les jeunes personnes qui étudient le piano dans nos Conservatoires? Elles passent douze années de leur vie...
— 11 ans et demi I
— ...elles consacrent 11 ans et demi de leur vie à faire des gammes pour jouer la Rapsodie n» 2 de Liszt, que le Pianola joue, sans avoir étudié, beaucoup plus proprement qu'elles, et que, 15 jours après l'examen ou l'audition, elles ne sont plus capables d'exécuter sans s'arrêter toutes les 8 mesures. Elles consacrent 11 années et demie de leur existence à étudier le piano, sans penser un instant à la musique, sans connaître les compositeurs, ni leurs styles, ni leurs œuvres, — sans savoir traduire leurs pensées par c[uelques accords naïfs, sans savoir ni accompagner, ni transposer, ni faire de la musique d'ensemble, sans même arriver à faire tant bien que mal danser leurs amis et amies ! Sans arriver à procurer à leur papa, à leur maman, une seule sensation de satisfaction qui ne soit d'orgueil, une seule petite joie artistique complète ! Car, lorsque vous avez des invités. Monsieur Quelconque, je gage que Mlle Eléonore ne veut même pas consentir à leur jouer sa grande Rapsodie ?
— Elle s'y refuse péremptoirement.
— Elle s'y refuse parce qu'elle est toujours entre deux morceaux difîiciles — l'un à oublier, l'autre à étudier, ce qui fait qu'elle ne sait exécuter l'un ou l'autre qu'à une cerlaine heure, qu'à une certaine minute ! — Elle et ses nombreuses compagnes, ne savent pas ce que c'est que la musique. Et elles n'aiment pas la musique ! La preuve en est qu'une fois mariées, elles abandonnent presque toutes leur instrument. Vos regrets, Monsieur Quelcon-
' que, — qui sont ceux de tous nos pères de familles, de tous les vrais musiciens, — me prouvent que j'ai raison en proposant une réforme de l'enseignement musical dans les Conservatoires d'amateurs. Cette réforme est simple et facile à pratiquer. Elle s'applique non seulement au piano, mais à tous les instruments, la voix y comprise. Elle consiste à inscrire au programme d'études tous les exercices pratiques qui peuvent former l'oreille et le goût et éveiller en l'esprit des élèves le sentiment de la personnalité. Elle consiste à familiariser les amateurs avec le beau, à leur faire connaître les styles des grands maîtres, à les mettre à même" de les comparer et de les analyser. Elle consiste à leur fournir un mécanisme instrumental suffisant pour déchiffrer sans fautes des morceaux de moyenne difîi'^ulté, ainsi que des connaissances techniques et esthétiques qui les mettent à même d'interpréter les œuvres avec sentiment et sans sentimentalité, avec émotion et sans nervosité, avec rythme et sans tapage. Et que si des élèves sont doués d'aptitudes pjiysiques naturelles telles qu'ils puissent, sans pour cela devoir sacrifier les études de style, arriver à interpréter des morceaux de haute virtuosité, qu'on les pousse aux études de mécanisme! Mais, pour Dieu ! pas avant d'avoir formé leur espritetleur cœur à la compréhension età l'amour de l'art I Nous aurons alors des amateurs qui iront au concert, non plus guidés par le snobisme, mais poussés par le désir de s'approcher du Beau ! Des amateurs qui goûteront mieux les œuvres, parce qu'ils seront familiarisés avec leur structure et en sauront analyser les procédés expressifs, parce qu'aussi ils auront eu préalablement l'envie de les étudier. Quant aux élèves se destinant à la carrière d'artistes, ils ne seront plus entravés dans leurs études par la participation à leurs leçons de camarades amateurs. Ils travailleront d'arrache-pied à surmonter les difficultés techniques qui deviennent de jour en jour plus grandes et aborderont aussi l'étude des questions philosophiques et d'esthétique générale dont la connaissance
est nécessaire à l'artiste de nos jours. Quant aux professeurs enfin, ils pousseront un bruyant et joyeux soupir de satisfaction, en se sentant déchargés de leur rôle ingrat de maîtres es gammes et arpèges, et ils seront heureux de redevenir ce qu'étaient jadis les maîtres de musique, des initiateurs au culte de l'éternelle Beauté !
— Je saisis, cher Monsieur, toute l'importance de cette réforme, j'apprécie tous les avantages qu'elle présente... Mais la mise en action de vos idées, le programme d'études à rédiger, les moyens techniques d'obtenir les résultats artistiques que vous cherchez, que tout cela est compliqué, et difficile, — sinon impossible, — de réalisation !
— Tout cela est au contraire très simple. Il faut d'abord présenter notre projet aux musiciens professionnels de notre pays. Puis leur demander ceci :
Peut-on enseigner à des e?îfants musicalement bien doués :
1° à écouter la musique et à V entendre ?
2° à déchiffrer ?
3" à phraser et à faire des nuances, sans imiter servilement des modèles ?
4° à transposer ?
5° à improviser ?
6° à noter mélodies et harmonie ?
7° à avoir une idée générale du mouve^nent musical à travers les âges, à connaître les maîtres et leurs œuvres les plus célèbres, avec exe?nples à l'appui, citation de thèmes, etc. ?
8« à comprendre et à savoir — en deux mots — la musique ?
Il n'est pas d'autre question à poser, Monsieur Quelconque ! Si les professionnels de notre pays répondent oui à notre questionnaire, la réforme est accomplie, car les moyens sont des plus faciles. Il ne s'agit que de se mettre à enseigner ce que l'on n'enseignait pas.
— Et (|iie répondront, à votre avis, les professionnels de notre pays ?
— Ils répondront : oui.
— Mais qu'adviendra t-il des enfants non doués musicalement ?
— Oh, ceux-là, on les élimine !
— Vous êtes radical, cher Monsieur ! Mais une fois ce oui obtenu, que ferez vous ?
— Nous irons visiter les membres de comités de Conservatoires et leur dirons : « Vous vous dévouez, Messieurs, depuis longtemps aux progrès de la musique en notre pays. Pour tous vos etiorts persévérants, pour votre zèle et vos nobles et artistiques intentions, tous les musiciens vous sont reconnaissants ! Mais nous avons la certitude que vous n'êtes pas dans la bonne voie. Nous venons vous demander de faire de vos élèves des musiciens et non des virtuoses. La réforme de l'enseignement est facile à opérer. Nous nous en chargeons si vous y consentez. Dites oui et vous rendrez service à l'Art et au pays ! »... Que pensez-vous que répondront à cela les plus intelligents et les plus musiciens de ces messieurs, Monsieur Quelconque ?
— Ils répondront : oui !
— Et les autres, ceux qui...
— Oh, ceux-là, on les élimine !
— Vous êtes radical. Monsieur Quelconque !
Lausanne. — Impriniorie l. '/inceiii