DE L'ENSEIGNEMENT DONNÉ
aux amateurs DANS LES CONSERVATOIRES ET ÉCOLES DE MUSIQUE
Quoique tu saches qu'on ne t'écoutera pas, dis tout ce que tu sais de conseils et d'avis. Il adviendra bien que tu verras l'homme insensé, les deux pieds dans les liens. Il frappera ses mains l'une contre l'autre, disant: Hélas! je n'ai pas entendu le récit du savant !
(Pruverbe persan).
J'étais béatement installé tout à l'heure dans mon superbe et confortable fauteuil Voltaire, en train de lire un article enthousiaste du Journal de Genève sur le roi d'Espagne, quand après un carillon endiablé digne de figurer dans le plus moderne de nos poèmes symphoniques, s'introduisit dans ma chambre monsieur Quelconque en personne, agité comme une feuille de tremble en octobre... — « Ah, Monsieur » — s"écria-t-il sans voir mon salut ni accepter le cigare Rothschild que je lui tendais avec affabilité, — a ah, Monsieur, rassurez-moi de grâce ! Je viens d'apprendre que vous publiez sur l'enseignement musical un rapport en lequel vous citez une conversation que nous eûmes ensemble à ce sujet. Or, il importe que je sache si vous avez reproduit les quelques mots que je prononçai concernant les aptitudes des élèves de nos Conservatoires ?
— Certes oui, monsieur Quelconque, — répondis-je avec empressement, — je n'aurais eu garde de négliger quoi que ce fût de vos très intéressantes observations!...
— Vous avez reproduit ce que j'ai dit au sujet de nos (îonservatoires ?
— Je l'ai reproduit.
— Alors, je suis perdu !
— Perdu ?
— Perdu 1... Je suis en effet au mieux avec plusieurs membres de comités de Conservatoires et quand ceux-ci liront que j'ai émis des doutes sur la science des élèves de leurs établissements, ils me feront sans doute froide mine t
— Est-ce vraiment si grave ?
— Si c'est grave ?... Ces messieurs font tous partie de notre meilleure société. Ce sont des hommes très intelligents, très bien élevés, très musiciens, très...
— Alors vous n'êtes pas perdu, cher Monsieur Quelconque ! Au contraire ! Loin de vous reprocher la petite constatation que vous avez faite au cours de notre conversation et que j'ai reproduite en mon rapport, il vous sauront gré de l'avoir faite et profiteront avec joie, puisqu'ils sont intelligents et musiciens, de l'occasion que vous allez leur fournir de perfectionner l'enseignement en leurs Conservatoires. Car nous allons discuter cette question plus à fond, si vous le voulez bien ? Vous vous rendrez compte que vous aviez absolument raison de signaler à ces messieurs l'insuffisance des connaissances de certains de leurs élèves diplômés, et, d'un autre côté, que ces messieurs eux-mêmes ont agi pour ce qu'ils croyaient être le mieux, sans qu'il soit possible de les rendre responsables de ce qui se passe. L'enseignement que l'on donne actuellement aux futurs compositeurs en nos écoles de musique est en effet le môme que celui qui était donné du temps des Porpora, des Bach, des Beethoven. L'on ne saurait en vouloir à vos amis de n'avoir pas cherché à être plus royalistes que ces rois de la musique !
— Alors l'enseignement de nos Conservatoires est, selon vous, un bon enseignement?
— Il est mauvais.
— L'enseignement du temps de Porpora, de Bach et de Beethoven était mauvais, dites-vous?
— 11 était excellent.
— Mais alors !... du diable si je vous comprends !
— Vous allez comprendre. Monsieur Quelconque ! Prenez un fauteuil et allumez un cigare. Avant qu'il en soit à la coda, j'aurai terminé mes explications et vous ;y verrez clair !
— Alors j'allume !
Il y a deux cents ans, il y a cent ans encore, — cher Monsieur Quelconque — n'étudiaient la musique que certains hommes prédestinés à l'art musical et dont la ferme volonté était d'arriver, à force de travail, à devenir des professionnels. Avant d'entreprendre leurs études sous la direction de maîtres en renom, ils s'informaient auprès de ceux-ci ou de personnes compétentes de leur entourage , si leurs aptitudes étaient suffisantes pour les mettre à même de devenir des artistes complets. Si oui, ils consacraient à l'art leur existence entière. Quand aux familiers des concerts, aux princes et aux seigneurs, ils ne croyaient pas — sauf exceptions — qu'il fût nécessaire d'avoir étudié la musique pour l'écouter et pour la juger, étant de l'espèce des grands qui savent tout — comme dit Mascarille — sans avoir jamais rien appris ! Les publics de concerts étaient beaucoup plus clairsemés que ceux d'aujourd'hui et, avant la création des sociétés de chant populaire, les bourgeois ne s'intéressaient que fort peu à la musique. Une fois qu'ils eurent pris l'habitude de se grouper entre eux pour chanter des choeurs, les bourgeois durent, il est vrai, pour être admis dans les sociétés, faire quelques études musicales, mais celles-ci n'étaient guère approfondies et l'on se bornait à exiger d'eux, selon le règlement des collèges musicaux des 17^ et 18« siècles, la connaissance des 0 points suivants :
1" L'échelle avec les notes et les clefs.