‹ La reforme de l'enseignement populaire en Belgique. --Chapitre 1 sur 56 · LIBRAIRIE ARMAND COLIN · texte numérisé non relu

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io3. Boulevard Saint-Michel, PARIS

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A la vérité, cet important ouvrage méritait une autre préface. En s'adressant à moi, l'auteur voyait, j'en ai la conviction, au delà de ma modeste personne ; l'autorité du maître dont j'ai reçu l'enseignement a seule pu dicter son choix. Dans la parole d'un disciple, il a voulu retrouver l'écho d'une voix éteinte : c'est la mémoire d'Emile Waxweiler qu'il désire évoquer en t(^te de ce livre.

Cependant, dès le début, une objection m'arrête. Waxweiler eût-il souscrit aux tendances de cet ouvrage? Invoquer ici sa mémoire, n'est-ce point mésuser de son autorité? trahir, peut-être, sa pensée? Car il était d'opinion hbérale, (4 il est ici question d'une loi qui souleva d'âpres discussions.

Sans doute, depuis que notre pays est engagé dans une lutte où il y va de son existence, les querelles intestines ont cessé. Des idées auxquelles on se consacrait entièrement, les mettant au-dessus de tout, ont aujourd'hui singulièrement perdu de leur importance. Les polémiques ardentes qu'elles suscitaient paraissent mesquines auprès de ce qui est en cause à pré.sent. Et l'on en vient à regarder comme une véritable aberration do leur avoir prêté une attention aussi exclusive.

La question scolaire partage cette défaveur.

Cardons-nous, cependant, de tomber dans un excès opposé à celui de jadis. Ce sont les abus qu'elle provoqua, qui nous DK Paeuw. — L'Enseignement en Helsique. l

détournent aujourd'hui de cette question ; ce n'est point son principe. Dégagé des passions, ce principe est, au contraire, d'une essence élevée; il en faut saisir toute la signification. Car il ne s'agit point d'une pure rivalité entre deux enseignements, l'un confessionnel, l'autre laïque; un haut intérêt moral, à la vérité, est en cause. Obéissant aux exigences de la vie, les parents confient à l'école, en lui envoyant leurs enfants, la mission, non seulement de leur inculquer les éléments du savoir, mais de former leur caractère et leur sens moral; d'en faire, soit des esprits religieux, soit des esprits dégagés de tout dogme. Mission de suprême confiance! Combien, dès lors, est naturelle l'importance qu'un père attache au libre choix de cette école, à la faculté de faire élever ses enfants suivant l'idéal auquel il est attaché et la vérité à laquelle il croit !

Ramenée à son principe, telle est la question scolaire ; si ce n'étaient certains abus, nous n'aurions aucune raison d'avoir honte de l'importance que nous lui avons prêtée dans notre politique intérieure. Elle répond à des préoccupations d'ordre moral qu'il est honorable, pour un peuple, de mettre au-dessus des intérêts matériels.

La nature de ces préoccupations empêche d'ailleurs toute conscience scrupuleuse de les écarter ou d'en faire abstraction; elles sont de celles sur lesquelles on ne transige pas sans abdiquer des droits fondamentaux de la personnalité humaine; on ne les écartera pas.

Est-ce à dire qu'il faille perdre tout espoir d'aboutir un jour à un arrangement qui donne, en cette matière, satisfaction à chacun sur les points essentiels? Assurément non; mais je ne crois pas que les réunions électorales et les débats parlementaires y pourront seuls réussir. D'autres méthodes s'imposent concurremment.

De profondes divergences dans les croyances religieuses ou philosophiques n'empêchent pas beaucoup de Belges, d'éprouver les uns pour les autres une estime et ui

PREFACE. r,

ronfiance réciproques. Les événements acluels leur ont appris que ces croyances différentes, qui répondent à des préoccupations également élevées, s'accordent avec un même amour de la patrie commune. Quel progrès si, à tant d'égards apparentés, ils se rencontraient plus souvent, s'efiorçant de comprendre leurs points de vue opposés! Tant d'ignorance, tant d'idées préconçues, tant de malentendus, sont à l'origine de nos plus graves querelles! Quel progrès si, délimitant chacun avec une loyauté scrupuleuse les principes sur lesquels ils ne croient pas, en conscience, pouvoir transiger, ils s'imposaient le respect mutuel de ces principes, s'engageant à ne rien entreprendre contre eux et veillant à ce que les lois fussent appliquées honnêtement!...

Mais ce sont là questions pour lesquelles l'autorité me manque. Je ne les ai soulevées, en passant, que pour avoir occasion de rappeler combien l'esprit de Waxweiler y était attentif.

Aussi bien, ce livre a un autre objet. Il est né de la consi dération d'une nécessité immédiate : il faut reconstituer la Belgique ravagée par la guerre et relever ses ruines. Par bonheur, notre pays possède une richesse incalculable, que l'envahisseur n'a pu entamer : c'est sa population laborieuse. Il faut mettre cette richesse en valeur, la rendre tout entière productive, en faire le principal agent de la restauralion. C'est à l'enseignement populaire que cette tâche appartient; le livre que voici n'a pas d'autre objet que de montrer comment cet enseignement doit la remplir.

Une loi récente, dont la guerre a empêché l'application régulière, régit l'enseignement populaire. Son principe a été passionnément discuté. Mon intention n'est pas de le remettre en question et de renouveler des débats qui appartiennent au temps de paix. Ce n'est pas le moment; l'auteur

i PRÉFACE.

s'en est de même abslenu. Ecartant, au contraire, les anciennes polémiques, il s'est placé sur le terrain des faits. La loi lui a servi de point de départ. Il Ta prise telle que le parlement Ta votée; il l'a appliquée au besoin immédiat auquel elle doit répondre.

Or, la souplesse qui caractérise cette loi confère aux conditions de son application une importance exceptionnelle. D'aucuns, ayant de la politique une expérience qui me fait défaut, soutiennent que cette loi peut, suivant Tusage qu'on en fera, aussi bien servir d'instrument d'oppression aux mains d'un parti que contribuer à l'apaisement de nos vieilles luttes scolaires. Aux honnêtes gens, de quelque côté qu'ils se rangent, d'y veiller. Mais cette souplesse de la loi a une autre portée. Elle doit surtout permettre à l'école de s'adapter exactement aux nécessités diverses de chaque milieu.

Il semble que le législateur ait voulu réagir contre une école conçue suivant un modèle uniforme, répandant sur toute l'étendue d'un pays, dans les villes comme dans les villages, dans les centres industriels comme dans les régions agricoles, un enseignement identique. Sans doute, les premiers éléments de l'activité intellectuelle, lecture, écriture, calcul, langue maternelle, sont constants; encore faut-il, cependant, qu'ils s'appuient sur une base concrète : c'est à l'expérience recueillie par l'enfant dans le milieu où il vit, c'est aux leçons qu'il tire de l'observation des aspects variables de son entourage, de la lui fournir; les deux premiers degrés de l'école primaire n'ont pas d'autre objet; un tel enseignement ne saurait être uniforme.

Mais c'est surtout dans l'institution d'un 4*^ degré qu'apparaît la préoccupation du législateur de laisser toute liberté à l'école de s'adapter à chaque milieu. Le A^ degré a pour but, tout en conservant à l'enseignement primaire sa portée générale, de rendre cet enseignement plus concret, de lui faire prendre contact avec les réalités immédiates, voire avec la matière que l'homme travaille pour

PREFACE. r.

gagner sa vie, et ainsi de mieux préparer radolescent au choix ct^à l'apprentissage d'un métier% Comment pourrait-il répondre à ce but, si son organisation ne variait d'un endroit à un autre? Le législateur y a pris garde.

Déjà, l'exposé des motifs distinguait quelques types principaux : pour les garçons, le type industriel et technique, le type commercial, le type rural ou agricole; pour les filles, le type ménager urbain, le type ménager rural. « Il doit être bien entendu, ajoutait-il cependant aussitôt, que, si nous ramenons le 4*^ degré à trois conceptions fondamentales : le type technique, le type commercial, le type rural, nous n'entendons pas exclure, dans la réalisation de chacune d'elles, les différenciations locales ou régionales. Bien au contraire. Tout le succès de la réforme dépendra d'une grande souplesse d'adaptation et d'application. Le degré complémentaire ne sera pas au littoral ce qu'il sera sur les plateaux ou dans les forôts derArdenne; le 4^ degré rural sera différent dans un pays de grande culture et dans une région où domine la culture maraîchère ou l'horticulture: le type industriel ou technique ne sera pas le même dans le pays de la houille et de la métallurgie, d'une part, dans une région de petite industrie ou d'industrie textile, d'autre part. Dans les grandes agglomérations, les différentes conceptions pourront même se réaliser simultanément. On verra à Bruxelles une école à tendances techniques à côté d'une école à tendances commerciales; dans les localités semi-industrielles, semi-rurales, le 4'' degré industriel fonctionnera à côté du 4® degré rural. » La loi a d'ailleurs consacré dans son texte le principe de souple adaptation. « Les grandes lignes du programme, dit l'article 17, seront adaptées aux nécessités locales par les règlements particuliers que les communes et les directions d'école adoptables ou adoptées pourront édicter. »

L'auteur est dominé par le même principe. Voulant assurer à la loi son plus grand rendement, sa préoccupation essentielle a été de rechercher comment l'école pourrait le mieux

s'adapter aux nécessités particulières des divers milieux. « Faisons des écoles sur mesure », telle fut sa devise. Et, pour mettre cette devise en pratique, il a choisi hardiment la seule vraie méthode. « Nous ferons, dit-il, de Y administration expérimentale \ dès la rentrée au pays, nous provoquerons sans retard la création de classes du ¥ degré dans les divers cantons scolaires, de manière à réaliser tous les types imaginables. Les classes constitueront nos champs d'observation; nous suivrons attentivement leur marche, et les améliorations à y introduire se manifesteront d'ellesmêmes. Des constatations que nous serons ainsi amenés à faire, mais aussi des suggestions des instituteurs qui auront mis la main à la pâte, nous dégagerons des principes généraux, lesquels pourront alors être appliqués, avec les variantes obligées, aux classes similaires à créer dans le restant du pays. » Judicieuse méthode, d'une application si profitable à la politique et dont l'Angleterre a donné tant d'instructifs exemples!

Ayant ainsi déterminé par l'expérience les principes généraux du ¥ degré, il appartiendra aux administrations communales et aux directeurs d'écoles libres d'adapter le programme de leur enseignement aux nécessités locales. Ils n'y arriveront pas toujours sans le concours de compétences spéciales. Ils consulteront utilement les organisations patronales et « surtout les organisations ouvrières » des principales industries de la localité. Les unes et les autres sont intéressées à l'institution d'un bon enseignement, qui tienne compte, dans une mesure convenable, des exigences professionnelles ; elles porteront naturellement leur attention vers l'école, et des rapports se noueront ainsi à l'intérieur de la commune, entre les représentants des principaux intérêts qu'elle comprend.

L'adaptation de l'école aux divers milieux exige, au préalable, celle de l'instituteur, et, par conséquent, celle de l'école normale qui le prépare à ses fonctions. La formation de l'instituteur ne pourra pas non plus rester uniforme.

Divers types d'écoles normales correspondront aux divers types d'écoles primaires : le type technique et commercial, et le type agricole, pour les instituteurs; le type urbain et le type rural, pour les institutrices. Le type agricole, par exemple, après deux années de cours généraux, mettra l'instituteur en contact direct avec la terre, dans une ferme-section normale, où pendant une année entière des leçons de choses l'initieront à la culture et à l'élevage. 11 acquerra une connaissance approfondie des conditions propres aux principaux métiers. Il saura y adapter son enseignement et, étendant naturellement sa fonction, il saura opportunément faire servir le prestige de son savoir à faire pénétrer dans le milieu où il sera placé des techniques perfectionnées et un esprit progressif.

Je m'arrête. C'en est assez, je crois, pour faire saisir l'esprit qui inspire ce livre.

Comment l'enseignement populaire peut-il, dans le temps le plus court, préparer le mieux possible les nouvelles générations aux tâches immenses du relèvement national : telle est la question que l'auteur s'est posée. Il n'a point imaginé, pour y répondre, de séduisantes théories; il s'en est tenu rigoureusement aux données actuelles du problème. Il a pris le texte de la loi dont il a dégagé le sens; puis, appliquant la loi à la réalité, il s'est préoccupé d'en tirer le rendement le plus élevé; étudiant les nécessités diverses auxquelles elle doit répondre, il n'a point préjugé des solutions de détail ; il a laissé à l'expérience le soin de les dégager. Enfin, il plante l'école dans un milieu auquel il l'unit intimement.

Ce souci de la réalité, cette attention aux nécessités propres à chaque milieu, cette préoccupation d'y adapter les institutions, n'eussent pas manqué de frapper un esprit tel que celui de Waxweiler. Car ce sont là précisément qi

ques-uiis des aspects caractéristiques de sa pensée et de son enseignement. Je n'ai nul doute que cet homme, aux idées si larges, eût relevé avec satisfaction, dans ce livre, l'application d'une méthode conforme à la conception qu'il avait de l'intérêt public.

Fernand van Langenhove,

Secrétaire scientifique de ITnstitut de sociotogie Solvay.

Sainte-Adresse, septembre 1917.

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