DEUXIÈME PARTIE
L'enseignement classique, fondé sur l'élude des langues anciennes et principalement du latin, a été, pendant des siècles, le seul instrument de culture des classes élevées. Le latin était encore, au xvn® siècle, la clé de tout ce qu'un « honnête homme » doit savoir, non seulement en fait de connaissances positives, mais en fait de beaux sentiments, de grandes pensées, d'actions à imiter*. Le grec avait été, à l'époque de la Renaissance, cultivé à Tégal du latin. Mais il n'est pas resté longtemps sur la même ligne. Il n'a jamais fait corps, comme le latin, avec le fond même de l'éducation. Cela s'explique par plusieurs raisons. Il y en a deux principales : l'une que le latin a été pendant longtemps la langue courante des savants, du monde civilisé ; l'autre que l'Église catholique, héritière des traditions et des ambitions de Rome,
1 . Voir les pages curieuses de Macaulay sur le rôle social et scientifique du latin au xvi« et au xvii* siècle.
a fait du latin sa langue officielle et Ta conservé, même après que le monde savant y eût renoncé, comme un symbole vivant de son unité.
Au xMif siècle, le grec est en décadence, négligé, presque oublié. Il n'est plus obligatoire et les élèves le dédaignent. Le latin reste en honneur; mais déjà on entrevoit, à mesure que grandit l'esprit scientifique, que la place lui sera de plus en plus disputée dans l'éducation. Diderot et Condorcet ont posé hardiment la question. A quoi sert-il de passer des années à apprendre une langue qui n'est plus qu'une langue morte? A cette éducation, toute de forme, qui n'enseigne qu'à écrire, n'est-il pas temps de substituer l'éducation positive, celle qui est fondée sur l'étude des sciences? Comme le disait le président Rolland, la langue française a produit assez de chefsd'œuvre pour que la tentation soit venue de ne plus chercher des modèles dans les littératures anciennes. Diderot va plus loin. Il se demande si les sentiments et les idées qu'on trouve dans ces littératures sont ceux qui conviennent au monde nouveau, si les ouvrages qui reflètent une civilisation disparue sont le meilleur aliment pour l'esprit de la jeunesse.
L'éducation classique, attaquée de front, subit une éclipse passagère. Les plans d'études de Talleyrand et de Mirabeau, présentés à l'Assemblée constituante, lui font encore une place importante. Celui de Con-
dorcet relègue à un rang secondaire l'étude des littératures anciennes. Ce n'est plus qu'un complément, au lieu d'être la base de l'enseignement, une sorte de luxe et de curiosité. Lakanal etDaunou, en traçant le programme des écoles centrales, subissent la même influence. Ils se défendent de vouloir retomber dans l'erreur de leurs devanciers, qui consistait à enfermer tout l'enseignement dans l'étude de deux langues anciennes et à sacrifier l'essentiel, c'est-àdire les sciences et les arts pratiques.
Mais tel est le prestige qu'a conservé l'enseignement classique, telle est la force de la tradition que l'on revient bien vite aux anciennes disciplines. Le Consulat restaure l'étude du latin, en même temps qu'il rend à l'Église catholique sa situation officielle et qu'il s'efforce de prendre à l'ancien régime ses moyens de gouvernement. Cette réaction se fût sans doute accomplie d'elle-même. La Révolution avait dépassé le but. Elle avait fait une trop grande violence aux habitudes. Rien n'est plus malaisé que de rompre avec un système d'éducation. Les hommes qu'il a formés ne peuvent pas s'habituer à l'idée qu'il n'est pas le meilleur pour leurs enfants, comme il l'a été pour eux-mêmes.
Le latin est redevenu, avec les mathématiques, l'instrument principal de la culture des classes moyennes. Il a gardé, jusqu'à nos jours, cette situa-
4i RÉFUUME DE L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE.
tion privilégiée. Toutefois il a été obligé de se défendre de plus en plus contre la poussée de toutes les sciences qui, en grandissant, ont donné à notre siècle son caractère et le mettent au nombre des plus grands siècles. Ce n'est pas seulement la physique, la chimie, les sciences biologiques, qui ont fait d'immenses progrès. L'histoire a été tellement renouvelée qu'elle aussi semble avoir ses origines tout près de nous. Il en est de même de la géographie. Les langues étrangères prennent une place de plus en plus grande, à mesure que des nations voisines étendent au loin leur action, s'emparent du commerce du monde et s'enrichissent d'une littérature nationale. Il n'est pas plus permis à un Français de la fin du XIX® siècle d'ignorer toutes les langues étrangères qu'il n'était permis à un homme du xvn® siècle d'ignorer le lalin.
Cette évolution se fait avec des allures plus ou moins rapides et avec de fréquents retours. Jamais les programmes de l'enseignement secondaire n'ont été plus incertains, plus souvent remaniés. On s'évertue à faire tenir dans ces programmes tout l'ancien système d'éducation et tout le nouveau. L'histoire des variations des plans d'études a été tracée de main de maître par M. Gréard * : c'est l'histoire d'efforts sans cesse renouvelés pour conserver l'unité de