Enquête, t. I, p
l'enchaînement de notre organisation scolaire, a dit M. Ilémon au Conseil général du Finistère, le rôle de l'enseignement primaire supérieur parait indiqué : c'est de recueillir l'élite de l'effectif des écoles primaires et de la transmettre aux classes supérieures de l'enseignement moderne après une nouvelle sélection*. »
On a fait fausse route en voulant faire servir trop tôt l'étude des langues vivantes à la formation littéraire de l'esprit et à la connaissance de la langue française. C'est une erreur de penser qu'on peut tirer, à cet égard, de l'enseignement de l'anglais ou de l'allemand ce que l'on tire de l'enseignement du latin. « 11 est à peu près admis, disent les Instruclions de 1890, qu'on apprend surtout le latin pour mieux savoir le français. C'est déjà un point de vue un peu étroit et fort discutable. S'il fallait appliquer la même règle aux langues vivantes, mieux vaudrait peut-être les rayer du programme.... »
Il n'est que juste de reconnaître que des progrès ont été faits dans la manière d'enseigner les langues vivantes. Cependant on se plaint encore de l'insuffisance des résultats. Le mal vient, comme on l'a reconnu *, de ce que les professeurs ne sont pas tous
1. On retrouve la même proposition dans les délibérations des Conseils généraux de la Gironde et de la Meuse.
2. Enquête. Déposition de M. Bossert, inspecteur général, t. II, p. 57.
à la hauteur de leur lâche et de ce que les méthodes manquent d'unité. Dans l'enseignement des filles, les résultats sont meilleurs. Est-ce parce qu'elles ont plus d'aptitude pour les langues? N'est-ce pas plutôt parce que les collèges de filles, ayant été créés plus récemment, n'ont pas à se dégager des vieilles méthodes et à se débarrasser d'un personnel suranné?
L'enseignement du dessin laisse aussi beaucoup à désirer, quant aux méthodes et quant à la situation des professeurs. Il faudrait lui consacrer plus de temps et lui donner une sanction dans les examens. La Chambre de commerce de Lyon a fait ressortir, avec beaucoup de force, le danger qui menace nos industries par suite de l'abandon des études de dessin. Il n'y a guère, dit-elle, que les candidats aux écoles militaires qui ne se piquent pas de les dédaigner, parce que les programmes d'admission ont mis le dessin au nombre des matières du concours.
D'une manière générale, l'enseignement moderne doit surtout se garder d'être une pâle imitation de l'enseignement classique. Il doit être moderne, non seulement de nom, mais d'esprit, comme l'a demandé M. R. Poincaré. Pour cela, qu'il s'inspire de plus en plus de l'esprit scientifique. La science a introduit une conception nouvelle du monde, une manière nouvelle d'envisager la nature, l'homme lui-môme et les grands faits sociaux et, pour tout
(lire, une philosophie nouvelle du développement de riiunianité. C'est cet esprit qui doit ôtre l'âme de renseignement moderne. On lui reproche avec raison de n avoir pas une physionomie assez tranchée. Placé, comme il l'est partout, à coté de renseignement classique, il subit trop son attraction. A un enseignement nouveau il faudrait au moins quelques établissements qui fussent à lui seul. C'est ce que V. Duruy avait demandé sans succès pour l'enseignement spécial et ce que réclament, en faveur de renseignement moderne, les Chambres de commerce*.
Scra-t-il jamais l'égal de l'enseignement dassique? Rien ne s'oppose, croyons-nous, à ce que des formes diflerentes de culture, qui correspondent à la diversité des esprits, puissent produire des résultats équivalents. Ce sont moins les matières de renseignement qui importent que la manière dont elles sont enseignées. Les programmes n'ont qu'une valeur secondaire. Ce qui est essentiel, ce n'est pas tel ou tel procédé de culture, mais la culture ellemême, pourvu qu'elle soit assez profonde pour atteindre les sources mêmes de la vie intellectuelle
i. Celle de Tourcoing exprime le regret, que le lycée, créé en vue de renseignement moderne, se transforme peu à peu en établissement classique. On sait l'histoire du lycée de Mont-de-Marsan, dont V. Duruy avait essayé de faire quelque chose d'original. Lui parti, il n'a pas tardé à perdre sa figure : il est devenu un lycée banal comme tous les autres.
et morale. Pourquoi renseignement moderne n'ouvrirait-il pas, comme renseignement classique, les professions libérales, la médecine et le droit*? Nous ne concevons pas bien, pour notre part, qu'on élève à l'entrée de certaines professions des barrières artificielles. Il y a là des préjugés qui nous semblent un peu étroits. L'Allemagne les pousse plus loin que nous. Chez elle, toutes les fonctions sont, en quelque sorte, hiérarchisées, et, si l'on n'a pas passé tel examen de fin d'études, on ne peut pas entrer dans certaines carrières, pas plus qu'on ne peut entrer dans l'armée sans remplir certaines conditions. Rien de semblable n'existe, au môme degré, en Angleterre* et encore moins aux États-Unis. On n'a pas besoin, en Angleterre, d'avoir appris le grec pour être médecin, ni même pour être avocat. Aux États-Unis, toutes les carrières sont largement ouvertes. C'est à ceux qui veulent y entrer de s'armer pour la lutle, de se donner l'éducation la plus forte. S'ils ont du loisir et de l'aisance, ils n'y manquent pas. Le goût des éludes libérales s'y répand de plus en plus. La contrainte n'y est pour rien. Peut-être ne s'en trouve-t-on pas au fond plus mal que de notre régime de tutelle et de protection.
1 . La Commission de renseignement s'est prononcée en sens contraire, à une voix seulement de majorité.
t. Voir Max Leclerc. Les professions et la société' en Angleterre (Armand Colin et C'*).
70 RÉFOUME DE L'ENSEIG^ÎEMENT SECONDAIRE.
Mais sans rompre avec toutes nos habitudes , ne peut-on admettre qu'un candidat justifie, en dehors de la connaissance du grec et du latin, de ce degré de culture qui est nécessaire à l'exercice de certaines professions? La difficulté vient de ce que, sous le nom d'enseignement moderne, s'abritent des enseignements qui n'ont presque rien de commun avec lui. C'est l'objection qui revient à toutes les pages de Tenquête. Comment faire ici les distinctions qui sont indispensables? Le baccalauréat actuel est-il un moyen de sélection suffisant? Nous ne le pensons pas, mais on peut imaginer telle modification du baccalauréat qui rendrait la solution de cette question beaucoup moins difficile*.
Les défenseurs de renseignement classique ne peuvent d'ailleurs se faire aucune illusion. L'enseignement moderne a forcé les portes de l'École polytechnique et de l'École de Saint-Cyr. Il vient de pénétrer à l'École navale. Comment peut-on s'imaginer que le droit et la médecine lui soient toujours fermés? L'enseignement classique, au lieu de livrer bataille en faveur de ses anciens privilèges, fera mieux de regarder en face l'avenir, et de se préparer à soutenir une concurrence qui ne laisse pas que d'être assez menaçante.