CHAPITRE VII
Des dangers
qui menacent l'enseignement classique
et des moyens d'y remédier.
L'enseignement classique a gardé une clientèle très considérable. Il y a, dans les lycées et collèges, 50000 enfants qui le reçoivent de la sixième à la philosophie; autant dans les maisons ecclésiastiques, 2000 dans les établissements libres laïques, et environ 22000 dans les petits séminaires, en tout 84000. Pourtant il y a aujourd'hui moins d'enfants qu'autrefois qui se dirigent vers les études classiques.
En 1887, le nombre des enfants qui faisaient du latin en sixième, dans les lycées et collèges, était d'environ 6500. 11 n'est plus, en 1898, que de 4600. Mais, autrefois, beaucoup d'élèves quittaient le lycée ou abandonnaient les études classiques après la quatrième. La clientèle de l'enseignement classique est aujourd'hui plus fidèle. La plupart de ceux
n REl ORME DE L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE.
qui commencent les études classiques les suivent jusqu'au bout. C'est ce qui explique que Tensemble des élèves de l'enseignement classique n'ait pas trop diminué.
11 ne pourra pas longtemps se maintenir au niveau actuel, car renseignement moderne fait, chaque année, de nouvelles recrues. Dans les lycées, il y a déjà une égalité numérique presque absolue entre le contingent annuel qui vient à l'enseignement classique et celui qui se dirige vers les études modernes*. Dans les collèges, deux tiers environ des élèves préfèrent l'enseignement moderne à renseignement classique*. L'ensemble de la population de renseignement classique est pourtant supérieur numériquement à celle de renseignement moderne. Cela tient à ce que l'enseignement classique a une durée plus longue et que les élèves qui le suivent sont moins portés que ceux de l'enseignement moderne à le quitter avant la fin des études. Dans les établissements ecclésiastiques, l'enseignement classique a gardé une situation prépondérante. Quoique leur population soit inférieure de 20000 élèves à celle des lycées et collèges, ces établissements ont,
1. Il est entré, en 1898, 2915 élèves en sixième classique et 2893 en sixième moderne.
2. liy a en sixième moderne 3049 élèves, contre 1660 en sixième classique, et 5456 élèves en cinquième moderne contre 1507 seulement en cin({uièmc classique.
dans l'enseignement classique, un contingent égal à celui des établissements publics*. C'est là que l'enseignement classique se défend le mieux, non par ses résultats, mais par un ensemble de traditions et par l'esprit conservateur de la clientèle à laquelle il s'adresse*.
C'est un fait à noter qu'en dehors de l'Université, qui lui reste profondément attachée, l'enseignement classique a partout des défenseurs convaincus. Les Chambres de commerce des grandes villes se sont énergiquement prononcées en sa faveur ^ Cela montre quelles puissantes racmes il a gardées dans ce pays, quelle prise il a sur les esprits et sur les imaginations. De fait, il a rendu à la culture française des services inappréciables. Sa disparition serait un malheur auquel les partisans les plus résolus de l'enseignement moderne ne pourraient se résigner. Mais les témoignages de respect dont on l'environne n'empêchent pas qu'il soit sérieusemsnt menacé.
i. 50000 élèves de la sixième à la philosophie.
2. Le Souverain Pontife a cru devoir, dans sa dernière encyclique sur l'éducation du clergé, insister sur la vertu éducatrice de l'enseignement des littératures anciennes et sur le danger qu'il y aurait à lui substituer l'enseignement moderne. Cependant, ce dernier enseignement a déjà pénétré dans la plupart des maisons ecclésiastiques et même dans les petits séminaires, où il semble n'être guère à sa place.
5. L'avis de la Chambre de commerce de Lyon résume, à cet égard, l'opinion de la plupart des grands industriels.
Tant qu'il est resté seul, comme au x\if siècle, il n'a pas eu à se préoccuper des non-valeurs qu'il produit. On s'est plaint, à toutes les époques, que beaucoup d'enfants qui sortent du collège y aient perdu leur temps. Qu'on relise, par exemple, ce qu'écrivait Arnauld au xvji^ siècle. Les plaintes sont encore plus vives au siècle suivant, parce que les études sont en pleine décadence. Depuis la renaissance des études latines, après la Révolution, les doléances n'ont pas été moins fréquentes. De bons juges affirment que, depuis trente ans, le déclin des études classiques n'a fait que se précipiter*. D'autres, également compétents, pensent que la faiblesse des études n'est pas plus grande qu'autrefois \ 11 n'en est pas moins vrai que pour la masse des élèves, le niveau est au-dessous de ce qu'il devrait être. Il y a, décidément, trop de non-valeurs, un trop grand déchet final. Sur 100 enfants qui suivent jusqu'au bout la filière, il y en a 32, c'est-à-dire près d'un tiers, qui n'arrivent pas à obtenir, même après un ou deux échecs, le diplôme de bachelier^. Parmi les deux autres tiers, combien n'arrivent que par une préparation mécanique, par un effort de mémoire!
i. Enquête. Voir notamment la déposition de M. Gebhart.