CHAPITRE XIII De rélévation du prix de la pension
L'élévation du prix de la pension et des frais d'études a été, pour beaucoup, dans la diminution de la clientèle des lycées et collèges. C'est un point sur lequel insistent tous les recteurs et tous les chefs d'établissements. Dans bien des régions, la fortune publique a baissé. Les familles ne peuvent plus s'imposer les mêmes sacrifices pour l'éducation de leurs enfants. C'était pour beaucoup d'entre elles une sorte de luxe d'envoyer un de leurs fils, tout au moins, au lycée ou au collège. On est forcé de prendre le chemin de l'école primaire supérieure ou de demander à l'enseignement libre des conditions plus favorables.
Guizot avait prévu, en 1836, que l'État aurait à se défendre contre la concurrence de l'enseignement privé. Il voulait, avec une grande hauteur de vues, que l'État, pour assurer la prééminence nécessaire de son propre enseignement, prit en quelque sorte
les devants en abaissant, autant que possible, le prix de la pension dans ses établissements. C'était à ses yeux un sacrifice qu'il fallait faire sans hésiter et dont l'État ne manquerait pas de recueillir les avantages. « Que l'Étal, disail-il, ne croie pas, en donnant la liberté aux établissements privés, se décharger d'un fardeau. Il accepte, au contraire, un fardeau immense, car il accepte la nécessité, le devoir de soutenir avec succès, avec éclat, une concurrence infatigable.... La prééminence des études publiques doit remplacer le monopole. »
Les familles sont peu portées, en France, à dépenser dans une vue haute et lointaine, d'autant plus que les fortunes sont, en général, médiocres. L'enseignement privé exploitera avec ardeur ce penchant des familles. « Il faut que l'État assure à ses frais et complètement, dans les collèges royaux, le sort des administrateurs et des professeurs, au point que le prix de la pension puisse être notablement abaissé. » A cette condition la pleine liberté des établissements privés sera sans inconvénient. « Quels que soient les sacrifices nécessaires pour atteindre le but, ce sera là une dépense sage, prudente, une de ces dépenses qui rapportent en ordre public, en vraies lumières , en bon état des esprits, infiniment plus qu'elles ne coûtent en argent. »
11 semble qu'on ait cherché, au contraire, pen-
dant longtemps, à réduire le plus possible la pari de l'État dans les dépenses de renseignement secondaire. Dans les dernières années de l'Empire, la subvention de l'État ne s'élevait guère qu'à trois millions; les familles payaient presque tout le surplus des dépenses. Peu à peu le déficit a grossi, par suite de l'augmentation du traitement et du nombre des professeurs.
On a cru faire un acte de bonne politique financière en élevant tout à coup le prix de la pension. Mais cette élévation a coïncidé avec la crise qui sévissait dans les campagnes. Le résultat a été, en beaucoup d'endroits, désastreux. Au lieu de mettre en équilibre les budgets des lycées, on n'a fait qu'augmenter le déficit.
Il importe de mettre ces faits en lumière.
A Marseille, le lycée a perdu 158 internes sur 316. Cependant le nombre des internes s'est accru dans les pensionnats libres. Les familles ne sont donc pas opposées, en principe, à rinlernal. Mais le proviseur signale les prix trop élevés de la pension. Ils varient de 800 à 1000 francs. Beaucoup de familles sont allées chercher ailleurs un enseignement qui, d'après l'inspecteur d'académie, ne répond pas à leurs préférences. De même à Aix, le lycée a perdu, en quelques années, 104 pensionnaires.
Dans l'académie de Montpellier, la crise viticole a
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fait de grands ravages. Il y a 8 collèges dans le seul département de Tllérault, sans parler du lycée de Montpellier. Tous ces établissements ont perdu une grande parlie de leur clientèle. Dans l'Aude, le lycée de Carcassonne a vu sa population d'internes tomber de 461 à 177. Cette diminution est due surtout, nous affirme le recteur, aux mesures prises pour élever le prix de la pension au moment où le phylloxéra sévissait le plus cruellement.
Il en est de môme dans l'académie de Toulouse. « Peu d'habitants de la campagne, dit l'inspecleur d'académie, ont aujourd'hui assez d'aisance pour entretenir leurs fils pendant les six ou sept années que demandent des études classiques ou modernes. » Dans l'Aveyron, le nombre des internes est tombé de 350 à 123. « La clientèle de l'enseignement secondaire est restée la même; mais elle s'est déplacée. Elle est allée chercher des prix moins élevés. » Le Gers a beaucoup souffert de la crise agricole. L'internat y est atteint comme ailleurs « non pas, dit l'inspecteur, que les familles s'en détournent de parti pris ; mais il est trop cher pour elles ». Dans le Tarn, le lycée d'Albi a perdu 96 internes de 1881 à 1898. « Les prix élevés de nos internats, dit l'inspecteur, ne sont plus en rapport avec le rendement de la terre. »
Nous entendons la môme plainte dans l'académie
de Bordeaux. C'est ainsi que dans le Lot-et-Garonne Tinspecteur d'académie explique que l'internat ne répugne pas aux familles, mais que la pension est trop élevée. « Dans les écoles primaires supérieures, lout ce qui est destiné à Tinternat est complètement rempli. » A Périgueux et dans le reste du département, il y a diminution du nombre des internes. « L'Université, dit-on, fait payer trop cher.... L'internat était de 500 francs au lycée, en 1892, au moment où commençait la crise agricole. On l'a élevé à 750 et 800 francs. » Les élèves sont allés dans les internats que tiennent beaucoup d'instituteurs. Quelques-unes de ces écoles ont jusqu'à 80 internes. Ce sont de petits collèges d'enseignement moderne.
A Bordeaux, le lycée n'a plus que 317 pensionnaires au lieu de 513 qu'il comptait en 1883. « Cette diminution a pour cause l'élévation démesurée du prix de la pension. »
Dans la région du centre, le lycée de Guérel, celui d'Aurillac sont en baisse pour des causes analogues. L'inspecteur d'Indre-et-Loire fait remarquer, de son côté, que l'élévation des tarifs, en 1887, a coïncidé avec la crise économique. Ainsi, au lycée de Tours, le nombre des élèves est tombé subitement de 579 à 527, puis à 488. Limoges a perdu la moitié de ses internes depuis 1881. Les familles ont pris l'habi-
tude de placer leurs enfants à prix réduits dans les institutions privées.
Le recteur de Lyon signale, lui aussi, Tinfluence désastreuse des prix trop élevés. Au petit lycée de Saint-Rambert, il y avait 300 internes; il n'y en a plus que 157. Le prix de la pension est de 900 francs pour les élèves de sixième et de 800 francs pour ceux des classes élémentaires. Le grand lycée a perdu également plus de la moitié de ses internes (509 en 1898 au lieu de 074 en 1885). « Nos exigences, dit l'inspecteur d'académie, découragent les meilleures volontés. »
On trouve la môme note dans la région du Sud-Est et de l'Est. « C'est la concurrence à bon marché, dit l'inspecteur du Jura qui ruine nos établissements. » A Besançon, le proviseur insiste sur la difficulté qu'éprouve la petite bourgeoisie à payer les prix de pension devenus trop élevés. 11 ajoute que « la raison d'économie a la môme influence sur plus d'un ménage d'officiers. » Le lycée de Bar-le-Duc a perdu, en vingt ans, 58 pour 100 de son effectif. Les collèges n'ont perdu que 14 pour 100, parce que les prix y sont moins élevés et plus souples.
A rOuest, les choses se passent de môme. Ainsi, dans la Manche, c'est surtout l'internat qui a souffert. Le département a perdu 100 000 habitants en un demi-siècle. Le recrutement des collèges est devenu
difficile. Il s'est arrêté en 1885 au début de la crise agricole. Mais « c'est à partir de 1890, au lendemain de l'augmentation des prix de la pension, que la diminution s'est accentuée ». Dans Tacadémie de Rennes « le taux de la pension et celui des frais d'études sont trop élevés. La situation a souvent ému les chefs d'établissements et les bureaux d'administration. Ces relèvements du prix de la pension ont été d'autant plus fâcheux qu'ils se sont produits au moment où les fortunes ont diminué ». Le lycée de Rennes, pour ne citer qu'un exemple, a perdu plus de la moitié de ses internes.
Enfin, la région du Nord, malgré son développement industriel, n'échappe pas au sort commun. Dans l'Aisne, dans les Ardennes, dans le Pas-de- Calais, dans la Somme, nous entendons s'élever les mêmes plaintes et les mêmes réclamations.
Qu'y a-t-il donc à faire?
Réduire, autant que possible, les frais d'études, de manière à permettre aux bureaux d'administration des lycées de réduire le prix total de la pension. En Prusse, les frais d'études, dans les gymnases, ne dépassent pas d'ordinaire 150 francs (120 marks). Aussi l'État et les communes supportent-ils une charge de près de 29 millions de francs (23 millions de marks) sur un budget total de l'instruction secondaire de 54 millions de francs (43 millions de marks).
Chez nous, les déficils des budgets des lycées ne dépassent pas 12 à 13 millions de francs. Ajoutez à cette somme ce que i*Élat paye pour les dépenses des collèges communaux et pour les bourses, nous sommes encore assez loin de la somme que la Prusse s'impose pour le budget de renseignement secondaire. Si renseignement, à tous ses degrés, est un grand service public, l'État doit naturellement prendre à sa charge la plus forte partie dos dépenses de l'enseignement secondaire, comme il fait pour renseignement supérieur, sans aller toutefois jusqu'à la gratuité.
Ce sera une charge de plusieurs millions. Mais on peut la diminuer par une meilleure organisation de l'enseignement dans les lycées. 11 y a beaucoup de forces perdues. On a créé trop d'emplois; les chaires ont été multipliées sans qu'il y eût toujours nécessité de le faire. Dans certains lycées, la disproportion entre le nombre des élèves et celui des professeurs et des répétiteurs est tout à fait choquante. On peut citer tel lycée où le professeur de sixième qui est un agrégé, reçoit un traitement de près de 6 000 francs pour faire la classe à quatre élèves. Dans le même lycée, le professeur de cinquième est aussi un agrégé. 11 a cinq élèves. Quelle nécessité y a-t-il de ne mettre que des agrégés dans des lycées qui, par leur importance et le nombre de leurs
élèves, ne s'élèvent pas au-dessus d'un simple collège*? V. Duruy, étant ministre de l'Inslruction publique, trouvait que c'était un abus de mettre sur le même pied tous les établissements. « Dans tel collège, écrivait-il, où la rhétorique a six élèves, la classe dure deux heures comme la rhétorique h Louis-le-Grand. Qu'on fasse la classe plus courte. » Le professeur, qui n'a guère de devoirs à corriger, pourra aisément faire deux classes, au lieu d'une seule. Que serait-ce, ajoutait Duruy, si, au lieu de s'obstiner à maintenir la division en classes, jusque dans les plus petits établissements, on prenait le parti de grouper les élèves d'après leur force? Nous aurions de meilleures études et les économies de personnel seraient considérables. « Le lycée de Mont-de-Marsan, qui avait soixante et un élèves classiques, a pu marcher en 1864 avec trois professeurs de latin et il a eu des succès. »
Nous nous sommes trop écartés, depuis vingtcinq ans, de ces idées si sages de V. Duruy. 11 faudrait y revenii^.
1. [a démarcation qui existe actuellement entre les lycées et les collèges n'a aucune base sérieuse. N'est-il pas temps de préparer l'unification des cadres du personnel de ces établissements, de manière que le Ministre puisse, suivant Timporlanco de telle maison, lui donner des agrégés ou des professeurs munis simplement de la licence? Voir, à ce sujet, le rapport de M Ermant.