CHAPITRE XV
De quelques causes morales qui rendent
plus difficile le recrutement des lycées.
De la liberté d*enseignement.
"^ Il s'est produit, depuis quelques années, dans la clientèle des lycées, des changements qui ont eu pour effet d'éloigner de l'enseignement public une partie des familles qui lui avaient été les plus fidèles. A mesure que l'enseignement public s'est mis, comme il devait le faire, à la portée des enfants de l'origine la plus humble, qui veulent s'élever par le travail et Tintelligence, il j a eu dans une portion de la bourgeoisie un mouvement de recul, plus instinctif que raisonné.. De même que les familles riches ou aisées ne veulent pas envoyer leurs enfants aux écoles primaires publiques, la bourgeoisie a pris peu à peu l'habitude de confier aux maisons. ecclésiastiques secondaires l'éducation de ses fils. Cela est devenu une affaire de mode dans beaucoup de régions. Il se mêle, d'ailleurs, à ces entraînements
DE Li LIBERTE DTNSEIGNEMEST. 141
mondains quelques calculs intéressés. On suppute les avantages des relations que la vie de collège peut assurer pour l'avenir. Les congrégations sont habiles; elles suivent leurs élèves d'un regard bienveillant et discret. Leur patronage n'est pas inutile dans certaines carrières et dans les occasions importantes de la vie. L'opinion s'est d'ailleurs répandue que l'éducation, dans les maisons ecclésiastiques, est l'objet de soins qu'on ne trouve pas dans les lycées. Peu à peu les familles qui ont de l'aisance ont pris le chemin de ces établissements^ d'autant plus que l'influence de la mère, devient de plus en plus grande dans tout ce qui touche à l'éducation des enfants.
Des convictions religieuses infiniment respectables dirigent souvent le choix des parents. Il s'est fait un changement dans les idées d'une partie de la bourgeoisie; elle s'est rapprochée de l'Église catholique.. La vivacité des querelles religieuses a eu pour résultat d'amener une séparation plus tranchée entre des familles dont les fils étaient élevés autrefois côte à côte au lycée. Jamais la société française n a été plus divisée, et ses divisions ont pris un caractère social et religieux plus encore que politique. Sous l'Empire, il y avait dans les lycées des enfants de tous les partis. On tend de plus en plus à se former en deux camps. Ce qui faisait autrefois une supério-
rité de l'éducation du lycée, cet esprit de large tolérance, qui a toujours été Thonneur de l'Université est traité d'indifférence, parfois même d'irréligion d'État ^ Le terrain neutre où se rencontraient toutes les croyances, çt où les enfants apprenaient, dès leur plus jeune âge, à s'estimer et à se supporter malgré la différence des origines et la divergence des opinions, se rétrécit peu à peu, au grand dommage du pays qui ne se reconnaît pas toujours dans les jeunes générations.)
L'Université s'inquiète avec raison de ne plus trouver dans les régions moyennes de la société le même appui qu autrefois. Des fonctionnaires publics eux-mômes, des officiers montrent une tendance à préférer à l'éducation de nos lycées celle des maisons ecclésiastiques. Le gouvernement impérial u'ertt pas toléré que les hauts fonctionnaires donnassent avec éclat à leurs subordonnés l'exemple de leur dédain pour rUnivei^silé. On peut reprocher au gouvernement de la République d'avoir manqué de formolé dans ses desseins cl dans^ sa conduite. On a confondu, il y a vingt ans, la queslion de la liberté de ronseigneuient et celle des congrégations religieuses non autorisées. Celte politique n'a réussi
i. LVniwi^U* a toigours i>?spectê sincèi^raent la liberté de couscîouce. Le tènwîjîuajw que ixnie à cet èirartl M. Tabbé Follioley esl i^rticiUk^remeiU ^ ciloi\ — En^Hétr, t. I, p. 474,
. qu'à provoquer une réaction plus marquée en faveur des maisons ecclésiastiques*. Tout ce qui ressemble à une entreprise sur la liberté des familles est dangereux, surtout dans un gouvernement qui ne peut chercher son point d'appui en dehors de l'opinion et qui n'a d'autre fondement que la liberté. Les mesures prises en 1880 contre les congrégations religieuses n'ont pas eu d'effet durable sur la distribution de la jeunesse entre les établissements de l'État et les établissements ecclésiastiques^TDans les dernières années, le gouvernement républicain a paru marquer, sinon de l'indifférence, tout au moins le désir de ne pas se créer à lui-même des difficultés. Il n'a pas rempli tout son devoir; car, s'il est périlleux de procéder, à coups de décrets, en ces matières où les influences morales sont plus puissantes que la loi elle-môme, il n'est pas permis au gouvernement de se désintéresser. Il doit veiller tout au moins à ce que l'éducation donnée par l'État ne paraisse pas assurer aux futurs fonctionnaires ou aux futurs officiers moins d'avantages, au point de vue de leur carrière, que l'éducation donnée dans les établissements libres. Suivant le conseil de Richelieu, dans son testament politique, il ne doit pas permettre que certaines congrégations s'emparent
1. Enquête, — Voir ce que dit à ce sujet le Conseil général de la Gironde, t. V, p. 379.
des avenues qui mènent aux fonctions publiques et aux grades les plus élevés de Tarméc. C'est une afïaîre de gouvernement plutôt que de législation. Il y faut beaucoup de tact et de fermeté, un respect sincère de la liberté de conscience, en même temps que le sentiment le plus élevé des droits et des prérogatives de rÉlat.
Nous ne pensons pas que l'État ait rien à gagner à se donner les apparences de toucher à la liberté d'enseignement ou de ruser avec elle suivant le mot d'un ancien ministre de l'Instruction publique*. Cette politique n'aurait que des dangers sans compensation. Quant à revenir au monopole de l'État, quant à interdire à l'Église d'enseigner et à rayer ainsi d'un trait de plume un demi-siècle de liberté, cela est manifestement impossible. L'ancien régime a eu la prétention de réserver à l'État le privilège de l'enseignement. L'idée catholique était ici d'accord avec la raison d'État. Il s'agissait de maintenir dans la nation l'unité des croyances religieuses et politiques. Ceux qui veulent se servir de la puissance publique pour établir l'unité de l'instruction nationale ne se réclament pas, comme quelques-uns le pensent, de la tradition révolutionnaire, mais de la tradition catholique. L'Église n'a demandé pour ellemôme la liberté que du jour où il lui a été impos-