CHAPITRE PREMIER
Esprit général de la réforme à opérer
dans les lycées.
De l'autonomie des lycées.
Moins d'uniformité, moins de bureaucralie, un peu de liberté : c'est le vœu général qui se dégage de l'enquête. Les lycées étouffent sous la centralisation. On n'a faitJ depuis dix ans, que la rendre plus pesante. On s'est appliqué à enlever aux proviseurs ce qui restait de leur initiative. Il n'est pas une académie, pas un lycée d'où ne s'élève une plainte, partout la môme et partout aussi vive
A l'origine, le lycée a été une institution dépendant de l'État, placée sous sa seule autprité; mais Fourcroy, en présentant la loi du 30 germinal an X, semblait admettre que tous les lycées ne devaient pas être uniformes*. On voulait laisser à la consti-
1. « Les localités, la population, les ressources, les habitudes, les dispositions pour diverses connaissances, les besoins variés, comme le sol et l'industrie, exigent impérieusement uae diversité d.ins les genres et le nombre des sciences enseignées. »
(ution de chaque lycée une certaine souplesse pour s'adapter à la vie de la région. Mais la centralisation, sans contrepoids, du régime impérial, devait tendre à tout ramener sous le niveau d'une règle uniforme, à effacer toutes les dissemblances, toutes les originalités.
Aussi, après plus de quatre-vingts ans de ce régime, le lycée a-t-il perdu jusqu'aux derniers vestiges d'autonomie. Nos lycées n'ont pas d'histoire. a Une triste uniformité, a dit un proviseur, règne dans nos maisons*. » Ce sont des lieux de pajâsage où des hommes, trop souvent étrangers les uns aux autres et trop souvent inconnus de la ville qu'ils habitent, remplissent momentanément des fonctions réglées par les instructions venues de Paris.
Quand un établissement n'a pas de vie propre, la solidarité entre tous ses membres ne peut que s'gffaiblir. Chacun est plus tenté de s^enfermer dans son compartiment spécial, dans sa besogne restreinte. C'est le mal dont on se plaint partout. Le proviseur se cantonne trop dans son administration, le professeur dans sa classe, le répétiteur dans la surveillance des élèves. Ils remplissent leurs fonctions avec zèle et dévouement; mais ils n'ont pas assez de liens norauxt une action commune assez soutenue, un 'èi collectif assez puissant.
Imposition rlc H. IJalimicr, t. I, p. 559.
RÉGIME DES LYCÉES. i3
Le lycée n'a pas de budget, ou, du moins, ce qu'on appelle de ce nom n'est qu'un compte administratif de recettes et de dépenses sur lesquelles le proviseur n'a aucune action, non plus que le bureau d'administration. L'autonomie financière des lycées n'est qu'une illusion. Toutes les dépenses sont réglées par le ministre ou par les bureaux. Un proviseur ne peut pas de lui-même décider qu'on achètera un livre ou un instrument de physique. Il ne peut pas donner une gratification, si minime qu'elle soit, à un serviteur. Le prix de la pension, les frais d'études sont fixés en dehors de lui. On les élève, sans prendre son avis, quand le budget est en déficit. Le lycée perd des élèves; on revient sur la mesure prise, mais tout se fait et se défait à Paris. Le prqviseur n'est qu'un fonctionnaire — qui doit obéir. On lui a enlevé le droit, auquel il tenait beaucoup, d'accorder quelques remises ou quelques réductions de pension ou de frais d'études*. C'était pour lui un moyen de retenir des élèves, de tenir compte de certaines situations que seul il peut connaître; cela n'était pas inutile à son autorité morale. X
En ce qui concerne l'enseignement, la liberté du proviseur et des professeurs est à peu près nulle, lis n'ont pas à s'inquiéter de savoir si les plans généraux d'études ne devraient pas, dans une certaine mesure,
1. Ce droit vient de lui être rendu par une décision du ministre.
s'assouplir aux nécessités locales. Non seulement les programmes sont arrêtés, dans tous leurs détails, par le Conseil supérieur de l'Instruction publique, mais le nombre des chaires est fixé par le ministre, sans que les établissements aient voix au chapitre. 11 y a tel grand lycée* qui voudrait instituer des cours spéciaux de préparation aux écoles de commerce. Il n'en a ni la liberté ni les moyens. Dans d'autres lycées, on pourrait faire des économies importantes, si l'enseignement était mieux distribué. Il faudrait n'être pas enchaîné à une règle uniforme, et pouvoir tirer le meilleur parti des ressources dont on dispose. La centralisation, quand elle devient excessive, est de tous les régimes le plus coûteux.
Ce n'est pas seulement l'enseignement qui est réglé d'une manière uniforme. La discipline, l'emploi du temps, la vie intérieure des établissements sont aussi les mêmes partout.
' Comment veut-on que, dans ces conditions, les assemblées des professeurs soient réellement vi vantes? Jules Simon s'était flatté de l'espoir qu'il sortirait de ces réunions des idées de réformes. Elles se meurent partout, faute d'aliment.
L'évolution qu'il s'agit d'accomplir a été fort bien
1. Enquête. Déposition du proviseur du lycée Charlemagne, t. I, p. 571.
indiquée dans Tenquôte*. II faut substituer a un organisme trop fortement centralisé qui paralyse toute initiative, qui faitde chaque lycée une entreprise de l'Etat, sans racines propres, sans personnalité véritable, un système plus large, plus souple et plus vivant. C'est une réforme nécessaire. Elle est, n'en doutons pas, difficile à réaliser. Il ne faut pas seule tnent modifier un organisme et des règlements, mais surtout changer des traditions et des habitudes.
Personne ne demande que les lycées puissent se gouverner à leur guise. L'État, qui paye les dépenses, doit rester le maître. Il y a peu d'empressement de la part des Conseils généraux à revendiquer la faculté d'entretenir des établissements d'enseignement secondaire. Les villes mômes, qui ont des collèges, sont trop disposées à se décharger sur l'État. C'est la tendance naturelle dans notre pays. Les ressources manquent aux départements comme aux communes. Puis, l'État accepte volontiers que les villes ou les départements aient toutes les charges; mais il^ne leur laisse aucune initiative*. A-Paris, on a créé pour les écoles primaires supérieures une Commission mixte qui fait des propositions au ministre, quand il y a des directeurs ou des professeurs
1. Voir notamment les dépositions de MM. Lavisse, L. Bourgeois et R. Poincaré. Appendice, p. 216, 268, 247.
2. Enquête, Conseil général de la Gironde, de l'Allier, etc....
à nommer. Mais le collège RoUin est administré comme un lycée, avec cette seule différence que c'est la Ville de Paris qui paye le déficit*.
" Comment s'étonner que beaucoup de villes cherchent à rejeter sur l'État le fardeau des dépenses? Elles y sont d'autant plus incitées que l'État a pris à sa charge le personnel des écoles primaires, des écoles primaires supérieures, des Facultés, et que seuls les collèges communaux sont entretenus par les communes, avec l'aide de l'État.
Ce n'est pas à dire qu'on ne puisse intéresser les Conseils généraux au développement de l'enseignement secondaire. Ils ont presque tous répondu avec empressement aux questions qui leur ont été soumises et ils ont exprimé le désir que les rapports annuels des inspecteurs d'académie sur la situation de l'enseignement secondaire dans chaque département leur fussent communiqués. Mais, tant que les budgets départementaux resteront ce qu'ils sont aujourd'hui, l'État devra pourvoir aux dépenses de l'enseignement dans les lycées et, de plus en plus, à celles de l'enseignement dans les collèges communaux.
L'enseignement secondaire ne peut donc pas être décentralisé et il ne saurait être question de créer odes établissements complètement autonomes. Mais,