A ■■. LES PROVISEURS SUR L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE
Paris^ le 27 septembre 1872.
Monsieur le Proviseur,
Beaucoup de personnes me demandent de faire, en une fois, dans rUniversitô, de grandes réformes. Je résiste à leurs prières et à mes désirs, parce qu^en matière d^enseignement, il vaut mieux procéder par des améliorations successives. G^est là surtout quUl faut agir à coup sûr, et quUl n^est pas permis de risquer des expériences. Nos enfants verront d^assez grands changements dans le monde ; accoutumons-les, du moins, pendant leurs premières années, à aimer ce qui dure. Je voudrais d^ailleurs, si cela était possible, que chaque réforme me fût demandée par ceux qui ont passé leur vie à réfléchir sur renseignement et à^ le pratiquer ; qu^elle sortît de Texpérience commune, au lieu d^être imposée par une volonté unique. Vous savez, Monsieur le Proviseur, que je ne puis modifier les programmes d^examen de ma propre autorité, et que le Conseil supérieur est seul compétent pour le faire* Nous devons donc nous résigner à marcher lentement, à consolider dans ses parties essentielles rétablissement que nous avons entre les mains, à Paméliorer peu à peu ; et il faut re« noncer à la gloire de le transformer d^un seul coup*
J^aî fait, il y a un an, quelques règlements indispensables, sur la gymnastique, les langues vivantes, Thistoire et la géographie. Je puis dire que tous les membres du corps enseignant et tous les pères de famille étaient unanimes pour les réclamer. Jamais nécessité ne fut plus évidente, ni plus reconnue. Je ne pouvais donc pas hésiter à les prescrire, et nul n'a hésité à me suivre dans la voie que je venais d'ouvrir. Nous irons un peu plus loin cette année. Mon but, dans la présente circulaire, est de compléter ces améliorations déjà établies, de faire, à côté d'elles, les modifications qu'elles nécessitent, et enfin de mettre à l'étude, pour un temps qui ne saurait être éloigné, des réformes plus décisives.
1» Réunions périodiques des professeurs.
Il sera nécessaire aux professeurs de se concerter, soit pour l'application des mesures que je viens de rappeler, soit pour l'étude des plans de réforme que vous me transmettrez, en leur nom, à la fin de l'année scolaire. En conséquence, vous les réunirez tous une fois par mois sous votre présidence. Le nombre des maîtres étant trop considérable dans la plupart des lycées pour que les questions puissent être utilement débattues dans une réunion commune, vous recevrez successivement les professeurs de sciences et les professeurs de lettres ; vous pourrez même, d'accord avec M. le Recteur, diviser en plusieurs groupes les professeurs de lettres et d'humanités. Il sera tenu de chaque séance un procès -verbal, qui devra être lu et approuvé à la séance suivante, et signé de vous et du secrétaire de l'assemblée. Le secrétaire sera élu, au commencement de la première séance, pour la durée d'un an, à la majorité relative des membres présents. En votre absence, le censeur présidera. Les procèâ-verbaux resteront déposés dans la salle du Conseil et pourront être consultés par tous les professeurs du lycée, par les Inspecteurs généraux, le Recteur et les Inspecteurs de l'académie.
Vous voudrez bien, Monsieur le Proviseur, faire en sorte que tous les professeurs aient été réunis en assemblée gêné-
raie ou par groupes dans la quinzaine qui suivra le jour de la rentrée des classes. Dans ces premières réunions, vous leur donnerez communicalion de la présente lettre, et vous délibérerez ensemble sur les détails d'exécution que je n'aurai pas prévus, ou que j'aurai volontairement remis à la décision de l'assemblée des professeurs. Je désire marquer seulement les règles générales, nécessaires à l'unité de l'enseignement, et laisser chacun libre de choisir sa méthode, ses livres de classe, et même de faire son règlement particulier, à la seule condition d'en rendre compte à ses collègues et d'obtenir leur approbation. Chacun exposera, à son tour, la situation morale et matérielle de sa classe, et donnera son avis sur les réformes à introduire. Ces réunions auront donc, celte année, un intérêt particulier, et j'ai le ferme espoir qu'il en sortira des enseignements très-précieux pour la pédagogie. S'il se présentait un cas difficile, vous en référeriez à M. le Recteur.
A la date du 25 octobre, sans autre délai, vous m'adresserez, par l'intermédiaire du Recteur, un rapport sur ces premières réunions, et vous me ferez connaître les mesures délibérées en commun pour l'exécution de mes ordres. Ce rapport répondra à toutes les parties de cette lettre, paragraphe par paragraphe. Vous m'en adresserez un second, à la date du £5 juillet 1873, qui contiendra le résumé du travail de toute l'année. Enfin, à la distribution des prix, vous lirez au public un rapport sur les progrès de l'enseignement, dans lequel vous insisterez particulièrement sur les langues vivantes, la géographie et la gymnastique. Ce rapport me sera transmis immédiatement, et je vous ferai connaître les observations auxquelles il aura donné lieu.
L'assemblée des professeurs formera dans son sein, à la première séance, par voie d'élection et à la majorité absolue des suffrages, un Conseil composé de huit membres pour les lycées qui ne comptent pas plus de 20 professeurs, de 10 membres pour ceux qui en comptent plus de 30, et de 12 membres pour ceux qui en comptent plus de 35. Ce Conseil sera présidé par vous, et, en votre absence, par le doyen d'âge. Il exercera, sans préjudice des lois et règlements, des fonctions analogues à celles du Conseil de Tordre des avocats, soit pour
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la discipline, soit pour la protection des intérêts collectifs ou individuels. L'institution des réunions mensuelles et du Conseil n'imposera aux professeurs qu'un léger accroissement d^occupations pour un très-grand avantage. Elle aura pour résultat de resserrer les liens qui les unissent, et d^augmenter leur influence, leur sécurité et leur dignité. Nos établissements auront ainsi une Tie propre, une histoire, des tradi- . lions.
2» Gyntfuisftçiie.
Mon intention formelle, vous le savez, est que la gymnastique soit enseignée dans tous les établissements et rendue ' obligatoire pour tous les élèves. Vous voudrez bien me rendre compte des dimensions du préau et de la salle consacrés à cet ^ ^ enseignement, et du nombref d'engins de toutes sortes, trajjpitizes, haltères, etc., que vous possédez. Je n'attache pas une importance exagérée à ce matériel, et je vous engage même à éviter, autant que possible, les exercices qui peuvent occasionner des accidents. Le pas gymnasliiiue, la course, les divers mouvements du corps exécutés méthodiquement, l'emploi des haltères, suffisent pour développer ta force et l'agilité des élèves. Il ne fraudrait donc pas me dire, comme on Ta fait dans plusieurs lycées, qu'il est impossible d'exercer tous les élèves, faute d'espace suffisant. A défaut de préau couvert et de gymnase régulièrement construit, les cours de récréation peuvent servir d'école de gymnastique. En cela, comme en beaucoup de choses, tout dépend de l'habileté et du zèle du professeur.
L'École normale de gymnastique de la Faisanderie, établissement relevant du Ministère de la guerre, a fourni jusqu'ici des maîtres expérimentés. J'ai nommé, en outre, une Commission devant laquelle les professeurs de gymnastique peuvent subir un examen à l'effet d'obtenir un brevet spécial. Il y a eu dernièrement, à Paris, un concours qui a donné d'excellents résultats. Le programme de cet examen a été dressé par la Commission, qui a voulu que les épreuves fussent non-seulement pra'iques, mais encore théoriques; les aspirants doi-
vent posséder quelques notions médicales et se rendre compte de FefTet de chaque mouvement sur les muscles et les organes du corps. Nous ne tarderons donc pas à avoir de bons maî • très, et en grand nombre, pour toutes les écoles.
Dans certains lycées, on a pris Thabitude, pour ne pas allonger démesurément la distribution des prix, de décerner, la veille et en quelque sorte à huis clos, les prix de gymnastique. J^entends que ces prix soient proclamés avec les autres et qu^on n'omette rien pour les rendre désirables. Je vous saurai gré. Monsieur le Proviseur, de tous les efforts que vous ferez pour donner à cette branche d'enseignement, si longtemps négligée, une importance proportionnée aux services qu'elle est appelée à rendre.
3<» Exercices militaires, Equitation, Escrime, Natation,
A la gymnastique se rattachent étroitement les exercices militaires : il faut qu'à dix-huit ans un jeune homme élevé par nous fasse l'exercice avec la précision d'un vétéran.
Nous avons été devancés par la plupart des pays voisins : en Suisse, par les écoles de Cadets ; en Angleterre, par l'usage répandu, dans un grand nombre d'écoles, de consacrer aux exercices militaires une partie notable de la journée. Les familles ne nous pardonneraient point de ne pas mettre leurs enfants à même de profiter des dispositions de l'article 41 de la nouvelle loi militaire.
J'ai pu, grâce au concours de M. le Ministre de la guerre, fournir des fusils à la plupart de nos lycées. Je recommande, pour la première division, l'achat de tubes Lasserre. On peut en avoir 50 pour la somme de 75 francs. Ces tubes, adaptés au fusil Chassepot ou au fusil Snider, permettent de s^exercer au tir dans l'intérieur de rétablissement, sans aucun des inconvénients qu'entraînerait l'usage des balles métalliques. On s'en sert dans les casernes avec grand profit. L'exercice proprement dity le maniement même du fusil s'apprennent en fort peu de temps ; mais il faut une longue habitude pour devenir habile tireur. Cet exercice charmera nos jeunes gens ; il est
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nécessaire qu'ils prennent plaisir à la gymnastique, au tir, à Téquitation ; notre plus grand succès sera de leur en donner le goût. Vous penserez, comme moi, que les exercices intellectuels y gagneront, et que rien n'est plus favorable au déyeloppement de Pesprit, qu'un corps alerte et dispos, et des habitudes viriles.
M. le Ministre de la guerre a bien voulu me permettre de recourir aux officiers de cavalerie, dans les villes de garnison, pour enseigner gratuitement, ou à peu près, Téquitation. La France n'a pas été, jusqu'ici, fort bien partagée sous ce rapport. Quelques paysans, quelques fils de famille savent monter achevai. Les fils d'ouvriers et de bourgeois, qui forment une partie si considérable de la population, ne sont jamais entrés dans un manège, ce qui rend les accidents fréquents et le recrutement de la cavalerie difficile. L'agriculture même souffrait de cette négligence; et nos jeunes gens y perdaient un genre d'exercice agréable et fortifiant.
Je n'ai/ien de particulier à prescrire sur l'escrime et la natation, si propres à fortifier, à assouplir le corps, et qui ne sont pas sans influence sur le caractère. Une place importante leur appartient dans l'éducation physique. Votre rapport du mois d'octobre contiendra des renseignements détaillés sur la manière dont vous entendez ces exercices, et sur le nombre des élèves qui y prennent part.
40 Promenades.
Les longues promenades, et surtout les promenades topographiques dont je vous parlerai encore tout à l'heure à l'occasion des cours de géographie, sont le complément néces' saire des exercices du corps. La marche, qui est essentiellement hygiénique, peut être associée avec avantage à l'instruction des élèves ; on peut, suivant le pays et le climat, faire de l'herborisation, visiter un vieux château, des ruines importantes, un ancien champ de bataille, une collection d'objets d'art, une usine. En tout cas, on peut faire de la topographie, s'habituer ainsi h la lecture et à l'usage des cartes. M. le capi-
taine Baldy, à Nice, a bien voulu seconder les efforts de mon Administration, en indiquant d'abord aux élèves, sur une carte, le chemin qu^ils allaient suivre, en le parcourant avec eux, la carte à la main, et en leur donnant sur place toutes les explications qui intéressent Thistoire, la science et Tindustrie. Vous jugerez s'il ne serait pas utile d'instituer, pour chaque année, trois ou quatre grandes promenades qui dureraient une ou deux heures de plus que les promenades ordinaires, et seraient pour nos enfants une source d'instruction et de plaisir. Ne craignez pas de multiplier les détails à cet égard dans votre rapport. L'éducation physique est encore à créer en France, et je vous supplie de m'y aider. Je lirai moi-même les rapports de tous les proviseurs; et je préférerai cette occupation à toutes les autres, car je vois là un service à rendre aux familles et au pays.
Les éducateurs de la Suisse et de plusieurs autres pays de l'Europe ont, dès longtemps, tiré parti de ce moyen d'instruire les jeunes gens ; c'est une pratique qui peut être améliorée encore et plus étroitement liée aux études. Apprenons à nos élèves à beaucoup voir, et à bien voir. Établissons des rapports nouveaux entre le développement du corps et celui de l'esprit, sans les sacrifier imprudemment l'un à l'autre.
5<> Leçons d'hygiène.
Je vous ai adressé. Tannée dernière, un programme de six leçons d'hygiène, rédigé, à ma demande, par l'Académie de médecine. L'hygiène est mal connue et mal pratiquée en France. Cependant, un exercice réglé, des vêtements bien choisis et habilement modiûés suivant les climats et les saisons, une grande propreté sur la personne et dans les habita-: tions, une nourriture appropriée au tempérament, à l'âge, aux occupations, une bonne orientation et une bonne ventilation de la maison, peuvent donner à la race une force et une santé toutes nouvelles. Six leçons ne feront pas de nos enfants de savants médecins : elles suffiront pour les avertir. Partout où mes instructions ont été suivies à cet égard, les méiecins ont
IrouTé un auditoire attentif. Tous les rapports ne me sont pas encore parvenus. Je désire ne pas avoir lieu d'adresser des lettres de rappel. Quelques médecins me sont dès h présent ^gnalés comme ayant fait des cours excellents. Je me propose, lorsque les résultats me seront complètement coonus, de témoigner aux plus méritants ma reconnaissance et celle de l'Université.
E* Enuignement det languet vivantes.
J'ai décidé, depuis longtemps, que tous les élèves, en entrant au lycée, étudieraient une langue vivante, l'anglais ou l'allemand, au choix des familles, mais Tune des deux obligatoirttment ; qa'il y aurait, dès la première année, deui leçons de langues vivantes par semaine ; que ces leçons seraient données aux heures régulières des classes, c'est-à-dire à la place d'une leçon de latin ; que les compositions en anglais ou en allemand seraient aussi nombreuses et compteraient pour autant de points que les autres ; qu'elles donneraient les mêmes droits pour l'inscription au tableau d'honneur et pour la Saint- Charlemagne dans les lycées où cette dernière institution est établie, et que cet enseignement serait poursuivi, dans ces conditions, pendant toute la durée dus études. Je vous ai en même temps chargé de faire connaître aux élèves qu'une épreuve spéciale roulant sur les langues vivantes serait ajoutée au programme du baccalauréat es lettres et du baccalauréat es sciences ; que je n'avais pas l'autorité suffisante pour l'y inscrire, mais que j'en demanderais l'autorisation au Conseil supérieur, avec la certitude de l'obtenir. On m'a demandé de divers côtés de limiter k une heure et demie la classe de langues vivantes ; vous en serez juge. C'est une question que vous déciderez, après délibération, en assemblée des professeurs. Vous tiendrez la main à ce que, pour le prix de récitation à haute Toii, les épreuves portent alternativement sur un morceau de langue française et sur un morceau allemand ou anglais. Vous veillerez aussi à ce que les élèves, après un temps que vous déterminerez en Conseil, mais qui devra Être
fort court, ne se servent plus, pendant la durée des classes de langues vivantes, que de Tanglais ou de Tallemand, dans leurs communications entre eux et avec leurs maîtres. Il ne s^agît pas seulement de lire les langues étrangères : il faut être en état de soutenir une conversation, et, pour cela, il importe d'en contracter Thabitude dès Tenfance. Je vous recommande cette règle de la façon la plus formelle, et je veux lire, dans votre rapport du mois d'octobre, la déclaration que vous vous êtes conformé à mes instructions sur ce point. J'ai résolu que tous nos élèves, en sortant de nos mains, parleraient couramment une langue vivante : c'est un service que nous aurons rendu ensemble à notre pays. Tout le monde doit me donner son concours le plus énergique pour y parvenir. Tenez pour certain que, de mon côté, je prendrai toutes les mesures nécessaires au bon recrutement du personnel*
Il peut ne pas être inutile d'ajouter que les professeurs de langues vivantes, munis d'une nomination définitive, feront partie de la réunion des professeurs. Je n'aurai pas de cesse que je ne leur aie assuré une position identique à celle de leurs collègues; et je m'occupe, dès ce. moment, de préparer, à l'École normale supérieure, une section des langues vivantes. C'est une honte que la France soit aussi arriérée pour ce genre d'études ; on ne comprendra plus cette ignorance dans quelques années d'ici, et ce sera notre honneur, à vous et à moi, qu'on ne puisse plus la comprendre.
?• Histoire et Géographie.
Pour l'histoire et la géographie, je m'en réfère aux instructions que je vous ai adressées les 10 octobre et 13 décembre 1871.
Dans un grand nombre de lycées et de collèges, l'enseignement de la géographie n'a pas encore pu être organisé, ou ne l'est que d'une manière très-incomplète. La principale cause de ces lenteurs est l'absence de programmes. Les anciens programmes sont incompatibles avec les réformes récentes; les nouveaux ne peuvent avoir aucun caractère officiel, là
Commission de géographie De m^ayant remis et n^ayant pu me remettre que des projets, pour Tapplication définitive desquels il me faut le concours du Conseil supérieur. Mais, comme ce Conseil n'a pu être jusqu^ici constitué, et quMl y a cependant nécessité absolue de faire savoir, avant la rentrée, quelles matières les professeurs doivent enseigner, surtout dans chacune des classes nouvellement créées, je vous autorise. Monsieur le Proviseur, à appliquer, à partir du mois d^octobre 1872, les projets de programmes pour renseignement dans les lycées et collèges, tels qu'ils ont été rédigés par la Commission de géographie '; et je remets à une instruction spéciale le détail des diverses mesures que vous aurez à prendre à ce sujet. L'application provisoire de ces programmes permettra d'en éprouver la valeur, et nous fournira peut-être quelques lumières nouvelles, avant que le Conseil ait à les ratifier.
En attendant que la carte de France, préparée par la Commission de géographie, soit prête, j'ai distribué un assez grand nombre de globes terrestres, de cartes murales, d'atlas, etc. Faites-moi connaître les besoins de l'établissement que vous dirigez, et soyez assuré que je ne négligerai rien de ce qui me sera possible pour faciliter vos efforts.
Plusieurs compagnies de chemins de fer ont fait peindre, dans les salles d'attente, des cartes gigantesques, sur lesquelles l'œil suit avec la plus grande facilité des parcours trèsétendus. Ce système de cartes peintes sur les murs a été employé dans plusieurs de nos établissements. M. Zévort, recteur de l'Académie de Bordeaux, Ta généralisé et s'en loue extrêmement. Je ne veux rien prescrire; mais je vous enverrai un rapport qu'il prépare en ce moment et sur lequel j'appelle votre attention. Cartes peintes, cartes collées sur des toiles, atlas, globes, cartes planes ou en relief, vous choisirez le système qui vous paraîtra le plus utile ; mais vous avez le devoir impérieux de donner à tous vos élèves le goût des cartes, l'habitude de les lire.
1. Voir ces programmes dans le Bulletin administratif du Ministère, n» 291; voir aussi le rapport de la Commission au Ministre, du mois de mai 1872, n* 283.
Je regarde comme un excellent moyen d'y parvenir les promenades topographiques que je vous ai recommandées plus haut. Je désire aussi que, conformément à ce qui se fait en Allemagne et à ce qu'avait prescrit la Constituante de 1789, on commence par la description de la commune , du canton, de l'arrondissement, du département, pour n'arriver qu'en dernier lieu à la carte d'Europe et à la Mappemonde.
La méthode usitée jusqu'ici était l'inverse de la logique et de l'expérience. On partait, avec l'enfant, de l'inconnu pour arriver au connu, quand on y arrivait ; on lui parlait de la sphère, dont il n'avait aucune idée, au lieu de le promener dans les campagnes voisines de sa ville ou dé son village ; il était tenu de connaître l'Australie ou la Chine, avant de rien savoir de son département. Les notions générales n'ont de valeur que lorsqu'on les atteint graduellement par une succession de notions intermédiaires, depuis les plus simples et les plus immédiates. C'est par la vue que l'enfant commence à s'instruire : il est temps que les procédés pédagogiques soient fidèlement calqués sur la méthode naturelle, et que, partout où cela sera possible, ils l'empruntent en la développant. J'insiste donc sur les promenades géographiques et topographiques, sur l'étude et la confection des cartes locales, depuis celle de la commune ou du canton jusqu'à celle du département. Avec le temps, nous aurons de meilleures cartes gravées. Les cartes de l'État-Major sont, sans doute, peu propres à l'étude des détails d'une route ou d'un cours d'eau; mais elles sont trèsconvenables, quand on veut se rendre compte des formes générales d'un terrain d'assez grande étendue, vu d'un point dominant. Le prix en a été, d'ailleurs, considérablement diminué. Je fais des efforts auprès des Conseils généraux pour obtenir qu'ils ordonnent la confection de cartes de département, d'atlas départementaux : cartes administratives, cartes routières, cartes historiques, cartes géodésiques. L'industrie privée entre aussi dans cette voie. Mon concours est assuré à toutes les tentatives sérieuses. Le Musée scolaire, que je fonde en ce moment au Ministère de l'instruction publique, contiendra une salle spécialement consacrée à l'exposition et au classe-
ment des icartes, des globes et de tout le matériel de renseignement géographique.
Je ne veux vous dire qu^un mot sur Thistoire. Le professeur doit avoir pour but de faire aimer son pays ; mais il ne faut pas arriver à ce but en falsiGant les faits. Outre que le premier devoir de Thistorien est d'être vrai, les désillusions viendraient trop vite et seraient trop funestes. Toute science donne, outre son enseignement spécial, un enseignement général, rhistoire surtout. Elle doit donner aussi le goût de Texactitude et de la véracité. Quand on dit, dans un cours public, qu'il n'y a pas eu de vaincus à Waterloo, on s'attire des applaudissements ; mais il vaut mieux dire que la France a été vaincue à Waterloo, et en chercher la cause. Si même nous avons mérité d'être vaincus, il faut l'avouer. La science est autre chose que la poésie; l'histoire est autre chose qu'un ro<man ; le patriotisme est un sentiment sérieux et sacré, qui ne doit pas être suscité et entretenu par le mensonge. Les professeurs d'histoire sont, au fond, des professeurs de morale et de philosophie.
8^ Modifications à apporter dans renseignement du laHn et du grec. — Urgence de ces modifications.
Vous savez, Monsieur le Proviseur, quel était, en 1802, le programme des études. L'arrêté du 10 décembre 1802 débutait par ces mots : « On enseignera essentiellement dans les lycées le lalin et les mathématiques. »
Voilà un résumé très-net et très-significatif. La division des chaires ne l'était pas moins : il y avait six classes de latinité, deux classes de belles-lettres latines et françaises, six classes de mathématiques et deux classes de mathématiques transcendantes. Il n'était pas question du grec ni de la philosophie. L'histoire et la géographie étaient enseignées par le professeur de latin.: c Le même professeur de latin donnera des leçons de géographie, dit l'arrêté; il enseignera les éléments die la chronologie et de l'histoire. » Cet enseignement de la chronologie et de l'histoire comprenait l'histoire ancienne et l'histoire de
France. Il se donnait dans quatre classes; mais les classes étant distribuées de manière qu^on en pût faire deux en un an ', c^ôtait donc pendant deux ans seulement que les élèves recevaient, de leur professeur de latin, dans la classe de latin et quand le latin voulait bien donner un instant de répit, quelques notions d^histoire ancienne et d^histoire de France. Comme leurs collègues latinistes, aux mêmes conditions, pendant le même temps, les mathématiciens laissaient tomber quelques mots sur la physique, la chimie et. Thistoire naturelle. Il est impossible, en lisant ces règlements, de ne pas convenir que PUniversité, à ses débuts, enseignait le latin et les mathématiques, et n^enseignait pas autre chose.
On disait alors indifféremment : /atre ses classes ou apprendre le latin. Ce dernier mot est resté dans nos habitudes. Mais le monopole du latin a été successivement bien diminué. On a d'abord ajouté le grec. Puis sont venus des professeurs de philosophie et des professeurs d'histoire. La physique, la chimie, rhisloire naturelle ont eu leurs classes spéciales, leurs professeurs particuliers. Le programme des mathématiques, celui de la géographie et de l'histoire se sont développés d'année en année. L'opinion publique ne cessait de réclamer de nouveaux enseignements, et TUniversité ne cessait de lui obéir. On peut mettre en regard le programme de 1802 et celui de 1872, pour se rendre compte de ces accroissements. Le programme actuel est toute une encyclopédie. Un élève qui posséderait réellement cet ensemble de connaissances, serait un savant au sortir du collège.
Le malheur, c'est que la journée a vingt- quatre heures en 1872 comme en 1802 ; que les enfants ont le même besoin de repos et de sommeil; qu'en les surchargeant de travail outre mesure, on nuit également à leur santé et à leurs progrès; car il vaut mieux savoir peu de choses et les bien savoir, que d'effleurer un ensemble d'études, dont il ne reste rien ensuite qu'un orgueil mal justifié. Toutes les études nouvelles, qui ont été introduites, sont nécessaires. L^enseignement scientifique
1. « Les élèves d'un talent et d'une applicalion ordinaires feront deux classes par an. »
est très-bien donné, tout le monde le reconnaît; il porte de bons fruits ; on peut encore Faméliorer, on ne saurait songer à le restreindre. Nous venons tout récemment de faire à l'enseignement des langues vivantes une large part dans le temps de nos élèves : c'était un progrès nécessaire. Mais, dans le moment où nous prenions cette résolution avec Tassentiment universel, nous savions que nos enfants étaient déjà surmenés, qu'ils n'avaient pas de temps pour la lecture et la réûexion. Il y a des années que cette situation préoccupe tous les esprits, et il n'existe que deux moyens d'en sortir : supprimer l'étude des langues anciennes, ou la modiûer.
Je dis sur-le-champ que ce serait un véritable crime que de la^ supprimer, ou même d'en diminuer l'importance. Ceux qui ont imaginé la création des collèges où l'on n'enseignerait pas les langues anciennes, et le fameux système de la bifurcation, ne voulaient pas enseigner le latin avec moins de temps et de soins : ils voulaient l'enseigner à moins de personnes, et je conviens avec eux qu'il vaut mieux ne pas étudier du tout les langues mortes, que de les étudier sans les apprendre. Mais ce n'est pas à titre de curiosité historique et comme objet d'érudition, que nous voulons les maintenir dans le programme commun , et en faire la base de toute instruction libérale : c'est parce que les civilisations grecque et romaine sont la forme la plus parfaite du développement de l'esprit humain, et qu'on ne saurait renoncer à les étudier dans leur propre lan gue, et à recevoir directement, de tant de maîtres incomparables, les plus hautes leçons de l'art, de la morale et de la logique. Nous sommes bien d'accord sur cela, et la conséquence inévitable, c'est qu'il faut enseigner les langues anciennes aussi bien que par le passé, en moins de temps , par d'autres moyens.
Le latin. Monsieur le Proviseur, n'est complètement une langue morte que depuis notre âge. Il a été d'abord la langue d'un peuple, et ensuite celle de toute une classe d'hommes savants et lettrés, qui l'employaient pour leurs écrits, pour leur correspondante et pour renseignement. Ce fut une témérité à Descartes d'écrire en français le Discours de la Méthode, Il fut traduit en latin sur-le-champ, et plusieurs des ouvrages qui, au
dix-septième et même au dix-huitième siècle, ont exercé une influence prépondérante sur les progrès de Tesprit humain, ont été écrits en latin. Mais le latin est maintenant une langue morte dans toute l'étendue du terme, et les progrès de renseignement des langues \ ivantes achèvent et complètent cette transformation. On étudiera désormais le latin pour le comprendre, et non pas pour le parler. 11 est donc naturel de renseigner autrement qu'on ne le faisait jusqu'ici. Chacun donnera son avis sur les nouvelles méthodes à employer; je mets la question à l'étude dans les réunions de professeurs que vous allez inaugurer. Mais, en attendant, et comme il y a urgence, nous prendrons sans plus tarder les mesures qui paraissent dès à présent justiflées, et qui sont réclamées comme immédiatement réalisables par les juges les plus compétents.
9« Classes élémentaires.
Mon attention se porte d'abord sur les classes élémentaires. Vous penserez comme moi qu'une réforme qui prend les enfants au début de leurs études, a plus de chances de succès et moins d'inconvénients de toutes sortes, qu'une réforme survenant dans une classe plus avancée et contraignant les élèves à quitter d'anciennes habitudes pour se façonner à des méthodes nouvelles. C'est donc principalement dans les classes élémentaires qu'il sera urgent de modifier les matières et la forme de l'enseignement. Indépendamment de cette raison, qui est décisive, tout dépend, en toutes choses, d'un bon début, et aucune classe n'est plus importante pour l'avenir des études, que la huitième. Vous visiterez fréquemment la huitième et la septième, et vous aiderez les maîtres à introduire les nouveaux venus dans notre famille universitaire. Ils sortent ou sont censés sortir de l'école primaire, et je crois qu'ils doivent retrouver au collège, sans trop de changements , l'école qu'ils viennent de quitter. Le programme des écoles primaires est excellent, ({uoique un peu trop chargé, comme tous les programmes. On insistera surtout sur l'orthographe, que les enfants doivent connaître à fond avant dépasser en sixième, et on partagera le reste
du temps, d^ane Aiçoii à peu près égale, ebti^ lesliaguéè Inoiies et les langues Tivantes* On ne perdra pas de tob^ de» «aa^iâ-mencements, qu'il s'agit de lire le latin, et de parler rallemand, ouPanglais.
Parmi les personnes que j'ai consultées, j^en ai trouvé un certain nombre qui auraient été d'avis d'ajourner jusqu'en sixième la première étude du latin, et jusqu'en cinquième et même au delà, celle du grec; elles me conseillaient, pour sou--* lager les enfants, de consacrer les classes les plus élémentaires à la langue française, aux langues vivantes, aux premières notions d'histoire, de géographie et d'arithmétique, et de ne faire commencer le grec et le latin qu'après treize ans révolus. Je ne conteste pas les avantages que présenterait un tel parti, et j'y verrais un moyen de rattacher l'enseignement secondaire à l'enseignement primaire par une liaison plus visible. Mais je n'ai pas osé prendre une résolution si grave; elle changerait trop complètement et Irop rapidement nos habitudes; je crois, d'ailleurs, que c'est dans les premières années qu'on étudie les langues avec le plus de facilité et de fruit; et surtout je ne voudrais pas donner à penser que l'étude des langues anciennes est diminuée. J'invite néanmoins les professeurs des classes élémentaires à ne rien forcer, à espacer davantage ces premiers exercices du latin, et, plus tard, du grec ; à ne pas tirer tout à eux dès ces premières classes. Je voudrais que le rudiment fût un peu moins tyrannique, et que ces jeunes enfants ne fussent pas si vite convaincus qu'ils sont voués au latin et au grec pour toute la suite de leurs études, et que c'est là l'objet presque unique de leur passage au collège.
Je suis tellement persuadé de l'importance des classes de huitième et de septième, que je regarde tout à la fois comme une faute et une injustice la différence établie par nos règlements entre les professeurs et les maîtres élémentaires. Nous les choisissons dans les mêmes conditions que les maîtres répétiteurs, le plus souvent parmi eux; nous leur assignons le même rang, et nous leur donnons à peu près le même traitement pour un service plus important, plus pénible et plus difficile. Ils sont surchargés de besogne, insuffisamment payés et
sans arvl9Dir« L*iiitrodiiciion des langues yiyantes leur donne quelques heures de liberté par semaine : ce n'est pas assez. Il faut les dispenser du service de maîtres d'étude; il faut, en eiQitré, que leur stage, qui est de cinq ans avant la nominalion définitive, soit réduit II deux ans. Enûn, s'ils sont agrégés, ils doivent être traités comme les autres professeurs, sans aucune différence. Il seiait bien à souhaiter qu'ils le fussent tous, et je crois qu'ils sont, d'ordinaire, assez jeunes pour y songer. Je veux accroître leur considération ; mais c'est t eux d'y aider. Ils prendront, à l'avenir, le titre de professeurs de septième et de buitième; et le titre de maître élémentaire est et demeure supprimé à partir de ce jour. Ainsi disparaîtra toute démarcation autre que celle du talent et du zèle entre les professeurs. J'aurais voulu qu'il me fût possible d'augmenter immédiatement leur traitement : la pénurie de notre budget m'en empêche ; mais la situation qui leur est faite désormais amènera nécessairement cette dernière et importante réforme. Ceux d'entre eux qui auront le tilre d^agrégé seront appelés de droit dans l'Assemblée des professeurs ; les autres pourront y être appelés par arrêtés ministériels, sur la proposition motivée du Proviseur et du Recteur de l'Académie.
Je sais que les professeurs des classes élémentaires ne sont pas les seuls dont la situation aurait besoin d'être améliorée. La plupart des traitements sont insufGsants et hors de proportion avec les services rendus. Nos collaborateurs comprennent que, dans la crise où nous sommes, obligés de faire face à tant de dépenses accumulées, nous devons ajourner les demandes les plus justes. Il est bien entendu que ce n'est qu'un ajournement. Les maîtres dont nous exigeons un dévouement absolu, un travail fatigant, quelquefois meurtrier, doivent être débarrassés de tout souci d'intérieur pour eux et pour leurs familles. Il est douloureux de les voir, comme cela arrive souvent, réduits à donner tant de leçons particulières pour subvenir aux besoins d'une existence modeste. Je viens d'améliorer une position que je ne puis agrandir, en supprimant la distinction du traitement fixe et du traitement éventuel. Les professeurs ne seront pas beaucoup mieux payés, mais ils le seront d'une façon p'us certaine et plus régulière.
10<> Récitation des leçons,
Les principaux exercices en usage dans les classes de lan* . .; gués anciennes sont les suivants :
La récitation des leçons ;
Les devoirs écrits : thèmes, versions, vers latins, narrations, discours et dissertations ;
L'explication des auteurs et la traduction à haute voix.
Les leçons apprises par cœur sont de deux sortes : ou Ton apprend des règles, ou Ton apprend des modèles.
Je voudrais que Ton cessât presque complètement de faire apprendre des règles par cœur. Les règles sont surtout une matière d'explications. L'inappréciable avantage de l'étude comparée des langues, même la plus élémentaire, c'est que l'enseignement méthodique qu'on en fait peut s'adresser, de bonne heure, à l'esprit. 11 faut faire la guerre aux procédés mnémoniques, qui, sous prétexte de ménager des intelligences trop faibles, les fatiguent autrement, sans grand résultat, et font, par avance, obstacle à l'emploi des procédés rationnels. Obliger les élèves, en dehors des déclinaisons et des conjugaisons, à réciter par cœur le texte d'une grammaire, même quand elle est bonne, c'est une pratique dont on peut contester l'avantage ; que faut-il dire, s'il s'agit de ces grammaires dont l'usage se perpétue, malgré tant de défauts et d'erreurs? Tout l'enseignement en souffre. Ce sont les systèmes qui ont produit certains livres : il ne faut pas que ces livres fassent maintenant durer ces systèmes. La plupart de nos grammaires datent du temps où les maîtres eux-mêmes ne eonnaissaient guère qu'une seule langue. Elles ne donnent la raison de rien, parce que les termes de comparaison leur font défaut, et qu'elles restent né- • cessairement dans le particulier. Au lieu de ces règles étranges, qui semblent ne s'appuyer que sur le caprice, empruntons à l'étude savante et à la comparaison des langues quelques faits positifs et quelques lois absolues. L'essai qu'on fit, il y a vingt ans, d'un enseignement de ce genre était prématuré : il ne l'est plus. La clarté et la simplicité ne perdront rien à l'étude
de la grammaire ainsi renouvelée. Il n^y a de clair que ce qui est logique; et qui voudrait soutenir que ce n^est pas au nom de la logique et de la raison qu^il est bon dUnstruire même les plus jeunes esprits? Les procédés empiriques ne font que jeter" le vague et Tobscurité où nous voulons faire pénétrer Tordre et la lumière ; et la vérité est encore ce qu^on a imaginé de plus simple.
Quant aux modèles de style destinés à la récitation, ils continueront à être choisis parmi les chefs-d'œuvre des diverses langues. On ne doit confier à la mémoire des enfants que des œuvres parfaites dans la forme, d'une moralité irréprochable et faites pour inspirer de grands sentiments. Comme il est nécessaire qu'ils comprennent les morceaux qu'on leur fait apprendre, qu'ils sachent quel en est l'auteur et à quel ouvrage ils sont empruntés, je crois qu'il y aura tout avantage à se renfermer, pour le choix des leçons, dans les auteurs expliqués en classe ; mais je ne prescris rien à cet égard, je me borne à exprimer mon avis.
11» Le Thème.
On reproche quelquefois à l'Université d'abuser des récitations. Je crois, en effet, qu'il faut donner très-peu de leçons et exiger qu'elles soient bien sues. Le reproche pourrait être plus juste, s'il s'agissait de la multiplicité des devoirs écrits. Le papier tient une grande place dans nos écoles, comme ailleurs. Dictées, devoirs et corrigés, préparations écrites, rédactions, etc., c'est là de quoi remplir une partie des classes et la presque totalité des études. J'ai donné des ordres pour empêcher cet abus : on doit gagner, de ce côté, beaucoup de temps. Le travail matériel peut être un frein ; il peut servir, d'une façon grossière, à assurer le maintien de la discipline : il n'est pas un instrument suffisant de culture et de progrès. Les mauvais élèves font toujours les devoirs écrits sans réclamer, parce qu'ils les font vite et mal. Les bons élèves seuls en sont écrasés. Je sais qu'il est difficile de déterminer la part de la réflexion, de réglementer l'activité de l'esprit et d'en contrôler l'usage ; et cependant je voudrais que l'intelligence de l'écolier
REFORME DE L*BNS. 27
pût se mouvoir, comme son corps, un peu plus à Taise ; qu^elIe eût aussi s«s excursions et ses promenades ; que le livre prît un peu plus souvent la place de la plume, et que la recherche * personnelle succédât aux pratiques routinières du dictionnaire latin ou grec.
Voilà longtemps, Monsieur le Proviseur, que Ton blâme rUniversité de faire au thème latin une place exagérée. Rollin en combattait déjà Tabus, et, pour remonter encore plus haut, Port Royal en parlait sévèrement. Pour le rendre si prépondérant dans les basses classes, on allègue la nécessité d^enseigner, par le thème latin, la grainmaire latine; pour le conserver au delà, on allègue la narration latine et le discours latin.
J^incline à croire que le thème est surtout un exercice approprié à rétude des langues vivantes, puisqu^on doit seules 1^ parler et les écrire. Pour le latin et le grec, les plus compétents déclarent qu'après les exercices élémentaires, c'est au moyen des textes que la grammaire et la syntaxe sont le plus efficacement enseignées. Les bonnes grammaires doivent avoir pour objet les versions, et non les thèmes, c'est-à-dire les difficultés du latin véritable, et non celles qu'on imagine dans un français douteux pour appliquer une règle contestée.
Le thème n'étant guère cfu'un moyen d'étudier les règles et de s'accoutumer aux tournures, on pourrait, avec plus d'avantage, en emprunter les textes au latin même : le corrigé serait une page d'un auteur classique. Mais exercer, pendant plusieurs années, les élèves à traduire des morceaux d'écrivains français, et attacher d'autant plus de prix au résultat, que le morceau sera plus difficile, plus éloigné, par la pensée et par la forme, du tour d'esprit des anciens, c'est là un travail plus curieux qu'utile. Ces devoirs, où s'applique heureusement Pintelligence des meilleurs écoliers (et à quoi ne s'appliqueraiielle pas, quand elle est stimulée ?), ces corrigés où triomphe le talent de certains maîtres, offrent plus d'un inconvénient. Ecrire en latin dans ces conditions, c'est presque toujours s'habituer à un latin de qualité inférieure, qui fait illusion aux élèves et auquel les maîtres se résignent à tort.
Ce n'est pas la suppression absolue du thème que je de-
mande ; mais il est urgent d^en faire beaucoup moins, et de les faire dans d^autres conditions, puisqu^on les fera dans un autre but.
12« Le Vers latin.
L^exercice continu du vers latin semble définitîyeinent condamné. Il ne se jusliOe guère plus que le vers grec, qui n^a jamais été cultivé en France. C'est, je le reconnais avec les maîtres, un travail ingénieux quand on y réussit ; il plaît à quelques écoliers d'élite ; il plaît aux professeurs par une certaine variété des sujets et par l'agrément qu'on éprouve à surprendre chez les élèves l'éveil du goût et de l'imagination. Mais ce genre d'exercice prend beaucoup de temps aux bons élèves; Il est stérile pour les autres. Le profit qu'on en tire n'est pas proportionné à la peine qu'on se donne : on fait des vers latins durant quatre ans à peu près, et presque chaque semaine. Si Ton peut obtenir par d'autres moyens les mêmes résultats, la cause est jugée. La pratique du vers latin doit se réduire à quelques solides exercices sur la partie la moins contestable de la métrique et de la prosodie anciennes, et à l'analyse du mécanisme des vers dans ses rapports avec les lois de Tharmonie poétique. Quant à inventer, imaginer, choisir les mots, disposer les ornements du style et faire œuvre de littérateur, ne le peut-on dans la langue maternelle? Ces pastiches de poésie latine, médiocres pour la plupart, n'ont guère cessé d'être un jeu de l'esprit, où le succès est sa propre fin. Un de mes prédécesseurs avait rendu l'exercice des vers latins facultatif. Cette mesure était excellente, mais incomplète ; elle n'a produit aucun résultat. Il devient nécessaire de prendre un parti, et je le prends en supprimant les compositions et les prix de vers latins*
130 La Version.
Les versions dictées prennent du temps, et les textes en sont souvent incorrects, surtout en grec. Cependant, elles sont un
exercice de style excellent; elles permettent de varier les auteurs, de faire connaître par des extraits les ouvrages de second ordre ; elles servent à enseigner la précision et Télégance ; elles donnent le sentiment délicat de nuances qui, autrement, échapperaient. Leur inconvénient est de ne s^attacher à rien dans Tesprit de Télève, ni à un auteur, ni à une époque, ni même quelquefois à un sujet ; de ne pas faire un tout, de n'*avoir pas un intérêt propre; de ressembler trop souvent à des énigmes, car le latiniste le plus exercé a besoin, pour comprendre une page, de connaître ce qui la précède et ce qui la suit. Elles rendent les bons écoliers plus lents à comprendre, à force de scrupules. On peut donc diminuer le nombre des versions dictées, et y substituer quelquefois, pour la traduction écrite, quelques-uns des plus beaux passages déjà expliqués en classe, et dont la traduction verbale aurait été trop rapide. Je ne doute point qu'une pratique prolongée des explications latines ne mette plus de latin véritable dans la tnémoire de nos élèves que les thèmes et les vers dont on a tant abusé; je ne crois même pas que les narrations latines et les discours latins s'en puissent trouver plus mal. En tout cas, nous en pourrons juger, et nous verrons bien si nous retrouvons au Baccalauréat, après l'application de cette méthode, ces discours si pauvres ou plutôt ces thèmes déguisés, dont la platitude et l'incorrection nous sont dénoncées dans tous les rapports de nos Facultés des lettres.
Ik^ Les Interrogations, — V Explication des auteurs.
Les professeurs ne sauraient trop s'appliquer à faire que la classe soit pour leurs élèves un exercice actif, plutôt qu'un exercice passif. Dans nos facultés, le professeur parle tout seul, les élèves ne font qu'écouter; mais ils doivent parler dans la classe. La leçon y doit être un dialogue. A la correction toujours un peu monotone des devoirs qu'on apporte de l'étude ou du domicile, et dont je diminuerais le nombre, je voudrais voir plus souvent substituée la méthode interrogative, toujours recommandée et encore si imparfaitement appliquée. Bien qu'on ne puisse trop louer le zèle des professeurs qui,
hors de leur chaire, consacrant presque tout leur temps à la correction des devoirs écrits qu'ils n'ont pas le loisir d'examiner en classe, ce travail, toujours pénible, surtout dans les lycées si peuplés de Paris et de quelques grandes villes, ne suffît pas pour le développement de l'esprit. Chaque faute corrigée aurait besoin d'un commentaire, qui fait défaut. Mais quelprofît les élèves ne tirent-ils pas des devoirs faits en commun, sous l'impulsion et avec la collaboration du maître? Ce système d'interrogations, cet échange perpétuel d'idées, que l'émulation stimule, cette série d'efforts personnels, immédiatement constatés, valent bien mieux, en particulier dans les classes élémentaires, que le travail isolé, où les faibles se découragent, quand ils n'ont pas un aide qui se substitue à eux. On exercera ainsi les élèves à la parole suivie, où ils laissent tant à désirer après les vivacités du premier âge. C'est quand le maître enseigne trop par lui-même, au lieu de provoquer les observations et les découvertes, que l'écolier tient lès choses en méfiance, sans qu'il y paraisse. Le maître alors a des auditeurs, non des disciples.
Je suis d'avis que les recueils de morceaux choisis, les Excerpta, les Conciones, les Selecta^ et surtout les ouvrages composés en latin par des auteurs modernes, à l'usage des collèges, doivent être abandonnés. Il faut étudier une littérature dans ses chefs-d'œuvre, et prendre pour maîtres d'une langue ceux qui la savent. Les plus grands écrivains ont des pages faciles à traduire et dont le sens est à la portée des plus jeunes esprits. Le professeur ne fait pas tout expliquer; il résume un passage, il s'arrête sur l'autre; en même temps qu'il donne une leçon de langue, il fait connaître à son jeune auditoire l'époque, l'histoire, le caractère de l'auteur, celui de l'ouvrage qu'ils ont dans la main ; ce ne sont pas des leçons de littérature, car il ne faut rien faire avant le temps; ce sont des informations qui resteront dans la mémoire, un moyen de rendre la classe plus intéressante et de préparer des matériaux pour renseignement plus élevé qui viendra, quelques années après. Les enfants ne se rendront pas compte des beautés du style ; mais ils s'accoutumeront, à leur insu, à cette manière de penser et de parler, comme ces fils de familles distinguées
et lettrées, qui parlent une bonne langue parce que c^est la seule qu'ils aient apprise, et semblent aimer naturellement les idées saines et nobles, parce qu'elles ont pour eux le charme des premiers souvenirs.
L'explication et la rapide intelligence des auteurs classiques doivent être la première préoccupation du professeur et le plus grand effort des élèves. Ces littératures grecque et latine^ qu'on leur annonce comme si riches, leur doivent paraître bien pauvres, à la façon dont on les leur fait connaître, grâce au système d'explication qui a prévale et qui les cantonne dans quelques recoins du vaste pays qu'on leur promettait de parcourir. On a fait souvent le relevé des parties d'auteurs que les élèves ont pu lire et expliquer au lycée, durant leurs études. Celte nomenclature est triste. Que d'élèves de rhétorique n'ont presque rien lu de Cicéron et de Démosthènes I Que d'élèves de philosophie ne connaissent presque rien de Platon et de Sénèque! Une économie mal entendue, en multipliant les éditions d^ouvrages distincts, et jusq u'aux. parties d'ouvrages à Tusage des classes, un chant de V Iliade, une tragédie de Sophocle, un livre des Annales, restreint systématiquement la bibliothèque de l'écolier, à qui son livre même n'appartient presque jamais.
Puisque nous devons, de plus en plus, partir de ce principe que les langues mortes ne sont destinées ni à être parlées, ni, sauf exception, à être écrites; mais que les anciens, nous offrant le plus admirable spécimen de l'intelligence humaine se développant par ses propres forces et selon une inspiration immédiate, doivent être lus et compris couramment pour euxmêmes, dans les plus belles de leurs œuvres, il importe. Monsieur le Proviseur, que, dans toutes les classes où des textes sont mis entre les mains des écoliers, l'explication de ces textes occupe la première place ; que, dans les classes élémentaires, elle serve à la connaissance des règles et des tournures ; qu'après les deux ou trois premières années, on abandonne ce mot à mot d'où le sens morcelé se dégage ^i péniblement; que, plus tard, par des lectures suivies d'analyses, par des appréciations courtes, mais précises, par des comparaisons bien choisies, on fasse connaître aux élèves les
vraies beautés des auteurs ; qu'ils admirent Homère et Platon pour les avoir lus, et non parce qu'il est reçu qu'il faut les admirer. Les explications, arrivant trop souvent dans la dernière partie de la classe, réduites chaque fois à quelques vers ou à quelques lignes, suivies avec trop peu d'attention, ne peuvent sufflre ni à l'intérêt de l'enseignement ni au profit de l'élève. Les professeurs eux-mêmes se sont trop façonnés à ce menu travail, qui exige une préparation moindre ou de moindres connaissances; et, comme il faut trouver à admirer toujours, même sur le plus mince échantillon, la critique et l'analyse se sont égarées plus d'une fois dans des minuties, et l'on a cherché des beautés douteuses dans les petites choses, faute d'espace et de perspective pour reconnaître les beautés véritables.
15® Les Exercices de langue et de littérature françaises.
Quand nous aurons réduit les leçons, diminué, dans une notable proportion, les devoirs écrits, restreint à l'indispensable l'emploi du thème, espacé la version, supprimé le vers latin, restitué à l'explication des textes la première place, il nous restera peut-être quelques instants pour étudier le français.
On veut que les écoliers apprennent à écrire, qu'ils se forment le goût et le jugement, et l'on semble avoir redouté pour eux l'emploi prématuré de la langue maternelle. On a soutenu longtemps que les versions et les rédactions d'histoire suffisaient, et qu'avant la rhétorique il y aurait imprudence à livrer le français à ces jeunes esprits, comme s'il s'agissait d'une arme dangereuse. Ce n'est pas là une des moindres singularités de notre éducation classique. Une version est toujours un exercice un peu servile; une rédaction d'histoire n'était guère jusqu'ici qu'un exercice de mémoire. On ne permettait à l'élève de concevohr un plan et d'exprimer une pensée qui lui fût propre, qu'à la condition d'écrire en vers latins ou en prose latine. Mais, quand on écrit en latin, c'est surtout au latin que l'on pense; quand on se sert d'une langue morte, on se préoccupe plutôt de ressembler aux anciens que d'être soi-
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même. Le lieu commun devient une nécessité; on oublie la pensée pour courir après Texpression. C'est le contraire d^une bonne discipline. N^est-41 pas permis de supposer que la difficulté pour tous les élèr^, rimpossibilité pour le plus grand nombre d'écrire convenablement en latin, n'ait contribué pour beaucoup à rendre la pensée vague et flottante, à favoriser rimitation sans originalité, et à éteindre parfoia^ de douze à quinze ans, cette flamme vive de la jeunesse, qui n'est pas assez alimentée?
Je n'ai jamais compris qu^il y eût tant d!ineonvénients à permettre aux écoliers d'exprimer des sentiments naturels, tirés de leur propre fonds. Pourquoi ne point arriver, par des exercices progressifs, aux devoirs les plus difflciles, aux discours? Pourquoi même presque uniquement des discours, comme si la forme oratoire était seule digne de les occuper, à l'exclusion de toutes les autres? Je redoute la pratique trop constante d'exercices qui ne sont pas étrangers à ce goût de la déclamation vide et à ce dédain pour les informations précises, qu'on nous reproche.
J'ai lu, depuis deux ans, des matières, latines ou françaises, absolument disproportionnées avec les connaissances ordinaires de nos élèves; l'élite seule s'en peut tirer, et à grand'peine. Je voudrais qu'on fît moins parler les rois et les héros, et qu'on obligeât les élèves à penser et à écrire sur des sujets où ils ne risqueraient pas de fausser et leur jugement et l'histoire. C'est ainsi que l'on apprend à se payer de mots, dans un pays où il est si nécessaire de savoir les choses. Les meilleurs discours couronnés au concours général sentent l'artifice et l'encouragent. C'est par des idées plus simples et des sentiments plus personnels, que les rapports s'établissent réellement entre le maître et les élèves. On le voit bien, aux jours de digressions et de lectures; il y a vers le professeur un mouvement de curiosité et de sympathie plus grand ; pour le latin ou le grec, la science fait un peu barrière ; en français, et pour tout ce qui n'est point aussi artificiel, tous sont de plain-pied, à portée, et bientôt en contact direct.
Je désire donc que, dans toutes les classes, une part, judicieusement mesurée, soit faite aux exercices français, depuis
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les classes les plus élémentaîreff. On ct^ni la vulgarité ou la banalité de ces exercices; on a p^r du lieux^ommun, et Ton a raison. Mais quelle place nVi-il pas dans les vers et les discours. Croit-on que, si les maîtres les plus expérimentés de nos lycées s^appliquaientune bonne fois à disposer des matières^ variées de devoirs français; s'ils choisissaient et graduaient ces sortes de sujets, comme on Ta fait si longtemps pour des milliers de matières de vers et de discours, ils n'arriveraient pas à renouveler en quelques années, au profit de nos études, le répertoire de nos exercices scolaires? Il y aurait avantage à se débarrasser ainsi de bien des matières surannées, que se transmettent les générations de maîtres, et Ton finirait par amener à un certain degré de distinction ces exercices de compositions françaises, trop abandonnés jusqu'ici à des enseignements inférieurs, où ils dotinent peu de résultats, parce que le terrain est médiocre. On se plaint quelquefois que l'éducation de nos élèves ne soit pas cultivée au môme degré que leur instruction. Telle lettre familière, telle narration de l'ordre le plus simple secondera, mieux qu'un thème ou un discours, l'action morale du maître, et pourra fournir, sans efforts, des données sur la vie moderne, ses besoins et ses devoirs.
En rhétorique, on joindra aux discours, plus espacés, de plus fréquentes dissertations ou analyses littéraires et morales, peu étendues et propres à exercer le jugement. A vivre trop en dehors des idées de ce temps, l'enseignement classique n'aurait plus assez d*empire sur l'opinion. Quand les ignorants raisonnent mal, ce qu'il y a de plus inquiétant c'est que les hommes qui passent pour plus instruits qu'eux ne sachent pas leur répondre et les éclairer : les uns sont armés de paradoxes ; les autres, désarmés de bonnes raisons.
A l'introduction d'exercices et de compositions en français dans toutes les classes, se rattachera utilement Tétude sommaire de la langue et de la littérature françaises, dans leur origine et leurs développements. Nols élèves sont trop étrangers à l'histoire littéraire. Là aussi le latin a empiété sur ce qui est nécessaire ; et le dix-septième siècle même, si admirable qu'il soit, a un peu usurpé.
16^ Utage de la bibliothèque. — Méthode de lecture.
On me dit que, pour certains chefs d'établissements, le li?re d6 lecture est une sorte d'ennemi qu'il faut pourchasser, mÊÊOit ft*il e«t inoflensif. Quoique le nombre vraiment excessif des devoirs écrits pût, au besoin, expliquer cette disposition, je ne yeux pas y croire. Elle serait en contradiction formelle avec les principes les plus élémentaires de la pédagogie et avec la volonté qui a présidé à la création des bibliothèques de quartier, dont le nombre et Timporlance ne tardei^t pas à s'accroître. 11 faut encourager la lecture, bien loin jdo la gêner. La bibliothèque n'élanl composée que de Bvres absolument irréprochables au point de vue moral et au pmat de vue littéraire, vous laisserez aux jeunes gei^ une certaine liberté dans le choix de leurs lectures. Il importe surtout qu'ils lisent avec plaisir, qu'ils contractent le goût et Thabilude du livre. Ils prendront des notes sur ce qu ils liront, et les montreront à leurs professeurs, quelquefois à vousmême. Ce sera un utile exercice dans les classes élevées, que de rendre compte verbalement ou par écrit de quelque ouvrage important. Vous insisterez, dans votre rapport annuel, sur cette partie du travail de nos élèves. Vous indiquerez les richesses ou les misères de votre bibliothèque. MM. les inspecteurs généraux, dans leur prochaine tournée, se proposent d'étudier avec soin les catalogues, pour que nous fassions, à leur retour, un travail d'ensemble et une répartition de bons livres. Comme il n'y a pas d'enseignement de la physique sans cabinet, ou de la chimie sans laboratoire, ou de la géographie sans cartes, il n'y a pas non plus d'enseignement des lettres sans bibliothèque.
170 Résumé des observations précédentes sur Veniieiffnemênt
du latin et du grec.
Je De vous parlerai pas dans cette lettre, Mon^idiir IjB Rro» viseur, de renseignement de la philosophie. G^est une matière qui doit être traitée à part. Je n'ai voulu aujourd'hui que modifier rétude des langues anciennes, de façon à la rendre plus facile, plus efficace, et, si je puis le dire, moins encombrante. Je résume ainsi les idées que je viens d'exposer sur renseignement du latin et sur celui du grec, que je n'en sépare pas.
Les nouvelles matières introduites successivement dans le programme des études nous obligent à faire une nouvelle distribution du jtemps dé nos élèves, et à diminuer la part faite jusquHci à renseignement des langues anciennes.
Afin que cette restriction nécessaire n'ait pas pour effet Tabandon des études qui ont toujours été et doivent être plus que jamais la base de toute éducation solide, il faut transformer des méthodes qui ont vieilli, et abandonner des exercices dont rinulilité est universellement reconnue.
Le principe de la réforme est celui-ci : on apprend les langues vivantes pour les parler, et les langues mortes pour les lire.
Le vers latin, le thème, la dissertation latine, le discours latin ont pour but principal d'enseigner à parler le latin; la lecture, l'explication des auteurs, la traduction à haute voix et la version écrite ont pour but principal d'enseigner à lire le latin. De ces deux ordres d'exercices, les premiers sont h supprimer ou à restreindre ; les seconds sont à développer.
Nous renoncerons absolument aux vers latins; nous diminuerons de moitié le temps donné jusqu'ici aux thèmes et aux compositions en langue latine. Nous transformerons, diaprés les règles développées plus haut, la préparation et l'explication des auteurs. Les versions seront prisç^ exclusivement dans les textes ^^lassiques et considérées comme un exercice de style.
La disparition du vers latin, la diminution des exercices de thèmes et de compositions latines, et en général de tous les
devoirs écrits, la suppression, dans les récitations, des traités de grammaire et de prosodie, nous laisseront du temps disponible dans la classe et hors de la classe. On emploiera ce temps, dans la classe, à la lecture et à Texplication des auteurs latins et grecs, et à une étude plus sérieuse de la langue et de la littérature françaises ; hors de la classe, à la préparation, des auteurs et à la lecture.
Nous supprimerons, dans toutes les classes, les compositions et les prix de vers latins, et nous ne conserverons les compositions en thèmes que jusqu'à la cinquième inclusivement. En revanche, nous aurons, à partir de la quatrième, des compositions et des prix de langue et de littérature françaises. La réunion des professeurs de lettres arrêtera un programme pour que cet enseignement soit bien gradué. Des lettres, des récits, des jugements sur un événement ou sur un livre valent mieux, même en rhétorique, que des sujets de discours. Nos élèves ne doivent point oiÂlier qu^il ne faut jamais parler pour parler, écrire pour écrire, mais parler ou écrire pour raconter un fait ou exprimer une idée juste.
18<* Examens trimeUriek. — Concours généraux.
En ce moment, toutes nos compositions sont écrites. Il faut revenir au système des examens, plus employés autrefois qu'aujourd'hui, et qui ont l'avantage de tenir les élèves en haleine et de les obliger au sang-froid et à la présence d'esprit. Il y aura, dans chaque classe, quatre examens par an. Vous pourrez, si vous le jugez convenable, y appeler les parents. Ces examens rouleront sur l'explication et la traduction des auteurs grecs, latins, français, anglais ou allemands.
Ils seront faits par deux professeurs, sous la présidence du Recteur, d'un inspecteur d'académie, du proviseur ou du censeur. Le Recteur de l'académie nommera le président et les assesseurs pour chaque classe. Il regardera comme un devoir de présider lui-même une des commissions. Les résultats des quatre examens donneront lieu à un premier et à un second prix, qui seront décernés en séance publique, immédiatement
après les prix d'excellence ; le prix de langue et de littérature françaises viendra ensuite, et les anciens prix dans Tordre accoutumé.
Puisque je parle de prix et d'examens, je veux vous dire un mot de deux points importants : les concours généraux et les examens de passage d'une classe à l'autre.
On a, je le crains, abusé des concours généraux dans ces derniers temps. On les a multipliés jusque dans les écoles primaires. Ce sont des pertes de temps, des dépenses; quelquefois, malgré les soins que l'on prend, des occasions d'injustices et des termes de comparaison assez contestables. Lorsque les maîtres en viennent à désirer passionnément un succès et à dresser des élèves pour les concours, ils ne rendent pas grand service aux élèves qu^ils préparent dans ces conditions, et ils négligent le reste de la classe. Les véritables concours, qui pourraient nous dispenser de tous les autres, sont les examens de baccalauréat et les concours d'admission aux écoles. Je ne prends, à ce moment, aucune résolution sur ce sujet ; mais je recevrai volontiers vos observations, Monsieur le Proviseur, et celles de l'assemblée des professeurs.
Des examens pour le passage d'une classe à l'autre dans les lycées ont été établis par le statut du 4 septembre 1821. L'importance en a été rappelée, des prescriptions nouvelles ont été faites dans l'arrêté du 29 juin 1838, dans le décret du 10 avril 1852 et dans les circulaires et arrêtés du 30 août 1852, du 13 mars 1855 et du 12 août 1857. Ces examens ont à mes yeux une importance capitale. En effet, pour qu'une classe soit bien faite, il faut que tous les élèves présents soient en état de la suivre. Les enfants qui remplissent les derniers bancs, et qui, faute de préparation antérieure, ne comprennent plus ce qui se dit devant eux, détournent l'attention de leurs camarades, découragent le professeur et le réduisent trop souvent aux fonctions d'un surveillant. Mais ce qui est encore plus grave, c'est de ne pas avertir les familles de l'incapacité ou de la mauvaise conduite de leurs enfants. Prévenu à temps, un père renoncerait à pousser son fils jusqu'au Baccalauréat; il le mettrait dans l'industrie, dans le commerce, et ne s'épuiserait pas en sacrifices inutiles pour entretenir un écolier paresseux et
préparer à la société le pire des parasites, un ignorant pré* somptueux. Je sais bien qu^en se montrant sévère, on risque de diminuer le nombre des élèves; mais oette raison d^îndulgence, qui n^est honnête nulle part, ne saurait enster dans les . établissements de TËtat, entretenus en grande partiH u^ Irais du public, pour servir de modèles aux institutions privées et pour maintenir le niveau des études. J^entends donc qu^à la saite du dernier examen public, les élèves reconnus incapables soient maintenus dans la classe inférieure ou impitoyablement exclus du lycée. Le jury adressera son rapport au Recteur, et le Recteur, quand il s^agira d^une exclusion, en référera au Ministre. Les boursiers seront, comme les autres, assujettis à cette règle. L'État, qui leur donne l'éducation gratuitement, ne peut pas dépenser en vain des ressources qui sont dues à des sujets plus méritants; et, de même qu'il prescrit de ne conférer des bourses qu'après un examen de capacité, il doit veiller aussi à ne les maintenir qu'à la condition que Ton continue à s'en rendre digne.
Je vous écrirai prochainement. Monsieur le Proviseur, au sujet des maîtres répétiteurs ; je fais en ce moment des essais dont je veux vous rendre compte. Je rencontre des difficultés; mais j'y mettrai de l'opiniâtreté, car il s'agit des plus grands intérêts de notre famille universitaire. Quelle que soit notre passion pour le progrès des sciences et des lettres, et pour l'amélioration de l'instruction, l'éducation proprement dite, l'éducation morale de nos enfants, demeure le principal objet de votre sollicitude et de la mienne.
Veuillez agréer, etc.