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reprennent tout alors, avec une attention nouvelle, et ils retrouvent tout, et les rapports de tout : la philosophie n'est pas autre chose que le résumé et Texplication finale. En bonne logique, on devrait commencer par elle; mais l'enfant, comme l'humanité, va d'abord à ce qui est concret. On commence par savoir ce qui est, et, quand la raison a pris des forces, on en cherche le pourquoi. La foi passe avant la critique. L'enseignement de la philosophie, qui termine les études, n'est sérieux et fécond que si le reste de l'enseignement a été dirigé, depuis le premier jour, et à l'insu des enfants, par une pensée philosophique.
Il faudrait que toutes les classes fussent une préparation à la philosophie, et que dans la dernière année des études, on ne fît que montrer ce que toutes les sciences et tous les arts ont de commun, en s'appuyant sur une étude plus approfondie de notre nature humaine et de notre destinée. Tout le monde est d'accord pour déclarer que les grandes vérités morales sont le but, et en quelque sorte l'objet propre de l'éducation; qu'il faut y accoutumer les enfants dès leur plus jeune âge, parce qu'on s'attache fortement à ces doctrines dans ces premières années, parles liens de l'habitude, et par les souvenirs chers et sacrés du foyer domestique; qu'on ne doit jamais renoncer à cet enseignement,
Adeo in teneris conscuescere multum est * ;
mais qu'il faut au contraire le renouveler d'année en année, en l'appropriant aux forces croissantes de la
l. Virgile, Géorgiqties, liv. II, v. 272.
sensibilité et de Tintelligence , jusqu'à ce que Ton puisse, dans l'année de philosophie, l'exposer en corps de doctrines et l'appuyer sur des preuves solides. Ce plan excellent est exécuté avec trop peu de suite dans le cours des différentes classes. Il y a, parmi les livres de philosophie, des chefs-d'œuvre littéraires ; on pourrait, et on devrait, même en ne tenant compte que du 8t]^e, les mettre au nombre des auteurs classiques ; on n'en fait rien. On néglige absolument Platon et Aristote. Le Banquet^ le Phèdre^ lé Phédon^ et plusieurs autres dialogues, sont d'une poésie, d'une grâce, d'une éloquence vraiment incomparables. C'est tout au plus si nos élèves^ en connaissent l'existence. 11 en est de même d'Aristote qui, dans certains de ses écrits, déploie une force de composition et une majesté de style dont aucun écrivain grec n'a jamais approché. Je citerai par exemple le !«' et le Xll* livre de la Métaphysique, Les Romains, nation positive, n'ont pas excellé en philosophie ; ils n'ont que Gicéron et Sénèque, et, dans un genre tout différent, Lucrèce. On explique bien, dans les classes, quelques lambeaux de ces trois maîtres; mais des lambeaux, rien de plus, sans que le professeur songe à expliquer la doctrine, à rendre compte de l'œuvre. On ne voit que des détails, la pensée échappe. Aristote, pris ainsi, par fragments, sans commentaire philosophique, n'est qu'un prosateur incorrect, inculte; il devient, dès qu'on sait l'entendre, un écrivain de génie. Que cherche-t-on dans Lucrèce? De beaux vers. Dans Sénèque? De l'esprit; jamais autre chose que des détails. Pas un rhétoricien ne se doute seulement de ce que c'est que l'Académie. 11 serait bon d'avoir feuilleté saint Augustin et saint Thomas;
d'avoir lu Montaigne, Charron, Descartes, Pascal, quelques écrits d'Arnauld et de Nicole. Malebranche est un esprit malade, toujours charmant, étincelant parfois, qu'on ne doit pas ignorer, avec lequel il ne faut pas vivre. Dans le dix-septième et le dix-huitième siècle, on étudie plutôt ce qui est inoffensif que ce qui est original et puissant ; on cherche Bossuet dans la Connaissance de Dieu et de soir-même : il est dans les Sermons; et Fénelon dans le Traité de Vecdstence de Dieu : il est dans les Lettres spirituelles. On craint Bayle, on redoute Voltaire. et Rousseau à l'égal de la peste. On ne fait même pas grâce à Montesquieu. On aime mieux que les jeunes gens les lisent tout seuls, une fois émancipés, ce qui ne manque pas d'arriver Tannée suivante. Non- seulement on néglige ou on craint de placer sur la liste des auteurs quelques ouvrages philosophiques, qui sont en môme temps des chefs-d'œuvre de littérature, mais, à part quelques lieux communs de morale, que je ne dédaigne pas, on oublie un peu trop la nécessité d'ouvrir les esprits, de leur montrer les rapports des diverses sortes d'études auxquelles on les applique, d'en faire ressortir la conséquence finale. Il semble, en arrivant en philosophie, qu'on commence une étude nouvelle, tandis qu'il ne devrait être question que de compléter et de fortifier des études anciennes. On met d'un côté l'art d'écrire, et on débute par celuilà, et de l'autre, l'art de penser; comme s'il y avait un art d'écrire qui fût autre chose que l'art d'exprimer un sentiment vrai, ou une pensée juste. Aristote, qui fut un grand maître en toutes choses, a écrit une rhétorique, et cette rhétorique est, au fond, un traité de psychologie. L'histoire, sans vues gêné-
raies, c'est^ànjire sans philosophie, n'est qu'ui menclalure stérile: entendue comme elle doit c'est l'école de la vie. C'est la science de l'âm maine écrite par les siècles. Je veux bien qu'o die l'histoire d'un côté, la morale et la politiq l'autre, mais pourvu qu'on n'oublie jamais q sont les deux parties d'un grand tout. Les se elles-mêmes, sciences de faits, sciences de t tion, a'appuient à chaque pas sur la philos< elles la supposent, elles y conduisent; et c'ea cela que M. Cournot a pu dire que la théori sciences fait partie des humanités. Les démo tions qu'on accumule pendant une année, qu'en soit la force, ne suffisent pas pour cré convictions durables. Je n'ai jamais exposé les ves de l'existence de Dieu, lorsque j'étais prof de philosophie, sans me dire qu'une telle d^ tration peut se résumer eu quelques jours .
qu'il fallait mettre dix ans à la faire.
J'en dis autant des preuves de la spiritual l'âme, de son immortalité, de la démonstratioi liberté humaine et des principales règles de 1 raie. Ce qu'on appelle, dans les collèges, la pi phie, ne peut être l'exposition approfondie d'u tème. Un professeur qui, par exemple, se don la tâche d'initier ses élèves à la philosophie de et ne leur apprendrait rien au delà, ne rem pas le devoir imposé à un professeur de philo élémentaire. On attend de lui qu'il inspire aux , gens le goût de la science, qu'il leur en fass naitre la méthode et les sources, et qu'en temps il leur démontre les principales vérité losophiques sur lesquelles [reposent notre ci
tion et nos lois. Quant aux systèmes, il doit en parler aussi, mais plutôt en historien qu'en philosophe, pour en indiquer le caractère général, les conséquences et la filiation, laissant à ceux de ses élèves qui se sentiront attirés vers ce genre d'études, après être sortis du collège, le soin de recourir aux ouvrages où les maîtres de chaque école ont exposé et développé leurs doctrines. La philosophie élémentaire ainsi entendue, et il est impossible de l'entendre autrement, n'est que le résumé, sous la forme d'idées générales, de tout ce qu'on a appris jusquelà. Si les idées émises par le professeur de philosophie sont nouvelles pour ceux qui l'entendent, il est probable qu'ils ne les comprendront pas, et il est certain qu'ils n'y prendront aucun intérêt. Étudier les phénomènes de l'âme en vingt ou trente leçons, démontrer la spiritualité de l'âme ou l'existence de Dieu en quelques heures, ce sont des entreprises vraiment puériles, à moins qu'on n'ait affaire à des esprits accoutumés peu à peu, pendant une suite de plusieurs années, à réfléchir sur nos penchants, sur les voies que suivent nos pensées dans leur développement et sur les trois ou quatre grandes idées qui dominent les systèmes, et servent de fondement à la société humaine. La philosophie, au collège, est le complément de toute l'instruction et de toute l'éducation que le collège a donnée auparavant, inséparablement liée à tout le reste des études, recevant d'elles la plus notable partie de sa force, et leur en donnant à son tour une très-grande par les liens qu'elle établit entre tant de connaissances diverses, et par l'habitude qu'elle donne de rapporter toutes choses aux premiers et immuables principes.
394 E?(SCIG?ŒXE!fT D8 UL FfllUMSOPHIE.
Ce lien étroit et nécessaire édate surtout quand on arrire à la morale. Conçoit-oo un professeur de morale, dont la morale diflérerait de celle que les enfants ont apprise dans la maison paternelle et dans leurs rapports avec tous leurs autres maîtres? Sa tâche est de démontrer combien le fondement de la morale est solide, d'énumérer les diverses sortes de devoirs, d'en faire ressortir la q^essité, l'utilité, la beauté; de nous apprendre comment le sacrifice même peut avoir de la douceur. Mais on peut affirmer que toute l'œuvre de l'éducation a échoué, si dans cette austère et noble étude les jeunes gens ne retrouvent pas les paroles qu'on a murmurées à leur oreille quand leur intelligence s'éveillait, les sentiments qu'on leur a inspirés quand leur âme était comme une cire molle entre les mains de leurs parents et de leurs maîtres. Il faut que chacune des vérités qu'on leur expose soit attendue par eux; qu'ils entendent avec reconnaissance la démonstration de ce qu'ils ont l'habitude de pratiquer, et le besoin de croire. Ce n'est pas une foi nouvelle qu'on leur inculque; c'est la même foi, raisonnée, fortifiée, doublement invincible par l'ancien attachement et par la démonstration nouvelle. A mesure que le maître analyse le cœur humain, cherche dans la raison les principes que Dieu y a déposés pour servir de règle à la volonté, et en déroule les applications principales, cet enseignement sévère qui ne s'appuie que sur les faits et sur les axiomes, et ne procède que par les voies scientifiques, ravive en eux la mémoire de cette suite de beaux exemples et de nobles maximes, puisées, pendant les premières années de collège, dans ce que Thistoire a de plus grand, et
dans ce que les hommes ont écrit de plus parfait. Les lettres, après cette étude, deviennent plus at^ trayantes et plus chères; l'histoire prend un plus grand aspect; tous les efforts de l'esprit, quelque borné qu'en puisse être le terme immédiat, laissent entrevoir par delà les conclusions mêmes de la destinée humaine; la philosophie, au lieu d'être une science parmi les sciences, ou une branche de la littérature, prend sa véritable place et sa véritable grandeur, en montrant que le sentiment, la pensée et l'action, l'individu et la race, le mouvement des sociétés et celui du monde physique, divisés dans notre esprit qui ne procède que par analyse et accommode tout à sa faiblesse, sont unis dans une synthèse magnifique par l'identité de l'origine, de la
loi et de la fin dernière.
Platon dit que la foule ne voit que les faits, et n'étudie que les vérités secondes, tandis que nous devons aspirer sans cesse à l'absolu. Nous ressemblons, dit-il, à des hommes enchaînés au fond d'une caverne depuis l'instant de leur naissance ; garrottés et immobiles, ils ne savent pas d'où vient le faible jour qui leur luit; et quand, l'œil fixé sur le fond de la caverne, ils voient s'y dessiner les ombres indistinctes des objets qui passent au-dessus de leur tête, ils appellent ce crépuscule le jour, et ces vaines ombres, des réalités. Alors, si quelqu'un parmi eux, se dégageant de ses liens, et s'élevant jusqu'à l'entrée de la caverne, découvre enfin la vraie lumière du ciel, et le monde, et la nature et la vie, ceux qui restent paisiblement enchaînés, et qui chérissent leur prison qui est à leurs yeux le monde, traitent ses récits de mensonges et sa sagesse de folie. C'est
pourtant en nous attachant aux principes et à l'idéal que nous pouvons comprendre le véritable sens de la science et de la vie. Les études seraient incomplètes sans cette vue d'ensemble ; elles ne nous donneraient, ni tout le plaisir qu'elles comportent, ni toute la force qu'elles peuvent créer en nous. En un mot, c'est par la philosophie que, suivant l'aimable expression de Platon, l'homme sent croître ses ailes pour s'élever du monde des sens, périssable et passager, au monde des idées éternelles.
J'arrête ici mes réflexions, parce que je ne puis songer à parcourir tout le programme, et qu'il ne s'agit pas de tracer des règles pour chaque étude, mais d'arracher nos enfants à un système qui les fatigue dans leur corps, les affadit dans leur esprit, les affaiblit dans leur volonté, les prépare pour une société qui n'est plus, et les livre à notre temps agité et à nos mœurs démocratiques, sans les avoir armés pour la bataille de la vie. Il faut dresser l'inventaire des idées et des besoins de notre époque, et voir si tout est sufflsamment représenté, si rien n'est superflu dans l'instruction de notre jeunesse. On a jeté sur elle un charme qu'il faut rompre. Elle ne fait qu'écouter, il faut qu'elle parle. On lui impose l'étude, il faut qu'elle Taime. On surcharge sa mémoire, il faut redresser son jugement et forger son âme. On jette dans;le même moule une génération entière'; il faut respecter, aimer et développer l'originalité.
J'ai commencé ce livre pendant que je dirigeais le ministère; je l'ai achevé, en octobre 1873, au milieu de préoccupations étranges. La pensée de faire peutêtre quelque bien à mon pays, et ma vieille passion pour les lettres et la jeunesse, me soutenaient. J'aurai
au moins donné à penser. Beaucoup de choses sont pour moi-même à l'étude; j'indique des solutions que je ne voudrais p^s voir appliquer sans un long et scrupuleux examen. La France est à refaire par l'éducation. Je demande à Dieu de nous donner d'abord pour cela la paix, la liberté et la conscience de ce qui nous manque. Pour du courage, nous en avons !