Lucr., de Nat. rer,, liv. ni, v. 5T
l'éducation.
qui créait du même coup la société? Non, la sagesse n'est pas avec les visionnaires. Elle est plus simple, plus unie. Elle n'affecte pas de nier les faits, ou d'en méconnaître la nature. Elle accepte les nécessités sociales et ne repousse que les vulgarités et les mensonges. Elle sait que, môme pour réussir dans les conditions que la société nous impose, il vaut mieux être un homme qu'un habile homme ; que c'est encore en prenant pour étoiles le vrai, le beau, le bien, qu'on se fait une carrière honorée.
Telle est la forte éducation qui nous prépare pour penser grandement et agir virilement, non pour gagner des sacs d'écus. Je la résume en deux mots : éclairer la raison, qui doit être l'unique maîtresse de la voIoEté ; développer, fortifier la volonté qui, sous l'impulsion de la raison, doit se rendre maîtresse des obstacles. Ce qu'il faut souhaiter pour soi, ce qu'il faut donner à son fils, c'est un amour dominant pour tout ce qui est noble, et, en premier lieu, pour le devoir; une grande force et une claire méthode pour résister et pour avancer.
La gloire de Descartes est de nous avoir accoutumés à suivre plutôt notre raison que l'autorité et la coutume. C'est par là qu'il a fait l'éducation des siècles, et ceux qui ont la charge d'élever les hommes ne sauraient trop se pénétrer de sa méthode. Écoutezle racontant par quel chemin il a conduit sa raison : « Je me persuadai que, pour toutes les opinions que j'avais reçues jusqu'alors en ma créance, je ne pouvais mieux faire que d'entreprendre une bonne fois de les en ôter, afin d'y en remettre par après, ou d'autres meilleures, ou bien les mômes, lorsque je les aurais ajustées au niveau de la raison. » Voici la
première règle qu'il se donna pour ajuster ses opinions au niveau de la raison. Il faut la retenir dans sa mâle simplicité : « Je résolus de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle; c'est-à-dire d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse occasion de le mettre en doute*. »
Écoutez aussi Montaigne disant en deux mots presque la même chose : « Il vaut mieux avoir la teste bi^a faicle que bien pleine*. » Et ailleurs' : « Nous nous laissons si fort aller sur les bras d'autruy que nous anéantissons nos forces *. »
11 ne faut pas se laisser aller sur les bras d'autrui ; il faut être soi-même; il faut apprendre de bonne heure à user de sa liberté, à porter sa responsabilité. Cette loi de la vie humaine, qui est la loi suprême de l'éducation, a été rendue évidente par les écrits de Montaigne, de Locke, de J. J. Rousseau, et de tous les grands hommes qui, parmi les modernes, ont refusé de renfermer toute la politique dans l'immobilité et toute la vertu dans l'obéissance. Platon, Xénophon,
1. Descartes, Discours de la Méthode, Éd. Victor Cousin, Paris, 1824, 1. 1, p. 136 et 141.
2. Montaigne, Essais , liv. I, chap. xxv. Éd. J. V. Le Clerc, 1. 1, p. 194.