‹ La réforme de l'enseignement secondaireChapitre 86 sur 135 · Titre vi, art · texte numérisé non relu

Titre vi, art

mois après. Elle comptait encore à ce moment 5000 élèves ainsi répartis : 1046 boursiers, 1970 externes et 1984 pensionnaires.

Indépendamment des raisons de discipline et de bonne organisation des études qui détournaient l'Université du désir d'avoir des pensionnaires libres, elle était aussi arrêtée par la crainte de confondre les nations et les tribus, et de compromettre par là la st^ilité de ses règlements. Les fondateurs de l'Université impériale, qui ne pouvaient avoir de ces scrupules, qui voulaient créer hors de Paris plusieurs centres d'instruction secondaire, et qui, dans le dessein de tout centraliser, aimaient mieux charger l'État de tenir lui-même les pensions que de. recourir à l'industrie privée, adoptèrent le plan des jésuites d'avoir des collèges dans un grand nombre de villes, et d'admettre dans tous des internes et des externes. Ils créèrent aussi des bourses, mais elles furent mises indistinctement à la disposition du ministre, qui les distribua chaque année entre les lycées.

Ce système s'est maintenu jusqu'à nos jours ; fautil le conserver, ou ne laisser à l'Université que l'instruction, et la surveillance des pensionnats, en abandonnant ceux-ci, comme en Angleterre et en Allemagne, à l'industrie libre?

Voici les principales raisons [qu'on peut donner pour maintenir l'organisation actuelle. Premièrement, la suppression des internats dans les lycées et collèges rendra nécessaire une modification radicale dans la législation sur les bourses ; secondement, elle tarira la plus grande source des revenus de l'instruction publique ; troisièmement, elle entraînera

la fondation d'un grand nombre de pensions libres, qui ne donneront pas la même sécurité aux familles.

Sur le premier point, je réponds que la législation relative aux bourses est, dans tous les cas, à refaire. On ne peut pas tolérer plus longtemps que les bourses soient données arbitrairement par le ministre, ou, pour mieux dire, par les députés et le ministre. Elles doivent être, comme en Angleterre, un moyen d'éducation et une source féconde de recrutement pour les carrières libérales. L'État, au lieu de nourrir ses boursiers, peut payer leur pension dans une institution privée; et on ne voit pas pourquoi cela serait impossible chez nous, puisque cela se fait sans aucun inconvénient chez nos voisins.

Je ne suis pas plus frappé de la seconde raison. Il est très-vrai que les ressources de nos pensionnats font vivre nos lycées; mais il n'est pas moins évident que, si le système en vigueur a des inconvénients, une simple question d'argent ne peut pas nous déterminer à le maintenir. Si on objecte que, dans l'état actuel, ce sont ceux qui profitent de l'instruction secondaire qui la payent, et qu'après la suppression des internats, ce sera tout le monde, les réponses ne manqueront pas. D'abord le fait n'est pas exact : ce ne sont pas ceux qui profitent de l'instruction secondaire qui la payent ; ce sont les pensionnaires qui payent, en partie, pour les externes. Secondement, il est facile de donner à l'instruction primaire ce qu'on dépensera en apparence pour les collèges; tout le secret consiste en deux points : donner les nouvelles subventions sous forme de bourses; distribuer les bourses par voie de concours entre les plus forts élèves des écoles primaires. Enfin,

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si les particuliers ont un intérêt pressant à donner une bonne éducation à leurs enfants, l'État en a un, non moins grand, non moins impérieux, à se procurer dans toutes les carrières des hommes instruits, fermes, habitués à Faction et remplis du sentiment de leur devoir. Je ne m'arrête donc ni à la première ni à la seconde objection; mais je crois qu'il faut tenir grand compte de la troisième, et que, puisqu'il s'agit surtout de ramener les enfants dans la maison paternelle, nous ne devons pas courir le risque de remplacer tout simplement les pensionnats universitaires par l'industrie des particuliers, et la règle par l'aventure.

J'ai souvent cité les deux livres de M. deLaprade, et j'en fais très-grand cas. Je m'associe à un grand nombre de ses critiques contre la vie claustrale imposée à nos enfants, l'excès de travail auquel on les condamne et la culture de leur mémoire au préjudice de leur jugement. Mais ce que condamne M. de Laprade, c'est un système commun à nos lycées, et à tous les autres pensionnats. S'il avait prétendu faire une comparaison entre les lycées et les institutions libres, je cesserais d'être de son avis. Étant donnés les examens auxquels nos jeunes gens sont forcés de se préparer, et le régime d'entraînement qui en est la conséquence, je crois que nos lycées sont dirigés avec une habileté, un zèle, une justice dans les moindres détails, un dévouement à la jeuhesse, qu'on peut trouver ailleurs au même degré, mais qui ne sont supérieurs nulle part. Il n'y a pas lieu de faire de comparaisons; je dirai seulement d'une façon générale que la comptabilité des lycées, leurs bâtiments, leurs approvisionnements, leur personnel,

sont constamment soumis à la surveillance la plus intelligente et la plus attentive ; que les abus y sonl très-difficiles, et immédiatement réprimés quand ils se produisent, qu'on n y supprime jamais aucun service important par raison d'économie; que le caprice dans la direction morale ou intellectuelle y est inconnu, tandis qu'il peut arriver dans des institutions libres qu'un déficit soudain dans les recettes, ou un désir de gain immodéré, ou quelque idée fausse passant par la cervelle du chef de maison, compromettent le succès des études, la santé des élèves, ou, ce qui est plus grave, leur moralité. Une réforme qui aurait pour effet de fermer sur-le-champ, dans toutes les villes, les pensionnats annexés aux lycées, susciterait immédiatement la plus honteuse et la plus dangereuse des industries, et nous ne tarderions pas à voir toutes les carrières encombrées d'incapables. Quelque parti qu'on adopte, je crois donc que l'État et les villes ne peuvent renoncer à leurs internats qu'après s'être assurés qu'il s'en fondera d'autres dans de bonnes conditions, de solidité, de durée, d'hygiène physique et morale.

Il est impossible de ne pas ajouter aussi, parce que c'est un élément très-important de la question , que presque partout les pensions qui se formeront seront dirigées par des ecclésiastiques. L'Église veut enseigner, elle est toujours prête à faire des sacrifices pour y parvenir; les prêtres, voués au célibat, cherchent dans un collège quelque image de la famille ; ils n'ont pas pour leurs traitements les exigences des' hommes mariés; ils trouvent partout, pour leurs œuvres, des patrons, des auxiliaires et par conséquent des ressources. Dans beaucoup de villes, ils n'auront rien de

nouveau à fonder, et le petit séminaire est à la porte du collège, tout prêt à recueillir les enfants que nous abandonnerons. Sans discuter ici la question de préférence entre laïques et ecclésiastiques, il est clair que si la réforme devait avoir pour conséquence de substituer les petits séminaires aux collèges, elle serait parfaitement inutile : car nos enfants iraient dans une autre pension, mais ils n'en iraient pas moins en pension.

Ces réserves faites, je dois dire que, tout considéré, j'incline à la suppression des internats, ou, pour parler plus exactement, à la suppression des internats dans les lycées et collèges universitaires. On ne peut les supprimer qu'à condition de les remplacer. Remplacer des internats laïques par des internats ecclésiastiques, ce serait conserver le système, et peut-être l'aggraver, en supprimant la concurrence. La solution ne saurait être cherchée de ce côté. Il faut qu'on s'accoutume à garder ses enfants chez soi, et si on ne le peut, à préférer les petites pensions aux grandes. Je dirai tout à l'heure comment on pourrait introduire cet usage, en procédant peu à peu, et en évitant les suppressions inconsidérées. Je donne d'abord mes raisons contre le système actuel. J'en ai deux décisives : la première, qui regarde le but même de l'éducation, c'est-à-dire la discipline morale à laquelle les enfants sont soumis, et la seconde, que je tire des nécessités du service, aujourd'hui coupé en deux par l'existence d'un corps d'administrateurs distinct du corps des professeurs, et en lutte perpétuelle avec lui.

Quand l'Université impériale a pris à l'ancienne Université ses collèges d'internes, comme nous ve-

RÉFORMB DE L'BNS* 14

nons de le voir, elle lui a pris aussi ses règlements*. Venaient-ils de l'Université, ou des jésuites? Les deux corps y avaient concouru, et, chose remarquable, ce ne sont pas les jésuites qui avaient les règlements les plus monastiques. Ils faisaient au moins la place du corps, ce qui est toujours en faire une quelconque à la volonté. Le jeu, Tescrime, Téquitation, bannis de TUniversité, florissaient dans leurs collèges. On y jouait aussi la comédie, ce que je n'approuve pas, mais ce qui donnait des échappées en dehors de la règle étroite. Quelle que fût l'origine des règlements, il n'y a qu'à les lire pour reconnaître qu'ils sont bons pour des chartreux. Ils ne visent que deux choses : la religion et la bonne police. Passer en silence d'un endroit à l'autre, traverser les couloirs en silence, ne jouer et ne parler qu'à heure fixe, obéir passivement (sans raisonner^ dit-on) à ses supérieurs depuis le premier jusqu'au dernier, et non pas seulement dans les affaires graves, mais dans les courantes et insignifiantes, faire les devoirs choisis et taillés pour chaque jour, apprendre le nombre de lignes déterminé, sortir le moins possible pour aller chez ses parents : tout cela est chez les jésuites, chez l'ancienne Université et chez la nouvelle. Cette ancienne Université, quoique laïque, était une moinerie ; et la nouvelle Univer-

1. « Ceux qui disent tant de mal du mode actuel d'instruction, peuvent-ils donc ignorer que la méthode adoptée par les lycées se rapproche beaucoup de celle que suivait avec tant de succès l'Université de Paris pour l'enseignement des langues anciennes, telle^ à peu de chose près^ qu'elle existait il y a vingt ans^ et telle surtout que l'a développée, en l'améliorant encore^ le sage Rollin dans son excellent Traité des Études? » (Motifs de la Loi relative à la formation d'un corps enseignant, 20 mai 1806.)

site en serait une, si on ayait pris les statuts de 1808 au pied de la lettre. On dit quelquefois que le collège est un couvent ou une caserne ; je l'ai comparé, ailleurs, à la caserne; mais si le soldat fait l'exercice aux heures dites, il est libre le reste de la journée, trop libre même : je lui donnerais plus à faire dans son intérêt et dans le nôtre. Le collège est, à la lettre, un couvent. L'empereur a retranché la messe quotidienne, donné un frac aux écoliers à la place d'une robe, remplacé la cloche par- le tambour, et prescrit une demi-heure d'exercice militaire. Otez cette surface, le cloître est partout.

En voici la preuve en un mol : quand est-ce qu'un interne, dans l'espace de dix ans, a un parti à prendre sur quoi que ce soit, sur son vêtement, sur son lever, sur son coucher, sur ses repas, sur l'heure où il fera son travail, sur le choix de son travail, sur le livre qu'il étudiera, sur le chemin qu'il prendra pour aller d'une chambre à une autre, sur l'emploi d'une demi-heure? Le devoir même qu'on lui donne à faire l'asservit: c'est apprendre, ou copier, ou traduire, ce n'est pas penser. On voit bien qu'il s'agit d'un être libre, par la peine qu'on se donne à l'empêcher de l'être, à l'en déshabituer. Faut-il l'avouer? Dix ans de ce régime font des hommes qui s'abandonnent à l'excès, ou se révoltent à l'excès; et voilà peut^tre la psychologie de la France. Pour moi, si j'avais un fils engrené dans ce laminoir, je ne voudrais pas qu'il fût ce qu'on appelle au collège un modèle. J'aurais peur qu'on ne réussît trop. Je voudrais le voir du parti de l'opposition pour être sûr qu'il est encore capable de se passionner et de courir un gros risque. On

écrit aux pères, dans les bulletins de quinzaine : pas une seule punition;. croyez-moi, c'est une mauvaise note. Et pourtant, une punition, c'est la conséquence d'une faute, une mauvaise note aussi. C'est donc le régime qui ne vaut rien, puisqu'il est mauvais d'y résister, et mauvais de s'y soumettre.

Pourrait-on le changer? Sans doute; on peut laisser entrer un air un peu plus vif dans la maison, quitter le couvent pour la famille; mais dans ces grands pensionnats de deux cents, de cinq cents, de huit cents élèves, il faudra toujours sacrifier avec excès la liberté à l'ordre. Tant de libertés, vivant l'une sur l'autre dans un si petit espace, ne feront jamais une maison bien tenue, pour nous surtout qui, avec nos habitudes invétérées, ne voulons pas plus de bruit dans une école que dans une prison, qui voulons des collèges semblables au palais de la Belle au bois dormant^ où douze cents personnes sont enfermées sans qu'on entende un son ou qu'on voie un mouvement. Et puis, il y a ce travail fait à cette heure, à cette place, à ce pupitre, sous les yeux de ce surveillant, et de trente ou quarante voisins, qu'on soit ou non disposé; mon Dieu, qu'il est difficile de penser ou d'écrire dans cette promiscuité et dans cette gêne ! Et comment y échapper avec ces vieilles maisons sans espace, enfouies dans des quartiers populeux, dominées, serrées, assiégées, investies par d'autres maisons? Il suffit d'y jeter les yeux pour comprendre que, donner une chambre isolée, même aux plus grands, serait une entreprise chimérique. Quand même on y parviendrait, il faudrait conserver longtemps le règlement actuel, ne le changer qu'avec des précau-

lions infinies, de peur qu'en passant de Textrôme réglementation à une sage liberté, ces colonies si nombreuses et si accoutumées à l'obéissance passive, ne viennent à glisser dans le désordre. Non, décidément, il n'y a pas de familles de deux cents personnes. Si nous voulons des pensions qui soient des familles, n'ayons plus que de petites pensions. Que le maître puisse connaître chaque enfant jusqu'au fond de l'âme. Que l'enfant puisse aller au maître, non pas au maître d'étude dont il n'attend rien et qui ne peut rien, mais au maître de la maison, au père.

C'est lama grosse raison. Le règlementdesinternats d'un côté, la méthode suivie dans les classes de l'autre, l'entraînement auquel nous condamnent les programmes des baccalauréats et des écoles, tout cela fait de notre éducation une éducation pour étouffer, quand il faudrait une éducation pour développer. J'ai une autre raison qui me touche pour la bonne organisation du personnel universitaire, et par conséquent pour le progrès des études : c'est que, par la suppression des lycées, l'Université serait déchargée de soins qui absorbent une grande partie de son temps, et cesserait d'être composée d'administrateurs qui ne savent pas professer, et de professeurs qui ne savent pas administrer.

Dans l'ancienne Université, tout le monde enseignait, même le recteur, qui tout au plus prenait un suppléant pour ses trois mois. Quand le principal n'était pas chargé d'une classe, il faisait au moins le catéchisme, ou bien il présidait aux actes publics, qui étaient extrêmement fréquents. Je n'hésite pas à dire que cette coutume relève à la fois l'administration et l'enseignement. Elle est générale en Aile-

214 OBJECTIONS COXTBE LES DCmCCATS.

magne. Elle ne souffre, en Angleterre, aucone exception. Le principal du collège d*£ton, qui a omt cinquante mille firancs de rerenu, fait plusieurs classes tous les jours*. J'ai connu autrefois des hanrnœs d'école^ c'est une race à peu près perdue, et que lIÈcc^ nonnale devrait bien nous rendre. Tous déploraient cette séparation entre les fonctions administratÎTes et les fonctions d'enseignement. Elle n'était pas encore complète de mon temps. J étais élève du collège de Tannes dans les dernières années de la Restauration ; le principal, M. Jéhanno, était en même temps régent de rhétorique; très-bon régent et très-bon principal, également aimé et respecté dans sa classe et dans son cabinet. Je suis entré, en sortant de là, à l'École normale, et j'ai trouvé la même organisation à l'autre bout de l'échelle : le directeur, M. Guigniault, dont j'ai maintenant l'honneur d'être Tami, et qui a été secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions, était notre professeur de grec. Il y eut un changement dans la direction pendant mon séjour à l'école. M. Cousin fut nommé directeur, ayant au-

1. > L'abaissement et, pour ainsi dire, Tannulation du professorat dans l'Université est un fait qui doit frapper tous les yeux.

c Tous les grands corps dont le faisceau constitue la vraie force de la nation ont pour principe une unité dont la trace ne disparaît chez aucun des individiis qui les composent, à quelque hauteur qu'ils s'élèvent dans la hiérarchie. La magistrature a le juge, le clergé a le prêtre, dans l'armce de terre on reste soldat, dans Tarmée navale on est toujours marin.

c L'Université offre seule une dérogation à cette loi salutaire. Dans ce corps, c'est une récompense et un avancement que de quitter le professorat. Pour prix de quelques années consacrées à renseignement, on devient censeur ou proviseur de collège, inspecteur ou recteur d'académie. Le professorat reste déprimé et comme avili sous le faste de l'administration. » (Gh. Lenormant, Essais sur IHnstruction publique, publiés et réunis par son fils, Paris, 1873, p. 182.)

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dessous de lui M. Viguier, comme directeur des études. M. Cousin, qui était alors pair de France, mem bre de TAcadémie française, et dans tout Téclat de sa popularité, était notre professeur de philosophie. M. Viguier enseignait l'histoire de la littérature latine. On n'aurait pas persuadé à M. Cousin de rester directeur en quittant sa chaire.

Dans une maison d'éducation, c'est la science, l'art d'enseigner, cette prédication constante, qui donne de l'autorité sur les maîtres et sur les élèves. Un profeàseur obéit plus volontiers à un professeur. Un élève honore davantage son maître, quand il sait qu'il n'existe pas de fonction au-dessus de celle qu'il remplit. Je veux bien que M. le proviseur porte une robe de soie et des galons d'or ; qu'il ait un bel appartement, un traitement confortable, la préséance partout, et une autorité sérieuse sur ses collaborateurs. Mais j'aimerais, je l'avoue, qu'il fût du métier, qu'il remplît une chaire, que ce fût sa qualité principale. S'il n'est qu'administrateur, il n'est pas, à mon gré, assez universitaire. Il y a des questions purement scolaires qu'il n'entendra pas comme celui qui ne se couche jamais sans avoir fait ses deux heures de classe. Je trouve la corporation mieux organisée comme cela, plus une ; elle ressemble davantage à une famille. A Caen, où j'étais professeur en 1836, j'ai assisté souvent aux leçons de M. le recteur; et l'académie était très-bien menée.

Qu'arrive-t-il aujourd'hui? Les places administratives sont celles d'inspecteurs généraux, de recteurs, d'inspecteurs d'académie, de proviseurs et de censeurs. (Car, pour les facultés, on n'a pas encore imaginé de faire des fonctions de doyen une place pure-

ment administrative.) Dès qu'un professeur devient censeur, il entre, en quelque sorte, dans une autre confrérie. Il ne voit plus les questions de la même façon. Il a beaucoup de sentiments communs avec ses anciens collègues, et quelques-uns qui le séparent d'eux assez profondément ; et cela ne fera que grandir à mesure qu'il perdrale souvenir de sa chaire et qu'il entrera dans son nouveau rôle d'administrateur. Pourquoi le choisit-on? Pour sa science? Pour son habileté professionnelle? Pas le moins du monde. On tAche desavoir s'il a des qualités d'administrateur, qui, dans un collège, devraient être des qualités de professeur, et qui sont tout autre chose par le yUj$ de l'organisation, et par l'existence du pensionnat. Quel est le ministre qui osera tirer un grand professeur do sa chaire, pour le charger de surveiller les cours et les dortoirs, de recevoir les parents et de donner des ordres à l'économe? L'administrateur est quelquefois, comme tel, un homme du premier mérite ; mais si, en même temps, il n'est pas un savant ou un lettré, jamais il ne sera considéré et estimé par ses collègues, parce que, dans un collège, c'est le savant qu'on juge, ou le lettré ; l'administrateur jamais. 11 en résulte un malaise; des deux côtés on se plaint, avec raison, d'une injustice.

Ce vice d'organisation en amène un autre. Ceux qui ont fait les règlements les ont accommodés aux besoins du service, tel qu'ils l'avaient constitué. On exige qu'un professeur soit agrégé : il suffît d'être licencié pour devenir censeur, proviseur, inspecteur. Or, le grade de licencié est à la portée de tous. On l'obtient avec un peu de travail en subissant un examen devant une faculté. Le titre d'agrégé, au con-

traire, ne s'obtient qu'au concours ; et les concours pour les diverses agrégations sont probablement les plus difficiles qui existent. Il faut s'y préparer par des années entières de travail, et même après cela, on peut échouer, si Ton rencontre des concurrents trop redoutables. Je connais des membres de Tlnstitut, parmi les plus éminents, qui ont été refusés à l'agrégation jusqu'à trois fois. Ajoutez que, pour être admis à prendre part au concours, il faut être pourvu du grade de licencié. Cependant, pour la moindre place de professeur d'humanités dans un lycée, le titre d'agrégé est de rigueur, tandis qu'un simple licencié, nommé d'emblée proviseur, voit très-loin de lui

Sub pedibusque videt

l'agrégé contre lequel il n'aurait pas osé concourir. On dit à cela que cette faculté d'avancer sans concours est favorable aux vieux serviteurs ; qu'elle met le gouvernement à l'aise pour faire un bon proviseur avec un chargé de cours médiocre. Je le veux bien ; mais ces regrettables contradictions disparaîtraient si le proviseur n'était que le chef de l'enseignement, et n'était pas en même temps le chef de la discipline et de la gestion économique.

On a beau dire que le proviseur doit être surtout un administrateur. N'a-t-il pas à donner son avis sur le programme des classes? à fournir des sujets de composition ? à présider aux examens de semestre ? à émettre un avis sur la science, l'habileté professionnelle et le travail de chaque professeur ? Peut-on espérer qu'il sera en même temps consommé dans l'économie et dans les lettres ? Peut-on se résigner à choisir entre ces deux aptitudes ? Dans la pratique,

n'est-ce pas le plus souvent le pédagogue qu'on sacrifie? L'habile homme qu'on lui préfère, qu'on lui donne pour chef, est moins savant ; il connaît moins les enfants ; il est moins familiarisé avec les grands auteurs ; mais il connaît les règlements à fond, discute, quand il le faut, un marché, fait bonne figure dans le monde, ne crée jamais la moindre difficulté à l'administration. Yoilà tous ses mérites, qui sont ceux d'un bon économe. Cependant, s'il n'est pas chargé, comme les principaux de l'ancienne Université, de choisir lui-môme ses professeurs, il doit les diriger, les juger, leur apprendre leur métier, les initier aux bonnes méthodes, aux traditions; inspirer, à ceux qui sont jeunes, la passion de l'étude, leur enseigner la science du cœur humain, sans laquelle il n'y a pas de maître ; présider leurs conférences, y soutenir avec compétence son avis. Il faut donc qu'il soit professeur, qu'il reste professeur, qu'il ait les idées, les sentiments, l'expérience d'un professeur ; et pour qu'il en soit ainsi, il n'y a qu'un seul moyen : c'est de le débarrasser des dortoirs et de la cuisine.

L'Angleterre a un système qu'on ne saurait trop recommander dans notre état actuel, et qu'il faudra nécessairement lui emprunter, si on supprime les pensionnats : c'est le système tutorial. Il tfest pas appliqué dans toutes les écoles anglaises ; à Merchant- Taylors, par exemple, il est absolument inconnu. A Eton, il règne si souverainement que le tuteur y efface le professeur. A Harrow et à Rugby, où lé tuteur est l'auxiliaire du professeur et dirige ses pupilles comme le ferait un père diligent et éclairé, il n'a que des avantages sans inconvénients. Au point de vue matériel, le tuteur diffère de nos répétiteurs,

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en ce qu'il reçoit son pupille en pension chez lui, et lui continue ses soins pendant tout le temps de ses études. Il en diffère au point de vue moral, en ce que le pupille fait complètement partie de la maison et de la famille, s'adresse à son tuteur avec la même confiance, Técoute avec le même respect que s'il- était son fils, non-seulement pour ce qui concerne le collège et les études, mais pour toutes choses.

Il est très-rare que nos professeurs reçoivent des pensionnaires ; les règlements, dans le but de protéger rindustrie du lycée, qui, ayant lui-même des pensionnaires, a intérêt à en augmenter le nombre, interdisent aux professeurs d'en avoir plus de quatre à la fois. Il arrive plus souvent, surtout à Paris et dans les très-grandes villes, qu'un professeur reçoit des élèves entre les deux classes. Ils déjeunent avec lui, se promènent ensuite quelques instants sous sa conduite, font leurs devoirs sous ses yeux, et se préparent à la leçon du soir d'après ses conseils. Cette organisation s'accommode si bien aux besoins de la vie parisienne que nos deux grands lycées d'externes, Condorcet et Charlemagne , ont commencé depuis quelques années, avec beaucoup de succès, à recevoir des externes surveillés et des demi-pensionnaires. Enfin, toutes les fois qu'une famille peut en faire la dépense, elle donne à son fils un répétiteur, qu'elle choisit de préférence parmi les professeurs du lycée.

Mais je ne parle ici que des familles obligées de mettre leurs enfants en pension, parce qu'elles ne demeurent pas dans la ville où est le lycée, et c'est pour celles-là surtoutque je voudrais voir s'implanter dans nos mœurs scolaires l'habitude de choisir un des

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professeurs du collège, et de lui livrer son fils comme commensal et comme pupille pendant toute la durée de ses études. Je voudrais qu'il y eût à peine un pro-

fesseur dont la maison ne fût pas ainsi ouverte à un certain nombre d'élèves. Aujourd'hui que celan'alieu que par grande exception, la tâche est assez rude pour les professeurs qui consentent à l'accepter ; elle les sépare un peu de leurs collègues, elle leur fait une existence à part. Quand ils donnent un grand nombre de répétitions, l'administration les accuse de sacrifier leur avancement intellectuel au désir d'amasser de l'argent; elle croit que le travail de la classe souffre du travail des répétitions. Si l'usage se généralisait, les façons de vivre s'adapteraient à cette condition nouvelle, de manière à permettre le travail personnel du professeur ; et je ne puis m'empêcher de penser que sa situation s'agrandirait en tous sens, parles profits considérables qu'il pourrait faire, par les témoignages de confiance que lui donneraient les familles, et par les relations durables qui s'établiraient entre lui et ses pupilles.

Si nous comprenions bien ce que c'est qu'un professeur, nous trouverions tout naturel que le professeur fût le père, quand le père est absent, ou quand il est mort. Au lieu de cela, nous nous attachons, en quelque sorte, à ne laisser s'établir aucun lien permanent entre nos enfants et leurs maîtres. Nous changeons tous les ans, ou presque tous les ans, leur répétiteur. Dans certaines maisons d'éducation, on mettait au contraire tant d'importance à la durée des rapports entre l'élève et le maître, que chaque maître suivait, pendant tout le cours des humanités , une génération d'élèves. Ce système était

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exagéré ; il est impraticable; les aptitudes d'un professeur de rhétorique diffèrent de celles d'un professeur de sixième. Mais à Eton, on corrige par la perpétuité du tuteur, ce qu'il y a de regrettable dans les changements fréquents de professetirs. L'élève est toujours guidé par quelqu'un qui le connaît à fond et depuis longtemps, qui a vu ses qualités se former et ses défauts disparaître, qui sait la mesure de son esprit, qui a le secret de son caractère. Nous comprenons l'importance d'avoir toujours le même médecin, et nous ne sentirions pas la nécessité d'avoir toujours le même maître?

Je disais que le système tutorial est trop exclusif à Eton. C'est l'avis de MM. Demogeot et Montucci, et je le partage entièrement, si les faits sont tels qu'ils les rapportent. Les tuteurs ont trop de pupilles, ils les aident trop, ils effacent trop le professeur. Certains d'entre eux n'ont pas moins de trois séries de pupilles, de trente ou quarante chacune. Tous ces pupilles ne sont pas leurs pensionnaires ; comme il y a, à Eton, plusieurs pensions tenues par des familles dont le chef n'est pas professeur, et même par des dames, les professeurs ont des pupilles hors de chez eux, ce qui fausse un peu l'institution ; d'ailleurs une répétition donnée à trente élèves n'est pas une répétition, c'est une classe. Les tuteurs, à Eton, corrigent de leur main tous les devoirs; ils préparent toutes les explications. Je ne sais par quel miracle ils y suffisent ; mais j'affirme qu'à la longue, cette besogne doit affaiblir leur esprit, le diminuer. Quand même il n'en serait rien, l'esprit, comme le corps, a besoin d'aliments. La condition de bien professer, ce n'est pas seulement d'avoir bien étudié autrefois, c'est d'étu-

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dier actuellement. Cette immense quantité de pupilles est donc un abus, et il vaudrait mieux renoncer au système que de le conserver en cet état. La correction de tous les devoirs est, à mon avis, une chose excellente. A Eton, tous les devoirs sont corrigés deux fois : une fois par le tuteur, une fois par le professeur, et ces deux jugements se surveillent, au profit de Tun et de Tautre, sans jamais se contrarier. Dans ces conditions, et avec un bon système de promotion d'une classe à l'autre, il n'y a pas d'élève nul, ni de professeur négligent. Je n'approuve pas également la préparation de la classe faite par le tuteur. L'élève doit préparer lui-môme ses réponses, comme il fait lui-même ses devoirs; et je voudrais que le tuteur n'intervînt, avant la leçon, que pour un passage réellement trop difficile, ou, après la leçon, que pour éclaircir quelque point qui serait resté obscur.

Mais, sans entrer dans tous ces détails, j'avoue que je suis séduit par cette pensée d'identifier la fonction de professeur avec celle de père, de donner aux enfants qui ne peuvent pas vivre dans leur famille, une autre famille, de donner au collège et à la vie de collège une influence durable sur toute la vie, d'assurer à chaque écolier un protecteur pendant toutes ses études, qui restera ensuite son ami et son conseiller. Je ne compare pas l'éducation ainsi donnée à ces dix ans de séjour dans une grande maison sous un règlement inflexible, et sous la discipline de cinq ou six maîtres d'étude. Les inconvénients de rindustrie privée ne sont pas à craindre avec des maîtres qui appartiennent à un grand corps, et dont la conduite, en toutes choses, doit être non-seulement irréprochable, mais respectable. Plus on augmente-

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rait leur influence sur la jeunesse, et Timportance des services qu'ils rendent aux familles et à la société, plus on sentirait la nécessité d'augmenter aussi leur indépendance, leur dignité, leurs ressources matérielles, leurs moyens d'études.

Une fois investis des fonctions de tuteurs, ils seraient, je l'avoue, professeurs toute la -vie, et non pas seulement pendant le temps de leur classe. J'en serais charmé. Il faut être ce que l'on est. Personne ne remplit bien sa tâche, qu'à la condition de l'aimer et de s'en honorer.

Autrefois on portait partout sa profession avec soi, et môme l'habit de sa profession. On a d'abord rejeté l'habit, puis les préjugés et les manières ; et tout le monde s'est attaché à ressembler à tout le monde, en dehors de ses fonctions; à ne pas se laisser deviner. C'est le bon air. J'aime mieux, pour ma part, un pédant; et si j'avais encore l'honneur d'être professeur, je voudrais qu'on le vît à toutes mes paroles. Il y a quelque temps, j'ai passé toute une journée avec un homme qui ne parlait que de chasse et de chevaux : je croyais que c'était un officier; c'était un juge. Je ne croirai jamais que ce soit un bon juge.

Mais je reviens aux pensionnats des lycées, pour dire que je ne crois pas possible de les supprimer par un trait de plume ; qu'on ne pourra y renoncer sans inconvénient que quand on sera assuré de pouvoir les remplacer par une institution meilleure; que je voudrais voir dès à présent fonctionner le système tutorial, et les professeurs ouvrir leurs maisons à un nombre restreint d'élèves ; que c'est là, à mon avis, l'organisation qui finira par prévaloir si nous savons la préparer avec sagesse. Et j'ajoute que nous sonmies

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bien placés, à Paris, pour étudier cette question délicate ; car tous les systèmes y fonctionnent à la fois. Louis-le-Grand, Saint-Louis, Henri IV sont des lycées complets, avec de grands pensionnats et de nombreux externes ; Condorcet, Charlemagne n'ont que des externes ; Rollin n'a que des internes. Il y a, auprès de chaque lycée, de grandes et belles institutions, dont plusieurs sont depuis longtemps célèbres^ et des pensions à nombre restreint, où les jeunes gens trouvent la vie de famille; enfin, quelques professeurs ont pris le sage parti d'être des maîtres, dans toute la force du terme, et d'avoir chez eux, à leur table, dans leur intimité, un certain nombre d'élèves ou plutôt de pupilles. Tous mes vœux sont pour le succès de leur méthode.

1. Fait curieux à noter : le nombre des grandes institutions diminue; elles tendent à disparaître ; c'est un symptôme. Autour du lycée Charlemagne, il y avait encore, il y a vingt ans, des institutions célèbres : Jauffretf disparu; Favart, disparu; Verdot, Petit, CoukuU, disparus. Seule, la pension Massin subsiste. Autour du lycée Condorcet, même phénomène : les établissements qui ont eu la notoriété et le nombre se transforment, se fondent, s'effacent. Là surtout les petites institutions de vingt à trente élèves se multiplient. On en compte quarante au moins dans le voisinage qui font concurrence à Vextemat surveillé du lycée. Elles se vantent, dans leurs prospectus, de donner Véducation de famitle.

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