La réforme de la conscience
La conscience est une. Chaque moment de mon existence exprime ma nature entière. Mais l'unité de la conscience n'exclut pas la diversité des éléments qui la composent. L'unité spirituelle se nourrit de la complexité des choses, et l'harmonie du tout est en raison du libre mouvement des parties. La pensée est rebelle à toute loi, à celle des fins non moins qu'à celle des causes. Et peut-être la nécessité rationnelle elle-même n'est-elle que l'expression la plus claire, mais non la plus profonde, d'une exacte proportion et d'une convenance suprême auxquelles la conscience ne laisse pas d'obéir, encore qu'elle ne subisse, de ce fait, aucune contrainte. La loi la moins faillible est la loi non écrite. . : ■ f}^
Puisque toutes choses, en la conscience, sont tellement liées ensemlîle que Ton ne saurait ôter l'une d'elles sans abolir la conscience entière, l'homme accom-
pli se distingue bien moin» par la manière dont il excelle en quelque genre que par celle dont il fait concourir ses divers talents à une fin largement humaine. De même que la recherche obstinée du plaisir nous éloigne le plus souvent de la joie véritable, ainsi la pratique trop minutieuse de certaines vertus nous détourne de la vertu, et peut nous être imputée à faiblesse. La passion la plus vive ne passe pas en ardeur l'austère méditation, et l'égale en sérieux. L'une et l'autre est profonde dans la mesure où la personne s'y révèle. On ne se possède qu'autant que l'on se donne, La générosité créatrice sauve l'unité de la conscience : elle est en nous la marque de l'être. S'accomplir, c'est se posséder tout entier et s'affirmer d'un seul coup. Plénitude da vie, unité de pensée, tels sont les deux aspects que revêt tour à tour l'existence portée à sa plus haute puissance.
C'est ainsi que le sentiment de Tmiité spirituelle me remplit d'abord de joie et d'espoir. Je veux feindre que je ne sache rien des opinions divergentes entre lesquelles se partagent les sentiments chancelants des hommes afin que, attentif seulement à bien lire en ma conscience, j'y perçoive l'immédiate présence de l'Etre et y découvre, en même temps que le sens de l'existence, la loi de mon existence.
Or, à la réflexion, cette belle quiétude et cette confiance téméraire s'évanouissent.
Mon effort suppose mon être. Celui-ci u'ost m'im que dans la mesure où il est mon œmTe. Mais l'acte primitif de création, qui seul donne la clé de mon action, n'est pas dans le prolongement de mon effort présent. La voie qui y conduit remonte le cours do la conscience. Je dois, pour réfléchir, faire violence à mon esprit, renverser l'ordre de mes pensées et, pour ainsi dire, invertir le sens suivant lequel s'écoulent les choses. C'est pourquoi la réflexion engendre en mon âme un sentiment sourd d'angoisse et une inquiétude incoercible. Quelque effort que Je fasse, Je n'aperçois que les fragments tronqués d'un tout qui se dérobe sans cesse à mes regards.
L'esprit est présent tout entier dans la plus humble comme dans la plus haute de ses manifestations. Il n'agit point, s'il n'est donné d'abord en l'intégrité de sa puissance d'agir. C'est dire qu'il ne crée rien, puisque le détail de ce qui change est moins que rien au regard de ce qui est par soi et demeure inaltéré. On n'augmente pas l'essence, et l'on ne crée point l'accident : celui-ci se produit au hasard des circonstances; celle-là est donnée d'un seul coup. Il n'y a trace, dans la conscience, de l'action d'un génie créateur. La réflexion tue l'illusion de la création libre et l'inquiétude, issue de la réflexion, s'étend à la conscience entière. Qui sentit une première fois la morsur? de l'inquiétude cherche à tout prix son apaisement. Que Je le veuille
ou non je suivrai désornoais la voie qu'elle me trace.
De la réflexion à la raison, le rapport est étroit rA le passage insensible. Peut-être la réflexion, entendue au sens large, déborde-t~elIe la réflexion rationnelle proprement dite. Mais la pensée réfléchie ne se cristallise qu'autour de ce foyer de clarté qu'est l'ordre rationnel.
La raison n'engendre pas l'inquiétude. C'est que la raison, si elle n'est pas un vain mot, est ordre, unité, harmonie. Et comment l'instable pourrait-il naître de l'ordonné, et l'incertain du certain ? On ne conclut pas le faux du vrai.
Mais, si elle n'engendre pas l'inquiétude, la raison se heurte, tôt où tard, au fait de l'inquiétude et, loin de se laisser détourner de sa route rectiligne par cette manifestation d'un sentiment qu'elle ignore, elle n'y veut voir qu'un moyen de plus pour parvenir aux fins qu'elle poursuit inlassablement. Elle entreprend, en conséquence, do nous convaincre que l'inquiétude est en nous le frnit d'une méconnaissance flagrante des lois de l'ordre idéal.
Anxieux de percevoir au plus profond de m.oi-même raction d'une pensée créatrice, je me suis détourné de la raison, et me suis insurgé contre la tyrannie de l'Idée. La raison ne constitue-t-elle pas en moi la part inévitable de ce qui n'est pas moi ? Ses lois ne s'imposent-elles pas à qui ne les crée point ? A la vérité.
la raison s'oriente vers l'objet. Non qu'elle veuille composer le sujet pensant à l'aide d'éléments empruntés au monde de l'espace et des corps ! Elle n'aurait, au contraire, que mépris pour semblable généalogie de la pensée. Mais elle subordonne à la fois le sujet et l'objet à un principe impersonnel : l'Idée. En quoi consiste précisément le genre d'objectivité qui lui est propre. L'Idée est l'âme du sujet et la trace de l'objet au paradis de la pensée pure. L'éternité que nous promet la raison n'est pas cette divine éternité créatrice au regard de laquelle la vie la plus ardente ne serait pas digne d'un regret : elle n'est qu'une om.bre d'éternité.
Pourtant, s'il est aisé de dénoncer la vanité des systèmes, il l'est moins de se soustraire au pouvoir critique et modérateur de la raison. Tant celle-ci est prompte à faire valoir ses droits, pour peu qu'ils soient méconnus. Aussi la réflexion ne tarde-t-elle guère à nous ramener, en dépit que nous en ayons, dans les voies de la raison.
La raison est ennemie du })artago. Partout el loujours elle aspire au premier rang. Isaue de l'Idée, tôt ou tard elle y retourne. Elle parle le langage universel de la nécessité. Seule, elle nous met à même de distinguer, de juger, de choisir. Elle nous avertit de ne nous détourner d'elle qu'à bon escient, el de ne hi nier qu'en vertu de son dernier décret. Elle est
norme d'elle-même et des choses, qu'elle réduit toutes à la commune mesure du concept. Ce qui ne reçoit pas l'unité de l'Idée n'est qu'apparence illusoire et qu'imagination pure. L'intuition, par laquelle je m'étais flatté de prendre possession de l'existence n'est, aux yeux de la raison, qu'un événement passager de mon existence individuelle. L'Idée posée, toute pensée s'y plie; l'Idée niée, toute réalité se trouve niée du même coup.
Il est vain de chercher à unir, de prime abord, en une synthèse cohérente et parfaitement équilibrée, les richesses diverses, et qui ne sont peut-être pas toutes d'un bon aloi, que roule pêle-mêle le flux de la conscience. Une synthèse aussi hâtivement constituée manquerait inévitablement de tout fondement solide. De même que l'ascète châtie son corps, nous devons châtier notre conscience. La conquête de la Pensée est au terme d'une réforme de nos pensées.
Il n'y a pas que l'ascétisme dos sens. 11 est une manière d'ascétisme intellectuel, lequel consiste à nous détourner de l'apparence, quelque séduisante qu'elle soit, au bénéfice de la seule essence, à négliger le contenu varié et diversement coloré de nos pensées pour ne considérer que la forme qui leur est commune, à différer enfin l'épanoui ssement de nos facultés et de nos talents trop multiples jusqu'au moment où nous aurons connu avec une parfaite clarté la nature et le p^ouvoir de l'esprit. Cet ascétisme subordonne l'actio]!
au savoir, le culte de la nature à l'intelligence de ses lois, la beauté à la vérité, la vie à l'éternité. Dociles k ses commandements, nous sacrifions une liberté apparente à une nécessité profonde, espérant trouver en celle-ci le fondement d'une autonomie véritable.
De même que l'ascétisme religieux ne vaut que par la foi ardente qui l'inspire, ainsi l'ascétisme intellectuel porte inévitablement la marque de la raison. Nul ascétisme n'est une fin en soi. Ce n'est pas à l'aventure que l'on entreprend de se châtier et que l'on se détourne de tout ce qui donnait à la vie son lustre et son pris ! L'ascétisme veut être une discipline, il enveloppe une méthode. Cette méthode, que l'ascétisme intellectuel postule, la raison s'engage à nous l'apporter. Elle s'appelle la dialectique.
Au résumé. La réflexion succède spontanément et, dirai-je, impitoyablement à l'enthousiasme des premières affirmations. Au cours du développement normal de la conscience, un moment initial, d'essence lyrique, appelle à sa suite un moment réflexif, dont rinquiétude fait le fond. La raison n'intervient qu'ensuite. Elle corrige les écarts de la réflexion; elle énonce les règles de cette discipline ascétique que la dialectique suppose comme ija condition préalable. Le développement organique du rnomcnî réflexif est purement rationnel.
Si donc le moment réflexif s& suffit à lui-m^'ic^
et que la réforme de la conscience s'accomplisse dans les cadres de la pensée réfléchie, c'est à la raison qu'il en faut faire honneur. Si, au contraire, la dialectique se montrait inférieure à sa tâche, on serait en droit de s'affranchir des lois de la raison, voire même de tenir pour vain l'ascétisme intellectuel, mais on ne serait aucunement libéré de l'inquiétude, ni de l'obligation de châtier la conscience pour la réformer, et l'on verrait le châtiment de la conscience se présenter comme l'exigence suprême d'une pensée tragique en son fond. Le premier devoir d'une pensée sincère est se déployer, jusqu'à les épuiser, les multiples ressources de la réflexion rationnelle.