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CHAPITRE PREMIER

La philosophie, dans son acception la plus étendue, n'est pas autre chose que l'expression la plus complète de l'activité spirituelle la plus ample. Elle naît de l'effort par lequel l'homme, après s'être arraché aux illusions des apparences changeantes, tente de porter la réajité à son plus haut exposant. Elle coïncide avec la réforme de la conscience, qu'elle achève et dont elle recueille le fruit.

Envisagée sous cet angle extrêmement large, la philosophie n'est qu'activité pure, et ne comporte aucune certitude particulière. Elle ne connaît d'autre principe moteur que l'inquiétude. Si l'activité du philosophe l'emporte sur celle du savant ou de l'artiste, ce n'est aucunement par la certitude de ses résultats, mais uniquement par la grandeur de son dessein. Le philosophe se préoccupe principalement d'embrasser dans son ensemble la vie de l'esprit et de découvrir, sous la trame serrée des éléments secondaires qui le dérobent à nos regards, le fait primitif, quel qu'il soit, dont tout le reste dérive. La philosophie, ainsi conçue, peut être art autant et plus que science. Elle n'a de méthode que celle qu'elle se donne, si par hasard elle s'en donne une. Elle enveloppe quelque chose d'essentiellement aventureux, et il est possible qu'elle ne soit qu'avai-

ture. Mais, science certaine ou sagesse avenlureuse, la philosophie demeure la mission suprême de la pensée, et constitue l'indispensable couronnement de l'effort humain.

Autre chose cependant est de donner de la philosophie une définition générale, qui s'applique également à toute espèce de philosophie, autre chose de former l'idée claire d'une attitude philosophique déterminée. Et sans doute il y a incompatibilité entre la réflexion méthodique et une aventureuse sagesse. Celle-ci ne doit élever la voix que lorsque l'autre s'est tue, soit qu'elle ait atteint les limites qu'elle s'interdit de franchir, soit qu'elle n'ait pu se constituer en un corps de doctrines harmonieuses. Il n'est d'-aventure permise que dans le plan de la pensée tragique. Ou la philosophie, aventureuse en désespoir de cause, est tout ce que l'on veut, hors connaissance certaine, ou elle est rationnelle dans son principe comme dans sa méthode.

La philosophie rationnelle est celle qui, anxieuse de se constituer en méthode et de se présenter comme science, érige en principe des choses ce qui est leur loi commune et leur commune mesure. Aussi bien la méthode philosophique requiert, dès le principe, une connaissance distincte de la voie à suivre, cette connaissance ne consistât-elle que dans une anticipation de la réflexion, et demeurât-elle sujette à revision. Mais où trouver cette donnée initiale, sinon dans ce qui constitue le caractère commun de tout donné, et se rencontre à la fois « dans le tout et dans la partie >-> ? C'est pourquoi, docile aux premiers enseignements de la pensée réfléchie, j'identifierai, jusqu'à plus ample informé, philosophie rationnelle et philosophie. Par-

lant en philosophe, je dois parler d'abord en rationaliste.

La philosophie n'entreprend la réforme de la conscience que parce qu'elle se croit sûre do la mener à bien. Elle sait d'emblée où elle va, et ne doute pas qu'elle ne découvre à point nommé le principe inébranlable d'une certitude définitive. Parce qu'elle soustrait délibérément tel mode privilégié de pensée à la juridiction, sinon du doute, du moins de l'inquiétude, celle-ci, est à ses yeux, moins un tourment qu'une promesse.

Toute philosophie rationnelle postale l'intelligibilité des choses. Elle demande qu'il soit possible d'ordonner les aspects successifs de la pensée, et partant de la réalité, suivant les puissances croissantes d'une même variable, dont l'expression première s'impose par sa claire sim.plicité. Sans une hiérarchie de concepts, il n'est pas de méthode concevable. Mais la philosophie ne veut pas d'axiome ! N'entreprend-elle pas de rendre compte de la totalité du réel, et ne s'interdit-elle pas, en conséquence, toute supposition concernant l'ordre et la connexion des choses ? Comment concilier ces deux exigences égales, et en apparence contradictoires, de la réflexion ? Il est une manière de les concilier, et sans doute il n'en est qu'une : c'est de démontrer chemin faisant ce que l'on n'a pu éviter de poser antérieurement à toute démonstration. La philosophie fait nécessairement cercle, et c'est cette forme circulaire qu'elle revêt inévitablement qui la constitue en système. Le problème connu sous le nom de « cercle cartésien » n'est pas particulier au cartésianisme : il n'est que l'expression singulière d'une difficulté

plus générale, dont la philosophie se doit de donner la solution, et que Hegel eut le mérite de mettre en pleine lumière.

L'idée de système est essentielle à la philosophie. Celle-ci doit suivre la raison aussi loin que la raison la peut porter. Une philosophie imparfaitement systématique ne serait qu'un subterfuge, auquel on ne devrait se résigner que si l'entreprise systématique restait en suspens. S'il faut philosopher, il faut raisonner. L'empirisme conséquent irait à la négation de toute philosophie, ce dont le pragmatisme paraît enfin s'être avisé. Volontarisme, au fond, n'est qu'empirisme, encore qu'il soit un empirisme d'espèce supérieure, qui fait à la raison sa part, et qui oppose aux déterminations de l'entendement, en les groupant sous le terme général de volonté, tous les éléments irréductibles au concept que l'activité mentale paraît envelopper. Et si même il fallait, en fin de compte, se libérer de l'idée de système pour demander à une intuition le secret de l'existence, on ne pourrait éviter cependant de recourir d'abord à des considérations d'ordre rationnel. Comment définir l'intuition, si on ne l'oppose au concept ? Pour faire court, toute philosophie qui ne se résigne pas à n'être qu'une aventure spirituelle apparaît solidaire à quelque degré des postulats du rationalisme, postulats que seul un rationalisme avoué et conséquent, revêtant la forme systématique, peut espérer justifier en dernière analyse, en les mettant à leur rang dans l'ordre des notions. A la rigueur, il n'y a pas de milieu entre rationalisme et scepticisme.

Systématique parce que rationnelle, la philosophie est derechef rationnelle parce que systématique, mais

elle l'est en un sens nouveau. Le passage du prennor au second sens du mot rationnel constitue pour la philosophie une épreuve décisive à laquelle elle ne peut se soustraire. Il s'agit pour elle de résoudre le problème du (( cercle philosophique », et de fonder en raison l'idée de système elle-même. L'Idée, à l'origine forme et commune mesure des choses, doit apparaître enfin comme ce qui fait leur substance et leur moelle. Or, la pensée réfléchie réussit-elle à franchir ce tournant redoutable ? Autrement dit, la dialectique trouve-t-elle un fondement inébranlable, et l'idée de système est-elle pleinement intelligible ?

Toute philosophie complète comporte deux moments capitaux. Le premier de ces moments consiste dans la démarche que je viens de définir : c'est celui au cours duquel la dialectique prend possession de sa loi organique et de son principe suprême. L'autre moment amène la position de l'existence en vertu de l'essence, et la définition de l'être par le connaître. D'où il suit que l'on peut formuler, en ce qui concerne le rapport du problème ontologique au problème logique, deux hypothèses extrêmes : ou bien, celui-ci résolu, la solution de l'autre suit aussitôt; ou bien, l'un comme l'auitre demeure insoluble. Si la première hypothèse se vérifie, l'idéalisme rationnel est le vrai; si la seconde se confirme, les conséquences les plus graves ne peuvent manquer d'en résulter pour la philosophie. Une seule chose est, dès à présent, certaine : la question des fondements de la dialectique est le problème capital de la philosophie rationelle, le problème dont la folution doit décider du sort de la philosophie entière.

Le rationalisme est la philosophie de l'Idée : celleci est au cœur des choses, et son unité innombrable est la loi suprême de l'Univers. Mais l'Idée, que toute réflexion suppose, n'apparaît dans sa pureté qu'au terme d'une réflexion très poussée. La conquête de l'Idée est donc la démarche capitale et la tâche la plus pressante du rationalisme.

L'analyse de la connaissance est à Torigine de toute philosophie. La critique, en effet, n'engendre pas la connaissance, mais la trouve constituée, et la fouille en ses fondements. Nul empirisme, d'ailleurs. Autre chose est d'invoquer le contenu de l'expérience pour en induire une conception inévitablement fautive de l'Univers; autre chose de s'élever, par la méthode régressive, de la représentation donnée aux lois de toute représentation.

L'analyse régressive ou critique, dont il s'agit ici, se distingue nettement de cette méthode analytique que définit la logique classique, et que pratique spontanément la raison commune. A la différence de cette méthode analytique vulgaire, notre analyse va moins du tout aux parties qu'elle ne remonte du donné complexe à ses conditions logiques. Elle constitue une véritable dialectique : l'on ne doit pas hé'^îiter à lui donner le nom de dialectique régressive, qui est le sien.

La dialectique régressive, cependant, appelle à su suite une démarche complémentaire de la réflexion. Cette démarche ou celte méthode complémentaire.

l'idéalisme raiionnel croit la trouver dans un retour progressif du simple au complexe, autrement dit, dans une dialectique synthétique ou constructive. La réunion de ces deux dialectiques, inverses et complémentaires, constitue un système achevé.

Le système, ainsi conçu, comporte en principe deux expositions d'un même objet, l'une régressive, l'autre synthétique. Il est juste, toutei'ols, que l'on accorde la place la plus large au mode d'exposition le plus concluant. Aussi est-ce la dialectique progressive qui apparaît finalement en pleine lumière, l'analyse critique se trouvant en fin de compte réduite à sa plus simple expression, et pouvant demeurer presqiîe entièrement sous-entendue. Après avoir préparé la synthèse, l'analyse s'efface devant elle. Que si l'on voulait, au contraire, par une excessive défiance à l'égard de l'esprit de système, se maintenir dans les limites d'une philosophie simplement critique, on risquerait fort de ne s'élever jamais î\ la pleine intelligence de l'univerikl et du nécessaire. Les catégories — qui ne sont pas autre choses que les rapports universels qu'implique tout acte de connaissance, — - les catégories se rencontrent à coup sûr au terme de l'analyse. Mais l'analyse qui les découvre est impui^^sante à les enchaîner.

L'enchaînement des notions suppose une loi de liaison nécessaire, un principe d'ordre et de progrès que l'analyse ne peut ni formuler ni mettre en œuvre. La synthèse est l'organe indispensable de la dialectique. D'où il suit aussitôt que le problème du fondement de la dialectique, qui constitue le moment capital du rationalisme, se réduit, en dernière analyse, au problème de la possibilité de la synthèse. Qui veut le résoudre

doit s'attacher à présenter sous une forme parfaitement convaincante le passage de l'analyse à la synthèse, et s'efforcer de pénétrer jusqu'en ces régions reculées de la pensée où s'élabore, par la mystérieuse vertu de la raison, la loi du procès synthétique.

Le rationalisme est la philosophie de l'ordre et de la mesure. L'ordre est la raison même, et la mesure est le moyen terme grâce auquel l'ordre s'impose aux phénomènes. 3îais le rationalisme veut être une philosophie de la synthèse. Or, la synthèse est selon l'ordre progressif ce qu'était la mesure selon l'ordre régressif. Non contente de procéder du connu à l'inconnu, la synthèse s'élève du simple au complexe, en sorte que les déterminations concrètes s'ajoutent de proche en proche aux rapports intelligibles, et que l'esprit achevé se trouve posséder à la fois la plénitude de l'Etre et l'intelligibilité de l'Idée. C'est dire que la synthèse ne doit supposer que l'ordre. Que si elle impliquait, si peu que ce fût, une connaissance préalable du monde phénoménal, la dialectique synthétique ne serait plus qu'une analyse retournée. Mais est-il possible de faire jaillir le procès synthétique de la seule considération d'un ordre purement rationnel ? La notion de synthèse n'enveioppe-t-elle pas, outre l'idée d'ordre, le concept de quelque altération que l'on apporterait à cette idée pour l'adapter à sa mission nouvelle ?

Les catégories constituent forcément un système. Lors même que l'on renonce à les déduire ou à les enchaîner, on ne manque pas de reconnaître qu'elles s'appellent les unes les autres, et de les ordonner en quelque manière. Autrement dit, les catégories sont

relatives les unes aux autres. Par où il est évident qu'elles se présentent comme les moments d'une catégorie suprême : la Relation. La Relation ofit, parmi les notions, celle qui fait la loi à toutes les autres. Ne constitue-t-eile pas le moyen terme tout indiqué entre les idées d'ordre et de synthèse ?

Prenons garde, pourtant, que la relation ne se conçoit pas sans quekiue ambiguïté. Elle suppose des termes, qu'elle unit. De même que le mouvement de l'esprit, ainsi que l'a si clairement aperçu Platon, appelle le repos de la pensée sm' des Idées immuables, de même encore que, dans l'ordre de l'étendue, l'intervalle ne va pas sans limites, ainsi la Relation, prise en sa généralité abstraite, réclame ces éléments fixes et déterminés que sont les termes. Or, le terme, comme tel, est par nature irrationnel, il constitue une manière d'aJosolu et, pris en soi, se complaît dans l'isolement. C'est dire que l'on ne doit pas s'en tenir au dualisme de la relation et du terme. Des deux, c'est évide^nment celui-ci qu'il convient d'éliminer. Mais comment l'éliminer, sinon en le résolvant à son tour en rapports ? Pour qui ne veut pas en revenir à la doctrine, empirique au fond, des genres séparés, le concept et, à plus forte raison, le terme comme tel, doivent faire place au Rapport. La relation, source vive de rapports, engendre de proche en proche ses propres termes. Mais si, d'une part, h Relation demeure imprécise et indéterminée aussi longtemps que Ton n'a pas assigné de limites fixes à Tintervalle qu'elle constitue et que, d'autre part ces termes, ou limites ne soient intelligibles qu'en fonction de la relativité pure, comment former une idée, je ne dis pas seulement

flaire, mais claire cl disUucle de la Relation ? Telle <?st l'ambiguïté de c-;:;tte nolion. La Relation veut cire à la fois thèse et synthèse, et ne réussit à être parfaitement ni l'une ni l'autre. Ella ne saurait créer un lien nécessaire entre l'ordre et la synthèse.

Evitons, en conséquence, d'accorder une importance trop gî'ande à la Relation envisagée en elle-même, et portons notre attention sur l'ensemble ou sur <( l'ordre des relations ». — Mais Tordre, à son tour n'est qu'une relation parmi- d'autres relations ! — Il est vrai. Aussi dira-t-on fort justement que l'Ordre et la Relation s'impliquent mutuellement, et constituent deus aspects complémentaires et inséparables d'une même nécessité idéale. Sans doute est-il impossible de préciser davantage.

Ainsi, pas plus que la Relation, l'Ordre n'est une catégorie aux contours définis, à la signification précise. La considération de la Relation appelle celle de l'Ordre, et celle-ci nous ramène à celle-là. Ni la Relation, ni l'Ordre lui-môme ne nous met sur la trace de ce type d'ordre particulièrement précis et fécond mais, — il n'en faut plus douter à présent, — imparfaitement rationnel qu'est la synthèse. La raison pure ne nous apporte pas le principe d'une dialectique synthétique. Bien qu'il constitue, et sans doute parce qu'il constitue l'idée claire par excellence, l'ordre n'est pas une idée claire et distincte. C'est que la clarté de l'idée suit immédiatement de son intelligibilité, tandis que la distinction suppose la différenciation d'éléments hétérogènes, et qu'il n'est pas de l'essence de la raison de poser, de son propre raouvem^ent, une hétérogénéité déterminée. Or, sans différenciation, point d'opposi-

lion; sens opposition, point de synthèse. Par où il apparaît que la synthèse, principe de l'enchaînement des Idées, se présente elle-même comme le résultat d'une dialectique implicite que l'on tenterait vainement de fonder en raison.

Dans cette synthèse avant la lettre, la raison pure n'apporte que la thèse — et peut-être est-ce trop préciser encore que de caractériser ainsi son apport, — tandis que l'antithèse trouve, en dernière analyse, son origine dans une expérience plus ou moins adroitement sollicitée.

En deux mots : la dialectique postule ce qu'il serait nécessaire qu'elle construisît. L'idée de système implique contradiction. Il n'est pas de connaissance certaine.

Ce n'est pas, à vrai dire, la science positive qui pâtit en premier lieu de l'échec de la réflexion rationnelle. La science étudie les phénomènes et leurs lois, lesquelles sont essentiellement relatives, et demeurent constamment sujettes à revision. Quelques réserves qu'il faille faire sur la signification dernière et sur la valeur de la science, la forme de l'explication scientifique reste sauve. Il n'est pas nécessaire, pour que la science soit possible, que les notions sur lesquelles elle opère soient rigoureusement enchaînées et dérivées d'un principe unique ; il suffit, pour que la théorie scientifique possède cette cohérence qui est la marque formelle de sa portée explicative, qu'il soit permis, à mesure que s'accroît la complexité de nos connaissances, de rendre plus souples et plus subtils les rapports qui subsistent entre les notions fondamentales. Or, c'est ce qui demeure toujours permis, et s'accomplit lo plus souvent

en substituant à un rapport unilinéaire donné des rapports plurilinéaires, issus d'une analyse plus poussée. En d'autres termes, et pour faire court, la déduction scientifique par excellence est la déduction régressive, au lieu que la science première exige impérieusement une déduction progressive qui soit une manière de déduction absolut. Partie de l'expérience, la science aboutit à une expérience nouvelle : elle ne s'enquiert aucunement de l'essence des choses. C'est donc la philosophie seule qui se trouve atteinte par la contradiction qu'enveloppe tout rationalisme. S'il n'est pas de connaissance certaine du concept, il n'est pas de démarche ontologique valable. Lïntuition elle-même se trouve en quelque sorte écartée par la question préalable. Ce qui passe l'Idée, nécessairement la pose et la suppose : toute philosophie suit les destinées de l'idéalisme rationnel.

La philosophie, s'il faut en croire les analyses qui précèdent, ne rend compte ni des ses principes fondamentaux ni de ses postulats essentiels. Il lui est interdit de se constituer en méthode et de se présenter comme science. Mais n'est-ce pas dans le but avoué de s'ériger en connaissance certaine que la philosophie rationnelle se hâte de couper court à l'inquiétude ? Qu'est-ce à dire sinon qu'il est vain de vouloir imposer des limites à l'inquiétude, et que l'insincérité intellectuelle, relative sans doute, mais flagrante, qui est à l'origine de toute philosophie spéculative, porte avec soi son châtiment et n'a pas même l'excuse de la fécon-

dite ? Lu dialectique est stérile : la pensée est tragique en son fond; elle est aventureuse. La philosophie spéculative, qui veut être l'antidote de l'esprit d'aventure, n'est elle-même qu'aventure.

L'histoire des doctrines fait partie intégrante d'un système achevé. Elle retrace, en le déroulant dans le temps, ce même mouvement de l'esprit que la dialectique considère sous l'angle de l'éternité. Telle est la conception de l'histoire dans le hegelianisme, ce système des systèmes. Inversement, si la philosophie n'est qu'aventure, l'histoire de la philosophie est le récit de cette aventure : elle raconte le drame d'une pensée qui, pour avoir méconnu sa nature propre et s'être efforcée de revêtir la forme de la raison, se heurte à des obstacles de plus en plus insurmontables. C'est pourquoi l'aventure spéculative est la révélation la plus éclatante du caractère tragique de la pensée, que l'on y voit naître de sa propre négation. L'histoire des grands systèmes constitue de la sorte, en même temps que la contre-épreuve obligée de la critique qui précède, l'indispensable préparation de la démarche libératrice de la pensée où doit aboutir la réforme de la conscience.

Je chercherai, d'une part, à retrouver au cœur des grandes doctrines philosophiques ces mêmes ferments de dissolution que l'idée toute générale de système m'a paru envelopper, et d'autre part à découvrir, au fond de l'aventure spéculative, quelque encouragement à poursuivre, avec une ardeur nou^•elle, l'éternelle aventure.

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