III. — Luther écrivain et poète
IV. — La Réforme Scandinave, néerlandaise, anglaise. — Stérilité littéraire. — Le Smplicissinius, — La Bible.
Ce qui frappe avant tout clans Luther, c'est l'Allemand et le plébéien. « Je suis fils d'un paysan, nous ditil ; mon père, mon grand-père, mon aïeul furent de purs paysans, mon père est allé à Mansfeld où il est devenu mineur : c'est de là que je suis. » Or les paysans de la Thuringe sont une race forte et dure , duriim genns. Le père de Luther se nommait Jean ; sa mère, Marguerite : il a gardé ces noms dans la liturgie qu'il a rédigée : « Jean, veux-tu Marguerite pour ta femme? — Mar-
guérite, veux- tu Jean pour ton mari (1) ? » La maison était pauvi'e : la mère portait du bois sur son dos, le père avait la main rude; pour une noix volée, le petit Martin fut un jour battu jusqu'au sang. Pas d'homme d'église au logis : celui qui veut tenir sa maison propre, disait le chef, doit laisser dehors les prêtres et les moines (2) : quant aux écoles, c'étaient alors de vraies prisons, des enfers où les enfants subissaient tous les supplices; le petit Martin reçut le fouet quinze fois dans une seule matinée : c'est lui qui le dit.
A treize ans (1497) il fut envoyé à Magdebourg chez les frères de la vie commune ; en allant de Magdebourg à Eisenach, il chantait à la porte des maisons en demandant l'aumône. A Eisenach, il eut quelques bonnes journées; on le mit ensuite à l'université d'Erfurt où il apprit du latin et quelque chose d'Aristote, mais point de grec ni d'hébreu. Son père le vouait au droit ; cependant, malgré son père, il entra un beau jour dans un couvent d'Augustins (1505). Il avait vu, tout près de lui, tomber la foudre ; un de ses amis avait péri de mort violente ; sa mère croyait aux mauvais esprits, à la magie noire. Martin lui-même, parvenu à l'âge d'homme, n'attaqua point ces superstitions et ne brûla pas de sorciers. L'influence maternelle, la musique et la poésie, l'ébranlement de l'imagination le prédisposaient au cloître. Il y entra donc, l'âme éperdue, et connut ces tempêtes intérieures où tant d'esprits ont naufragé. Les macérations le rendirent malade : un jour on le trouva couché, comme
(1) Hans, will tu Grcten zum ehelichen Gemahl haben? G-rete will tu Hans zum ehelichen Gemahl haben ?
(2) Wer wil haben rein sein Haus,
Der behalt Pfafifan und Monche di-auss.
LUTHEE. 3
mort, sur le plancher ; la musique seule put le ramener à la vie. Les remords le hantaient avec une obsession implacable. «. Moi qui vivais en moine, sans reproche, je me trouvais devant Dieu grand pécheur, très inquiet de conscience, et ne me sentais pas la force de l'apaiser. Je ne l'aimais pas, je le haïssais même, ce Dieu juste qui châtie les pécheurs, et, dans un muet blasphème, ou plutôt dans un murmure énorme, je m'irritais contre Lui. »
Quoi ! le fils du néant t'a-t-il demandé l'être, Ou l'a-t-il accepté?
C'est le cri de rébellion que tout homme qui pense a poussé à son heure. Après la crise, les uns s'en vont, les autres reviennent : chez ceux-ci (Luther en était) la foi combattue se fortifie dans la lutte et subjugue l'âme entière pour l'éternité. Frère Martin fut appelé à Wittenberg ; en 1511 il fit le voyage de Eome. Partant à pied, avec un viatique de dix florins, il erra de couvent en couvent, traversa l'Allemagne en six semaines et atteignit en automne le sol italien. Voici le nord et le midi en présence : deux races diverses, deux manières de croire, de sentir et d'agir, deux rehgions déjà dans l'unité catholique non encore entamée. En Italie, enchanté de la nature, le frère Martin fut révolté par les hommes « rusés, fourbes, sans foi l'un dans l'autre ; » menant une vie fastueuse jusque dans les cloîtres où a l'on mangeait les jours de jeûne plus qu'en Allemagne dans les plus riches banquets. » Sa foi cependant demeura intacte. En approchant de Rome, il s'écria : ce Salut, Eome la sainte, trois fois sainte par le sang des martyrs versé dans ton sein. » Il admirait dans l'antique cité les ruines écrasées
SOUS les souvenirs, mais ce qui l'attirait surtout, c'était la cité catholique. « Quand j'arrivai à Eome, fou de sainteté, je parcourais toutes les églises et toutes les cryptes, je croyais tous les mensonges qu'on y débitait. J'y ai dit bien des messes, et j'avais comme un chagrin de ce que mon père et ma mère vécussent encore. Avec quelle joie ne les aurais-je pas tirés du purgatoire par mes messes, mes œuvres et mes prières ! Il court à Rome un proverbe qui dit : « Heureuse la mère pour qui son « fils dit la messe un dimanche soir dans l'église de (( SaiuL-Jean. » Avec quel bonheur n'aurais-je pas sauvé la mienne ! (1) »
C'était donc une âme naïve et pieuse : on comprend ses tristesses en voyant la Rome de ce temps-là. Tandis qu'il disait une messe, les autres prêtres, plus expéditifs, en débitaient sept, en se jouant. Ces plaisantins raillaient les Écritures, les sacrements, le pain et le vin de la communion que plus d'un prêtre consacrait en mâchonnant ce blasphème : Panis es etpanis manebis, viniim es et vinum mmiebis, « pain tu es, pain tu resteras ; vin tu es , vin tu resteras. )) Tous les péchés, même les plus infâmes, étaient commis sans honte et sans péril ; « s'il y a un enfer, disait-on, Rome est bâtie dessus. » Enfin après un mois de séjour, tout au plus, Luther quitta l'Italie, très scandalisé, non pourtant jusqu'à la rébellion, croyant obstiné, catholique fidèle, pensant peut-être, avec le juif de Boccace, que, pour tenir encore avec de pareilles mœurs, cette religion devait être de Dieu.
Il n'en était pas moins déjà remué jusqu'au plus profond du cœur par cette parole du prophète Habacuc
(1) Félix Kuhn, Luther , sa vie et son œuvre, trois vol. 1884.
répétée par l'apôtre Paul : « Le juste vivra de sa foi (1). » L'âme de Luther avait l'avidité de croire, ce Je frappai chez Paul, anxieux de savoir ce que Paul voulait... Je commençais enfin à comprendre que la justice de Dieu est celle en vertu de qui le juste vit par don de Dieu, c'est-à-dire vit de foi. Ici je me sentis comme renaître et entrer au paradis à portes ouvertes. »
Survint l'affaire des indulgences, parfaitement justifiable au point de vue des Eomains : il s'agissait pour eux d'achever la basilique de Saint-Pierre et de tailler de la besogne à Kaphaël. Mais les Allemands qui donnaient leur argent ne tenaient d'aucune sorte à peupler Rome de chefs-d'œuvre ; quant à Luther, il voyait dans la vénalité du pouvoir ecclésiastique le contraire de la grande idée proclamée si haut par le prophète Habacuc et l'apôtre Paul, (c Le juste vivra de sa foi, » donc il ne vivra pas de ses œuvres, encore moins en vertu d'acquittements humains , d'absolutions achetées à prix d'or. Cette fois Luther n'y tenant plus, afficha ses fameuses thèses contre l'abus des indulgences. Premier acte d'émancipation, bien timide pourtant ; le frère Martin s'en remettait au jugement de Dieu et de l'Église, « car, disait-il, je ne suis pas si téméraire que je mette les opinions de moi seul au-dessus des opinions de tous, ni si stupide que je mette la parole de Dieu au dessus des fables conçues par l'humaine raison. »
Les thèses firent un bruit énorme dont le moine fut surpris, peut-être alarmé. Quant à Léon X, qui avait succédé à Jules II , il ne parut pas s'inquiéter de la première attaque : « Ces thèses, lui a-t-on fait dire, sont
(1) Hab. II, 4. — Rom. I, 17.
l'œuvre d'un Allemand ivre ; quand il aura cuvé son vin, il changera d'avis. » — ce Ces gens-là sont pleins de ^in doux, y> avait-on dit pareillement des apôtres (Actes, ii, 13). Cependant un procès fut intenté à Eome contre Luther qui n'y comparut pas, et qui écrivit doucement au pape. Il regrettait la propagation bruyante de ses thèses qui étaient allées trop vite et trop loin. Mais que faire maintenant ? Pouvait-il les reprendre ? Il était donc forcé, bien malgré lui, de tenir bon , lui sans esprit , sans savoir, pauvre oie obligée de crier parmi les cygnes : me anserem strejjere mter oïores. Il finissait par se prosterner aux pieds du pontife : « Donnez-moi la vie ou la mort, appelez, rappelez, approuvez, réprouvez comme il vous plaira, je reconnaîtrai votre voix, la voix du Christ qui en vous réside et parle. » Puis sa tête courbée se redrestait brusquement : il osait dire que l'excommunication ecclésiastique ne pouvait exclure de cette communion intérieure, spirituelle qui consistait dans l'union avec Dieu, par la foi, l'espérance et la charité. Il ne savait pas , disait-il encore, que l'Eglise existât virtuellement ailleurs qu'en Christ, et il allait jusqu'à proclamer avec saint Augustin , que seules les saintes Ecritures étaient des livres canoniques. Audaces étranges où il pouvait s'aventurer sans trop de péril, soutenu qu'il était par son ordre religieux, par l'Electeur de Saxe et par l'université de Wittenberg, qui l'avait nommé docteur. Aussi n'allat-il pas à Rome ; ses patrons firent valoir auprès du pape la santé faible du moine et les dangers du long chemin. Luther se rendit seulement à Augsbourg pour se justifier auprès du cardinal Caïetan, légat pontifical en Allemagne (1518). Ce voyage l'alarma, c'est lui qui l'avoue : il croyait aller an supplice et redoutait l'opprobre qui en
retomberait sur ses parents. Mais ce qui le tourmentait le plus, c'était le doute, ce Suis-je dans la grâce de Dieu ? » A Augsbourg cependant, il se tint droit et refusa de rien rétracter à moins qu'on ne le combattît par la Bible. Or Caïetan n'ayant à lui opposer que des décrets pontificaux ou des témoignages de théologiens officiels, fut réduit à renvoyer Luther qui s'en alla en laissant derrière lui deux lettres : dans la première, il promettait de devenir plus tranquille ; dans la seconde, il en appelait du pape mal informé au pape mieux informé. Sur le point de conscience il restait inébranlable. En vain la timidité des uns, la frivolité des autres le poussaient à la rétractation. « Qu'attends-tu de ta résistance, et qu'espères-tu donc ? que l'Electeur prenne pour toi les armes ? — Non, sans doute, et je ne le désire pas. — Alors, où te réfugieras-tu ? — Sul) codo, sous le ciel. »
C'est ainsi qu'il marchait dans la révolte. A la fin de l'année (1518) il couvait déjà quelque projet de fuite, pour ne pas compromettre son prince, l'Electeur. Alors le pape essaya de la manière douce. Un camérier secret , Charles de Miltitz, vint en Allemagne et, invitant le moine à dîner, l'embrassa chaudement et le mouilla de pleurs (baiser de Judas, dit Luther, larmes de crocodile). Tout ce que put obtenir ce négociateur, ce fut une nouvelle lettre au pape Léon X. Le frère Martin s'y proclamait très humblement ce lie des hommes et poussière de la terre, » et ne mettait au-dessus de l'Eglise, à laquelle il ne voulait pas toucher, que Jésus-Christ , Seigneur de tous. Il ajoutait toutefois qu'en se rétractant, il rendrait un mauvais service à cette Église. Une seule concession lui était possible, et il la ferait très volontiers, c'était de se taire dorénavant sur les indulgences... pourvu que ses
adversaires voulussent bien, de leur côté, contenir leur déclamations ampoulées, co?itmeant suas vanas ampul- Jas,
Après Miltitz, vint le docteur Eck de Leipsig : « La papauté est-elle d'institution divine ou humaine ?» — Humaine, répondit Luther. Alors Eck, adroitement, le traita de hussite ; les hussites étaient mal vus en Saxe où leur hérésie avait fait couler des flots de sang. Non moins habile, Luther se tira d'embarras en s'abritant derrière les Pères de l'Eglise grecque, lesquels ne s'étaient jamais soumis au pontife romain, oc On me calomnie en me représentant comme l'ami et le patron des hérétiques hussites... Jamais je n'ai aimé ni n'aimerai le schisme... Je n'ai prétendu établir qu'une chose, et je prie tout chrétien pieux d'y bien réfléchir. N'est-ce pas une criante injustice que de repousser de l'Eglise et de chasser du ciel où ils sont, tant de milliers de martyrs et de saints qui pendant quatorze cents ans ont illustré l'Eglise grecque ? » Et il répéta le même jour, dans la séance de relevée (5 juillet 1519) : ce II n'est pas nécessaire au salut de croire que l'Eglise romaine prime les autres Eglises. — Qu'importe que Wiclef ou Jean Huss ait dit cela ? Je sais que Grégoire de Nazianze, Basile le Grand, Épiphane, Cyprien et un nombre infini d'évêques grecs n'out pas cru à cette primauté, et sont sauvés néanmoins. Il n'appartient ni au pape ni aux inquisiteurs de faire de nouveaux articles de foi. Ils n'ont qu'à juger selon la foi établie. y>
Cette dispute de Leipsig fut très intéressante dans l'histoire de la Réforme ; Eck se crut vainqueur et coucha sur le champ de bataille, mais toute la jeunesse fut pour Luther qui, dans le feu de la lutte, avait brûlé
ses vaisseaux. Cependant Eck, tenace jusqu'à l'imprudence, voulut agir à Rome et obtenir l'excommunication de l'hérétique ; pour son malheur et celai de l'Église, il y arriva. On n'attendait que ce coup pour déclarer le schisme. Luther s'était déjà lancé dans le mouvement qui, provoqué par Hutten, entraînait l'Allemagne. Pour Hutten, qui traitait la question humainement, il s'agissait de lever toutes les forces de la nation : « Ensemble nous établirons et nous défendrons la liberté de tous, ensemble iious délivrerons la patrie de tous les esclavages qui l'accablent. » Ces mots de patrie et de liberté retentissaient fortement à l'oreille de Luther : ce Les dés sont jetés, écrivit-il à Spalatin, je méprise Rome, et ses faveurs, et ses colères. Jamais je ne me réconcilierai avec eux. Qu'ils condamnent ou brûlent mes livres, à mon tour, à moins qu'il n'y ait plus de feu au monde, je condamnerai, je brûlerai tout le droit papal, ce serpent à mille têtes des hérésies. Il faut en finir avec l'humilité. ))
Et il tint parole. La fameuse bulle Exsurge Domine (en fort beau latin) qui excommuniait Luther fut lancée le IG juin 1520. Elle n'éclata en Allemagne que trois mois après ; dans l'intervalle, les pamphlets les plus terribles avaient paru, notamment cette fameuse adresse enflammée par le souffle ardent de Hutten : « A la noblesse chrétienne de la nation allemande touchant la réforme de la chrétienté. » L'insurrection était déjà déclarée et l'art s'en mêlait : les peintres illustraient rœu\Te du rebelle, les imprimeurs se soulevaient, les maîtres chanteurs poussaient des cris de guerre ; enfin le 10 décembre (1520), la bulle du pape fut jetée au feu devant une porte de Wittenberg. Ce fut un acte solennel et public : le peuple et l'Université en corps assistaient au
spectacle. Avec la bulle, périt dans les flammes tout le droit canon. La réforme était faite.
Encore un peu de temps et nous irons à Worms. Charles-Quint, le nouvel empereur, ne voulait pas être l'aveugle instrument du saint-siège, ni sacrifier Luther sans l'avoir entendu. L'Allemagne était d'ailleurs à ménager, notamment la Saxe et son prince. Il convenait donc de commencer par les moyens doux ; une diète fut convoquée à "Worms, et Luther, protégé par un sauf-conduit, reçut l'ordre d'y comparaître ; il n'hésita pas, malgré les conseils inquiets de ses amis, ce J'irai à Worms, s'écria-t-il, dût-on m'y traîner malade. » Cependant , en quittant Wittenberg, il dit au doux Mélanchthon : « Si je ne reviens pas , frère, ne cesse point d'enseigner et demeure ferme dans la vérité. Puisque je ne pourrai plus rien, travaille à ma place. Qu'importe que je meure si tu vis ? »
En route il reprit courage et s'exalta par des défis superbes : « Quand ils allumeraient de Worms à AYittenberg un feu dont les flammes monteraient jusqu'au ciel, je ne reculerai pas. » Enfin, le 13 avril, il fit son entrée dans la ville en voiture découverte, vêtu de son froc, précédé du héraut de l'empire à cheval, escorté de chevaliers qui lui rendaient hommage, (c Le grand hérésiarque, écrit Aleander , entra avec une suite de plus de cent che vaux. »
A la diète, devant l'empereur, Luther se troubla un instant ; après la séance, quand il fut seul, il eut des défaillances, des terreurs d'imagination, des hauts et des bas, « couime un navire battu par la vague et le vent, tantôt au fond d'un gouffre, tantôt par-dessus les nues. » Dans son angoisse, il poussait en priant des cris entrecoupés : « 0 Eternel, Dieu tout-puissant, quelle chose est-ce donc que
le monde ! comme il force les lèvres des hommes ! Comme leur confiance en Dieu est petite ! Que la chair est faible ! Que le diable est puissant !... C'en est fait de moi, la cloche est fondue, le jugement est prononcé... Ah Dieu, ah Dieu ! 0 mon Dieu ! mon Dieu ! Tiens-toi près de moi contre la raison et la sagesse de ce monde ! Fais-le ; fais-le seul ! Tu dois le faire ! Ce n'est point ma cause, c'est la tienne !... Soutiens-moi, ôDieu fidèle, éternel ! Je ne m'appuie sur aucun homme. Tout cela n'est que vanité, tout ce qui est chair est chair, et tombe. 0 Dieu, ô Dieu, n'entends-tu pas ? Mon Dieu ! es-tu mort ? Non, tu ne peux mourir, tu te caches seulement... Mon Dieu, où es-tu ? Viens, viens î Je suis prêt à y laisser ma vie, comme un agneau... Le monde ne pourra pourtant pas forcer ma conscience, quand même il serait plein de diables. Et si mon corps, ta création, l'ouvrage de tes mains, doit tomber en ruine, mon âme est à toi {die Seele ist dein), elle t'appartient ; elle demeure à toi éternellement. Amen. 0 Dieu, soutiensmoi. Amen (1). »
Cette prière lui rendit la force et le calme ; à la diète où il reparut, il ne cria pas, mais parla doucement, avec tact, honnêteté, décence et modestie {fein^ sittlich, ziichUg wid iescheiden). Voici la conclusion de son discours , le passage du Eubicon : « Je ne peux me soumettre ni au pape ni aux conciles qui se sont trompés plus d'une fois et contredits les uns les autres. Tant donc qu'on ne m'aura pas convaincu par les saintes Ecritures ou par des témoignages irrécusables, je ne puis et ne veux rien rétracter, car il n'est pas sûr pour le chrétien de parler contre sa cons-
(1) Œuvres de Luther y édition. d.''E,vlsLngen,'LXIV, 289. — Kuhn, r^;. ci;. 1,511.
cience... c'est mon dernier mot, je ne puis autrement (1) ; Dieu m'assiste , Amen ! »
Le dé était jeté ; le rebelle de Worms fut mis au ban de l'empire ; il avait joué sa tête et pour la sauver on dut la faire disparaître, simuler un enlèvement, une séquestration dans un château, la Wartbourg. Ce fut le plus beau moment de Luther, le temps où il nous appartient tout à fait , où il traduisit la Bible , où il effraya ses ennemis , même ses amis par une activité littéraire énorme. Depuis lors, ayant touché le but, il n'eut guère plus qu'à reculer. En son absence, les intransigeants ou plutôt les impatients de son parti avaient voulu continuer sans lui , hâter le mouvement, et Luther débordé se remit en guerre. Du haut de sa Wartbourg, il fondit tout à coup sur Wittenberg, malgré l'Electeur qui tremblait pour lui. C'est alors qu'il lui adressa ces fières paroles : ce Je ne veux plus être protégé ni défendu ; c'est moi désormais qui défends et qui protège. » Et, comme il avait encore toute sa force, il prêcha la modération. Pas d'autre arme que la parole : croie qui veut ou qui peut, mais ne poussons pas les gens, l'épée aux reins, dans la foi ! (c Christ triomphe de l'ennemi par le glaive de sa bouche. )) A force de calme et de sagesse, Luther apaisa les esprits et battit sans le nommer le professeur Carlstadt, un des hommes les plus pressés du parti. Tout vient à point à qui sait attendre, hâtez-vous lentement, « laissez faire Dieu et sa parole... Prenez exemple sur moi... Je n'ai rien fait qu'annoncer, prêcher, écrire la parole de Dieu, rien autre. Et tandis que je dormais, ou que je buvais ma bière de Wittenberg avec Philippe (Mélanchthon )
(1) Hier steh ich ; ichkann nicht andevs : Gott helfe mir : amen.
et Amsdorf, la parole agissait et renversait le papisme, tellement que jamais prince ni empereur ne lui ont causé tant de mal. Je n'ai rien fait ; c'est la parole seule qui a tout fait ! y>
Carlstadt, fâché, rentra dans sa chaire et s'y tint quelque temps tranquille; deux ans après (1524) il devait rompre ouvertement avec Luther. Ecoutons un adversaire, Bossuet, qui n'a pas dédaigné de raconter la scène. Luther venait de prêcher à lena contre l'agitateur qui, après le sermon, vint le trouver « à l'Ourse noire où il logeait, lieu remarquable dans cette histoire, pour avoir donné le commencement à la guerre sacramentaire parmi les nouveaux réformés. Là, parmi d'autres discours, et après s'être excusé du mieux qu'il put sur la sédition, Carlstadt déclare à Luther qu'il ne pouvait souffrir son opinion de la présence réelle. Luther avec un air dédaigneux le défia d'écrire contre lui, et lui promit un florin d'or s'il l'entreprenait. Il tire le florin de sa poche, Carlstadt le met dans la sienne. Ils touchèrent en la main l'un de l'autre en se promettant mutuellement de se faire bonne guerre. Luther but à la santé de Carlstadt et du bel ouvrage qu'il allait mettre au jour. Carlstadt fit raison et but un verre plein ; ainsi la guerre fut déclarée à la mode du pays, le 22 août en 1524. L'adieu des combattants fut mémorable — « Puissé-je te voir sur la roue, » dit Carlstadt à Luther ; « puisses-tu te rompre le col avant que de sortir de la ville. » L'entrée n'avait pas été moins agréable. Par les soins de Carlstadt, Luther entrant dans Orlemonde fut reçu à grands coups de pierre et presque accablé de boue (1). » Toutes ces familiarités, toutes
(1) Histoire des Variations, II, xj.
14 LA EÉFORME.
ces grossièretés indignent l'éloquent prélat de Louis XIY. (( Yoilà, s'écrie-t-il, le nouvel évangile, voilà les actes des nouveaux apôtres. )) Il oublie toutefois que les anciens, même pour la Cène, allaient aussi à l'auberge et que plus d'un fut brutalement lapidé, comme Luther.
Après Carlstadt, Miinzer ; après la guerre des sacramentaires, la guerre des paysans : le communisme et l'anarchisme (dès 1525 !), pillages, incendies, massacres. Luther bondit de rage et se frappa la poitrine : n'était-ce pas lui qui avait allumé le premier feu ? Les paysans n'avaient pas tous les torts et pouvaient se plaindre de grandes misères. Au commencement, le chef de la réforme avait intercédé pour eux auprès des seigneurs : « Vous écorchez, vous pressurez le peuple pour satisfaire votre ruse et votre orgueil. » Mais il dit ensuite aux insurgés : « Il ne sied pas de se faire justice à soi-même... Si vous persistes à prendre l'Evangile pour drapeau de votre révolte, c'est à moi que vous aurez affaire ; je vous traiterai en ennemis plus dangereux que le pape et l'empereur, car vous avez commis toutes vos iniquités en invoquant l'Evangile. « Mais les insurgés ne tenant compte de cette menace, Luther se leva contre eux violemment, ce Tout homme a droit de courir sur eux comme sur un voleur de grands chemins. La révolte est pire que le meurtre ; c'est un incendie qui dévaste tout, qui remplit le monde de veuves et d'orphelins ; c'est le plus grand des malheurs. Frappe ici qui peut frapper. On court sur un chien enragé et on le tue ; sinon, c'est lui qui vous tue et tout un peuple avec vous... Tout prince ici est serviteur de Dieu. Le temps de la miséricorde est passé; c'est le temps du glaive et de la colère... Quel temps étrange que celui-ci où un prince peut gagner le
ciel en répandant le sang, comme d'autres le gagnent par leurs prières. N'oubliez pas non plus qu'il y a parmi ces paysans un grand nombre d'âmes séduites , entraînées de force. Il faut, à tout prix, les délivrer et les sauver. C'est pourquoi frappez, égorgez. Si vous y perdez la vie, vous êtes bien heureux et vous ne pouvez désirer une plus belle mort. Si quelqu'un pense que ces paroles sont trop dures, qu'il se dise que la révolte est intolérable, et qu'à toute heurre il faut s'attendre à la destruction du monde (1). »
Les paysans furent exterminés, plusieurs enchantant des cantiques : pauvres gens que Miinzer avait ensorcelés en leur montrant l'arc-en-ciel. Comme Garibaldi de nos jours, ce chef était tenu pour invulnérable : il arrêtait au passage et retenait dans sa manche les balles et les boulets. Quant à Luther, aigri par la hitte, il devint de plus en plus intolérant, rétrograde ; Carlstadt l'avait fait reculer vers les anciens dogmes, Miinzer le jeta dans les bras des princes qui, pour la plupart, valaient peu. L'homme qui avait affranchi la conscience retomba dans ce préjugé de toutes les politiques et de toutes les religions autoritaires, que l'erreur est un délit et doit être châtiée comme un délit. C'est ainsi que d'une main il contenait et comprimait les violents, tandis que de l'autre il poussait, excitait les modérés, notamment Erasme. On a déjà vu la lutte entre ces deux grands esprits représentant la Renaissance et la Réforme, leur querelle sur le libre et le serf arbitre mettant aux prises le christianisme avec l'antiquité (2). Luther admettait la prédestination et la voulait inexorable :
(1) C( Contre les paysans meurtriers et pillards. » (KuHN. II, 217.)
(2) La Renaissance de Dante à Luther chap. V.
ce Ces décrets de l'Eternel s'exécutent indépendamment de la moralité individuelle. Il y a nécessité dans le salut, nécessité dans la damnation. )> On sait jusqu'où d'autres devaient pousser cette doctrine effrayante.
Ce qui déplaisait le plus à Luther chez Erasme, c'était l'hésitation. Il lui disait : ce Vous voulez marcher sur les œufs sans les casser, entre les verres sans les briser, » et il l'appelait le roi de l'équivoque. D'autre part le fougueux polémiste rompait des lances contre ses auxiliaires : il avait une de ces convictions impérieuses qui se croient le droit de subjuguer les autres et n'admettent pas le moindre désaccord dans l'orchestre qu'ils entendent diriger seuls. Arrêtons-nous ici , la guerre intestine va commencer : c'est le faible et aussi le fort de la Réforme.
Parmi ces auxiliaires, nous trouvons tout d'abord le dou\ Mélanchthon, humaniste excellent qui avait traduit en grec son nom allemand de Bclmvarz ou ScJuvarz&i'de : il paraissait né pour cultiver le jardin d'Erasme, pour écrire des grammaires latine et grecque, des traités de rhétorique et un Moralis philosopliim Ejntome. Mais tout jeune, à vingt et un ans (1518), il fut nommé professeur à AYittenberg où il subit l'ascendant de Luther plus âgé que lui de quatorze ans; triste condition, pour un esprit facile et conciliant , que d'avoir à se débattre chaque jour sous l'étreinte du terrible homme. Mélanchthon se donna au maître et se laissa entraîner par lui, tout en s'exténuant à le retenir: son rêve eût été de mettre
LUTHEE. 17
d'accord la Réforme avec l'Eglise. Pour en venir là, il eût accepté toutes les transactions, toutes les concessions : la papauté, l'épiscopat et le reste : ce Nous n'avons pas d'autre doctrine que l'Eglise romaine ; nous sommes prêts à lui obéir, si elle veut étendre sur nous ce trésor de bienveillance qu'elle prodigue à ses autres enfants. y> Bossuet l'avoue : Mélanchthon était simple et crédule, les bons esprits ne le sont que trop souvent. Il croyait volontiers aux prodiges, aux présages, à l'astrologie; peu obstiné sur les dogmes, il changea d'avis, dit-on, quatorze fois sur le péché originel et la prédestination. On a écrit sur lui, trop sévèrement peut-être, qu'il avait passé sa vie à chercher sa religion sans pouvoir la trouver : c'est le fait d'un esprit indécis, en même temps moins absolu et plus scrupuleux que les autres, pesant le pour et le contre, point entier, en tout cas point cassant. Ses lieux communs de la théologie (Loci communes tlteologiœ), réimprimés soixante-cinq fois de son vivant, furent agréés même à Rome, parce que, dans la version de ce livre imprimée à Venise, on ne reconnut pas le nom de l'auteur mis en italien : FiJippo di Terranera. En effet ces lieux communs ne recelaient rien qui pût déplaire à une âme catholique. Le doux Mélanchthon n'était pas un Agrippa d'Aubigné l'homme des guerres civiles ; il ne comprenait rien ce aux combats des théologiens plus cruels et plus opiniâtres que ceux des vautours. » Il pressentait, non sans raison, des ce tragédies sanglantes, » et prédisait que ce tous les flots de l'Elbe ne suffiraient pas pour pleurer les malheurs de l'Église et de l'État. » Bon homme au fond, sans convictions trop gênantes, il eût été volontiers de tous les cultes. A sa vieille mère, qui lui demandait comment elle devait se conduire en
religion, il répondit : « Continue de croire et de prier comme tu as fait jusqu'ici et ne te laisse pas troubler par le choc des controverses. y> Sans Luther, Dieu sait jusqu'où il se fût laissé ramener. Mais Luther le tenait entre ses mains, « comme dans l'antre du cyclope. y> Luther lui disait : ce Je hais de tout mon cœur les soucis dont votre esprit est fatigué. Notre querelle est-elle mauvaise ? Rétractons-nous. Si elle est bonne, pourquoi faisons-nous notre Dieu menteur, quand il nous dit d'avoir courage et d'être joyeux ?... Vous avez entrepris cette œuvre admirable de mettre le pape d'accord avec Luther. Mais le pape s'y refuse et Luther ne le veut pas... Si vous en venez à bout, je vous promets, moi, de réconcilier le Christ avec Bélial... Philippe Mélanchthon voudrait que Dieu se réglât sur ses propres idées afin de s'écrier après : « Voilà, c'est ainsi que les choses devaient marcher ; je « n'aurais pas mieux fait. » Non, Philippe, laissons notre moi tranquille. Le moi qui gouverne les événements s'appelle « je serai qui je serai. » On ne voit pas bien ce qu'il est, mais ce sera lui... Dites à Phihppe de ne pas se faire Dieu : ce désir d'être Dieu qui nous fut implanté par Satan dans l'Eden ne nous a jamais porté bonheur. C'est lui qui chassa du paradis nos premiers parents et qui nous en bannira nous-mêmes... C'est lui qui nous ôte la paix. » Ainsi parlait Luther à Mélanchthon, le disciple qu'il aimait et avec qui, joyeusement, il buvait de la bière et jouait aux quilles. « Philippe, disait-il, est plus fort que moi en grec, mais aux quilles, je lui en revaudrais. y>
Le maître fut plus dur avec Zwingle. C'est qu'ici nous le voyons aux prises, non pas avec un homme conciliant ou timide qui cherche des accommodements, mais avec
un esprit avancé, plus avancé que lui, qui touche aux dogmes et lui tient tête. Au fond il restait chez Luther quelque chose de l'ancien moine : il renonça difficilement à la messe et à la confession, garda des idées très strictes sur l'importance des sacrements, s'attacha de toute sa force à soutenir la présence réelle de Jésus-Christ dans le pain de la sainte Cène, ou, s'il faut adopter le langage théologique inconnu des apôtres, à la transsubstantiation qu'il commuait en « consubstantiation. » Zwingle, au contraire, ne voyait dans la communion qu'un symbole, une figure et une commémoration historique. De là des disputes publiques où le feu de la Réforme s'éparpilla en fusées d'érudition. Luther, cramponné au texte, répétait éperdument : (c Ceci est mon corps ! » Bien plus, il refusa le nom de frères aux réformés suisses et fit interdire leurs livres partout où sa forte voix commandait.
Cet Ulric Zwingle (1) (1484-1531) au temps de la diète de Worms était curé de Zurich. Avec lui nous allons en Suisse où la Réforme n'éclata pas comme ailleurs en insurrection, mais fut discutée gravement, adoptée à la majorité des voix, soutenue ensuite avec pertinacité comme une franchise municipale. Ulric, né dans une chaumière, étudia tant qu'il put, tout seul et dans les universités, devint bon latiniste et reçut du pape une pension de cinquante florins : il s'en servit pour acheter des livres. Il lut aussi les Grecs, mais n'enferma pas son esprit dans un poêle : il aimait à prendre l'air et alla comme aumônier sur les champs de bataille : on le vit à Marignan. Après deux ans de retraite à Einsiedeln, il eut spontanément des idées de réforme, ignorant encore ce
(1) Pierre Vaucher, Esquisses (V histoire suisse ^ 1883.
qui se faisait à Wittenberg. « J'ai commencé à prêcher l'Évangile l'an 1519 de notre salut, à une époque où le nom de Luther était inconnu dans nos contrées... J'expliquais l'Evangile au peuple, non avec les commentaires des hommes, mais sans autre secours que celui des textes sacrés. » En même temps il écrivait avec énergie contre l'enrôlement des libres montagnards au service des souverains qui avaient besoin de meurtriers à gages, ce Jamais votre sang n'a coulé pour votre patrie et votre liberté avec autant d'abondance qu'il coule tous les jours pour la cause des étrangers et des despotes... Que diriez-vous si vous voyiez les soldats mercenaires, à qui vous n'avez fait aucun tort, saccager vos campagnes, enlever vos troupeaux, outrager vos femmes et vos vieillards, porter le fer et la flamme au sein de nos villes ?... C'est là pourtant ce que vous faites, pour ramasser un peu d'or. »
En religion, Zwingle triompha parlementairement, rédigea soixante-sept thèses qu'il soutint publiquement à l'hôtel de ville, et qui furent adoptées par un vote. De Zurich, la réforme gagna Berne, Baie, Schaffhouse, Saint- Gall et alla jusqu'à Glaris où le curé Yalentin Tschudi, le plus chrétiennement du monde, célébrait le matin la messe pour les catholiques et prêchait l'après-midi pour les réformés.
Zwingle, toujours homme d'action, voulait organiser une ligue contre les catholiques et l'empereur ; il tâcha d'y attirer François I®"" pour lequel il rédigea en résumé de sa doctrine. Pièce très curieuse, œuvre d'un esprit largement ouvert, digne de s'asseoir à côté de Platon et de Marsile Ficin aux pieds de Jésus.
« Nous croyons que les âmes des fidèles, aussitôt qu'elles sortent des corps, volent vers le ciel, sont unies à Dieu et
jouissent d'une éternelle félicité. Tu peux espérer, roi très pieux, si tu gouvernes sagement les Etats que Dieu t'a confiés, d'être admis à contempler Dieu même dans sa substance, en compagnie de tous les hommes saints, prudents, fidèles, vertueux, magnanimes qui ont été depuis le commencement du monde. Là , tu verras les deux Adam , le racheté et le rédempteur, les prophètes , les héros de l'ancienne alliance , les apôtres de la nouvelle ; là Hercule , Thésée, Socrate, Antigone, Numa, Camille, les Gâtons, les Scipions ; là Louis le Pieux, tes prédécesseurs les Louis, les Philippe , les Pépin , et tous ceux qui sont morts dans la foi, — car il n'est pas un homme de bien, pas une âme sainte et croyante, depuis le commencement des temps jusqu'à leur consommation, que tu ne voies là-haut avec Dieu. ))
Zwingle poussait donc à l'action ; en même temps il prêchait, écrivait, luttait, soutenait à Marbourg le choc de Luther (1529). Quand la guerre éclata, il prit les armes : ce Ce disputeur emporté, dit Bossuet, fit voir qu'il n'était pas moins hardi combattant. )) Les catholiques assainirent les Zuricois à Cappel (11 octobre 1531) ; Zwingle, qui ne quitta pas le terrain, fut frappé d'une pierre à la tête. c( Les vainqueurs, parcourant le champ de bataille, le trouvèrent étendu sous un poirier, les mains jointes, les yeux levés au ciel. Les premiers qui vinrent ne le reconnurent pas, et voyant qu'il allait mourir, lui demandèrent s'il voulait un prêtre pour se confesser. Zwingle secoua la tête sans détourner les yeux du ciel, ce Invoque au moins la mère de Dieu et les saints. » Zwingle fit un nouveau signe de tête. « C'est encore un de ces coquins d'hérétiques, » dirent les autres, et un capitaine d'Unterwalden le perça de son épée. Le lendemain son corps, tombé aux
"2.-2 LA HÉFORME.
mains d'une multitude furieuse, fut écartelé et livré aux flammes. »
Tel fut l'homme contre qui Luther s'emporta si violemment. On voit maintenant les côtés humains, les faiblesses du maître, ses élans et ses recuis, ses grands bonds en avant, à la tête de la Réforme, l'effroi qui le saisit en la voyant démuselée . et débridée , son retour en arrière , sa fuite effarée dans les bras des princes où il se jeta pour se sauver des paysans ; puis, comme résultat final, la séquestration du christianisme libéré qui redevint une religion d'Etat, presque une affaire politique. Luther finit par écrire au landgrave de Hesse : « On doit punir ceux qui nient les dogmes de la foi... Le magistrat doit imposer silence à ceux dont la doctrine ne concorde pas avec les saints livres... Veillons à ce que nul prédicant, lors même qu'il vivrait en saint, ne vienne usurper la parole... Chassez-le comme un apôtre de l'enfer, et, s'il ne s'enfuit pas, livrez-le au bourreau, d
La Réforme s'arrêta donc à mi-côte, resta soumise au pouvoir civil , substitua une confession de foi aux autres , conserva comme autorité infaillible, malgré la peccabilité des textes et des copies , le livre, la Bible, le ce pape de papier, » comme l'appelait Luther ; elle ne fit enfin que provoquer le mouvement, et demeura ensuite immobile, comme ces poteaux indicateurs qui montrent le chemin, mais qui n'y marchent pas. C'est pourquoi bien des réformés, sans compter les catholiques, ont contesté le génie de Luther et même prétendu que ce n'était pas une intelligence de premier ordre. Mais il fallait alors autre chose qu'un génie et une intelligence , il fallait un caractère et une conviction. En ceci la puissance de Luther est indiscutable. Qu'il dût exciter le mouvement ou le contenir, il
montra une force prodigieuse venant de sa foi : foi en Dieu, foi en lui-même, dans la justice de sa cause, dans la vertu de son droit. Chez lui la pensée avait des va-et-vient, des contradictions, des incertitudes, mais la volonté allait droit son chemin, convaincue, résolue , inflexible , irrésistible, armée d'une autorité qui donnait du courage et faisait peur, échauffée par les fureurs, les ivresses du combat, des emportements et des tressaillements superbes. Dans tout ce qu'il a fait, même en reculant, Luther a montré de la vaillance : il n'en fallait pas moins pour refouler Carlstadt et Munzer, que pour attaquer le pape et l'empereur. Ses audaces n'étaient point des étourderies d'enfant : il sentait le péril et, avec sa puissante imagination, l'exagérait peutêtre. Mais sa foi le poussait à l'œuvre : ich Izann nicht anders^ il ne pouvait autrement. C'est ainsi que ce visionnaire qui croyait se colleter avec le diable et se sentait serré de si près dans la lutte que la sueur lui en venait au front, conquit presque tout le nord de l'Europe. Chez lui nulle habileté, nulle stratégie savante : il va droit devant lui , tête baissée ; s'il y a un mur qui l'arrête, il s'y brise le crâne ou s'y fait une brèche et passe au delà. Ici les émules, même les ennemis s'inclinent, ce Calvin admire souvent ses vertus, sa magnanimité, sa constance, l'industrie incomparable qu'il a fait paraître contre le pape ; c'est une trompette, ou plutôt c'est le tonnerre ; c'est la foudre qui a tiré le monde de sa léthargie : ce n'était pas Luther qui parlait, c'était Dieu qui foudroyait par sa bouche. » Après avoir cité Calvin, Bossuet ajoute pour son propre compte : « Il est vrai que Luther eut de la force dans le génie, de la véhémence dans le discours, une éloquence vive et impétueuse qui entraînait les peuples et qui les ravissait, une hardiesse extraordinaire quand il se vit sou-
tenu et applaudi, avec un air d'autorité qui faisait trembler devant lui ses disciples, de sorte qu'ils n'osaient le contredire, ni dans les grandes choses, ni dans les petites. » Il avait donc ce je ne sais quoi qui commande aux autres, même aux supérieurs en esprit et en savoir. Sans arrogance pourtant, sans entêtement, point querelleur, affable et bonhomme : c'est Mélanchthon qui le décrit tel en le voyant peut-être à travers sa propre douceur. « Frère Martin est de taille moyenne, amaigri par le travail de l'âme, n'ayant que les os sous la peau. La constitution est forte et mâle, il a la voix imposante et claire... en compagnie, il se montre gai, vif, enjoué, toujours content, toujours en joie, malgré les menaces de ses ennemis. » Voilà bien le Luther des propos de table, le ce héros jovial » qu'a si bien vu Michelet, l'homme qui a dit ce mot profond : « Le diable est triste. )) Mais d'autre part que de vie intérieure, que de luttes cruelles, que d'agitations et de déchirements! A chaque instant de sa vie, on sent une âme en travail et en souffrance ; le novateur se débattant contre son passé, l'hérétique aux prises avec le moine, les doutes et les terreurs de la conscience parfaitement sincère qui même après la victoire, en plein triomphe, se dit : « Pourtant, si je m'étais trompé ! » Au déclin de sa vie, quand il vit tout le sang versé pour sa cause ou contre elle : la guerre des paysans, celles des anabaptistes, les réactions sanglantes, les persécutions déjà commandées contre les siens, les hommes condamnés à l'épée , les femmes à la fosse , les relaps au bûcher; puis des mécomptes encoi'e plus amers, l'exploitation de la réforme par toutes les avidités, par toutes les concupiscences, les débordements du roi Henry VITI en Angleterre, la persistance de toutes les débauches, de toutes les corruptions d'autrefois , il s'écria.
souvent ou écrivit avec désespoir : « C'est ma faute, ma très grande faute !... Il vaudrait mieux ne pas avoir chassé Satan que de le ramener en plus grande force... Quittons cette Sodome (il parlait de Wittenberg); j'aime mieux courir de place en place et mendier mon pain que de souffrir les abominations qui se commettent... Je ne puis plus longtemps imposer silence à l'indignation de mon cœur. » Et ailleurs, plus douloureusement : a Je ne puis plus prier sans maudire. »
Alors il se sentit las de vivre et poussa même, avec cette incorrigible sincérité qui ne pouvait se contenir, des cris de pessimiste : ce Je suis au bout de la route , me voilà rassasié de la vie, je ne sais rien i/i tota vita à quoi je prenne plaisir ! Que Notre-Seigneur arrive vite et m'emmène !... )) La prière fut exaucée ; le Seigneur hâta le pas et vint le prendre avant le temps, le 18 février 1540 : Luther n'avait encore que soixante-deux ans. A la dernière heure on lui demanda s'il voulait mourir en Christ et dans la doctrine qu'il avait prêchée jusqu'au bout. — Oui, répondit-il, ce fut son mot suprême : oui !
Dans une de ces crises d'humeur noire , Luther avait écrit : ce Pauvres que nous sommes ! nous ne gagnons notre pain que par nos péchés. Jusqu'à sept ans, nous ne faisons rien que de manger, boire, jouer et dormir. De là jusqu'à vingt et un ans, nous allons à l'école trois ou quatre heures par jour ; nous suivons nos lubies, nous courons, Dieu sait où; nous allons boire. C'est alors seulement que nous commençons à travailler. Yers la cin-
quantaine, nous sommes finis, nous redevenons enfants. Ajoutez que nous dormons la moitié de notre vie. Fi de nous ! Sur notre vie , nous ne donnons même pas la dîme à Dieu, et nous croirions, avec nos bonnes œuvres, avoir mérité le ciel! Qu'ai- je donc fait, moi? deux heures de babil, trois heures de manger, le reste du temps je suis resté sans rien faire. Ah! Domine, ne intres injuclicium cum servo tuo ! »
Celui qui écrivit cela fut un travailleur effréné : professeur, prédicateur, écrivain inépuisable et infatigable. Le pli;s important de ses ouvages fut la traduction de la Bible. Travail de géant où Luther fit à lui seul ce qu'avaient fait pour l'italien Dante, Pétrarque et Boccace. S'il ne créa pas sa langue, il l'éleva de l'enfance jusqu'à la pleine maturité.
Au moyen âge, les dialectes en vogue étaient ceux du midi, de Bavière et de Souabe; dans cette province allemande chantaient les Mimiesingei\ les chevaliers troubadours. La Réforme, — ceci est important à noter, — amena une revanche du nord. Le haut saxon, dialecte des chancelleries , était déjà compris partout ; Luther le choisit et le fixa par sa traduction de la Bible, lui imposa des formes arrêtées, le releva, réchauffa, l'assouplit pour tous les besoins de l'éloquence et de la critique, le répandit avec son livre, par l'Allemagne entière, dans les cours et parmi les pau^Tes , le rendit bientôt populaire et définitivement national. C'est qu'il le prit non seulement dans les choncelleries, et chez les auteurs, notamment chez les mystiques du siècle précédent ; il alla surtout le chercher dans le peuple. « J'ai pris à tâche de parler allemand et non grec ou latin. La femme dans son ménage, les enfants dans leurs jeux, le bourgeois sur la place pubhque,
voilà les docteurs qu'il faut consulter : c'est de leur bouche qu'il faut apprendre comment on parle, comment on interprète. » Luther évitait donc le langage de la cour et celui de l'école : c'est dans la rue , au marché , parmi la plèbe que ce plébéien retrouva l'allemand.
Un jour, il avait à traduire cette phrase latine : ex cihundantià cordis os Ioquitii?\ Qu'est-ce que cela voulait dire ? Pour une femme du peuple , que pouvait bien signifier ce l'abondance du cœur ? )> Il se souvint alors qu'il avait entendu dire à de simples gens : ce Quand on a le cœur plein, la bouche déborde (îvess das Herz voll ist, dess gehetder Mund uler). » C'était donc là le mot juste ; il l'écrivit dans son livre et fit bien.
(( Dans ma traduction, écrit-il, j'ai mis tout mon zèle à parler un allemand pur et clair. Et il nous est souvent arrivé que nous avons passé quinze jours, trois, quatre semaines à chercher le sens d'un seul mot et à le demander à d'autres, sans toujours le trouver. Quand nous travaillions sur Job, Philippe (Mélanchthon), Aurogallus et moi, nous restions parfois quatre jours en parvenant à peine à écrire trois lignes. Maintenant que l'œuvre est achevée, chacun peuD la lire et la critiquer. L'œil parcourt trois, quatre feuilles sans broncher une seule fois ; il ne se doute pas des blocs de pierre et des quartiers de roche que nous avons écartés avec tant de sueurs et d'essoufflements pour faire un chemin commode où l'on ghsse aujourd'hui comme sur une planche rabotée. Ah ! certes, il fait bon de labourer le champ, quand il est déjà défriché; mais s'il faut abattre, extirper les arbres et les souches, déblayer le terrain, nul ne s'en soucie (1). »
(1) Ich hab mich es geflissen im Dolmetschen, dass ich rein imd
Eien de plus saisissant que de voir Luther aux prises avec les auteurs sacrés , surtout avec ceux de l'i^ncien Testament : on sent là toute l'angoisse et la fureur d'un grand artiste. Job l'attire et l'effraie : « Cet homme, écrit-il, a l'air fâché de ma traduction plus que des consolations de ses amis. On dirait que l'auceur de ce livre a désiré qu'il ne fût jamais traduit... Je sue pour donner les prophètes en langue vulgaire. Dieu ! quelle tâche ingrate de contraindre ces écrivains juifs à parler allemand ! Ils se débattent, ne veulent pas échanger leur hébreu contre notre langue barbare. C'est comme si Philomèle renonçait à ses mélodies suaves pour imiter la note unique, toujours la même, du coucou qu'elle ne peut pas souffrir... » Quand on y met ce cœur, une traduction devient une création; « je m'exténue à traduire les prophètes, s'écriait Luther, ou plutôt je les enfante ! »
Il s'était si fort attaché à cette œuvre, qu'il y travailla jusqu'à la fin de sa vie, l'améliorant et la perfectionnant d'édition en édition. On s'est plu à lui reprocher des contre-sens, des inexactitudes, peccadilles qui peuvent
klar Deutsch. geben mochte. Und ist uns wohl begegnet, dass wir 14 Tage, drei, vier Wochen haben ein einziges Wort gesucht und gefragt, haben s dennoch zuweilen nicht funden. Im Hiob arbeiteten wir also, M. Philipp, Aurogallus und ich, dass wir in vier Tagen zuweilen kaum drei Zeilen konnten fertigen. Lieber, nun es verdeutschet uns bereit ist, knns ein jeder lesen und meistern, liiuft einer jetzt mit den Augen drei oder vier Blatter und stijsst nicht einmal an, wird aber nicht gewahr welche Wacken und Klotze da gelegen sind, da er jetzt liberhingeht, wie liber ein gehobelt Bret, da wir haben schwitzen und uns angsten mlissen, ehe denn wir solche Wacken und KliJtze aus dem Wege raumten, auf dass man konnte so fein daher gehen. Es ist gut pfltigen wenn der Acker gereinigt ist ; aber den Wald uns die Stocke ausrotten, und den Acker zurichten, da wil^ Niemand an.
être aisément corrigées par le premier pédant venu, mais ce que Luther rendit avec une merveilleuse fidélité, c'est le ton, le mouvement, l'expression du modèle. Il s'exalte avec les prophètes, il s'attendrit dans le Cantique des cantiques et s'y orientalise; il retrouve, pour chanter les Psaumes, la harpe de David; il possède les mots précis que veut saint Paul, les phrases brumeuses qu'il faut au mystique effarement de l'Apocalypse, le vocabulaire familier du peuple qui reproduit avec le plus de candeur les récits de la Genèse et des Evangiles : il peut rendre enfin toute la Bible comme il la sait et comme il la sent. Contenu par les textes sacrés, il ne débordait pas comme il fit trop souvent quand il était livré à lui même : ce Mon style à moi (c'est lui qui l'avoue) vomit un déluge, un chaos de paroles, inhabile, inculte, turbulent et impétueux comme un lutteur sans cesse aux prises avec mille monstres qui se vont succédant sans fin. Si j'ose comparer ce qui est très petit à ce qui est très grand, je dirai qu'il m'a été donné quelque chose de ce quadruple esprit d'Elie rapide comme le vent, dévorant comme le feu, qui renverse les montagnes et brise les pierres. »
Aussi est-il difficile à citer. Dans tout ce qu'il a fait, il y a de l'excessif et de l'exorbitant : surabondance et redondance. Partout aussi de grandes beautés. L'Adresse à la noblesse allemande, les huit Sermons de Wittenberg, l'écrit Contre les prophètes célestes {Wider die himmlischen Propheten) ont beaucoup de force et d'éclat ; il rugit bien dans ses crises d'orgueil et de colère : a J'en suis sûr, mes doctrmes viennent du ciel. Je les ai fait triompher contre celui qui, dans son petit ongle, a plus de force et d'astuce que tous les papes, tous les rois, tous les docteurs. Mes dogmes resteront et le pape tombera, mal-
30 LA KÉFORME.
gré toutes les portes de l'enfer, toutes les puissances de l'air, de la terre et de la mer... Ils m'ont provoqué à la guerre, eh bien ! ils l'auront, la guerre. Ils ont méprisé la paix que je leur offrais ; ils n'auront plus la paix. Dieu verra qui des deux le premier en aura assez, du pape ou de Luther. Trois fois j'ai comparu devant eux. Je suis entré dans Worms, sachant bien que César devait violer à mon égard la foi publique. Luther, ce fugitif, ce trembleur, est venu se jeter dans les bras de Béhémoth... Mais eux, ces terribles géants, dans trois années, s'en est-il présenté un seul à Wittenberg ? Et cependant ils y seraient venus en toute sûreté sous la garantie de l'empereur. Les lâches, ils osent espérer encore le triomphe! Ils pensaient se relever, par ma fuite, de leur honteuse ignominie. — On la connaît aujourd'hui par tout le monde, on sait qu'ils n'ont point eu le courage de se hasarder en face du seul Luther (1). y>
Voilà l'homme de combat et de défi ; voici maintenant le pieux rêveur, le poète. Il écrivait à un ami (le chancelier Briick) pour le conforter :
(( J'ai vu récemment deux miracles (2). Le premier
(1) Traduction de Miclielet dans les Jfe'moires de Luther ^1, 117.
(2) Ich hab neulich zwey Wunder gesehen : das erste, da ich zum Fenster hinaus sahe, die Sterne am Himel, und das ganze schone Gewelb Gottes , und sahe doch. nirgend keine Pf eiler darauf der Meister solch Gewelb gesetzt batte, noch fiel der Himel nicht ein, und stehet aucb solch Gewelb noch fest. Nu sind etliche die suchen solche Pfei- 1er, und wollten sie gern greifen und fuhlen. Weil sie denn das nicht vermogen, zappeln und zittem sie, als werde der Himel gewisslich einf allen, aus keiner andern Ursachen, denn dass sie die Pfei- 1er nicht greifen und sehen. Wenn sie dieselbigen greifen kiinnten , sostiinde der Himel feste. Doctor Martin Luthers Brie/e, éd. deWette, IV, 1-27.
fut celui-ci. J'étais à ma fenêtre et je regardais les étoiles au ciel et toute la belle voûte de Dieu, mais je ne vis pas les piliers sur lesquels le Maître avait appuyé cette voûte. Cependant le ciel ne croulait pas et la voûte est encore ferme. Il y en a maintenant qui cherchent ces piliers et voudraient bien les toucher et les sentir. Ne pouvant y arriver, ils tressaillent et frissonnent comme si le ciel allait crouler sur eux, et cela pour l'unique raison qu'ils n'ont pu saisir les piliers ni les voir. S'ils pouvaient les toucher, le ciel serait solide et ferme. »
Il existe encore un autre Luther, celui du foyer domestique, l'homme adouci, rajeuni par la paternité, qui écrivait à son fils : « Je sais un joli, riant jardin (1); là vont beaucoup d'enfants, ils ont de petites blouses d'or et ils cueillent aux arbres de belles pommes, des poires aussi, des cerises et des prunes; ils chantent, sautent et sont joyeux. Ils ont aussi de jolis petits chevaux avec des brides d'or et des selles d'argent. Alors je demandai à l'homme à qui était le jardin, quels étaient ces enfants.
(1 ) Ich weiss einen litibsclien, lustigen Garten, da gehen viel Kinder innen, haben glildene Rocklin an und lesen schone Aepf el unter den Baumen, und Birnen, Kirschen, Spilling und Pflaumen, singen, springen und sind frohlich, haben auch schone kleine Pferdlin mit giilden. Zaumen und silbern Satteln. Da fragt ich den Mann, dess der Garten ist, wess die Kinder waren. Da sprach er : C( Es sind die Kinder die gern beten, lernen und fromm sind. )) Da sprach ich : C( Lieber Mann, ich hab auch einen Sohn, heisst Hansichen Luther, mocht er nicht auch in den Garten komen, dass er aucli solche schone Aepfel und Birn essen mochte, und solche feine Pferdlin reiten, und mit diesen Kindern spielen? » Da sprach der Mann : c( Wenner gern betet, 1ernet und fromm ist, so soll er auch in den Garten komen, Lippus und Jost auch ; und wenn aile zusamen komen, so werden sie auch Pfeifen, Lauten und allerley Saitenspiel haben, auch tanzen und mit kleinen Armbrlisten schiessen. »
Alors il dit : « Ce sont les enfants qui prient, apprennent de bon cœur et qui sont pieux. » Aloi's je dis : f( Cher homme, j'ai aussi un fils, il s'appelle Petit- Jean Luther, est-ce qu'il ne pourrait pas, lui aussi, venir dans le jardin pour manger de ces belles pommes et de ces poires, et monter sur ces jolis petits chevaux et jouer avec ces enfants ? » Alors l'homme dit : « S'il prie, apprend de bon cœur et s'il est pieux, il peut, lui aussi, venir dans le jardin. Lippe aussi et Josse, et quand ils viendront ensemble, ils auront aussi des sifflets, des luths et toute sorte d'instruments à cordes ; ils pourront danser et tirer avec de petites arbalètes, si le cœur leur en dit. »
Tout cela est bien naïf et bien paternel. Luther ne songeait d'aucune sorte à la gloire littéraire ; s'il étudia si profondément la langue et le style, ce fut pour mettre la Bible aux mains du peuple et pour offrir aux enfants des chants de Noël. Ecoutez, je viens tout droit du ciel et je vous apporte une bonne nouvelle (1) :
Un petit enfant vous est né, Une vierge vous l'a donné , C'est son père qui vous l'envoie, Si tendre et beau, pour votre joie.
(1) Von himel hoch da kom icli her
Ich bring auch gute neue mehr.
Der guten mehr bring ich so viel Davon ich singen und sa geu wil.
Euch ist ein kindlein heut geborn Von einer Jungfrau auserkorn.
Ein kindelein so zart und fein, Der sol ewr freud und wonne sein.
C'est Christ, le Seigneur, votre Dieu Qui doit vous délivrer du feu, Votre Sauveur qui , de lui-même.
S'en vient à vous, tant il vous aime.
C'est le Fils unique, hosannah Au Père qui nous le donna !
Anges, fêtez cette journée :
Bon Noël à tous, bonne année !
C'est enfin pour le peuple que Luther composa son œuvre lyrique. Tout le monde connaît le fameux choral dont il avait fait la musique et les vers : le cri de guerre et le chant sacré de la Réforme :
C'est un rempart que notre Dieu, Armure et forte épée (1) !
Er ist der Herr Christ, unsrer Grott Der will euch f iirn aus aller not, Er will ewr Heiland selber sein, Von allen Sunden machen rein...
Lob, ehr sei Gott im hochsten thron, Der uns schenck seinen einigen son.
Der frewen sich der engel schar, Und singen uns soldas newes jar.
(1) Ein feste Burg ist unser Gott
Ein gute wehr und waffen !...
Er hiljït uns frey aus alter not Die uns itzt hat betrolïen.
Der ait bose feind Mit ernst ers itzt meint Gros macht und viel list Sein grausam riistung ist ; Aufï erd ist nichts seins gleichen...
Notre ennemi , le vieux démon nous en veut , il a pour lui grande puissance et beaucoup de ruse. Mais l'homme de vérité combat pour nous... Veux-tu savoir qui c'est ? Il se nomme Jésus-Christ. Quand le monde serait plein de diables et qu'ils voulussent nous dévorer, soyons sans peur, nous réussirons ! — Le prince de ce monde a beau prendre son air mauvais, un petit mot le renverse. Qu'on nous la laisse donc, cette parole... Le Verbe est parmi nous avec son esprit et ses dons. Qu'ils nous prennent tout : corps, biens, honneur, enfant et femme, laissons-les faire, ils n'y gagneront rien. A nous restera le royaume de Dieu.
Ce choral est de 1529 ; Henri Heine a donc eu tort de dire que Luther le chantait à pleine voix en entrant à Worms. « A cette fanfare, dit le poète (en son livre de V Allemagne) la vieille cathédrale trembla, les corbeaux furent effrayés dans leurs nids obscurs à la cime des tours. » Tout cela est faux, mais le reste est juste : « Cette hymne a conservé jusqu'à nos jours sa puissance énergique et peut-être entonnerons-nous bientôt, dans des combats semblables, ces paroles retentissantes et bardées de fer. »
La Marseillaise des Allemands n'est pourtant qu'un
Das wort sie sollen lassen stan, Und kein danck dazu haben.
Er ist bey uus wol avifE dem plan Mit seinem geist und gaben.
Nemen sie den leib, Gut, ehr, kind und weib, Las fahren dahin !
Sie habens kein gewinu, Das Reich mus uns docli bleiben.
psaume du roi David, le quarante-sixième, Dms nosUt' refugiwn et virtus, etc. Luther versifia encore trente-sept chants d'Eghse dont cinq entièrement de lui, les autres imités ou librement traduits des psaumes, d'hymnes latines ou de vieux chants populaires allemands. Outre les paroles, il en improvisait les airs, car il avait une claire voix de ténor et il aimait la musique, « le premier des arts, disait-il, après la théologie... l'un des plus magnifiques présents de Dieu. » Et il ajoutait : ce Satan la déteste. ))
lY.
La Réforme eut partout les mêmes commencements : deux frères, les Pétri, disciples de Luther, la portèrent en Suède : des thèses furent affichées à Upsal comme à Wittenberg ; les étudiants se laissèrent entraîner, les femmes causèrent théologie. La Bible translatée en suédois eut tant de succès que le clergé catholique piqué au jeu se mit à la traduire aussi pour son propre compte. Il en alla de même en Danemark, où la Réforme fut également importée par un élève de Luther, le moine Tausen ; la Bible traduite en 1550 devint la lecture presque unique de la nation, le pain quotidien des familles. Il en sortit une poésie lyiique et même un théâtre où l'on mit en scène les figures déjà populaires de Susanne, de Samson et de Salomon. Pareillement, dans les Pays-Bas, la version de la Bible, avec les ouvrages de controverse et les chants religieux, contribua puissamment à la diffusion de la langue vulgaire; le hollandais surtout s'éveilla, se dégagea, prit son esprit et son accent ; quantité de poètes
traduisirent les psaumes. Voilà tout ce qu'il j eut de littéraire dans le mouvement.
En Angleterre, Henry YIII, proclamé par Léon X le c( défenseur de la foi, » avait commencé par attaquer Luther ; après quoi ce prince, qui divorçait volontiers, répudia l'Eglise catholique et proclama le schisme. Triste règne de fêtes et de crimes où brillèrent l'humaniste Thomas More et deux pétrarquistes Wyatt et Surrey, trois victimes des vengeances royales. Sous un prince pareil, il semble que la Réforme n'ait pu être qu'une hypocrisie ou une machination ; là comme partout cependant elle suivit sa voie, traduisit la Bible : tout le monde y prenait peine, même le poète écossais Lindsay. Tyndale, celui que Charles-Quint devait brûler à Augsbourg en 1536, mit en anglais les Evangiles et les livres de Moïse. En 1537, la bible anglaise était complète dans la version de l'évêque d'Exeter, et il y en eut une autre, celle de John Rogers, l'une des victimes de la reine Marie. Les imprimeries se multipliaient à vue d'œil ; sous le règne de Henry YIII leur nombre s'éleva de quatre à quarante-six et l'on en compta sous Edouard VI jusqu'à cinquantesept; trente et une de ces imprimeries avaient donné une ou plusieurs éditions de la Bible. C'était le temps des grandes batailles théologiques, soit en Angleterre, soit en Ecosse où se firent un nom, par des mérites divers, Knox et Buchanan : le premier, prédicateur véhément sans peur et sans pitié, qui mérita cette épitaphe : a Ci gît celui que jamais face d'homme ne fit trembler ; » le second, bon humaniste un peu dépaysé dans les guerres religieuses ; il écrivait en latin, comme Erasme : langue exquise pour aiguiser des poèmes badins {Som7iium, Franciscam(s) contre les moines, mais incapable de soulever les masses,
comme faisait Knox avec sa parole de feu. Buchanan dut quitter plusieurs fois son pays : Paris lui prêta une chaire à Sainte-Barbe ; on le vit ensuite à Bordeaux où il donna des leçons à Montaigne, puis en Portugal , à Coïmbre, où les moines, ses ennemis, le firent enfermer dans un couvent. Puis il revint en Ecosse où il attaqua Marie Stuart et devint le précepteur du jeune roi Jacques VI dont il fit un pédant ; comme on le lui reprochait, il répondit : c( C'est ce qu'on en peut faire de mieux. » Quand il mourut en 1582, il ne laissa pas de quoi payer son enterrement; ainsi finissaient les humanistes du nord un demi-siècle après Erasme. Le latin, décidément battu par la Eéforme, ne donnait plus de pain aux érudits. Buchanan fut pourtant, parmi ses contemporains, le plus habile ouvrier en langues mortes : on vante encore sa Rerum scoticarumMstoria, non pour l'exactitude et l'impartialité, mais pour le poli , le luisant du style. La Faraphrasis Psaïmorum Davidis poetica fut regardée comme un chefd'œuvre, mais quelle étrange idée, pour un réformé en pleine réforme, de tourner les psaumes en vers latins !
L'idiome savant tenait bon toutefois, au moins dans les écoles : ce fut pour l'apprendre aux enfants que Roger Ascham (1515-1568) publia son Scliool master (Maître d'école), livre écrit de bonne encre, plein d'utiles leçons et de faits curieux. Il y raconta sa visite à Jane Grey qu'il trouva occupée à lire le Phédon en grec, pendant que sa famille était à la chasse. Ascham s'occupait beaucoup de la langue et de la diction, rappelant volontiers ce précepte des anciens : « Parler comme tout le monde et penser comme les sages. » Il n'approuvait pas ceux qui, pour enrichir la langue, faisaient trop d'emprunts aux Latins, aux Français et aux Italiens, ce Mais
quoi, lui dit-on, ne trouveriez-vous pas bon un dîner où l'on vous offrirait de l'aie , de la bière et du vin ? — Fort bien, répondit-il, mais séparément : je ne voudrais pas boire tout cela ensemble. y>
Yoilà tout ce que donna immédiatement la Réforme : les fruits avant les fleurs. En Angleterre, la renaissance, ou, si l'on veut, le renouveau poétique et national ne commença qu'à la fin du siècle, vers 1590, avec la Fairy queen de Spenser et les premiers drames de Shakespeare. En Hollande, les Hooft et les Yondel appartiennent au dix-septième siècle; Holberg, en Danemark, au dix-huitième. Même en Allemagne, il n'y a rien ou presque rien au temps de Luther : l'autobiographie naïve et vivante de Gœtz de Berlichingen n'a littérairement d'autre mérite que celui d'avoir fourni à Gœthe le sujet d'un drame haletant ; quant à la Chronique helvétique {HelveMsche Chronilc) du glaronnais iEgidius Tschudi, elle est de 1570 et la Eéforme n'y fut pour rien : c'est l'œuvre d'un catholique. Récits animés, pittoresques, pleins de saveur et de couleur : on s'y plaît encore aujourd'hui ; Schiller y trouva quelque chose d'Hérodote et d'Homère ; ces légendes offraient de la poésie toute faite qui entra, comme dans son cadre, dans le beau drame de Wilhelm Tell. Cependant, après Luther, il y eut un grand silence. Sauf le bon Fischart, que nous retrouverons chez Rabelais, aucun écrivain du siècle n'avança la langue et ne laissa d'œuvre supérieure. Au siècle suivant, les noms qui feront quelque bruit seront Martin Opitz, Paul Fleming, Andréas Gryphius, etc. ; un seul, celui de Christophe de Grimmelshausen, l'auteur de SimpUcissimus (1625-1G76) eût mérité d'être mis en vue fort au-dessus des autres, mais on ne l'a retrouvé que de nos jours. Avant de
rencontrer au delà du Eliin un écrivain digne d'être cité après Luther, il faut aller jusqu'à Leibniz, un contemporain de Fénelon ; encore Leibniz n'écrivait-il pas en allemand : il préférait le latin et le français qu'il maniait avec aisance.
D'où vmt cette longue stérilité dans un pays qui devait tant produire ? Chacun l'a expliquée à sa manière, selon ses opinions et sa religion; la bonne raison nous est donnée dans le roman de SimpUcissimus. C'était la guerre, la guerre acharnée, incessante, impitoyable, la guerre de Trente ans que Simplex a vue de près et qu'il a décrite avec une belle fureur. Les soldats se ruaient sur les campagnes, faisaient main basse sur tout, emportaient le linge, abattaient le bétail , brisaient les poêles, enfonçaient les fenêtres, cassaient la vaisselle, brûlaient le lit et la chaise boiteuse. Afin de découvrir la cachette où les paysans enfouissaient quelques pièces de menue monnaie, ils employaient la torture. « Ils prirent un des paysans prisonniers, le fourrèrent dans le poêle et y mirent le feu... A un autre, ils ceignirent la tête avec une corde, ils la serrèrent avec un garrot, à tel point que le sang lui sortit par la bouche, par le nez et les oreilles... Pendant ce temps les soldats avaient mis la main sur les quatre autres paysans. Ils les attachèrent par les mains et par les pieds à un arbre abattu en cet endroit... puis, quand ils les eurent déshabillés, ils prirent les cordes qui servaient pour les mèches, y firent des nœuds et se mirent à jouer du violon sur les corps des paysans, si fort et si cruellement que le sang ne tarda pas à jaillir. Les paysans criaient à faire pitié, mais les soldats s'amusaient de leurs cris. Ils ne cessèrent d'écorcher que lorsqu'ils eurent enlevé la peau et la chair jusqu'aux os. »
Simplicissimus concluait de là qu'il devait y avoir dans le monde « non pas une seule race descendant d'Adam, mais deux espèces d'hommes, les sauvages et les apprivoisés, ainsi que chez les animaux, puisqu'ils se poursuivaient les uns les autres avec tant de férocité. » Quand ces brutalités durent trente ans, songez donj3 aux belles lettres ! Le sentiment poétique, le sentiment religieux lui-même s'émoussait dans la mêlée et Simplicissimus arrivait à cette conclusion : ce Je suis chrétien, mais j'avoue que je ne suis ni pour Pierre, ni pour Paul (weder Petrisch noch Paulisch) ; je m'en tiens aux douze articles de la foi chrétienne, et je ne m'engagerai dans aucun parti, tant que l'un ou l'autre ne m'aura pas démontré par de bonnes raisons qu'il possède seul la vraie religion qui sauve les hommes (1). y>
Cependant, à la fin du roman, Simplicissimus, comme le diable en devenant vieux, se fait ermite : on dit que l'auteur finit comme son héros. La disette littéraire de l'Allemagne entre Luther et Klopstock est maintenant expliquée. La Réforme, aux premiers temps, n'eut pas le loisir de se faire belle et de se couronner de roses : elle dut s'armer de fer. Dès lors cependant, elle agit puissamment sur la conscience et sur l'inteUigence des peuples. On ne le répétera jamais trop : elle avait commencé par traduire la Bible, non plus pour les théologiens et les érudits, mais pour les esprits les plus humbles, en supprimant tout intermédiaire entre leur pensée et Dieu. Prenez et lisez, ceci est le Livre : il sait tout, répond à tout. La Bible, c'est pour chacun le droit de penser, de comprendre, de se conduire tout seul ; aussi faut-il que
(1) Traduction de M. Bourdeau.
tout le monde sache j lire. La Bible, c'est donc aussi l'école, l'école qui gouverne le monde, a dit Luther. La Réforme ne donna pas la liberté pohtique, ni même du premier coup la liberté intellectuelle : on la vit trop souvent, au début, s'armer du bras séculier, décréter des meurtres confessionnels , fermer les théâtres, brûler les livres, faire la police des idées et des mœurs : c'étaient là des violences ou des abus qui ne pouvaient durer ; son principe même exigeait qu'elle tolérât au moins, si elle ne la promulguait point , la liberté intérieure. Tôt ou tard, de force ou de gré, ses chefs durent le reconnaître et laisser marcher l'esprit humain. Les livres dangereux qui n'osaient paraître ouvertement en France, en Espagne, en Italie, allèrent se faire imprimer en pays protestant : la Suisse, la Hollande, l'Allemagne y gagnèrent. Même au temps de Beaumarchais l'œuvre complète de Voltaire ne put arriver au grand jour qu'après avoir passé par les presses de Kehl. Dans les monarchies les plus absolues, les princes protestants ont laissé parier, même du haut des chaires officielles, les penseurs les plus téméraires : Kant, Fichte, Schelling, Hegel. Les catholiques l'ont confessé (1) : bien que partagée par moitiés presque égales entre les deux cultes, l'Allemagne penche du côté luthérien : presque toute la lumière y afflue, presque tous les poètes, les penseurs y naissent. Tout cela vient du livre qui avait fait la langue et qui devint l'école, l'âme et la vie de la nation ; ce livre est la bible de Luther.
(1) Heinrich, Littérature allemande, I, 436.